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Les Prétendues Scissions dans l’Internationale (1872) [1]

9 septembre 2011

Circulaire privée du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, principalement rédigée par K. Marx, reproduite dans Le Mouvement socialiste tome XXXIV N°253-254 (juillet-août 1913).bataille socialiste

Jusqu’à ce jour le Conseil Général s’est imposé une réserve absolue quant aux luttes intérieures de l’Internationale et n’a jamais répondu publiquement aux attaques publiques, lancées pendant plus de deux ans contre lui par des membres de l’Association.

Mais si la persistance de quelques intrigants, à entretenir à dessein une confusion entre l’Internationale et une Société qui, dès son origine, lui a été hostile, pouvait permettre de garder plus longtemps le silence, l’appui que la réaction européenne trouve dans les scandales provoqués par cette Société, à un moment où l’Internationale traverse la crise la plus sérieuse, depuis sa fondation, obligerait le Conseil Général à faire l’histoire de toutes ces intrigues.

I

Après la chute de la Commune de Paris, le premier acte du Conseil Général fut de publier son Manifeste sur « la Guerre civile en France », dans lequel il se rendit solidaire de tous les actes de la Commune, qui, justement à ce moment servaient à la bourgeoisie, à la presse et aux gouvernements de l’Europe centrale à accabler sous les calomnies les plus infâmes les vaincus de Paris. Une partie de la classe ouvrière même n’avait pas encore compris que son drapeau venait de succomber. Le Conseil en acquit une preuve, entre autres, par les démissions de deux de ses membres, les citoyens Odger et Lucraft, répudiant toute solidarité avec ce Manifeste. On peut dire que de sa publication dans tous les pays civilisés, date l’unité de vues de la classe ouvrière sur les événements de Paris.

D’un autre côté, l’Internationale trouva un autre moyen de propagande des plus puissants dans la presse bourgeoise et surtout la grande presse anglaise, forcée par ce Manifeste de s’engager dans une polémique soutenue par les répliques du Conseil Général.

L’arrivée à Londres de nombreux réfugiés de la Commune obligea le Conseil général à se constituer en Comité de secours et à exercer, pendant plus de 8 mois, cette fonction tout à fait en dehors de ses attributions régulières. Il va sans dire que les vaincus et les exilés de la Commune n’avaient rien à espérer de la bourgeoisie. Quant à la classe ouvrière, les demandes de secours venaient dans un moment difficile. La Suisse et la Belgique avaient déjà reçu leur contingent de réfugiés qu’elles avaient à soutenir ou dont elles avaient à faciliter le passage vers Londres. Les sommes recueillies en Allemagne, en Autriche et en Espagne étaient envoyées en Suisse. En Angleterre, la grande lutte pour la journée de 9 heures de travail, dont la bataille décisive fut menée à Newcastle, avait absorbé et les contributions individuelles des ouvriers et les fonds organisés des Trade unions, fonds qui, du reste, d’après les statuts même, ne peuvent être affectés qu’aux luttes de métier. Cependant, par des démarches et correspondances incessantes, le Conseil put réunir par petites sommes, l’argent qu’il distribuait chaque semaine. Les ouvriers américains ont répondu plus largement à son appel. Encore si le Conseil avait pu réaliser les millions que l’imagination terrifiée de la bourgeoisie dépose si généreusement dans le coffre-fort international !

Après mai 1871, un certain nombre de réfugiés de la Commune furent appelés à remplacer au Conseil l’élément français qui, par suite de la guerre, ne s’y trouvait plus représenté. Parmi les membres ainsi adjoints, il y avait d’anciens Internationaux et une majorité composée d’hommes connus par leur énergie révolutionnaire et dont l’élection fut un hommage rendu à la Commune de Paris.

C’est au milieu de ces préoccupations que le Conseil dut faire les travaux préparatoires pour la Conférence des délégués qu’il venait de convoquer.

Les mesures violentes prises contre l’Internationale par le gouvernement bonapartiste, avaient empêché la réunion du Congrès de Paris, prescrite par le Congrès de Bâle. Usant du droit conféré par l’article 4 des Statuts, le Conseil général, dans sa circulaire du 12 juillet 1871, convoqua le congrès à Mayence. Dans les lettres adressées en même temps aux différentes fédérations, il leur proposa de transférer le siège du Conseil général d’Angleterre en un autre pays et demanda de munir les délégués de mandats impératifs à ce sujet. Les Fédérations se prononcèrent à l’unanimité pour son maintien à Londres. La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après, rendit tout Congrès impossible. C’est alors que les Fédérations consultées nous donnèrent le pouvoir de fixer la date du prochain Congrès d’après les événements.

Aussitôt que la situation politique parut le permettre, le Conseil Général convoqua une Conférence privée, convocation appuyée sur les précédents de la Conférence de 1865 et des séances administratives privées de chaque Congrès. — Un Congrès public était impossible et n’eut fait que dénoncer les délégués continentaux, à un moment où la réaction européenne célébrait ses orgies; où Jules Favre demandait l’extradition des réfugiés comme criminels de droit commun, à tous les gouvernements, même à celui de l’Angleterre; où Dufaure proposait à l’Assemblée rurale une loi mettant l’Internationale hors la loi et dont Malou plus tard servait aux Belges une contrefaçon hypocrite; où, en Suisse, un réfugié de la Commune était arrêté préventivement, en attendant la décision du gouvernement fédéral sur la demande d’extradition; où la chasse aux Internationaux était la base ostensible d’une alliance entre Beust et Bismarck, dont Victor Emmanuel s’empressa d’adopter la clause dirigée contre l’Internationale; ou le gouvernement espagnol, se mettant entièrement çà la disposition des bourreaux de Versailles, forçait le bureau fédéral de Madrid à chercher un refuge en Portugal; au moment enfin où l’Internationale avait pour premier devoir de resserrer son organisation et de relever le gant jeté par les gouvernements.

Toutes les sections en rapports réguliers avec le Conseil Général furent en temps opportun convoquées à la Conférence qui, bien que n’étant pas un Congrès public, rencontra de sérieuses difficultés. Il va sans dire que la France, dans l’état où elle se trouvait, ne pouvait élire de délégués. En Italie, la seule section, organisée alors, était celle de Naples: au moment de nommer un délégué elle fut dissoute par la force armée. En Autriche et en Hongrie, les membres les plus actifs étaient emprisonnés. En Allemagne, quelques uns des membres les plus connus étaient poursuivis pour crime de haute trahison, d’autres étaient en prison, et les moyens pécuniaires du parti étaient absorbés par la nécessité de venir en aide à leurs familles. Les Américains, tout en adressant à la Conférence un Mémoire détaillé sur la situation de l’Internationale dans leur pays, employèrent les frais de délégation au soutien des réfugiés. Du reste, toutes les fédérations reconnurent la nécessité de substituer la Conférence privée au Congrès public.

La Conférence, après avoir siégé à Londres du 17 au 23 septembre 1871, laissa au Conseil général le soin de publier ses résolutions, de codifier les règlements administratifs et de les publier avec les Statuts généraux, revus et corrigés, en trois langues, d’exécuter la résolution substituant les timbres adhésifs aux cartes de membres, de réorganiser l’Internationale en Angleterre, et enfin de subvenir aux dépenses nécessitées par ces divers travaux.

Dès la publication des travaux de la Conférence, la presse réactionnaire, de Paris à Moscou, de Londres à New-York, dénonça la résolution sur la politique de la classe ouvrière comme renfermant des desseins si dangereux — le Times l’accusa « d’une audace froidement calculée » — qu’il était urgent de mettre l’Internationale hors la loi. D’autre part, la résolution faisant justice des sections sectaires interlopes, fut le prétexte pour la police internationale aux aguets de revendiquer bruyamment la liberté autonome des ouvriers, ses protégés, contre le despotisme avilissant du Conseil général et de la Conférence. La classe ouvrière se sentait si « lourdement opprimée » que le Conseil général reçut de l’Europe, de l’Amérique, de l’Australie et même des Indes orientales des adhésions et des avis de la formation de nouvelles sections.

II

Les dénonciations de la presse bourgeoise ainsi que les lamentations de la police internationale trouvaient un écho sympathique même dans notre Association. Des intrigues, dirigées en apparence contre le Conseil général et en réalité contre l’Association, furent tramées dans son sein. Au fond de ces intrigues se trouve l’inévitable Alliance internationale de la Démocratie socialiste enfantée par le Russe Michel Bakounine. A son retour de la Sibérie, il prêcha dans le Kolokol de Herzen, comme fruit de sa longue expérience, le panslavisme et la guerre des races. Plus tard, durant son séjour en Suisse, il fut nommé au Comité directeur de la « Ligue de la paix et de la liberté », fondée en opposition à l’Internationale. Les affaires de cette société bourgeoise allant de mal en pis, son président, M. G. Vogt, sur l’avis de Bakounine, proposa une alliance au Congrès international réuni à Bruxelles en septembre 1868.

Le Congrès déclara à l’unanimité que de deux choses l’une: ou la Ligue poursuivait le même but que l’Internationale, et dans ce cas elle n’avait aucune raison d’être, ou son but était différent, et alors l’alliance était impossible. Au Congrès de la Ligue, tenu à Berne, quelques jours après, Bakounine opéra sa conversion. Il y proposa un programme d’occasion dont la valeur scientifique peut être jugée par cette seule phrase: l’égalisation économique et sociale des classes. Soutenu par une infime minorité, il rompit avec la Ligue pour entrer dans l’Internationale, déterminé à substituer son programme de circonstance, repoussé par la Ligue, aux statuts généraux de l’Internationale et sa dictature personnelle au Conseil général. Dans ce but, il se créa un instrument spécial, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, destinée à devenir une Internationale dans l’Internationale.

Bakounine trouva les éléments nécessaires à la formation de cette société dans les relations qu’il avait nouées durant son séjour en Italie et dans un noyau de Russes exilés, lui servant d’émissaires et de recruteurs parmi les membres de l’Internationale en Suisse, en France et en Espagne. Ce ne fut cependant que sur les refus réitérés des Conseils fédéraux belge et parisien de reconnaître l’Alliance qu’il se décida à soumettre à l’approbation du Conseil général les statuts de sa nouvelle société, lesquels n’étaient que la reproduction fidèle du programme « incompris » de Berne. Le Conseil répondit par la circulaire suivante, en date du 22 décembre 1868:

Il y a un mois environ qu’un certain nombre de citoyens s’est constitué à Genève comme Comité central initiateur d’une nouvelle Société internationale dite « l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste se donnant pour mission spéciale d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base même de ce grand principe de l’égalité », etc. »

Le programme et le règlement imprimés de ce Comité initiateur n’ont été communiqués au Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs que le 15 décembre 1868. D’après ces documents, ladite Alliance est « fondue entièrement dans l’Internationale » en même temps qu’elle est fondée entièrement en dehors de cette association. À côté du Conseil général de l’Internationale élu par les Congrès successifs de Genève, Lausanne et Bruxelles, il y aura, d’après le règlement initiateur, un autre Conseil général à Genève qui s’est nommé lui-même. À côté des groupes locaux de l’Internationale, il y aura les groupes locaux de l’Alliance qui, par l’intermédiaire de leurs bureaux nationaux, fonctionnant en dehors des bureaux nationaux de l’Internationale, « demanderont au Bureau central de l’Alliance leur admission dans l’Internationale », le Comité central de l’Alliance s’arrogeant ainsi le droit d’admission dans l’Internationale. En dernier lieu, le Congrès général de l’Association internationale des travailleurs trouvera encore sa doublure dans le Congrès général de lAlliance, car, dit le règlement initiateur, au congrès annuel des travailleurs, la délégation de l’Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l’Association internationale des travailleurs, « tiendra ses séances publiques dans un local séparé. »

Considérant

Que la présence d’un deuxième corps international fonctionnant à l’intérieur et à l’extérieur de l’Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ;
Que n’importe quel autre groupe d’individus, résidant dans une localité quelconque, aurait le droit d’imiter le groupe initiateur de Genève et, sous des prétextes plus ou moins plausibles, de greffer sur l’Association internationale des travailleurs d’autres associations internationales avec d’autres « missions spéciales » ;
Que de cette manière l’Association internationale des travailleurs deviendrait bientôt le jouet des intrigants de toute race et de toute nationalité ;
Que d’ailleurs les statuts de l’Association internationale des travailleurs n’admettent dans son cadre que des branches locales et nationales (voir l’article 1 et l’article 6 des statuts) ;
Que défense est faite aux sections de l’Association internationale de se donner des statuts ou règlements administratifs contraires aux statuts généraux et aux règlements administratifs de l’Association internationale (voir l’article 12) ;
Que les statuts et règlements administratifs de l’Association internationale ne peuvent être révisés que par un congrès général où deux tiers des délégués présents voteraient en faveur d’une telle révision (voir l’article 13 des règlements administratifs) ;
Que la question a déjà été jugée par les résolutions contre la Ligue de la paix, adoptées à l’unanimité par le Conseil général de Bruxelles ;
Que, dans ses résolutions, le congrès déclarait que la Ligue de la paix n’avait aucune raison d’être, puisque, d’après ses récentes déclarations, son but et ses principes étaient identiques à ceux de l’Association internationale des travailleurs ;
Que plusieurs membres du groupe initiateur de l’Alliance, en leur qualité de délégués au Congrès de Bruxelles, ont voté ces résolutions:

  Le Conseil général, dans sa séance du 22 décembre 1868, a unanimement résolu:

1 ) Tous les articles du règlement de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, statuant sur ses relations avec l’Association internationale des travailleurs, sont déclarés nuls et de nul effet ;
2) L’Alliance internationale de la démocratie socialiste n’est pas admise comme branche de l’Association internationale des travailleurs .

G. ODGER, président de la séance.

V. SHAW, secrétaire général.

Londres, 22 décembre 1868.

Quelques mois après, l’Alliance s’adressa de nouveau au Conseil général et lui demanda si, oui ou non, il en admettait les principes ? En cas affirmatif, l’Alliance se déclarait prête à se dissoudre en sections internationales. Elle reçut en réponse la circulaire suivante du 9 mars 1869:

Le Conseil général au Comité central de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste

D’après l’article premier de nos statuts, l’Association internationale des travailleurs admet toutes les Sociétés ouvrières qui poursuivent le même but, savoir: le concours mutuel, le progrès et l’émancipation complète de la classe ouvrière ».

Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s’ensuit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.

Cependant, la communauté d’action établie par l’Association Internationale des Travailleurs, l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux Congrès généraux ne manquent pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun.

Ainsi, il est en dehors des attributions du Conseil général de faire l’examen critique du Programme de l’Alliance. Nous n’avons pas à rechercher si, oui ou non, c’est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s’agit seulement de savoir s’il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c’est-à-dire à l’émancipation complète de la classe ouvrière. Il y a une phrase dans votre programme qui de ce point de vue fait défaut. Dans l’article II, on lit :

« Elle [Alliance] veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes . »

L’égalisation des classe, interprétée littéralement, aboutit à l’harmonie du Capital et du Travail, si importunément prêchée par les socialistes bourgeois. Ce n’est pas l’égalisation des classes — contre-sens logique, impossible à réaliser, mais au contraire l’abolition des Classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l’Association Internationale des Travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans lequel cette phrase: égalisation des classes se trouve, elle semble s’y être glissée comme une erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une phrase prêtant à des malentendus si dangereux. A la réserve des cas où la tendance générale de notre Association serait contredite, il correspond à ses principes de laisser à chaque section la liberté de formuler librement son programme théorique.

Il n’existe donc pas d’obstacle pour la conversion des sections de l’Alliance en sections de l’Association Internationale des Travailleurs.

Si la dissolution de l’Alliance et l’entrée des sections dans l’Internationale étaient définitivement décidées, il deviendrait nécessaire, d’après nos règlements, d’informer le Conseil du lieu et de la force numérique de chaque nouvelle section.

Séance du Conseil général du 9 mars 1869.

L’Alliance ayant accepté ces conditions, fut admise dans l’Internationale par le Conseil général, lequel, induit en erreur par quelques signatures du programme Bakounine, la supposa reconnue par le Conseil fédéral romand de Genève, qui, au contraire, ne cessa jamais de la tenir à l’écart. Désormais, elle avait atteint son but immédiat: se faire représenter au Congrès de Bâle. En dépit des moyens déloyaux dont ses partisans se servirent — moyens employés, à cette occasion, et cette fois-là seulement dans un Congrès de l’Internationale, Bakounine fut déçu dans son attente de voir le Congrès transférer à Genève le siège du Conseil Général et sanctionner officiellement la vieillerie St-Simonienne, l’abolition immédiate du droit d’héritage, dont Bakounine avait fait le point de départ pratique du socialisme. Ce fut le signal de la guerre ouverte  et incessante que fit l’Alliance; non seulement au Conseil Général, mais encore à toutes les sections de l’Internationale, qui refusèrent d’adopter le programme de cette coterie sectaire et surtout la doctrine de l’abstention absolue en matière politique.

Déjà avant le Congrès de Bâle, Netchaïeff étant venu à Genève, Bakounine entra en relations avec lui, et fonda en Russie une société secrète parmi les étudiants. Cachant toujours sa propre personne sous le nom de différents « comités révolutionnaires », il revendiqua des pouvoirs autocratiques, entés sur toutes les duperies et mystifications du temps de Cagliostro. Le grand moyen de propagande de cette société consistait à compromettre des personnes innocentes vis-à-vis de la police russe, en leur adressant de Genève des communications sous enveloppes jaunes, revêtues à l’extérieur, en langue russe, de l’estampille du « Comité révolutionnaire secret ». Les rapports publics du procès Netchaïeff prouvent qu’il a été fait un abus infâme du nom de l’Internationale [1].

L’Alliance commença dans ce temps une polémique publique contre le Conseil général, d’abord dans le Progrès de Locle, puis dans l’Egalité de Genève, journal officiel de la fédération romande où s’étaient glissés quelques membres de l’Alliance à la suite de Bakounine. Le Conseil général, qui avait dédaigné les attaques du Progrès, organe personnel de Bakounine, ne pouvait ignorer celles de l’Egalité, qu’il devait croire approuvées par le Comité fédéral romand. Il publia alors la circulaire du 1er janvier 1870 où il est dit:

« Nous lisons dans l’Egalité, numéro du 11 décembre 1869: Il est « certain que le Conseil général néglige des choses extrêmement importantes. Nous lui rappelons ses obligations avec l’article premier du règlement: le Conseil général est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès, etc… Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général, pour que ses réponses constituent un assez long bulletin. Elles viendront plus tard… En attendant, etc… » Le Conseil général ne connaît pas d’article, soit dans les statuts, soit dans les règlements, qui l’obligeât d’entrer en correspondance ou en polémique avec l’Egalité ou de faire des « réponses aux questions » des journaux. Ce n’est que le Comité fédéral de Genève qui, vis-à-vis du Conseil général, représente les branches de la Suisse romande. Lorsque le Comité fédéral romand nous adressera des demandes ou des réprimandes par la seule voie légitime, c’est-à-dire par son secrétaire, le Conseil général sera toujours prêt à y répondre. Mais le Comité fédéral romand n’a le droit ni d’abdiquer ses fonctions entre les mains des rédacteurs de l’Egalité et du Progrès, ni de laisser ces journaux usurper ses fonctions. Généralement parlant, la correspondance administrative du Conseil général avec les Comités nationaux et locaux ne pourrait pas être publiée sans porter un grand préjudice à l’intérêt général de l’Association. Donc, si les autres organes de l’Internationale imitaient le Progrès et l’Egalité, le Conseil général se trouverait placé dans l’alternative, ou de se discréditer devant le public en se taisant ou de violer ses devoirs en répondant publiquement. L’Egalité s’est jointe au Progrès pour inviter « le Travail » (journal parisien) à attaquer de son côté le Conseil général. C’est presque une Ligue du bien public. »

Cependant, avant d’avoir connaissance de cette circulaire, le Comité fédéral romand avait déjà éloigné de la rédaction de l’Egalité les partisans de l’Alliance.

La circulaire du 1er janvier 1870, comme celle du 22 décembre 1868 et du 9 mars 1869, furent approuvées par toutes les sections de l’Internationale.

Il va sans dire qu’aucune des conditions acceptées par l’Alliance, n’a jamais été remplie. Ses prétendues sections restaient un mystère pour le Conseil général. Bakounine cherchait à retenir sous sa direction personnelle les quelques groupes épars en Espagne et en Italie et la section de Naples qu’il avait détachée de l’Internationale. Dans les autres villes italiennes, il correspondait avec des petits noyaux, composés non d’ouvriers, mais d’avocats, de journalistes et autres bourgeois doctrinaires. A Barcelone, quelques amis maintenaient son influence. Dans quelques villes du Midi de la France, l’Alliance s’efforçait de fonder des sections séparatistes sous la direction d’Albert Richard et de Gaspard Blanc, de Lyon, sur lesquels nous aurons à revenir. En un mot, la Société internationale dans l’Internationale continuait à s’agiter.

Le grand coup de l’Alliance, la tentative pour s’emparer de la direction de la Suisse romande, devait être frappé au Congrès de La Chaux-de-Fonds, ouvert le 4 avril 1870.

La lutte s’engagea sur le droit d’admission des délégués de l’Alliance, droit contesté par les délégués de la fédération genévoise et des sections de La Chaux-de-Fonds.

Bien que, d’après leur propre recensement, les partisans de l’Alliance ne fussent que la représentation du cinquième des membres de la fédération, ils réussirent, grâce à la répétition des manœuvres de Bâle, à se procurer une majorité fictive d’une ou deux voix, majorité qui, au dire de leur propre organe (voir la Solidarité du 7 mai 1870) ne représentait que quinze sections, tandis qu’à Genève seule il y en avait trente ! Sur ce vote, le Congrès romand se divisa en deux partis qui continuèrent leurs séances séparément. Les partisans de l’Alliance se considérant comme les représentants légaux de toute la fédération, transférère[nt] le siège du Comité fédéral romand à La Chaux-de-Fonds, et fondèrent à Neufchâtel leur organe officiel, la Solidarité rédigé par le citoyen Guillaume. Ce jeune écrivain avait pour mission spéciale de décrier « les ouvriers de fabrique » de Genève, ces « bourgeois odieux », de faire la guerre à l’Egalité, journal de la fédération romande, et de prêcher l’abstention absolue en matière politique. Les articles les plus marquants relatifs à ce dernier sujet eurent pour auteurs, à Marseille, Bastelica et à Lyon les deux grands piliers de l’Alliance, Albert Richard et Gaspard Blanc.

A leur tour, les délégués de Genève convoquèrent leurs sections en une assemblée générale qui, malgré l’opposition de Bakounine et de ses amis, approuva leurs actes au Congrès de La Chaux-de-Fonds. A quelques temps de là, Bakounine et ses acolytes les plus actifs furent exclus de la fédération romande.

A peine le Congrès était-il clos que le nouveau Comité de La Chaux-de-Fonds en appelait à l’intervention du Conseil Général, dans une lettre signée F. Robert, secrétaire, et Henri Chevalley, président, dénoncé deux mois plus tard comme voleur, par l’organe du Comité, la Solidarité du 7 juillet. Après avoir examiné les pièces justificatives des deux parties, le Conseil Général décida, le 28 juin 1870, de maintenir le Comité fédéral de Genève dans ses anciennes fonctions et d’inviter le nouveau Comité fédéral de La Chaux-de-Fonds à prendre un nom local. Devant cette déception, qui trompait ses désirs, le Comité de La Chaux-de-Fonds dénonça l’autoritarisme du Conseil Général, oubliant que, le premier, il en avait demandé l’intervention. Le trouble que sa persistance à usurper le nom du Comité fédéral romand jetait dans la fédération suisse obligea le Conseil Général de suspendre toutes relations officielles avec ce Comité.

Louis Bonaparte venait de livrer son armée à Sedan. De toutes parts s’élevèrent les protestations des Internationaux contre la continuation de la guerre. Le Conseil Général, dans son Manifeste du 9 septembre, dénonçant les projets de conquête de la Prusse, montrait le danger de son triomphe pour la cause prolétaire et prédisait aux ouvriers allemands qu’ils en seraient les premières victimes. Il provoquait en Angleterre des meetings qui contrecarrèrent les tendances prussiennes de la Cour. En Allemagne, les ouvriers internationaux firent des démonstrations réclamant la reconnaissance de la République et « une paix honorable pour la France… »

De son côté, la nature belliqueuse du bouillant Guillaume (de Neufchâtel) lui suggéra l’idée lumineuse d’un manifeste anonyme, publié en supplément et sous le couvert du journal officiel la Solidarité, demandant la formation de corps francs suisses pour aller combattre les Prussiens, ce qu’il fut toujours empêché de faire, sans aucun doute par ses convictions abstentionnistes.

Survint l’insurrection de Lyon. Bakounine accourut et, appuyé sur Albert Richard, Gaspard Blanc et Bastelica, s’installa, le 28 septembre, à l’Hôtel de Ville, dont il s’abstint de garder les abords comme d’un acte politique. Il en fut chassé piteusement par quelques gardes nationaux au moment où, après un enfantement laborieux, son décret sur l’abolition de l’État venait enfin de voir le jour.

En octobre 1870, le Conseil Général, en l’absence de ses membres français, s’adjoignit le citoyen Paul Robin, réfugié de Brest, un des partisans les plus connus de l’Alliance et, de plus, l’auteur des attaques lancées dans l’Egalité contre le Conseil Général où, depuis ce moment, il ne cessait de fonctionner comme correspondant officieux du Comité de La Chaux-de-Fonds. Le 14 mars 1871 il provoqua la convocation d’une Conférence privée de l’Internationale pour vider le différend suisse. Le Conseil, prévoyant que de grands événements se préparaient à Paris, refusa net. Robin revint à la charge à plusieurs reprises et proposa même au Conseil de prendre une décision définitive sur le différend. Le 25 juillet, le Conseil Général décida que cette affaire serait une des questions soumises à la Conférence qui serait convoquée pour le mois de septembre 1871.

Le 10 août, l’Alliance, peu désireuse de voir ses agissements scrutés par une Conférence, déclarait qu’elle était dissoute depuis le 6 du même mois. Mais le 15 septembre, elle reparait et demande son admission au Conseil, sous le nom de Section des athées socialistes. D’après la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle, le Conseil n’aurait pu l’admettre sans consulter le Comité fédéral de Genève, qui était fatigué des deux années de lutte avec les sections sectaires. D’ailleurs, le Conseil avait déjà déclaré aux sociétés ouvrières chrétiennes anglaises (Young mens’ Christian Association) que l’Internationale ne reconnaît pas de sections théologiques.

Le 6 août, date de la dissolution de l’Alliance, le Comité fédéral de la Chaux-de-Fonds, tout en renouvelant sa demande d’entrer en relations officielles avec le Conseil, lui déclare qu’il continuera d’ignorer la résolution du 28 juin et de se poser, vis-à-vis de Genève, en comité fédéral romand; et « que c’est au Congrès général qu’il appartient à juger cette affaire ». Le 4 septembre, le même Comité envoya une protestation contre la compétence de la Conférence dont il avait cependant demandé le premier la convocation. La Conférence aurait pu demander à son tour, quelle était la compétence du Conseil fédéral de Paris, que ce Comité avait requis, avant le siège, de décider sur le différend suisse ? Elle se contenta de confirmer la décision du Conseil Général du 28 juin 1870. ( Voir les motifs dans l’Egalité de Genève du 21 octobre 1871).

A SUIVRE

Note:bataillesocialiste.wordpress.com

[1] Un extrait du procès Netchaïeff sera prochainement publié. Le lecteur y trouvera un échantillon des maximes à la fois sottes et infâmes dont les amis de Bakounine ont fait peser la responsabilité sur l’Internationale.

L’affaire Netchaïev

18 mars 2009

Extrait de La vie de Karl Marx par Boris Nicolaïevski et Otto Maenschen-Helfen (traduction française chez Gallimard en 1937). Menchevik de gauche, expulsé de Russie, Boris Nicolaïevski (1888-1966) collabora avec D. Riazanov à la sécurisation des archives Marx, et participa à la création en 1935 de l’Institut d’Histoire Sociale à Paris (avec Souvarine, Bracke-Desrousseaux et Georges Bourgin). Un guide [en anglais] des archives de Nicolaïesvki à la Hoover Institution est disponible en ligne ici.

[Bakounine] savait que l’affaire Netchaïev avait été évoquée au cours de la Conférence [de Londres, sept 1871]. La Conférence avait chargé le Conseil général de « publier immédiatement une déclaration formelle indiquant que l’Association Internationale des travailleurs n’a rien de commun avec la soi-disant conspiration de Netchaïev, et que celui-ci a traîtreusement usurpé et exploité le nom de l’Internationale ». En outre, Outine, un exilé russe qui vivait en Suisse, devait publier dans le journal genevois L’Egalité un résumé du procès Netchaïev d’après les comptes rendus des journaux russes.

L’affaire Netchaïev a joué un rôle si important dans l’histoire de l’Internationale – ou plutôt dans l’histoire de la ruine de l’Internationale -, qu’il est nécessaire de la relater plus longuement.

Fils d’un domestique, Netchaïev était né dans une petite ville de province russe. Entré comme garçon de courses au bureau d’une fabrique, il s’était si bien instruit pendant ses heures de liberté, qu’il avait réussi à passer un examen pour devenir instituteur. A force de privations, il fit assez d’économies pour se rendre à Saint-Pétersbourg, où il se fit inscrire à l’Université comme auditeur libre. Dès le premier hiver, en 1868, il adhéra au mouvement des étudiants. Son énergie et le radicalisme de ses conceptions le mirent bientôt en vedette. mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait être le premier et, pour rehausser son renom de révolutionnaire, il inventa une histoire surprenante: il raconta tout d’abord qu’il avait été prisonnier à la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, puis il fit le récit de son évasion téméraire. La plupart de ses camarades le crurent sur parole; on s’indigna contre les geôliers, on convoqua une réunion d’étudiants, et une délégation spéciale se rendit à l’Université. Toutefois, certains camarades de Netchaïev restaient sceptiques; les plus intelligents trouvaient maintes invraisemblances dans ces histoires de prison, et l’administration de l’Université affirmait que Netchaïev n’avait jamais été incarcéré.

Avant que ce point eût été éclairci, Netchaïev gagna illégalement l’étranger, afin de se mettre en rapport avec les chefs de l’émigration russe. En mars 1869, il arriva à Genève, où il fit la connaissance de Herzen et d’Ogarev, patriarches de l’émigration, ainsi que d’exilés appartenant à la jeune génération. Sur tous, il produisit une impression extraordinaire. Herzen, vieilli, las, sceptique, disait que Netchaïev lui montait à la tête comme de l’absinthe. Le jeune étudiant ne se contenta pas d’être estimé et honoré de ce milieu. Il lui fallait quelque chose de plus. Il raconta que la Russie se trouvait à la veille d’une immense révolution préparée par une société secrète aux nombreuses ramifications, dont lui, Netchaïev, était le délégué. A Genève aussi, certains se trouvèrent peu disposés à croire Netchaïev. Maints émigrés connaissaient par expérience les cachots de la forteresse et savaient qu’il était impossible de s’en évader. De Saint-Pétersbourg arrivaient des lettres de gens qui auraient dû être au courant, et qui disaient que la grande société secrète n’existait pas, qu’en tout cas elle ne donnait aucun signe d’activité. Mais ceux qui se défiaient de Netchaïev appartenaient à un groupe hostile à Bakounine; ils constituèrent peu après une « section russe » de l’Internationale et chargèrent Marx de la représenter au Conseil général. Ce n’est pas pour cette seule raison que Bakounine se moqua de leurs avertissements. Il connaissait lui-même la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, et il savait, il devait savoir que Netchaïev mentait. Mais cela n’avait aucune importance. Le mensonge pouvait servir à convaincre les hésitants; tout dépendait de celui qui en usait, et Netchaïev était un être admirable. Dans une lettre à Guillaume, Bakounine chantait les louanges de Netchaïev:  » Un spécimen de ces jeunes fanatiques qui ne doutent de rien et qui ne craignent rien, et qui ont posé pour principe qu’il en doit périr sous la main du gouvernement beaucoup, beaucoup, mais qu’on ne se reposera pas un instant jusqu’à ce que le peuple se soit soulevé. Ils sont admirables, ces jeunes fanatiques, des croyants sans Dieu et des héros sans phrases! » Bakounine et Netchaïev conclure un pacte d’alliance et d’amitié.

Bakounine ne paraît pas avoir officiellement admis son ami Netchaïev sans sa société secrète. Il lui était désagréable de penser que son association avec Netchaïev pût être surveillée même par les initiés. L’alliance Bakounine-Netchaïev était une de ces unions plus que secrètes que le vieux conspirateur aimait tant. Elle avait pour but la révolution en Russie.

Au cours du printemps et de l’été 1869, Bakounine écrivit une dizaine de brochures et de proclamations, que Netchaïev s’occupait à faire imprimer. Une de ces brochures était le Catéchisme du Révolutionnaire, qui fut plus tard célèbre. Une question se posait: Quels étaient les meilleurs moyens d’accélérer la venue de la révolution en Russie? Le Catéchisme y répondait par la mise en application de deux principes inébranlables: « La fin sanctifie les moyens », et: « Les pires sont les meilleurs ». Tout, absolument tout ce qui favorise la révolution doit se concentrer sur un but: la destruction; « il n’y a pour lui qu’une science » – c’est ainsi que Bakounine définissait les devoirs du révolutionnaire – , « la science de la destruction. Jour et nuit, il ne doit avoir qu’une chose devant les yeux: la destruction ». Une stricte centralisation, une discipline extrême doivent régner dans l’organisation; les membres doivent être absolument soumis aux chefs. L’organisation consacre « toutes ses forces et tous ses moyens à aggraver et à étendre les souffrances et les misères qui doivent finalement pousser le peuple à un soulèvement général ». Le Catéchisme allait jusqu’à reconnaître le recours aux méthodes terroristes contre le gouvernement, mais il recommandait de ne pas user de la terreur contre les oppresseurs les plus acharnés; plus longtemps ceux-ci pourraient donner libre cours à leur rage, mieux cela vaudrait pour rendre le peuple révolutionnaire.

Vers la fin de l’été 1869, Netchaïev fit un voyage illégal en Russie. Il était muni d’un mandat du « Comité central de l’Alliance révolutionnaire européenne », écrit et signé par Bakounine, mandat qui l’accréditait comme délégué authentique auprès de la section russe de cette Alliance. Bakounine avait même apposé un cachet spécial du « Bureau des agents étrangers de la société révolutionnaire russe Narodnaïa Rasprawa« .

Netchaïev resta plus de trois mois en Russie. Il parvint à constituer une organisation qui répondait ou qui devait répondre aux exigence du Catéchisme révolutionnaire. Il n’avait pas été difficile de trouver de jeunes hommes à l’esprit révolutionnaire, et la recommandation de Bakounine, de l’homme que tous vénéraient, valait à Netchaïev l’estime générale. A Moscou, qu’il avait choisit pour centre, il n’avait pas tardé à devenir le centre d’un petit cercle. S’il lui avait proposé des tâches possibles, les choses auraient marché, comme elles marchent toujours en Russie. Le groupe n’aurait pas manqué d’être poursuivi et dissous par la police, mais deux ou trois nouveaux groupes auraient aussitôt pris la place de l’ancien. Pour Netchaïev, une telle façon de procéder n’avait aucun sens. Il voulait convaincre ses hommes de l’existence d’un Comité révolutionnaire secret, auquel ils devaient obéir aveuglément. Se conformant aux conseils du Catéchisme, il employa dans ce but tous les moyens qui lui semblèrent bons. Un jour, par exemple, il décida un officier de sa connaissance à jouer le rôle d’un envoyé extraordinaire du centre secret. Cela pouvait encore passer. Mais Netchaïev ne recula pas devant des mystifications encore plus grossières, si grossières même, qu’il finit par déconcerter plusieurs de ses partisans. Un étudiant nommé Ivanov déclara aux membres du groupe qu’il ne croyait plus à l’existence du Comité, que Netchaïev les trompait, et qu’il ne voulait plus avoir affaire à lui. Netchaïev décida que le « criminel » mourrait. Il parvint à faire croire aux autres membres du groupe que l’étudiant était un traître, et que sa mort pourrait seule les sauver. Le 29 novembre 1869 ils attirèrent Ivanov dans un coin peu fréquenté d’un parc, et ils le tuèrent. La victime s’était désespérément défendue et avait mordu jusqu’aux os les mains de Netchaïev qui l’étranglait avec un foulard. Netchaïev en conserva toujours des cicatrices. Les meurtriers furent rapidement découverts et arrêtés. Seul Netchaïev réussit à fuir à l’étranger.

Les journaux publièrent de longs articles sur l’assassinat d’Ivanov. Pendant des années, on se souvint de ce forfait, et les révolutionnaires russes se trouvèrent armés contre les méthodes de Netchaïev.

Bakounine savait tout, jusque dans les moindres détails, mais cela ne faisait qu’accroître son estime pour Netchaïev. Il vivait alors à Locarno, et il écrivait à Ogarev qu’en apprenant l’arrivée de Netchaïev à Genève, il s’était mis à sauter de joie, si haut qu’il avait manqué briser son vieux crâne contre le plafond. Il invita Netchaïev, s’occupa de lui, et lui témoigna la même amitié qu’auparavant. « Voilà l’organisation que j’ai rêvée, que je continue à rêver, et que je voudrais vous voir appliquer », écrivit-il à son ami Richard. A cette époque, Bakounine avait déjà commencé  d’attaquer le Conseil général de l’Internationale à cause de ses « prétentions dictatoriales ».

C’est alors que se déroula l’épisode qui, abstraction faite de toutes autres raisons, devait faire exclure Bakounine de l’Internationale. La situation de Bakounine n’avait jamais été très brillante, mais elle fut particulièrement précaire durant l’automne 1869. Des étudiants russes qui s’intéressaient à Bakounine le mirent en relation avec un éditeur, qui lui offrit 1_200 roubles pour traduire en russe Le Capital de Marx – somme supérieure à ce que cet ouvrage rapporta à Marx lui-même. Bakounine saisit avec joie l’occasion et reçut une avance de 300 roubles. Il ne se montra pas très pressé de faire ce travail, car en trois mois il ne traduisit qu’une trentaine de pages. Aussi Netchaïev n’eut-il pas beaucoup de peine à le persuader que son temps appartenait à la plus haute activité, qu’il devait vivre pour la révolution et rien que pour la révolution. Il abandonna son travail. Netchaïev s’était chargé de régler la question pécuniaire avec l’éditeur; Bakounine lui avait donné pleins pouvoirs; Netchaïev s’y prit d’une façon extrêmement originale. Surveillé par la police, Bakounine n’avait pu traiter directement avec l’éditeur, et un étudiant du nom de Lioubavine s’en était chargé. Le contrat avait été établi au nom de Lioubavine, et dans les livres de l’éditeur, Lioubavine était débiteur du montant de l’avance. Un beau jour, Lioubavine reçut une lettre portant le timbre de l' »organisation de Netchaïev ». Nous en reproduisons les passages les plus caractéristiques:

« Monsieur,

Au nom du bureau, j’ai l’honneur de vous écrire ce qui suit: Nous avons reçu du Comité de Russie une lettre dont certains passages vous concernent. Voici les passages en question: Il est venu à la connaissance du Comité que de jeunes messieurs, des dilettantes libéraux, exploitent le savoir et l’énergie de personnes dont nous connaissons les tendances, en mettant à profit les difficultés de leur situation pécuniaire. D’éminentes personnalités, que ces dilettantes exploiteurs contraignent à un travail de journaliers, perdent ainsi toute possibilité de travailler à la libération de l’humanité. C’est ainsi qu’un certain Lioubavine a chargé le célèbre Bakounine de traduire un livre de Marx; en vrai bourgeois exploiteur, il a profité de ses difficultés financières pour lui remettre une avance, et il insiste maintenant pour que ce travail soit achevé. Bakounine est livré à la merci du jeune Lioubavine, qui se préoccupe d’éclairer la Russie – mais seulement avec le travail d’autrui. Il se trouve donc dans l’impossibilité de servir la cause suprêmement importante du peuple russe, qui ne peut se passer de lui. Tout homme sincère comprendra combien les procédés de Lioubavine et de ses pareils sont méprisables, bourgeois et immoraux envers la cause de la liberté du peuple, comme envers ceux qu’ils font travailler, combien peu ces procédés diffèrent des pratiques de la police.

Le Comité donne mandat au Bureau étranger d’informer Lioubavine:

1° Que si lui-même et des parasites de son genre sont d’avis qu’une traduction du Capital présente actuellement une telle importance pour la Russie, ils n’ont qu’à la faire par leurs propres moyens, au lieu d’étudier la chimie et de se préparer à des postes de professeurs grassement rétribués par l’Etat.

2° Qu’il doit immédiatement faire comprendre à Bakounine qu’en raison de l’exigence du Comité révolutionnaire russe, il est libéré de toute obligation morale de continuer son travail de traduction…

Persuadés que vous comprenez parfaitement la situation, nous vous demandons, monsieur, de ne pas nous mettre dans la désagréable obligation de faire auprès de vous une nouvelle démarche, qui serait alors moins civilisée…

Le Secrétaire du Bureau,

AMSKIY.

Bakounine affirma plus tard qu’il n’avait pas eu connaissance du contenu de cette lettre, et il faut sans doute le croire. Pourtant, au reçu d’une lettre de Lioubavine qui protestait avec indignation contre de telles menaces, Bakounine s’abstint de demander raison à Netchaïev – quoiqu’il dût maintenant deviner quel était l’auteur de ces menaces. La lettre de Lioubavine était, on s’en doute, écrite sur un ton assez dur, et Bakounine en profita pour se dire offensé; il écrivit à Lioubavine qu’il rompait avec lui et qu’il ne continuerait pas la traduction; quant à l’avance qu’il avait reçue, il la rembourserait… Il ne la remboursa jamais, et il devait fort bien savoir qu’il ne serait pas en mesure de la rembourser.

Selon Netchaïev, un révolutionnaire avait le droit et même le devoir de pratiquer des chantages de ce genre. En toute occasion, il menaçait d’avoir recours à la violence ou à la dénonciation; il volait les lettres qui pouvaient compromettre ses adversaires aux yeux de la police. Il ne reculait devant rien. C’est ainsi qu’il fit envoyer des appels révolutionnaires à l’un de ses adversaires les plus résolus, l’étudiant Negrescu; la police qui, comme le pensait Netchaïev, surveillait le courrier de l’étudiant, s’empara de ces documents. Netchaïev parvint à ses fins. Negrescu fut arrêté, contracta la tuberculose en prison, et mourut quelques mois après sa mise en liberté.

Nombre de gens savaient maintenant de quoi Netchaïev était capable, et Bakounine le savait aussi bien que quiconque; il continuait pourtant à la considérer comme son ami. Mais Netchaïev n’hésita pas à menacer des personnes chères à Bakounine, entre autres, la fille de Herzen. Bakounine dut alors s’opposer à ses agissements. Il semble que la cause directe de leur rupture ait été un projet de Netchaïev; celui-ci voulait organiser une bande destinée à dévaliser les riches touristes visitant la Suisse; il tenta de contraindre le beau-fils d’Ogarev à en faire partie. Bakounine protesta. Sur quoi Netchaïev vola chez Bakounine une cassette renfermant des papiers confidentiels, les statuts des organisations révolutionnaires « bakouninistes », le manuscrit original du Catéchisme et de nombreuses lettres qu’il mença de publier si Bakounine tentait quelque chose contre lui.

Ce fut la fin de leur amitié. Bakounine s’effraya des conséquences pratiques tirées par Netchaïev des principes au développement desquels il avait personnellement collaboré. Plus tard, Netchaïev raconta à quelques-uns de ses amis qu’à son arrivée à l’étranger il était « un jeune homme droit, intègre et bon » et que Bakounine l’avait corrompu, ce qui était certainement faux. Avant son premier voyage à l’étranger, Netchaïev avait déjà commencé ses mystifications en Russie. Mais loin de corriger Netchaïev de ses mauvais penchants, Bakounine n’a fait que les encourager en leur donnant une sorte de fondement théorique. La brouille entre les deux hommes ne pouvait effacer le fait que netchaïev avait fortement subi l’influence de Bakounine, et que Bakounine avait formulé pour lui une théorie du combat selon laquelle tous les moyens étaient permis.

La suite de la carrière de Netchaïev peut se résumer brièvement. Il vécut encore deux ans à l’étranger, à Londres, à Paris, puis en Suisse, continuant à publier des ouvrages révolutionnaires, à menacer et à faire chanter comme par le passé. Bakounine ne voulait plus avoir rien de commun avec lui. Il était exaspéré au point de vouloir le dénoncer publiquement comme un « monomane du meurtre, un fou dangereux et criminel contre lequel il faut absolument prendre des mesures de protection ». Netchaïev fut enfin dénoncé par un émigré polonais, indicateur de police. Au milieu du mois d’août 1872, il fut arrêté à Zurich et livré à la Russie comme criminel de droit commun. Le 8 janvier 1873, le tribunal le condamna à vingt ans de travaux forcés dans les mines de Sibérie. Il ne fut pourtant pas déporté, et on l’incarcéra à la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul. Son ascendant était si grand, qu’il parvint à gagner à sa cause les soldats de la forteresse, qui l’aidèrent à communiquer avec les révolutionnaires de Russie. Netchaïev élabora un plan pour s’emprare de la forteresse au moment où le tsar la visiterait. Un compagnon de détention dénonça Netchaïev qui fut mis au secret le plus absolu, et qui mourut du scorbut le 21 novembre 1882.

Depuis les années 50, Marx suivait attentivement tout ce qui concernait la Russie; il s’était d’abord intéressé à la politique extérieure russe puis, de plus en plus vivement, au mouvement social en Russie. Vers la fin des années 60, il apprit le russe afin de pouvoir étudier les documents dans leur texte original. Il signala très tôt l’activité de Bakounine et de Netchaïev. Marx tenait ses premières informations détaillées d’un émigré russe venu à Londres pendant l’été 1870, Hermann Lopatine, qui s’était lié avec lui. Lopatine avait vécu à Saint-Pétersbourg, où il avait pu observer de près les premiers pas de Netchaïev. Après ses premiers entretiens avec Lopatine, Marx écrivit à Engels: « Il m’a raconté que toute l’histoire de Netchaïev n’est qu’un abominable mensonge. Netchaïev n’a jamais été détenu dans une prison russe, le gouvernement n’a jamais tenté de le faire assassiner, etc. » C’est par Lopatine que Marx apprit l’assassinat d’Ivanov. A partir de l’automne 1871, il fut surtout renseigné par un autre émigré russe, Outine, qui lui donna toujours des informations dignes de foi.

Si l’on voulait que l’Internationale continuât à vivre, il importait qu’elle se débarrassât de Bakounine et du « bakouninisme ». Depuis longtemps, il ne s’agissait pas d’abstractions, « d’anarchie ou d’autorité ». On ne pouvait permettre que l’Internationale servît de paravent aux méthodes de Netchaïev. Si Bakounine lui-même n’était pas capable de tirer les conséquences pratiques de sa propre doctrine, le cas Netchaïev avait prouvé que d’autres pouvaient prendre ses théories au sérieux. Un seul forfait analogue à ceux de Netchaïev, commis en Europe au nom de l’Internationale, porterait un terrible préjudice à la cause du mouvement ouvrier. La lutte contre Bakounine devenait pour l’Internationale une question de vie ou de mort.

bakounine

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