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Lee So-Seon est décédée à l’âge de 82 ans

7 septembre 2011

Lee So-Seon, la mère de Jeon Tae-Il, ouvrier couturier et militant de 22 ans qui s’est suicidé par le feu en 1970 pour attirer l’attention sur le mépris de la législation du travail dans les ateliers textiles de la Capitale, est décédée de mort naturelle le 3 septembre dans un Hôpital de Seoul à l’âge de 82 ans. Elle était hospitalisée depuis la mi-juillet pour des problèmes cardiaques et son état s’était sérieusement aggravé tôt dans la matinée.

Né en 1929 à Dalseong, province de Gyeongbuk, Lee So-Seon a eu quatre enfants.

Le geste de son fils Tae-Il avait causé un choc considérable dans tout le pays, et même au delà. Il a joué un rôle de catalyseur dans la mobilisation des intellectuels, de la jeunesse universitaire et des travailleurs dans la lutte contre l’administration militaire et pour la démocratisation de la société, et il a donné une nouvelle impulsion à la constitution de syndicats indépendants du pouvoir.

Après la mort de son fils, Lee So-Seon est devenue une militante infatigable. Elle a organisé un syndicat dans le marché Pyeonghwa, où travaillait son fils et où il s’était immolé, et elle a joué un rôle central dans la création de l’Association des travailleurs du textile de Cheonggye, qui fut une des premières organisations ouvrière démocratique en Corée du Sud sous la dictature du général Park Jeong-hee. Elle a été arrêtée et emprisonnée à de nombreuses reprises, en 1977, ainsi qu’en 1980 et en 1981 pour violation de la loi martiale, et elle a tenu bon jusqu’au bout face à toutes sortes de menaces et de pressions. Elle occupa des fonctions importantes dans différentes organisations du mouvement en faveur de la démocratie et dans le mouvement syndical. Son courage et son engagement lui ont valu le surnom de « Mère des travailleurs ».

Elle a publié ses mémoires en 1990.
En 2007, alors qu’un ouvrier venait de nouveau de se suicider par le feu, elle déclarait notamment : « L’époque est plus misérable encore que celle des années 70 (…) Ne mourrez plus ! Vivez et battez vous ! »

Elle laisse deux filles et un fils. Ses funérailles se sont déroulées à l’Hôpital National de Seoul.

Huit militants ouvriers sud-coréens risquent une peine de 5 à 7 ans de prison

9 janvier 2011

Le 3 décembre 2010, le procureur du tribunal du district central de Séoul a requis des peines allant de 5 à 7 ans de prison contre Oh sei-chull, Yang Hyo-seok, Yang Joon-seok, Choi Young-ik, Park Joon-seon, Jeong Won-hyung et Oh Min-gyu, tous membres de la Socialist Workers Alliance de Corée (SWLK), un groupe socialiste révolutionnaire.

Ces militants du mouvement ouvrier coréen ont été inculpés en vertu de la tristement célèbre Loi pour la sécurité nationale, adoptée par la Corée du Sud en 1948 et qui prévoit  théoriquement la peine de mort pour les activités «en faveur du Nord ».

Les huit membres de la SWLK sont des militants internationalistes qui préconisent une révolution ouvrière dans les deux Corée. Ils ne sont accusés d’aucun crime ou délit particulier, à part le fait d’avoir des idées révolutionnaires. Leur mise en accusation résulte de leur intervention dans de nombreuses grèves et de nombreux mouvements depuis 2007. C’est la première fois depuis de nombreuses années qu’une répression aussi sévère est lancée en vertu de la Loi pour la sécurité nationale.

Cet événement se produit dans le contexte d’un tournant à droite du gouvernement sud-coréen du président Lee Myong Bak depuis qu’il a pris ses fonctions au début de 2008 (comme en témoigne l’écrasement de la grève de Ssangyong en 2009). (Il faut souligner que des tracts de la SWLK qui avaient été distribués pendant la grève de Ssangyong ont servi de preuves clés dans ce procès.)

Les procureurs ont tenté d’inculper les membres de la SWLK à plusieurs reprises depuis 2008, et jusqu’alors leurs tentatives avaient échoué à chaque fois. Il n’est pas impossible qu’une campagne solide de protestations par e-mail au juge Hyung Kim Doo du tribunal du district central de Séoul aidera à réduire ou annuler les peines de ces militants, lorsque le verdict final sera rendu le 27 janvier. Le juge Kim doit prendre connaissance de votre opinion sur ce procès et sur ce « délit d’opinion ».

Pour ce faire, vous pouvez écrire avec vos propres mots à swlk@jinbo.net

Nous avons besoin de ces e-mails avant le lundi 17 janvier 2011, 6 heures du matin (heure de Séoul), afin que l’avocat de la SWLK puisse les transmettre au juge Kim avant que le verdict soit rendu. Nous vous prions de distribuer cet appel le plus largement possible et de nous envoyer des messages dans toutes les langues, pas seulement en anglais.

Si vous avez besoin de plus de détails sur cette affaire vous pouvez me contacter à lrgoldner@gmail.com

Merci d’avance pour votre solidarité.

Loren Goldner

La grève de Ssangyong Motors en Corée du Sud : défaite et dure répression (L. Goldner)

20 août 2009

Traduction publiée sur mondialisme.org et sur le blog Spartacus animé par les camarades d’Échanges. On peut écouter l’interview de Loren Goldner (en anglais) ici.

La grève de Ssangyong Motor Company et l’occupation de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) se sont terminées le 5 août après 77 jours de lutte. C’est une défaite pour les 976 ouvriers qui ont pris le 22 mai cette petite usine automobile et l’ont tenue contre des assauts quasi militaires répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le président de la section locale du syndicat Han Sang-kyun représente en effet une défaite quasi- totale.

C’est même pire que cela, après la capitulation, des dizaines de grévistes ont été arrêtés et interrogés par la police en vue de possibles poursuites pour activités criminelles ; ceci indépendamment d’un procès monstre contre le syndicat Korean Metal Workers pour 45 millions de dollars d’indemnisation et probablement d’autres procès distincts contre des grévistes rendus responsables de déprédations occasionnées par la grève.

Au-delà d’une victoire antérieure et plus dramatique contre des protestations populaires il y a un an et demi, le gouvernement coréen de Lee Myong Bak (droite dure) montre ainsi par de telles mesures, son intention de passer au rouleau compresseur toute résistance potentielle éventuelle à une gouvernance indéfectible en faveur du grand capital.

La grève de Ssangyong fait écho de diverses manières à la dynamique des luttes présente dans celle de Visteon au Royaume Uni et dans toutes les batailles autour des restructurations de l’industrie automobile de par le monde.

Impliquant la prise immédiate de l’usine, son occupation et, dans sa défense, de violents affrontements avec la police, les sbires patronaux et les jaunes, cette grève est la première lutte de cette dimension en Corée du Sud depuis des années. Sa défaite – qui suit une longue série de défaites dans les années écoulées – n’est pas un bon présage pour des résistances futures.

Ssangyong Motor Company a été reprise il y a trois ans par la firme chinoise Shanghai Automotive Industry Corporation qui détient 51% du capital. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située environ à 45 minutes de Séoul) employait 8 700 travailleurs ; au début de la grève, ils étaient seulement 7 000. En février dernier, la firme coréenne s’est mise en faillite, proposant une restructuration et offrant l’usine de Pyeongtaek en garantie pour de futurs emprunts lui permettant de sortir de la faillite. Le tribunal approuva ce plan impliquant des licenciements pour que la firme redevienne profitable.

La stratégie de la direction semble avoir été sur le long terme de réduire progressivement les effectifs et de transférer les technologies en Chine. Depuis la prise de contrôle par la firme chinoise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel investissement chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nouveau modèle (les procureurs coréens ont remis en cause la légalité des transferts de technologie en Chine, celles-ci ayant été » développées avec des subventions gouvernementaes mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet). En décembre 2008, il y eut une brève action de protestation contre ce transfert de technologies.

Les travailleurs de l’usine répondirent à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’avertissements contre les licenciements prévus. Ces grèves limitées se transformèrent, lorsque le plan de licenciement fut dévoilé, le 22 mai en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occupation par les 1 700 travailleurs. Au programme, trois revendications principales : pas de licenciements, pas de travail temporaire et pas de sous-traitance. La firme cherchait à contraindre 1 700 ouvriers à prendre une retraite anticipée et licenciait 300 temporaires.

Les travailleurs de Ssangyong sont organisés par le syndicat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont travaillé en moyenne 15 à 20 années dans l’usine. Un travailleur à temps complet gagne approximativement un salaire annuel de base de 30 000 000 won ( environ 25 000 $) un salarié temporaire ne gagne que 15 000 000 won pour le même travail. (En Corée, le salaire de base représente seulement une fraction du salaire qui comprend des primes pour les travailleurs fixes et un chiffre significatif d’heures supplémentaires à taux majoré, souvent 10 heures par semaine qui sont acceptées et souvent souhaitées par la plupart des travailleurs puisqu’elles constituent un supplément de salaire nécessaire.)

A la mi-juin environ 1 000 travailleurs poursuivaient l’occupation avec femmes et enfants apportant la nourriture. Environ 5 000 travailleurs restaient à la maison et environ 1 000 cadres et jaunes travaillaient à faire uniquement de l’entretien car aucune voiture ne sortait des chaînes depuis les débuts de l’occupation.

Durant les premières semaines de l’occupation, la police n’était guère présente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise politique qui avait suivi le récent suicide de l’ex président Noh Mu Hyeon et des manifestations qui s’ensuivirent exprimant la colère croissante contre le gouvernement de droite de Lee Myong Bak. Ce gouvernement, élu en décembre 2007 sur un programme de fort développement économique et déjà quelque peu discrédité par des mesures spectaculaires répétées en faveur des riches et par la crise mondiale fut tout d’abord quelque peu désarçonné par l’importance de l’attaque des manifestations mobilisant jusqu’à un million de participants. Après que l’intervention de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut provoqué une nouvelle flambée de colère et fait descendre encore plus de manifestants dans les rues, le gouvernement tout d’abord ne voulut pas risquer un nouveau revers en lançant immédiatement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une importante manifestation anti-grève rassembla plus de 1 500 protestataires devant les portes de l’usine. Y participaient 1 000 cadres, les jaunes, 200 hommes de mains et 300 travailleurs qui ne figuraient pas sur les listes de licenciement et ne soutenaient pas la grève. 400 membres de la police anti-émeutes étaient stationnées non loin de là, et finalement la manifestation des jaunes fut déclarée illégale, apparemment par crainte que les grévistes et leurs supporters les attaquent.

Lors de cette manifestation de jaunes environ 7 à 800 travailleurs des usines voisines, comme Kia Motor Company vinrent pour défendre l’usine en partie répondant à l’appel du KMWU.

Les travailleurs qui occupaient l’usine firent des plans pour une défense armée contre les tentatives que pourrait entreprendre la police pour reconquérir l’usine, stockant des barres de fer et des cocktails Molotov . Comme position de repli éventuel, ils se concentrèrent sur le département de peinture où ils pensaient que les matériaux inflammables qui y étaient stockés dissuaderaient la police d’utiliser des bombes lacrymogènes susceptibles de provoquer une explosion (c’était une bonne idée comme on le verra plus tard mais finalement elle s’avéra inutile.)

J’ai parlé avec un militant participant à l’occupation qui était très critique quant au rôle du syndicat. Selon lui, le KMWU a gardé le contrôle de la grève. Pourtant, contrairement aux syndicats pendant la lutte de Visteon en Grande Bretagne ou face au démantèlement de l’industrie automobile aux Etats-Unis, le KMWU a soutenu l’action illégale, couvert l’occupation de l’usine et organisé sa défense armée. Mais d’autre part, dans les négociations avec la compagnie, il a centré les revendications sur « pas de licenciements » et mis la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-traitance.

Le noyau dur de l’occupation de l’usine reposait sur 50 à 60 groupes de base de 10 travailleurs qui chacun avait élu un délégué pour coordonner les actions. Selon le même militant, ces délégués étaient les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients.

Une fois de plus, la grève a bénéficié à l’origine d’un climat politique favorable qui mettait le gouvernement coréen sur la défensive mais il se redresse maintenant avec la crise profonde de l’industrie automobile et la crise économique mondiale. L’usine voisine de Kia Motor Company était elle-même en pleine négociation critique pour des mesures permettant de faire face à la crise et GM-Daewoo est menacée par la réorganisation mondiale de General Motors. La stratégie de la firme, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (déjà amorcée dès 2006) ou même une fermeture immédiate de l’usine.

Fin juin, le gouvernement et la compagnie abandonnèrent leur position attentiste et commencèrent à passer à l’offensive. Le 22 juin des poursuites judiciaires étaient déjà engagées contre 190 grévistes. Quelques jours plus tard un des travailleurs licencié et lourdement endetté se suicidait. Le climat social et politique continuait à l’alourdir : des enseignants et des moines attaquaiennt le glissement accéléré du gouvernement vers la droite de plus en plus conservatrice tandis que les forces conservatrices, sous la férule du parti Hanaradang (ultra nationaliste) accusaient les grévistes d’être des « sympathisants de la Corée du Nord ». Des manifestations en soutien à la grève se tenaient périodiquement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles rassemblaient rarement plus de quelques milliers de participants.

Les 26 et 27 juin gouvernement et employeur reprirent des attaques plus sérieuses : des hommes de main, des jaunes recrutés parmi les non licenciés et la police anti-émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de violents combats au cours desquels de nombreux ouvriers furent blessés, ils parvinrent à conquérir le principal bâtiment de l’usine. Les grévistes occupant l’usine se retranchèrent dans le secteur « peinture » ce qui faisait partie de la stratégie que nous avons évoquée (en janvier, 5 personnes étaient mortes à Séoul dans un incendie allumé lors d’un affrontement avec la police, ce qui avait déclenché des semaines de manifestations)

Le jour suivant, l’entreprise déclara qu’il y avait eu assez de violence (ce qui était une façon de reconnaître la pugnacité de la résistance des travailleurs) ; police et mercenaires furent évacués et la firme demanda au gouvernement de s’impliquer directement dans des négociations.

Apres l’attaque des 26 et 27 juin dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions solidaires tentèrent d’élargir le soutien aux grévistes hors de l’usine. Ces tentatives comportaient des campagnes de rue, principalement d’organisations familiales dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ; Le KMWU organisa une grève générale de 4 heures au cours de laquelle les métallos des usines voisines se rassemblèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signifiait que les occupants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et improviser des WC de fortune dans des tonneaux. Alors que les négociations échouaient, toutes les issues de l’usine furent bloquées

Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération Coréenne des syndicats) organisa des manifestations nationales en solidarité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pourtant peu suivies et la direction du KMWU hésita à lancer une grève générale en réponse aux attaques sur l’usine. Les militants pensent que les dirigeants du KMTU et du KCTU étaient plus préoccupés par les prochaines élections (927 militants organisèrent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet) (ma propre expérience m’a enseigné qu’au cours des quatre dernières années de telles actions purement rituelles ont rarement influencé l’issue des luttes, et contribué à démontrer leur faiblesse et leur isolement)

Finalement, le 16 juillet, 3 000 membres du KMWU se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en solidarité avec les grévistes de Ssangyong ; Quand ils tentent de se rendre vers l’usine, ils sont bloqués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette tentative avortée d’atteindre les portes de l’usine en apportant de la nourriture et de l’eau, les sbires de la compagnie s’en prenaient particulièrement aux bouteilles d’eau.

Les dés furent vraiment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine Kia Motor Company, proche de l’usine en grève et qui vint avec des centaines d’autres pour défendre l’usine attaquée par plus de 3 000 flics, mercenaires et jaunes, décrit ainsi ce qui apparaît comme une véritable opération militaire :

« Ce matin-là, à la fin de l’équipe de nuit à 5h30, nous sommes allés aux portes de l’usine Ssangyong où la lutte continuait dans les mêmes conditions que la veille.

Vers 9 ou 10 heures, de nombreux bus de la police anti-émeutes arrivèrent devant les portes accompagnés d’une vingtaine de voitures de pompiers. Quand 2 000 flics tentèrent de s’approcher de l’atelier de peinture, les ouvriers répondirent avec des jets de fronde et des cocktails Molotov. Les frondes envoyaient des boulons et des écrous, avaient un rayon d’action de 200 à 300m et étaient très efficaces. Des barrages de pneus enflammés barraient les entrées et des nuages de fumée noire obscurcissaient le ciel au dessus de l’usine.

La compagnie avait coupé l’approvisionnement en gaz et en eau et avait renforcé le blocage de tout approvisionnement vers l’usine y compris les médicaments. Son but paraissait d’abord d’épuiser les occupants pour les contraindre à quitter l’atelier de peinture spontanément.

Plus tard, ce jour-là, un hélicoptère de la police répandit des gaz lacrymogènes sur les travailleurs qui se battaient sur les toits. »

Le 21 juillet, le KCTU décréta une grève générale du 22 au 24 juillet et programma une manifestation nationale pour le samedi 25 juillet. Le KMWU annonça des grèves partielles les 22 et 24 juillet en solidarité avec la grève de Pyeongtaek et les négociations en cours. De telles grèves, qui sont habituelles pour le KCTU ne sont guère suivies ou soutenues et restent dispersées et sans efficacité. Le même ouvrier de Kia qui combattait la police aux portes de l’usine raconte les événements du 22 juillet et ce qui s’est passé jusqu’au 27 juillet :

« Depuis qu’une ordonnance de la cour a été prise le 20 juillet 2009, plus de 3 000 policiers anti-émeute, notamment une unité de rangers, tentent de s’emparer de l’usine et ont ordonné aux travailleurs de quitter l’entreprise. Après que les ouvriers ont rejeté cet ordre, les flics ont lancé une série d’attaques contre les travailleurs qui occupent l’usine depuis 7 jours consécutifs, et ils ont recruté pour cette attaque des voyous et des jaunes qui font partie des individus non licenciés.

« Les défenseurs de l’ordre mènent en même temps une propagande idéologique constante, et un hélicoptère de la police vole à basse altitude pour empêcher les travailleurs de dormir, les épuiser et les provoquer.

« Ils ont coupé l’approvisionnement en eau et en gaz et de l’usine et ils refusent l’entrée à toute aide humanitaire médicale. (L’électricité a été laissée pour empêcher la peinture et d’autres matières inflammables dans l’usine de peinture de se décomposer.)

« Depuis le 21 juillet, la police lance des grenades lacrymogènes à partir de ses hélicoptères sur les travailleurs qui sont placés sur le toit du département peinture. Elles contiennent un gaz toxique qui peut faire fondre le caoutchouc éponge.

« Par intermittence, lorsque les policiers anti-émeute essayent d’entrer dans l’usine de peinture, ils se servent d’une arme de tir utilisant 50 000 volts ainsi que des clous, tandis que les briseurs de grève emploient des frondes pour bombarder les grévistes à partir de l’immeuble d’en face.

« Naturellement, nous luttons contre la police avec des barres de fer et des cocktails Molotov dans la rue en face de l’usine pour défendre la grève.

« Environ 700 travailleurs sont enfermés dans l’usine et ils mangent une boule de riz chaque jour et boivent de l’eau de pluie bouillie. Bien que de nombreux travailleurs aient été blessés au cours de la lutte, ils poursuivent leur lutte avec détermination.

« Le 20 juillet, la femme d’un responsable syndical s’est suicidée à son domicile. Même si son mari n’était pas sur la liste des licenciés, il participait à la lutte, malgré plusieurs menaces de la direction. Son épouse avait seulement 29 ans. Jusqu’à présent, cinq personnes sont mortes ou se sont suicidées en liaison avec cette grève.

« Les syndicats ont appelé aux grèves suivantes :

« 22 juillet : le KMWU (Korean Metal Workers Union, qui organise l’usine) a appelé à 4 heures de grève.

« Le 23 Juillet : KMWU : 6 heures de grève.

« Le 25 juillet KCTU (Korean Confederation of Trade Unions) a tenu un rassemblement en face de la gare de Pyeongteck.

« Le 25 juillet, les travailleurs et d’autres participants, armés de barres de fer et de pierres extraites du trottoir, se sont affrontés à la police anti-émeute à la fin de ce meeting, tout en essayant de marcher vers les portes de l’usine de Ssangyong. Une attaque brutale de la police nous a forcé à nous retirer et à quitter les abords de l’usine. Des combats ont continué jusque tard dans la nuit dans les rues de Pyeongtaek. La direction cherche à miner le moral des grévistes, en prétendant qu’elle va être acculée à la faillite.

« Face à la pression croissante de certaines organisations de la société civile, et de certains députés, la direction et le syndicat de Ssangyong devaient se réunir le 25 juillet 2009. Mais la direction a annulé cette réunion, unilatéralement, pour le seul motif fallacieux que les travailleurs lançaient encore des boulons contre les flics et qu’elle ne peut pas accepter la revendication du syndicat d’annuler les licenciements et de lockouter les travailleurs par rotation pour qu’ils gardent leur emploi.

« La direction du syndicat a rejeté cette concession, et maintenu les licenciements.

« Aujourd’hui (27 juillet), les travailleurs de Ssangyong ont tenu une conférence de presse et organisé un autre rassemblement en face de l’usine de peinture, pour échapper pendant quelques heures à l’atmosphère étouffante qui règne à l’intérieur du bâtiment.

« Les revendications de ce rassemblement étaient les suivantes :

« 1) Retrait de la police 2) négociation directe avec le patronat et le gouvernement 3) Divulgation des résultats de l’enquête pour utilisation illégale de la technologie du moteur hybride diesel.

« Enfin, pour conclure, je citerai les dernières phrases de la conférence de presse :

« …. Nous avons fait de notre mieux pour résoudre ce conflit de façon pacifique et par le dialogue. Néanmoins, si ce genre de répression brutale, meurtrière se poursuit, nous déclarons ouvertement notre volonté résolue de lutter jusqu’à la mort. Nous qui sommes rassemblés ici sommes prêts à montrer notre détermination à mourir non seulement en tant que travailleurs mais aussi en tant qu’êtres humains. Nous allons nous battre sans compromis, récupérer nos droits et rentrer chez nous quand nous gagnerons. »

Lors de combats quotidiens du 20 au 27 juillet, police, mercenaires et jaunes ont reconquis toute l’usine sauf l’atelier de peinture. D’importants contingents de police étaient massés dans le bâtiment proche, à quelques mètres de l’entrée de l’atelier de peinture.

Après que les nouvelles négociations eurent de nouveau échoué au cours deux week-ends des 1 et 2 août, l’électricité de l’atelier de peinture fut finalement coupée, contraignant les occupants à utiliser des chandelles la nuit. La bataille finale commença le 3 août et se poursuivit toute la journée du 5 août. 100 grévistes avaient finalement abandonné l’occupation durant le nuit (beaucoup écoeurés par la violence sans merci de la compagnie et du gouvernement). Lors des négociations finales, le président de la section syndicale accepta la retraite anticipée (licenciement sans indemnisation) pour 52% des occupants, et 48% en congé sans solde pendant une année et une promesse de réembauche si les conditions économiques l’autorisaient. La compagnie paierait aussi 550 000 won de prime mensuelle pendant une année à quelques ouvriers transférés dans les services de vente.

Dans les jours qui suivirent, les affronts s’ajoutèrent aux menaces : des vingtaines d’ouvriers restaient détenus avec des inculpations diverses et des poursuites engagées contre la KMWU pour des dommages intérêts d’un montant de 500 000 000 de won (45 000 000 de dollars).

Comme nous l’avons souligné des poursuites peuvent être engagées d’après la loi coréenne contre les grévistes individuellement les ruinant complètement. Cela s’est déjà vu dans le passé. L’entreprise prétend avoir subi à cause de la grève 316 milliards de won (258,6 millions de dollars) de dommages et perdu la production de 14 600 véhicules.

Cette vengeance calculée du gouvernement et de la compagnie montre une escalade évidente dans l’offensive générale contre une possible opposition. Une année auparavant, au cours de l’été 2008, une grève de 12 mois dans les grands magasins E-Land s’était terminée par une défaite. Les 10 000 employés qui s’étaient mis en grève pendant l’été 2007 durent reprendre le travail en acceptant une offre misérable qu’ils avaient initialement rejetée. D’autres avaient déjà abandonné la grève pour trouver un autre emploi. Les employés de E-Land avaient systématiquement occupé les magasins et en plusieurs occasions s’étaient battus avec la police et les hommes de main de la direction qui tentaient d’introduire des jaunes dans les magasins. Pourtant, après cette défaite, aucune représaille semblable à ce qui frappe les travailleurs de Ssangyong n’avait été lancée contre eux.

Le gouvernement de Lee Myong Bak du parti Hanaradang tire ses origines de la dictature de Park Chung-hee au cours des années 1961-1979, qui furent les années glorieuses de l’émergence de la Corée, premier des tigres asiatiques. La fille de Park fut évincée de justesse par Lee comme candidate du parti à la présidence en 2007.

Au cours des dernières années, une vision assez positive de la dictature de Park, centrée sur le dynamisme économique et minimisant ou ignorant sa répression brutale, s’est largement répandue dans la société coréenne. Elle se trouve confortée par croissance en dents de scie dans les premières années 1990 et surtout depuis la débâcle financière de 1997-1998 quand la Corée est passée sous les fourches caudines du FMI (une des conditions posées par le FMI pour une injection de 57 millions de dollars fut une augmentation considérable du travail temporaire).

Le gouvernement Lee non seulement a annulé une taxe sur les transactions immobilières sur les constructions de haut standing imposée par le précédent gouvernement Noh mais il a remboursé les impôts collectés à ce titre. Au cours de la grève Ssangyong, il a introduit une loi très contestée sur les médias qui autorisera une concentration renforcée (du style de celle opérée par Rupert Murdoch) dans de grands conglomérats qui élimineront les organes de presse plus petits et plus critiques. La fameuse loi sur la sécurité nationale passée en 1948 pendant la guerre civile précédant la guerre de Corée au cours de laquelle des milliers d’opposants de gauche furent massacrés, reste en vigueur et a été récemment utilisée pour arrêter ou bien des groupes d’extrême gauche, pour le simple fait d’être socialistes ou bien des libraires vendant ouvertement des livres favorables à la Corée du Nord.

La défaite de Ssangyong ne peut pas être seulement attribuée au rôle ambigu de l’organisation nationale du KMWU qui dès le début du conflit engagea les négociations dans la voie étroite du « pas de licenciements » (position contrastant avec celle du président de la section syndicale de l’usine qui à la fin signa le document de capitulation et resta dans l’usine occupée jusqu’à la fin alors même qu’il n’était pas sur la liste des licenciements). La défaite ne peut pas non plus être expliquée entièrement par l’atmosphère due à la crise économique. Ces deux facteurs ont joué sans aucun doute un rôle majeur. Mais par-dessus tout et au-delà de leur impact indéniable, c’est la condition de la classe ouvrière coréenne, une année d’emploi, une année de chômage, avec le travail temporaire qui touche maintenant plus de 50 % de la force de travail qui est au centre de dette défaite. [1] Des milliers de travailleurs des usines voisines vinrent constamment en aide aux grévistes de Ssangyong mais cela ne suffisait pas.

Leur défaite, en dépit de leur héroïsme et de leur obstination, approfondira seulement la démoralisation régnante jusqu’à ce qu’une stratégie se développe qui puisse mobiliser de larges couches de soutien, pas seulement pour lutter dans des batailles défensives mais pour aller à l’offensive.

L.G.

[1] voir l’article “The Korean Working Class ;  From Mass strike to casualization and retreat , 1987-2007” sur le site Break Their Haughty Power : http://home.earthlink.net/~lrgoldner ( en anglais)

Pour plus de détails sur la classe ouvrière de Corée du Sud on lira avec profit l’article de Loren Goldner paru dans le numéro 23-24 de la revue Ni patrie ni frontières.

Image from the Hankyoreh

La situation du communisme de gauche aujourd’hui (Goldner)

20 avril 2008

Entretien avec Loren Goldner

Traduction de la préface et lien vers le texte anglais
(suivi de la vidéo de sa conférence à Londres en janvier sur le capital fictif et la crise)

L’entretien suivant a été réalisé en trois fois à Séoul (Corée du Sud) en novembre-décembre 2007 avec des militants d’un petit groupe marxiste coréen, SaNoShin, qui est de plus en plus influencé théoriquement par la gauche communiste. C’était le troisième d’une série entreprise par SaNoShin, succédant à des discussions semblables avec le Courant communiste international (CCI) et Perspective internationaliste (PI). Ces deux derniers groupes se sont impliqués, comme moi, dans la présentation des théories de la gauche communiste en Corée du Sud, où elles étaient jusqu’ici inconnues.

Ce contexte d’une étude du communisme de gauche dans le monde aujourd’hui et l’intérêt tout à fait récent qui lui est porté en Corée du Sud, expliquent, j’espère, l’espace inhabituel accordé à des courants et des milieux représentant, très probablement, seulement quelques centaines d’individus, contrairement aux groupes d’extrême gauche bien plus grands et mieux implantés tels que les trois principaux groupes trotskystes français (LO, LCR et PT) ou le SWP britannique.

La grande qualité des questions posées et les réponses apportées amènent, je crois, à un jugement politique plutôt cohérent sur la conjoncture mondiale de ces 40 dernières années. J’espère qu’elles stimuleront davantage l’examen et la mise en questionnement des idées reçues de la gauche internationale alors que nous entrons dans la crise financière la plus profonde de l’histoire capitaliste depuis 1929.

Loren Goldner
Séoul, Corée du Sud
Avril 2008

Les entretiens sont disponibles en anglais sur Break Their Haughty Power, le site de L. Goldner: ici

ou au format pdf sur le site de la revue Mute

Voir aussi:

~~

Conférence de Loren Goldner organisée à Londres en janvier 2008 par Mute magazine:

Fictitious Capital and Today’s Global Crisis

Part I:

Part II:

The Korean working class / La classe ouvrière coréenne 1987-2007

20 janvier 2008

Libcom et Mute ont mis en ligne il y a quelques jours un article de Loren Goldner sur la lutte de classe en Corée ces vingt dernières années:

The Korean working class: From mass strike to casualization and retreat, 1987-2007

Ce texte a été traduit en français par la revue amie Ni Patrie Ni Frontières et est disponible ici:

La classe ouvrière coréenne : de la grève de masse à la précarisation et au reflux, 1987-2007

Résumé:

Conformément au modèle que l’on a pu observer en Espagne et au Portugal (1974-76), mais aussi au Brésil (1978-83) à partir du milieu des années 70, la classe ouvrière sud-coréenne a détruit, grâce à des grèves de masse remarquables au cours des années 1987-1990, les bases d’une dictature militaire qui sévissait depuis des décennies. Pendant une brève période (1990-1994), les grèves ont abouti à la création de syndicats démocratiques radicaux et donc à des augmentations de salaires élevées et générales. Mais, comme dans les autres cas cités ci-dessus, la classe ouvrière a été reléguée au rôle de bélier facilitant un changement politique « démocratique » qui a rapidement chanté l’hymne de la mondialisation et du néolibéralisme en faveur de l’économie de marché. En fait, avant la vague de grèves mais surtout après, le capital sud-coréen investissait déjà à l’étranger et cherchait à imposer une politique d’austérité néolibérale à l’intérieur du pays. En 1997-98, la crise financière asiatique força la Corée du Sud à passer sous la tutelle du FMI, ce qui accéléra considérablement la précarisation de la classe ouvrière coréenne, précarisation qui avait été la principale riposte capitaliste aux avancées de la fin des années 80. Aujourd’hui, au moins 60% de la main-d’œuvre vivent dans la précarité la plus brutale. Soumis aux licenciements instantanés, les travailleurs précaires touchent des salaires et des avantages sociaux qui sont au moins inférieurs de moitié au statut des 10% constitués par les travailleurs fixes. Les vestiges bureaucratiques des syndicats démocratiques radicaux du début des années 90 ne sont plus aujourd’hui que des organisations corporatistes représentant cette élite de la classe ouvrière, et autant de luttes ont éclaté entre les travailleurs fixes et les travailleurs précarisés qu’entre l’ensemble des ouvriers et le capital lui-même.


Abstract:

Similar to patterns that have been played out in Spain and Portugal (1974-76) as well as in Brazil (1978-83) since the mid-1970’s, the Korean working class in the late 1980’s destroyed the foundations of a decades-old military dictatorship with remarkable mass strikes in the years 1987-1990. The strikes resulted in the creation, briefly (1990-1994) of radical democratic unions and in high wage increases across the board. But, as in other cases, the working class was relegated to the role of battering ram for a “democratic” political agenda that quickly embraced globalization and the neo-liberal mantra of free markets. In fact, even before the strike wave but particularly thereafter, Korean capital was already investing abroad and pushing neo-liberal austerity at home. In 1997-98, the Asian financial crisis forced Korea under the tutelage of the IMF and greatly accelerated the casualization of the Korean working class which had been the main capitalist riposte to the breakthroughs of the late 1980’s. Today, at least 60% of the work force is casualized in the most brutal way, subject to instantaneous layoffs and half or less the wages and benefits of the 10% of the work force classified as “regular workers”. The bureaucratic remnants of the radical democratic unions of the early 1990’s are today reviled corporative organizations of that working-class elite, and as many struggles take place between regular and casualized workers as against capital itself.