Posts Tagged ‘Belgique’

Où va la Belgique ?

15 janvier 2011

Le roi Albert vient de demander aux partis politiques de se mettre d’accord sur un programme d’austérité comme dans tous les autres pays. C’est que 7 mois après les élections du juin dernier la Belgique n’a toujours pas de gouvernement.

Le problème est que les capitalistes de la Flandre (aujourd’hui la partie de la Belgique la plus dynamique du point de vue économique) ne veulent plus financer la sécurité sociale pour les travailleurs en Wallonie (autrefois la partie la plus dynamique mais sur le déclin depuis les années septante avec le déclin des industries charbonnière et sidérurgique). Le parti qui a gagné le plus de sièges en Flandre réclame même la sécession de la Flandre.

Il faut se rappeler toutefois que c’était la gauche en Wallonie (y compris le Parti communiste et les trotskistes dont leur chef international, le belge Ernest Mandel) qui, la première, avait demandé la fédéralisation de la Belgique.

Suite à la grande grève de 1960-61, suivie massivement en Wallonie mais pas en Flandre, le dirigeant syndicaliste de gauche, André Renard, a demandé que la Wallonie ait le pouvoir de poursuivre sa propre politique économique et ainsi d’adopter des « réformes de structure anti-capitalistes ». Maintenant l’ordre des choses est inversé.

Que la Belgique devienne un État fédéral, ou même qu’elle se scinde en deux, ne concerne pas la classe travailleuse. Quelle que soit une éventuelle constitution nouvelle elle sera celle d’un État capitaliste dans lequel la classe travailleuse restera dans l’obligation de vendre sa force de travail à ceux qui possèdent les moyens de production.

La « question communautaire », c’est un leurre. Tous ceux qui doivent travailler pour un salaire ont le même intérêt à abolir le capitalisme, peu importe la langue qu’ils parlent. Comme il est inscrit sur la maison des coopératives à Gand: WERKLIEDEN ALLER LANDEN VEREENIGT U.

Socialisme mondial

La Populaire de Liège

29 août 2010

La Populaire était une des plus grandes coopératives socialistes de Belgique, elle fut ouverte dans le centre de Liège le 1° mai 1894 (café, de salles de réunions, bureaux, boulangerie, bazar, cinéma). Le 3 juin 1912 les gendarmes tirent sur le local où se sont réfugiés des manifestants, tuant 3 militants et un enfant. Dans le Mouvement socialiste international (1913), Jean Longuet présente ainsi les coopératives belges de l’époque:

L’ensemble des Coopératives, formant la Fédération des Coopératives, affiliée au Parti Ouvrier, compte 180 sociétés adhérentes, avec 150.000 membres ayant versé un capital de plus de 2 millions. Le chiffre d’affaires total de ses sociétés dépasse 45 millions de francs par an. La valeur immobilière possédée par elles dépasse 15 millions de francs, et leur personnel est de 2.430 ouvriers et employés. Toutes les Coopératives socialistes belges abandonnent une part de leurs trop-perçus à la propagande et à l’organisation du Parti dans leurs régions respectives. En principe, elles doivent, en outre, abandonner 1/2 pour cent de leurs trop-perçus à la propagande générale par la presse, mais cette décision votée par elles n’est pas très exactement observée.

Les Coopératives belges présentent toutes ces caractères communs:

1° Leurs livrets-règlements rappellent aux coopérateurs « que la Société est avant tout un groupe politique socialiste et que par leur inscription sur les livres de la Coopérative, ils font adhésion au programme du Parti Ouvrier;

2° Pour être admis il faut remplir ces trois conditions:

  • a) Adhérer au programme du Parti Ouvrier;
  • b) Payer un droit d’entrée qui va de 0 fr. 25 à 0 fr. 50;
  • c) Souscrire une action (généralement de 10 francs). La libération de l’action s’opère au moyen du prélèvement sur les bénéfices ou trop-perçus.

Voir aussi:

Belgique : que signifie la victoire des nationalistes flamands ?

26 juin 2010

Les élections législatives en Belgique ont, pour la première fois, mené à la victoire le parti nationaliste flamand NVA, qui devient le premier parti à l’assemblée. Le gouvernement n’est pas encore formé, mais il semble que le parti socialiste (wallon) soit prêt à gouverner avec les nationalistes flamands. Après l’échec de la coalition précédente, cette manœuvre lui permet de revenir au pouvoir, qu’il avait perdu en raison de multiples scandales politico-financiers. Le candidat socialiste au poste de premier ministre, Eli di Rupo est prêt à toutes les concessions aux nationalistes, puisqu’il accepte le principe d’une « plus grande autonomie régionale ». Ce n’est pas encore l’éclatement de la Belgique, mais c’est tout comme. L’autre fait remarquables de cette élection, c’est que 17% des électeurs ont voté blanc, voire se sont abstenus, un score rarement atteint dans ce pays où la participation électorale est obligatoire.

La « Nouvelle Alliance flamande » (NVA), qui a obtenu près de 30 % des voix dans la partie flamande du pays, est un parti de droite, avec un programme néolibéral. Il est issu de l’ancien parti « Union du peuple » (Volksunie), tout comme le parti d’extrême-droite « Intérêts flamands » (Vlaams Belang). Les liens de NVA avec l’extrême-droite restent importants, malgré sa quête de respectabilité politique. L’argument principal du nationalisme flamand, c’est le déséquilibre économique du pays : la Flandre est plus riche, plus dynamique, avec un taux d’emploi supérieur à celui de la Wallonie, ancienne région industrielle lourdement frappée par le chômage. Le revenu des flamands est, en moyenne, de 22% supérieur à celui des Wallons. Autrement dit, les flamands ne devraient pas payer pour les chômeurs wallons, ils ne devraient pas se sentir solidaires. Même chose pour la sécurité sociale, puisque l’une des revendications des nationalistes est la scission de la sécurité sociale. C’est tout l’héritage des institutions ouvrières en Belgique qui est en jeu. C’est bien pour cela que le programme du NVA est tourné contre la classe ouvrière, qu’elle parle français, flamand ou allemand.

Les nationalistes flamands emploient souvent pour argument les difficultés que rencontrent les néerlandophones face aux services publics à Bruxelles, notamment dans les hôpitaux. C’est un vrai problème, qui touche les gens dans la vie quotidienne, même si tous les belges sont supposés être bilingues : c’est surtout le fruit de la faillite de l’enseignement des langues. Les incidents et des vexations contre les francophones résidants en zone flamande se sont multipliés : examens de flamand pour accéder aux logements sociaux, discriminations à l’embauche, refus de locations de salles aux associations francophones, interdictions de ventes de maisons aux non-néerlandophones. Dans certain cas, il s’agit des mêmes pratiques racistes honteuses que l’on trouve appliquées, partout en Europe, contre les immigrés, mais de plus en plus, il s’agit de dispositions légales, d’un racisme légal. De plus, la généralisation du monolinguisme flamand est un obstacle à l’intégration des immigrés francophones, notamment marocains (60% des habitants de Bruxelles sont « issus de l’immigration », selon la formule consacrée). Plus que la maîtrise de la langue, c’est la « préférence nationale » des patrons flamands qui est en cause. C’est un phénomène classique : la revendication linguistique se transforme, entre les mains des nationalistes, en instrument d’exclusion.

Rien d’étonnant à ce que l’accord gouvernemental NVA-PS se fasse sur un programme double : fédéralisation accrue, réduction de la dette publique. Cette dette publique devrait atteindre les 100% du PIB en 2011 (contre 89% en 2009), c’est-à-dire que la Belgique est plus endettée que la Grèce. Les scénarios de partition du pays prévoient déjà la manière de partager la dette : les nationalistes flamands considèrent qu’ils la rembourseront plus rapidement que les wallons. En clair, il leur sera plus facile de réaliser le programme néolibéral s’ils se débarrassent de la Wallonie. Il est vrai qu’un état doté de pas moins de 66 ministères (puisque les régions et les communautés linguistiques ont chacun les leurs) n’est pas le comble de la rationalité économique, même du point de vue capitaliste.

La population n’est jamais consultée directement sur ce sujet. Il n’a jamais été réellement question d’un référendum sur la séparation, parce que la classe politique en a une peur bleue. Pour les communistes, l’unité de la Belgique n’a pas de valeur en soi, le territoire n’a rien de sacré et la monarchie est un archaïsme honteux. Mais la séparation pourrait avoir des conséquences terribles, dans la vie quotidienne, pour les travailleurs et les chômeurs, en Wallonie comme en Flandre. Une fois encore, la question de la dette publique, contractée par les gouvernements capitalistes, est au centre du problème, bien qu’elle soit plus ou moins masquée derrière les arguments linguistiques et nationalistes. Ce qu’ils essaient de faire passer au nom du nationalisme, c’est le programme néolibéral et l’éclatement du système social, c’est la division de la classe ouvrière face aux patrons et au gouvernement. Pour les communistes-ouvriers, le non-paiement pur et simple de la dette, en Belgique comme ailleurs, est une revendication centrale, un mot d’ordre qui pourrait réellement améliorer la vie des gens, alors que l’éclatement ne fera que raviver les tensions linguistiques et attiser la haine.

N.D.

Le Parti ouvrier belge en 1903

13 avril 2009

Dans les archives

Extrait de L’Organisation socialiste & ouvrière en Europe, Amérique et Asie (Bureau socialiste international, 1904) [cf. pdf complet]

Le Parti Ouvrier belge

Situation générale au 31 décembre 1903

Le tableau que nous avons joint à la carte représentant la sphère d’influence et d’organisation socialiste en Belgique, demande quelques explications que nous voulons donner dans le présent rapport : Il y a 26 Fédérations régionales correspondant aux divisions administratives et politiques dont une, celle du Luxembourg, s’étend sur toute la province.

Le nombre total de 808 groupes indiqué dans la première colonne, ne donne que les groupes en règle pour leur cotisation au Conseil général du Parti Ouvrier, au 31 décembre 1903. Il existe plus de 3oo groupes n’ayant pas effectué leur versement, ce qui porterait le nombre exactement à 1110 groupes affiliés au Parti Ouvrier.De même pour la seconde colonne ou se trouvent renseignés 130,978 affiliés; si tous les groupes affiliés avaient contribué pour leurs membres, l’on compterait plus de 160,000 affiliés. Il y a lieu de tenir compte que des membres dans certaines localités pourraient être inscrits comme coopérateurs en même temps que comme syndiqués, par exemple.

Le chiffre de 24,479 membres de syndicats affiliés au Parti Ouvrier paraîtra bien faible en comparaison du nombre d’affiliés, mais il importe de dire que la Fédération nationale des Mineurs belges, qui compte plus de 40,000 membres, ne paie aucune cotisation au Parti et ne se trouve donc pas enregistrée; de même la Fédération des Métallurgistes de Charleroi, comprenant quinze syndicats, n’est pas affiliée au Parti Ouvrier, quoique ses membres sont tous individuellement inscrits dans les mutualités ou les coopératives.

En tenant compte des diverses associations professionnelles neutres de Verviers, Anvers et Bruxelles, on peut sans exagération évaluer les ouvriers syndiqués de Belgique à plus de 90,000 membres.

Les sociétés coopératives en règle avec leurs cotisations ne sont que 126, alors que la plus récente liste de la Fédération nationale des sociétés coopératives, créée sous le patronage du Parti Ouvrier belge, accuse 209 sociétés adhérentes.

Il serait difficile de donner exactement le nombre de syndicats professionnels, étant donné le grand nombre de syndicats de mineurs, de l’industrie textile, etc., qui, quoique subissant l’influence du Parti Ouvrier, sont cependant en dehors des cadres du parti. Le nombre de ceux en règle est d’après le tableau de 201 et les groupes politiques s’élèvent à 274. Il y a naturellement quantité de groupes d’études à existence intermittente qui ne se trouvent pas renseignés et qui sont plutôt nombreux dans les centres industriels.

Les mutualités au nombre de 169 ne représentent que les sociétés fondées le plus récemment, c’est-à-dire après la constitution du Parti Ouvrier Socialiste. A Bruxelles, Liège, Anvers, etc., existait un grand nombre de sociétés de secours mutuels qui, fédérées sur des bases de neutralité politique, comptent parmi leurs membres une foule d’adhérents au socialisme.

Nous pouvons affirmer que depuis le Congrès de Paris, le Parti Ouvrier belge s est constamment développé et son organisation perfectionnée.

C’est ainsi qu’il a créé un secrétariat-permanent général et qu’il a fondé la commission syndicale qui s’occupe spécialement d’études, recherches, propagande, soutien, en un mot de toute l’activité syndicale. Plusieurs fédérations régionales, c’est-à dire d’arrondissement politique, possèdent leur secrétaire à titre permanent, de même que les syndicats importants ont également compris les avantages d’avoir des hommes s’occupant sans cesse et spécialement de l’organisation au point de vue administratif et au point de vue de l’action syndicale. Déjà une vingtaine de secrétaires permanents s’occupent d’organisation syndicale, entièrement rétribués par leur association professionnelle, sans le soutien quelconque des pouvoirs publics. Ajoutons à cela un grand nombre d’administrateurs, gérants et employés de coopératives s’occupant également des syndicats ouvriers de leur ancienne profession.

Nous possédons diverses fédérations nationales : la chapellerie, la pierre, la métallurgie, le bois, les cigariers, les maçons, les boulangers, les mineurs, l’industrie textile. Quelques-unes sont reliées internationalement aux travailleurs similaires des autres pays.

*

Si notre presse n’est pas fortement développée, nous avons à tenir compte de diverses causes. Le pays, quoique de superficie restreinte, est divisé en deux langues à peu près de force égale, le flamand et le français.

Ensuite, nous subissons depuis vingt ans la domination d’un gouvernement clérical, favorisant plutôt l’ignorance, et nous n’avons pas l’instruction obligatoire.

Les journées de travail sont généralement longues et les ouvriers exténués par le travail ne s’adonnent guère à la lecture. Nos journaux quotidiens, (il y en a six) ont un tirage de 1o5,ooo exemplaires. Les journaux hebdomadaires (22), mensuels (14) et syndicaux (n) sont assez bien répandus.

Le parti ouvrier vient d’avoir le bonheur de voir se créer une Société coopérative, intitulée : Germinal, qui comme l’indique son titre s’occupe de faire germer la graine socialiste dans les cerveaux ouvriers et s’occupe spécialement de la publication des brochures de propagande de nos idées. Le parti ouvrier socialiste n’a pas interrompu son action pour la conquête du suffrage universel. De 1900 à 1902 eurent lieu différentes manifestations en faveur du suffrage universel. Des manifestes ont été publiés par le Conseil général et des réunions publiques (quarante à cinquante toutes les semaines) ont eu lieu avec le concours de tous les députés et militants pour aboutir au mouvement d’avril 1902. Sans aucune préparation la lutte pour la conquête de l’égalité politique provoqua une formidable mobilisa- tion ouvrière, et l’on peut dire qu’en trois jours plus de 3oo.ooo hommes avaient déserté les usines, chantiers, ateliers ou fabriques.

Le gouvernement réactionnaire et clérical ne recula pas devant la répression sanglante et en plusieurs endroits du pays, nous avons eu des cadavres et des blessés à ajouter à la liste déjà longue cependant des victimes de la sainte cause du suffrage universel.

Non seulement les fusils de la gendarmerie et de la milice bourgeoise fauchèrent dans nos rangs, la justice de classe frappa impitoyablement et ce fut par douzaines que les compagnons furent poursuivis dans diverses, régions du pays, pour prétendue atteinte à la liberté du travail.

Le Conseil général devant l’impossibilité d’une solution à la proposition de révision constitutionnelle décida la fin de la grève et l’on put constater que les troupes du parti se replièrent en bon ordre. Malgré cet échec du mouvement, nous avons eu le plaisir de voir que, grâce aux œuvres économiques qui forment la base de nos organisations, le mouvement socialiste n’a pas été fortement atteint. Nos associations professionnelles ont tenu régulièrement leurs congrès annuels, où l’on peut voir leur organisation s’améliorer et leurs adhérents toujours de plus en plus nombreux.

Les Congrès syndicaux sont des plus intéressants par les diverses questions qui y ont été soulevées, étudiées et discutées.

L’organisation des Jeunes Gardes socialistes s’est généralisée dans tout le pays. C’est la Fédération nationale des Jeunes Gardes qui s’occupe spécialement de la propagande antimilitariste, avec un courage et une persévérance à laquelle nous nous plaisons de rendre hommage. Jamais les poursuites judiciaires n’ont eu raison de leur enthousiasme et il n’y a guère que quelques semaines qu’une ordonnance de non lieu a été rendue, après des hésitations de la part du parquet, à propos d’un dessin antimilitariste. Au moment du tirage au sort, à la rentrée des classes de milice, les Jeunes Gardes répandent à des milliers d’exemplaires leurs journaux Le Conscrit et La Caserne, spécialement destinés aux conscrits,Nos manifestations du 1° mai ont repris le caractère originel de la proposition faite en 1889, c est-à-dire que leur caractère économique a été placée au premier plan. Dans un pays où les heures du travail sont nombreuses, il devait en être fatalement ainsi. Les ouvriers de l’industrie textile qui travaillent parfois 66 heures par semaine, pour des salaires de famine, sont certainement plus disposés à lutter pour la journée de huit heures que ceux qui sont déjà parvenus par leur propre force à réduire la durée de leur travail.

*

Par les tableaux renseignant les chiffres obtenus aux élections législatives de 1900, 1902 et 1904 nous démontrons que le parti ouvrier socialiste, ayant à lutter dans de mauvaises conditions électorales a su conserver ses positions.

En additionnant les chiffres de 1900 à ceux de 1902, nous obtenons pour l’ensemble du pays le chiffre de 478,871 voix. (Nous avons été obligés de joindre ces chiffres parce que le renouvellement des Chambres se fait toujours par moitié). Nous obtenions alors, malgré les doubles et triples votes accordés en grande partie à la moyenne et grosse bourgeoisie, 33 députés sur 166, c’est-à-dire le cinquième du parlement.

Depuis deux ans, le parti libéral a fait une propagande active, en affichant un programme démocratique, laissant espérer une solution possible à la brûlante question du suffrage universel. Il se fait que certains électeurs flottants, qui avaient été atteints par notre propagande, sont retournés à leur ancien parti et ont voté en 1904 pour les libéraux. Si nous additionnons les chiffres de 1902 à ceux de 1904 nous avons pour résultat 463,967 voix, soit un recul d’environ 15,ooo voix et une perte de cinq sièges au Parlement.

Malgré cet échec et peut être à cause de lui, nos œuvres n’ont en rien souffert, nos coopératives sont en bonne situation et le parti ouvrier va se lancer dans une propagande spéciale et acharnée pour renforcer l’action syndicale et coopérative.

Nous avons l’espoir de raffermir de cette façon l’esprit de classe qui doit animer les ouvriers dans la lutte qu’ils ont entreprise pour leur délivrance du joug capitaliste, pour leur complète émancipation. Le parti ouvrier belge saura toujours rester fidèle à la grande parole de Marx : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Pour le Conseil général du P. O. B. : Le Secrétaire, G. Maes.

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Voir aussi notre dossier Belgique

Pâques rouges: la Maison du Peuple à Bruxelles

12 avril 2009

Affiche de Jules van Briesborek pour l’ouverture de la Maison du Peuple à Bruxelles en 1899, lors du week-end de Pâques. Jean Jaurès assistait à l’inauguration. Construite en style Art nouveau par Victor Horta pour le Parti ouvrier belge, la Maison du Peuple devait être détruite en 1965.

Merci à Entdinglichung

La Maison du Peuple lors de sa construction. (photo http://passages.ebbs.net)

bruxelles2Carte postale reprenant le thème graphique de l’affiche d’inauguration


La Maison du Peuple lors de l’Expo de 1910

Voir aussi:

Will Belgium survive?

29 août 2008

Article à paraître dans le Socialist standard de septembre 2008.

No permanent government has emerged from the elections held in June last year. Does this matter to the working class there?

Belgium is a patently artificial state inhabited by people speaking two different languages. It survived for many years with one of them (French) as the dominant language because it was the language of the ruling class. Now that this has ceased to be the case, and Dutch (Flemish) has also become a language of a part of the capitalist class as well as of the state, Belgium is beginning to show signs of coming apart at the seams. Revision of the constitution — How much autonomy should the regions be given? Should or should not Belgium become a federal state? How far out should the limits of Brussels (basically a French-speaking city surrounded by Dutch-speaking communes) go? — has become an issue preventing other issues being dealt with.

Belgium is a state which the then Great Powers allowed to be set up in 1830. Before that the territory that is now Belgium had formed part, first, of the territories of the King of Spain, then of those of the Emperor of Austria. After the French Revolution Belgium became, in 1792, part of France and remained so until after the defeat of Napoleon in 1815. While part of France the Napoleonic code of law, which swept away feudal remnants, was introduced and manufacturing industry began to develop in the South. This, together with strategic considerations, was one of the main reasons why in 1815 Belgium was detached from France: not only were the frontiers of France to be moved further back from the Rhine, but France was also to be deprived of a nascent industrial base. Belgium became part of a kind of Belgian-Dutch federation under King William of Holland.

In 1830, in what Belgian history books refer to as a « national revolution », the wealthy classes of Belgium broke away from those of Holland and set up an independent State. Though Holland protested, the Great Powers let this change happen as it still left the territory of Belgium detached from France.

The circumstances which led to the establishment of Belgium are worth recalling in that they have shaped the Belgian political scene to this day. Holland was essentially a trading and agricultural country and as such its ruling groups tended to favour free trade. The nascent industrial capitalist class in the south of Belgium, however, wanted tariff walls as a protection against British competition. The Dutch government did make some moves to accommodate them but not enough. In the end the Belgian capitalists decided to break away. This was not too difficult in view of the loose, almost federal character of the Belgian-Dutch State; in addition, the population of Belgium was greater than that of Holland. But the nascent Belgian capitalist class in the South needed support in the Dutch-speaking Northern part of the territory. This they managed to do, despite being French-speaking and anti-clerical in the tradition of the French Revolution, by an opportunist alliance with the Catholic Church over the schools issue. The Dutch government wanted to introduce a system of universal state education. The Catholic Church, (the majority religion in Belgium, unlike Holland which was a Protestant State),vehemently opposed this, insisting on its exclusive right to « educate » Catholic children.

The capitalists got their state. The Belgian constitution of 1831 was a model of bourgeois-liberal government. Power was in the hands of a parliament elected only by wealthy property-owners; the king (a minor German princeling imported specially to fill the post) was a mere figurehead. Their language, French, became the official language of the new State, despite the fact that a majority of people in its territory spoke Dutch.

But there was a price to pay: the power of the Catholic Church, and its control of its own schools, had to be respected. From a short-term point of view, the lack of a modern education system had certain advantages for the Belgian capitalists: they were able to extract very long hours of work for very low rates of pay, to such an extent that Marx once described Belgium as “a capitalists’ paradise”.

The industrialisation of Belgium, apart from Antwerp and Ghent in the Dutch-speaking North, almost exclusively in Wallonia, the French-speaking Southern part, brought into existence an industrial working class and, inevitably, working class attempts at political and industrial organisation. A Belgian Labour Party (Parti Ouvrier Belge) was set up in 1885, along the same lines as was later the British Labour Party except that the co-operatives rather than the trade unions provided the bulk of the members and funds. A deliberate decision was taken not to call it the “Belgian Socialist Party » on the grounds that the word « socialist » was unacceptable to many workers. With a start like this, the POB was destined for a pitiful career of gradualism and reformism. The POB was never really even a social-democratic party in the sense that the German SPD was; it never accepted Marxism as its ideology; in fact it had a contempt for theory altogether, concentrating on trying to get piecemeal social reforms for the working class; it was in short a simple « Labour » party.

In its early years the POB was at least militant on one issue of importance to the working class: the right to vote. The general strike of l893, which forced the Belgian parliament to extend a vote to adult males, was a magnificent episode in the history of the Belgian working class. The strike did not achieve « one man, one vote », since the rich and educated were given more than one vote, but it did force the members of the Belgian parliament, in which there was not a single POB representative, to do what most of them were opposed to: grant a vote to adult (male) workers. Later strikes to try to get plural voting abolished were less successful, but by then the POB had its own members of parliament and had begun to get involved in parliamentary manoeuvres with its new-found allies, the radical bourgeois Liberals.

In fact the Belgian Labourites tended to be, at this time the tail-end or left-wing of the Liberal party. After more than twenty years of Catholic party rule, the Belgian Liberals were feeling left out in the cold, but they realised they were unlikely to get power again without support from the POB. Accordingly, in preparation for the 1910 election they launched a great anti-clerical campaign and attempted to get the leaders of the POB involved. This was easy, as the POB leaders were anticlerical themselves (and indeed many were freemasons). It is quite clear that had the occasion arose (which it didn’t, because the Catholic party won the election) the POB would have supported a Liberal administration and would probably have gone so far as to have formed an anti-clerical coalition with them. This no doubt would have caused a stir in the Second International, to which the POB was affiliated along with other Labour and Social-Democratic parties. After the First World War, of course, all the Social-Democratic parties were prepared to take power within capitalism and accept responsibility for running it, but it is a measure of the depth of the reformism of the POB that they would have been prepared to do this in 1910 when their fellow reformists still had some doubts.

The Belgian Liberals were, by and large, French-speaking and anticlerical. As in practice their leftwing, the POB shared these characteristics, with unfortunate results for the development of the Belgian trade union movement, which took place mainly after the founding of the POB and partly under its auspices. As the industrial centre of Belgium was in the French-speaking South it was natural that the trade union movement should be strongest there, but it was by no means inevitable that this movement should have been dominated by an anti-clerical political party, thus cutting itself off from workers of catholic origin.

It would be wrong to put the entire blame on the POB for the present split in the Belgian trade union movement into two main groups, each with about a million members: the Labourite Fédération Générale du Travail de Belgique and the self-explanatory Confédération des Syndicats Chrétiens (which is in fact the larger). The Catholic Church shares an equal blame; they combatted the POB before the first world war by organising rival co-operatives, sick clubs — and trade unions. Their trade unions didn’t have much success before the first world war, but grew rapidly between the wars as industrialization spread to the Northern part of Belgium. Employers preferred to deal with the less militant Catholic unions than with the “socialist” unions and their talk of the class struggle. But the Catholic unions also took up a very real grievance which the Labourite unions tended to neglect: the position of the Dutch language, spoken by workers in the North of Belgium.

French was the official language of Belgium after 1830. It was the language of the State and, even in the Dutch-speaking area, the language of the bourgeoisie. Thus in Northern Belgium a Dutch-speaking working class faced a French-speaking capitalist class. The Labourite unions, perhaps for the very good reason of not wishing to split the working class on linguistic lines, did not chose to exploit this situation, but it was taken up to some extent by the Catholic unions.

Today there is virtually no difference except in ideology — the FGTB is, on paper, committed to « the disappearance of the wages system”, while the CSC denounces the class struggle— between the two rival trade union groups. In practice both act as pure-and-simple, bread-and-butter unions negotiating over wages and conditions of work; on the political field their leaders are reformists, being supporters either of the Belgian Socialist Party (as, unfortunately for us genuine socialists, the POB has been called since 1945) or of the catholic political party.

The other great division in the Belgian working class besides the catholic/anti-clerical one is of course language. As stated, despite being the minority language, French was made the official language of the Belgian State set up in 1830. Dutch in fact has only been given completely equal status with French since 1932. Since the last world war the centre of economic gravity in Belgium has tended to shift from Wallonia, the French-speaking South, to Flanders, the Dutch-speaking North, and the numerical superiority of Dutch-speakers has began to make itself felt on the political scene.

The man who must share a great responsibility for side-tracking the French-speaking part of the Belgian working class on the language issue was a militant trade union leader in the Liège engineering industry, André Renard, who died in 1962 and who is still something of a myth for many militant trade unionists in Belgium, Towards the end of the grande grève, the general strike of 1960-1 over the government’s attempt to cut workers’ living standards, Renard suddenly introduced the quite unrelated political issue of « federalism ». Claiming that the workers in the French-speaking south, where the strike was virtually solid, had been betrayed by the Dutch-speakers in the North (where the Catholic unions, following a lead given by Cardinal Van Roey in his Christmas message, urged their members to stay at work), Renard argued that if Wallonia had the power to pass its own laws on economic matters it would be able to carry out various « anti-capitalist structural reforms ». He called for Belgium to be converted into a loose federation which would give Wallonia this power, virtually a demand for independence of course. This demand, and the reformist strategy behind it was supported by both the so-called Communist Party (which, under proportional representation, had a handful of members of parliament) and the Trotskyists (including, conspicuously, their international leader, Ernest Mandel, who was from Belgium).

The effect of this appeal was to heighten language-consciousness amongst French-speakers. In the years that followed French-speaking federalist groups increased their representation in parliament. So, on the other side, did the Dutch-speaking federalists, organised in a series far right parties. Today, it is the Flemish federalists and separatists who have been making the running, reflecting the fact that Flemish capitalists don’ t want to continue to pay for the state benefits received by workers in Wallonia where heavy industry (coal, steel, engineering) has been considerably run down since Renard’s day.

That the working class in Belgium should be divided on linguistic lines is, from a socialist point of view a matter for regret, but it also confirms the correctness of our opposition to  »leftwing” groups in that they should be partly responsible for it.

Whether Belgium will eventually split up, or at least become a federal State of some sort, remains to be seen, but one thing is clear: this constitutional issue is of no consequence whatsoever for the working class of the area. Whatever the constitution it will be that of a capitalist State and the working class will remain propertyless sellers of labour-power to the minority who own and control the means of production.

ADAM BUICK

Voir aussi:

Face à l’Etat! (1913)

19 juillet 2008

Article paru dans La Lutte de classe (Belgique) de mars 1913

Dans notre étude du mois dernier, nous étions arrivé à cette conclusion que le Parti Socialiste, le « comité exécutif du prolétariat », ne pouvait se borner à attendre passivement les actions de masse. Au contraire, chaque fois qu’il sera possible d’obtenir ainsi pour la classe ouvrière une augmentation de force, le Parti n’hésitera pas à y recourir, après les avoir longuement et solidement préparées. Sans doute, — nous croyons nécessaire d’y revenir pour éviter toute confusion, pour empêcher tout malentendu —, ce moyen de lutte, il ne s’agit nullement de l’employer d’une manière constante, sans même avoir au préalable épuisé tous les autres modes d’action et sans avoir pesé mûrement les chances de succès et les conséquences d’une défaite toujours éventuelle. Si les actions parlementaire, syndicale, coopérative, éducative s’exercent d’une façon continue, il n’en est nullement ainsi pour l’action de masse. Celle-ci, malgré tout, conservera un caractère heurté, spasmodique, imprévu. Au reste la grève générale au sens large, qui en constitue la modalité la plus puissante, restera l’ultima ratio des travailleurs dans leur lutte incessante contre la bourgeoisie, dont l’État est le chien de garde. Mais cette arme suprême que l’on n’emploie qu’à toute extrémité, quand l’irritation de la masse est poussée à son paroxysme, nous nous refusons à la considérer comme un pur symbole que l’on sortirait de temps à autre du magasin aux accessoires, mais dont on repousserait dans un lointain brumeux la réalisation, ou bien encore comme une entité catastrophique et soudaine que l’on ne peut ni préparer, ni prévoir; sur laquelle on ne peut en aucun cas tabler.

Nous l’avons, ce nous semble suffisamment montré, les différents aspects de l’action de masse acquièrent dans le mouvement ouvrier une efficacité grandissante. Manifestations monstres, grèves de démonstration, d’avertissement, grèves en masse, même, sont devenues des moyens puissants d’influencer un gouvernement qui se refuse à céder sur telle ou telle réforme unanimement réclamée par les travailleurs.
Dès lors l’idée que l’on pouvait exclusivement par l’emploi de cette méthode « d’action directe » pulvériser, annihiler la puissance de la bourgeoisie, devait surgir facilement. Nos syndicalistes anarchisants de la Confédération
Générale du Travail française et les quelques douzaines de libertaires belges, qui suivent plus ou moins leurs traces, l’ont adoptée d’emblée: il y a plus, cette conception s’est même infiltrée, en partie, tout au moins, dans
l’esprit de camarades comme Pannekoek, dont l’orthodoxie marxiste ne peut cependant guère être contestée. Après avoir montré que dans les pays où la classe ouvrière est arrivée à un haut degré d’organisation, la lutte d’attaque
du prolétariat devient une lutte de défense et cité, à l’appui de cette affirmation, les phénomènes de l’Impérialisme et du renchérissement de la vie, Pannekoek ajoute : « Entre l’impuissance parlementaire aussi bien que de
notre fraction parlementaire au Reichstag à lutter contre ces phénomènes d’une part et la conscience croissante de la classe ouvrière dans sa force d’autre part s’élève toujours plus une contradiction. » (Neue Zeit, XXX, 2,
p. 542.) .
Certes il est exact de dire que les travailleurs, quand ils ont conquis un certain nombre de réformes, loin de pouvoir continuer le combat pour en conquérir de nouvelles, sont obligés, en face de retours offensifs de l’État et de la bourgeoisie, de mettre toutes leurs forcés en œuvre pour conserver uniquement les positions acquises, pour que leur sort ne s’aggrave pas. Si nous ne réussissons pas à mettre un frein à la folie des armements, le prix de la vie augmentera encore et le prolétariat verra diminuer sa puissance d’achat. N’assistons-nous pas partout à un retour agressif de la classe possédante contre le droit de coalition ? Dans tous les pays les gouvernements essayent d’apporter des entraves nouvelles à l’exercice du droit de grève Ajoutons-y ce fait qu’en Allemagne la proportion des lock-out, où sans contredit le patron est l’agresseur, sur le nombre de grèves d’attaque, grandit sans cesse.

D’un autre côté, la période féconde du parlementarisme s’éloigne dans le passé. On n’obtient plus que très difficilement le vote de la moindre loi sociale, tandis que pour les dépenses militaristes et impérialistes il y a toujours de l’argent. Les anarchisants et les anti-votards ont donc beau jeu décrier à la stérilité, à l’impuissance des parlements. Nos bons réformistes, qui dans leur crédulité et leur optimisme attendrissants, auraient voulu nous persuader que la bourgeoisie sans trop de résistance, « à la douce », — comme on dit au Pays de Liège —, allait se laisser déposséder bribe à bribe, morceau par morceau, de ses privilèges de classe à coup de réformes parlementaires savamment graduées, ne prêtaient que trop le flanc à leur critique. Il est vrai que certains de nos amis ont l’illusion tenace, mais, à cet égard, il n’y a pas à dire, il faut déchanter. A mesure que le prolétariat voit augmenter sa force et perfectionne ses moyens d’action, à mesure qu’il sait mieux se servir des droits conquis : droit de vote, droit de coalition, droit de libre-marché, la résistance des dirigeants à la moindre concession s’exacerbe. C’est qu’ils ont constaté que la politique de l’os à ronger ne fait pas taire les grondements du lion populaire, mais aiguise au contraire son appétit et alors ils ne veulent plus rien donner du tout.
En 1893 une grève de huit jours a réussi à nous faire accorder le suffrage universel plural qui porta de 117,000 à 1,370,000 le nombre des électeurs ; le S. U. pur et simple par rapport au suffrage plural ne réalisera pas, bien loin de là, un progrès aussi considérable et pourtant soyez bien convaincus qu’il faudra plus que quelques jours de grève cette fois pour faire céder le gouvernement, bien que le nombre de chômeurs sera doublé ou triplé et que nos organisations aient accompli depuis lors un progrès énorme.
Quand on a, à la Chambre, reproché à M. Woeste d’avoir été partisan jadis du S. U. il a répondu avec une franchise que j’admire : « c’est qu’alors il n’y avait pas de socialistes ».
Lacher l’égalité politique à ce moment-là, mais c’était une vétille, les ouvriers étaient — permettez-moi le mot brutal — trop bêtes pour s’en servir. Mais du moment qu’ils sont assez éduqués pour en faire un usage intelligent, cela change ; et tandis que toute la droite pense cela, sans le dire, M. Woeste, lui, le pense et le dit.
Si tout cela est vrai, si les parlements sont devenus des parlottes où on amuse la foule par des boniments sans plus rien lui donner, si les anarchisants et les libertaires ont raison, pourquoi faire encore de l’action parlementaire, pourquoi envoyer de nos hommes de confiance dans ce milieu où ils ne pourront faire œuvre utile, où ils ne pourront que discourir et où ils risqueront par contre de se gangréner au contact malsain de l’élément bourgeois et de se laisser convertir à des tactiques de conciliation et d’atténuation de notre lutte de classe n’aboutissant qu’à émollier l’action du prolétariat?

Empressons-nous de dire que Pannekoek ne va pas jusque-là. Il voit dans l’action de masse un complément nécessaire ou plus exactement un correctif du parlementarisme. Comme les parlements déterminent eux-mêmes la façon dont ils sont choisis, la classe au pouvoir pourrait maintenir éternellement sa majorité en s’obstinant à conserver, en dépit d’une évolution sociale toute opposée, un système d’élection dont notre vote plural est un des plus beaux échantillons. « La crainte des suites d’un soulèvement populaire force souvent la classe dominant au parlement à prendre des mesures dans l’intérêt de la masse, dont sans cela elle n’aurait voulu rien savoir. Si à côté de ces actions de masse siègent en même temps au parlement des hommes qui représentent comme leurs porte-paroles, c’est bien loin d’être sans valeur ou indifférent, mais accessoire cependant; la force déterminante et décisive est au dehors. » (Neue Zeit XXXII, 1,p.368-69.)
Nous trouvant dernièrement à Fléron avec des camarades libertaires, adversaires du parlementarisme et de l’exercice du droit de vote, nous leur tenions ce raisonnement : Vous admettez l’efficacité de l’action syndicale? — Mais certainement. — Parfait. Vous voilà dans un charbonnage, un établissement industriel déterminé, en lutte contre votre patron pour une augmentation de salaire, une diminution des heures de travail ou un renvoi
injustifié. Le patron reçoit vos réclamations… et s’obstine. Vous faites grève. Reprendrez-vous le travail avant d’avoir envoyé une délégation au patron pour discuter les conditions de la rentrée? Non, n’est-ce pas, et vous concevez qu’avec des délégués intelligents vous obtiendrez petit être de meilleures conditions de paix. Parfois même vous triompherez et verrez vos revendications satisfaites sans que la grève soit nécessaire, si vos délégués savent s’y prendre. Eh! bien, nos députés à la Chambre constituent tout simplement une délégation permanente de la classe ouvrière discutant avec les représentants des partis adverses les clauses du traité mettant une
trêve momentanée à la lutte qu’elle mène dans le pays. Après une guerre entre les nations, celle qui n’enverrait pas, à la conférence chargée de mettre fin au conflit, des plénipotentiaires, risquerait d’être sacrifiée même si ses armes étaient victorieuses. C’est cependant cette abstention absurde que préconisent les libertaires.
La présence de nos députés à la Chambre est accessoire, sans doute, mais cet accessoire a du poids. En Belgique nous avons, jusqu’en ces derniers temps, attribué à l’action purement parlementaire plus d’importance qu’elle, n’en méritait. Ce n’est pas une raison pour tomber dans l’excès contraire et pour dauber sans cesse sur « l’impuissance des parlements ». En réalité ce n’est pas ici une question de puissance, mais une question de volonté. Les parlements pourraient, ce sont les majorités bourgeoises qui ne veulent plus rien faire. Comme le dit Kautsky, « Le parlementarisme est seulement un tableau des rapports actuels de force et d’intérêts de la société moderne. » C’est un miroir, mais il arrive que ce miroir soit curve, qu’il déforme ces rapports, de force au lieu d’en donner l’image exacte. Dès lors il faut redresser le miroir et pour cela une confrontation des forces en présence s’impose et les droits conquis seront en raison directe de notre force.

C’est une épreuve de ce genre que nous allons essayer le 14 avril ; aussi ne devons-nous épargner aucun sacrifice pour qu’elle tourne à notre avantage. Si elle est décisive, si l’action de masse que nous préparons, réussit, il faudra bien que se remette en marche la machine parlementaire et soyez certains que cette fois elle fera de la meilleure besogne. La puissance de la classe ouvrière en dehors et dans le parlement sont dans un rapport constant. « C’est donc une absurdité d’affirmer que sur un terrain grandit l’impuissance, sur l’autre la force du prolétariat ». C’est cependant, ce qu’affirme Pannekoek et c’est en cela précisément que nous voyons l’infiltration de la conception anarchisante.
Celle-ci se manifeste plus nettement encore dans la position que prend notre camarade vis-à-vis de l’État. Quand nous parlons d’action de masse, nous entendons leur donner comme objectif bien précis, la conquête de positions de force déterminées qui recevront leur expression sur le terrain parlementaire. Le but d’une grève en masse, pour nous, est d’obliger le gouvernement, l’État, à céder, à transiger sur une question spécialement et clairement désignée ou de remplacer un gouvernement hostile par un autre qui le sera moins.
Pour Pannekoek, au contraire, notre objectif doit être la « complète destruction de l’organisation étatique». « La conquête du pouvoir par les formes d’action les plus puissantes consiste au fond dans la dissolution des moyens de force de l’ennemi et l’établissement de notre propre force « . (Neue Zeit, XXXI, 1, p. 368.) Or c’est là un des points, qui nous séparent des anarchistes et des syndicalistes.
Pour nous l’action ouvrière doit se fixer comme but, la conquête de l’État, du pouvoir politique. Pour eux le but, c’est la destruction de l’État. « L’histoire nous l’a montré, le pou¬voir politique, l’État n’est pas seulement un moyen de maintenir la domination économique d’une classe; il fut aussi par contre un moyen de briser la domination économique d’une classe, de l’exproprier. » (KAUTSKY, Neue Zeit, XXXI, 1, p. 412.) Nous détruirons l’État, certes, mais seulement après qu’il nous aura servi à réaliser notre propre but, l’expropriation des expropriateurs.

Au reste comment concevoir cette destruction de l’État sur le terrain de la société actuelle. Nous avons jusque maintenant et nous nous en excusons auprès du lecteur courageux qui nous a suivi jusqu’ici, nous avons fait beaucoup d’abstractions ; voyons un peu, avec Kautsky, les réalités de plus prés. Pannekoek veut anéantir l’organisation étatique; qu’entend-il par là? Il montre de façon frappante dans son exposé la puissance de la centralisation administrative, judiciaire et politique et il semble l’identifier avec l’organisation de l’État. Est-ce cette centralisation qu’il veut détruire ? Nous est avis que l’évolution des choses ne va guère dans ce sens et que d’autre part nous ne devons pas plus vouloir d’un égoïsme régional ou communal que de l’égoïsme corporatif.
Voudrait-il supprimer les fonctions étatiques des employés? Quel ministère avec ses employés voudrait-il mettre de côté toujours dans la société actuelle? Celui de l’Instruction…, quand nous réclamons l’instruction obligatoire, toujours plus d’écoles, toujours plus de professeurs! Nous Voulons uniquement acquérir assez de puissance dans l’État pour que ces écoles soient réellement neutres, pour que l’enseignement obligatoire soit une réalité et qu’il reste du dépendant de l’influence de l’Église et de la classe dominante.
Serait-ce celui de la Justice? Mais «nous devons tendre à ce que la justice de classe d’aujourd’hui cesse, et non à ce que la justice elle-même disparaisse. » Le ministère des finances, peut-être? Plus d’impôts! Quel soupir de soulagement ! Et les réformes sociales, l’assurance contre la maladie, le chômage, l’invalidité, la vieillesse. Nous demandons non pas qu’il n’y ait plus d’impôts, mais qu’on les prenne dans les caisses des riches et non sur la misère des pauvres…
Et après les avoir passé tous en revue, Kautsky conclut qu’il n’est pas un seul ministère dont nous puissions dans l’État actuel amener, par notre opposition, la suppression.
Si la conception de Pannekoek était vraie, à quoi servirait alors tout notre programme de revendications immédiates. Tout cela serait bon à jeter au panier.
En réalité notre action dans la société actuelle n’a nullement pour but de détruire l’Etat. Elle a pour but d’augmenter notre puissance dans l’État jusqu’à ce que nous soyons assez forts pour nous en emparer.
Et comment augmenter cette puissance?
C’est ce que nous allons tâcher de déterminer et nous terminerons par là les réflexions, trop longues, peut-être, que nous a suggéré la polémique Kautsky-Pannekoek, deux des théoriciens les plus érudits du Marxisme, à propos des actions de masse.

Tout le monde connaît la division classique des pouvoirs en législatif, exécutif et judiciaire et l’on nous disait à l’école primaire déjà, que notre constitution avait su établir entre ces trois pouvoirs un équilibre harmonieux. En réalité cet équilibre idéal n’existe dans aucun état constitutionnel. Aux États-Unis par exemple c’est indiscutablement le pouvoir judiciaire qui est prépondérant. En Allemagne c’est le pouvoir exécutif; nous n’en voulons pour preuve que ce fait tout récent : le chancelier de l’Empire, le chef du gouvernement, de l’exécutif, restant au pouvoir malgré le désaveu lui infligé par le Reischstag: En Angleterre, la Chambre des Communes possède une prédominance incontestable. Dans notre pays le règne personnel de Léopold II et les lettres au roi du citoyen Destrée tendent à nous taire accorder une certaine préséance à l’exécutif. Mais comme, à peine de perdre dans la bagarre les quelques brins de popularité qui lui restent, notre roi Albert pourrait bien après quelques semaines de grève, la jeter en notre faveur dans la balance…, chut et n’insistons pas trop.
Or, chaque classe cherche à renforcer celui de ces trois pouvoirs qui lui paraît devoir le mieux protéger ses intérêts de classe. L’honorable M. Segers par son interdiction visant les affichettes de la G. G. pourrait bien être considéré à la rigueur comme un instrument inconscient de cette tendance, si ce n’était lui faire trop d’honneur. En tous cas le prolétariat doit tendre de toutes ses forces à augmenter la puissance de celui des organes de l’Etat qui se trouvé le plus sous sa dépendance, c’est-à-dire et sans contredit l’organe législatif, le parlement. Il essayera en même temps d’augmenter cette dépendance par l’extension et l’égalisation du droit de vote et par des mesures comme le secret du vote et le mandat impératif.
La prépondérance du parlement dans l’Etat ira croissant avec la puissance du prolétariat. Notre but dans l’Etat est donc double : d’abord acquérir dans les chambres délibérantes une influence grandissante et parallèlement, conséquemment établit d’une façon toujours plus effective la prédominance du législatif sur l’exécutif et le judiciaire.
Inutile de dire que la réalisation de ce double objectif n’ira pas toujours tout seul. La bourgeoisie, pas plus que ne l’ont fait les autres classes priviligiées dans le passé, malgré nos démonstrations les plus étincelantes et nos appels les plus émouvants à ses sentiments de justice et d’humanité, ne voudra du suicide par persuasion philanthropique. Il nous faudra emporter toutes les positions de haute lutte jusqu’à l’assaut final qui nous permettra d’établir notre dictature de classe et de réaliser autoritairement la société future.
Les actions de masse ont bien pour résultat de paralyser l’Etat pour qui la marche nor¬male de la vie économique est une condition d’existence, mais cette paralysie, cette désorganisation ne peut jamais être que momentanée et sitôt le blocus levé la vie économique reprend son cours et l’Etat accomplit à nouveau ses fonctions indispensables, d’ailleurs dans le monde capitaliste.
L’action de masse en un mot n’est pas la révolution, pas plus que l’action syndicale, parlementaire ou coopérative; mais comme elles c’est un moyen et un moyen puissant de la faire.

FERNAND DARDENNE.

Action de masse (1913)

15 juillet 2008

Article paru dans La Lutte de classe (Belgique) de janvier-février 1913

Pendant ces derniers temps une polémique entre les citoyens Kautsky et Pannekoek s’est déroulée dans la « Neue Zeit » au sujet de la valeur, de la signification et de l’opportunité des actions de masse.

Au moment où l’on se prépare à mettre dans notre pays en application la théorie, cette question est certes du plus haut intérêt.

Une chose nous paraît pouvoir être mise hors du débat; c’est celle-ci: que les théoriciens le veuillent ou non, mais la « grève en masse », la grève générale, comme nous disons, est un moyen de lutte que le prolétariat tend toujours davantage à mettre en œuvre. De plus en plus cette arme puissante passe à l’avant-plan des préoccupations prolétariennes. Faut-il rappeler notre mouvement de 1902? Ce fut un échec, sans doute, mais cela prouve uniquement que ce n’est pas toujours au premier boulet tiré qu’on enfonce une coupole. Et prochainement, après avoir doublé, triplé la charge de poudre – les gros sous qui tombent dans les tirelires, les timbres d’épargne qui s’accumulent sur les cartes de grève, – après avoir minutieusement réglé notre tir, le second coup va partir en une trajectoire rapide et cette fois-ci, la classe ouvrière belge en a l’espoir vibrant, la coupole du suffrage universel [*] sautera.

Ce n’est pas seulement pour notre pays que cette tactique devient d’une actualité toujours plus pressante. C’est la révolution russe de 1905 sur laquelle la camarade Rosa Luxemburg écrivit une étude prenante, que publia même la collection Germinal, sixième année, n°7. C’est la décision récente de nos amis hongrois de recourir eux aussi à la grève générale pour la conquête du droit de vote.

Que signifie l’entrée en scène de ce nouveau facteur qui, nous le pensons, sera d’une importance capitale dans nos luttes à venir?

Tout d’abord, et bien entendu nous nous refusons à dire, comme cela est arrivé dans notre organe officiel, qu’accorder le suffrage universel au prolétariat belge, ce serait pour nos dirigeants le moyen d’écarter à jamais le fantôme terrifiant de la grève générale.

Chaque fois que nous nous jugerons assez forts afin d’obtenir pour la classe ouvrière une conquête sérieuse augmentant sa puissance d’attaque contre les possédants, contre le capitalisme et le rapprochant de son but, « l’expropriation des expropriateurs »; lorsque d’autre part nous n’aurons pas à notre disposition des moyens plus aisés, moins douloureux ou que nous les aurons épuisé tous, nous n’hésiterons pas un seul instant à nous servir de la grève en masse.

Ah! Naturellement il ne s’agira pas de prendre de telles décisions sans avoir mûrement pesé les possibilités, les chances de succès en regard des suites désastreuses d’un échec. Ce Parti examinera les circonstances économiques, il tentera d’ausculter aussi exactement que possible les dispositions, les sentiments de la masse, les syndicats recenseront leurs forces en hommes et en argent et aussi… en degré de conscience de classe de leurs membres.

Est-ce dire que le rôle du parti consistera uniquement à tâter le pouls révolutionnaire de la population et à n’employer la grève en masse qu’en des cas rares, exceptionnels, seulement quand il n’est plus possible de retenir les masses. C’est là ce que prétend Kautsky et il appelle cela « sa théorie du radicalisme passif ». Nous goûtons fort peu cette passivité et nous avons même quelque difficulté à nous l’imaginer. Certes on ne décrète pas une grève générale ou des mouvements de rue ayant pour but d’amener par la contrainte une décision politique, comme de décider que tel jour, à telle heure la ligue ouvrière ou la section syndicale de telle commune se réunira. Il faut que tout un ensemble de conditions soient réunies, conditions que nous pourrons ainsi utiliser, mais que nous ne pouvons crier à notre volonté. Il faut qu’une irritation extrême soulève la masse et cette exaspération ne peut résulter que de grands événements historiques. D’un autre côté nous devons être assez intelligents pour éviter « de nous laisser entraîner par des éléments impatients dans nos propres rangs à des essais de force pour lesquels nous ne sommes pas encore mûrs ». Kautsky, Neue Zeit, XXX-2, p. 692.

Cela est évident; un état ne déclare pas la guerre à un voisin que s’il a de fortes chances de victoire. Il essayera d’obtenir les concessions qu’il réclame par des réclamations, des pourparlers diplomatiques avant de se résigner à engager la bataille. Il en est de même du prolétariat. L’action de masse et sa forme la plus aigue la grève générale sont pour la classe ouvrière dans sa lutte contre la domination de classe de la bourgeoisie, ce que la guerre est pour les états. Kautsky admet d’ailleurs la possibilité de tels essais de force, il accorde que des grèves politiques et des mouvements de rue peuvent à des moments d’exaspération populaire développer, créer une force importante pouvant nous donner la conquête de telle de nos revendications. Plus les antagonismes de classe seront tranchés, plus l’irritation des masses sera grande, plus de telles explosions deviendront probables et fréquentes. « Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, ces explosions sont incalculables et ne peuvent être considérées comme des méthodes constantes et normales de la lutte de classe du prolétariat. » Neue Zeit, XXX-2, p. 733.

Si Kautsky se bornait à cette restriction, nous serions pleinement d’accord avec lui pour admettre que ne plus vouloir que de telles actions de masse, c’est tomber dans un nouveau crétinisme, le crétinisme de l’action de masse. Mais de là à croire par contre que, vis-à-vis des mouvements populaires englobant les inorganisés comme les organisés, nous devrions prendre une attitude d’attente, nous bornant à utiliser la force de la masse soulevée en prenant alors la tête d’une action née en dehors de nous et en essayant de la diriger dans un sens socialiste, il y a tout de même un peu de marge et c’est en cela que nous croyons la protestation de Pannekoek fondée.

*

Dans une série d’articles publiés en 1911, Kautsky en était arrivé à cette conclusion que les actions de masse inorganisées étaient incalculables et qu’elles n’offraient aucune base sûre pour nos calculs et nos réflexions. En conséquence notre rôle se borne à les laisser se produire d’elles-mêmes, à les laisser venir à nous et alors à les utiliser au mieux possible.

Pannekoek commence par reprocher à Kautsky d’avoir oublié la méthode marxiste d’investigation et de n’être en conséquence arrivé à aucun résultat. Au contraire, réplique celui-ci, je suis arrivé à ce résultat très bien déterminé que toute une masse inorganisée que j’observe est de nature complètement inappréciable. Si pour le moment présent l’on recherche quel élément entrerait en jeu en Allemagne en cas d’action de masse, on arrive à une masse de 30 000 000 sans les enfants et la population agricole, dont un dixième seulement d’ouvriers organisés. Le reste ce sont des travailleurs inorganisés dont beaucoup sont encore imbus de l’idéologie du lumpen-prolétariat et de la petite bourgeoisie et même pas mal de membres proprement dits de ces deux groupements sociaux. Le marxisme ne consiste pas, chaque fois que l’on se trouve en face d’une masse, à voir en elle une classe déterminée. Il ne se borne pas à appliquer à toutes les situations ce principe qui est devenu d’ailleurs un lieu commun, que la masse a des intérêts prolétariens. D’après cette conception vraiment trop simplifiée du marxisme toute étude approfondie des rapports de force présents est inutile quand il s’agit de déterminer notre action et de prendre décision sur telle ou telle tactique. En 1889 déjà Kautsky s’élevait contre les « marxistes vulgaires » dans son étude sur « Les luttes de classe en France en 1789« : « Mais, en réalité, les rapports sociaux ne sont pas aussi simples. La société est et devient toujours plus un organisme extraordinairement complexe avec les classes les plus diverses ayant des intérêts les plus divergents et qui selon les cas peuvent se grouper dans les partis les plus différents » Neue Zeit, XXX-2 p. 664. – p. 9 de l’étude citée.

Si j’avais suivi le procédé simpliste de Pannekoek, s’écrie ensuite Kautsky, ma tâche eut été bien plus facile; seulement mon tableau de la masse inorganisée se fut adapté sur la réalité « comme un poing sur un oeil »!

Nous est avis que l’on pourrait bien en dire autant de la citation qu’il a cru devoir tirer de son étude, remarquable d’ailleurs, sur les Luttes de Classes en 1789. Vraiment, si pour prouver la vérité de sa thèse le compagnon Pannekoek exagère, le compagnon Kautsky ne se laisse dépasser en rien à cet égard.

Jusqu’ici, en effet, nous avions cru qu’une des caractéristiques de la lutte de classe du prolétariat par rapport aux luttes de classe antérieures était précisément cette simplification, cette tendance à ne plus mettre en présence que la classe possédante et le prolétariat. Il nous souvient d’avoir lu dans le Programme socialiste un chapitre intitulé « La petite bourgeoisie marche vers la mort ». « Le marxisme et son critique Bernstein » contient à cet égard des pages péremptoires. Au reste, quelques lignes plus bas que cette inopportune citation, Kautsky dans le même article parle de « l’aggravation des antagonisme de classe depuis 1907 ». Penserait-il que cette aggravation n’est qu’un phénomène passager?

Non les rapports de force dans la société présente ne tendent pas vers une complexité plus grande au contraire. La classe moyenne s’efface de plus en plus. « Le nombre des représentants de la classe moyenne diminue. Sa part dans la production totale diminue et enfin sa décadence se marque mieux encore par l’effacement grandissant de son rôle politique ». Pour la démonstration de ces trois affirmations nous renvoyons au cours de notre ami Brouckère sur l’action ouvrière. D’un autre côté les oppositions d’intérêts à l’intérieur de la classe dominante et du prolétariat s’effacent davantage de jour en jour. Ainsi l’antagonisme entre les grands propriétaires fonciers et les capitalistes industriels disparaît de plus en plus par la réunion dans les mêmes individus de ces deux qualités. C’est ce que constate Kautsky lui-même dans son Programme socialiste, page 69 de la 11° édition allemande. Dans notre pays, il suffit de comparer la liste des grands propriétaires terriens et celle des administrateurs des grandes entreprises industrielles pour se rendre compte de la vérité de ce phénomène.

C’est donc une erreur de méthode de mettre dans le même sac les actes de la masse du lumpen-prolétariat, d’une masse petite-bourgeoise ou paysanne et de la masse des prolétaires modernes. Aussi Pannekoek se dresse avec raison contre cette affirmation de Kautsky que la masse actuelle est un mélange de beaucoup de classes et que, comme telle, elle n’a aucun caractère de classe déterminé. Bien entendu il ne s’agit pas d’identifier cette masse avec une classe unique, mais bien d’y découvrir le caractère de classe prédominant et c’est celui de la classe la plus nombreuse, le prolétariat industriel. Cette prédominance se manifeste d’une façon lumineuse dans la lutte parlementaire. « La lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat forme le contenu principal de cette politique ».

Pannekoek oppose ensuite à la répugnance de Kautsky pour l’emploi et surtout la préparation d’actions de masse un argument que nous croyons décisif: c’est que en ce cas, c’est l’action des masses entassées dans les grandes villes et les agglomérations industrielles à population dense qui importe avant tout. Or d’après les dernières statistiques de l’Empire, dans les 42 grandes villes allemandes, après distraction de 25 p. c. de gens n’ayant pas de profession bien déterminée, la population comprend 15,8 p. c. d’indépendants, 9,1 p. c. d’employés et 75 p. c. d’ouvriers. D’autre part en 1907, 15 p. c. des ouvriers étaient occupés dans la petite industrie, 29 dans la moyenne industrie et 56 dans les grandes et très grandes entreprises. La majorité de la population des grandes villes vit donc dans le milieu économique de la production capitaliste. Ce milieu détermine parmi les travailleurs un sentiment indéniable de discipline et de solidarité devant une exploitation qui les confond sous le même joug.

A l’appui de ces considérations nous pouvons citer un fait qui nous est personnellement bien connu. La puissante société anonyme de la Vieille-Montagne possède à Hologne-aux-Pierres un de ses sièges, celui de Valentin-Coq, qui occupe près de 2 000 ouvriers.

A diverses reprises des tentatives furent faites pour essayer de les organiser. L’hostilité et la répression patronales eurent raison chaque fois des syndicats qui s’étaient constitués. A la première velléité d’énergie de la part de la direction, c’était la désertion en masse. Il semblait qu’il n’y eut rien à faire avec les travailleurs du zinc.

Cependant un indice encourageant persistait, montrant que dans leur cerveau luisait une lueur de conscience de classe. Lorsqu’on venait vendre aux portes de l’usine des cartes au profit de camarades en lutte contre leurs exploiteurs, quand on venait collecter pour les grévistes de tel ou tel établissement, c’est à Hollogne, au siège de Valentin-Coq que les recettes étaient les plus élevées, dépassant de beaucoup les sommes recueillies dans les charbonnages du bassin, où il y a une forte proportion d’organisés.

Nous y voyons l’indice d’une mentalité de classe, qui prouve qu’en cas d’action de masse il n’eut pas fallu faire violence aux travailleurs envisagés pour les entraîner dans le mouvement.

Disons pour compléter l’exemple donné que les travailleurs du zinc ont suivi les autres camarades métallurgistes dans leur essor syndical récent et que le mouvement prend à Hollogne une extension toujours croissante.

Cette mentalité de classe chez les inorganisés se retrouve chez tous les salariés qui, en face d’un patronat trop puissant, n’osent ou ne peuvent se syndiquer. Tous ceux-là nous pouvons avoir une quasi-certitude de les englober avec les organisés dans une action de masse, telle que celle que nous préparons pour l’obtention de l’égalité politique [*]

Mais pour que ce résultat soit atteint, pour que – nous revenons ainsi à l’actualité ambiante – cette masse inorganisée participe à une grève générale pour la conquête du S.U. [suffrage universel], il faut au préalable mener une campagne acharnée, enthousiaste pour la convertir à la nécessité de l’emploi de ce moyen de lutte. Il faut utiliser l’imitation de la masse, plus il faut l’attiser, la surexciter. Faire cela, c’est bel et bien préparer une action de masse. Cela étant, on comprend que nous [nous] élevions contre la théorie du « radicalisme passif » défendue par Kautsky.

Le rôle du parti socialiste et du prolétariat organisé n’est pas de laisser venir à soi les actions, les soulèvements de la masse, quitte à les utiliser ensuite, de n’employer la grève en masse que quand il n’est plus possible de l’empêcher. Si cela était, l’organisation de la classe ouvrière aboutirait à réfréner l’énergie qui spontanément sortait du sein de la masse. Nous devons certes empêcher les faux-départs, l’éparpillement des efforts et le morcellement des forces; mais nous ne [le] pouvons qu’à la condition que ce ne soit que partie remise et que dans le délai nécessaire à une préparation méthodique et sérieuse ce soit le parti qui donne cette fois à la masse le signal de l’action. Naturellement, il faudra attendre le moment propice, mais une fois que les rapports sociaux, le renchérissement de la vie ou le refus obstiné d’une réforme unanimement réclamée et notre programme auront porté à un degré suffisant l’exaspération et la passion de la masse, alors, ouvrons toutes larges les écluses… pour la grève générale formidable et pacifique qui nous donnera bientôt le Suffrage Universel.

Sinon, comme le dit Pannekoek, l’existence du Parti signifierait un rétrécissement de la force révolutionnaire du prolétariat au lieu de son renforcement. (Neue Zeit, XXXI, I, p. 373)

Fernand Dardenne

Nous examinerons dans un prochain article la question de l’action de masse vis-à-vis du parlementarisme et de l’État.

Note

[*] Le suffrage universel masculin ne sera mis en place en Belgique qu’aux élections de 1919 (contre 1848 en France voisine).

Misère au Borinage (1932)

15 juillet 2008

Misère au Borinage est un film belge tourné pendant la grande grève des mineurs en 1932 par Henri Storck et Joris Ivens (principalement au Levant de Mons). Ce documentaire militant explore la misère des mineurs, la sauvagerie de l’exploitation ouvrière au Borinage, les conditions de vie difficiles des ouvriers de la houille, leurs maladies physiques, etc.

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Voir aussi:


Ministérialisme individuel et ministérialisme collectif (1911)

13 juillet 2008

Article de Henrik (Henri) De Man dans La Lutte de Classe, Belgique, 15 août 1911.

On jette de hauts cris chaque fois que nous faisons un rapprochement quelconque entre les théories ministérialistes de certains camarades du P. O. B. et les expériences personnelles de « participation au pouvoir » auxquelles se rattachent les noms de Millerand, Briand, Viviani, et tutti quanti. Ces expériences-là, nous dit-on, n’engageaient que des individus, et si ceux-ci se sont trouvés impuissants à faire du bien à la classe ouvrière, c’est précisément parce qu’ils n’étaient pas soutenus et contrôlés par leur parti, par la classe ouvrière elle-même. Ce que nous voulons, nous, les réformistes, c’est que le parti lui-même décide de participer au pouvoir et y délègue des hommes sous sa responsabilité et sous son contrôle ; alors nous pourrons faire de grandes et belles choses.

En êtes-vous bien sûrs, camarades ?

Nous croyons, pour notre part, que le système de la participation officielle et collective, au lieu d’être meilleur que celui de la participation individuelle, est pire encore. Au lieu d’engager un ou quelques hommes, on engagera le parti tout entier, toute son activité et toute sa propagande. La « raison d’État » – l’obligation pour tout gouvernement dans la société bourgeoise de servir les intérêts de cette société, c’est-à-dire de ses classes possédantes et dominantes – au lieu de paralyser un individu, paralysera tout notre mouvement. Notre parti tout entier risquera de devenir une machine pour l’exploitation de l’État, une pépinière de budgétivores, une hiérarchie de serviteurs du pouvoir, une feuille de vigne démocratique sur la nudité brutale de l’exploitation capitaliste. Et la gangrène ministérialiste, au lieu de manger un ou deux individus, s’attaquera à notre parti tout entier. L’arrivisme collectif est plus dangereux que l’arrivisme individuel.

Et les désillusions qu’il engendre, qu’il doit fatalement engendrer, tout ou moins chez ceux que la corruption n’aura pas atteints, au lieu de porter sur des individus, comme celles du prolétariat français ont porté sur Millerand, feront perdre à la classe ouvrière sa confiance non pas en quelques hommes, mais en son propre parti, en sa propre action politique, en un mot : en elle-même.