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La revue « Kommounist » et les communistes de gauche en 1918 (Brinton, 1970)

10 juin 2009

Nous publions ici un deuxième extrait de Les bolcheviks et le contrôle ouvrier, par Maurice Brinton, brochure du groupe Solidarity traduite en français  dans Autogestion et socialisme (sept.-déc. 1973) [disponible en anglais ]. Le courant des communistes russes de gauche de la revue Kommounist est aussi l’objet d’un chapitre du livre de Leonard S[c]hapiro Les origines de l’absolutisme communiste (les bolcheviks et l’opposition 1917-1922) [disponible en anglais ], dont nous avons déjà publié deux extraits (sur l’opposition syndicale et les mencheviks). Pierre Souyri, dans Le Marxisme après Marx, les évoquait ainsi: « a surgi un problème complètement imprévu par la théorie marxiste et qui va être au centre des déchirements du bolchevisme : celui de la bureaucratisation de l’État prolétarien. Cette évolution du régime soviétique suscite, très tôt, des inquiétudes et des oppositions parmi les communistes russes eux-mêmes qui se demandent si la révolution n’est pas en train de dévier bien loin de ses objectifs.

Dès 1918 les « communistes de gauche » – Boukharine, Radek, Ossinski, Ouritsky, etc. dénoncent les mesures qui, mettant un terme aux tentatives de gestion ouvrière de la production, rétablissent dans les usines une autorité directoriale souvent confiée à des spécialistes bourgeois. En même temps, ils critiquent le rôle croissant des commissaires dans le fonctionnement des soviets et voient, dans ce déclin de la démocratie directe, le signe que le pouvoir est en train de devenir une force étrangère au prolétariat qui étouffera ses initiatives et ruinera ses capacités d’organisation. Pour eux, le socialisme ne peut naître que des initiatives et des capacités gestionnaires du prolétariat et, dès le mois d’avril 1918 Ossinski souli­gnera le risque que court le régime d’évoluer non , pas vers le socialisme mais vers un capitalisme d’État qui se stabilisera. »

On signalera que la revue Kommounist a été rééditée chez Kraus International Publications en 1990 à New York (reprint de l’original) avec une introduction de Ronald Kowaski. (ISBN-10:0527873217; ISBN-13:9780527873219)

20 avril 1918

Le problème du contrôle ouvrier est maintenant largement discuté dans le Parti lui-même. Le Comité du District de Leningrad publie le premier numéro de Kommounist (revue théorique des communistes « de gauche », dirigée par Boukharine, Radek et Ossinsky, et plus tard Smirnov). Ce numéro contenait les « Thèses sur la situation actuelle » du comité de rédaction. La revue dénonçait « une politique du travail destinée à imposer une discipline aux travailleurs, sous couvert d’ « autodiscipline », l’introduction du travail obligatoire, le salaire aux pièces et l’allongement de la journée de travail. » Elle affirmait que « l’introduction de la discipline du travail en liaison avec la restauration de la gestion capitaliste dans l’industrie ne peut pas augmenter vraiment la productivité du travail, mais elle diminuera l’initiative de classe, l’activité et la capacité d’organisation du prolétariat. Elle menace d’asservir la classe ouvrière et va accroître le mécontentement non seulement parmi les éléments arriérés, mais aussi parmi l’avant-garde du prolétariat. Pour réaliser dans la pratique ce système, étant donné la haine qui règne dans le prolétariat contre les « saboteurs capitalistes », le Parti Communiste devra s’appuyer sur la petite-bourgeoisie, contre les ouvriers. » Et ce faisant « il se détruira lui-même en tant que parti du prolétariat ».

Le premier numéro de cette nouvelle revue contenait aussi un sérieux avertissement de Radek: « 

Si la Révolution russe était renversée par la violence de la contre-révolution bourgeoise, elle renaîtrait de ses cendres comme le Phénix; mais si elle perdait son caractère socialiste et décevait ainsi les travailleurs, ce coup aurait des conséquences dix fois plus terribles pour l’avenir de la révolution russe et internationale » [1]

Le même numéro mettait en garde contre la « centralisation bureaucratique, la domination de divers commissaires, la perte de l’indépendance des soviets locaux et, en pratique, le rejet du modèle de l’État-Commune administré par en bas »[2]. « C’est très bien – remarquait Boukharine – d’écrire comme Lénine l’a fait (dans l’État et la Révolution) que chaque cuisinière devrait apprendre à diriger l’État. Mais qu’arrive-t-il quand chaque cuisinière a derrière elle un commissaire qui lui donne constamment des ordres? ».

Le second numéro du journal contenait quelques commentaires commentaires prophétiques d’Ossinsky:

« Nous sommes partisans de la construction d’une société prolétarienne, par la créativité de la classe des travailleurs eux-mêmes, et non par des oukases des capitaines d’industrie (…). Si le prolétariat lui-même ne sait pas créer les conditions nécessaires d’une organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place. Et personne ne peut l’y contraindre. Si le bâton se lève contre les ouvriers, il se trouvera dans les mains, ou d’une autre force sociale, ou du pouvoir soviétique lui-même. Mais le pouvoir soviétique sera alors obligé de chercher l’appui d’une autre classe (la paysannerie, par exemple) contre le prolétariat, et, par là, il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme et l’organisation socialiste seront établis par le prolétariat lui-même ou ne seront pas; à leur place, apparaîtra autre chose: le capitalisme d’État »[3].

Ossinski

Ossinski

Lénine réagit violemment, avec l’inévitable chapelet d’injures « appropriées ». Les thèses des « communistes de gauche » étaient une « honte insigne », un « total abandon du communisme dans la pratique », un « ralliement total à la petite bourgeoisie ». Les « communistes de gauche », « pénétrés jusqu’à la moelle de la psychologie de l’intellectuel petit-bourgeois déclassé », « se sont laissé prendre à la provocation des Issouv [leader menchevik] et autres Judas capitalistes »[4]. A Leningrad, on lança rapidement une campagne qui prit des proportions telles que Kommounist dut transférer sa publication à Moscou, où le journal réapparut d’abord sous les auspices de l’organisation régionale du Parti, et plus tard comme porte-parole « non officiel » d’un groupe de camarades. Après la parution du premier numéro de la revue, une Conférence du Parti à Leningrad convoquée à la hâte donna une majorité aux « léninistes » et « demanda que les partisans de Kommounist mettent fin à leur existence organisationnelle séparée »[5]. Voilà ce qu’il en était du droit de tendance… en 1918 (c’est-à-dire bien avant l’interdiction officielle des tendances par le X° Congrès – en 1921).

Durant les mois qui suivirent, les léninistes réussirent à s’emparer de la direction de l’organisation du Parti dans des régions qui avaient au départ soutenu la « gauche ». Vers la fin du mois de mai, l’organisation du Parti de la région de l’Oural (dont la composition était essentiellement prolétarienne), dirigée par Préobrajenski, et le Bureau régional de Moscou, furent « conquis » par les partisans de la direction du Parti. Le quatrième et dernier numéro de Kommounist (mai 1918) dut être publié comme l’organe « privé » d’une tendance. Comme le note Daniels, ces importantes questions, du plus grand intérêt pour l’ensemble de la classe ouvrière, ne furent pas résolues « par la discussion, la persuasion ou le compromis, mais par une vaste campagne de pressions dans les organisations du Parti, accompagnée d’un feu roulant d’insultes et d’accusations dans la presse du Parti et dans les déclarations de ses dirigeants. La polémique de Lénine donna le ton, et ses lieutenants se chargèrent de ramener les militants dans le droit chemin »[6].

(…) Mai

Préobrajenski lance cet avertissement dans Kommounist: « Le Parti aura bientôt à décider dans quelle mesure la dictature de quelques individus sera étendue des chemins de fer et d’autres branches de l’économie, au Parti lui-même » [7].

(…) 24 Mai-4 Juin

Le premier Congrès Panrusse des Conseils Économiques Régionaux se tient à Moscou.

(…) Ossinsky défendit avec fermeté la démocratisation de l’industrie, et attaqua le « salaire aux pièces » et le « taylorisme ». Il fut soutenu par Smirnov et par un certain nombre de délégués régionaux. L’ « opposition » exigea la reconnaissance et l’achèvement de la nationalisation de facto de l’industrie qu’étaient en train de réaliser les Comités d’usine et demanda la création d’une instance économique nationale suprême fondée sur – et représentant – les organes de contrôle ouvrier [8]. Elle réclama la formation d’une « administration ouvrière (…) par le bas et non plus uniquement par le haut », comme une base économique indispensable pour le nouveau régime. Lomov, dans une intervention en faveur de l’extension massive du contrôle ouvrier, lança une mise en garde: « la centralisation bureaucratique (…) est en train de paralyser les forces du pays. On ôte aux masses tout pouvoir créateur réel dans tous les secteurs de notre économie ». Et il rappela au Congrès que la phrase de Lénine « il faut se mettre à l’école des capitalistes » avait été forgée par le théoricien semi-marxiste (puis bourgeois) Strouve dans les années 1880-1890 [9].

25 Mai

Heurts dans l’Oural entre les forces gouvernementales et les troupes de la légion tchèque. Soulèvement anti-bolcheviks dans toute la Sibérie et le Sud-Est de la Russie. Début de la guerre civile sur une vaste échelle et de l’intervention alliée. (Ceux qui désirent attribuer à la Guerre Civile les aspects anti-prolétariens de la politique bolchevik peuvent le faire à partir de maintenant).

(…) 4-10 Juillet

Cinquième Congrès Panrusse des Soviets. Durant toute la première moitié de 1918, le problème de la « nationalisation » avait provoqué d’âpres controverses entre les communistes « de gauche » et les léninistes. Dès la prise du pouvoir, Lénine s’était opposé à la nationalisation totale des moyens de production. Ce n’était pas qu’il souhaitait un compromis politique avec la bourgeoisie, mais il sous-estimait la maturité technique et administrative du prolétariat, une maturité qui aurait été mise à l’épreuve si toute l’industrie de quelque importance avait été formellement nationalisée. Il en résulta une situation très complexe, où certaines industries avaient été nationalisées « d’en haut » (par décret du gouvernement central), d’autres « d’en bas » (quand les travailleurs avaient pris en main les entreprises abandonnées par leurs anciens propriétaires), tandis que les anciens propriétaires étaient encore en fonction dans leurs usines – bien que les Comités d’usine imposent des limites à leur liberté d’action et leur autorité. Kritzman, un des théoriciens les plus remarquables du communisme « de gauche », avait très tôt critiqué cet état de choses. Le décret du 14 novembre 1917 sur le « contrôle ouvrier » n’était d’après lui qu’un ensemble de « demi-mesures », donc « irréalisable ».

« En tant que mot d’ordre, le contrôle signifie la puissance croissante mais encore insuffisante du prolétariat; autrement dit, il est l’expression de la faiblesse non encore surmontée du mouvement ouvrier. L’entrepreneur n’était nullement disposé à diriger son entreprise à seule fin que les ouvriers apprissent à la gérer (…). Inversement, les ouvriers ne ressentaient que de la haine pour les capitalistes et ils n’étaient pas davantage disposés à demeurer volontairement l’objet de leur exploitation »[10].

Ossinsky, un autre « communiste de gauche », insistait sur un autre aspect du problème. »Le destin du mot d’ordre de contrôle ouvrier – écrivait-il – est des plus intéressant. Né du désir de démasquer l’adversaire, il échoua dès qu’il tenta de se muer en système. Quand, malgré tout, il se réalisa, son contenu devint complètement différent de ce qui avait été prévu à l’origine. Il prit la forme d’une dictature décentralisée, de la mise en tutelle des capitalistes pris isolément par diverses organisations ouvrières agissant indépendamment les unes des autres ». Et Ossinsky rappelait que, si le contrôle ouvrier avait à l’origine pour but de soumettre les propriétaires des moyens de production, toute « coexistence » devint bientôt impossible, car cet état de double pouvoir entre dirigeants et travailleurs conduisait rapidement à l’effondrement de l’entreprise; il se transforma donc rapidement en pouvoir total des travailleurs, sans la moindre autorisation du pouvoir central [11].

Beaucoup de communistes « de gauche » insistaient alors sur le fait que la nationalisation immédiate des moyens de production aurait évité bien des ambiguïtés. L’expropriation totale des capitalistes aurait permis de passer immédiatement du « contrôle ouvrier » à la « gestion ouvrière » par la médiation d’un organisme central coordonnant l’ensemble des activités de l’économie socialisée ».

(…) Il y eut une scission un peu plus tard parmi les communistes « de gauche ». Radek parvint à un accord avec les léninistes (…). Boukharine rompit lui aussi avec Ossinsky pour rentrer au bercail.

Ossinsky et ses partisans formèrent alors une nouvelle tendance oppositionnelle: les « centralistes démocratiques » (qui entendaient s’opposer au « centralisme bureaucratique » de la direction du Parti). Ils continuèrent leur travail de propagande en faveur de la gestion ouvrière de la production. Leurs idées (et celles du groupe initial des communistes « de gauche ») devaient jouer un rôle important, deux ans plus tard, dans le développement de l’opposition ouvrière.

Avec la Guerre Civile et le Communisme de Guerre il sembla pendant un certain temps que ces débats étaient sans issue: il y avait peu de production à contrôler, par qui que ce soit. « Mais – écrit Daniels – les débats de 1918 furent simplement repoussés à plus tard. Grâce au travail critique des communistes « de gauche », on ne pouvait les oublier. Les opposants de gauche étaient prêts à soulever à nouveau, dès que la situation militaire le permettrait, la question fondamentale de la nature sociale du régime soviétique » [12].

Notes

[1] K. Radek, « Posle pyatimesyatsev » [Après cinq mois] Kommounist, N°1, avril 1918, pp. 3-4.

[2] Kommounist, N°1, « Tesisy o tekushchem momente » [Thèses sur la situation actuelle], p. 8.

[3] Ossinsky, « O stroitelslve stsjalisma » [Sur construction du socialisme] Kommounist N°2, avril 1918, p. . Il était déjà évident pour certains en 1918 quel devait être l’aboutissement de l’orientation suivie par la politique économique léniniste. Ceux qui, aujourd’hui, prétendent en même temps être « léninistes » et dénoncer le « capitalisme d’État » russe devraient y réfléchir.

[4]V.I. Lénine, « Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites bourgeoises« , Oeuvres choisies, vol. 2, p. 840.

[5] V. Sorin, Partiya i oppozitsiya, I; Fraktsiya levykh kommounistov [Le Parti et l’Opposition, I, La fraction des communistes de gauche], Moscou, 1925, pp. 21-22.

[6] R.V. Daniels, The Conscience of the Revolution, Harvard University Press, 1960, p. 87.

[7] Kommounist N°4, mai 1918.

[8] Ossinsky, in Trudy pervogo vserossiiskogo s’yezda sovetov narod nogo khozyaistra [Travaux du premier Congrès Panrusse des Conseils Économiques], Moscou, 1918, p. 61-64.

[9] Ibid., p. 75.

[10] I. Larine et L. Kritzman, Wirtschaftsleben und wirtschaftlicher Aufbau in SowjetRussland 1917-1920 , Hambourg, 1921, cit. par D.L. Limon.

[11] N. Ossinsky, « O stroitelstve sotsialisma », loc. cit.

[12] R.V. Daniels, op. cit., p. 91.


Voir aussi:

Lénine et le contrôle ouvrier en 1917 (Brinton, 1970)

6 juin 2009

Extrait de Les bolcheviks et le contrôle ouvrier, par Maurice Brinton, brochure du groupe Solidarity traduite en français  dans Autogestion et socialisme (sept.-déc. 1973). La brochure complète n’est actuellement disponible sur internet qu’en anglais et en espagnol.

1er octobre 1917: Publication de « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir? » de Lénine. Ce texte contient certains passages qui facilitent la compréhension des évènements ultérieurs.

« Quand nous disons: « contrôle ouvrier », ce mot d’odre étant toujours accompagné de celui de la dictature du prolétariat, le suivant toujours, nous expliquons par là de quel État il s’agit (…). [S]’il s’agit de l’Etat prolétarien, le contrôle ouvrier peut devenir le recensement (souligné par Lénine, M.B.) national, général, universel, le plus minutieux et le plus scrupuleux de la production de de la répartition des produits. »

Dans le même texte Lénine définit le type « d’appareil socialiste » (ou le cadre) dans lequel s’exercera la fonction de recensement (le contrôle ouvrier).

« Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable. Les grandes banques constituent « l’appareil d’État » dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme; notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d’État ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel (…). Une banque d’État, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l’appareil socialiste« .

Selon Lénine, ce type d’appareil devra permettre une « comptabilité à l’échelle nationale de la production et de la répartition des produits » et serait « quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste ». (C’est Lénine qui souligne).
Qu’il soit important d’enregistrer de façon exacte les données économiques, nul ne songera à le nier. Mais l’assimilation pure et simple chez Lénine du contrôle ouvrier, dans un « État ouvrier », au « recensement » (c’est-à-dire à la vérification de l’exécution de décisions déjà prises par d’autres) est tout à fait révélatrice. Nous ne trouverons pas un texte de Lénine qui identifie le contrôle ouvrier à la participation aux décisions fondamentales (c’est-à-dire à l’initiative de ces décisions) concernant la production (volume de production, mode de fabrication, « coût » économique et social). Dans d’autres écrits de la même période, Lénine répète inlassablement que l’une des fonctions du contrôle ouvrier, c’est d’empêcher le sabotage des grands bureaucrates et fonctionnaires.

« Quand aux cadres supérieurs (…) force sera de les traiter « avec rigueur », tout comme les capitalistes. Tout comme les capitalistes, ils résisteront (…). [O]n réussira peut-être, grâce au contrôle ouvrier (sur les capitalistes) à rendre toute résistance impossible« 

(Lénine, Œuvres choisies, Moscou, t.2, pp. 482-484)

Pour Lénine, l’idée du « contrôle ouvrier » (comme moyen d’éviter le lock-out), ainsi que la demande, maintes fois présentée d’ « ouverture des livres de compte » (comme moyen d’éviter le sabotage économique), étaient inséparables de la situation historique du moment et de celle des mois qui allaient suivre la révolution. Il envisageait une période pendant laquelle, dans un Etat ouvrier, la bourgeoisie pourrait conserver la propriété formelle et la gestion effective de la plus grande partie de la production. Le nouvel État, d’après Lénine, ne serait pas capable d’assurer immédiatement la bonne marche de l’industrie. Il y aurait donc une période de transition pendant laquelle il faudrait contraindre les capitalistes à coopérer avec le nouveau pouvoir. Le « contrôle ouvrier » n’était que l’instrument de cette contrainte.

10 octobre:

Quatrième Conférence des Comités d’Usine de Pétrograd et de ses environs. La question principale à l’ordre du jour était la convocation de la première Conférence panrusse des Comités d’usine.

13 octobre:

Goloss Trouda réclame un « contrôle ouvrier total sur toutes les activités de l’usine, un contrôle réel et non fictif, contrôle de réglementation du travail, de l’embauche, et du licenciement, des horaires, des salaires et des méthodes de fabrication ». Soviets et Comités d’usine surgissent partout, à une vitesse incroyable. Ce développement tient au caractère absolument radical des problèmes auxquels devait faire face la classe ouvrière. Les Soviets et les Comités, infiniment plus près des réalités de la vie quotidienne que les syndicats, sauront être des porte-parole beaucoup plus efficaces des aspirations fondamentales des masses. Une propagande intensive pour les idées libertaires fut menée pendant toute cette période. « Pas un seul journal ne fut saisi, pas un seul tract, texte ou livre ne fut confisqué, pas un seul rassemblement ou meeting de masse interdit (…) A vrai dire, le Gouvernement était tout disposé à utiliser la manière forte contre les anarchistes et les bolcheviks à ce moment-là. Kerenski menaça à diverses reprises de « cautériser la plaie au fer rouge ». Mais le Gouvernement était sans pouvoir: la révolution battait son plein »[1]. Comme nous l’avons déjà signalé, les bolcheviks, pendant cette phase, soutenaient encore les Comités d’usine. Ils y voyaient « le bélier qui portait des coups au capitalisme (…), organisations (…) du combat de classe créés par le prolétariat chez lui, sur son terrain, dès le début de la lutte »[2]. Ils voyaient aussi dans le mot d’ordre du « contrôle ouvrier » un moyen de saper l’influence des mencheviks dans les syndicats. Mais les bolcheviks se voyaient « entraînés par un mouvement qui par certains côtés les embarrassait fort, mais qu’ils ne pouvaient faire autrement que soutenir, car c’était une des forces motrices de la révolution »[3]. Au milieu de l’année 1917, le soutien des bolcheviks aux Comités d’usine avait pris de telles dimensions que les mencheviks en vinrent à les accuser d’ « abandonner » le marxisme et de défendre des positions anarchistes. « En fait, écrit Deutscher – Lénine et ses camarades restaient fermement attachés à la conception marxiste de l’État centralisé. Leur objectif immédiat n’était pas d’organiser la dictature centralisée du prolétariat, mais de décentraliser autant que possible l’État bourgeois et l’économie bourgeoise, car il s’agissait là d’une condition nécessaire du succès de la Révolution. Or dans le domaine économique, les Comités d’usine, organes créés sur les lieux mêmes de travail, étaient des instruments de subversion beaucoup plus puissants et efficaces que les syndicats. Ceux-ci furent donc relégués au second plan… » [4]. On ne saurait dire de façon plus nette et précise pourquoi les bolcheviks, pendant cette phase, apportèrent leur soutien à l’idée du contrôle ouvrier et à son expression organisationnelle, les Comités d’usine. Aujourd’hui, seule la pure et simple ignorance – ou la ferme volonté de se tromper soi-même – peut permettre encore à certains de croire ou de feindre de croire que le pouvoir ouvrier dans la production ait jamais été l’un des principes ou des objectifs fondamentaux du bolchevisme.

Notes:

[1] G. P. Maximoff, Syndicalists in the Russian Revolution, « Direct Action » pamphlet N°11, p. 6.

[2] A. Pankrata, op. cit., p. 5

[3] E. H. Carr, The Bolshevik Revolution, 1917-1923, Penguin ed., vol. 2, p. 80.

[4] I. Deutscher, op. cit., pp. 15-16

brinton001-250pixVoir aussi:

Délégués à la 1° Conférence des Comités d'usine (de Petrograd en mai-juin 1917, ou Panrusse en octobre 1917?)

Délégués à la 1° Conférence des Comités d'usine (de Petrograd en mai-juin 1917, ou Panrusse en octobre 1917?)

Nouvelle brochure sur l’autogestion et l’étatisation

27 septembre 2008

The Commune a publié une brochure sur le sens de l’autogestion et du contrôle ouvrier: « Nationalisation or workers’ management?« .

Cette collection comprend des articles et des propos de diverses courants du mouvement ouvrier, par exemple les socialistes libertaires du groupe Solidarity, l’Institute for Workers’ Control, le deputé travailliste Tony Benn, et Arthur Scargill et Peter Heathfield (deux anciens dirigeants du syndicat de mineurs).

Le contrôle ouvrier en débat (Londres, 29 septembre)

24 septembre 2008

The Commune a engagé un débat sur le sens de l’autogestion (self-management) et du contrôle ouvrier (workers’ control), deux concepts qui sont souvent confondus l’un avec l’autre et occasionnent une large gamme de significations, de la participation syndicale aux travaux de la direction à la propriété collective et la direction d’un lieu de travail par ses ouvriers eux-mêmes. The commune tiendra un forum sur la question le 29 septembre, mais espère aussi encourager une discussion plus large dans le mouvement ouvrier.

The commune publiera bientôt une mise à jour de la nouvelle brochure Left Economics Advisory Panel sur la « propriété sociale pour le 21e siècle” et a mis aussi en ligne deux documents provenant des discussions précédentes sur le sens du contrôle ouvrier : un échange entre le groupe socialiste libertaire Solidarity et l’Institut pour le Contrôle Ouvrier ainsi que l’article The ambiguities of workers’ control [Les ambiguïtés du contrôle ouvrier] paru dans Solidarity en 1970.

Forum on workers’ control, 29th september

Our series of ‘uncaptive minds’ forums on class struggle in the 1970s continues with a meeting at 6:30pm on Monday 29th September.

The subject of the meeting will be the debates on workers’ control. Guest speaker Ian MacDonald and David Broder from the commune will be leading off a discussion on the idea of “workers’ control” of privately-owned and nationalised workplaces raised in the workers’ movement internationally in the 1970s. The issue of workers’ control and how to implement it was widely debated among trade unionists at the time, not least by partisans of workers’ self-management, a project which found particular resonance in Portugal during that country’s revolution.

The venue is in central London – contact uncaptiveminds@googlemail.com or 07595 245494 for details.