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Karl Marx et l’autogestion (Yvon Bourdet, 1971) [1]

29 octobre 2010

Première partie d’un article paru dans Autogestion et socialisme (N°15, mars 1971), repris en sous-chapitre dans Pour l’autogestion (Anthropos, 1974, rééd. 1977).

Le mot autogestion n’est guère d’usage courant que depuis une dizaine d’années et il paraît bien anachronique de le juxtaposer au nom de Marx [1]. Toutefois – pour que ceux qui l’ignoreraient n’aillent pas imaginer que nous allons nous livrer à je ne sais quel exercice scolastique de rapprochement artificiel du genre : « que penserait aujourd’hui Platon de la télévision ? » – précisons d’emblée que si Marx n’emploie pas le mot autogestion il s’intéresse (nous le prouverons par de nombreux textes) à ce que ce mot désigne et qu’on appelait alors « les coopératives de production ».

Certes, le fait que ce terme (autogestion) n’ait apparu que récemment ne manque pas de signification. Il témoigne, bien sûr, pour une part, de l’ignorance du passé et on peut comprendre que certains anarchistes, fouriéristes ou proudhoniens, par exemple, s’irritent de ce que beaucoup de « conseillistes » ou « d’autogestionnaires » croient avoir trouvé quelque-chose de nouveau avec un nouveau mot. Il n’en reste pas moins, en revanche que le besoin d’une nouvelle terminologie marque au moins le souhait d’une démarcation d’avec les doctrines existantes. Même si, maintenant, la plupart des anarchistes se montrent soucieux d’action de masse et des moyens économiques de transition pour beaucoup, à tort ou à raison, le terme d’anarchisme évoque davantage la volonté de détruire les pouvoirs en place que l’essai de construire, au niveau national ou international, une organisation d’un type nouveau. Au plan politique, leur action apparaît surtout négative et leurs tentatives de réalisations positives semblent se borner au rassemblement libre de petits groupes qui cherchent à réaliser, d’une façon marginale, « une hausse immédiate du jouir ». Il ne s’agit pas là, pour autant, toujours, de la quête d’un salut égoïste ; ils croient être des ferments ou les « détonateurs » de la révolution universelle; mais leur démarche, fût-elle « exemplaire », demeure l’activité de quelques pionniers.

Le terme d’autogestion, au contraire, semble désigner une organisation plus large, plus technique et qui, en tout cas, est liée plus à la production qu’à la jouissance. Ainsi, la revendication de l’autogestion paraît plus proche du projet des marxistes bien que se creuse entre eux, aux yeux de presque tous, un abîme quasi infini, car on entend ordinairement par « autogestion » la concertation des autonomies, et par « marxisme » le trop fameux centralisme démocratique de Lénine que ses dysfonctions, depuis plus de cinquante ans, ne mettent aucunement en question puisque tous les vices du système sont inlassablement expliqués par les prétendus défauts de la personnalité des dirigeants. Même ceux qui acceptent de dissocier le marxisme du stalinisme, du léninisme ou du trotskisme n’en persistent pas moins à estimer que les appels que fait Marx à la « violence accoucheuse de l’histoire » et à la « dictature du prolétariat » sont incompatibles avec les méthodes et les buts des partisans de l’autogestion.

Pour y voir clair, il est donc nécessaire de décaper les textes de Marx de l’épaisse crasse accumulée non point tant par les gloses des théoriciens que par l’effet des « retombées » – un demi-siècle durant – de la praxis des partis communistes prétendant incarner la théorie de Marx. Ce que nous proposons est donc bien, comme d’autres, une re-lecture, mais non pas pour projeter, entre les lignes, ce que Marx n’a pas écrit. C’est au contraire, pour donner ou redonner à voir les textes oubliés, négligés, rejetés ou simplement jamais lus.

I. LES MOYENS DE LA RÉVOLUTION SELON MARX

L’œuvre de Marx est une critique de la société capitaliste et sa vie une lutte pour hâter l’heure de l’expropriation des expropriateurs. Toutefois, pour beaucoup le passage de la critique théorique à l’action politique fait problème: dans le chapitre XXXII du livre premier du Capital, on peut lire: « la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature » [2]. Par là, d’ailleurs, il ne faisait que reprendre la conclusion de la première partie du Manifeste communiste qui donnait pour « inévitable l’élimination de la bourgeoisie et le triomphe du prolétariat »  [3 ]. Dès lors le « Que faire ? » semble dénué de sens comme on l’a souvent noté : « les marxistes qui annoncent l’avènement inéluctable du régime postcapitaliste font penser à un parti qui lutterait pour provoquer une éclipse de lune » (4). De même Lénine mettait dans la bouche des populistes des années 1894-1895 cette réflexion : « Si les marxistes considèrent le capitalisme en Russie comme un phénomène inévitable (…), il leur faut ouvrir un débit de boisson… » (5). Cette « objection » n’avait pas échappé à Marx qui l’avait lui-même introduite à titre de canular (6) dans un brouillon d’article sur Le Capital qu’Engels devait se charger de faire publier, sous un nom d’emprunt, dans un journal dirigé par Karl Mayer : « Quand il (Marx) démontre que la société actuelle (…) porte en elle les germes d’une forme sociale nouvelle supérieure, il ne fait que montrer sur le plan social le même procès de transformation que Darwin a établi dans les sciences de la nature (…). L’auteur a, du même coup, (…) peut-être malgré lui (souligné par Marx) sonné le glas de tout le socialisme professionnel… » (7). La « réfutation » de cette « objection » se trouvait déjà dans la préface du Capital lorsque Marx expliquait qu’une société qui était arrivée « à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (souligné par Marx) (…) ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel, mais peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement » (8). On trouve là le thème célèbre de la violence conçue comme la force « accoucheuse de toute vieille société en travail (9), ou, comme dit la vulgate de la violence accoucheuse de l’histoire. De ce fait, précise Marx « la force est un agent économique ». C’est donc aplatir « le marxisme » que de le réduire soit à une action politique qui ignorerait les phases du développement naturel, soit à l’économisme béat du laisser-faire. Certes la force ne peut « faire tourner à l’envers la roue de l’histoire» (10), mais les communistes n’en déclarent pas moins « ouvertement qu’ils ne peuvent atteindre leurs objectifs qu’en détruisant part la violence l’ancien ordre social » (11). On retrouve ainsi la question fameuse et controversée de la « dictature du prolétariat ». On sait que Kautsky, pour critiquer les bolcheviks, affirma que Marx n’avait, pour ainsi dire jamais préconisé une telle dictature, qu’il s’agissait là d’un « petit mot », écrit, « en passant », dans une lettre (12).

En fait, Marx a parlé plusieurs fois du rôle et de la nécessité d’une telle dictature (13), mais la simple recension et comptabilité des textes ne sert pas à grand chose si on ne s’entend pas sur le sens, chez Marx, du mot « dictature ». Dans une note du 20 octobre 1920, Lénine caractérise la dictature comme un pouvoir qui ne reconnaît « aucun autre pouvoir, aucune loi, aucune norme, d’où qu’ils viennent (…) le pouvoir illimité, extra-légal, s’appuyant sur la force, au sens le plus strict du mot, c’est cela la dictature » (14). Et c’est une telle dictature que doit exercer le prolétariat, qu’il soit minoritaire ou majoritaire dans la nation. Max Adler, au contraire, distingue soigneusement entre « dictature majoritaire » et « dictature minoritaire » (15) : lorsqu’une minorité opprime une majorité, on est en présence du despotisme que Marx a toujours combattu, sous toutes ses formes; si Marx préconise la dictature du prolétariat c’est parce qu’elle ne peut pas être autre chose que la force de la majorité: « Tous les mouvements du passé ont été le fait de minorités ou ont profité à des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité » (16). Pour Marx, la révolution prolétarienne sera la dernière possible ; en effet, lorsque le prolétariat, classe universelle, aura pris le pouvoir, il n’y aura bientôt plus de classes et par conséquent plus de luttes entre elles : « L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous. » (17) Notons, en passant, que Marx donne ainsi la définition exacte d’une société autogérée. Quant aux voies et moyens du passage à cette domination immensément majoritaire du prolétariat, ils seront variables selon les circonstances ; la violence, nous l’avons vu, sera souvent nécessaire mais pas toujours ; dans son discours du 8 septembre 1872 aux ouvriers d’Amsterdam, Marx déclara que « l’Amérique et l’Angleterre (pouvaient) arriver au socialisme par des moyens pacifiques » (18).

Dans la préface à l’édition anglaise du Capital, en 1886, Engels assure que ce ne fut pas là une déclaration de circonstance et que Marx avait exprimé sa véritable pensée. D’ailleurs, Engels écrivit lui-même, un peu plus tard (1891), que l’on « peut concevoir que la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle dans les pays où la représentation populaire concentre en elle tous les pouvoirs » et même, plus explicitement, que « la république démocratique (…) est la forme spécifique de la dictature du prolétariat » (19). Précisant sa pensée, dans l’introduction, écrite en 1895, aux Luttes de classes en France, Engels affirmait que l’usage illégal de la force armée n’était plus un bon moyen pour le prolétariat de s’emparer du pouvoir et que même « la bourgeoisie et le gouvernement » en étaient un peu arrivés « à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du parti ouvrier » (20).

Ce disant, Engels avait sans doute donné trop d’importance à la déclaration célèbre d’Odilon Barrot:  » La légalité nous tue! » et à l’expérience de la Commune de Paris qui s’était terminée par une catastrophique saignée du prolétariat. Son point de vue fut ensuite assez généralement contesté par les marxistes (21).

Quoi qu’il en soit, il reste de la lecture de tous ces textes que Marx et Engels n’ont pas toujours maintenu la même théorie en ce qui concerne les moyens de passage au socialisme et mieux qu’ils ont soutenu explicitement qu’il fallait s’adapter aux circonstances.

Cela ne veut point dire qu’il suffise pour eux d’attendre, comme nous l’avons déjà rappelé et comme la polémique de Marx contre Bakounine l’a bien montré. Il ne s’agit pas ici de traiter à fond de la comparaison entre marxisme et anarchisme (22), mais seulement dans la perspective de la présente mise au point. Ce qui nous occupe, en effet, est de préciser comment Marx conçoit la société, une fois brisée l’oppression capitaliste, et par quels moyens on peut hâter cette libération. Or, les notes écrites en 1874 par Marx, en marge du livre de Bakounine : Étatisme et anarchie sont, à ce propos, très éclairantes (23). A partir de ces notes, on peut restituer le dialogue suivant (sans changer un mot, naturellement, au texte de l’un et de l’autre):

Bakounine. – « Les Allemands sont environ 40 millions. Tous les 40 millions, par exemple, seront-ils membres du gouvernement ? »

Marx. – « Certainly ! Car la chose commence par le self-governement de la commune ».

Bakounine. – « Alors, il n’y aura pas de gouvernement, pas d’État, mais, s’il y a un État, il y aura des gouvernants et des esclaves (…) Ce dilemme dans la théorie marxiste se résout facilement. Par gouvernement du peuple ils (les marxistes – non ! interrompt Marx, c’est Bakounine qui le prétend) entendent le gouvernement du peuple à l’aide d’un petit nombre de dirigeants élus par le peuple ».

Marx. – « Âne ! c’est du verbiage démocratique, du radotage politique ! L’élection est une forme politique (…) qui dépend (…) des rapports économiques entre les électeurs ; aussitôt que les fonctions ont cessé d’être politiques : 1 – il n’existe plus de fonction gouvernementale ; 2 -la répartition des fonctions générales est devenue une chose de métier et ne confère aucun pouvoir; 3 – l’élection n’a rien du caractère politique actuel ».

Bakounine. – « Le suffrage universel par tout peuple. … »

Marx. – « Tout le peuple au sens actuel du mot est une pure chimère ».

Bakounine. – « La notion de « représentants du peuple » constitue « un mensonge sous lequel se cache le despotisme de la minorité gouvernante (souligné par Bakounine) d’autant plus dangereuse qu’elle apparaît comme l’expression de la soi-disant volonté du peuple ».

Marx. – « Sous la propriété collective, la soi-disant volonté du peuple fait place à la volonté réelle du coopératif ».

On voit bien, par ce dialogue, que, s’agissant des buts ultimes, Bakounine fait une mauvaise querelle à Marx ; ce dernier admet fort bien que l’organisation sociale par des techniques d’autogestion (coopératives) relève d’un métier mais ne confère aucun pouvoir. Il faut cependant reconnaître à Bakounine une vision prophétique, car malgré les dénégations de Marx, les marxistes-léninistes ont — par le centralisme démocratique — réalisé exactement les funestes prédictions de Bakounine : « despotisme d’une minorité d’autant plus dangereuse qu’elle apparaît comme l’expression de la soi-disant volonté du peuple ». D’autre part, Marx reste indirectement la cause de la déformation bolchévique par sa théorie de l’étape de transition. Si, en effet, ce qu’il faut viser c’est l’autogouvernement de la société dans son ensemble et si de ce fait, comme écrit Marx dans la même note sur Bakounine: « l’État populaire de Liebknecht (…) est une ineptie », il n’en reste pas moins que le prolétariat selon Marx, « durant la période de la lutte pour le renversement de l’ancienne société, agit encore sur la base de cette ancienne société et, par conséquent (…) durant cette période de lutte, il emploie pour son affranchissement des moyens qui disparaîtront après cet affranchissement ». Ce sont ces moyens — imposés par la société de classe et prétendument provisoires — que Bakounine refuse prudemment, car sous prétexte de libérer le prolétariat de la domination bourgeoise, on institue une nouvelle domination politique, en un sens, pire que la précédente.  Alors que faire ? Selon Marx, voici la réponse de Bakounine: « De là, M. Bakounine conclut qu’il doit plutôt ne rien faire du tout…, qu’il doit attendre le jour de la liquidation générale (souligné par Marx), le jugement dernier ». Il va sans dire que Bakounine, à son tour, crierait au scandale devant cette « déduction » de Marx (24). Ce sont là les lois de la polémique. Ce qui nous intéresse seulement ici, c’est la contradiction soulignée par Bakounine entre le but ultime de Marx (société homogène sans classe) et les moyens impurs qu’il croit indispensables d’utiliser pour briser la machine oppressive de la bourgeoisie. Les colombes ne peuvent ni convaincre ni vaincre les vautours, si, dans un premier temps, elles n’attaquent les vautours avec la violence des vautours. Celui qui garde ses mains blanches n’a pas de mains. Marx se place ainsi à l’opposé de l’axiome évangélique : les doux posséderont la terre qui a été repris par les partisans actuels de la non-violence, ceux qui n’ont d’armes que de fleurs (amour et paix) ou qui, réunis autour du Pentagone, espéraient le faire sortir de terre par leurs pensées associées dans la foi qui soulève les montagnes. Ce sont là, dira-t-on, de gentils rêveurs, mais il reste que Marx n’était pas, non plus, satisfait par l’obligation politique de lutter contre les bourgeois avec des armes semblables aux leurs. C’est pourquoi, d’ailleurs, il ne préconisait pas exactement une telle imitation. Il ne voulait pas que son « parti » fût un parti comme les autres, ni son action un ensemble de petites ruses mijotées dans le secret des appareils « directeurs ». Les travailleurs devaient, selon Marx, autogérer leurs luttes. C’est un thème constant qui affleure, à intervalles, dans ses écrits et dans ses actes. Qu’on en juge par ces brefs rappels : en 1848, « le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité » (25) ; en 1864, « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (26) ; en 1866 « l’œuvre de l’Association internationale est de généraliser et d’unifier les mouvements spontanés de la classe ouvrière, mais non de leur prescrire ou de leur imposer un système doctrinaire quel qu’il soit » (27) ; en 1868 «l’Association internationale des travailleurs (…) n’est fille ni d’une secte ni d’une théorie. Elle est le produit spontané de la classe prolétaire» (28) ; en 1871, après la Commune, « ce serait méconnaître complètement la nature de l’Internationale que de parler d’instructions secrètes venant de Londres (…) de quelque centre pontifical de domination et d’intrigue (…). De fait, l’Internationale n’est nullement le gouvernement de la classe ouvrière, c’est un lien, ce n’est pas un pouvoir » (29). Le 17 septembre 1879 : « Nous avons formulé, lors de la création de l’Internationale, la devise de notre combat : l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Nous ne pouvons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux- mêmes, et qu’ils doivent être libérés par en haut, c’est-à-dire par de grands et petits bourgeois philanthropes » (30).

Marx n’a jamais voulu être à la tête d’un parti partisan qui ne représenterait qu’une partie de la classe ouvrière ; dès 1848, il précisait : « Les communistes ne forment pas un parti distinct en face des autres partis ouvriers. Ils n’ont pas d’intérêts distincts de ceux du prolétariat dans son ensemble » (31). Dans une lettre à Freiligrath, Marx ajoute: « sous le vocable parti, j’entends parti dans le grand sens historique », c’est-à-dire la cause de l’ensemble du prolétariat. Il s’agit non de parader sur des estrades ou dans des meetings, mais de comprendre, de faire comprendre, et, par là, de hâter le mouvement historique de la société de classe vers son dépassement. Les parlottes et les petites intrigues de la vie politique des partis ont toujours déplu à Marx ; comme il l’écrivait à Engels, le 11 février 1851, il était irrité d’être ainsi amené à avaliser indirectement des prises de position, à se sentir lié par des déclarations « d’ânes » et à en porter le ridicule. Deux jours plus tard, le 13 février 1851, Engels répond : « nous avons l’occasion de montrer que nous n’avons besoin ni de popularité ni du « support » d’un parti quelconque (…). Comment des gens comme nous, qui fuyons comme la peste des situations officielles, pourrions-nous être d’un parti ? Que nous chaut un parti, à nous qui crachons sur la popularité ? ». On ne veut souvent voir, dans ces lettres, que le signe d’une irritation passagère. La preuve dit-on, que ce ne sont là qu’accès de mauvaise humeur, c’est que Marx a adhéré ensuite, en 1864, à l’Association internationale des travailleurs. Justement, voici ce qu’en pense Marx, dans une lettre à Engels, du 26 décembre 1865 : « Quant à l’Association internationale, elle me pèse tel un incube et je serais content de pouvoir m’en débarrasser ». Marx n’assiste pas au congrès de Bruxelles de 1868, pensant être plus utile à la classe ouvrière en continuant son œuvre théorique. Il appliquait ainsi la consigne donnée par Engels, dix-sept ans plus tôt : « l’essentiel est de nous faire imprimer » (32). Il ne viendra à l’esprit de personne que, ce disant, Marx ou Engels visaient une gloire littéraire quelconque. Mais le mouvement autonome de l’émancipation prolétarienne est, en même temps, une prise de conscience et cette dernière devient aussitôt un facteur complémentaire du mouvement d’émancipation. Certes, « l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique par les armes, la force matérielle doit être renversée par la force matérielle. Mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu’elle saisit les masses » (33). C’est donc sur les lieux de travail mêmes que les ouvriers doivent comprendre concrètement les modalités de l’exploitation de leur force de travail par la classe dominante. Le rôle du théoricien est de leur rendre visible cet invisible quotidien comme Galilée a expliqué le mouvement apparent du soleil, ébranlant du même coup, à jamais, la mythologie religieuse antérieure. Qui ne comprend, dès lors, que pour Marx, militer n’est pas jouer au stratège dans les états majors du comité fédéral ou du comité central, avec la prétention de commander, de l’extérieur, la manœuvre. Ce sont les travailleurs qui sont seuls capables non seulement d’organiser, d’autogérer leurs luttes, mais aussi d’instaurer, au sein même de l’ancienne société, les structures nouvelles d’une coopération égalitaire et fraternelle qui n’a que faire de chefs ni de dirigeants. Dans son Speech on the Anniversary of the People’s Paper, le 19 avril 1856, Marx faisait remarquer que les révolutions résultent davantage de causes économiques et des découvertes scientifiques et techniques que de l’action de soi-disant « meneurs » ; il disait, en effet : « Vapeur, électricité et machine à tisser avaient un caractère autrement dangereux que les citoyens Barbès, Raspail et Blanqui eux-mêmes » (34).

Quinze ans plus tard, à Kugelmann qui contestait, dans une lettre du 15 avril 1871, l’opportunité de l’insurrection de la Commune parce que la défaite priverait « de nouveau les ouvriers de leurs chefs », Marx répondit, le 17 du même mois : « La démobilisation de la classe ouvrière aurait été un malheur bien plus grand que la perte d’un nombre quelconque de « chefs ». (Marx met lui-même entre guillemets le mot chef.) Ainsi on ne peut insister davantage que Marx ne le fait sur les capacités d’auto-émancipation de la classe ouvrière qui peut, non seulement autogérer son combat, mais autogérer la production, ce qui est de surcroît le moyen le plus radical de supprimer l’aliénation et l’exploitation. Ainsi, dans cette dialectique, la réalisation du but final ne se sépare pas de la mise en œuvre de moyens spécifiques de l’atteindre. L’autogestion des luttes est une condition de l’autogestion de la production et réciproquement. Certes cette conquête de l’autonomie active ne peut être que progressive et impure comme Marx l’expliquait à Bakounine, mais la tâche du révolutionnaire est d’éclairer cette entreprise, d’y « coller » et de s’y coller. Aussitôt que l’organisation à prétention libératrice devient une sorte d’institution extérieure, qui fonctionne en tant qu’instrument de lutte pour les ouvriers au lieu d’être une ébauche d’organisation nouvelle de la production elle-même, Marx s’en désintéresse et souffre d’en faire partie. Il n’y a même pas à distinguer entre autogestion des luttes et autogestion de la production car ces deux formes d’émancipation se conditionnent réciproquement.

Mais on dira, peut-être, que ce ne sont là que déductions à partir du « montage habile » de quelques textes. Il faut donc voir, plus précisément ce que Marx dit lui-même du fond du débat puisque aussi bien il l’a abordé dans un assez grand nombre de textes que les interprétations des divers appareils des partis politiques marxistes ont laissés dans l’ombre.

Notes:

(1) Pourtant, Pero Damjanovic a déjà publié dans la revue Praxis (1962, 1, pp. 39-54) un article intitulé : « Les conceptions de Marx sur l’autogestion sociale.» L’auteur soutient que « l’autogestion est immanente à la classe ouvrière et à son mouvement de libération ». Il se réfère à Marx qui lui semble – depuis ses écrits de jeunesse où il dénonce l’individu abstrait laminé par l’État – avoir toujours pensé que seules les associations autonomes des producteurs pourront réaliser la vraie liberté. Malheureusement, dans son article, Pero Damjanovic reste allusif et ne donne pas les références précises des textes sur lesquels il s’appuie. Il nous paraît également avoir laissé de côté des aspects importants.

(2) Ed. Sociales, livre I, tome III, p. 205. Voir aussi 1. 1, p. 19.

(3) Bibliothèque de la Pléiade, Économie, I, p. 173.

(4) Boukharine, L’Économie mondiale et l’impérialisme, p. 131. Il va sans dire que Boukharine présente cet « argument » comme un « sophisme ».

(5) L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, œuvres complètes, t. XXII, p. 291.

(6) « Pour ce qui est du « canard » souabe, ce serait un coup amusant que de duper l’ami de Vogt, ce Mayer souabe » (lettre de Marx à Engels du 7 décembre 1867).

(7) Ibid.

(8) Pléiade, t. I, p. 550.

(9) Ibid., (chap. XXXI) p. 1213.

(10) Manifeste communiste. Pléiade, p. 171. (…) 204-205. De ce fait les forces, dites réactionnaires, ne peuvent jouer qu’un rôle de frein.

(11) Dernier paragraphe du Manifeste communiste. Voir également la lettre d’Engels à Marx du 23 octobre 1846.

(12) Karl Kautsky, Die Diktatur des des Proletariats, Vienne, 1918, p. 20. La « lettre » dont parle Kautsky désigne les « Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand », dit Programme de Gotha, envoyées à W. Bracke le 5 mai 1875.

(13) H. Draper a rassemblé onze textes – et même quatorze si on compte à part les variantes – qui se rapportent à cette question (« Marx and the Dictatorship of the Proletariat », in Cahiers de l’ISEA (Etudes de marxologie), série S (6) sept. 1962, pp. 5-73).

(14) Contribution à l’histoire de la question de la dictature, œuvres complètes, Moscou, 1961, t. 31, p. 363.

(15) Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Paris, Ed. Anthropos, 1970, p. 140.

(16) Manifeste communiste, Pléiade, p. 172.

(17) Manifeste communiste, Pléiade, p. 183.

(18) Lénine fait allusion à ce texte dans sa polémique contre Kautsky et il essaye de l’expliquer par l’absence « du militarisme et de la bureaucratie », dans les années 70, en Angleterre et en Amérique (…)

(20) Ed. sociales, p. 17.

(21) Voir Rosa Luxemburg dans Le programme de la ligue Spartacus ; Kautsky, dans Le chemin du pouvoir éd. Anthropos, 1969, p. 162 ; Otto Bauer divers textes, in : Otto Bauer et la Révolution Paris.

(22) Pour un aperçu d’ensemble voir notre livre : Communisme et marxisme, chapitre 3.

(23) Konspekt von Bakunin Buch, « Staatlichkeit und Anarchie», in Marx . Engels Werke, Dietz, Berlin, t. 18, p.634 et sq., partiellement traduit par Rubel dans Pages de Karl Marx… Paris, Payot, 1970, t. 2.

(24) Zola met dans la bouche de Souvarine une des « réponses » possibles des anarchistes, « Votre Karl Marx en est encore à vouloir laisser agir les forces naturelles. Pas de politique, pas de conspiration, n’est-ce pas? Tout au grand jour, et uniquement pour la hausse des salaires… Fichez-moi la paix avec votre évolution ! Allumez le feu aux quatre coins des villes… » Emile Zola, Germinal, Fasquelle, Paris (Livre de Poche). Livre de Poche, p. 138.

(25) Manifeste communiste, Pléiade, p. 172.

(26) Statuts de l’AIT, ibid., p. 469.

(27) Résolutions du premier congrès de l’AIT, Pléiade, tome 1, p. 1469.

(28) Cité par M. Rubel, Etudes de marxologie, août 1964, p. 4.

(29) Ibid., p. 4.

(30) Lettre circulaire adressée par Marx et Engels aux chefs de la social-démocratie allemande (citée par M. Rubel, in Cahiers de l’ISEA (Etudes de marxologie), nov. 1970, p. 2013.)

(31) Le Manifeste communiste, La Pléiade, p. 174. Sur la conception marxienne du parti, voir Maximilien Rubel, « Remarques sur le concept du parti prolétarien chez Marx », 1961.

(32) Lettre du 13 février 1851, Costes, Paris, t. 2, p. 48.

(33) Introduction à la critique de la philosophie hégélienne du droit, 1844.

(34) Traduction Rubel in La Nef, N. 43, juin 1948, p. 67.

Le PSU au gouvernement (1983)

25 mars 2010

Article paru dans Socialisme Mondial N°23 (1983).

Huguette Bouchardeau, Secrétaire Nationale du PSU [*], entre donc au gouvernement avec le strapontin d’un secrétariat d’État (à l’environnement). Là elle retrouvera ses anciens camarades du PSU, non seulement Michel Rocard, secrétaire national de 1967 a 1974 (avant de passer au PS) mais aussi Pierre Bérégovoy, Charles Hernu et Alain Savary, également des ex-PSU. Désormais il faudra parler du gouvernement PS/PC/PSU de gestion du capitalisme français.
A première vue, entrer dans un gouvernement dominé par le PS, c’est peut-être incohérent de la part de quelqu’un qui a déclaré dans un tract diffusé pour soutenir sa candidature au premier tour des élections présidentielles de 1981:

« Le socialisme pour nous, doit correspondre à des transformations sociales réelles et non se réduire à une gestion « plus démocratique » de la crise: type de croissance, énergie, politique extérieure, défense, institutions, le PS ne propose que des ajustements ou des maigres changements é la politique giscardienne. »

Mais quand on connaît la nature et l’histoire du PSU on comprend mieux pourquoi il a finalement accepté de participer avec le PS à « une gestion « plus démocratique » (?) de la crise ».

Le PSU a été forme en 1960 par des dissidents de l’ancienne SFIO, du PCF, du radicalisme et du trotskysme, et des chrétiens de gauche. Il se voulait « une force socialiste neuve, différente du communisme et de la sociale-démocratie » et se décrivait comme « un parti révolutionnaire » ayant comme but « de libérer les travailleurs de l’exploitation capitaliste ». Il se situait, surtout après mai 1968, à gauche du PCF.

En réalité il n’a cependant jamais été davantage qu’un petit parti réformiste. Sa confusion sur la nature du socialisme a toujours été totale, comme en témoigne l’attaque lancée contre l’idée d’une société sans argent (c’est-à-dire, contre une caractéristique essentielle de la société socialiste) par Michel Rocard, alors toujours Secrétaire National du PSU, en 1972 dans son livre Questions à l’État socialiste (en passant, un « État socialiste », c’est aussi une contradiction dans les termes). Après avoir écrit que « deux mythes tenaces » circulaient à propos de la monnaie, Rocard a poursuivi:

« L’un est celui de la disparition de toute monnaie. Elle serait remplacée par des « bons de travail », bons représentatifs du travail accompli et qui permettraient à leurs titulaires d’aller s’approvisionner dans les magasins collectifs (…). L’autre mythe tenace en ce qui concerne la monnaie vise sa disparition totale dans le cadre d’une économie intégralement distributive. »

Nous ne défendons pas l’idée de remplacer la monnaie par des « bons de travail », mais nous devons insister sur la nature « intégralement distributive » de la société socialiste. En fait celui qui la nie n’a pas le droit de se réclamer du socialisme. Le socialisme, par sa nature même de société sans propriété, verra la disparition de l’argent, de l’achat et la vente, du salariat et de toute autre catégorie monétaire ou marchande. Ceci, le PSU ne l’a jamais compris.

Son dada a toujours été l’autogestion mais puisque le PSU rejette la suppression de l’économie marchande, il ne peut que s’agir d’une réforme de la superstructure administrative du capitalisme, d’une nouvelle façon, moins autoritaire, de gérer l’exploitation de la classe salariée, même d’associer plus étroitement cette classe à sa propre exploitation. C’est là le point de rapprochement entre le PSU et les autres partis du gouvernement de gauche puisqu’ils veulent, eux aussi, « humaniser » le capitalisme, tâche impossible, soit dit en passant, mais ce n’est pas cela qui empêche la tentative.

En entrant au gouvernement le PSU a été quand même plus cohérent que certains autres groupes qui ont aussi appelé à voter pour Mitterrand et le PS et le PC au deuxième tour. Nous pensons, par exemple, à la LCR d’Alain Krivine, qui a déclaré dans un tract en mai 1981 « pas une voix ne doit manquer à Mitterrand », ainsi qu’aux autres trotskystes et maoïstes qui aujourd’hui veulent refuser toute responsabilité pour les actions d’un gouvernement qu’ils avaient aidé à accéder au pouvoir.

Quant à nous, nous avons, nous aussi, adopte une position cohérente mais dans le sens inverse du PSU. N’ayant pas appelé à voter pour Mitterrand ni au premier ni au deuxième tour, nous sommes libres de le critiquer sans avoir à faire face aux reproches que, paraît-il, certains travailleurs font, à juste titre, à ces soi-disant « révolutionnaires »:

« Bien des militants révolutionnaires d’entreprise, qui critiquent le gouvernement avec leurs camarades de travail, entendent déjà la réflexion qui est, un peu, un reproche: « Oui, mais vous aussi, vous avez fait voter pour Mitterrand » (Arlette Laguiller, Lutte Ouvrière, 19 mars 1983).

Note de la BS:

[*] Huguette Bouchardeau devait quitter le PSU dès 1986 pour devenir députée apparentée PS parachutée dans le Doubs. Le PSU devait se dissoudre en 1989, officiellement pour fusionner avec la majorité des Comités Juquin dans l’Alternative Rouge et Verte (la composante « rénovateurs communistes » des comités Juquin, refusant le soutien électoral apporté aux Verts, formant de son côté un éphémère mouvement, récupérant d’ailleurs quelques militants de l’ex-PSU comme B. Ravenel).

Djilas et l’autogestion (1956)

10 février 2010

Extrait de La nouvelle classe (Milovan Djilas, 1957).

En Yougoslavie, la prétendue gestion ouvrière et la soi-disant autonomisation des entreprises ont été conçues à l’époque de la lutte contre l’impérialisme soviétique comme une mesure démocratique très radicale, destinée à ôter au Parti le monopole administratif; finalement, cette gestion et cette autonomisation se sont trouvées reléguées parmi les tâches politiques du Parti lui-même (…) Tout l’effort yougoslave d’administration directe n’a été pour le régime qu’une soupape de sûreté à travers les mailles de la fiscalité et de l’emprunt forcé s’est trouvé retenu le solde bénéficiaire que les travailleurs croyaient pouvoir se distribuer: il ne leur est resté que les miettes de la table, et quelques illusions de moins. Sans liberté universelle, la gestion ouvrière elle-même ne peut être libre ; il est clair que dans une société asservie, rien ne peut être décidé librement par personne. Les « décentralisateurs » centralisés ont toujours, d’une façon ou d’une autre, fait payer au-dessus de sa valeur l’indépendance qu’ils étaient supposés accorder.

Voir aussi:

 

Les conseils ouvriers en Yougoslavie (ICO, 1966)

20 juillet 2009

Extrait du supplément au N° 51 d’Informations correspondance ouvrières (juillet 1966).

Les conditions particulières de la guerre de partisans engendrèrent en Yougoslavie, à la place de  » l’appareil brisé de l’ancienne administration, une nouvelle autorité, nouvelle dans la forme et le contenu » [1] les « comités populaires », un système d’administration pyramidal sur lequel reposait – formellement – le gouvernement, et que doublait au niveau de l’usine des « comités syndicaux » de type russe. Après la rupture avec la Russie et une période de tâtonnements, le régime de Tito promulga au fil des années des trains entiers de décrets visant à instaurer « l’autogestion ». On a pu dire de cette autogestion qu’elle « est création de juristes beaucoup plus que création ouvrière et surtout création continuelle marquée sans cesse par la promulgation de nouveaux règlements » [2]. Cette formule d’Albert Meister – une professionnel de l’étude des communautés de travail qui a fait en Yougoslavie une enquête spécialisée – est sans doute exacte. Mais elle ne présente qu’un aspect des choses.

Vu sous cet angle, cette création revient à du paternalisme pur, si ce n’est à un retour aux sources, à Marx, à Lénine et même, ont dit des naïfs, à… Proudhon [3]. C’est oublier qu’en 1948 les dirigeants yougoslaves – isolés mais aussi maintenus en place par un singulier effet de la « guerre froide » – étaient contraints et non pas libres, de rechercher « l’activité consciente et la participation immédiate des producteurs et des citoyens » comme dit encore Meister.

Le mécontentement était alors généralisé dans le pays, tandis qu’à l’extérieur Staline refusait d’appuyer les ambitions territoriales de Tito. Le système du « socialisme administratif » avait été poussé très loin dans l’industrie, mais non dans les campagnes où la collectivisation demeurait relativement lente; les prix des produits agricoles accusaient une hausse marquée au marché libre (indice 463 en 1937, 714 en 1948), et les salaires baissaient. Cependant que des injections de capital étranger (américain) permettaient d’éviter une catastrophe dans le domaine des salaires, le PC entreprenait, en janvier 1949, une collectivisation massive et rapide de la terre [4]. Résistance des paysans, résistance des directeurs d’entreprise, souvent d’anciens chefs de partisans nommés pour des raisons politiques et attachés aux pratiques staliniennes, résistance enfin des salariés. Dans cette période critique, reprenant l’exemple de Staline, l’équipe dirigeante recourut à un jeu de bascule constant, jouant à un moment la ville, les salariés contre la campagne, les paysans ou même contre les directeurs, pour renverser ensuite la vapeur, dans une fumée de nouveaux décrets.

Ce n’est pas le lieu ici d’examiner l’autogestion yougoslave en tous ses détails, et moins encore dans toutes ses étapes. Il fallait toutefois rappeler qu’elle a été créée par des chefs soumis à des conditions données. S’ils ont incontestablement accordé une certaine autonomie à des organes déjà existants mais incapables de faire face aux rudes tensions du moment, s’ils en ont conçu d’autres pour leur faire contrepoids et les contrôler, ce fut dans l’ensemble sous la pression des circonstances et sans rien lâcher, bien entendu, quant aux bases mêmes de leur pouvoir: la gestion étatique du sommet, l’autorité du directeur et l’encradement syndical dans l’entreprise.

Le conseil ouvrier yougoslave

Dans l’entreprise, la gestion est organisée, formellement, de manière pyramidale: tout en bas, les assemblées du collectif, qui se tiennent par ateliers ou autres unités organisationnelles, puis le CO d’atelier (ou de département ou de « dépendances »), le CO de l’entreprise, le « comité de gestion » et enfin le directeur.

Le collectif n’a guère de moyens de contrôle. En effet, « ce sont eux-mêmes qui exécutent les décisions – les cadres – qui se contrôlent… Les organes ouvriers de gestion sont souvent dans l’impossibilité d’exercer leurs pouvoirs administratif » [5]. Ces organes sont élus, sur une liste composée par le syndicat.

Les CO d’atelier n’ont que des fonctions consultatives. En revanche, du moins en droit, le CO d’entreprise intervient dans toutes les décisions qui concerne[nt] la vie de la firme. Son organe exécutif est le « comité de gestion » censé appliquer ses décisions après accord avec la direction de l’entreprise, avec son service commercial et avec le « comité populaire » [6]; d’autres organismes encore ont voix au chapitre. De plus, en cas de contestation, un corps arbitral désigné par le gouvernement tranche définitivement le litige; à ce stade, le CO n’est plus représenté. Disons-le tout de suite, il semble bien que les choses en arrivent rarement à ce point et que, pour avoir la paix, les agents de tous ces organismes s’ « arrangent » entre eux. Et dire que des travailleurs « s’arrangent » avec la hiérarchie de l’entreprise, de la commune ou de l’État, cela veut toujours dire qu’ils sont « arrangés » sur le fond quand ce ne serait pas dans la forme.

Toute initiative du CO est soigneusement réglementée par la loi qui en tout, le subordonne à des autorités supérieures. Ainsi, l’ordre du jour de ses réunions est établi par le président du CO, « tenu de consulter le président du comité de gestion ou le directeur » [7]. En dernier ressort, c’est le directeur, nommé par le comité populaire qui tranche. Pour apprécier exactement ses pouvoirs, il suffit de noter que « dans leurs activités les travailleurs et le personnel dirigeant sont subordonnés au directeur de l’entreprise. Les décisions légales du directeur sont obligatoires pour tous les travailleurs et le personnel dirigeant [8].

Le CO a des pouvoirs en matière de salaires, dont la structure est en gros analogue au modèle russe. La grandeur du salaire, pour une entreprise donnée, est, en fin de compte, déterminée en fonction de « proportions de base » fixée par l’État et toute une cascade d’institutions de contrôle. En outre, depuis 1962, les hausses de salaires doivent être calculées dans chaque entreprise en fonction des « progrès de productivité, du niveau des salaires dans le groupe d’industries auquel appartient l’entreprise et de la « composition organique » de son capital [9]. Cette mesure indique clairement que, malgré toutes les restrictions, certains CO avaient réussi à se débrouiller un peu, aux dépens des investissements par exemple. Qoui qu’il en soit, la fixation du salaire et de ses divers composants, celle des normes aussi, ne constitue qu’une petite part des délibérations du CO: un sixième environ; les affaires de discipline du travail et de « crimes économiques » (vol, corruption, etc.) [10] y tiennent une place beaucoup plus grande [11].

L’aristocratie ouvrière joue un grand rôle dans les CO, et plus encore dans les comités de gestion. Dans le comité de 9 membres étudié par Meister, 4 étaient des employés (dont 3 hautement qualifiés, dont le directeur, et 1 de qualification moyenne) et 5 ouvriers (dont 4 hautement qualifiés et 1 qualifié). La représentation de l’élément non-qualifié, ouvrier comme employé, s’est peu à peu réduite avec les années pour disparaître complètement [12].

Les oeuvres sociales sont gérées par la section syndicale; cette dernière, concurremment au CO, au Parti et au tribunal du Travail, s’occupe des doléances individuelles du personnel et parfois les fait aboutir. Quand il est dans l’embarras, le travailleur peut donc s’adresser à celle de ces institutions où il connaît quelqu’un. Maintenant quand les ouvriers ont des revendications qui les concernent tous, ils recourent parfois à un moyen qui n’est codifié nulle part: ils lâchent l’outil de travail et vont se presser devant le bureau du directeur; des grèves ont eu lieu ces dernières années.

Conseils des ouvriers ou conseil du directeur?

Dans la première phase, les CO eurent un rôle important dans la restructuration de l’industrie, et la consolidation de l’État national. Entre autres, ils permirent le changement progressif d’une grande partie des anciens directeurs – de glorieux anciens combattants formés aux pratiques maintenant désuètes du « socialisme administratif » – par des ingénieurs qualifiés. La majorité des directeurs fut ainsi remplacée entre 1950 et 1953. En 1956, sur 563 directeurs ayant quitté leurs postes dans les 6000 entreprises occupant plus de 30 personnes, 502 (soit environ 8% de l’ensemble) avait fait l’objet d’une révocation: dans la plupart des cas, cette mesure venait d’une autorité publique; 111 ont été révoqué à la requête d’un organe de gestion et 55 sur celle du collectif. Toutefois, on ne sait trop si les assemblées ou les représentants ouvriers ont décidé la révocation sur leur propre initiative, ou bien après communication du dossier par les autorités [13]. Depuis cette date, le nombre de révocation a baissé. Il n’est pas douteux que, dans certains cas, les CO possèdent un minimum d’autonomie dans l’embauche et le licenciement du directeur ( surtout dans les petites entreprises)[14]. De même en Bulgarie où vient d’être instauré un système proche à plus d’un égard du modèle yougoslave, Todor Jivkov, « ouvrier typographe » et président du conseil, a pu déclarer: « il est arrivé qu’un directeur général proposé par nous soit récusé » (par le collectif ou le « conseil de production ») [15]. Mais visiblement, de tels cas sont rares et de toutes manières le problème est moins celui du directeur en tant que personne que celui de la fonction de direction.

En pratique, c’est le principe stalinien « les cadres décident de tout » qui est appliqué en Yougoslavie. Comme exemple éloquent, donnons cet extrait des « conclusions prises » par le comité de gestion de l’usine de matériel électrique  » Radé Kontchar (illisible)… Nos lecteurs, qui ont l’occasion de lire les PV se séances du CE de leur boîte, pourront ainsi saisir les différences et aussi les similarités:

« … Le comité de gestion décide que soient versés à titre exceptionnel au profit des personnes qui ont quitté l’entreprise en raison de leur élection aux organes du pouvoir populaire ou autres organismes sociaux, des primes pour la productivité du travail, si le CO des dépendances ou du secteur où ces personnes avaient été employées y donne son approbation…

« … En vertu de la proposition du directeur de l’entreprise, le comité de gestion donne son approbation au versement à 107 ouvriers et employés d’une indemnité à titre de congés annuels non utilisés…

« … Vu les demandes soumises par nos ouvriers et la proposition du secrétaire de l’entreprise et de la commission du CO, le comité de gestion accorde une aide en argent aux travailleurs nécessiteux (suit à la liste de six travailleurs ayant obtenu une assistance de 10 à 15 mille dinars)…

… Le comité de gestion annule sa 16ème conclusion prise à la 13ème séance ordinaire… au sujet du transfert de l’ingénieur Kosta Milovski du secteur de production d’appareils au secteur de vente et est d’accord avec l’exposé du directeur de l’entreprise de maintenir le susnommé dans la production d’appareils encore quelques temps (ce point est le seul sur lequel on sent qu’il y a eu du tirage, N.D.L.R.)

… Adopte la demande de Barica Simonuvic, ouvrière occupée dans la production d’appareils, quant à l’interruption de sa relation de travail pour une durée de six mois, l’entreprise devant l’occuper après l’expiration de cette période au même poste de travail dans la production de transformation…

… Rejette la plainte de Stanko Ljindevit, mécanicien de la station de pompe de la dépendance auxiliaire en ce qui concerne sa note de travail, se basant sur l’attitude du CO de cette dépendance… » [16].

Cet échantillon, puisé dans une brochure rédigée par des sociologues d’État, ne laisse pas encore assez ressortir l’expression qui revient comme un leitmotiv dans la plupart de ces conclusions: « sur le rapport du directeur… ». A l’avis de ce dernier se superpose, dans toutes les questions importantes, celui de l’État, qui doit approuver le plan de l’entreprise, et de multiples organismes étatiques, municipaux, bancaires, etc… Encore une fois, il est notoire que, comme en Russie, une grande partie des différents se traitent sous l’épais manteau de papier du Règlement.

L’échec des CO yougoslaves

On a souvent soutenu qu’il était impossible d’édifier le socialisme dans un petit pays arriéré. Cela nous semble évident; mais, même dans ces conditions une question capitale se pose: le système considéré est-il susceptible de conduire un jour à une société de producteurs libres et égaux? Si tel est le cas, ne faut-il pas l’appuyer? Par exemple, après la Révolution russe de 1917, tous les éléments révolutionnaires d’Occident (y compris les anarcho-syndicalistes espagnols) ont soutenu comme ils l’ont pu, pendant trois ou quatre ans, dans une période critique, le jeune régime bolchevik. L’expérience leur a donné tort, mais peut-on affirmer cependant avec sérieux qu’ils pouvaient faire autrement?

Ce qui précède ne laisse aucun doute sur cette question d’un éventuel soutien (que personne ne nous demande mais dont, le cas échéant, nous sommes assez grands pour débattre nous-mêmes). Pour nous, parler d’ « autogestion » yougoslave, c’est tout simplement un abus de langage. Même ainsi, il n’est pas inutile – au moins à l’occasion – d’examiner le pourquoi et le comment de la chose.

Les CO yougoslaves sont un échec, total selon les uns, partiel reconnaissent d’autres. Les communistes chinois se font les avocats les plus bruyants de la première thèse. D’après eux, qui sont orfèvres en la matière, les CO yougoslaves ne sont que des « machines à voter », manipulés par le directeur d’entreprise. C’est exact, mais assurément une vérité partielle; les « théoriciens » chinois le savent bien, qui voient dans les pouvoirs du directeur un produit du rétablissement du capitalisme privé. Or, s’il est vrai que les pouvoirs de l’État sont moindres à la base en Yougoslavie qu’en Chine, par exemple, il existe au sommet une conformité de nature entre le régime titiste et l’ensemble de la branche orientale du capitalisme, cela même dans le cadre de l’entreprise auquel nous nous sommes tenus.

Cette conformité n’est pas seulement d’ordre social, institutionnel ou même économique; en discuter ici nous entraînerait trop loin et puis les ergoteurs feront valoir que l’évolution du régime titiste peut mener « un jour » à des transformations qualitatives. Mais la nature réelle d’un régime d’exploitation se révèle face à la lutte des exploités; cette épreuve a eu lieu en l’espèce: ce fut la Révolution hongroise.

On a dit souvent que les CO révolutionnaires de Hongrie s’étaient inspirés des CO yougoslaves. Et, dans la forme, ce rapprochement paraît fondé. Mais aussi bien nul ne s’est avisé – et qu’importe d’ailleurs – que cette forme fut longtemps préconisée par les communistes de conseils, entre autres [17]. En réalité, la forme ici correspond de façon naturelle à l’industrie moderne et les travailleurs doivent y recourir dès qu’ils se dressent résolument contre l’ordre établi; cette forme, on vient de le voir ci-dessus, peut aussi [être] subordonnée à d’autres organismes, constituer un rouage de la société d’exploitation. C’est la présence ou l’absence de lutte ouvrière qui lui donne son véritable contenu.

D’après les dirigeants yougoslaves, les chefs communistes hongrois, leurs collègues, avaient provoqué la révolution par leurs folies à la Staline, et face à la révolution ils continuaient de ne rien comprendre, « répétant qu’il faut reprendre le travail sans souffler mot du pouvoir ». Ainsi, toujours selon les yougoslaves, avaient-ils abandonné les CO à l’intelligentsia, aux « mots d’ordre petit-bourgeois d’un libéralisme abstrait » et la consacrait force dirigeante de la Révolution. Prisonnière de son « anarchisme petit-bourgeois », de ses formules « nationalistes et pseudo-démocratiques », l’intelligentsia ne pouvait comprendre la nécessité, disait Edvard Kardelj [18] de proclamer « que le pouvoir devait être confié non pas aux partis en faillite, ni à un seul, ni à pàlusieurs, mais à un organisme dont les piliers seraient les CO et les communautés locales autonomes, les communes socialistes »; comme en Yougoslavie, quoi! Ça, c’est de l’idéologie. Dans la réalité, Tito, lors de la première intervention russe proclame son refus de « s’ingérer dans les affaires du mouvement ouvrier hongrois » [19] et, lors de la seconde, déclare que, tout en étant une « erreur », « l’intervention soviétique a été indispensable » pour écraser la « contre-révolution » et le « fascisme » [20].

Ainsi, tandis que le « penseur » Kardelj dissertait sur les erreurs respectives des chefs communistes et des intellectuels hongrois, n’accordant à aucun moment le caractère de force dirigeante aux CO, Tito, l’homme à la barre, laissait faire. Et puisqu’un régime est toujours inséparable des institutions sur lesquelles il repose, le maréchal-le-plus-décoré-du-monde en dévoilait du coup la nature. A nos yeux de tels faits emportent plus sûrement la conviction que les jugements balancés, « prudents »,.

Les théories de l’échec partiel

Ces dernières années, l’ « autogestion » yougoslave a suscité divers débats et enquêtes; il n’est pas vain d’en discuter les conclusions d’autant plus que l’extension, déjà amorcée, du système à d’autres pays de l’Est va multiplier les déclarations à ce sujet. En gros, les spécialistes admettent qu’en pratique l’ « autogestion » a donné, au mieux, des résultats bien maigres; après tout, si les salaires sont encore plus bas en Yougoslavie (même par rapport aux pays voisins) la productivité l’est aussi. Voici l’opinion d’un sociologue yougoslave:

« Les enquêtes menées dans les usines aboutissent à la constatation que la participation ouvrière, quand elle était effective, portait avant tout sur des aspects particuliers comme la répartition des revenus et des salaires, les problèmes du personnel, les oeuvres sociales, et dans une moindre mesure sur l’organisation du travail cependant que la gestion financière et commerciale échappait entièrement aux ouvriers. »

Pourtant, et cette dialectique est commune à tous les exposés de ce genre:

« Et pourtant, il n’en est pas moins certain que l’autogestion a considérablement amélioré les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise et entraîné une meilleure intégration de la communauté des producteurs… la formation, le développement des facultés, l’initiative, les possibilités de promotion… » [21].

On sera frappé par la ressemblance entre ces propos et ceux du député gaulliste, présentant le projet de loi sur les CE français. Même constat d’échec qui précède un même bilan « positif ». Si le député se félicite de voir les CE amener la « fin de la lutte de classes », le sociologue s’enchante de l’ « amélioration des rapports hiérarchiques »; la même chose mais dans un langage différent. Lui aussi insiste sur la promotion grâce aux CO, ce qu’un autre sociologue, français celui-ci, précise en des termes dépourvus d’enthousiasme: il est fréquent que pour un de ses membres le CO soit

« un moyen d’améliorer sa situation personnelle: se faire rétribuer sans travailler, attribuer de meilleurs postes de travail, etc. Nombreux sont en Yougoslavie les ouvriers qui voient dans l’élection au CO ou à des responsabilités syndicales un moyen de promotion sociale plus efficace que le perfectionnement technique ». [22]

On retrouve semblable constat sous la plume de Daniel Guérin. Lui aussi relève en Yougoslavie un décalage entre la théorie et la pratique, et lui aussi prend la théorie au sérieux. Allant plus loin que les autres critiques, il montre combien ce décalage est lié à la toute-puissance de l’État centralisateur, du parti unique, de couches privilégiées au sein de l’appareil de gestion, etc. [23]. Mais s’il va plus loin dans la critique, Guérin va aussi plus loin dans la fabulation: l’autogestion, écrit-il

« a entrouvert aux ouvriers de nouvelles perspectives et leur a restitué une certaine joie au travail. Elle a commencé à opérer dans leur mentalité une véritable révolution. Elle y a fait pénétrer les rudiments d’un socialisme authentique, caractérisé par la disparition progressive du salariat, la désaliénation du producteur, son accession à la libre détermination. Elle a contribué aussi à relver la productivité. »

« Prends l’éloquence et tord lui le cou » disait Voltaire; Guérin aurait dû méditer ce conseil. Qu’est-ce par exemple que « la disparition progressive du salariat » quand tout indique que, depuis 1950, la différenciation des salaires est allée croissante? Comment parler de « libre détermination » dans un cadre qualifié de dictatorial par l’auteur lui-même? Quelles sont les prétendues nouvelles perspectives ? Le « virus démocratique » dit Guérin, après Meister. Mais encore? Eh bien, grâce à l’autogestion, « le recrutement (du Parti) se fait sur des bases plus saines, en milieu ouvrier » ! En serait-il ainsi, que nous serions devant un mécanisme destiné à renouveler les couches dirigeantes, éviter une fossilisation bureaucratique en créant une circulation des élites. Mais, en fait, ces dernières années, les ouvriers yougoslaves se sont tournés vers l’émigration qui, mieux même qu’un poste dans les CO, résout leurs problèmes immédiats.

Le remède aux lacunes de l’ « autogestion » ce serait selon Guérin « semble-t-il… un authentique mouvement syndical, indépendant du pouvoir et du parti unique, émanant des autogestionnaires et les encadrant tout à la fois, animé de l’esprit qui fut celui de l’anarcho-syndicalisme espagnol ». Admettons un instant. Mais d’où viendra-t-il ce « syndicalisme authentique », sinon d’une lutte ouverte et sans merci? Les CO hongrois de 1956 l’ont montré, en petit mais avec toute la netteté désirable. Et peut-on songer seulement à une telle lutte quand, comme Guérin, on prend pour argent comptant les proclamations des propagandistes officiels, diffusés aux frais de l’État yougoslave? [24]

En réalité, si les CO des pays de l’Est ont une fonction, c’est d’empêcher, autant que faire se peut, l’irruption de la lutte. Il est significatif qu’au moment de la Commune de Hongrie, le gouvernement d’Allemagne de l’Est, tout en faisant défiler ses troupes, encouragea d’en haut la création de « comités ouvriers » qui devaient, selon Ulbricht [25] avoir une « influence décisive sur la répartition des primes de production et le respect des conditions de travail dans les entreprises », mais soumis cependant à l’autorité des directeurs d’usine et des syndicats. Le fait que cette tolérance fut de courte durée et limitée montre bien qu’il ne s’agissait alors que de la mise en place d’un contre-feu pour parer à toute éventualité. Ici, comme en Pologne ou en Yougoslavie, il ne s’agit plus seulement de parachever l’action des syndicats, en tant que corps exprimant peu ou prou les revendications immédiates des travailleurs; il s’agit bien plutôt de pallier leur absence en tant que tels, tout en insérant les CO dans le jeu d’ensemble des institutions propres à l’ordre existant un corps auxiliaire dont les attributions revenaient auparavant à des organismes d’État et qui leur reviennent éventuellement une fois la crise passée.

Il y aurait certes encore beaucoup à dire sur les théories de l’ « échec partiel », mais à quoi bon? Les CO yougoslaves ont sans doute quelque peu adouci les horreurs de l’accumulation primitive du capital dans le pays mais, de ce point de vue, le fait que la Yougoslavie fut l’un des pays au monde les plus aidés financièrement de l’extérieur a sans doute compté beaucoup plus. Et puis, en dépit des enquêtes qui peuvent témoigner de l’attachement et de la confiance mesurée que les travailleurs portent à ces institutions, il apparaît nettement qu’ils ne sont pas disposés à lutter pour les défendre, ni même à prendre des initiatives en ce sens.

Dans les pays de l’Est, CE, CO, etc. représentent la contrepartie de l’impuissance totale des syndicats à exprimer et faire valoir tant soit peu les revendications de la base, et cela dans des périodes critiques pour l’ordre établi. Ils offrent une voie de recours vis-à-vis de conditions invivables; ils sont tolérés par les autorités et même suscité[s] par elles comme soupape de sécurité. Elles ont toujours pu jusqu’à présent étouffer dans l’oeuf ou détourner les initatives d’avant-garde.

D’abord, parce que les autorités disposent de la force matérielle de répression et de la terreur qu’elle inspire depuis des siècles; non sans raison comme l’a montré le destin de la Commune hongroise. Ensuite, et même surtout, parce que le vieil ordre demeure en place, le vieil ordre, c’est-à-dire les rapports de production capitalistes tels qu’ils sont cristallisés dans l’appareil d’État, tels qu’ils se matérialisent dans le salaire et le règne de l’argent. Ce n’est pas pour rien que Karl Marx fulminait contre ces « socialistes » qui « laissent subsister le travail salarié et donc la production capitaliste » [26]. Ce maintien n’a pas seulement pour conséquence que les rapports capitalistes tendent, du seul fait qu’ils subsistent, à se reproduire immédiatement dans la pratique; il a aussi pour corollaire que ces rapports se perpétuent dans la mentalité, dans la conscience des hommes et contribuent largement à régler leur conduite. Dans ces conditions, il ne suffit pas, ce qui est déjà exceptionnel, que les organismes de lutte ou de pouvoir ouvrier concrétisent une action et une volonté de poursuivre l’action; il faut encore qu’ils se prolongent et imposent leurs propres lois et leur propre système économique: non plus le salariat, mais la production et la distribution communistes. [27]


Notes:

[1] Tito, « Les bases d’une démocratie de type nouveau », Démocratie nouvelle, mars 1947, N°3.

[2] A. Meister, Socialisme et autogestion, L’expérience yougoslave, Paris, 1964, p. 90.

[3] Cette allégation ridicule a été réfutée dans un article de Noir et Rouge consacré à l’autogestion (N°31/32, p. 31 et N° 33, p. 2); nous renvoyons à cet article pour l’excellent résumé qu’il donne de l’embrouillamini des institutions yougoslaves.

[4] C. Brobrowski, La Yougoslavie socialiste, Paris, 1965, pp. 105-106.

[5] Meister, op. cit., p. 338.

[6] organisme (illisible…) agent d’exécution le secrétaire de la commune, est toujours un fonctionnaire d’État. Dans la commune étudiée par Meister, les fonctionnaires, les cadres et les artistes, dépendant directement de l’État ne sont pas loin de former la moitié du « comité populaire » [Meister, p. 30]

[7] Bogouslavjevic et Pesakovic, la Gestion ouvrière d’une usine en Yougoslavie, Belgrade, 1960, p. 30.

[8] ibid., p. 66.

[9] Études de l’OCDE, juin 1964, p. 19.

[10] il y eut en 1954 plus de 20.000 procès pour « détournement de la propriété socialiste »; 15.205 en 1956; 7.758 en 1961 [G. Lasserre, l’entreprise socialiste en Yougoslavie, Paris, p. 59; n. 39.]. Mais il paraît exagéré d’attribuer cette diminution au « caractère éducatif » des CO. L’ouvrier n’a guère de possibilité de voler efficacement; au mieux il peut être complice de troisième ordre. On gagerait que la baisse du nombre de procès est liée à l’épuration des directeurs et autres cadres, supposés hostiles au régime, et traînés devant les tribunaux sous cet excellent prétexte (sans doute fondé).

[11] Sturmthal, Workers’Council. A Study of Workplace Organisation on both Sides of the Iron Curtain, Cambridge, Mass. 1964, p. 108.

[12] Meister, p. 90.

[13] La gestion ouvrière des entreprises en Yougoslavie, Genève (BIT), 1962, pp. 126-7.

[14] mais les pouvoirs de la « commune » responsable financièrement de l’entreprise sont beaucoup plus réels: « en cas de conflit, le directeur se range souvent aux avis du pouvoir communal plutôt qu’à ceux de son CO, et cela par peur d’être congédié » [Meister, p. 66]

[15] Le Monde, 26-02-1966.

[16] Bougouslavic…, op. cit., pp. 34-39.

[17] cf. « Le mouvement pour les conseils ouvriers en Allemagne« , 100, N°42; A. Pannekoek, Workers’ Councils, Melbourne, 1950, etc. On retrouve épisodiquement et fragmentairement des thèmes assez similaires, du moins dans les termes, chez certains sociaux-démocrates saisis par la démagogie (Kautsky, Daumig, Adler, etc.) et certains théoriciens « bolcheviks » du début des années 20 (Gramsci, Korsch, etc.); de même chez quelques anarchistes contemporains (…).

[18] discours du 7-12-1956; dans La révolution hongroise vue par les PC d’Europe de l’Est, Paris, 1957, pp. 310-12.

[19] Le Monde, 31-10-1965.

[20] La Révolution hongroise…, p. 289.

[21] Zoran Matkovic, « Réalités de l’autogestion yougoslave », Les Temps modernes, juin 1965.

[22] G. Lasserre, op. cit., p. 60. Il y a quelques mois, à Varsovie, deux jeunes théoriciens polonais écopaient chacun de plusieurs années de prison pour avoir dénoncé, dans un manifeste, la « dictature bureaucratique » des PC d’Europe de l’Est, associés de fait à l’Église, et s’être prononcé pour « une véritable démocratie des CO »; bien entendu, ils rejetaient les CO yougoslaves comme « technocratiques » (voir l’article – infect- de M. Tatu, Le Monde, 26-05-1965).

[23] L’Anarchisme, pp. 169-75.

[24] déclarations du Dr Kavcic, ibid., p. 175.

[25] Le Monde, 9/10-11-1956.

[26] Lettre à Sorge, 30-06-1881 et toute l’œuvre scientifique de Marx.

[27] cf. ICO N°42, pp. 17-22 et les publications du groupe hollandais des communistes de conseils.

considerations on self management, by henri simon

29 octobre 2008

The Commune are pleased to publish this letter we received from Henri Simon, a French activist who has been involved in the Socialisme ou Barbarie group, Informations et liaisons ouvrières/Informations et correspondances ouvrières and Échanges et mouvement. A long-time council communist favouring a self-managed society based on workers’ councils, Henri has written about the impossibility of maintaining self-managed units as islands of communism within capitalist society.

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Nouvelle brochure sur l’autogestion et l’étatisation

27 septembre 2008

The Commune a publié une brochure sur le sens de l’autogestion et du contrôle ouvrier: « Nationalisation or workers’ management?« .

Cette collection comprend des articles et des propos de diverses courants du mouvement ouvrier, par exemple les socialistes libertaires du groupe Solidarity, l’Institute for Workers’ Control, le deputé travailliste Tony Benn, et Arthur Scargill et Peter Heathfield (deux anciens dirigeants du syndicat de mineurs).