Posts Tagged ‘Chine’

Bureaucratie, bagnes et business (1997)

8 janvier 2016

Livre de Hsi Hsuan-wou et Charles Reeve épuisé dans le commerce.

Bureaucratie, bagnes et business

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La lutte des classes en Chine aujourd’hui

29 décembre 2015

Vidéo de la conférence de Loren Goldner à Paris le 14 novembre dernier:

Les « incidents de masse » dans la Chine contemporaine

8 mai 2010

Incidents de classe en Chine, Les travailleurs chinois contre le capital mondial au XXIe siècle, 38 p. Seconde édition revue et corrigée, printemps 2010.

Brochure qui emprunte des extraits de numéros de la revue Échanges de Henri Simon consacré à la Chine et surtout des passage du livre de Bruno Astarian, Luttes de classes dans la Chine des réformes, 1978-2009 (Acratie, 2009), avec une réactualisation inédite de l’auteur. Elle donne les chiffres suivants:

Nombre d’incidents de masse

1993 : 8 700
1994 : 12 000
1998 : 25 000
1999 : 32 000
2002 : 50 000
2003 : 58 000
2004 : 74 000
2005 : 87 000
2006 : 90 000
2007 : 116 000
2008 : 120 0000
1er trimestre 2009 : 58 000

La brochure est disponible pour 2 euros aux adresses suivantes : librairie Galerie de la Sorbonne, 52, rue des Écoles (Paris, V°), librairie le Point du jour, 58, rue Gay-Lussac (Paris, V°) et librairie Libertaire, 145, rue Amelot (Paris, XI°).

Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009)

2 novembre 2009

Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), par Bruno Astarian
(Acratie, octobre 2009). 176 pages (22 x 14 cm).
ISBN : 978-2-909899-34-3. EAN13 : 9782909899343

astarian-chine
Résumé:

Reconstitution de la situation sociale actuelle en Chine, telle qu’elle résulte de trente ans de réformes. Il examine d’abord chaque classe en elle-même, puis la lutte entre le prolétariat (agricole, urbain, migrant) et le capital. A travers ces réformes, le capitalisme d’État chinois a aidé le capitalisme mondial à lutter contre la pénurie de plus-value, conclut l’auteur.

Quatrième de couverture:

Après les désastres du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, le Parti Communiste de Chine échappe au destin des autres partis dirigeants du bloc de l’Est en se lançant dans une politique de réformes économiques et d’ouverture commerciale contrôlées. Mais derrière la Chine des gratte-ciel, qui croit qu’elle va dominer le monde, il y a la Chine des usines obsolètes et des ateliers insalubres, dépendante du capitalisme international plus qu’elle ne le voudrait. Parmi tant d’autres changements que connaît la Chine des réformes, la montée de la lutte de classes effraie les dirigeants. L’immense prolétariat que leur politique a engendré et violemment exploité les menace après les avoir enrichi. Cet affrontement aussi fait partie de la «mondialisation». Il est directement issu de la période de lutte des années 1970 en Occident et au Japon.

Du même auteur:

L’Etat bureaucratique à la conquête de la Chine (Souyri)

4 octobre 2009

Extrait de Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri (écrit vers 1960, adapté pour publication chez Ch. Bourgeois 1982).

Sur le plan militaire en effet, l’année 1948 avait été aussi l’année décisive au cours de laquelle le rapport de forces entre les deux armées s’était radicalement inversé. Alors qu’au début de la guerre civile, un conflit de longue durée paraissait être la perspective la plus probable, brusquement, dans les derniers mois de 1948, le dénouement apparut en vue. Ce que ni les chefs d’État, ni les stratèges professionnels n’avaient cru possible, était devenu une réalité: en dépit de son écrasante infériorité technique et même numérique, l’Armée Rouge chinoise avait fait perdre pied aux divisions de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).

Pour trouver une excuse à cette défaite, Jiang Jieshi et sa clique, suivis aussitôt par les réactionnaires américains du lobby chinois, essayèrent d’accréditer la fable d’une aide massive des Russes aux communistes chinois. Les généraux français qui, quelques années plus tard, allaient être à leur tour battus au Viêt-nam dans des conditions tout aussi humiliantes, se mirent à étudier fébrilement les œuvres de Mao, pensant y trouver les secrets d’une victoire qui, depuis des décennies déjà, se refuse obstinément a eux. Mais ce que ni Jiang Jieshi, ni les stratèges de l’impérialisme français ne parviendront jamais à comprendre, c’est que Mao a vaincu non pas grâce à l’aide des Russes — qui fut réellement inexistante — ni par les vertus miraculeuses d’une stratégie inédite — encore que Mao soit certainement un grand stratège — mais parce que l’action militaire de l’Armée Rouge chinoise ne faisait que seconder le déroulement d’un processus de transformations révolutionnaires à travers lequel s’exprimait la dynamique fondamentale de la société capitaliste-féodale à l’époque de la concentration étatique du capital. Les lauriers de Mao Zedong font rêver bien des généraux et des colonels de l’impérialisme. Il leur faudrait pour les cueillir, plutôt que de rechercher dans les œuvres du chef de l’État chinois des collections de recettes et de trucs capables d’apprivoiser la victoire, comprendre le mouvement historique du XXe siècle. Mais ce n’est pas demain que les mercenaires des classes réactionnaires de l’Europe impérialiste perceront un pareil mystère.
En réalité, si les armées de Jiang Jieshi furent battues au cours de la guerre civile, c’est qu’elles représentaient une forme de société qui avait épuisé toutes ses chances historiques de survivre. Les divisions nationalistes, qui sur le front de Mandchourie s’opposaient aux forces rouges, étaient au plus haut point le produit de la société féodale-capitaliste déclinante, et toutes les tares de cette société s’y trouvaient accentuées jusqu’à un degré caricatural. Par suite, les contradictions qui travaillaient à décomposer la société civile étaient aussi à l’œuvre dans l’armée, et travaillaient également à la désagréger. A l’épreuve de la guerre civile, ces contradictions parvinrent à un degré d’acuité extrême, et leur action, d’abord lentement dissolvante, devint une force énorme de destruction interne qui contribua davantage à la victoire de Mao Zedong, que n’eût pu le faire l’aide soviétique la plus massive.
Dans la mesure où la population chinoise est, à plus de 90 %, une population rurale, les soldats de l’armée nationaliste étaient avant tout des paysans enrôlés de force, selon des procédés dont l’arbitraire et la brutalité rappelaient ceux dont usaient jadis les souverains de l’Europe d’Ancien Régime pour se procurer des soldats et des marins. Arrachés à leur famille par la contrainte,

les soldats chinois retrouvaient dans l’armée des rapports de domination qui étaient à l’image de ceux du village féodal : les officiers, qui étaient pour les trois-quarts issus de familles seigneuriales, continuaient à traiter les paysans qu’ils avaient revêtus de l’uniforme national comme la plus méprisable des canailles. Insultes, gifles, coups de bottes et coups de canne n’étaient que les moindres humiliations dont avaient à pâtir les hommes de troupe. Nulle part peut-être comme dans cette armée, les soldats n’étaient réduits au rang d’un matériel humain dont le surabondance dans les campagnes réduisait à presque rien la valeur. Non seulement cette piétaille misérable était sacrifiée en masse sur les champs de bataille, mais l’armée nationaliste chinoise était sans doute la seule au monde où les officiers osaient maltraiter les soldats blessés. Au dire de certains correspondants de guerre occidentaux, il n’était pas rare que le commandant d’une unité fasse achever, ou simplement jeter hors des camions, le long d’une route, ceux de ses hommes qui étaient malades ou blessés, quand il trouvait trop encombrant de transporter ce matériel humain désormais inutilisable [37].

La barbarie de l’oppression féodale que subissaient les soldats de l’armée nationaliste se trouva d’ailleurs singulièrement aggravée par le gangstérisme, qui gagna le corps des officiers comme tous les autres organes de l’État, à mesure que l’inflation dévalorisa les soldes. A l’exception de quelques jeunes bourgeois patriotes qui étaient entrés dans l’armée en 1937 pour lutter contre les Japonais, les officiers de Jiang étaient un ramassis d’anciens seigneurs de la guerre, d’aventuriers et de féodaux arrogants et cruels. Ils avaient toujours manifesté plus de goût pour la répression des révoltes populaires et l’exploitation des provinces chinoises que pour la lutte contre les armées des impérialismes campés en Chine. Lorsque la crise du régime nationaliste atteignit son paroxysme, les pillages des chefs de l’armée devinrent une calamité publique. Mais les populations civiles ne furent pas seules à en pâtir. Non seulement les généraux et les colonels se mirent à vendre les effets militaires, les munitions et les armements à d’astucieux mercantis qui les achetaient pour le compte des Rouges, mais ils finirent par détourner les sommes destinées à la solde des troupes et le ravitaillement de leurs propres armées. La maigre ration des soldats nationalistes se fit plus maigre encore, les quelques dollars qu’ils touchaient de temps à autre disparurent dans les poches des officiers d’intendance, les uniformes et les chaussures s’usèrent et ne furent pas remplacés. L’armée nationaliste devint une armée affamée et en guenilles.
Terrorisés par leurs officiers, abattus ou mis au supplice au moindre signe de mauvaise humeur, les soldats nationalistes avaient tant bien que mal combattu contre les Japonais. Mais lorsque Jiang lança ses troupes contre la révolution paysanne, malgré la frayeur qu’inspirait aux soldats la police politique dont le GMD  [Kuomintang] avait truffé toutes les unités de l’armée, la rébellion gagna, les uns après les autres, à peu près tous les régiments.
Au début, ces paysans recrutés dans les provinces du Sud et de l’Ouest, mal informés de ce qui se passait dans le Nord du pays, intoxiqués par la propagande du GMD qui leur présentait les Rouges comme de terrifiants bandits conduits par une poignée d’envahisseurs étrangers venus de Russie, avaient seulement accueilli la guerre civile qui faisait suite à la guerre étrangère avec une morne résignation. Tout au plus pensaient-ils que c’était un événement fâcheux, qui risquait de retarder bien longtemps leur démobilisation et leur retour au village. Mais lorsqu’ils furent jetés en plein cœur de la révolution paysanne, l’optique des soldats nationalistes changea. La propagande officielle fut impuissante à leur cacher la vérité. Ils virent bien qu’ils n’avaient affaire ni à des brigands, ni à des Russes, mais à des paysans chinois comme eux, qui se soulevaient contre ces mêmes oppresseurs, seigneurs usuriers et potentats du GMD que, pour leur part, ils avaient appris à redouter et à haïr depuis leur enfance. Beaucoup se prirent de dégoût pour le rôle de bourreaux du féodalisme qu’on leur faisait jouer, et en vinrent à penser que la victoire de la Révolution les délivrerait eux-mêmes de la honte et de l’oppression féodale. En dépit des combats, très vite, un lien de complicité tacite s’établit entre les paysans revêtus de l’uniforme nationaliste, qui se sentaient en quelque sorte prisonniers de l’ennemi de classe, et les paysans insurgés, les guérilleros et les soldats rouges qui leur faisaient face. Dès le début de la guerre civile, les officiers du GMD se plaignirent du manque de mordant de leurs troupes.

Les armées de Jiang ne se désagrégèrent pourtant qu’avec une relative lenteur. C’est que, même convaincus de l’ignominie de la cause qu’ils servaient et intimement défaitistes, les soldats hésitaient à passer chez les Rouges, car ils redoutaient ce qui les y attendait. Poussés par la peur des officiers et de la police, ils avaient, en exécution des ordres reçus, brûlé des villages, massacré et torturé les rebelles, accumulé les pires atrocités. Avant de se rendre ou de déserter, il fallait qu’ils soient assurés de ne pas aller au devant de représailles aussi horribles.

Les Rouges, le comprenant à merveille, s’employèrent avec ardeur à prouver aux malheureux soldats nationalistes qu’ils ne voyaient en eux que des frères de classe à libérer, et que les atrocités des armées blanches ne seraient pas imputées à la responsabilité des simples hommes de troupe. La façon dont évoluait la guerre facilita d’ailleurs singulièrement la fraternisation. Lorsque l’action de la guérilla eut immobilisé et émietté les armées nationalistes en une multitude de petites garnisons isolées les unes des autres, celles-ci se trouvèrent facilement à la portée de la propagande révolutionnaire. Les Rouges travaillèrent opiniâtrement à consolider leur contrôle sur le plat pays, à détruire les lignes de communication utilisables par l’ennemi, et à investir les points d’appui fortifiés derrière lesquels se tenaient terrés les soldats nationalistes. Ensuite, évitant les attaques meurtrières contre les blockhaus du GMD, ils se bornèrent le plus souvent à attendre que le manque de ravitaillement et de munitions, joint à leurs propres appels à la mutinerie, produisent leurs effets. Toutes les nuits, des patrouilles de l’Armée Rouge allèrent prendre contact avec l’ennemi. Mais ce n’était pas pour le harceler par les armes, c’était pour lui faire « la guerre par cris ». Les fantassins de Mao ne jetaient pas des grenades dans les lignes nationalistes, mais des bombes de papier chargées de tracts, de journaux et de brochures. Ils ne manifestaient pas leur présence en tirant des coups de feu, mais en installant des porte-voix avec lesquels, jusqu’au matin, ils appelaient les (soldats de Jiang à conquérir à leur tour leur liberté en venant grossir les rangs de l’Armée Rouge, et à participer au gigantesque partage des terres qui était en train de s’effectuer [38]. Faisaient-ils quelques prisonniers, recueillaient-ils quelques déserteurs, les Rouges les amenaient aussitôt au contact de leur ancienne unité, pour lui « faire la guerre par cris » et prouver à leurs camarades d’hier, par leur présence et leur dis¬cours, qu’ils étaient bien vivants et qu’il n’y avait aucun risque à passer de l’autre côté. Pour briser les appréhensions qu’éprouvaient les soldats du GMD à l’idée de sauter dans l’autre camp, les Rouges en vinrent à relâcher des régiments entiers de prisonniers qu’ils renvoyèrent vers leurs anciennes garnisons, en leur fournissant obligeamment des moyens de transport et des vivres pour le voyage, après leur avoir fait constater « de visu » ce qui se passait dans l’Armée Rouge et les régions libérées [39]. Ils parvinrent ainsi à bourrer certaines unités nationalistes de centaines, et parfois de milliers d’agents de propagande de la Chine Nouvelle.
Ces méthodes pacifiques de guerre révolutionnaire eurent, sur les armées de Jiang Jieshi, des effets dévastateurs. Au cours de l’année 1947, çà et là, des soldats commencèrent à déserter les postes isolés, en emportant armes et munitions. De petites garnisons encerclées, affamées et sans espoir d’être ravitaillées, conclurent de leur propre initiative des armistices locaux, puis rallièrent l’Armée Rouge. Les officiers nationalistes virent avec affolement leurs effectifs fondre de mois en mois, et leurs troupes passer par petits paquets chez les Rouges qui ne tardaient pas à les enrôler. Lorsque l’été 1948 arriva, les capitulations locales et les désertions avaient fait perdre aux nationalistes le tiers de leurs troupes et de leurs armements [40]. A cette date, l’Armée Rouge, qui, au début de la guerre civile, n’avait pas 350 000 soldats réguliers, en englobait plus d’un million et demi. Désormais, régulière¬ment approvisionnée en armes et en munitions, qui lui arrivaient des arsenaux américains par l’intermédiaire des prisonniers et des déserteurs, elle subissait un extraordinaire processus de transformation qui lui permettait, à mesure que sa puissance de feu augmentait — elle eut bientôt plus de 20 000 canons — de passer du stade de la guérilla aux opérations de grande envergure, pour encercler des divisions entières du GMD [41].

Cette transformation de l’Armée Rouge modifia à son tour les sentiments des officiers de Jiang Jieshi. Comme tous les militaires de profession, ils éprouvaient à la fois du mépris et de la peur devant la violence révolutionnaire des masses insurgées. Les paysans, qui réglaient leur compte aux seigneurs et s’armaient pour défendre leur village, les maquisards, qui leur tendaient des embuscades et tombaient sur les détachements isolés, n’étaient aux yeux des officiers du GMD qu’un ramassis d’égorgeurs tout juste dignes d’être fusillés. Mais, lorsqu’aux groupes d’irréguliers haillonneux et aux détachements de partisans se substituèrent des régiments en uniformes, bien armés, encadrés par toute une hiérarchie d’officiers, commandés par des états-majors qui démontraient que, même sur le plan de la guerre classique, ils ne le cédaient en rien aux professionnels sortis des écoles militaires, une partie des cadres de l’armée de Jiang commença à éprouver de la considération pour l’adversaire. S’incliner devant des paysans rebelles leur avait paru une humiliation impensable. Se rallier à une armée, qui serait peut-être après tout celle de la Chine de demain et aurait sûrement besoin de leur compétence, finit par apparaître à certains comme une éventualité qu’il n’était plus tout à fait raisonnable de rejeter a priori. Au sein de l’armée nationaliste, le processus révolutionnaire parcourait les mêmes étapes que dans la société civile : après la désertion du paysan-soldat, on allait assister à la désintégration de l’appareil dirigeant de l’armée et au ralliement d’un nombre croissant d’officiers aux armées de la Chine Nouvelle, qui passa l’éponge sur le passé et les accueillit tout comme elle avait accueilli les fonctionnaires civils du GMD. Dans cette désagrégation du corps des officiers, les ambitions déçues et les rivalités de cliques jouèrent sans doute épisodiquement un certain rôle. Mais les raisons qui poussèrent les officiers nationalistes à changer de camp furent fondamentalement les mêmes que celles qui avaient incité la bureaucratie administrative du GMD à offrir ses services à l’État rouge : l’écroulement de la monnaie, dont pâtirent énormément les cadres moyens ou subalternes, et surtout, le sentiment de plus en plus fort que la cause du GMD était totalement sans espoir.

Dès l’été 1948, la plupart des commandants d’armée enfermés dans les villes de Mandchourie n’avaient plus en effet aucune illusion. Voyant leurs communications rompues, la campagne hérissée d’ennemis, leurs troupes travaillées par la propagande communiste et se désagrégeant un peu plus chaque semaine, ils savaient qu’ils n’échapperaient jamais au piège où les avait jetés l’imprévoyance de Jiang Jieshi. Certes, les villes qu’ils occupaient ne donnaient aucun signe d’agitation : autour des usines mortes, les faubourgs affamés demeuraient silencieux ; les intellectuels et la classe moyenne, décimés et terrorisés, avaient cessé de revendiquer la paix et la liberté ; en apparence, tout était normal. Mais les commandants de garnisons savaient parfaitement que le con¬trôle qu’ils exerçaient encore sur l’appareil administratif et même militaire n’avait plus beaucoup de réalité. Les fonctionnaires continuaient à expédier les affaires, mais ils étaient acquis à la « Nouvelle Démocratie ». Les troupes restaient calmes et conservaient la forme extérieure de la discipline, mais tout était prêt pour qu’elles passent aux Rouges, et il était certain qu’en cas d’attaque, elles ne se battraient pas. La police assurait l’ordre, mais elle était en contact avec les communistes et acceptait déjà de recevoir leurs instructions. Constituant des comités clandestins dans les principaux organes de l’appareil de domination nationaliste, les communistes avaient, en fait, conquis le pouvoir dans les villes avant même que leurs troupes y pénètrent.
Colonels et généraux du GMD s’avisèrent alors qu’à défaut de la Chine nationaliste, ils pouvaient encore sauver leur vie et leur carrière, en ne s’obstinant pas à ignorer plus longtemps les appels que leur lançaient à la radio communiste leurs pairs du Comité révolutionnaire du GMD, déjà ralliés à la Chine Nouvelle depuis quelques mois. Vers la fin de l’été 1948, les plus avisés parmi les officiers de GMD commencèrent à prendre secrètement des contacts avec l’ennemi, pour négocier les conditions de leur capitulation et de leur intégration à l’appareil militaire des Rouges. L’État-Major de Mao aida beaucoup les autres à comprendre leurs véritables intérêts, en faisant courir le bruit que les retardataires seraient inscrits sur des listes de criminels de guerre ; et bientôt, la fin de la bataille de Mandchourie fut en vue.

La décomposition des armées de Jiang prit ainsi un aspect particulier qui exprimait aussi à sa manière la nature spécifique de la Révolution qui s’accomplissait. En Chine, comme dans la Russie de 1917, c’est la propagande révolutionnaire et la volonté des paysans mobilisés de participer au renversement du féodalisme et au partage des terres qui brisèrent l’instrument militaire de la contre-révolution. Mais le processus révolutionnaire qui effrita les armées nationalistes chinoises fut bien différent de celui qui était venu à bout des armées tsaristes, ou même des armées allemandes en 1918. On n’assista pas en Chine à une révolte des soldats chassant de leurs unités les officiers réactionnaires pour y substituer des soviets et des commandants rouges élus par les troupes. Dans les premières années de la guerre civile, les soldats chinois désertèrent par petits groupes les troupes réactionnaires, pour aller s’intégrer à une armée qui avait déjà produit de longue date un appareil dirigeant puissamment hiérarchisé, et totalement entre les mains de l’État et du Parti bureaucratiques. A partir de 1948, lorsque les garnisons nationalistes se rendirent et passèrent à l’ennemi, elles le firent non pas à la suite de mutineries de soldats contre les officiers, mais en bon ordre, en conservant leur encadrement et leur discipline, au terme d’accords conclus entre les états-majors nationalistes et ceux de l’Armée Rouge. La révolution ne détruisit pas la subordination du soldat à l’officier-à travers laquelle s’exprime la division de la société en classes, elle ne créa pas, comme en Russie, des conseils de soldats, c’est-à-dire des organes de démocratie directe dans l’armée, traduisant la conquête par la troupe de l’auto-direction de ses activités militaires et révolutionnaires. Elle aboutit seulement à un amalgame et à une fusion du corps des officiers rouges et du corps des officiers nationalistes, qui vinrent directement prendre place dans la hiérarchie bureaucratique de la nouvelle société. La révolte du soldat, comme celle du paysan, se trouva ainsi de plus en plus rejetée à l’arrière-plan, et le processus de la révolution finit par se confondre presqu’entièrement avec une absorption de l’appareil dirigeant civil et militaire du GMD par l’Etat et l’armée rouges.

A partir de l’automne 1948, c’est en effet par divisions entières que les armées de Mao s’amalgamèrent les troupes nationalistes. Rien qu’en Mandchourie, où l’Armée Rouge, ayant complètement disloqué le dispositif de l’ennemi, contraignit les garni¬sons nationalistes à capituler les unes après les autres presque sans combats, 400 000 prisonniers ou déserteurs furent capturés avec tout leur matériel. Quelques semaines suffirent pour que les vaincus, y compris la plupart des officiers, soient intégrés aux armées de la Chine Nouvelle [42]. Celles-ci, désormais en possession des arsenaux mandchous et de la plus grosse part des armements débarqués en Chine par les Américains, se lançaient aussitôt dans une vaste manœuvre d’encerclement, pour couper la retraite aux troupes du GMD encore stationnées dans la Chine du Nord. Aux premiers mois de l’hiver, les divisions d’élite de Lin Biao, appuyées par des escadrilles d’avions et des colonnes blindées conquises en Mandchourie, fonçaient vers le Yangzi pour réaliser le « bouclage » des provinces du Nord. Dès la première semaine de janvier 1949, cet objectif était atteint. Le général Fu Zuoyi, qui tenait les régions de Pékin, Tianjin, Kalgan, pour le compte de Jiang Jieshi avec des troupes encore nombreuses mais complètement démoralisées par la famine, la propagande rouge et les nouvelles de Mandchourie, et qui, de surcroît, était aux prises avec quelque 700 000 guérilleros, avait été incapable de se dégager à temps. Estimant que pour lui la partie était jouée et perdue, il avait pris contact, dès le mois de décembre, avec Lin Biao, par l’intermédiaire de l’ancien secrétaire général de la Ligue démocratique, afin de négocier les conditions de la reddition de ses forces et de leur intégration à la Chine Rouge. Ayant obtenu ce qu’il réclamait, c’est-à-dire l’assurance que lui-même et ses officiers seraient admis dans l’Armée Rouge en conservant leur grade et leur ancienneté, le 22 janvier, il passait tous ses pouvoirs à Lin Biao, qui prenait ainsi possession de Pékin sans tirer un coup de feu [43]. Le 1r février, à l’exception de la région de Xi’an et des lointaines provinces du Nord-Ouest, toute la Chine du Nord était pratique¬ment au pouvoir de Mao Zedong [44]. A cette date, les armées rou¬ges avaient rallié à elles quelques 600 000 hommes des ci-devant troupes nationalistes. La presque totalité des soldats et des officiers encore valides, que Jiang Jieshi, quatre ans plus tôt, avait lancés dans le Nord, combattait maintenant pour la Révolution.
Cependant, cette avance foudroyante des armées rouges jusqu’aux abords du Yangzi avait jeté les milieux dirigeants du GMD dans la plus grande confusion. Intrigues, complots et manœuvres de toutes sortes se multipliaient à Nankin. Tandis que Jiang Jieshi continuait imperturbablement à prophétiser une victoire imminente sur les communistes — mais, en secret, il offrait aux Russes le Turkestan chinois en échange de leur médiation, puis se ravisant, il proposait aux Américains un véritable protectorat sur la Chine en échange d’une intervention de leurs armées — les plus hauts dignitaires du GMD songeaient à se débarrasser du généralissime trop compromis, pour traiter avec Mao Zedong. Résolus à sacrifier Jiang et la clique féodale qui constituait l’ultime pilier de la dictature aux abois, ils pensaient qu’il était possible de marchander avec les Rouges le ralliement des armées que le GMD conservait dans le Sud contre un assouplissement du programme de la Démocratie Nouvelle, notamment en ce qui concernait l’épuration administrative et les nationalisations. En janvier 1949, cette nouvelle opposition pacifiste devint si forte que Jiang Jieshi dut se retirer dans la coulisse, pour laisser le vice-président du GMD Li Zongren, tenter l’expérience d’une négociation avec le PCC [45].

Installés maintenant à Pékin, les dirigeants de la Chine Nouvelle ne refusèrent pas de recevoir les émissaires du GMD. Mais ils ne consentirent aucune espèce de compromis, et se bornèrent à publier un programme de paix qui exigeait une capitulation incon¬ditionnelle du GMD : les troupes et les administrations nationalistes encore en place dans le Sud avaient jusqu’au 20 avril pour se soumettre au pouvoir de Pékin, afin d’être « réorganisées de manière démocratique». Li Zongren multiplia les démarches, fit alterner les manœuvres de séduction avec les menaces d’en appeler à l’Amérique et de faire une levée en masse dans le Sud : il se heurta à un mur et ne put rien obtenir. C’est qu’en réalité, en échange des concessions qu’il leur réclamait, il n’avait déjà plus rien à offrir aux communistes. Le PCC, parfaitement informé de la situation réelle dans le Sud, savait que le GMD serait incapable de résister à l’offensive que préparait minutieusement l’État-Major de Zhu De. Même la menace d’une intervention américaine n’effrayait plus les nouveaux maîtres de Pékin, qui n’ignoraient pas que, tout récemment encore, ni les sourires ni les larmes de Madame Jiang Jieshi, envoyée par son mari aux USA, n’avaient pu fléchir la volonté des dirigeants de Washington de se dégager de l’aventure chinoise et de rembarquer leurs troupes. Le GMD, en désespoir de cause, parlait de lever 5 millions d’hommes et de faire la guerre à outrance. Mais on savait à Pékin que tout cela n’était que du bluff. Dans les provinces méridionales, les taxes de guerre et la conscription révoltaient les paysans, qui prenaient le maquis ou se livraient au banditisme. Le PCC envoyait aussitôt, par milliers, les agitateurs clandestins vers ces lointaines régions insurgées, pour encadrer et politiser ces nouvelles rébellions. Aux derniers mois de l’hiver, la guerre de partisans s’allumait dans le Jiangxi, juste derrière le front nationaliste, dans le Guangdong et jusque dans l’île de Haïnan [46]. Sentant que l’appareil de domination nationaliste craquait partout, les masses rurales du Sud commençaient à secouer leur torpeur. Dans le Sichuan, les gouverneurs du GMD n’osaient plus réquisitionner le riz et lever les impôts, de crainte de provoquer des soulèvements agraires. A partir du Yangzi, l’agitation s’étendait comme une tache d’huile sur la Chine nationaliste. Il ne faisait aucun doute que, si les armées du GMD offraient aux Rouges une résistance un tant soit peu prolongée, elles ne tarderaient pas à voir, comme naguère dans le Nord, tout leur dispositif désorganisé sur leurs arrières par une guérilla qui disposerait de l’appui de quelque 200 millions de paysans affamés. Aussi bien, la plupart des généraux du GMD, malgré leurs déclarations belliqueuses, n’avaient guère l’intention de prolonger une résistance qui pouvait tout au plus les conduire à se faire inscrire sur une liste de criminels de guerre. Dans le temps même où Li Zongren essayait vainement de négocier un règlement d’ensemble, beaucoup d’entre eux, de leur propre chef, étaient entrés en contact avec le PCC pour lui faire part de leurs bonnes intentions. A l’exception des officiers de l’entourage immédiat de Jiang Jieshi qui, catalogués criminels de guerre, n’avaient plus grand’chose à perdre, presque tous les chefs des armées nationalistes se préparaient à agir comme •l’avaient déjà fait les généraux de la Mandchourie et du Nord ; et ils jugeaient de bonne politique de le faire savoir en temps utile à ceux qui, dans quelques mois, de toute évidence, seraient les seuls maîtres de la Chine.

Les événements allaient du reste rapidement prouver que le PCC n’avait, en aucune façon, sous-estimé la résistance qu’était encore capable de lui opposer le GMD. Le 20 avril en effet, après trois mois d’accalmie, la bataille avait repris : laissant sans réponse les dernières offres de Li Zongren, les Rouges attaquaient en force avec trois corps d’armées sur le Yangzi. Jiang Jieshi, aussitôt rentré en scène, recommençait ses fanfaronnades : il allait faire de Shanghai un nouveau Stalingrad. Mais tandis que Wuhan tombait le 16 mai, Nankin capitulait le 23, et Shanghai le 25. Nulle part les armées nationalistes n’avaient offert la moindre résistance ; dès les premiers tirs de l’artillerie rouge, les troupes du GMD s’étaient rendues en masse. Rien qu’à Shanghai, les armées de Mao avaient capturé 100 000 prisonniers et 200 canons [47]. A la fin du printemps, utilisant désormais les voies ferrées et des convois automobiles, les Rouges fonçaient à toute allure vers les côtes du Sud-Est, afin d’empêcher le gros des armées nationalistes de s’échapper vers Formose. Les colonnes situées à l’aile gauche du front rouge atteignaient la région de Fuzhou en juillet ; au début de septembre, elles commençaient à franchir les frontière du Guangdong où elles donnaient la main à 60 000 maquisards qui travaillaient déjà à désorganiser les défenses du GMD. Au centre, après avoir enlevé Changsha où, le 4 août, le commandant nationaliste élit il passé aux Rouges avec 30 000 hommes de sa garnison, les armées de Mao avaient atteint les alentours de Hengyang vers le début de septembre. Rejetées vers l’intérieur de la Chine, les forces nationalistes étaient menacées d’un encerclement total, par les offensives en direction des côtes du Guangdong que se préparait à déclencher l’Armée Rouge [48].
Pourtant, Jiang et ses derniers fidèles conservaient un bel optimisme de façade. Après la catastrophe du Yangzi, c’est à Canton, le berceau du GMD, qu’ils envisageaient de livrer leur bataille de Stalingrad. Dans le but de soulager ses armées du front méridional qui, depuis le printemps, reculaient de plusieurs centaines de kilomètres tous les mois, le généralissime avait, pendant tout l’été, lancé des attaques de diversion sur l’aile droite de l’armée rouge dont le front s’étendait à travers toute la Chine, depuis la région de Xi’an jusqu’à Hengyang. Mais dès le mois de juillet, les offensives menées dans le secteur de Xi’an par la cavalerie musulmane des Ma, les sultans du Gansou, s’étaient effondrées devant les renforts envoyés par Zhu De. Au mois d’août, la cavalerie des Ma, manquant de vivres et de munitions, prenait la fuite dans les montagnes arides du Gansou, traquée par les colonnes rouges qui la poursuivaient jusque dans le Ningxia. Le 26 août, les Rouges occupaient Langzhou. A la fin de septembre, mourant de faim et de soif dans le désert du Xinjiang, les derniers cavaliers du féodalisme mettaient bas les armes. Le front du Nord-Ouest n’existait plus, et la totalité des forces rouges se regroupait pour partir à la conquête du Guangdong [49].

Au bout de 15 jours d’offensives victorieuse des forces de Mao, tout était réglé. Le 15 octobre, Canton tombait à peu près sans combat. Jiang Jieshi n’avait rien pu faire de plus que de livrer quelques combats d’arrière-garde dans les ports du Guangdong, pour permettre l’embarquement de ses dernières troupes. Le 20 octobre, les Rouges étaient maîtres de la totalité des côtes chinoises. Il ne restait aux généraux du Sichuan et du Yunnan, encerclés de toutes parts, qu’à se rallier au gouvernement de la République populaire de Chine qui, devant une immense foule tout hérissée de drapeaux rouges, avait été proclamée à Pékin le 1er octobre. C’est ce qu’ils firent d’ailleurs sans plus tarder. Dans le courant des mois de novembre et de décembre, les armées de la Chine populaire, effectuaient une simple promenade militaire dans les provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest, allèrent recevoir la capitulation des dernières garnisons nationalistes [5o]. La conquête de la Chine était terminée. Mao Zedong et ses compagnons étaient maintenant puissants comme des empereurs, dans ces villes chinoises que, vingt-deux ans plus tôt, ils avaient fuies en hommes traqués pour échapper au GMD victorieux.

Offensive communiste de novembre 1948 à janvier 1949

Offensive "communiste" de novembre 1948 à janvier 1949

Mais au terme de cette prodigieuse aventure, le processus historique avait conféré à la victoire des anciens maquisards do Jinggangshan une signification et un contenu qu’aucun de ces hommes n’aurait osé imaginer lorsqu’en 1927, avec quelques centaines de fusils, ils avaient entrepris de faire la guerre aux « seigneurs du GMD ». Certes, dans des dizaines de milliers de villages, les rapports féodaux d’exploitation étaient liquidés ou en voie de liquidation. Maintenant, le parachèvement de la révolution démocratique dans les campagnes n’était plus qu’une simple question administrative : il suffisait d’envoyer l’armée détruire les dernières bandes féodales qui, çà et là, continuaient une résistance de « desperados », et de prendre le temps nécessaire pour faire entrer partout en vigueur les lois du nouveau gouvernement de Pékin. Dans les villes, la puissance énorme des monopoles était brisée. Les représentants des quatre grandes familles étaient en fuite vers Formose ou l’Amérique. La signature de quelques décrets dans les bureaux de Pékin allait suffire à exproprier en bloc cette oligarchie qui, pendant vingt ans, avait fait peser sur les travailleurs et les classes moyenne un joug de fer. Mais, si la Révolution, en extirpant les rapports précapitalistes de la campagne, en détruisant le pouvoir de l’oligarchie parasitaire, et en tranchant du même coup les liens de subordination du pays à l’impérialisme, avait radicalement renversé les obstacles qui barraient à la Chine la route du progrès, elle laissait intact le formidable appareil de domination qui, pendant plus d’un demi-siècle, avait été sécrété par la société féodale-capitaliste. Celui-ci ne s’était disloqué sous les coups de la Révolution que pour se reconstituer aussitôt en passant à son service. Lorsque les combats prirent fin, c’est au moins dix millions de bureaucrates de l’ancien régime que la République Populaire amalgama à son appareil d’État. Et il ne s’agissait pas d’innocents fonctionnaires, tels que les maîtres d’écoles et les employés des Postes. Lorsqu’ils eurent achevé de s’installer dans les palais gouvernementaux de Pékin, les vétérans de la guérilla révolutionnaire du Jiangxi se trouvèrent au milieu d’une étrange compagnie : leurs plus cruels adversaires du GMD siégeaient maintenant à côté d’eux. Au Conseil Supérieur de la Défense Nationale, trente anciens généraux du GMD venaient s’asseoir à côté des généraux rouges. Parmi ces néo-révolutionnaires se trouvaient des hommes comme Cheng Cheng, qui avait en 1927 organisé et dirigé la tuerie des ouvriers de Wuhan et le massacre des paysans insurgés dans la province du Hunan Li Zhishen qui avait écrasé la « Commune de Canton » en décembre 1927, devint en 1949 vice-président de la République Populaire. Liu Wenhui, qui avait brisé « le pouvoir soviétique » dans le Sichuan, entra au Comité National du Conseil Consultatif du Peuple. Toute une pléiade de généraux et de bureaucrates, anciens seigneurs de la guerre, ministres du GMD, et parfois même « fantoches » des Japonais, qui, à des titres divers, avaient participé aux opérations répressives contre les travailleurs et les « bandits communistes », furent invités à siéger au Conseil National du Peuple [51]. Même oubli du passé en ce qui concerne l’appareil judiciaire et policier. Sur seize juges du Tribunal Suprême du Peuple pour les Provinces du Centre et du Sud, treize étaient de hauts magistrats qui, sous l’ancien régime, avaient dû leur avancement au zèle qu’ils avaient déployé pour rendre la justice du GMD. Au Tribunal du Peuple de Shanghai, sur cent quatre juges, quatre-vingts étaient d’anciens magistrats du GMD. A Tian-jin, ils étaient quatre-vingts sur un tribunal qui en comprenait au total cent vingt [52]. Quant à la police, y compris la police politique qui, pendant des décennies, avait traqué les militants du PCC et les opposants de toutes sortes avec une férocité rarement égalée, elle fut en presque totalité absorbée par le GPU chinois, qui sut reconnaître la haute qualification et l’efficience de ces techniciens de la répression [53].

Selon les enseignements de Marx et de Lénine, le premier acte de la Révolution prolétarienne doit être la destruction radicale de la machine bureaucratique créée par la société d’exploitation, et la conquête par les travailleurs de l’auto-direction de toutes leurs activités sociales. En Chine, c’est le contraire qui eut lieu. Au moment où l’ancien régime s’écroula, tout fut organisé de telle sorte que ne se produise aucune vacance du pouvoir permettant aux masses surexploitées de faire irruption sur la scène politique, et de créer leurs propres organes de souveraineté. Dans tous les grands centres industriels, la Révolution se réduisit à une simple passation des pouvoirs. A la demande expresse des dirigeants du PCC eux-mêmes, les autorités du GMD demeurèrent en place et assurèrent l’ordre avec leur brutalité coutumière, jusqu’à ce que les émissaires du nouveau pouvoir viennent recevoir leur allégeance. Ainsi en alla-t-il à Pékin, où Lin Biao enjoignit à tous les fonctionnaires du GMD et à la Police de rester à leur poste, et de faire assure par les troupes la garde des édifices publics et des entrepôts jusqu’à ce que ses propres armées viennent occuper la ville [54]. « Les fonctionnaires du GMD du Gouvernement Central et Provincial, les autorités des préfectures et des municipalités, les membres des bureaux de contrôle et des conseils politiques du peuple, le personnel de la police, etc. doivent demeurer à leur poste, et obéir aux instructions du Gouvernement Populaire et de l’Armée Populaire de Libération », disaient Mao et Zhu De dans une proclamation adressée aux autorités nationalistes, au moment où les avant-gardes rouges débouchaient dans la vallée du Yangzi [55]. Même chose à Canton, où le premier geste des officiers et des commissaires rouges qui entraient dans la ville fut de prendre contact avec les postes de police nationaliste, pour leur ordonner de rester en place et de continuer à maintenir l’ordre [56].

Tout se passa comme si le PCC, en dépit de la prétention qu’il continuait à afficher d’être le parti du prolétariat, redoutait par dessus tout que les ouvriers ne profitent de l’ébranlement de l’appareil capitaliste d’oppression et de la panique du patronat pour secouer enfin leur longue torpeur politique. Lorsque leurs armées approchèrent des grandes cités industrielles, les prétendus dirigeants du prolétariat chinois ne firent rien pour réorganiser le mouvement ouvrier. Ils infiltrèrent pourtant des centaines d’agents dans les villes ; mais ce n’étaient pas des agitateurs envoyés pour préparer la révolte des faubourgs ; c’étaient des représentants du nouveau gouvernement, qui venaient hâter le ralliement des administrations nationalistes. Bien plus, on vit les plus hautes autorités du Parti inviter impérativement les ouvriers à se cantonner dans une attitude expectante et passive. « Le peuple doit rester calme, et continuer à vaquer à ses occupations coutumières », ordonnait Lin Biao au moment où ses troupes allaient pénétrer à Pékin et à Tianjin [57]. « On espère que les ouvriers et les employés continueront à travailler, et que toutes les activités se poursuivront normalement », disaient les proclamations de Mao et de Zhu De à la veille de la chute de Nankin, de Hankou et de Shanghai [58]. Effectivement, la subversion de l’ancien régime s’opéra partout sans que la classe ouvrière y joue le moindre rôle. Quand l’Armée Populaire de Libération pénétra à Shanghai, à Wuhan ou à Nankin, dès que les derniers coups de feu eurent cessé, des foules de travailleurs se pressèrent dans les rues. Mais ce n’étaient que des curieux, qui regardaient défiler les troupes d’une Révolution qui, depuis plus de vingt ans, leur était devenue étrangère [59]. Quand le spectacle fut fini, chacun retourna vers ses occupations quotidiennes, vers son travail et sa misère. Le changement de régime ne modifiant en rien la situation fondamentale des ouvriers comme simples exécutants des tâches matérielles de la production, c’est à peine si le prolétariat chinois se sentit concerné par la métamorphose qui était en train de s’accomplir dans les sphères dirigeantes de la société.

Quoi qu’on en dise parfois, la participation des masses paysannes au dernier acte de la Révolution fut presque aussi insignifiante que celle des ouvriers. Les mouvements de révolte rurale qui avaient commencé à s’allumer çà et là dans les provinces méridionales furent presque aussitôt captés par les cadres envoyés par le Parti. Les bandes de paysans qui avaient pris le maquis pour échapper à la conscription, aux impôts, ou tout simplement à la famine, furent très rapidement transformées en détachements auxiliaires de l’Armée Rouge ; et leur fonction fut beaucoup moins de liquider localement le féodalisme que de désorganiser les défenses de Jiang Jieshi par des actions de sabotage et de diversion. Arrivée à maturité beaucoup trop tardivement, la révolte des masses rurales dans les provinces du Sud n’eut pas le temps de se déployer et de se généraliser. Dans sa tâche de saper à la base l’édifice du pouvoir capitaliste-féodal, elle fut prise de vitesse par les armées régulières qui venaient du Nord. Au cours de leur avance foudroyante, les troupes de Pékin libérèrent le Sud avant que les paysans soient sortis de leur léthargie, et que la plupart des villages aient entrepris quoi que ce soit contre leurs seigneurs. Alors que, dans les premières années de la guerre civile, c’étaient les mouvements insurrectionnels partis des couches les plus misérables de la paysannerie qui avaient abattu la puissance des seigneurs villageois, alors même que l’État féodal-capitaliste demeurait à peu près intact, c’est le contraire qui se produisit à partir des derniers mois de 1948. La machine d’État de l’ancien régime s’écroula sous les coups que lui portaient les formations régulières de plus en plus puissantes de l’Armée Populaire de Libération, cependant que le régime féodal restait encore debout dans la plupart des villages. Selon Liu Shaoqi, au moment où la guerre civile se terminait, les régions où le féodalisme était extirpé n’englobaient que 145 millions de paysans, cependant que 264 millions de ruraux étaient encore sous le joug des propriétaires fonciers, non seulement au sud du Yangzi, mais dans toutes les provinces du Nord-Ouest et dans l’immense région qui avait été tenue par les armées de Fu Zuoyico. Le rôle qu’avait joué la révolte des masses rurales dans le renversement du GMD n’avait cessé de décliner, et il avait fini par devenir pratiquement nul.

Enfin, à partir du moment où la totalité du territoire chinois fut occupée par l’Armée Rouge et soumise à l’autorité de Pékin, le gouvernement retira carrément aux paysans le droit de s’en prendre aux seigneurs et à leurs terres : partout où la réforme agraire n’avait pas encore été réalisée, les paysans furent impérativement invités à se tenir tranquilles, en attendant que l’administration trouve le temps de s’occuper de leur cas. « La réforme agraire, disait Liu Shaoqi, doit maintenant s’effectuer sous une bonne direction, d’une façon planifiée et dans l’ordre, en plein accord avec les lois et les décrets promulgués par le Gouvernement Populaire Central et par les gouvernements de tous les échelons, ainsi qu’en accord avec les principes, les méthodes et les mesures décidés par eux [61]. » Partout, les cadres ruraux que le Parti continuait à former et à mettre en place dans les villages reçurent pour instruction « d’empêcher fermement la paysannerie de déclencher des luttes spontanées pour la réforme agraire [62] ». C’était clairement dire que désormais la Bureaucratie victorieuse n’attendait plus des paysans, comme des ouvriers, que du travail et de la docilité.
Sous quelque aspect qu’on l’examine, rien ne ressemblait moins à une révolution ouvrière et paysanne que cette révolution qui, cent ans après le Manifeste Communiste, venait au monde en ouvrant ses bras aux despotes de l’ancien régime, et en déclarant aux ouvriers et aux paysans que leur propre émancipation n’était pas leur affaire.

Notes:

37. J. Belden, op. cit., pp. 366-372.
38. J. Belden, op. cit., pp. 455-456.
39. Idem, pp. 378-379, et Chassin, op. cit., p. 157.
40. Général Chassin, op. cit., pp. 112-114.
41. Idem, pp. 171-174.
42. Général Chassin, op. cit., pp. 181-195.
43. Non seulement Fy Zuori conserva son titre de général, mais il ne tarda pas à entrer comme vice-président dans le Conseil supérieur de la Défense nationale de la République populaire.
44. Général Chassin, op. cit., pp. 195-199.
45. J. Belden, op. cit., pp. 486-491, et général Chassin, op. cit., pp. 199-204.
46. J. Belden, op. cit., pp. 451 et 496; Chassin, op. cit., pp. 204-209.
47. Général Chassin, op. cit., pp. 207-209.
48. Idem, pp. 212-214.
49. Idem, pp. 210-212.
50. Idem, pp. 222-224.
51. Y. Gluckstein, op. cit., pp. 367-368.
52. Shih-Liang, Report on reorganisation of People’s Republic of China, Pékin, 1952.
53. Jiefang ribao, 10 août 1950.
54. Le Développement du communisme en Chine, t. II, op. cit., p. 23.
55. New China News Agency, Pékin, 3 mai 1949.
56. South China Morning Post, Hong Kong, 17 octobre 194′).
57. N.C.N.A., 11 janvier 1949.
58. N.C.N.A., 3 mai 1949.
59. North China Daily News, 23 avril 1949.
60. Liou Chao-chi, Rapport sur les problèmes…, op. cit., pp. 22-23.
61. Idem, p. 25.
62. General Report of Pekin Municipal People’s Government ou agrarian reform in Peking suburban areas, 21 novembre 1950, et Xinguancha du 10 décembre 1950.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

China blues

10 juin 2008

Editions Gallimard (29 mai 2008). 22 euros

Charles Reeve, de son vrai nom Jorge Valadas, déserteur de l’armée coloniale portugaise, réfugié à Paris en 1967 où il devient électricien, est l’auteur de nombreux essais, dont Le tigre de papier. Sur le développement du capitalisme en Chine [1949-1971] (Spartacus, 1972) ou, sur son pays d’origine, La Mémoire et le Feu, Portugal l’envers du décor de l’Euroland (L’Insomniaque, 2006). On peut le voir parler de René Lefeuvre dans le DVD de Julien Chuzeville.

Hsi Hsuan-wou, ancien enseignant devenu traducteur et plombier, a collaboré à la rédaction du fameux Révo. cul. dans la Chine pop. Anthologie de la presse des gardes rouges (10/18, 1974). Reeve et Hsi ont écrit ensemble, il y a onze ans, un premier récit de voyage en Chine : Bureaucratie, bagnes et business (L’Insomniaque, 1997).

China blues est la suite de ce voyage sur le capitalisme chinois avec une trentaine de dialogues, accompagnés de nombreux documents originaux, qui brossent un tableau saisissant de la Chine, atelier du monde, pays de la « croissance » à deux chiffres, de la surexploitation des paysans déracinés, immigrés de l’intérieur, et de la répression brutale du moindre mouvement de protestation.

Voir aussi:

Le Tibet de l’Huma

15 mars 2008

Personne ne prétendra que le Dalaï-Lama incarne la révolution prolétarienne. Pourtant on s’étonnera qu’en pleine répression sanglante des manifestations au Tibet, l’Humanité d’hier ait cru bon de jouer une musique qui rappelle de vieux airs, témoignant d’un soutien implicite au régime chinois:

Comme à l’époque, le mouvement est issu des monastères, celui de Drepung et de Sera à Lhassa, de Lutsang, dans le Qinhai, et de Myera, dans la province du Gansu. Plusieurs centaines de religieux sont descendus dans les rues pour réclamer le retour de leur chef spirituel, le dalaï-lama. Ce dernier s’est exilé en 1959 à la suite d’une série de soulèvements menés par l’aristocratie monastique soutenue par la CIA (1) contre la toute jeune République populaire de Chine.

Ces dernières années, des négociations entre le dalaï-lama et Pékin se poursuivaient secrètement sur la base d’une autonomie de la province du Tibet et non plus sur l’indépendance revendiquée par l’aile extrémiste de la communauté tibétaine en exil…

Mais c’est peut-être par ferveur olympique que l’Huma se convertit à un anti-nationalisme de circonstance. C’est donc l’aile extrémiste de l’aristocratie monastique soutenue par la CIA qui manifeste et se fait tirer dessus. Comme ça on comprend mieux…

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photo d’une manif de l’aristocratie monastique

Voir aussi:

Législation du travail en Chine: interview de Cai Chongguo

6 janvier 2008

En Chine, on réinvente le Code du Travail

Article paru sur Marianne en ligne le 3-01-08
Pour Cai Chongguo, du China Labour Bulletin, l’absence de syndicats en Chine risque d’empêcher de défendre la loi sur le travail entrée en vigueur le 1er janvier 2008.
En Chine, on réinvente le Code du Travail
Marianne2.fr : En vingt ans, la Chine est devenue le cœur de l’industrie mondiale. Au détriment la condition ouvrière ?
Cai Chongguo :
Sous le régime communiste, l’économie planifiée englobait toute l’activité salariée : chacun avait la sécurité de l’emploi, la sécurité sociale pratiquement totale, l’école gratuite, etc. Le basculement vers l’économie de marché a été très brutal : entre 1993 et 1994, les licenciements ont été massifs et les entreprises d’Etat ont été démantelées tandis que les sociétés privées et étrangères se sont rapidement développées. Un code du travail existe sur le papier mais il n’est jamais appliqué : chaque gouvernement de province joue sur les salaires, distribue des terrains et des subventions pour attirer les entreprises.Les fonctionnaires sont très corrompus et de leur bonne entente avec les patrons dépend leur ascension professionnelle, ils font donc tout pour entretenir la croissance explosive de la Chine. Les premières victimes en sont les paysans migrants qui en essayant de trouver du travail dans les zones urbaines se retrouvent tassés dans des dortoirs à faire des semaines de sept jours, 14 heures quotidiennes dans des mines ou sur des chantiers où les accidents de travail graves se multiplient.Comment expliquez-vous que le gouvernement ait promulgué la nouvelle loi sur le contrat de travail qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2008 ?
Une véritable prise de conscience a eu lieu ces dernières années sur la question du travail : les mouvements sociaux se sont multipliés un peu partout dans le pays et la presse relaie de plus en plus ces conflits. La nouvelle loi sur le contrat de travail confirme l’idée que le gouvernement est de plus en plus préoccupé par le risque de troubles de l’ordre public. Depuis deux ans, les autorités communiquaient sur des slogans vantant « l’harmonie sociale ». Il faut dire que les conflits les plus durs se soldent généralement par l’usage de la force et que la répression fait souvent des victimes.Cette nouvelle loi a un caractère réellement protecteur : elle impose un contrat de travail, favorise les CDI, limite la période de stage et ajoute des clauses de compensation en cas de licenciement. Elle offre même la possibilité de négociation collective, même si le droit de grève n’est pas instauré. Le problème c’est que sans représentants syndicaux élus par les salariés, aucune défense des droits ne peut être assurée. Un sondage a été réalisé auprès des travailleurs chinois : en cas de conflit salarial, ils se tournent volontiers vers les journalistes ou les associations, mais seulement 1% déclarent rapporter leurs difficultés au syndicat officiel (le seul autorisé).

Un sursaut est-il néanmoins possible, qui permettrait une application plus rigoureuse du droit du travail ?
La couverture des syndicats indépendants est encore ridicule dans le pays. Avec le China Labour Party, nous nous efforçons d’apporter de l’aide aux travailleurs en conflit. En 2007, un patron d’usine de chaussures dans le Guangdong a voulu abaisser les salaires sous les 60€ mensuels : une véritable émeute a éclaté à la suite de laquelle six employés ont été emprisonnés pour des peines de 3 à 5 ans. Nous avons apporté un soutien juridique et nous avons fait libérer ces personnes. Nous fournissons également une expertise juridique pour les mouvements sociaux spontanés afin qu’ils puissent formuler leurs revendications plus efficacement mais la majeure partie du temps, ces mouvements sont étouffés.

Les Chinois réalisent cependant peu à peu qu’ils peuvent exiger des droits, la presse aide d’ailleurs beaucoup à cette prise de conscience. En juin 2007, la ville de Xiaman a lancé un projet de construction d’usine chimique contre lequel des dizaines de milliers de personnes ont protesté, du fait des risques sanitaires et écologiques : l’ information a circulé sur Internet, les journaux ont relayée la nouvelle qui s’est répendue dans tout le pays. Finalement, des concertations ont été ouvertes qui ont mené à l’annulation du chantier. La possibilité même d’une telle négociation est une vraie nouveauté en Chine : le gouvernement local a eu peur d’être sanctionné par la capitale pour le désordre causé par les manifestations, c’est pourquoi il a opté pour une option plus pacifique. Ce type de victoires populaires est un signe d’espoir pour toutes les revendications : sociales, sanitaires, écologiques, etc. Leur accumulation pourrait permettre d’affermir la prise de conscience que les Chinois peuvent faire plier le gouvernement et les entreprises.

Cai Chongguo, réfugié en France, est rédacteur en chef du China Labour Bulletin (en anglais) et tient un blog francophone : Le journal d’un Chinois.

Voir aussi:

La signification de la révolution chinoise de 1927

27 décembre 2007

Extrait de Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri (écrit vers 1960, adapté pour publication chez Ch. Bourgeois 1982)

(…) Quelques semaines plus tard, Staline, qui voyait avec affolement les désastres se succéder en Chine, cependant que la date du VX° Congrès approchait, récidivait cependant en faisant organiser la « Commune de Canton ». Depuis 1926, les épurations s’étaient succédé dans le Guandong, et en réalité, il ne subsistait à peu près rien des puissantes organisations révolutionnaires qui semaient naguère la panique parmi les classes dirigeantes de la région. (…)
Le 10 décembre 1927, à l’aube, le putsch communiste se déclenchait cependant. Profitant de l’effet de surprise, les groupes d’assaut du Parti réussissaient en quelques heures à s’emparer des principaux centres stratégiques de Canton. Le 11 décembre, tandis que des combats furieux continuaient à la périphérie de la ville, « un gouvernement des Soviets » s’établissait dans les locaux de l’hôtel de Police où était hissé le drapeau rouge. Le « gouvernement soviétique de Canton  » lançait aussitôt une proclamation, bientôt affichée sur tous les murs de la ville, invitant les ouvriers, les paysans et les soldats à se joindre immédiatement à l’insurrection, pour réaliser le programme socialiste de l’expropriation des exploiteurs [78].
A Moscou, la nouvelle du triomphe des Soviets du Guangdong était arrivée à point nommé. Au Congrès du Parti qui s’était ouvert le 2 décembre, Staline pouvait enfin prendre argument sur les événements de Canton pour défendre sa politique chinoise et tourner en dérision les opposants, qui affirmaient depuis le mois d’août que la Révolution chinoise avait été étranglée. « In extremis », l’apparition du Soviet de Canton donnait raison à Staline… Mais il est vrai que ce n’était que pour quelques heures.
A Canton en effet, les masses restaient inertes devant cette insurrection surprise, et ne se reconnaissaient pas dans ce Soviet mis en place par l’appareil clandestin du Parti. Quelques milliers d’ouvriers à peine rejoignaient les insurgés, et l’appel à la grève générale restait sans écho. Les lignes télégraphiques, les chemins de fer, les transports fluviaux et maritimes continuaient à fonctionner, permettant aux généraux blancs d’acheminer rapidement des renforts vers la ville menacée.
Dès le 12 décembre, tandis que les staliniens de Moscou continuaient à palabrer sur les succès du pouvoir rouge en Chine, la Commune de Canton vivait ses heures d’agonie. Vers le début de l’après-midi, les canons des escadres chinoises, japonaises et britanniques ouvraient le feu sur les points occupés par les rouges, cependant que quarante-cinq mille soldats du GMD [Kuomintang] partaient à l’attaque. Ecrasés par le bombardement, submergés par les vagues d’assaut des fantassins nationalistes, les insurgés perdirent en quelques heures toutes leurs positions. Le 13 décembre au soir, il ne subsistait plus aucune résistance. Seuls mille cinq cents cadets rouges de Huangbo avaient réussi à forcer les lignes ennemies pour fuir vers le maquis. Les groupes de combat ouvriers, moins bien armés et entraînés, avaient été à peu près complètement anéantis, tués ou capturés. Pendant toute la nuit du 14 au 15 décembre retentirent les salves des exécutions capitales : cinq mille sept cents prisonniers furent fusillés, ou plus souvent encore torturés à mort [79].

Mais le sang des vaincus de Canton avait cimenté la victoire intérieure de la bureaucratie russe : au XVe Congrès, le rideau était tombé sur la défaite de l’opposition. Pendant que les bourreaux du GMD ensevelissaient dans les fosses communes les militants suppliciés du Guangdong, les révolutionnaires russes prenaient le chemin de la Sibérie. Si le prolétariat chinois était définitivement brisé, en Russie du moins, la bureaucratie avait atteint ses objectifs.

Critique de la critique trotskyste : la signification de la révolution de 1927.

Que signifiait cependant l’écrasante défaite subie en Chine par le Komintern et le PCC ?
Pour Trotsky, qui n’avait cessé de dénoncer quotidiennement « les erreurs » de Staline, le massacre des communistes chinois n’était que la tragique attestation de l’impossibilité radicale de renverser le capitalisme semi-féodal et l’impérialisme autrement que par la stratégie de la révolution prolétarienne. Les conditions objectives de la lutte des classes à l’époque moderne ne comportaient pas d’autre alternative que celle de la domination de la bourgeoisie et de l’impérialisme ou du prolétariat socialiste. Tout le cours de l’histoire ne pouvait résulter que des contradictions du prolétariat et de la bourgeoisie, et des modifications incessantes du rapport antinomique de ces deux forces fondamentales du monde impérialiste.
Dans le cadre général de cette conception, la bureaucratisation de l’Etat soviétique ne constituait qu’un phénomène épisodique et finalement dépourvu de signification historique. La bureaucratie stalinienne n’était pas, en effet, pour le théoricien de l’opposition de gauche, une classe, mais seulement une caste bonapartiste, surgie des contradictions du développement interne de la société soviétique et du procès de la révolution mondiale. Par suite, la bureaucratie qui s’était élevée au-dessus du corps social « en usurpant les fonctions politiques de la classe dominante », c’est-à-dire en URSS, du prolétariat, n’avait pas de base sociale propre et était, de par son essence même, incapable de parvenir à une stabilité historique. Ou bien la bourgeoisie mondiale serait en fin de compte la plus forte, et la propriété et l’exploitation bourgeoise du travail seraient restaurées en URSS, ou bien la lutte de classe mondiale du prolétariat provoquerait une régénérescence de la démocratie socialiste transitoirement étouffée en URSS par la dictature bonapartiste. Mais de toute façon, prise entre les forces historiques décisives de la société moderne, le prolétariat et la bourgeoisie, la bureaucratie stalinienne devait être éliminée à plus ou moins bref délai. « Par son essence même, le bonapartisme ne peut se maintenir longtemps, une bille posée au sommet d’une pyramide doit infailliblement tomber d’un côté ou de l’autre [80]. »
C’est en fonction de cette sociologie générale de la bureaucratie soviétique que L. Trotsky expliqua et critiqua la politique chinoise du Komintern. Il comprit immédiatement que les théories développées par Staline marquaient une rupture avec la stratégie de la révolution socialiste. Mais, enfermé dans l’idée que la bureaucratie, en tant que, simple caste, ne pouvait pas avoir de politique spécifique, mais simplement zigzaguer de droite et de gauche en fonction des pressions plus ou moins fortes qu’exerçaient sur elle les seules classes fondamentales en lutte — la bourgeoisie et le prolétariat —, il interpréta la politique de Staline en Chine comme le résultat de la pression grandissante, dans le cadre de la NEP, de la bourgeoisie intérieure et extérieure sur l’Etat ouvrier isolé depuis 1919. Dans la période de son « cours de droite », de 1925 à 1928, la bureaucratie stalinienne n’était, à ses yeux, que « l’instrument de transition » de la bourgeoisie qui relevait la tête. La différenciation de l’idéologie stalinienne du bolchevisme, qui s’opérait à travers la lutte contre la théorie de la révolution permanente, n’était que l’expression du déplacement de l’axe de classe de la société soviétique « du prolétariat vers la petite bourgeoisie, de l’ouvrier vers le spécialiste, de l’ouvrier agricole et du paysan pauvre vers le koulak, etc. [81] ». Par suite, quels que soient les buts que la fraction stalinienne se soit imaginé poursuivre, la lutte contre l’opposition de gauche et l’altération progressive de la doctrine léniniste n’étaient, objectivement, que des étapes transitoires sur le chemin qui conduisait à thermidor et à la restauration de la bourgeoisie à partir des nepmen. « En essayant de piétiner notre plate-forme, la fraction dirigeante exécute un ordre social donné par Oustrialov [82], c’est-à-dire par la petite et moyenne bourgeoisie qui relève la tête. A l’encontre des politiques de la vieille bourgeoisie émigrée en déclin, Oustrialov, politique intelligent et clairvoyant de la nouvelle bourgeoisie, n’aspire pas à la révolution, aux grandes secousses, il ne veut pas non plus « sauter les étapes ». « La marche oustrialoviste actuelle, c’est le cours stalinien [83] » ; et encore : « Derrière les extrémistes de l’appareil se tient la bourgeoisie intérieure qui renaît. Derrière elle se tient la bourgeoisie mondiale [84]. »
La politique du Komintern, à son tour, était le prolongement de la politique intérieure de la bureaucratie, et recouvrait le même déplacement de l’axe des forces sociales du bolchevisme, du prolétariat vers la bourgeoisie. A la politique intérieure prenant appui sur les koulaks et les nepmen correspondait la politique de l’Internationale, qui se fondait sur l’officier et le bourgeois du GMD, sur liang Jieshi, puis Wang Jingwei, plutôt que « sur le prolétariat de Shanghai, sur le coolie qui traîne lui-même ses canons et sur le paysan insurgé [85] ».
Ainsi conçue comme expression d’une dynamique sociale thermidorienne dont l’échéance était proche, la politique stalinienne en Chine était logiquement définissable comme un centrisme cher¬chant une voie sans issue entre la révolution prolétarienne et la contre-révolution bourgeoise féodale. Pour Trotsky, les événements survenus en Chine constituaient une confirmation éclatante de sa conception. La politique de « juste milieu » pratiquée par le Komintern n’avait pas résisté à l’épreuve de la lutte des classes réelle, et au moment décisif, les contradictions sociales fondamentales de la société chinoise avaient déchiré le PCC suivant la ligne des antagonismes de classe : tandis qu’une minorité de gauche avait été conduite vers les plates-formes de la révolution socialiste, la droite s’était soumise à la bourgeoisie, et le centre n’avait pu qu’aggraver, par un tournant aventuriste, les conséquences de son cours opportuniste. « II faut enfin comprendre, écrivait Trotsky, que le centrisme Boukharine-Staline ne résiste pas à l’épreuve des événements. Les plus grands événements de l’histoire humaine sont la révolution et la guerre. Nous avons mis à l’épreuve la politique centriste dans la révolution chinoise. Celle-ci exigea que des conclusions bien parachevées soient déduites de directives empreintes d’un esprit de juste milieu. Le PCC fut obligé de tirer ces conclusions. Voilà pourquoi il est venu — il ne pouvait en être autrement — au menchevisme [86] ». « En temps de paix, un pareil cours peut durer un temps indéfini. En cas de guerre ou de révolution, le centrisme doit donner brusquement de la bande vers la droite ou vers la gauche. Il se désagrège… en aile droite et gauche, qui inévitablement grandissent au détriment du centre [87]. »
Le principal enseignement de la révolution chinoise était donc qu’il n’existait pas d’autre force sociale décisive que le prolétariat et les paysans d’un côté, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers de l’autre, et qu’en dernière analyse, la politique de la bureaucratie ne pouvait objectivement pas avoir de signification propre. Pour Trotsky, la faillite de la politique stalinienne en Chine était inscrite comme une nécessité dans la dynamique objective de la lutte des classes à l’époque impérialiste, et confirmait son appréciation historique générale de la bureaucratie : entre la bourgeoisie et le prolétariat, la bureaucratie serait tôt ou tard broyée. La débâcle du PCC n’était qu’un épisode du déroulement de ce processus nécessaire.
Vingt-cinq ans d’histoire mondiale ont complètement infirmé cette conception. La bureaucratie stalinienne n’a pas cédé le pas à la néo-bourgeoisie des nepmen et des koulaks. Elle les a liquidés, sans qu’un seul instant les forces prolétariennes aient pu reprendre en main la gestion de la société soviétique. En Chine, la bureaucratie qui s’est progressivement cristallisée autour de la fraction dirigeante du PCC règne aujourd’hui sur quelque six cent millions de paysans et d’ouvriers, et les derniers bourgeois chinois achèvent une vie tremblante sous sa dictature, tandis que les soldats de Jiang Jieshi vieillissent à Formose.
Quels que soient les déploiements de rhétorique dont usent les épigones du trotskysme, il n’est plus aujourd’hui sérieusement possible de soutenir qu’à l’époque impérialiste, le pouvoir ne peut appartenir qu’au prolétariat ou à la bourgeoisie. La débâcle du Komintern en 1927 ne peut pas être interprétée comme le résultat d’une nécessité historique. Au contraire, elle prend rétrospective¬ment une signification au fond totalement inverse de celle que lui donnait Trotsky. La défaite du Komintern en 1927 ne prouvait pas davantage l’impossibilité historique d’une révolution bureaucratique que le désastre de la Commune de Paris ne démontrait la nécessité de l’écrasement de tous les soulèvements prolétariens à venir. Finalement, ce n’était pas le phénomène bureaucratique et la politique bureaucratique qui constituaient des événements dépourvus de signification à l’échelle historique. C’est au contraire l’échec de la bureaucratie stalinienne dans la situation de la Chine en 1927 qui n’avait qu’un caractère épisodique.
L’écrasement du PCC ne traduisait rien de plus que l’immaturité, en 1926-1927, des conditions sociales nécessaires au triomphe de la révolution bureaucratique. Trotsky avait certes raison lorsqu’il affirmait que les staliniens qui occupaient des postes dirigeants dans l’État chinois, le GMD et l’armée, n’avaient été que les otages de la bourgeoisie, et il est bien certain que la politique de Staline avait surtout permis à la bourgeoisie d’utiliser pour ses propres fins les forces prolétariennes mises en tutelle par l’appareil bureaucratique du Komintern. Mais ce n’était là que la conséquence d’un certain rapport de force entre la bourgeoisie et la bureaucratie à un moment donné du procès historique, et rien ne permettait de préjuger de l’avenir.
En 1927, la bureaucratie stalinienne chinoise n’existait encore qu’à l’état embryonnaire, et elle n’avait pas encore réellement pris conscience d’elle-même. En fait, elle se réduisait à quelques milliers de révolutionnaires professionnels : dirigeants du PCC, cadres des syndicats, officiers rouges sortis de Huangbo. Mais la grande masse de l’intelligentzia, qui souhaitait passionnément la rénovation de la Chine et aspirait à jouer un rôle de premier plan dans une nation et un État modernisé, n’avait pas encore radicalement rompu avec les idéologies bourgeoises tant bien que mal transplantées en Chine par Sun-Yat-Sen et les idéologues du GMD. L’intelligentzia restait profondément liée, dans l’ensemble, à la propriété privée, et l’heure n’était pas encore venue où des centaines de milliers de fils de propriétaires ruraux, de commerçants et même de petits manufacturiers déclassés par la concentration capitaliste, ne pourraient échapper à une prolétarisation imminente qu’en s’intégrant, comme éléments dirigeants et privilégiés, au système de l’exploitation collective du travail propre au capitalisme bureaucratique.
Si, en dépit des intentions du Komintern, la politique stalinienne avait finalement, comme l’avait prévu Trotsky, fait objectivement le jeu de la bourgeoisie du GMD, c’est que le Komintern n’avait pu faire fond sur une base sociale bureaucratique préformée et suffisamment développée au sein de la société chinoise. Les éléments bureaucratiques ne représentaient encore qu’une force mineure dans la dynamique sociale de la Chine capitaliste, et la politique du Komintern avait traduit beaucoup plus les intérêts historiques et les nécessités de classe de la bureaucratie russe que la poussée vers le pouvoir des éléments bureaucratiques autochtones. La présence en Chine de généraux, de conseillers, de policiers et d’agitateurs, etc., russes et « internationaux » de toutes sortes, qui avaient servi de tuteur au stalinisme chinois, n’avait fait que traduire l’inégalité de développement de la bureaucratie russe déjà constituée comme classe dominante consciente d’elle-même, et la bureaucratie chinoise qui était encore dans les langes et n’avait aucune cohésion idéologique réelle.
C’est cette inégalité de développement qui rend finalement compte de l’échec de Staline : il surestima le poids social des éléments que le PCC pouvait polariser à cette époque autour de lui, pour servir de noyau et de centre d’unification d’une nouvelle classe posant sa candidature au pouvoir. C’est pourquoi, après avoir sacrifié le développement du mouvement révolutionnaire des masses aux nécessités de sa stratégie de classe exploiteuse, la bureaucratie russe n’avait pu trouver en Chine un point d’appui social assez solide pour résister à l’offensive des forces conjuguées de la bourgeoisie et du féodalisme, et avait perdu en quelques jours les positions qu’elle avait conquises.
L’erreur de Trotsky, au fond symétrique de celle de Staline, fut de ne pas prendre garde qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie, le procès historique de la société capitaliste était en train de faire surgir des forces sociales nouvelles, et qu’un jour la poli¬tique stalinienne pourrait, par suite d’un renversement du rapport des forces entre la bourgeoisie et la bureaucratie, prendre une signification radicalement inverse de celle que lui avaient momentanément conférée, en 1927, les événements de Chine.

Notes
78 & 79. H. Isaacs, The Tragedy of the Chinese Revolution (London, 1951)

80. L. Trotsky, Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme, op. cit., p. 40.

81. L. Trotsky, la Révolution défigurée, in De la Révolution, p. 215, Ed. de Minuit, Paris, 1963.

82. Oustrialov était le porte-parole de la néo-bourgeoisie en train de se former sur la base de la NEP. Il soutenait ouvertement la fraction stalinienne dans la lutte contre l’opposition de gauche et réclamait des mesures d’une extrême rigueur contre « le virus dissolvant de l’opposition ».

83. L. Trotsky, op. cit., p. 218.

84. Idem, p. 217.

85. Idem, p. 198.

86. L. Trotsky, op. cit., p. 155.

87. Idem, p. 159.

Voir aussi:


Mao Tse-Toung (Souyri, 1968)

19 décembre 2007

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales, Année 1968, Vol. 23, N°5.

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Sur l’idéologie et la personnalité de Mao Tse-tung.

C’est un Mao Tse-tung sans légende que présente Stuart SCHRAM a qui a pris soin, aussi bien dans son introduction que dans les textes qui suivent, de rétablir, à chaque occasion, et autant qu’il est possible, la pensée et les écrits de Mao tels qu’ils étaient avant que les biographes et éditeurs chinois ne les remanient. Suivie d’une bibliographie critique qui fait le point sur l’état des connaissances et des recherches, cette publication de textes, dont beaucoup étaient inédits dans les langues occidentales, fait de l’ouvrage de S. Schram un bon instrument de travail, qui permet de juger sur pièces de la valeur théorique des écrits de Mao Ze-dong et de leur originalité.
S. Schram est de ceux qui sont assez informés pour ne pas être entière¬ment persuadés du génie de Mao comme théoricien marxiste. En plusieurs occasions, il rend manifeste la médiocrité de la pensée du dirigeant chinois et notamment à propos de sa célèbre enquête sur le mouvement paysan dans le Hunan en 1927 : Mao tâtonnait encore dans le maniement des catégories et de la dialectique marxiste-léniniste et, si Chen Du-Xiu s’opposa à la publication de ses articles, c’est en raison de leur niveau théorique trop bas et non pas parce qu’ils contenaient une juste critique de la politique droitière du Parti sur la question paysanne. Les mêmes observations pourraient être faites à propos des écrits philosophiques de Mao Ze-dong où de jeunes marxistes prétendent trouver, aujourd’hui, tant de riche substance. La dialectique de Mao relève autant de la pensée chinoise traditionnelle que d’un marxisme-léninisme dont il n’avait qu’indirectement connaissance à travers des publications soviétiques de l’époque stalinienne, encore que la pensée maoiste se soit, par la suite, développée dans des directions fort éloignées du stalinisme. Est-il légitime à ce propos de parler comme le fait S. Schram de « théorie de la révolution permanente » ?
L’expression avait chez Marx, Parvus, Trotsky une signification bien précise qui ne coïncide guère avec les idées de Mao sur la « révolution interrompue ». La vision de Trotsky, aux termes de laquelle « la société changerait sans cesse de peau » pendant la période de transition vers le socialisme, était reliée à une conception de la révolution comme processus international qui faisait dépendre la physionomie et le destin du premier État ouvrier de contradictions qui seraient tranchées dans « l’arène de la lutte des classes mondiales ». Pour Mao au contraire, qui a admis, avec Staline, la possibilité du socialisme dans un seul pays, les changements brusques imprimés successivement à la société chinoise depuis 1949 ne sont que le résultat des actions de l’appareil : selon une expression de Mao, le peuple est comme une « page blanche » sur laquelle le Parti peut inscrire l’histoire. On est, en réalité, passé d’une philosophie de la lutte des classes à une philosophie de la manipulation du peuple.
S, Schram, d’ailleurs, a bien souligné ce côté de la pensée maoiste qui semble s’être accusée démesurément au cours des dernières années : il y a chez Mao, et probablement depuis sa jeunesse, un volontarisme effreiné qui le fait dériver bien loin du marxisme et du léninisme, qui explique sans doute l’importance des campagnes de « remodelage idéologique » qui se sont succédé dans la Chine populaire et qui tend à poser, contrairement à toutes les présuppositions marxistes, qu’il est possible de changer la civilisation et le visage même de l’homme, alors même que n’existent pas les conditions matérielles de tels bouleversements. Il est banal de dire que Mao a procédé à une « sinisation » du marxisme. Mais s’agit-il bien de cela ? Au terme de la prodigieuse aventure que fut sa vie, cet homme qui a sans doute mieux connu la pensée chinoise classique et contemporaine, que les écrits de Marx, qui a donné sa véritable mesure non pas dans l’élaboration théorique mais dans ses incomparables capacités d’agitateur, d’organisateur et d’homme de guerre, n’a-t-il pas abouti à une sorte d’utopisme inquiétant et grandiose ? Dans les dernières pages de son introduction, S. Schram, notant que, par tout son tempéramment et sa façon de penser, par son goût de la lutte et du drame, Mao ne peut que difficilement s’adapter aux tâches pacifiques et techniques de l’industrialisation, se demande si le vieux leader des guerres de paysans n’aura pas fait son temps à une époque où il deviendra plus important d’être « expert » que « rouge ». M. Schram écrivait en 1963. Les évènements qui, depuis lors, bouleversent de nouveau la Chine, montrent assez que S. Schram avait singulièrement bien compris le personnage de Mao et ses problèmes.

PIERRE SOUYRI

Notes

1. Skinkichi ETO, « Hai-lu-feng- The First Chinese Soviet Government », in The China Quarterly, n» 8 (oct.-déc. 1961) et n° 9 (janv.-mars 1962).
2. Stuart SCHRAM, Mao Tse-toung, Éd. Colin, Collection U, Paris 1963, 415 p.

Voir aussi: