Posts Tagged ‘crises’

La théorie des crises chez Marx (Mattick, 1974)

5 novembre 2008

Deuxième partie de Crises et théories des crises de Paul Mattick. [cf. 1° partie ici]

C’était pour Marx une évidence que l’économie politique bourgeoise se trouvait en pleine stagnation quant à son contenu. « La période où la lutte des classes, disait-il, n’est pas encore développée est aussi la période classique de l’économie politique. Son dernier grand représentant, Ricardo, est le premier économiste qui fasse délibérément de l’antagonisme des intérêts de classe, de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente, le point de départ de ses recherches. Cet antagonisme, en effet inséparable de l’existence même des classes dont la société bourgeoise se compose, il le formule naïvement comme la loi naturelle, immuable, de la société humaine. […] En France et en Angleterre, la bourgeoisie s’empare du pouvoir politique. Dès lors, dans la théorie comme dans la pratique, la lutte des classes revêt des formes de plus en plus accusées, de plus en plus menaçantes. Elle sonne le glas de l’économie bourgeoise scientifique. Désormais, il ne s’agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l’apologétique [1]. »

Marx a fait reposer la critique de l’économie politique sur sa théorie propre de la valeur et de la plus-value. La dialectique sociale, voilà ce qui distingue cette théorie d’avec l’économie classique. La dialectique sociale, « parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que, saisissant le mouvement même dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire [2] ». Certes, convenait Marx juste avant ces remarques, « le procédé d’exposition doit se distinguer formellement du procédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seule¬ment alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction à priori [3] ».

On s’aperçoit en examinant son œuvre que Marx n’a pas cessé, au cours de sa vie, de s’affranchir toujours davantage d’une interprétation philosophique du développement social qu’il avait primitivement conçue. C’est pourquoi il n’est pas justifié de considérer comme fondamentale la méthode dialectique formelle pour comprendre la réalité capitaliste, ni d’admettre avec Lénine qu’une véritable compréhension du Capital de Marx présuppose celle de la Logique de Hegel [4]. Si la philosophie était pour Hegel l’appréhension du temps par la pensée, la dialectique était pour Marx l’expression du développement actuel du capitalisme, qui ne pouvait trouver dans la philosophie bourgeoise qu’une traduction idéologique déformée. Selon Marx, ce n’est pas la philosophie hégélienne qui permet de prendre
une connaissance exacte du monde capitaliste, mais au contraire la compréhension du capitalisme qui permet de saisir le « noyau rationnel » de la philosophie hégélienne.

La philosophie hégélienne constituait assurément le point de départ de Marx, mais elle fut rapidement reléguée dans l’ombre par l’approfondissement des rapports capitalistes concrets dont la dialectique idéaliste ne faisait que procéder. « Ce qui semblait n’être que l’objet de la philosophie devint l’objet de l’économie politique ; ce qui paraissait au niveau de l’analyse conceptuelle n’être qu’un fantôme devait nécessairement s’affirmer comme réel dans l’existence extérieure telle qu’elle se manifeste [5]. » Indépendantes de la logique hégélienne, sinon en fait, du moins dans leur principe, les analyses historiques et économiques de Marx révélèrent la nature dialectique du développement capitaliste. Si l’on rencontre la dialectique dans Le Capital, c’est justement parce qu’elle est la loi du mouvement de la société capitaliste, seule loi légitimant la méthode dialectique en tant que méthode de découverte de la vérité.

Lorsque le processus de production et de développement du féodalisme européen, relativement statique, se trouva mû par la dynamique inhérente aux rapports de production capitalistes, à savoir l’unité de l’antagonisme Capital-Travail, il se changea en un processus de transformations sociales d’une rapidité et d’une impétuosité inconnues jusqu’alors, aux répercussions mondiales. Il engendra les théories de l’économie politique, la révolution bourgeoise et ses reflets dans la philosophie. Tout développement qui bouleverse la société se fonde sur la constitution de nouvelles forces productives qui demandent, pour être utilisées et se déployer complètement, des rapports de production correspondants. Inversement, la constitution de nouveaux rapports de production engendre des forces productives nouvelles qui agissent d’elles-mêmes sur les rapports de production existants. Tout ce qui entrave ces forces productives, et reste lié aux anciens rapports de production aboutit, en raison de l’antagonisme des classes, à des luttes politiques qui assurent le passage d’un ordre social à un autre. Le processus de développement est donc en même temps un processus révolutionnaire et il embrasse, plus ou moins, tous les aspects de l’existence sociale des hommes.

Le mode de production capitaliste, issu de la production marchande se développant sur la base de la propriété privée, présupposait la séparation historique des producteurs d’avec les moyens de production. La force de travail devint une marchandise, le fondement même de l’économie de marché. La production capitaliste est une production sociale dans la seule mesure où les marchandises sont produites, non pas en vue d’un usage personnel, mais pour être vendues à d’autres consommateurs. Cette production sociale vise en même temps à satisfaire aux impératifs de profit auxquels sont assujettis les détenteurs de capital privé. La division sociale du travail signifie donc également une séparation en classes. La production sociale n’est au service de la société que dans la mesure où elle peut servir les capitalistes ; c’est une production sociale soumise à des intérêts privés. C’est pourquoi elle ne peut pas être une production sociale directe mais seulement indirecte, et encore, uniquement dans le cas fortuit où les besoins du capital coïncident avec les besoins sociaux.

Le caractère social de la production capitaliste ainsi conçu s’exprime dans les relations de marché. La production individuelle doit s’adapter aux conditions sociales propres au capitalisme. Au sein de l’économie bourgeoise, les mécanismes du marché font office de régulateur des rapports nécessaires entre production et consommation et de la répartition proportionnelle du travail social qui les sous-tend. Cette conception ignore la bipartition de la production de marchandises et de la production de profits, puisque cette dernière se réalise au moyen de la production de marchandises et se trouve donc d’emblée incluse dans ses lois. Que la production de marchandises présuppose celle de profits et qu’il n’y ait que celle-ci qui détermine les rapports de prix et de marché (et c’est pourtant le cas effectivement, eu égard à la nature marchande de la force de travail) ne change rien à l’affaire. L’harmonie entre l’offre et la demande, chère à l’économie politique bourgeoise, rend du même coup impossible la moindre compréhension tant des rapports de marché réels que de la dynamique du capital qu’ils médiatisent et qui découle de l’impératif du profit.

Les limites de l’économie bourgeoise forment le point de départ de la critique marxienne. Les rapports économiques sont à ses yeux des rapports de classe qui revêtent, dans les conditions de la production capitaliste, l’aspect de rapports économiques. Valeur et prix sont des catégories également fétichistes, eu égard aux rapports de classes concrets qui les sous-tendent. Alors que la théorie classique de la valeur parlait de valeur d’échange et de valeur d’usage, Marx se demanda comment on en était arrivé au concept de valeur en général, pour constater que le processus social de travail, dans les conditions des rapports de propriété capitalistes, doit nécessairement se présenter comme un rapport de valeur. Les rapports d’exploitation revêtant en l’occurrence la forme de rapports d’échange, il faut que la division de la production sociale en travail et surtravail prenne le caractère de rapports de valeur, l’aspect de valeur et de plus-value. Si la société n’était pas une société de classes reposant sur l’échange, il n’y aurait pas d’échange entre les maîtres des conditions de production et les travailleurs privés de propriété, et les rapports sociaux de production ne seraient pas des rapports de valeur.

Les difficultés que connurent les Classiques à propos de la théorie de la valeur venaient de ce que, tout en considérant que les marchandises réalisaient l’unité de la valeur d’échange et de la valeur d’usage, ils ne reconnurent pas ce double caractère à la marchandise force de travail. Cela fut réservé à Marx, et lui permit de saisir les rapports d’échange effectifs sans toucher à la loi de la valeur. L’échange de marchandises sur la base d’équivalents-temps de travail ne peut rapporter le moindre profit. C’est le double caractère de la marchandise force de travail qui crée cette possibilité. Dès lors que l’acheteur de la force de travail la paye à sa valeur d’échange conformément à la loi de la valeur, il en acquiert également la valeur d’usage, capable de produire davantage que sa valeur d’échange propre. Autant dire que les rapports de prix du marché ne pouvaient être saisis qu’à travers le rapport de valeur qui, en tant que rapport de production, lui servait de base.

La loi de la valeur impliquait, non l’échange d’équivalents-temps de travail, mais bien l’appropriation capitaliste du surtravail non payé. En effet, les détenteurs du capital n’échangent pas entre eux des équivalents-temps de travail. La loi de la valeur ne régit l’économie capitaliste que dans la mesure où les forces productives sociales imposent en permanence des limites déterminées à la production de plus-value et où la répartition de cette plus-value doit être plus ou moins adaptée aux impératifs sociaux pour garantir l’existence et le développement du capital. Par là même, les relations d’échange, loin de se présenter comme des relations de valeur déterminées par le temps de travail, ne peuvent au contraire apparaître que comme des relations de prix qui en dévient, sans pour autant empêcher la production capitaliste d’être déterminée par la loi de la valeur.

C’est cette déviation du prix par rapport à la valeur qui interdisait à la théorie classique de la valeur, essentiellement axée sur la distribution, de pouvoir saisir de façon cohérente la valeur-travail. Si l’on devait s’en tenir à la loi de la valeur, il aurait fallu faire la preuve que les rapports de prix réels, bien que différents des rapports de valeur, étaient néanmoins déterminés par eux. Même si cela n’était pas visible dans les prix de marché, on pouvait le déduire du changement qui affecte les prix de production, composés des prix de revient et du taux de profit moyen. Dans l’esprit du capitaliste, aussi bien que dans la réalité du marché, il n’y a que des prix marchands. Pour l’entrepreneur individuel, la production elle-même se présente comme un problème d’achat et de vente. Il fait l’acquisition de moyens de production, de matières premières et de force de travail pour produire des marchandises : en atteignant sur le marché un prix qui lui rapporte un profit, ces marchandises permettent à l’entrepreneur de vivre, de récupérer le capital investi et même de l’accroître. Ce ne sont pas la valeur et la plus-value qui ont un sens à ses yeux, mais seulement les coûts de production exprimés en prix et les gains obtenus. Cette indifférence partagée par tous les capitalistes ne change cependant rien au fait que les coûts de production, comme les profits, ne sont que d’autres expressions pour des quantités déterminées de temps de travail contenues dans les marchandises.

La totalité du temps de travail employé dans la société fournit un produit social global qui se répartit en salaire et profit. Plus il échoit de produit social global aux capitalistes, moins il peut en échoir aux travailleurs et inversement. Mais, dans la réalité, ni la production sociale ni la force de travail globale et le capital total ne sont des grandeurs directement données, dont on puisse établir les rapports réciproques. Le capital se divise en de nombreux capitaux distincts qui s’opposent non pas à l’ensemble de la classe ouvrière, mais à des groupes plus ou moins importants de travailleurs. Les façons dont ils peuvent être exploités sont aussi diverses que les capitaux eux-mêmes. Les structures (ou « composition organique ») des capitaux particuliers diffèrent selon les industries dans lesquelles ils trouvent un emploi, c’est-à-dire que la composition des capitaux par rapport à la masse des moyens de production (ou capital constant) et des forces de travail employées (ou capital variable) prend des formes différentes. Étant donné que, d’après la théorie de la valeur-travail, seul le travail vivant utilisé produit de la plus-value, mais que le profit se rapporte pourtant au capital total (c’est-à-dire aux capitaux constant et variable pris ensemble), les profits devraient être moindres dans des industries où le capital constant est relativement plus grand que le capital variable que dans celles où ce rapport est inversé. Néanmoins, il n’en est généralement rien et cela pour la bonne raison que la concurrence des capitalistes entre eux et celle des acheteurs, tant avec ceux-ci qu’entre eux, amènent tout naturellement les profits réels à se convertir en profit social moyen, lequel, répercuté sur les coûts de production, fait participer chaque capital en proportion de son volume à la plus-value sociale globale.

Si le taux de profit moyen trouve son explication dans la concurrence, la concurrence elle-même n’explique pas la grandeur de ce taux. Cette dernière dépend de la masse — inconnue mais, par contre, définitive — du profit allant au capital social total. Et puisque la valeur globale des marchandises conditionne la plus-value globale mais que celle-ci conditionne le niveau du profit moyen et donc le taux de profit général, la loi de la valeur règle les prix de production. Alors que la création de plus-value par le biais du surtravail s’effectue au niveau de la production, la réalisation des profits a lieu sur le marché. C’est l’aspect valeur d’usage de la production, régie par l’accumulation du capital et réalisée sur le marché, qui détermine le rapport de l’offre et de la demande et les relations de prix subséquentes, et, par suite, la répartition de la plus-value sociale globale entre les divers capitaux. Que la demande d’une marchandise déterminée s’accroisse, et la production en augmente ; qu’elle baisse, au contraire et la production en diminue. C’est ainsi que le capital déserte les industries relativement stagnantes pour se placer dans celles qui progressent rapidement. Les changements qui en résultent dans la composition organique de capitaux particuliers n’affectent en rien leur rentabilité. Au contraire, elle entraîne des profits plus élevés que ceux qui reviennent à des capitaux moins productifs. Néanmoins, le surprofit réalisé au-dessus du profit moyen, sur la base d’un niveau de prix donnés, finit par disparaître en raison du flux du capital qui va des industries à maigre profit aux industries à gros profit. La chasse incessante au surprofit caractérise la concurrence capitaliste et conduit par ce biais à une composition organique supérieure du capital social total.

Pour comprendre les changements survenant dans les rapports de valeur et donc dans les prix, il faut partir du processus d’accumulation. Le niveau général des prix se modifie sous l’impact de l’accumulation capitaliste et des gains de productivité qu’elle engendre. La baisse générale des prix marchands devient évidente quand on compare entre elles périodes antérieures et périodes postérieures de production. Chaque marchandise prise isolément contient moins de temps de travail qu’auparavant. La diminution de valeur de chaque marchandise est compensée de très loin par l’augmentation du volume des marchandises, de sorte que la rentabilité du capital se maintient malgré la chute des prix. Ainsi, la courbe des prix est déterminée par les gains de productivité et, de ce fait, par la loi de la valeur. On pouvait donc se passer de théorie particulière des prix pour analyser l’expansion capitaliste, puisque l’évolution de ces derniers est déjà incluse dans l’analyse en termes valeur.

Les déterminations-valeur des diverses marchandises et des divers profits, tout comme le partage du produit social en salaire et en profit, se trouvent gommées dans les relations de prix mises en place par la concurrence. Mais de quelque manière que la répartition ait lieu, une chose est certaine : sont à répartir des quantités de marchandises exigeant un temps de travail déterminé, et dont la division s’opère pour la première fois au niveau de la production de valeur et de plus-value. La répartition réelle qui s’exprime sous forme de prix a pour préalable ce premier partage. Ces fondements voilés par le marché sont une réalité comparable à celle de l’univers des prix et des marchandises tel qu’il est immédiatement donné. Au regard de ces derniers, ils apparaissent comme une abstraction simplifiant les mécanismes compliqués du marché, tandis que du point de vue des rapports de production fondamentaux, l’univers des marchandises ne représente qu’une modification à facettes multiples de ces rapports. On peut comprendre ces rapports de production fondamentaux sans se référer au marché, mais non le marché sans se référer aux rapports de production. C’est pourquoi ces derniers doivent servir de base à toute analyse scientifique du capital, étant seuls en mesure de révéler les possibilités et les limites des phénomènes du marché.

La théorie de la valeur liée au temps de travail est abstraite par rapport au marché et concrète du point de vue des rapports de production. Elle n’est une construction de l’esprit que dans la mesure où les valeurs n’ont pas de relation directe avec le marché, si bien que les rapports de valeur qui se cachent derrière les prix ne se laissent saisir que par la pensée. Bien entendu, la théorie pure du marché est elle aussi une abstraction, du fait qu’elle néglige les rapports de production capitalistes. C’est ce qui l’empêche d’avoir une vision nette de la totalité des situations réelles et, par là, de comprendre les phénomènes mêmes du marché. Par contre, l’analyse-valeur permet de passer de l’abstrait au concret, car elle est capable de montrer les liens qui unissent les rapports de marché aux rapports de production existants ; elle est la seule à rendre intelligible le processus d’ensemble de l’économie capitaliste.

La bipartition de la production, à la fois production de marchandises et production de profit, exclut qu’elle puisse être adaptée aux besoins sociaux réels, comme est exclu tout équilibre de l’offre et de la demande au sens d’un équilibre entre la production et la consommation. Selon Marx, « le facteur qui règle la demande en son principe dépend essentiellement des rapports entre les différentes classes et de leur position respective dans l’économie ; donc, surtout 1° du rapport de la plus-value totale au salaire ; et 2° du rapport entre les diverses fractions qui composent la plus-value (profit, intérêt, rente foncière, impôts, etc.). Une fois de plus, on voit donc qu’on ne peut absolument rien expliquer par le rapport entre l’offre et la demande avant d’avoir mis en lumière la base sur laquelle ce rapport fonctionne [6] ». Néanmoins, la base (ou les rapports de production), sous le coup du durcissement de l’exploitation auquel pousse la concurrence capitaliste, se trouve dans un état de changement perpétuel qui s’exprime par l’instabilité des rapports de marché. Du même coup, le marché se trouve en état de déséquilibre permanent, bien que ce dernier puisse être plus ou moins marqué, donnant ainsi l’illusion, en se rapprochant d’un état d’équilibre, qu’il existe des tendances dans ce sens. Les lois du mouvement capitaliste excluent toute espèce d’équilibre, même lorsque la production de profit et la production de marchandises se développent uniformément, car ce développement même exacerbe une contradiction qui lui est immanente, laquelle ne peut être levée que grâce à une reprise de la croissance.

Le marché et la production forment bien évidemment un tout et ne peuvent être séparés que par la pensée. Toutefois, les rapports de marché sont déterminés par les rapports de production. Le prix de la force de travail ne peut pas tomber en général au-dessous de sa valeur, c’est-à-dire de son coût de reproduction. Il ne peut jamais atteindre le seuil à partir duquel la plus-value disparaît, ce qui aboutirait à liquider le système. Quoi qu’il se passe sur le marché, ce sont les rapports de production qui en déterminent les effets ; et le mouvement propre du marché, tel qu’il apparaît en surface, se déroule selon les voies prescrites par ces rapports. Les rapports de prix effectifs ont beau dévier des relations de valeur qui les sous-tendent, le total des marchandises exprimé en valeur ne peut renfermer plus de valeur qu’il n’en a été dépensé en temps de travail pour fabriquer celles-ci. Il arrive sans doute que la somme des prix de marché tombe au-dessous de la valeur globale, puisque l’équivalence de la valeur et du prix n’est donnée qu’à condition de supposer une réalisation complète de la quantité de marchandises produites. En d’autres termes, il peut se faire que la valeur et la plus-value produites soient supérieures à ce qui se trouve exprimé dans les prix de marché, par exemple lorsqu’une partie de la production ne trouve pas d’acheteur et perd, par suite, son caractère valeur. Quoi qu’il en soit, les prix globaux réalisés sont égaux à la valeur globale réalisée. Ainsi se trouve justifiée une analyse des lois du mouvement capitaliste exclusivement fondée sur les relations de valeur.

Alors que, dans le premier volume du Capital, Marx a analysé les phénomènes « qui président au procès de production capitaliste pris en soi », il s’agit pour lui, dans le troisième, de « rechercher et exposer les formes concrètes qu’engendre le processus du capital considéré comme un tout ». Les configurations du capital, telles que Marx les décrit, « se rapprochent donc progressivement de la forme sous laquelle elles se manifestent à la surface de la société, dans la concurrence et dans la conscience ordinaire des agents de la production eux-mêmes, et enfin dans l’action réciproque des capitaux [7] ».

Mais cette approche graduelle ne nuit pas aux lumières que l’observation du processus de production, à elle seule, a déjà permis d’acquérir concernant les lois de développement du capital, et qui demeurent essentielles s’agissant même du capital « considéré comme un tout », bien qu’elles subissent chemin faisant plus d’une métamorphose. Il ne s’agit pas là d’un procédé purement méthodologique destiné à faciliter l’exploration du monde, si difficile d’accès, de la marchandise. Il s’agit bien plutôt d’un fondement effectivement sous-jacent à ce monde et qu’il faut dévoiler pour soi afin d’appréhender la dynamique du système, dont les multiples configurations du capital ne font que découler.

Si la valeur de la force de travail se ramène à son coût de reproduction, on s’aperçoit que le temps de travail excédentaire représente la plus-value. La productivité croissante du travail en augmente la valeur d’usage au détriment de la valeur d’échange et grossit donc la masse du capital issu de la plus-value. La formation du capital se révèle ainsi n’être rien d’autre que le développement de la productivité du travail. La masse grandissante du capital détermine les quantités de plus-value nécessaires à son élargissement ou à sa valorisation. Cependant, ce processus réduit en même temps la force de travail employée par rapport à un capital donné et amoindrit proportionnellement la masse de la plus-value. En cas d’accumulation rapide, la force de travail employée augmente certes en grandeur absolue et ne diminue que relativement à l’accroissement du capital. Mais même ce recul relatif, en liaison avec les exigences accrues de valorisation du capital en voie d’expansion, provoque nécessairement avec le temps une baisse du taux d’accumulation. Il s’ensuit que l’accumulation du capital est liée à des relations de valeur déterminées. Si la plus-value permet d’assurer la valorisation du capital déjà en place, elle ne fait qu’exprimer le secret de son développement à venir. Si elle est insuffisante par rapport au capital accru, le développement accéléré de ce dernier s’en trouve compromis.

La production capitaliste de marchandises est en réalité production de capital ; la production de biens d’usage n’est qu’un moyen d’accroître le capital et cet accroissement ne connaît pas de limites subjectives. Un capital jeté dans la production et exprimé en argent doit sortir grossi de la sphère de circulation afin de satisfaire aux conditions de la production capitaliste. La production est donc exclusivement production de plus-value et déterminée par celle-ci. La plus-value est du temps de travail non payé, ce qui explique que la production de capital dépend de la masse du temps de travail extorqué. Il est de l’essence même du capital d’accroître la quantité de force de travail non payée. A un stade donné du développement et sur la base d’un nombre donné de travailleurs, la plus-value ne peut augmenter qu’en allongeant le temps de travail qui revient aux capitalistes et en raccourcissant celui qui revient aux travailleurs. Ces deux tendances se heurtent à des limites objectives infranchissables, la journée de travail ne pouvant pas être étirée sur plus de vingt-quatre heures et le salaire du travailleur n’étant pas réductible à zéro. L’accumulation de capital possible dans de telles conditions, en tant qu’accumulation de moyens de production, nécessite des forces de travail additionnelles et engendre une croissance correspondante, même si elle se fait avec lenteur, de la masse de la plus-value. Pour que l’accumulation se poursuive sans à-coups, il faut obtenir des gains de productivité au moyen tant d’un développement de la technique que d’une réorganisation du travail. Tout en dépendant de l’accumulation, l’un comme l’autre exigent une accélération de cette dernière et ont pour effet de transformer les relations de valeur au regard de la composition organique du capital.

En supposant une accumulation progressive du capital, qui corresponde parfaitement à la réalité, la productivité croissante du travail s’exprime par une modification de la composition organique du capital en faveur de sa partie constante. Le capital variable augmente également, mais reste cependant bien en deçà de la croissance du capital objectivé. Malgré la diminution du nombre des ouvriers relativement aux moyens de production qui, en tant que capital, se trouvent en face d’eux, la plus-value s’accroît tant que l’augmentation dans la productivité du travail réduit de façon correspondante la part de temps de travail nécessaire à la reproduction des travailleurs. C’est ainsi que le capital, en dépit des transformations intervenues dans sa composition organique, parvient à se valoriser et l’accumulation à se poursuivre.

Tandis que le taux de la plus-value augmente à mesure que la composition organique du capital se transforme, cette dernière exerce une action contraire sur le taux de profit. Le taux de la plus-value (ou le rapport du surtravail au travail total) ne se rapporte qu’au capital variable, alors que le taux de profit concerne les deux composantes du capital, la constante et la variable. La première grandissant plus vite que la seconde, un taux de plus-value donné doit nécessairement entraîner une baisse du taux de profit. Pour éviter cela, il faut que le taux de la plus-value augmente à un rythme tel que, malgré la composition organique plus élevée du capital, le taux de profit demeure stationnaire. Dans le cas d’une élévation plus rapide encore du taux de la plus-value, il peut même monter. Le taux de la plus-value ne pouvant s’accroître essentiellement que grâce à l’élévation de la composition organique du capital, qui va de pair avec l’accumulation, le processus d’accumulation se présente comme un processus déterminé par le taux de profit général, dont le mouvement conditionne tous les autres mouvements du capital.

Si l’on suppose à présent une accumulation progressive, continue du capital, les mouvements du taux de la plus-value et du taux de profit, qui se compensent tout en étant antagoniques, doivent aboutir en fin de compte à une situation excluant la poursuite de l’accumulation. Tandis que le taux de la plus-value doit s’élever énormément de façon à stopper la baisse du taux de profit, le capital variable continue à décroître par rapport au capital constant et le nombre des producteurs de plus-value diminue lui aussi face au capital à valoriser. Un nombre toujours moindre d’ouvriers doit produire une plus-value toujours accrue afin d’engendrer les profits déterminés par le capital préexistant et permettre ainsi la poursuite de l’expansion. Il arrivera inévitablement un moment où même la plus grande quantité de plus-value qui puisse être extorquée à une classe ouvrière réduite ne suffira pas à augmenter le moins du monde la valeur du capital accumulé. Il s’agit ici avant tout du seul résultat logique d’une ligne de développement que l’on a posée en hypothèse et qui ne concerne rien d’autre que la production et l’accumulation du capital dans un système fictif où l’ensemble du capital s’oppose à l’ensemble de la population laborieuse ; il s’agit donc de dégager le sens du mécanisme de la production de la plus-value et de la dynamique du processus d’accumulation. On se propose d’établir qu’une tendance inhérente au développement capitaliste, et le dominant, sous-tend le mouvement réel du capital, qui ne peut être compris qu’en fonction d’elle. Moyennant quoi, on peut démontrer que tous les problèmes du capital ne procèdent en dernier ressort que de lui-même, de la production de plus-value et du développement de la productivité sociale du travail qu’elle détermine sur la base du mode de production capitaliste.

De même que la loi de la valeur ne transparaît pas directement dans les événements réels du marché mais qu’elle doit, pour faire prévaloir les nécessités de la production capitaliste, se plier à ces événements, de même la tendance à la baisse du taux de profit (donc l’effet exercé par la loi de la valeur sur le processus de l’accumulation) n’est pas un processus directement perceptible dans la réalité mais un besoin impératif d’accumulation qui s’exprime par le biais des phénomènes du marché et dont le résultat est d’exacerber la contradiction entre le mode de production capitaliste et les véritables besoins sociaux. « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste : le capital et son expansion apparaissent comme le point de départ et le terme, comme le mobile et le but de la production ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital — fondées sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs — ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital doit employer pour ses fins et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développement absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen — le développement illimité des forces productives de la société — entre en conflit permanent avec le but restreint, la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production capitaliste est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale [8]. »

En se rapportant exclusivement au processus de production, l’analyse marxienne de l’accumulation capitaliste qui révéla la tendance du taux de profit à baisser renvoie à la limite historique de ce mode de production, sans pour autant pouvoir déterminer le moment de sa liquidation. Mais puisque cette tendance est donnée depuis l’origine du système et que c’est elle qui lui confère sa dynamique, elle doit nécessairement se manifester à chaque instant dans les événements réels du marché, même si elle le fait sous des formes modifiées. Elle n’apparaît pas sous son aspect propre, mais dans les mesures prises pour la combattre, dans les facteurs que Marx compte au nombre des contre-tendances à la baisse du taux de profit [9]. Toutes ces contre-tendances : l’élévation du degré d’exploitation du travail, l’abaissement du salaire au-dessous de sa valeur, la dépréciation des éléments du capital constant, la surpopulation relative, le commerce extérieur et l’accroissement du capital-actions, sont des phénomènes bien concrets et ayant pour effet d’améliorer la rentabilité du capital, c’est-à-dire de freiner la baisse tendancielle du taux de profit. Aussi longtemps qu’elles y parviennent et permettent de valoriser le capital, la tendance du taux de profit à baisser ne se fait pas sentir et elle est effectivement annihilée, bien qu’elle soit à l’origine des mouvements du capital qui la contrecarrent. C’est seulement de temps à autre, dans les crises effectives, que la baisse du taux de profit se manifeste sous sa forme propre, les facteurs qui lui font obstacle ne suffisant plus dès lors à assurer la valorisation du capital.

La théorie marxienne de l’accumulation est donc en même temps une théorie des crises, puisque la crise prend sa source dans une valorisation insuffisante du capital et celle-ci à son tour dans la tendance à la baisse du taux de profit devenue manifeste. Cette sorte de crise procède en ligne directe de l’accumulation du capital, telle que la loi de la valeur en détermine le cours, et seul un redémarrage de la valorisation ou, en d’autres termes, le rétablissement d’un taux de profit adapté aux exigences de l’accumulation, est apte à la résorber. Elle recèle une distorsion entre le capital accumulé et la plus-value existante dont l’effet est de transformer la baisse latente du taux de profit en un manque réel de profit. Marx a appelé suraccumulation cet état de crise, où l’accumulation se voit ainsi stoppée : « Surproduction de capital ne signifie jamais que surproduction de moyens de production — instruments de travail ou moyens de subsistance — qui peuvent fonctionner comme capital, c’est-à-dire servir à l’exploitation du travail à un degré donné d’exploitation ; une baisse du degré, d’exploitation au-dessous d’un certain point provoque, en effet, des perturbations et des arrêts dans le processus de production capitaliste, des crises, voire la destruction de capital. Il n’y a pas de contradiction dans le fait que cette surproduction de capital s’accompagne d’une surproduction relative plus ou moins considérable. Les circonstances qui ont augmenté la productivité du travail, accru la masse des marchandises produites, étendu les marchés, accéléré l’accumulation du capital en valeur autant que dans sa masse et diminué le taux de profit, ces mêmes circonstances ont produit et produisent constamment une surpopulation relative, une surpopulation d’ouvriers que le capital surabondant n’emploie pas à cause du faible degré d’exploitation du travail auquel il serait contraint de les employer, ou du moins à cause du faible taux de profit qu’ils rapporteraient au niveau donné d’exploitation [10]. » Pour illustrer le concept de suraccumulation, Marx recourt à un autre exemple, dont le choix n’est toutefois pas très heureux. « Pour comprendre ce qu’est cette accumulation […], on n’a qu’à supposer qu’elle est absolue. […] Il y aurait surproduction absolue de capital dès le moment où le capital additionnel destiné à la production capitaliste serait égal à zéro. […] Dès que, par rapport à la population ouvrière, le capital se serait donc accru dans une proportion telle que ni le temps de travail absolu fourni par cette population ni le temps de surtravail relatif ne pourraient être étendus (ce qui, d’ailleurs, serait irréalisable dans le cas où la demande de travail serait assez forte pour déterminer une tendance des salaires à la hausse) ; dès que le capital accru ne produirait donc qu’autant, voire moins de plus-value qu’avant son accroisse¬ment, il y aurait surproduction absolue de capital ; […] il y aurait aussi une baisse sensible et subite du taux général du profit, mais la cause en serait cette fois un changement dans la composition du capital, dû non pas au développement des forces productives, mais à une hausse dans la valeur monétaire du capital variable (en raison des salaires accrus) et à la diminution correspondante dans le rapport du surtravail au travail nécessaire [11]. »

Cet exemple ayant conduit à de nombreux malentendus, il n’est pas inutile d’y revenir brièvement. C’est ainsi que Henryk Grossmann [12], qui ramène la suraccumulation à une valorisation imparfaite du capital, s’est vu reprocher par Martin Trottmann [13] d’avoir assimilé deux tendances distinctes, totalement opposées, d’une seule et même accumulation capitaliste. Selon lui, Marx, en parlant de suraccumulation absolue, avait en tête une surproduction consécutive non à une valorisation imparfaite, mais à un manque de forces de travail ayant comme conséquence d’élever les salaires et de faire baisser la plus-value. Cependant, le fait que dans les deux cas le résultat final est le même, à savoir la suspension de l’accumulation par suite d’un manque de profit, échappa à Trottmann. C’est cet état de choses que Marx voulait mettre en évidence, bien que son exemple soit boiteux car il contredit toutes les données de l’expérience et jusqu’à la théorie marxienne de l’accumulation elle-même.

Sur la base de la théorie de la plus-value, la limite du mode de production capitaliste est donnée par le fait que « le développement de la productivité du travail engendre, dans la baisse du taux de profit, une loi qui, à un certain moment, se tourne brutalement contre ce développement et doit être constamment surmontée par des crises [14] ». Cependant, tout cela n’épuise pas la question des crises. D’une part, la crise se présente comme une interruption de l’accumulation progressive du capital, qui s’achemine vers son effondrement du fait de la baisse tendancielle du taux de profit qui lui est inhérente et, d’autre part, elle se trouve accentuée par diverses autres contradictions qui procèdent du marché et ont évidemment pour ultime fondement le caractère socialement antagonique des rapports de production. Pas plus qu’on ne peut comprendre les crises partielles en dehors de la crise générale engendrée par le rapport Capital-Travail, on ne peut comprendre les mouvements du marché si l’on ne tient pas compte des rapports de production.

Pour concevoir les lois des crises immanentes au système, il importe avant tout de le considérer toujours dans sa dynamique, lequel exclut toute espèce d’état d’équilibre. Contrairement aux économistes classiques, théoriciens de l’équilibre qui confondaient le processus de circulation avec le troc immédiat et, par suite, s’imaginaient que tout achat signifie une vente et toute vente un achat, Marx soutenait que « cela n’a rien de bien consolant pour les détenteurs de marchandises qui n’arrivent pas à vendre, ni donc à acheter [15] ». Vu l’objectivation sous forme de monnaie de la valeur d’échange devenue autonome, la possibilité de crise est déjà donnée dans la séparation de l’achat et de la vente. « Le fait que le processus (immédiat) de la production et le processus de la circulation ne coïncident pas augmente la possibilité de crise apparue lors de la simple métamorphose de la marchandise [16]. » Ainsi, la demande et l’offre peuvent être en décalage. Bien plus, selon Marx, « en fait, elles ne coïncident jamais ; ou bien, si cela se produit, c’est par hasard ; donc, du point de vue strictement scientifique, cette coïncidence doit être considérée comme nulle et non avenue [17] ». Un facteur de crise est donc inhérent d’emblée à la production marchande elle-même, à la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange que renferme la marchandise. Les contradictions déjà contenues dans la circulation des marchandises et de l’argent, et donc les possibilités de crise, doivent néanmoins être expliquées sur la base de cette circulation capitaliste spécifique. Les crises actuelles ne peuvent « être décrites qu’à partir du mouvement réel de la production capitaliste, la concurrence et le crédit [18] », à savoir : selon la manière dont ce mouvement est spécifique au capital, et non selon celle dont il est donné avec l’existence tout court de la marchandise et l’argent.

Ces facteurs de crise n’apparaissent pas dans le processus de production immédiat, bien qu’en réalité ils y soient contenus, puisque le processus de production est production et appropriation de plus-value. Les possibilités de crise ne surgissent qu’au cours du processus de réalisation, dans la circulation qui est en soi et pour soi un processus de reproduction, à savoir la reproduction des rapports de production générateurs de plus-value. « Le pro-

cessus de la circulation ou de la reproduction constitue, dans son ensemble, l’unité des phases de production et de circulation ; c’est un processus qui parcourt les deux phases et implique de ce fait des possibilités plus développées ou la forme abstraite de la crise. Les économistes qui nient la crise se contentent de s’attacher à la seule unité de ces deux phases. Si elles n’étaient que séparées, sans faire un tout, le rétablissement violent de leur unité serait impossible ; il n’y aurait pas de crise. Si elles faisaient un tout, leur séparation violente serait impossible, ce qui signifie crise. Celle-ci est due au rétablissement violent de l’unité faite de moments individualisés et à l’individualisation violente de moments qui font essentiellement un tout [19]. »

Bien qu’elle survienne en premier lieu dans le processus de circulation, la crise réelle ne saurait être conçue comme un problème de circulation ou de réalisation ; on ne peut la saisir au contraire qu’à partir du processus d’ensemble de la reproduction, qui renferme en soi la production et la circulation. Or, le processus de reproduction étant fonction de l’accumulation du capital, et donc de la masse de plus-value dont elle rend possible la formation, c’est dans la sphère même de la production qu’il faut chercher les facteurs qui, même s’ils ne sont pas les seuls déterminants, décident du passage de la crise de l’état virtuel à l’état réel. La crise propre au capital est la résultante, non du processus de circulation qui, en soi déjà, présente des possibilités de crise, mais du processus de production en tant que processus d’ensemble de la reproduction du capital dont la circulation n’est qu’une fraction et un terme intermédiaire. La crise qui caractérise le capital ne peut être déduite ni de la production ni de la circulation, mais bien des difficultés liées à la baisse tendancielle du taux de profit, inhérente à l’accumulation et déterminée par la loi de la valeur.

D’après Marx, certes, « les conditions de l’exploitation directe et celles de sa réalisation ne sont pas les mêmes ; elles diffèrent non seulement de temps et de lieu, mais même de nature. Les unes n’ont d’autre limite que les forces productives de la société, les autres la proportionnalité des différentes branches de production et le pouvoir de consommation de la société [20] ». Ces contradictions masquent la possibilité de crise, l’unité rompue de la production et de la circulation et la nécessité de la rétablir de force. Cependant, dans les conditions de la production de capital, ce rétablissement ne dépend pas simplement de la suppression de la disproportionnalité ni d’un élargissement de la capacité sociale de consommation, mais de l’adaptation de l’une et de l’autre aux impératifs de reproduction de la production capitaliste, et, par là même, aux besoins de valorisation du capital. La crise n’est pas due au défaut croissant de proportionnalité entre branches de la production et à la contraction de la capacité sociale de consommation ; au contraire, c’est elle qui, par le biais de l’interruption du processus d’accumulation (laquelle est imputable à d’autres causes), a pour expression la disproportionnalité et l’affaiblissement de la capacité de consommation. Ces deux derniers facteurs caractérisent en permanence le système capitaliste. Il ne s’agit même pas en l’occurrence d’une question de plus ou de moins, d’un problème de disproportionnalité trop forte ou de consommation trop faible, car l’une comme l’autre sont la condition et le résultat de l’accumulation et déterminées par elle. Si tel n’était pas le cas, toute crise serait résorbable au moyen et d’une élévation de la capacité de consommation, et d’une élimination de la disproportionnalité, ne serait-ce que sur la base des rapports de marché, par le moyen violent de la crise. Pourtant, jusqu’à présent, toute crise effectivement résorbée l’a été sans que la disproportionnalité soit éliminée, ni que la capacité de consommation soit relevée par rapport à la production. Tout au contraire, les disproportionnalités se sont reproduites avec la reproduction capitaliste et la capacité sociale de consommation s’est amoindrie relativement au capital accumulé.

La critique par Marx du capitalisme et de ses théories économiques présente toujours deux aspects : d’une part, il se place sur le terrain de ces théories pour montrer que leur point de vue est indéfendable à la lumière de la théorie de la valeur ; d’autre part, il considère la société capitaliste de l’extérieur pour prouver son caractère historiquement limité.

Dans cette optique, la production n’est pas conçue comme une production tout court, et de biens de consommation, et de moyens de production : la production des uns et des autres s’effectue au contraire nulle part ailleurs que dans le cadre de la production de capital, celle-ci déterminant celle-là et lui imposant des barrières. Et on se trouve face à une capacité sociale de consommation non pas tout court, mais conditionnée et nécessairement limitée par la production de plus-value. De ce fait, l’économie capitaliste non seulement n’est pas à la hauteur de sa situation propre et se trouve exposée à des crises, mais encore — considérée d’un point de vue opposé au sien — elle se révèle être un ordre en contradiction avec les besoins sociaux, et réels et potentiels. La surproduction de capital étant, dans le cadre de la production capitaliste, un état générateur de crises, on ne saurait parler, du point de vue des besoins sociaux réels, de surproduction, mais bien d’une pénurie de moyens de production capables de combler les besoins et les aspirations des hommes. Non seulement la capacité sociale de consommation se trouve restreinte par la production de plus-value, mais la seule possibilité qu’elle a d’être satisfaite réside dans d’autres rapports sociaux. C’est ainsi que Marx condamne le capitalisme tant en raison des déficiences qui lui sont propres, que du point de vue d’un ordre social encore inexistant, seul capable, en annihilant la production de valeur, d’adapter la production sociale aux besoins de la société.

La double critique que Marx fit du capital était pour ainsi dire d’un seul tenant : ce mode d’exposition n’alla pas sans entraîner des malentendus et des interprétations de l’accumulation qui, ou bien faisaient découler les crises de la disproportionnalité (ou de l’anarchie) de la production capitaliste, ou bien les rattachaient à la sous-consommation. Toutefois, à en juger d’après ces interprétations, le capital devrait se trouver dans un état de crise permanente, la production de plus-value présupposant la sous-consommation, « puisque […] la masse ouvrière ne peut accroître [sa consommation, limitée par essence] que très faiblement et que […] la demande de travail, tout en augmentant absolument, diminue relativement [21] ». Dire qu’il n’y a pas surproduction générale, mais disproportionnalité entre les différentes branches d’industries, « c’est simplement dire que, dans la production capitaliste, la proportionnalité des diverses industries est un processus permanent de la disproportionnalité, en ce sens que la cohérence de la production totale s’impose ici aux agents de la production comme une loi aveugle, et non comme une loi comprise et dominée par leur raison d’individus associés qui soumettent le processus de production à leur contrôle commun [22] ». En outre, cette proportionnalité n’a rien à voir avec celle de la production et de la consommation, mais bien plutôt avec la proportionnalité de la plus-value et de l’accumulation exigée par la reproduction du capital et, par là même, avec la disproportionnalité croissante des rapports capitalistes qui se dévoilent dans les crises.

Toutefois, Marx écrivait aussi que « plus les forces productives se développent, plus elles entrent en conflit avec les fondements étroits sur lesquels reposent les rapports de consommation. [Ce qui a pour effet d’accroître la contradiction] entre les conditions où cette plus-value est produite et les conditions où elle est réalisée [23] ». Ainsi, « la raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l’économie capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société [24] ». On ne saurait pour¬tant tirer de ces remarques aucune théorie des crises à base sous-consommationniste, ni faire de la réalisation de la plus-value le problème principal du mode de production capitaliste. Il va de soi que la crise non seulement trouve son origine dans la production insuffisante de plus-value, mais encore qu’elle ne peut se présenter que comme un problème de réalisation de la plus-value et de faiblesse du pouvoir d’achat de la population laborieuse. Car les mêmes circonstances qui conduisent à la baisse du taux de profit, et donc au grippage du processus d’accumulation, apparaissent également au niveau du marché, sous les aspects d’une faiblesse de la demande et d’une difficulté croissante à reconvertir la marchandise en argent, vu le blocage du circuit capitaliste sous-jacent au processus de reproduction pris comme un tout. A l’époque où l’accumulation démarre, avec une basse composition organique du capital, la contradiction entre production et consommation est moins marquée qu’à un stade supérieur du développement, où c’est l’inverse qui se produit. Il peut se faire qu’alors la misère générale soit bien plus grande qu’elle n’apparaît à un stade supérieur de l’accumulation, car avec un faible taux d’accumulation le capital constant ne se développe que lentement. De même, la réalisation de la plus-value au moyen de l’accumulation du capital rencontre moins de difficultés qu’à un stade d’expansion plus avancé. Ces difficultés se multiplient conjointement aux difficultés que la tendance du taux de profit crée à l’accumulation et se trouvent de ce fait exacerbées au niveau de l’accumulation (ou de la distorsion entre production et réalisation de la plus-value, entre production sociale et consommation sociale).

C’est cette distorsion qui permet la progression du système mais, en même temps, elle lui fait barrage. Elle devient en effet incompatible avec les impératifs de la reproduction du capital total régis par la loi de la valeur, en d’autres termes, dès lors qu’un rythme d’accumulation donné cesse d’être proportionné à la production de plus-value. Ce n’est qu’en améliorant cette dernière, par le rétablissement du taux de profit nécessaire à la poursuite de l’accumulation, que le capital se trouve une nouvelle fois en mesure de relancer le processus de reproduction, sans pour autant avoir supprimé la distorsion en cause. Loin de là, du fait que la réalisation de la plus-value s’effectue par le canal d’une relance de l’accumulation, la résorption de la crise entraîne une distorsion accrue entre la production et la réalisation de la plus-value, entre la production et la consommation (au sens de besoins réels de consommation de la société).

Le capital réalise la plus-value par le biais de la consommation improductive et de l’accumulation capitaliste. Tant que cette dernière se poursuit sans obstacle, il n’existe aucun problème de réalisation. Serait-ce simplement parce que la baisse tendancielle du taux de profit réclame une augmentation continuelle de la plus-value et donc une élévation du taux d’accumulation du capital ? Mais ce mode de production régi par la loi de la valeur ne peut s’affranchir réellement du caractère valeur d’usage de la production sociale, ce qui veut bel et bien dire, dans les conditions qui lui sont propres : impossibilité de se soustraire aux limitations que lui impose la valeur d’usage de la force de travail. La plus-value ne saurait être autre chose que du surtravail, qu’une partie du travail global, qui assigne à l’accumulation des limites propres. Aussi, malgré « l’accumulation pour l’accumulation », ne peut-il y avoir de production illimitée, de « production pour la production ». Les limites de l’accumulation sont fonction tant des taux donnés de plus-value que de la masse des forces de travail employées de façon rentable, et seule une production accrue de plus-value permet de les franchir. Dès lors, toute surproduction momentanée de capital ne peut prendre que l’aspect d’une crise, laquelle a pour effet de la résorber à condition toutefois que soit rétablie une proportionnalité disparue entre plus-value et production de capital, et cela au niveau de relations de valeur qui sont simultanément des relations de valeur d’usage, même s’il n’est tenu aucun compte de ce dernier aspect. Il faut que plus de travail social revienne au capital, et moins aux ouvriers.

Cela, la crise l’accomplit selon deux modalités différentes : d’un côté, par la destruction de capital ; de l’autre, par l’élévation de la plus-value jusqu’à ce que les deux processus aient engendré une proportionnalité à base relations de valeur, entre le taux de profit et les exigences de l’accumulation en matière de valorisation. Un nouveau cycle d’accumulation s’amorce, voué pourtant — comme tous les cycles précédents — à déboucher sur une surproduction de capital ; en effet, vu la quête effrénée de plus-value qu’elle provoque, l’accumulation excède une fois de plus les capacités de valorisation du capital. Au cours de la crise, « une grande partie du capital nominal de la société, c’est-à-dire de la valeur d’échange du capital existant, se trouve détruite pour toujours, quoique cette destruction, qui ne touche pas la valeur d’usage, puisse être très favorable à la nouvelle reproduction [25] ». La contradiction de la valeur d’échange n’est pas sans affecter la composition-valeur du capital et a pour effet d’élever le taux de profit, par rapport à un taux de plus-value resté invariable. Mais la crise, en faisant baisser les coûts de production, exacerbe la concurrence et incite donc à prendre, à l’intérieur des sphères de production, des mesures qui ont en soi comme conséquence de faire monter le taux de plus-value. C’est ainsi que dans le cadre de la crise se font jour les conditions d’une reprise du processus d’accumulation, ouvrant à nouveau, du même coup, des possibilités de réaliser la plus-value par le biais de l’expansion.

En l’absence de telles possibilités, il ne saurait être question de surmonter la crise, puisqu’en système capitaliste il ne peut exister ni proportionnalité des divers secteurs de la production, ni concordance parfaite de la production et de la consommation. La proportionnalité des différentes branches de l’industrie entre elles est déterminée par l’accumulation et acquise par le jeu des facteurs mêmes qui conduisent à l’établissement du taux de profit moyen. « La limite quantitative des quotas de temps de travail disponibles pour les différentes sphères particulières de la production n’est qu’une expression plus poussée de la loi de la valeur en général, bien que le temps de travail nécessaire ait ici un sens différent. Il n’en faut que telle quantité pour satisfaire le besoin social. La limitation est due ici à la valeur d’usage. Dans les conditions de production données, la société ne peut employer que telle quantité de son temps de travail total à telle espèce particulière du produit [26]. » Cet ajustement, qui en pratique signifie une adaptation à la demande du marché, n’a lieu évidemment, tout comme la formation du taux de profit moyen, « que de manière approximative et complexe, tel un terme moyen et invérifiable entre d’éternelles fluctuations [27] », mais il se poursuit cependant en phase d’expansion aussi bien qu’en phase de contraction et, de ce fait, ne saurait si peu que ce soit expliquer la crise. La distorsion entre la production et la consommation, censée déboucher sur la crise, non seulement persiste pendant celle-ci, mais encore s’exacerbe, et pourtant l’état de crise aboutit à un nouvel essor. Il est donc erroné d’aller chercher dans la sous-consommation l’origine du cycle des crises.

Pour tirer ce dernier au clair, il faut pouvoir expliquer non seulement la dépression, mais aussi les conjonctures favorables. Celles-ci ne seraient-elles pas inconcevables si la sous-consommation et la disproportionnalité suffisaient en soi à provoquer la crise ? En ce cas, la première crise du capital eût été aussi la dernière. Or le capital s’est progressivement développé jusqu’à nos jours en surmontant de multiples crises, grâce à des gains de productivité, à l’augmentation de la plus-value et donc à la dévalorisation progressive de la plus-value — ce qui d’ailleurs n’est pas incompatible avec l’amélioration des conditions de vie du prolétariat, puisqu’une valeur d’échange moins grande peut représenter une quantité supérieure de biens de consommation. C’est pourquoi il faut expliquer la crise en partant non des phénomènes intervenant à la surface du marché, mais des lois de la production de plus-value, lesquelles, sans être directement perceptibles, sous-tendent la société capitaliste. Là encore, la formule de Marx selon laquelle « toute science serait superflue si l’apparence des choses coïncidait avec leur essence [28] » reste valable.

Si la plus-value s’obtient dans la production, « la conversion de la plus-value en profit est déterminée […] tout autant par le processus de circulation que par le processus de production [29] ». Il s’agit là d’une réalité qui, tout en conduisant le capital à la crise, lui permet par ailleurs de s’en dégager. La destruction de capital qui intervient au cours de la crise est une condition préalable à la convulsive métamorphose des structures capitalistes : mais elle conditionne en même temps la poursuite de l’accumulation. Formation et destruction de capital vont toujours de pair, mais la seconde reste plus modérée pendant les périodes d’expansion qu’en temps de crise, où elle s’accélère et vient hâter encore, tant au niveau de la production qu’à celui de la circulation, la centralisation et la concentration du capital que le jeu de la concurrence suscite en permanence. Joint au bond en avant de la production de plus-value et de la dévalorisation du capital, ce processus aboutit au rétablissement du taux de profit nécessaire, malgré une élévation continue de la composition organique du capital.

La crise se présente dans l’immédiat comme une surproduction de marchandises invendables et une carence du pouvoir d’achat. « D’ailleurs, le capital se compose de marchandises ; donc, la surproduction de capital implique celle de marchandises [30]. » On pourrait supposer, dès lors, que le dernier mot de la crise se trouve dans la sous-consommation. Et cela d’autant plus que, selon Marx, « le capital constant n’est jamais produit pour lui-même, mais pour l’emploi accru dans les sphères de production dont les objets entrent dans la consommation individuelle [31] ». Pourtant, si le pouvoir d’achat fait défaut à l’échelle sociale, la conversion de l’argent en marchandise et la reconversion de la marchandise en argent ne peuvent s’effectuer, avec pour conséquence une contraction, et de la production de marchandises, et du capital constant. Tout cela est bel et bon, mais n’explique pas comment le capital échappe au dilemme, puisque la crise elle-même ne peut qu’empirer cet état de choses. S’il ne s’agissait vraiment que de sous-consommation, et c’est ce que Marx semble affirmer, il serait impossible de surmonter la crise en élargissant la production de marchandises et le capital constant au-delà du point où la bonne conjoncture débouche sur la crise. Et celle-ci engendre à son tour une reprise de la production qui laisse loin derrière elle la conjoncture qui l’a précédée. S’il n’en allait pas ainsi, il n’y aurait pas de développement capitaliste, pas d’accumulation progressive du capital.

Aussi cette formulation de Marx semble-t-elle imputable soit à une erreur de jugement soit à une faute de plume, et cela d’autant plus que les économistes bourgeois ne contestent pas l’existence de la disproportionnalité entre les sphères de production particulières, comme entre la production et la consommation. D’après eux toutefois, les tendances du marché à l’équilibre ont pour effet de faire disparaître ces irrégularités, la contraction de la production de marchandises et de capital rétablissant la proportionnalité disparue entre production et consommation. Si le « capital constant produit ne se trouve élargi que dans la mesure où cette production est déterminée par les sphères de production dont les objets entrent dans la consommation individuelle », la théorie marxienne des crises ne se distinguerait pas des théories conjoncturistes bourgeoises ; au contraire, elle serait, au même titre qu’elles, une théorie du marché, selon laquelle les relations de l’offre et de la demande commandent l’expansion ou la contraction de la production.

Tout cela va à rencontre de la théorie de Marx qui voit dans l’accumulation un facteur qui ne cesse d’exacerber les contradictions capitalistes, jusqu’à l’effondrement du capital. Même s’il reste vrai que de nombreuses formulations de Marx ont indiscutablement une teneur sous-consommationniste, elles sont réfutées de manière on ne peut plus convaincante par la double critique qu’il fait du capital. D’une part, la crise se présente comme surproduction de marchandises et défaut de pouvoir d’achat, mais aussi comme expression de la suraccumulation du capital ; d’autre part, l’accumulation capitaliste repose sur une distorsion allant croissant entre la production et la consommation ; de sorte que, si on opte pour un refus de la société capitaliste, la raison ultime de toutes les crises réelles doit être cherchée dans la pauvreté et dans la consommation restreinte des masses, quand bien même cela signifierait tout au plus qu’il faut la chercher au sein du capitalisme.

La crise, les capitalistes la perçoivent comme une faiblesse de la demande de marchandises, et les ouvriers comme une faiblesse de la demande de leur force de travail. Pour les uns et pour les autres, il n’y a d’issue que dans le retournement de la situation, dans la progression de la demande générale grâce à l’accumulation continue du capital. Mais quels marchés pourrait trouver la production marchande, qui lui est liée — une fois l’expansion relancée — si la production actuelle excède déjà la demande ? Or le capitalisme justement produit non en fonction de la demande solvable mais au-delà, jusqu’au moment où il se heurte aux limites de la création de plus-value ; limites qu’il n’est pas possible de discerner au niveau de la production, mais dont on ne prend conscience qu’à travers les événements du marché. Aussi chaque crise ne peut-elle s’expliquer qu’à partir de la conjoncture précédente, celle-ci s’expliquant à son tour par le fait que la conjoncture se rapportait non à la capacité de consommation de la société, mais aux exigences imposées par la concurrence aux capitaux particuliers, ceux-ci se voyant en permanence contraints d’accumuler, de s’élargir en fonction d’un marché escompté, non d’un marché donné. Telle est la conséquence, d’une part, du développement général de la société et, d’autre part, de l’élimination des capitaux inaptes à la concurrence, grâce à quoi les capitaux restés concurrentiels bénéficient, avec l’accumulation, d’un marché plus vaste.

La production précède toujours la consommation. Toutefois, en système capitaliste, elle progresse à l’aveuglette, non seulement pour se tailler la plus grosse part d’un marché donné, mais aussi pour que cette part ne cesse de grossir et lui évite ainsi d’être évincée. Ce qui présuppose des gains de pro-ductivité rapides, donc une réduction,des coûts et, partant, l’accumulation de capital sous forme de moyens de production, et les transformations corrélatives de la composition organique du capital. Le résultat de la concurrence généralisée, c’est que le capital constant grandit plus vite que le capital variable — et cela tant au niveau des capitaux particuliers qu’à celui de la société globale. C’est ce processus lui-même qui permet de réaliser la plus-value par le truchement de l’accumulation, sans égard pour les restrictions de consommation qui en constituent le préalable obligé. La plus-value se présente comme du nouveau capital, à son tour générateur de capital. Aussi aberrant qu’il soit, ce cours des choses est en réalité la conséquence d’un mode de production exclusivement axé sur la production de plus-value. Le capital ne saurait cependant croître et multiplier à loisir, car ce même processus vient se briser sur l’écueil de la baisse tendancielle du taux de profit. A partir d’un certain seuil, la réalisation de la plus-value par le biais de l’accumulation cesse de rapporter la plus-value nécessaire à la bonne marche de l’accumulation. Il s’avère alors, qu’à défaut de pouvoir être réalisée par ce biais, une fraction de la plus-value se trouve gelée et que la demande du côté de la consommation est trop restreinte pour permettre de convertir en profit la plus-value enfouie dans les marchandises.

A propos de l’accumulation, Marx se demandait pourquoi, malgré le gigantesque développement des forces productives, le taux de profit ne baissait pas plus vite qu’il ne le faisait en réalité, et expliquait cela par l’action de contre-tendances [32] ; de même, on pourrait s’interroger, non sur la façon dont la crise se déclenche, mais sur les causes qui ont permis au capital de s’accumuler à travers ses crises. Il est plus facile de comprendre la crise que la conjoncture favorable, car les phénomènes de surproduction qui ont lieu à la surface du marché sautent aux yeux de tous.

L’impossibilité d’écouler l’ensemble du produit social est alors évidente. Mais on a plus de mal à comprendre comment le capital, malgré les contradictions qui lui sont inhérentes, peut connaître — de la conjoncture favorable à la surchauffe — de longues périodes pendant lesquelles l’offre reste souvent inférieure à la demande. Un fait historiquement confirmé rend tout cela limpide : parler du marché qui se met en place au moyen de l’accumulation n’est qu’une autre façon de parler du développement de la société capitaliste elle-même.

Ce développement inclut en soi non seulement l’accumulation du capital déjà existant mais même la formation perpétuelle de nouveau capital : l’extension constante des rapports de production capitaliste à des territoires qui en étaient jusqu’alors exempts. L’exploitation de masses ouvrières plus
larges exige des moyens de production additionnels qu’il faut fabriquer avant même qu’ils soient en état d’être utilisés de façon productive. Une partie de la plus-value transformée en capital va directement à l’accumulation, par le détour de la circulation permanente de capital constant à capital constant. Pendant qu’un capital constant passe à la production marchande, d’autres capitaux soustraient des marchandises à la circulation sans en produire simultanément eux-mêmes. Ce processus ininterrompu, en s’accélérant, permet même à une quantité accrue de marchandises de trouver un marché, car ce dernier ne cesse de s’élargir à travers le processus d’accumulation.

En outre, grâce à l’accumulation accélérée, à de perpétuels réinvestissements, la production en expansion de biens finis destinés à la consommation trouve un débouché au niveau de la circulation dans son ensemble. Dans de telles conditions, où l’on voit une partie du capital mettre en mouvement toute une série d’autres capitaux, les capitalistes avoir la possibilité de consommer davantage et les travailleurs eux-mêmes, grâce au plein emploi, avoir plus à dépenser, l’accumulation du capital se trouve freinée plus que favorisée par la quantité croissante de marchandises, de sorte que la surchauffe qui s’ensuit recèle déjà en soi le germe de la crise. La production s’aligne sur les intérêts des industries de biens de consommation, chose nuisible à la rentabilité du capital total. La baisse du taux de profit moyen, qui s’en trouve accentuée, entraîne dès lors une dégradation de la conjoncture et finalement la crise.

Voilà pourtant qui dénote non pas simplement un excès de consommation par rapport aux besoins de l’accumulation, mais bien une pénurie de plus-value imputable à l’accumulation elle-même et qui a nécessairement sur la consommation les effets restrictifs qu’exige le maintien du rythme déjà atteint par l’accumulation du capital. Si la plus-value créée dans la sphère de production était assez élevée pour permettre d’accélérer ce rythme toujours davantage, rien n’empêcherait la consommation de croître en même temps que l’accumulation au lieu de lui faire obstacle. Or la diminution du taux d’accumulation révèle que la transformation des rapports de valeur qui débouche sur la baisse du taux de profit, est désormais incapable de freiner l’essor de la demande et qu’au niveau atteint par la composition organique du capital, la plus-value ne suffit pas à assurer l’accumulation face à une consommation allant croissant. Sur le plan du marché, un taux d’accumulation en baisse signifie un ralentissement de l’investissement, lequel se répercute sur l’ensemble de la production. Le même processus qui a déclenché l’expansion se déroule maintenant à l’envers et englobe plus ou moins toutes les branches de la production sociale.

Au sein d’un capitalisme en expansion, le rapport entre production et consommation demeure intact, même si la production des biens de consommation retarde sur celle des moyens de production. D’une part, la productivité croissante du travail permet de réduire les coûts de production des moyens de subsistance ; d’autre part, l’industrialisation rapide entraîne une augmentation continuelle de la masse des produits finis destinés à la consommation, et contribue de ce fait à améliorer le niveau de vie général. Bien que l’accumulation exige l’extension permanente des moyens de production, le marché ne cesse de s’élargir avec l’introduction simultanée de valeurs d’usage toujours nouvelles. La production de plus-value permet d’aménager une infrastructure incorporant des masses d’hommes de plus en plus grandes au processus d’ensemble de la circulation du capital. Si le marché mondial fut la condition de la production capitaliste, l’accumulation conduit à une capitalisation de plus en plus rapide de la production mondiale, cela quand bien même le capital aille se concentrant exclusivement dans quelques pays hautement développés, leur production se trouvant intégrée à celle du monde entier. L’accumulation du capital apparaît ainsi non seulement comme la prosaïque production du profit, mais encore comme la conquête du monde par le capital, entreprise à laquelle ne saurait suffire quelque masse de profit que ce soit.

En période de dépression aussi bien qu’en période de prospérité, le capital souffre toujours du manque de profit. Chaque capital se voit contraint d’accumuler constamment pour ne pas disparaître et n’y parvient que grâce à des injections de capitaux puisés soit dans ses profits propres, soit dans ceux des autres. Le marché s’étend en même temps que l’entreprise et celle-ci doit grandir du même pas que celui-là, faute de quoi elle sera éliminée par la concurrence. On n’a encore jamais vu d’entreprise asphyxiée par son propre profit et jamais le capital « dans son ensemble » ne s’est plaint d’une pléthore de plus-value. Lorsqu’une période d’essor se renverse en son contraire, cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose du point de vue du capital : que les profits étaient trop faibles, qu’un élargissement de la production n’avait aucun sens, puisque injustifiable en termes de rentabilité. A vrai dire, cette situation ne se présente aux yeux des capitalistes que comme un phénomène de marché, car ils ne se rendent pas compte que leurs propres profits sont déterminés par la plus-value sociale ; s’en rendraient-ils compte qu’ils n’en seraient nullement avancés, la seule possibilité de réagir qui leur reste consistant à essayer encore et toujours d’affermir ou de rétablir leur profit personnel par tous les moyens.
La prospérité capitaliste dépend de l’accélération continue de l’accumulation et celle-ci de l’accroissement de la masse de plus-value. Le capital ne peut rester stationnaire sous peine de faire surgir la crise. Tout état d’équilibre, autrement dit, toute situation dans laquelle la production n’excède pas la consommation, signifie une situation de crise, une stagnation, à laquelle il faut remédier en augmentant la plus-value afin d’éviter la ruine du système. Tout comme la tendance à la baisse du taux de profit existe à l’état latent alors même que le taux de profit réel s’accroît, la crise est déjà invisiblement présente au sein de la prospérité. Mais comme toutes les autres disproportionnalités du système, celle qui survient entre la plus-value et l’accumulation ne saurait être corrigée que conformément aux exigences de cette dernière, par les mouvements anarchiques du marché, par la seule violence de la crise. En l’occurrence, il s’agit non du rétablissement d’un équilibre production-consommation, mais du rétablissement de la disproportionnalité qui a pour substance la « proportionnalité » de la plus-value et de l’accumulation, et d’aucune autre.

Si, selon Marx, la crise réelle trouve son explication dans le système capitaliste de production, de concurrence et de crédit, il faut alors en attribuer la cause à l’accumulation, puisque c’est elle qui confère un sens à la production. La concurrence et le crédit ont pour effet d’accélérer l’accumulation mais en même temps ils la rendent toujours plus sensible aux crises, la demande toujours accrue de plus-value, induite par la baisse tendancielle du taux de profit, pouvant excéder — malgré des gains de productivité — la plus-value effectivement produite. Si, à ce degré de suraccumulation, il devenait impossible d’agrandir la plus-value, on se trouverait face à la situation qui s’ensuivait de l’analyse d’une accumulation ininterrompue du capital, ayant exclusive¬ment pour base le processus de production, et suivant laquelle celle-ci a conduit à l’effondrement final. Mais comme ce processus est processus de reproduction d’un capital global composé d’une foule de capitaux, comme une fraction de la plus-value seulement va à l’accumulation, il s’ensuit un ralentissement du processus d’accumulation, mais aussi la possibilité de transformations structurelles du capital à jet continu, permettant un ajustement de la plus-value globale aux exigences de l’accumulation, réalisée au détriment de multiples capitaux particuliers et au moyen de taux plus élevés d’exploitation. En ce sens, la surproduction de capital n’est que provisoire, quoique la tendance à la suraccumulation soit une donnée permanente.

Si donc, la prospérité capitaliste dépend, d’un côté, de l’accélération de l’accumulation, celle-ci, d’un autre côté, mène tout droit à la crise par suraccumulation. De la sorte, le développement capitaliste se présente comme un processus jalonné de crises et qui lui est inhérent. Et c’est grâce aux crises, que les impératifs de la reproduction du mode de production capitaliste finissent par s’imposer de vive force. Inutile évidemment de démontrer l’existence de crises, car il s’agit d’un fait d’expérience directe. Mais la question est de savoir si elles procèdent spontanément du système et sont par là même inévitables, ou si elles ont des causes extrinsèques et peuvent ainsi sembler fortuites, ou encore s’il s’agit d’imperfections du système appelées à disparaître tôt ou tard. Quoi qu’il en soit, une accumulation sans crises était, selon Marx, proprement inconcevable. Tandis qu’à certains égards les crises balayent les obstacles auxquelles l’accumulation se heurte, elles constituent à d’autres l’indice le plus probant de la fin inéluctable de la société capitaliste.

Les crises du marché mondial doivent, dit Marx, « être conçues comme la synthèse réelle et l’aplanissement violent de toutes les contradictions de l’économie bourgeoise [33] ». Même les aspects de la crise qui ne se laissent pas ramener directement aux rapports de production capitalistes se voient conférer par ces derniers un caractère particulier, propre au capitalisme et à lui seul. Comme les crises du marché mondial affectent tous les pays, même si leurs effets s’y font sentir différemment, et que la raison ultime de la crise — la pénurie de plus-value — se manifeste sur le marché sous une forme inversée, la pléthore de marchandises invendables, les conditions de la crise aussi bien que celles de sa résorption sont d’une complexité telle qu’on ne peut pas les établir empiriquement. Il est impossible de prédire le moment de la crise, pas plus que son ampleur ni sa durée ; la seule certitude c’est la crise elle-même. Malgré tout, Marx tenta de relier la périodicité des crises à la reproduction du capital ou, plus exactement, au renouvellement du capital fixe. Puisqu’en matière d’accumulation du capital, il s’agit principalement d’élargir les moyens de production, le remplacement et l’accroissement du capital fixe devrait constituer au moins un élément codéterminant la périodicité des crises.

La valeur investie en capital fixe est transférée au bout d’un certain temps aux marchandises produites et, par le biais de celles-ci, convertie en argent. La reconversion de l’argent en capital fixe, ou le renouvellement des moyens de production usés, dépend de la durée de vie de ces derniers, laquelle est à son tour déterminée par les particularités des diverses branches de la production. Remplacer le capital fixe, cela signifie, en raison du développement technique, le renouveler sous une forme perfectionnée, ce qui oblige les autres capitalistes à en faire autant pour le leur, avant même qu’il soit hors d’usage, en vue d’affronter la concurrence. De là une « usure morale » du capital fixe qui, jointe à l’effort général pour tirer parti de techniques en mutation, suscite tout l’intérêt que les capitalistes portent à abréger le temps de rotation du capital fixe. Plus ce temps est court, plus vite les nouveaux investissements sont en mesure de bénéficier des gains de productivité dus au bouleversement permanent des moyens de production, et plus faibles sont les coûts de l’ « usure morale » qui devance la fin matérielle du capital fixe. La vie de ce dernier ayant une durée moyenne de dix ans, Marx se demandait si ce fait n’était pas en liaison avec le cycle décennal des crises.

Certes, la durée de vie du capital fixe peut varier en plus ou en moins, mais en l’occurrence il ne s’agit nullement, selon Marx, d’un nombre d’années bien défini. Pour lui, voilà ce qui était acquis : « Ce cycle de rotations qui s’enchaînent et se prolongent pendant une série d’années, où le capital est prisonnier de son élément fixe, constitue une des bases matérielles des crises périodiques. Au cours du cycle, les affaires passent par des phases successives de dépression, d’animation moyenne, de précipitation, de crise. Les périodes d’investissement du capital sont certes fort différentes et fort discordantes ; mais la crise constitue toujours le point de départ de nouveaux investissements importants. Elle fournit donc plus ou moins, si l’on considère la société dans son ensemble, une nouvelle base matérielle pour le prochain cycle de rotations [34]. »

Marx n’a pas creusé cette hypothèse vague. Quoique la crise provoque un flux d’investissements simultanés, offrant du coup une sorte de « base matérielle pour le prochain cycle de rotations », qu’est-ce à dire en dernière analyse ? Simplement, que « la crise constitue toujours le point de départ de nouveaux investissements importants » et rien de plus quant à la crise elle-même ou en ce qui concerne sa périodicité. S’il est vrai que le capital passé à l’état de marchandise s’accumule en attendant sous forme d’argent, rien ne prouve qu’il devra subsister sous cette forme jusqu’au renouvellement du capital fixe. Comme les nombreux capitaux ont une durée de vie différente et que leur base de départ à chacun est renouvelée en fonction de cette durée, la rotation du capital fixe s’effectue pendant toute la période d’essor, conjointement aux nouveaux investissements liés à l’accumulation et qui ont pour effet de relancer l’économie. C’est ce processus qui se trouve inversé pendant la crise, au cours de laquelle le capital n’est momentanément ni renouvelé ni réinvesti. En effet, on ne se remet à investir en vue d’obtenir des gains de productivité qu’au moment où la crise bat son plein. D’où un redémarrage laborieux fondé non seulement sur le renouvellement du capital fixe, mais aussi sur la reprise de l’accumulation.

Ainsi donc, même si le temps de rotation du capital fixe joue un certain rôle codéterminant dans le processus global de reproduction du capital, il ne suffit pas en soi à expliquer la périodicité déterminée des crises. Celles-ci étant, selon Marx « la synthèse réelle et l’aplanissement violent de toutes les contradictions de l’économie bourgeoise » — contra¬dictions qu’on ne peut pas saisir isolément et qu’il est donc impossible d’apprécier d’après leurs effets particuliers — on ne saurait expliquer la périodicité des crises en invoquant ce qui demeure un aspect particulier du processus d’ensemble. Le cycle de crises vécu par Marx signifiait uniquement que le processus de développement qui allait de pair avec lui ne permettait pas plus de dix ans de conjoncture favorable, en raison des difficultés spécifiques qui lui étaient inhérentes, sans qu’on puisse en conclure pour autant que le capital est voué à un cycle décennal.

Friedrich Engels le notait d’ailleurs plus tard : « La forme aiguë du processus périodique avec son cycle décennal semble avoir fait place à une alter-nance plus chronique, plus étendue, à une amélioration relativement brève et faible des affaires et à une dépression relativement longue et indécise, touchant plusieurs pays industriels à des moments différents. Peut-être ne s’agit-il que d’un allongement de la durée du cycle. Dans les débuts du commerce mondial, de 1815 à 1847, les crises surgissent à peu près tous les cinq ans ; de 1847 à 1867, le cycle est nettement de dix ans ; sommes-nous maintenant dans la période préliminaire à un nouveau krach mondial, d’une violence inouïe ? Les symptômes ne manquent pas. Depuis la dernière crise générale de 1867, il y a eu de profonds changements. L’extension colos¬sale des moyens de transport et de communication — navires long-courriers, chemins de fer, télégraphe électrique, canal de Suez — a fait du marché mon¬dial une réalité incontestable. L’Angleterre qui, naguère, monopolisait l’industrie, a vu surgir à ses côtés nombre de pays industriels concurrents. Dans toutes les parties du monde, des régions infiniment plus grandes et plus variées se sont ouvertes aux investissements du capital européen en excédent, de sorte que sa répartition s’est beaucoup plus ramifiée, la surspéculation locale pouvant être plus facilement surmontée. Tout cela a contribué à éliminer ou à réduire sensiblement la plupart des anciens foyers de crise et les causes de leur développement. En même temps, la concurrence sur le marché intérieur recule devant les cartels et les trusts, tout en étant restreinte sur le marché extérieur par des tarifs protecteurs dont s’entourent tous les grands pays industriels, excepté l’Angleterre. Mais ces tarifs protecteurs ne sont que les préparatifs pour l’ultime campagne industrielle universelle qui décidera de la suprématie sur le marché mondial. Ainsi, chaque facteur qui s’oppose à une répétition des anciennes crises recèle le germe d’une crise future bien plus puissante [35]. »

Ce qui revient à dire que la périodicité des crises a elle aussi une histoire et qu’elle dépend de circonstances historiques. Si la crise trouve sa raison dernière dans le capitalisme lui-même, chaque crise particulière se distingue de celle qui l’a précédée, précisément à cause des transformations permanentes qui affectent à l’échelle mondiale les relations de marché et la structure du capital. Dans ces conditions, on ne peut déterminer d’avance ni les crises elles-mêmes ni leur durée et gravité, et cela d’autant moins que les symptômes de crise apparaissent pos-térieurement à la crise elle-même et ne font que la rendre manifeste aux yeux de l’opinion publique. On ne peut pas non plus ramener la crise à des facteurs « purement économiques », quoiqu’elle survienne bel et bien de façon « purement économique », c’est-à-dire prenne sa source dans des rapports sociaux de production travestis en formes économiques. La concurrence internationale, qui se mène également avec des moyens politiques et militaires, réagit sur le développement économique, de même que celui-ci stimule à son tour les diverses formes de concurrence. Aussi ne peut-on comprendre chaque crise concrète que dans le rapport qu’elle entretient avec le développement de la société globale.

Notes

1. K. Marx, « Postface à la 2° édition allemande du Capital », in Œuvres. Economie, éd. Rubel, t. I, p. 553-554.
2. Ibid., p. 559.
3. Ibid., p. 558.
4. Lénine, « Cahiers philosophiques » in Œuvres, t. XXXVIII, Moscou-Paris, 1971, p. 170.
5. O. Morf, Geschichte und Dialektik in der politischen Oekonomie, Francfort, 1970.
6. K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 974.
7. Ibid., p. 874.
8. Ibid., p. 1032.
9. Ibid., p. 1016-1024.
10. Ibid., p. 1038.
11. Ibid., p. 1033 sq.
12. H. Grossmann, Das Akkumulations- und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems, Leipzig, 1929.
13. M. Trottmann, Zur Interpretation und Kritik der Zusammenbruchstheorie von Henryk Grossmann, Bâle, 1956.
14. K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 1041.
15. Critique de l’économie politique (1859), éd. Rubel, I, p. 354.
16. K. Marx, « Theorien über den Mehrwert », in Marx-Engels Werke, t. XXVI. (Actuellement en cours de traduction aux Éditions Sociales, cet ouvrage a fait l’objet d’une première version publiée sous le titre Histoire des
doctrines économiques, trad. J. Molitor, aux éditions Costes, 8 vol., Paris, 1946-1949. Le chapitre sur les crises que P. Mattick cite ici se trouve dans le tome V. Nous nous réfèrerons à la version qu’en a donnée M. Rubel :
« Matériaux pour l’ « Economie » (1861-1865) » in K. Marx, Œuvres. Economie, t. II, Paris, 1968, p. 361-498, ici p. 474 (N. d. T.).
17. K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 981.
18. K. Marx, « Matériaux pour l’Economie », ibid., II, p. 477.
19. Ibid., p. 478.
20. K. Marx, Le Capital, Livre deuxième, éd. Rubel,
II, p. 1026.
21. K. Marx, « Matériaux pour 1′ « Economie » », éd.
Rubel, II, p. 459.
22. K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel.
II, p. 1039.
23. Ibid., p. 1027.
24. Ibid., p. 1206.
25. K. Marx, « Matériaux pour 1′ « Economie » », éd.
Rubel, II, p. 169.
26. K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel,
II, p. 1305 sq., note a.
27. Ibid., p. 953.
28. Ibid., p. 1439.
29. Ibid., p. 1436.
30. Ibid., p. 1039.
31. Ibid., p. 1075.
32. Ibid., p. 1015.
33. K. Marx, « Matériaux pour l' »Économie » », éd. Rubel, II, p. 746.
34. K. Marx, Le Capital, Livre deuxième, éd. Rubel, II, p. 614.
35. F. Engels in K. Marx, Le Capital, Livre troisième, éd. Rubel, II, p. 1210 sq.

L’économie politique bourgeoise (Mattick, 1974)

26 octobre 2008

Première partie de Crises et théories des crises de Paul Mattick.

L’expansion progressive de l’économie bourgeoise fut d’emblée marquée par de brusques à-coups. Il y avait des hauts et des bas : on leur chercha une explication. La production sociale étant encore très largement à base agricole, il était possible d’établir une relation de cause à effet entre les caprices de la nature et la misère économique. On imputait la pénurie générale à de mauvaises récoltes. Qui plus est, le rendement du travail agricole restait faible, que la population allait croissant ; d’où la crainte de voir le développement du système capitalistes se heurter à des limites naturelles, avec pour conséquence inéluctable la stagnation de la société. L’économie politique bourgeoise se caractérisa d’abord par un profond pessimisme, qui ne fut surmonté qu’avec le développement accéléré du capital. Tout en professant que les rapports sociaux étaient des rapports naturels, les Classiques ne se privèrent pas de recourir spécifiquement aux rapports sociaux, dès qu’il s’agissait de distribution. Selon la théorie classique, l’échange assurait l’équilibre des intérêts divergents entre eux, puisqu’il était fonction de la quantité de travail contenue dans les marchandises ; mais, par ailleurs, cet équilibre était mis en question.

A considérer de façon purement formelle les rapports d’échange et l’hypothèse de la libre concurrence, les intérêts individuels semblaient coïncider avec ceux de la société et la loi économique de l’échange d’équivalents paraissait justifiée. Que le produit social fût réparti sur une base de classe en rente foncière, salaire et profit, montrait cependant que le processus formel d’échange ne constituait nullement une abstraction correcte de la réalité. La théorie de la valeur-travail émise par les Classiques considérait les situations et leurs perspectives de développement du point de vue du capital et, par là même, du point de vue de l’accumulation capitaliste. Presque sans exception, quoique à l’aide d’arguments variés, les Classiques admettaient que l’accumulation capitaliste connaît des bornes dont la chute des profits serait l’expression. Selon David Ricardo, l’inévitable limite de l’accumulation se trouvait dans la productivité décroissante de l’exploitation du sol. L’écart, appelé à grandir, entre le rendement de l’industrie et celui de l’agriculture, accroîtrait les coûts salariaux, d’où une baisse des taux de profit et une hausse corrélative de la rente foncière. Cette théorie reflétait manifestement les rapports existant à l’époque entre les propriétaires fonciers et les capitalistes et elle ignorait les tendances évolutives inhérentes à la production de valeur. Pour Marx, ce fut l’incapacité de Ricardo à expliquer les lois du développement du capital à partir de la production de capital elle-même qui le conduisit à « fuir l’économie dans la chimie organique [1] ». Toutefois, Marx interpréta l’anxiété des économistes anglais devant la baisse du taux de profit comme « une intelligence profonde des conditions de la production capitaliste ». Ce qui inquiétait par exemple Ricardo, c’était de voir « le taux de profit, stimulant de la production capitaliste, condition et moteur de l’accumulation, menacé par le développement même de la production […]. Ce qui se révèle ici de manière purement économique, c’est-à-dire du point de vue bourgeois, dans les limites mêmes de la compréhension capitaliste, c’est la limite de la production capitaliste elle-même, sa relativité : elle n’est pas un mode de production absolu, mais un système historique qui correspond a une époque déterminée et restreinte du développement des conditions matérielles de la production [2] ». Si la tendance des profits à baisser fut d’abord imputée tant à l’exacerbation de la concurrence qu’à Une élévation de la rente foncière, liée à la croissance démographique, le salaire ne tarda pas, de son côté, à entrer en conflit avec les exigences de l’accumulation en matière de profit. Par ailleurs, l’extension du travail salarié incita à s’interroger, par le biais de la notion de valeur liée au temps de travail, sur l’origine du profit ; la réponse vint lorsque les producteurs revendiquèrent le produit intégral de leur travail. On comprit que le capital accumulé, aussi bien que le profit, n’était qu’une somme de travail non payé. Pour réfuter l’accusation d’exploitation capitaliste, il fallait donc abandonner la théorie de la valeur-travail. En revanche, le problème de l’accumulation pouvait être négligé, puisque les craintes qui s’y rapportaient se révélaient sans fondements. Au lieu de diminuer, l’accumulation augmentait et, indubitablement, le capital dominait toute la société. Travail salarié et capital, ces notions désormais conçues comme l’expression des antagonismes de classes fondamentaux, déterminèrent l’évolution ultérieure de l’économie bourgeoise. Certes, il n’était pas nécessaire que les économistes bourgeois eussent conscience du caractère apologétique, toujours plus marqué, de leur discipline. Le seul système économique concevable étant à leurs yeux le capitalisme, ils considéraient les critiques qu’on lui adressait comme autant de déforma-lions subjectives, illégitimes, de l’état de choses réel. L’apologétique se disait objective, un savoir scientifique que les déficiences avérées du système ne sauraient ébranler. Au reste, la généralisation du système capitaliste réclamait un mode d’observation anhistorique et exigeait des catégories de l’économie politique qu’elles fussent converties en lois générales du comportement humain, semblables à celles qui régissent toutes les formes sociales. De même qu’il faut partir du présent pour saisir le passé, c’est également l’économie bourgeoise qui, selon Marx, donne la clef des formations sociales antérieures ; « mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient la forme bourgeoise dans toutes les formes sociales [3] ». Les déterminations générales et abstraites, plus ou moins présentes dans toutes les formes sociales, revêtent néanmoins au sein de chaque société particulière un caractère qui ne correspond qu’à celle-ci. L’argent comme moyen d’échange et l’argent comme capital exprime des relations sociales différentes, et les moyens de travail mis en œuvre dans le passé ne peuvent se comparer au capital se valorisant lui-même. A elles seules, les déterminations générales et abstraites des transactions commerciales entre les hommes ne permettent pas de comprendre la société capitaliste ; en rester là ne peut procéder que de l’ignorance des rapports sociaux réels ou du désir d’échapper aux problèmes qui leur sont liés. Selon Marx, la théorie classique de la valeur commettait l’erreur de confondre, en matière de production, l’aspect naturel et l’aspect économique. C’est pour cette raison que, partant du travail, elle concevait le capital comme une chose, au lieu d’y voir un rapport social. Cependant, « pour dégager le concept de capital, il faut partir non pas du travail, mais de la valeur, et plus exactement de la valeur d’échange telle qu’elle est déjà développée dans le mouvement de la circulation [4] ». C’est sur la distinction entre valeur d’échange et valeur d’usage de la force de travail que repose l’existence et le développement de la société capitaliste, distinction ayant comme préalable la séparation du travailleur d’avec les moyens de production. Le travail lui-même n’a aucune valeur, tandis qu’en qualité de marchandise la force de travail engendre, outre sa valeur propre, une plus-value qui donne naissance aux diverses catégories de l’économie de marché, telles que prix, profit, intérêt et rente foncière, en même temps qu’elles lui servent de voile. La critique marxienne de l’économie politique bourgeoise se poursuit donc sur deux plans. Elle consiste, d’une part, à appliquer avec une logique rigoureuse la théorie de la valeur-travail au développement du capitalisme, tout en se situant sur le terrain des catégories fétichistes de cette économie ; d’autre part, à dévoiler sous ces catégories l’existence de rapports de classes et d’exploitation spécifiques à la production capitaliste de marchandises. Les Classiques ne parvenaient pas à élucider les difficultés croissantes du capital ; c’est Marx qui le fit en parlant du trait distinctif du mode de production capitaliste, l’antagonisme entre production de valeur d’échange et production de valeur d’usage, révélant du même coup que les limites du capital étaient posées par le capital lui-même. Dès lors que les catégories économiques masquaient des rapports de classes concrets, les contradictions économiques propres au capital s’avéraient être des oppositions effectives, donc susceptibles d’être surmontées par des moyens révolutionnaires. Laissant ainsi de côté l’antagonisme des classes entre travail et capital alors en voie de formation, l’économie classique pouvait se permettre de poser à la science impartiale, sans pour autant tomber dans le positivisme pur. En même temps, et dans la mesure où elle se répandait en propositions censées remédier aux anomalies qui subsistaient ou resurgissaient, elle prenait un caractère normatif. Seule — disait-on — la politique mercantiliste des monopoleurs et des financiers persistait à faire obstacle à l’harmonie future de l’économie de marché. Mais déjà, on commençait à douter de la concurrence universelle comme panacée des injustices économiques. La paupérisation manifeste des ouvriers amena John Stuart Mill à vouloir pallier les conséquences économiques de la production capitaliste par une répartition plus équitable, à mettre en place par des moyens politiques. Aux yeux de Marx, le rapport de la production à la distribution était posé par la production elle-même. Selon lui, l’« ineptie » de Mill résidait dans le fait qu’il « s’imaginait que les rapports de production bourgeois sont éternels, mais que leurs formes de distribution sont historiques [et donc qu’il] ne comprend ni les uns ni les autres [5] ». Les éléments normatifs de l’économie classique ne faisaient que manifester une méconnaissance de la société capitaliste. En général pourtant, l’économie politique, née en même temps que le capitalisme, s’efforça d’appréhender et de décrire, dans l’optique bourgeoise, la production de marchandises, qui permettait aux possesseurs des moyens de production, par le truchement de l’échange, d’engranger du profit. La critique pratique de l’économie politique était elle-même encore de l’économie politique, mais du point de vue des ouvriers, et se confondit comme telle avec leur lutte pour des conditions de vie meilleure. Partant, l’économie politique était la lutte des classes, la lutte du Travail et du Capital, mais voilée par des catégories économiques. Tant que la bourgeoisie resta fidèle à la théorie de la valeur basée sur le temps de travail, elle tint compte à sa manière des données objectives, même si elle passait sous silence la réalité de l’exploitation. En se détournant de cette théorie, elle s’ôta elle-même la possibilité de juger objectivement du contexte économique et abandonna à la critique marxienne l’observation scientifique de la société bourgeoise. Mais il serait faux de supposer qu’en se détournant ainsi de la théorie de la valeur-travail, la bourgeoisie n’a exclusivement cherché qu’à nier l’exploitation. Le sens véritable de la théorie de la valeur-travail, à savoir la double nature de la force de travail, à la fois valeur d’échange et valeur d’usage, lui échappait ; en outre, cette théorie n’avait à ses veux pas le moindre intérêt pratique. C’est qu’en pratique on rencontrait non pas des valeurs-temps de travail, mais des prix, détachés des valeurs et établis par le jeu de la concurrence. Rien n’empêchait les Classiques, qui prenaient comme point de départ la société globale, de prouver la validité de la théorie de la valeur, et ils se sont même vigoureusement employés à le faire ; pourtant, c’est à Marx que revint le soin de résoudre le problème de la valeur. Il est certain que les difficultés inhérentes à la théorie de la valeur-travail contribuèrent également à en détourner les économistes. En tout état de cause, faire découler de la loi de la valeur le profit, l’intérêt et la rente foncière, ne pouvait manquer de rendre intelligible le fait qu’en plus de leur valeur, les ouvriers produisent nue plus-value que s’approprient les catégories sociales improductives. Il fallut renoncer à l’idée que seul le travail crée de la valeur, pour légitimer des revenus empochés sous forme de profit, d’intérêt et de rente. Cela n’était pas seulement nécessaire, cotait aussi « éclairant », étant donné que dans les conditions capitalistes les ouvriers ne peuvent pas davantage produire sans le capital que celui-ci sans eux. Si la production capitaliste avait pour préalable des prolétaires, des ouvriers non propriétaires, l’existence des prolétaires avait à son tour pour préalable la propriété du capital. Puisque le Capital et le Travail étaient aussi indispensables l’un que l’autre, et que l’homme ne vit pas au ciel, on pouvait parler de trois facteurs intervenant pareillement dans la production : la terre, le travail et le capital. C’est ainsi que, dans un premier temps, la théorie de la valeur céda la place à une théorie des coûts de production déterminée par ces facteurs. Tout incompatible qu’elle fût avec la loi de la valeur, la théorie des coûts de production demeurait un concept « objectif », car elle tenait compte de divers apports censés entrer dans la production sociale et leur assignait une valeur. Selon cette théorie, la valeur des marchandises résultait non seulement du travail directement employé à les fabriquer, mais encore des conditions de production sans lesquelles ce travail n’eût pas été possible. L’intérêt, que souvent on ne distinguait pas du profit, trouvait ainsi, dans la productivité du capital, son interprétation capitaliste. Le profit « pur » correspondait à la rémunération des entrepreneurs, car leur activité avait prétendument pour effet de créer une certaine fraction additionnelle de la valeur sociale totale. Pourtant, cette théorie n’était satisfaisante ni en théorie ni en pratique. Elle conservait même un caractère louche du fait qu’elle posait la propriété en soi comme créatrice de valeur. Mais identifier le prix de marché de la force de travail avec la valeur de celle-ci contribuait à raffermir l’illusion selon laquelle le bénéfice obtenu sur le marché ne doit rien à l’exploitation. Dès qu’on perdait de vue la production pour se limiter au marché, les problèmes de l’économie bourgeoise semblaient disparaître. La concentration exclusive sur le marché eut comme conséquence la métamorphose du concept objectif de valeur en un concept subjectif. La belle idée qui veut que les marchandises tirent leur valeur de l’utilité qu’elles présentent aux yeux de l’acheteur, n’était pas, elle non plus, restée étrangère aux Classiques. Déjà, Jean-Baptiste Say avait tenté de ramener directement la valeur à l’utilité, mais pour en tirer la conclusion que l’utilité ne se laissait pas mesurer. Elle n’était mesurable qu’au moyen de la quantité de travail qu’un individu est disposé à fournir pour acquérir telle ou telle marchandise utile. Pour Marx également, la valeur d’usage des marchandises est le présupposé de leur valeur d’échange. Seulement, chez lui, il ne s’agit pas d’échange de produits du travail les uns contre les autres pour satisfaire des besoins individuels, mais d’échange de valeurs d’usage données, apparaissant comme valeur d’échange, contre une quantité plus élevée de valeur d’échange sous forme de monnaie ou de marchandises. Pour que soit possible l’échange, exprimé en équivalents de temps de travail, il faut qu’il existe une marchandise dont la valeur d’usage soit supérieure à la valeur d’échange, et cela dans un sens objectivement mesurable. La marchandise force de travail remplit cette condition. Pourtant, si on laisse ce fait de côté, l’échange apparaît effectivement comme un processus servant à satisfaire des besoins individuels et l’évaluation des marchandises comme déterminée par la multiplicité des propensions subjectives des hommes. Une fois détaché de la production, le problème du prix pouvait passer pour un pur phénomène du marché. Si l’offre dépassait la demande, le prix des marchandises tombait ; si c’était l’inverse, il montait. Malgré tout, le mouvement des prix n’expliquait pas le prix lui-même. On avait beau repousser le concept objectif de valeur, il fallait bien admettre le concept de valeur pour faire en sorte que le prix ne fût pas déterminé par le prix. On trouva la « solution » en passant de l’économie à la psychologie. Les prix — c’est ce qu’on prétendait maintenant — avaient pour base l’estimation personnelle des consommateurs telle qu’elle s’exprime à travers la demande. Dès lors, ce fut la rareté par rapport à la demande qui servit à expliquer les relations des prix entre eux. Conception subjective de la valeur, la théorie de l’utilité marginale ne tarda pas à devenir partie intégrante de l’économie bourgeoise, ou peu s’en faut. Avec le marginalisme, le concept d’économie politique perdit toute signification : on le troqua contre celui d’économie « pure ». Cette théorie se distinguait de l’économie classique quant au contenu, non quant à la méthode. Cessant de s’intéresser aux problèmes sociaux, elle s’attachait en effet, au comportement de l’individu face aux biens disponibles, ainsi qu’aux effets de ce comportement sur le processus d’échange. Bien entendu, l’économie classique s’intéressait elle aussi à l’individu qui, en tant qu’homo economicus, s’efforce, en concurrence avec d’autres individus, de gagner le plus possible. Mais c’était pour voir dans cette concurrence un processus de péréquation et de mise en ordre ayant pour effet d’adapter la production et la répartition aux besoins sociaux. Comme guidé par une main invisible, ce processus s’effectuait certes à l’insu des producteurs, mais il s’effectuait tout de même et assurait l’indispensable jonction de l’intérêt privé avec l’intérêt général. Il ne pouvait venir à l’esprit des marginalistes, cela va de soi, de nier l’existence de la société. Mais les relations sociales n’étaient à leurs yeux rien d’autre que les moyens de réaliser le « rapport économique » de l’individu aux choses qui lui paraissent utiles. Ce rapport s’appliquait à chaque membre d’une société quelconque aussi bien qu’aux individus qui ne lui appartenaient pas, de sorte que la question de la nature d’une société déterminée restait pendante. Le marginalisme reposait sur une découverte d’un esprit assez voisin — il peut y avoir trop de bonnes choses comme trop de mauvaises — et sur l’application de ce constat à la recherche économique. En Allemagne, Hermann Gossen fut le premier à défendre et illustrer ce principe6. N’ayant tout d’abord rencontré aucun écho, il connut une fortune tardive grâce au succès du concept d’utilité marginal, élaboré de façon indépendante par l’Anglais Stanley Jevons [7]. A la même époque, Karl Menger [8] fonda l’école d’économie politique dite « école autrichienne » qui prit pour base la conception subjective de la valeur et à laquelle se rattachent notamment Friedrich von Wieser [9] et Eugen von Böhm-Bawerk 10. Bien que leurs travaux diffèrent quelque peu entre eux, ces cofondateurs du marginalisme sortent du même moule. Le point de départ de cette théorie, ce sont les besoins individuels. Affaire de jugement humain, l’estimation de ces besoins est donc subjective. Liées à la pénurie ou à la pléthore des biens de consommation, valeur d’échange et valeur d’usage ne sont que des formes différentes du phénomène général de la valeur déterminée par le jugement. Le besoin d’un bien particulier est toutefois limité. C’est le degré auquel le désir d’un bien est assouvi, suivant une échelle fictive de saturation, qui détermine son utilité marginale et donc sa valeur. Du fait de la multiplicité de ses besoins, l’homme fait un choix parmi les différents biens de manière à en obtenir un maximum d’utilité marginale. Nombre de plaisirs immédiats comportant de fâcheuses conséquences, il met en balance jouissance momentanée et privation ultérieure afin de perdre le moins de plaisir possible. Au niveau du marché, chacun mesure la valeur d’une marchandise en fonction de l’utilité limite qu’elle présente à ses yeux, et l’utilité optimale est atteinte lorsque toutes les marchandises acquises par lui ont une utilité limite de même ordre. Qui ne sait que la vie humaine est scandée de déplaisirs et de plaisirs et que tout un chacun essaie de réduire les uns pour accroître les autres ? A l’instar de Jeremy Bentham, le philosophe de l’utilitarisme et réformateur social, suivant lequel joies et peines étaient quantifiables, Jevons disait possible de chiffrer le plaisir et le déplaisir, ce qui permettait de réduire l’économie politique à une série de formules mathématiques. Mais Jevons et les marginalistes ne réussirent pas là où J.-B. Say avait déjà échoué et on cessa bientôt de chercher à mesurer l’utilité subjective. On s’accorda à penser qu’elle peut bien faire l’objet de comparaisons, mais non de mesures exactes. L’apologétique bourgeoise s’était fixé deux tâches. D’une part, elle estimait nécessaire de présenter le profit, l’intérêt et la rente foncière comme des parties intégrantes de la création de valeur et, d’autre part, elle jugeait bon d’asseoir l’autorité de l’économie sur les sciences de la nature. Ce fut cette seconde exigence qui gouverna la recherche de lois générales, indépendantes du temps et des circonstances économiques. Que ces lois fussent vérifiables et du même coup serait légitimée la société en place et réfutée toute idée de la changer. Ces buts semblaient être atteints tous deux par la doctrine de la valeur subjective. Dédaignant les rapports d’échange particuliers au capitalisme, il lui était loisible de faire dériver la répartition du produit social, sous quelque forme qu’elle ait lieu, des besoins des échangistes eux-mêmes. Nassau W. Senior [11] avait déjà devancé ces tentatives ; ne faisait-il pas du profit et de l’intérêt la rémunération du sacrifice consenti par le capitaliste qui, en s’abstenant de consommer, avait favorisé la formation du capital ? Voilà qui permettait de regarder le coût du capital aussi bien que celui du travail — au sens de la peine qu’il coûte — comme autant de fruits de l’abstinence, et de mettre sur le même plan profit et salaire. Abstraction faite de cette abstinence, l’échange servait à faire face aux besoins des échangistes, par une opération à laquelle ne pouvait que gagner quiconque recevait des biens ou des services prisés manifestement plus haut que ceux qu’il avait donnés à la place. Le capitaliste achète la force de travail parce qu’elle a plus d’importance à ses yeux que la somme qu’il débourse en salaires, et l’ouvrier vend sa force de travail parce qu’elle a moins d’importance pour lui que le salaire qu’il en obtient. C’est ainsi que l’échange profite à tous deux sans qu’il puisse être question d’exploitation. Vu l’impossibilité de mesurer la valeur subjective, il fallut bientôt renoncer à donner des fondements psychologiques à l’utilité marginale, mais sans abandonner pour autant la théorie elle-même. Délaissant L’utilité, on s’attacha désormais aux estimations subjectives telles qu’elles ressortent du jeu de la demande. On mit alors l’accent sur le fait que l’utilité se rapporte moins à une marchandise déterminée qu’au nombre de marchandises entre lesquelles l’acheteur se dispose à choisir. On représentait ces échelles de préférence du consommateur sous forme graphique, à l’aide de courbes dites d’indifférence, Elles permettaient de distinguer entre l’utilité absolue (cardinale) et l’utilité relative (ordinale). Le concept d’utilité marginale fut converti en celui de taux marginal de substitution. La quantité de telle marchandise diminuant, la quantité de telle autre augmente en compensation jusqu’au moment où leurs taux marginaux d’interchangeabilité procurent une satisfaction maximale des besoins. En d’autres termes, l’acheteur répartit son argent de façon à ce que toutes les marchandises acquises aient pour lui la même valeur, les choix qu’il a opérés lui ayant donné satisfaction. Les marginalistes n’étaient pas tous disposés à abandonner le concept d’utilité cardinale ; d’autres étaient d’avis que celui d’utilité ordinale, qui se référait encore à la valeur subjective, n’allait pas assez loin. Et ces derniers, puisque l’utilité marginale ne se révèle que dans le prix, optèrent finalement pour une théorie des prix à cent lieues des problèmes de valeur, une théorie « pure ». Il n’était pas non plus possible de considérer les prix comme uniquement déterminés par la demande, puisqu’en fin de compte on produisait aussi et qu’il existait des prix d’offre tout autant que des prix de demande. Tout naturellement, on se mit à associer la théorie de la valeur subjective à la théorie des coûts de production qui l’avait précédée. Née de ces efforts, la théorie dite néo-classique allait trouver en Alfred Marshall [12] son principal représentant. Au demeurant, les coûts de production furent eux-mêmes conçus de façon subjective, comme abstinence des capitalistes et pénibilité du travail. Selon cette thèse, de même que la demande est déterminée par l’utilité marginale, l’offre recouvre le degré marginal de la propension à travailler davantage ou à s’abstenir de consommer pour créer du capital. Toutefois, Marshall se rendait parfaitement compte que les facteurs déterminant l’offre et la demande ne pouvaient pas être reconnus comme tels et que ces facteurs « réels » ont pour seule base les relations de prix effectives. C’est le système monétaire qui convertit les estimations subjectives en prix dans lesquels se reflètent les besoins et renoncements « réels ». La valeur subjective non quantifiable devient, par le détour du prix, une valeur mesurable. L’offre et la demande ont un effet régulateur sur les prix et concourent à un équilibre, de telle sorte que le rapport entre l’offre et la demande détermine la valeur des marchandises, sinon à chaque instant, du moins à échéance plus longue. Une autre variante de la théorie marginaliste faisait de la production une condition implicite des relations d’échange, qui ne méritait pas une attention particulière. Pour Léon Walras [13], fondateur de l’ « école de Lausanne », l’économie politique tout entière n’était qu’une théorie de l’échange des marchandises et de la détermination du prix. Lui aussi voyait l’origine de la valeur dans la pénurie des biens par rapport aux besoins existants, l’utilité marginale servant à expliquer les variations d’intensité des besoins ressentis. Mais la même tendance qui vise à établir un équilibre dans la satisfaction des divers besoins de l’individu à travers les choix qu’il opère sur le marché se retrouve, au niveau de l’ensemble de la société, dans l’échange : ce dernier tend à un équilibre général, dans lequel la valeur globale des biens et services demandés correspond à la valeur globale de ceux qui sont offerts. L’hypothèse d’une tendance à l’équilibre de l’offre et de la demande par le biais de l’échange était d’ailleurs sous-jacente à toutes les théories du marché. Or, cette hypothèse, Walras tenta d’en démontrer la validité en procédant à la manière des sciences exactes. Selon lui, non seulement l’utilité marginale allait de soi, mais on pouvait la mesurer : en appliquant le principe de substitution à l’ensemble du marché, où les prix s’imbriquent les uns dans les autres de manière indissociable. Les prix lui semblaient être inversement proportionnels aux masses de marchandises échangées. Les coûts de production étaient, à ses yeux, constitués par le salaire, l’intérêt et la rente foncière qui s’y trouvent incorporés et qu’il plaçait tous sur le même plan en tant que services productifs. L’échange procure à chacun les biens de consommation qui correspondent à ses services productifs. Et la « réalité » de la valeur subjective, qui a pour manifestation des prix d’équilibre, se fait sentir dans l’équilibre de l’économie, lequel démontre de son côté la validité du concept de valeur subjective. Valeur et équilibre se conditionnant l’un l’autre, la théorie de la valeur se ramène à celle de l’équilibre général et il suffit de démontrer théoriquement la possibilité d’un tel équilibre pour faire la preuve de la théorie de la valeur subjective. Malgré ce cercle vicieux, la notion d’équilibre, qu’elle s’applique à l’économie dans son ensemble, ou à des secteurs ou cas particuliers de celle-ci, demeura l’un des principes méthodologiques de base de l’économie politique bourgeoise, serait-ce uniquement parce que, dans son optique, tout mouvement quel qu’il soit — économique ou autre — tendait à un état d’équilibre. Bien entendu, le système walrasien de l’équilibre général — représenté à l’aide de la méthode des variations concomitantes — n’était qu’un modèle, non la photographie de situations concrètes. Cela n’empêchait nullement Walras de prétendre rendre compte de la réalité ; d’après lui, en effet, même si l’économie était aux antipodes de l’équilibre, elle tendait immanquablement à retrouver cet état. Vu la fluidité et la complexité des phénomènes économiques, leur inextricable enchevêtrement, seules les mathématiques permettaient de démontrer théoriquement la possibilité de l’équilibre, mais à un niveau d’abstraction Ici que, tout en étant indiscutablement conforme à la théorie, il avait perdu toute espèce de rapport avec lu réalité. L’hypothèse selon laquelle la valeur marchande est déterminée en dernière instance par les consommateurs, ne tenait pas du tout compte de la répartition du revenu social. John Bates Clark [14] essaya d’y remédier en appliquant l’analyse marginaliste aux facteurs de production. De même qu’au niveau de la consommation les utilités limites étaient induites «l’une échelle de saturation, de même la croissance régulière de la masse du travail avait, selon lui, comme effet d’en abaisser le degré de productivité marginale, degré ayant pour expression les salaires effectifs. La relation d’identité, ou équilibre, entre salaire et productivité marginale peut certes être perturbée, mais ce n’est que pour mieux se reconstituer. Que, par exemple, la productivité marginale excède le salaire, et la demande de travail baisse jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli entre les deux facteurs. Que le salaire soit inférieur à la productivité marginale, et la demande de travail augmente jusqu’à ce que soit rétablie la relation d’identité entre l’un et l’autre. Ce qui vaut pour le travail salarié concerne également, chez J. B. Clark, tous les autres facteurs de production, de sorte qu’en situation d’équilibre tous ces facteurs concourent au revenu total proportionnellement à leur productivité marginale. Du même coup, ce n’était pas seulement l’offre et la demande, mais aussi la répartition du produit social qu’on expliquait selon le principe d’utilité ou de nuisance marginale. Dès lors qu’à chaque facteur revenait une part du produit social proportionnelle à son apport à la production, la répartition non seulement était déterminée par les conditions économiques, mais en plus elle était équitable. D’après certains de ses adeptes, la théorie de la valeur subjective n’avait pas à prendre en compte la production sociale. Ainsi Böhm-Bawerk [15], suivant lequel toute production ne sert en dernière analyse qu’à la consommation, tenait pour absurde de s’en soucier particulièrement ou de faire dépendre de la productivité marginale des facteurs de production la répartition du revenu. H considérait la production de capital comme une production par voie indirecte, par opposition à la production directe sans grands moyens de production. Partant, tout processus de production mettant en œuvre des moyens de production était capitaliste par définition, et cela même dans une économie socialiste. Böhm-Bawerk n’admettait que deux facteurs de production : le travail et la terre ; il tenait le capital pour une notion purement théorique, absolument pas historique. Les biens présents sont des biens destinés à être consommés, les biens à venir — biens de consommation eux aussi — revêtent dans l’intervalle la forme de biens capitaux et de prestations de service. Le profit, qu’il ramène à l’intérêt et à lui seul, ne découle pas de la production mais procède au contraire de l’échange de biens actuels contre des biens futurs. C’est l’utilité marginale qui décide des diverses appréciations relatives au présent et à l’avenir. Selon Böhm-Bawerk, l’intérêt non seulement est inévitable, mais même il se justifie, puisque toute production dépend directement de la propension des capitalistes à épargner et que les ouvriers aussi bien que les propriétaires fonciers font appel au crédit capitaliste. Ni les uns ni les autres ne sont en état de vivre directement de leur production, car celle-ci exige des temps de fabrication de longueur variable. Il leur faut vivre sur une production fabriquée antérieurement. Quiconque n’est pas soi-même désireux ou capable de restreindre sa consommation pour épargner ne saurait prétendre à l’intérêt. Quoi-que le revenu des biens capitaux soit versé ou touché sous forme d’intérêt, ce dernier représente non un produit du travail ou du capital, mais un bénéfice obtenu grâce au simple cours du temps — un présent des dieux en quelque sorte. L’intérêt est d’autant plus un don du ciel qu’il est également l’instrument de l’équilibre et du progrès économiques. Il assure l’équilibre nécessaire entre la production actuelle et la production future par la régulation des investissements, qu’il a pour effet d’élargir ou de restreindre en fonction des besoins de consommation existants. Toutefois, en augmentant, la production par voie indirecte provoque l’accroissement de la masse des biens de consommation ; par là même, il devient moins nécessaire de recourir à l’épargne pour créer des moyens de production additionnels. C’est ainsi que le progrès social a pour expression un taux d’intérêt en baisse. Inutile cependant de s’attarder sur les autres tenants de la théorie de la valeur subjective puisque, même du temps où elle faisait florès, on pouvait se dispenser de l’approfondir. Marx ne s’est pas directement exprimé à ce propos [16] et Friedrich Engels n’y vit qu’une mauvaise plaisanterie [17], encore qu’il considérât « que sur cette théorie il est possible d’édifier un socialisme vulgaire tout au moins aussi plausible que celui qui fut édifié en Angleterre sur la base de la théorie de Jevons-Menger sur la valeur d’usage et l’utilité limite [18] ». De fait, une partie de la social-démocratie réformiste devait opter pour la théorie de l’utilité marginale, persuadée qu’elle était que Marx s’était trouvé dans l’incapacité de saisir les connexions économiques réelles, faute — prétendument — d’avoir pris en considération la demande et ses effets sur la formation des prix. Au moment où elle se répandait dans le camp social-démocrate, la doctrine de la valeur subjective avait déjà perdu de son pouvoir de persuasion dans le camp bourgeois et devait être bientôt complètement abandonnée. C’est le rejet de la conception psychologique de la valeur par la bourgeoisie elle-même qui en rend superflue une critique détaillée. La doctrine de la valeur subjective se trouva dis-créditée, d’une part, en raison de raffinements théoriques si excessifs qu’ils lui firent perdre jusqu’à la dernière apparence de rapport avec la réalité ; d’autre part, par suite de la renonciation avouée de ses représentants à ramener le prix à la valeur. Le nom de Joseph Schumpeter reste attaché à la première de ces démarches [19]. Du point de vue de l’école autrichienne, la valeur des biens de consommation dépend de leur utilité marginale pour le consommateur. Quant aux marchandises — matières premières, machines — qui n’ont pas un accès immédiat à la consommation, elles ne se voient conférer d’utilité marginale propre que par le biais d’un processus d’imputation, dans l’utilité des marchandises finies. Du point de vue des consommateurs, les diverses sortes de matières premières, de moyens de production et de produits semi-finis ne possèdent pas de valeur d’usage directe mais uniquement indirecte ; celle-ci se traduit malgré tout, par voie d’imputation, dans les prix des biens de consommation. Il en allait de même pour la circulation des marchandises. On faisait à ce propos une distinction entre biens de premier et de second rang ; ces derniers étaient ceux qui n’avaient pas encore fait leur entrée dans la consommation et dont l’utilité devait être imputée à l’utilité marginale des biens de consommation. Schumpeter en tirait la conclusion que l’offre et la demande, envisagées théoriquement, sont une seule et même chose, de sorte que, s’agissant de relations d’équilibre, on pouvait se contenter de prendre en considération le côté demande. Selon l’idée que Schumpeter se faisait de l’équilibre, on pouvait non seulement tenir les prix d’offre pour superflus, puisqu’ils étaient concevables sous la forme de prix de demande, mais encore être quitte du profit et de l’intérêt en les rangeant sous la rubrique des salaires. Comme la production pouvait passer pour de l’échange, Schumpeter trouvait vain de parler et de l’utilité, et de son contraire. Au concept psychologique de valeur, il substitua une logique des choix, la théorie de la valeur subjective permettant tout au plus de dire que chacun oriente ses achats en fonction du prix demandé autant que de son goût et son revenu. Nullement enclin à approfondir les causes de ces choix, il fit de ces derniers le point de départ de l’analyse économique. La logique des choix convenait fort bien à la construction des équations d’équilibre ; il est vrai qu’à ce niveau d’abstraction, elles ne revêtaient aucune signification concrète. Néanmoins, la « théorie pure » était d’après lui un moyen de connaître la réalité, se trouvant vis-à-vis de cette dernière dans le même rapport que la mécanique théorique vis-à-vis de la construction mécanique. De toute manière, la « théorie pure » avait sa valeur propre : c’était une occupation par elle-même intéressante et qui satisfaisait la curiosité humaine. Gustav Cassel [20], entre autres, s’attacha à ruiner la doctrine de la valeur subjective, laquelle se mouvait dans un cercle vicieux. La théorie s’était donné pour tâche d’élucider les prix et pourtant c’était aux prix qu’on avait recouru pour expliquer l’utilité marginale. Selon Cassel, seuls les prix étant nécessaires pour traiter des affaires, l’analyse économique n’avait pas besoin de théorie particulière de la valeur. Les transactions ne renvoyaient-elles pas à des quantités mesurables, argent et prix ? Cassel partait de l’hypothèse que les relations économiques sont déterminées par un état de pénurie général ; l’économie politique devait donc rechercher une adaptation optimale des divers besoins au défaut de moyens aptes à les satisfaire. En faisant dériver les prix de la rareté des biens, on ne fait qu’expliquer un prix par un autre et on laisse en suspens, de surcroît, le point de savoir ce qu’ils recouvrent. Mais l’économie politique bourgeoise n’éprouve pas la nécessité de se poser cette question. Elle a donc abandonné la doctrine originelle de l’utilité marginale, puisqu’elle peut s’en passer ; mais elle s’est réservé la possibilité d’y revenir au besoin en affirmant qu’en dernière analyse les prix recouvrent les estimations subjectives des consommateurs. Mieux, c’est précisément sa subjectivité, disait-on à présent, qui faisait de la théorie économique moderne une science objective. D’après Ludwig von Mises [21], on connaît les besoins des hommes à leurs comportements, lesquels ne requièrent pas un examen plus poussé ; il faut les prendre tels qu’ils sont donnés. Puisqu’en fin de compte la doctrine de la valeur subjective revient à restreindre au seul mécanisme des prix le domaine des faits économiques, vouloir substituer à la théorie de la valeur objective l’utilité marginale fondée sur la psychologie, c’est courir à l’échec. Les tentatives faites en ce sens n’ont abouti qu’à éliminer de la pensée économique bourgeoise le problème de la valeur. Malgré l’abandon de l’utilité marginale, l’analyse marginaliste resta partie intégrante de l’économie bourgeoise. Aux yeux de Joan Robinson, ceci prouve qu’ « une fois de plus des concepts métaphysiques, qui ne sont que non-sens, ont fait progresser la science [22] ». Comme instrument d’analyse, le principe marginaliste n’est à vrai dire rien d’autre qu’une généralisation de la rente différentielle ricardienne, qui faisait dépendre le prix des produits agricoles du rendement du sol le moins fertile. La loi du rendement décroissant s’applique à l’industrie aussi bien, mutatis mutandis, qu’à n’importe quelle sorte d’activité économique et détermine les prix et leurs fluctuations. L’individu, conformément au principe de l’utilité marginale et sur la base des prix donnés, ordonne ses achats de manière à obtenir, dans le cadre de ses revenus, une satisfaction optimale ; de même, il s’ensuit de l’universalité de ce principe rationnel ou économique, et par le biais de la dépendance réciproque des prix, une constellation générale des prix qui met en harmonie l’offre et la demande. Là où la demande globale est couverte par l’offre globale, tous les prix sont des prix d’équilibre ; ou bien, inversement, le principe économique (ou l’analyse à la marge) aboutit à des prix traduisant un équilibre général. Du même coup, la « théorie pure » se trouvait ancrée dans le principe universel de l’utilité marginale sur lequel la théorie des prix est édifiée jusque dans ses moindres détails. S’il ne vaut pas la peine pour le consommateur, dans sa vie quotidienne, d’ « optimiser » la répartition de ses dépenses au moyen de l’analyse à la marge — en admettant qu’il en soit capable —, cette analyse ne joue pas non plus, dans le comportement des entrepreneurs capitalistes, le rôle que les économistes lui avaient dévolu. Les marginalistes avouent, il est vrai, que leurs considérations théoriques ne reflètent pas la situation effective. Mais elles seraient assez proches de la réalité pour exercer une influence pratique en dehors de leur valeur scientifique objective. Les entrepreneurs traitent leurs affaires sans se livrer aux savants calculs de l’économie théorique ; cela n’empêche pas les théoriciens de trouver dans la vie économique pratique confirmation de la justesse de leurs vues. Certes, il conviendrait en outre « de passer du langage des affaires à celui de l’économiste, et de traduire, dans un sens ou dans l’autre, les idées que chaque langue véhicule » ; moyennant quoi les entrepreneurs feraient sans le savoir la même chose que les théoriciens, eux en toute conscience. Il va de soi, tout aussi bien, qu’il ne faudrait « pas confondre deux choses tout à fait différentes : la construction d’un modèle destiné à l’analyse d’un processus et les estimations chiffrées qui l’accompagnent, d’une part ; le processus lui-même dans la vie courante, sans calcul numérique précis, d’autre part [23] ». Mais on a beau admettre qu’il existe du « non-économique » dans le comportement des consommateurs et des entrepreneurs, il faut pourtant bien que les uns et les autres procèdent grosso modo de façon rationnelle, c’est-à-dire qu’ils essayent d’obtenir les gains les plus élevés aux moindres frais. Les entre-preneurs se voient contraints d’établir des relations proportionnelles entre production et demande, entre capital investi et salaires à débourser, et de faire un choix économique entre instruments de production et matières premières ; ce qui signifie, suivant le principe du taux marginal de substitution, qu’au moment où les transformations, qui surviennent dans les diverses combinaisons des multiples facteurs concourant à la production, cessent de rapporter des bénéfices, le taux marginal des coûts coïncide avec celui des gains. Ainsi, il ne s’agit pas à proprement parler ici d’un problème économique, plutôt d’un calcul des recettes et des dépenses plus précis que celui que l’on trouve habituellement. Mais en même temps, cette méthode comptable est considérée comme le principe fondamental sous-jacent à tous les phénomènes économiques, puisqu’elle ramène toutes les relations d’échange à un dénominateur commun et qu’elle élimine les défauts inhérents à la théorie classique de la valeur en identifiant tout bonnement valeur et prix. Tout en partant de la valeur-temps de travail, les Classiques avaient traité isolément les prix de marché, qui restaient toutefois déterminés par les relations de valeur. Le véritable contenu de l’économie politique se trouvait, pour eux, dans la question de la répartition de classe du produit social. Avec l’introduction de la valeur subjective et de la « pure théorie des prix », les problèmes économiques furent tous exclusivement rattachés à l’échange, ce qui du même coup permit de négliger les questions soulevées par l’économie classique, comme celles du rapport valeur-prix et de la distribution. Désormais, on adopta vis-à-vis de cette dernière l’attitude que les Classiques avaient eue à l’égard de la production, C’est-à-dire qu’on la tint pour réglée, quelque forme qu’elle puisse revêtir, par le système des prix. Le problème de la distribution cessa d’être un objet particulier de la théorie économique. Il fut intégré au problème général de la formation des prix : tous les prix se trouvant les uns les autres en connexion fonctionnelle, il s’ensuivait — disait-on — qu’une fois résolu le problème général des prix, la solution du problème de la distribution était donnée du même coup. Toutes les questions relatives à l’économie furent par là assujetties à un principe unique qui leur servit d’explication. Ce principe consistait en un procédé comptable susceptible de passer pour neutre au regard de toutes les conceptions économiques. Pour les tenants de ces conceptions, il a fallu attendre l’analyse marginaliste et la notion d’équilibre qui en résulte pour voir l’économie politique prendre un caractère positif, scientifique. Moyennant quoi, l’objet de leur calcul était ni plus ni moins que la possibilité d’un équilibre de l’offre et de la demande, et de la formation des prix subséquente, la vieille illusion héritée des Classiques. Rendue possible par l’analyse marginaliste, la formalisation de l’économie politique amenait pourtant, et d’entrée de jeu, à ne concevoir l’équilibre que dans le cadre d’un modèle statique. Or l’économie capitaliste ignorant l’état statique, les modèles d’équilibre statique se trouvent infirmés par la réalité, et, sans trancher de rien à leur propos, l’exactitude mathématique « se rapporte non au contenu du savoir économique, mais à la technique des opérations algébriques [24] ». Contrairement à Marx pour qui l’hypothèse d’un état statique (ou de la reproduction simple) ne représentait qu’un moyen méthodologique de faire ressortir la dynamique nécessaire du système capitaliste, l’économie bourgeoise utilisait le modèle économique statique pour donner une base « scientifique » aux tendances à l’équilibre qu’elle postulait. A force de jongler avec de tels modèles d’équilibre, on acquit en économie théorique la conviction que cet expédient idéal était le présupposé de toute analyse. Quoique l’économie réelle ne se trouvât jamais en équilibre parfait, on n’arrivait pas à saisir les disparités existantes autrement que dans la perspective de l’équilibre. De même que toute machine peut se détériorer, le système économique de l’équilibre pouvait lui aussi tourner au déséquilibre du fait de perturbations intérieures ou extérieures. Dans les deux cas, il n’y avait que l’analyse de l’équilibre qui permît d’établir les causes des perturbations et de découvrir les éléments propres à recréer cet équilibre. C’est ainsi que l’idée de l’équilibre de l’offre et de la demande, tel que la concurrence l’impose sur le marché, est restée d’Adam Smith et de Jean- Baptiste Say à nos jours partie intégrante de l’économie bourgeoise, sans le moindre égard pour la manière dont les fondations de cette hypothèse s’étaient transformées et, entre-temps, étaient devenues irréalistes. La théorie néo-classique se demandait non pas comment fonctionne réellement le système des prix, mais comment il fonctionnerait si le monde était tel que les économistes se l’imaginaient. Cette théorie avait besoin de l’équilibre pour faire du système des prix le régulateur de l’économie, tandis que l’amalgame constitué par le système « pur » des prix lui servait à faire passer l’ordre établi pour rationnel et, partant, inattaquable. Tout ce qui sortait de là, pourtant, était ni plus ni moins que la thèse de la « main invisible », chère à Adam Smith, mais mise en formules algébriques, et celle de Say selon laquelle toute offre entraîne avec elle une demande correspondante. Le concept d’équilibre ne leur permettant pas d’approfondir le mouvement réel du capital, le processus d’accumulation, les néo-classiques se révélèrent non seulement dans l’incapacité de dépasser les premiers acquis de l’économie politique bourgeoise mais encore, en forte régression sur eux. On ne saurait en effet prédire le processus de développement à l’aide d’un simple instantané, d’une image d’équilibre statique. Sans doute est-il impossible d’ignorer les transformations de l’économie, mais — chez les néo-classiques — elles sont considérées comme allant de soi, sans plus. Abandonner la d’équilibre statique revenant à avouer leur failli le conceptuelle, les théoriciens du marché bornèrent à la « statique comparative » (c’est-à-dire qu’un équilibre inexistant se voit comparer un équilibre futur qui n’existera jamais) pour rendre compte des transformations économiques survenues entre-temps. Comme il n’existe en équilibre néo-classique ni profit ni excédent d’aucune autre sorte, toute reproduction élargie du système est exclue. Dans la mesure où malgré tout elle a lieu, elle sort du cadre de la théorie économique. Il est vrai que les transformations vérifiables sont censées indiquer la tendance de l’évolution, en sorte qu’on n’est pas obligé de se limiter aux situations déjà données et aux rapports qui s’y trouvent, mais qu’on peut spéculer à loisir sur l’avenir. Contrairement à la théorie néo-classique, les Classiques s’intéressaient à l’accumulation du capital, à la croissance de la richesse nationale. Leurs théories de la distribution partaient de la nécessité de l’accumulation et cherchaient à saisir ce qui la favorisait ou l’entravait. L’économie de profit était la condition sine qua non de l’accumulation. Faire du profit était donc servir la collectivité, le profit servant de préalable obligé à l’amélioration des conditions de vie grâce à l’élévation de la production et de la productivité. Les problèmes du marché étaient subordonnés à ceux de l’accumulation et subissaient la loi de l’offre et de la demande. Et la concurrence imposant partout ses lois, on considérait l’échange comme un processus régulateur de l’économie, dans le cadre d’un progrès social en marche. Toutefois, cette économie qui se réglait elle-même et, partant, sans crise, se heurtait à une réalité fort récalcitrante. L’accumulation du capital, loin de s’accomplir comme un processus en développement constant, était interrompue par des crises extrêmement aiguës qui se répétaient périodiquement depuis le début du XIX° siècle. Comment expliquer ces crises qui, sans aucun doute, venaient contredire la théorie économique dominante ? Tout en se concentrant sur l’accumulation du capital, les Classiques, ci ou particulier Ricardo, partageaient la conviction de J.-B. Say qui faisait de l’économie de marché un système d’équilibre où toute offre induit une demande correspondante. Aussi liaient-ils leurs théories de l’accumulation à une conception statique de l’équilibre qui les obligeait à chercher en dehors du système les raisons de ses pertes d’équilibre. A en croire Say [25], tout homme produit avec l’intention soit de consommer son produit soit de le vendre pour acquérir d’autres marchandises destinées à sa propre consommation. Cela s’appliquant à tous les producteurs, la production doit nécessairement coïncider avec la consommation. Que toutes les offres et demandes individuelles concordent entre elles, et l’équilibre social s’ensuit. Il peut certes y avoir, momentanément, offre excédentaire de telle marchandise ou demande insuffisante de telle autre, et, partant, risque d’une rupture d’équilibre. Mais, en ce cas, celle-ci provoque un mouvement des prix qui a pour effet de rétablir la situation. Abstraction faite de ce genre de désordres, il ne saurait exister de surproduction généralisée, pas plus que l’accumulation ne peut aller au-delà de la propension de la société à consommer. Ces idées étaient cependant battues en brèche par les crises effectives de surproduction généralisée, pour lesquelles la théorie classique ne trouvait pas l’explication immanente au système. Ce qui amena Simonde de Sismondi [26] à renoncer à la théorie classique, pour rejeter peu après le système du laisser-faire dans son ensemble. Suivant sa conception, c’était bien précisément la concurrence généralisée, uniquement fonction des prix, qui, au lieu de conduire à l’équilibre et au bien-être général, ouvrait la voie aux misères de la surproduction. L’anarchie de la production capitaliste, la poursuite avide de la valeur d’échange sans égard pour les besoins sociaux, poussait à produire bien au-delà de la demande effective, provoquant ainsi des crises périodiques. La sous-consommation engendrée par une répartition inégale, telle était la cause de la surproduction et, en conséquence, de la recherche effrénée de marchés extérieurs. Sismondi devint ainsi le fondateur de la théorie, encore largement répandue de nos jours, de la sous-consommation comme cause des crises capitalistes. Ce fut plus particulièrement John Hobson [27] qui appliqua la théorie de Sismondi au capitalisme développé et la relia à l’impérialisme. Anticipant sur le Keynes de la dernière époque, il disait inévitable une chute de la demande des biens de consommation et, par ricochet, du taux d’expansion du capital et en attribuait la cause à la répartition inégale du capital autant qu’à l’accumulation toujours accrue de celui-ci. La consommation n’arrivant pas à suivre la production, il devient impossible d’investir de façon rentable une fraction du profit destiné à l’accumulation, laquelle par voie de conséquence se trouve gelée ; d’où des crises périodiques. Seule la dépression qui a pour effet de résorber la surproduction permet la reprise du processus d’expansion appelé à se renverser par la suite, engendrant ainsi de nouveau la surproduction et le gel des capitaux. La surproduction consécutive au défaut de consommateurs solvables expliquerait encore le désir de conquérir de nouveaux marchés, caractéristique de l’impérialisme, et la concurrence impérialiste elle-même. Toutefois, Hobson croyait possible de remédier à cet état de choses par une action réformatrice de l’État sur les mécanismes économiques en vue d’encourager la consommation ; Hobson demeurait à cet égard imbu de l’économie capitaliste. Ce qu’il faut bien avoir en vue ici, c’est la nécessité de se détacher de la théorie classique et, plus tard, néo-classique pour se rapprocher de ce qui se passe concrètement dans la vie économique. Les phénomènes économiques réels demeuraient incompréhensibles dès lors qu’on s’en tenait aux mécanismes prétendument autorégulateurs du marché, ce qui obligea Sismondi aussi bien que Hobson à renoncer à la théorie du marché. Ainsi, vouloir traiter de la crise capitaliste, comme en général des conditions sociales, amenait à faire litière des conceptions économiques traditionnelles, pour élaborer des théories plus proches de la réalité. Cependant, si on reste dans le domaine des rapports de propriété capitalistes, cela n’est possible que dans une faible mesure. Les tentatives, dans ce sens, étaient conditionnées, non seulement par le fait que la théorie dominante se trouvait en contradiction flagrante avec la réalité, mais encore par les effets de la concurrence capitaliste sur les possibilités de développement des pays arriérés. D’où l’essor tant de l’école historique et de son empirisme que de l’institutionnalisme et de ses thèses évolutionnistes, hostiles tous deux aux théories professées par les Classiques. Qui marche en tête du processus d’accumulation capitaliste se développe au détriment de ceux qu’il a lâchés. On a vu ainsi le libre-échange garantir à l’Angleterre un monopole freinant l’industrialisation des pays moins avancés, et des privilèges faisant paraître plus intolérable encore la misère inhérente aux phases de « décollage ». Pour faire face à la concurrence monopoliste, il fallut donc dévier du principe du laisser-faire et, par là même, des théories de l’économie classique. Il s’agissait en l’occurrence, non pas comme le supposait Rosa Luxemburg, d’un « refus de la société bourgeoise de connaître ses propres lois [28] », mais de tentatives pour atteindre, par des moyens politiques, l’étape correspondant à l’idéologie libre-échangiste. C’est seulement après avoir éprouvé les effets de la concurrence internationale que les pays économiquement plus faibles échappèrent à l’influence, jusqu’alors prépondérante, de l’économie politique anglaise et se dotèrent d’une idéologie adaptée à une politique dirigiste et protectionniste. L’école historique préconisait à l’intérieur du cadre national ce qu’elle condamnait sur le plan international ; cette contradiction interne montrait à l’évidence qu’elle correspondait seulement aux besoins particuliers des pays peu compétitifs. Les représentants de cette école d’économie poli-tique s’efforcèrent également de démontrer qu’une distribution exclusivement dictée par les lois du marché engendrait la paupérisation des ouvriers et, ce faisant, mettait en question l’existence même de la société bourgeoise ; crainte que semblait corroborer l’essor d’un mouvement ouvrier autonome. Il fallait — disaient-ils — remédier à la paupérisation, au moyen justement d’une croissance plus rapide et mieux ordonnée. C’est pourquoi à une politique économique visant l’intérêt national, ils lièrent une politique sociale, le « socialisme » dit « de la chaire », idéologie qui rejetait les abstractions de la doctrine classique, non dans l’intention de l’abolir complètement, mais à seule fin de l’adapter aux intérêts nationaux particuliers par la critique historique. Aux yeux de l’école historique, la science économique allait bien au-delà de l’examen par déduction des mécanismes du marché. Une investigation historique approfondie, telle était — selon cette école — le préalable obligé à tout énoncé relatif au contenu de l’économie politique ; il s’agissait d’obtenir par induction les constituants historiquement déterminés et spécifiquement nationaux autant que les constituants extra-économiques de la totalité sociale et d’en retracer le développement. Mais la capitalisation du monde occidental ayant eu pour effet d’en homogénéiser progressivement les économies, les théories économiques se trouvèrent du même coup unifiées, et on ne dépassa pas le stade de la recherche. L’influence de l’école se perdit, mais non le besoin qu’elle avait éveillé d’une étude impartiale des phénomènes économiques empiriquement donnés, ce qui aboutit en fin de compte au type d’analyse dit étude de conjoncture. Quoique éprouvée par les crises et les fluctuations de la conjoncture, l’économie bourgeoise ne disposait d’aucune théorie des crises immanentes au système capitaliste. Il fallait trouver dans des phénomènes extérieurs à ce système la clef des transformations de l’économie, levons alla jusqu’à les mettre en liaison avec les facteurs naturels extraterrestres. Il fit la découverte que les crises économiques coïncidaient avec l’apparition périodique des taches solaires. Celles-ci auraient eu une influence néfaste sur le temps et, par suite, sur la production agricole, dont la chute provoquait — selon lui — une crise générale. A vrai dire, cette théorie eut peu de retentissement, bien que les variations climatiques influent sans aucun doute sur l’économie. Mais des crises éclataient même en années de beau temps et on n’a jamais pu établir de véritable corrélation entre le temps qu’il fait et les taches solaires. En revanche, Schumpeter [29] essaya d’expliquer le développement qui résulte du cycle industriel et ce cycle lui-même à partir du système capitaliste. Connaissant la théorie de Marx, il n’était pas sans savoir que tout progrès essentiel dépend du développement des forces productives sociales. Mais les agents de ces forces productives nouvelles, c’étaient à ses yeux les entrepreneurs particulièrement dynamiques, lesquels cassaient, grâce à leur génie, le morne cours répétitif des processus économiques. Il élabora une sorte d’épopée des fluctuations de la conjoncture, génératrices — se plaisait-il à dire — de la dynamique du système capitaliste. A cette fin toutefois, il avait besoin de deux théories distinctes, comme aussi de deux types humains psychologiquement différents. L’équilibre général de la « théorie pure » excluait toute espèce d’évolution. Mais en outre, dans le monde concret, il y avait chez la plupart des hommes trop de lâcheté et de paresse d’esprit pour qu’ils s’élèvent contre l’uniformité statique des choses. Comme on l’a vu précédemment, dans un état d’équilibre, le profit n’existe pas ; et quand il existe, cela dénonce une perturbation du système, qui est supprimée à son tour par les contrecoups qu’elle a provoqués. Alors se posait le problème : comment déduire le développement d’un état de choses qui ignore tout développement ? Schumpeter, adepte de longue date de l’école historique, n’avait pas oublié que l’économie politique n’a pas à se borner aux abstractions de l’équilibre entre l’offre et la demande. Pour rendre compte de la dynamique du système capitaliste, il faisait également intervenir le point de vue historique et sociologique. Mais, dans le cadre de la théorie économique, il ne voulait envisager que le mécanisme spécifique appelé à transformer le modèle statique en modèle dynamique. Ce mécanisme, il le personnifiait dans un type humain qui, affligé ou doué d’une inquiétude créatrice, brise par son action obstinée le cours de l’équilibre statique. Ce type, celui de l’entrepreneur ingénieux, toujours à la recherche de nouvelles combinaisons industrielles, scientifiques, commerciales et organisationnelles, aptes à modifier quantitativement et qualitativement la productivité et la production, défait l’équilibre économique mis en place par les consommateurs de manière telle qu’il ne peut se reconstituer qu’à un niveau supérieur. Ce processus spontané, contingent, mais constamment renouvelé, aurait pour résultat le cycle industriel, lequel serait à la fois création et destruction et où se refléterait la dynamique du système capitaliste. Si regrettable que ce soit, il faudrait payer cher, et par un cortège de misères, l’adaptation au changement et à ses difficultés. Cependant, de meilleurs pronostics économiques et des interventions de l’État pourraient atténuer ces inconvénients. Quoi qu’il en soit, Schumpeter accordait plus d’importance à la dynamique inhérente au système capitaliste qu’au problème de l’équilibre économique dont les économistes bourgeois avaient presque exclusivement traité. Même si la théorie de l’évolution de Schumpeter n’avait de rapport que dans son imagination avec les lois de la dynamique capitaliste, elle n’en exprimait pas moins l’inquiétude profonde, perceptible dans la théorie bourgeoise, que suscitaient les fluctuations de la conjoncture et les périodes de crises, dont l’acuité augmentait avec l’accumulation du capital. L’idée selon laquelle les prix obéissaient à un mécanisme autorégulateur faisait des phénomènes de crises une énigme que la théorie dominante était incapable de résoudre. Les expliquer, comme Schumpeter essaya de le faire, par des atteintes répétées à l’état d’équilibre de la part d’une certaine catégorie d’hommes n’était pas en donner une véritable explication, mais seulement avouer que les tendances à l’équilibre attribuées au marché ne correspondaient pas à la réalité. Certains de ses prédécesseurs dans la critique du capitalisme, un Sismondi, un Hobson, l’avaient déjà reconnu. Mais se borner à constater que l’harmonie théorique de l’offre et de la demande, de la production et de la consommation était récusée par la réalité revenait uniquement, en fin de compte, à décrire des états de choses manifestes, ce qui ne donnait en soi pas la moindre information sur les lois dynamiques propres au capital. Les conceptions économiques dominantes ne permettaient certes pas de comprendre la crise ; mais même par ailleurs, elle restait un problème insurmontable qu’on tentait de circonscrire de manière empirique. Pour la prévenir, on avait créé des instituts privés chargés d’étudier la conjoncture et ses fluctuations au bénéfice des milieux d’affaires. Ainsi apparut une branche particulière de la science économique, vouée exclusivement aux études de conjoncture, qui put connaître un large essor grâce à la compilation de données d’origine publique et privée systématiquement développée. Les conjoncturistes se proposaient d’exposer les phénomènes économiques tels qu’ils se déroulaient dans la réalité, en « utilisant la « théorie pure » uniquement comme doctrine de base [30] ». Faire une telle concession, somme toute assez mince, était encore aller trop loin, car l’analyse conjoncturelle ne pouvait se développer qu’en opposition directe à la doctrine économique de base. Cette dernière ne s’attachait qu’à l’équilibre statique, état dans lequel le circuit économique n’est pas exposé à des variations de données. C’est précisément cet équilibre stationnaire qui est exclu de la théorie conjoncturiste, attendu que celle-ci s’applique aux transformations perpétuelles de l’économie. A vrai dire, la doctrine de base admet parfois des déviations de l’équilibre, mais comme inductrices d’un rétablissement d’équilibre. La théorie conjoncturiste ne traite pas des dérèglements passagers, mais vise à dévoiler les lois de mouvement du capital et les phénomènes de crise. Si elle y réussissait, elle déboucherait sur un système dynamique du développement capitaliste dépassant le point de vue statique. Bien entendu, on négligeait délibérément la théorie, depuis longtemps formulée par Marx, du développement capitaliste et des lois qui président à son mouvement. Les méthodes « impartiales » de l’école historique devaient conférer aux conjoncturistes l’ « objectivité » indispensable à la connaissance du cours réel de l’économie. Sur la base de statistiques fiables et à l’aide de moyens mathématiques, telles les formules du coefficient de corrélation, on cherche à retracer rétrospectivement les conditions changeantes du marché et leurs oscillations, le rythme de la vie économique, afin d’en dégager les forces motrices et les connexions internes. Toutefois, la recherche empirique pure tourne en rond : n’aboutit-elle pas à constater des faits qui en tout état de cause continuent de nécessiter une explication ? Il fallait disposer à cette fin d’une théorie qui ne se contente pas de décrire le cycle, mais encore le rende intelligible. Or aucune des théories conjoncturistes, qui se présentent comme dynamiques [31], ne traite des causes des mouvements cycliques : au contraire, elles font de ces mouvements leur point de départ et les prennent pour donnés. Dans ces conditions, les conjoncturistes ne pouvaient aller au-delà d’une description de la dynamique de l’économie, incapables qu’ils étaient d’en mettre à nu les ressorts. La multiplicité des phénomènes économiques semblait dénoter que les fluctuations de la conjoncture avaient une pluralité de causes et permit la floraison de théories qui, tout en se trouvant confrontées aux mêmes faits, se différenciaient par l’accent particulier mis sur tel ou tel aspect du processus global. On établit une distinction entre facteurs économiques et facteurs non économiques, exogènes et endogènes, responsables du cycle industriel, ou encore on opta pour une combinaison des deux afin d’élucider le rythme de l’économie. Ces diverses interprétations accordaient la primauté soit à des questions de monnaie et de crédit, à des facteurs techniques, à des disparités du marché, à des problèmes d’investissement, soit à des données psychologiques. C’est en partant de ces différents points de vue, conçus chacun comme l’élément décisif de l’ensemble du mouvement, qu’on se mit à rechercher les origines des crises dans les événements de la phase précédente de prospérité et de son déclin, ou encore les moyens de surmonter la crise, de relancer l’économie. Les études de conjoncture visaient, non à exposer méthodiquement et avec plus de précision les fluctuations de la conjoncture, de toute manière perceptibles, mais à découvrir des possibilités d’intervention pour atténuer les effets de la crise et « normaliser » le cours de l’économie en essayant de concilier ces deux extrêmes : la surchauffe et l’apogée de la crise. Le diagnostic devait permettre, d’une part, de formuler un pronostic permettant de mieux adapter l’ensemble des activités à une tendance donnée du développement économique et, d’autre part, de stabiliser l’économie à plus long terme par une politique capable de contrecarrer les effets automatiques du cycle industriel. Ainsi, elle se considérait comme une science appliquée dont les pronostics, même s’ils restaient abstraits, permettaient néanmoins des raisonnements par analogie susceptibles d’avoir à l’occasion une importance pratique. Pour cela, il fallait assurément s’abstenir de mettre en question l’ordre établi, se situer sur son terrain ; moyennant quoi, on se bornait d’emblée à approfondir les phénomènes cycliques du marché. Les conjoncturistes prenaient pour objet de recherches non l’essence du capitalisme, mais seulement la forme sous laquelle il se montre, et qui servait de base aux diverses théories dont ils enrobaient leur doctrine commune. L’opacité de l’économie de marché avancée, jointe à l’ignorance ou à la perception fausse des connexions économiques, telles étaient — à les croire — les causes du développement non proportionnel de l’économie, trait distinctif du cycle industriel. La consommation reste en deçà de la production, l’élargissement du crédit mène à des surinvestissements, les profits s’amenuisent en raison d’une expansion inadéquate de la production, pour finalement provoquer, à un certain moment, celui de la crise, un mouvement contraire : les investissements retardent sur l’épargne, le marché saturé ne trouve pas de demande solvable, les valeurs-capital se volatilisent, la production décroît rapidement et le chômage gagne du terrain. La crise et la période de dépression consécutive ont pour effet d’éponger les excès de la période d’expansion jusqu’à ce que se rétablissent les proportions économiques nécessaires à un nouvel essor ; mais celui-ci s’achemine à son tour vers un point culminant pour se précipiter dans une autre crise. Il s’agit là d’observations justes touchant les phénomènes économiques tels que les traduisent les lois qui rendent compte des crises capitalistes, mais qui n’expliquent pas ces lois elles-mêmes. Les mouvements cycliques apparaissent comme des déviations par rapport à une norme qui, sans ces accidents, se réaliserait sans heurts. La règle que l’esprit a en vue, c’est le mécanisme de l’équilibre, cher à la « théorie pure », lequel malgré tout n’est à même de s’accomplir que par le biais d’irrégularités, en sorte que les proportionnalités indispensables au cours « normal » de l’économie doivent s’établir au sein d’une activité en dents de scie. Le cycle industriel, voilà la forme réelle des tendances abstraites à l’équilibre inhérentes aux mécanismes du marché. A l’évidence, il fallait donc admettre qu’une connaissance précise des facteurs de déviation permettrait de prendre des mesures capables d’atténuer ou d’éliminer les aspects néfastes du cycle. Dans cette optique, l’économie capitaliste se caractérisait donc par des tendances et statiques et dynamiques, celles-ci conditionnant celles-là. S’il en était ainsi, la « théorie pure », conception statique de l’équilibre, devait être subordonnée aux théories du marché — expression d’une situation toute momentanée et pouvant tout juste servir de passerelle vers des conditions en perpétuel changement, mais ne permettant nullement de discerner l’état réel de l’économie et ses tendances. Bien que la théorie de l’équilibre général ne se donnât elle-même que comme une représentation abstraite du système des prix sans se prétendre en accord avec la marche réelle de l’économie, on s’obstinait pourtant à lui accorder une valeur heuristique en ce qui concerne l’étude des connexions économiques. De ce point de vue, les mouvements de la conjoncture eux-mêmes pouvaient être conçus comme une démonstration de propensions à l’équilibre avérées dans les faits, les déviations d’une situation d’équilibre prise comme norme ramenant toujours en définitive à ce même équilibre. Ces déviations, de quelque manière qu’elles fussent déterminées, se trouvaient derechef gommées par le mécanisme de l’équilibre propre au système. La primauté de la théorie de l’équilibre sur toutes les théories économiques était donc indéniable. Certains économistes bourgeois allèrent jusqu’à contester l’existence du cycle industriel en général. Par exemple, Irving Fisher [32] ne voyait pas la moindre raison de parler d’un cycle industriel, puisqu’il s’agissait seulement d’enregistrer l’activité économique située de part et d’autre de la moyenne. On ne pouvait, selon lui, soutenir l’hypothèse selon laquelle ces phénomènes étaient sujets à une périodicité définie permettant d’aboutir à des prévisions économiques, aussi longtemps que l’économie serait déterminée par des rapports de prix en mutation constante. Il valait mieux, selon lui, approfondir le fonctionnement d’une économie ignorant des déviations cycliques, pour être en mesure de connaître la nature de ces perturbations et, si possible, d’y remédier. On assista finalement à une division du travail au sein de la science économique : les théoriciens « purs » maintinrent la conception de l’équilibre et les économistes plus orientés vers l’empirisme reçurent en partage le champ de l’étude de conjoncture. Outre qu’il n’existe pas d’analyse des faits sans parti pris, il est frappant de constater, comme le fit W.C. Mitchell [33] à partir de sa propre expérience, qu’un même matériau empirique peut être interprété et utilisé différemment par deux observateurs. Par conséquent, il faut considérer avec scepticisme toutes les compilations statistiques ; nécessité fréquemment perdue de vue d’ailleurs car, du simple fait d’avoir été publiés, chiffres et graphiques acquièrent une autorité qu’ils n’ont nullement en réalité. Oskar Morgenstern, lui aussi, a montré [34] que la collecte des données statistiques concernant l’ampleur, les interactions et la filiation historique des cycles industriels restait entachée d’incertitude, encore que ce défaut passe le plus souvent inaperçu. Les données retenues ne sont pas exemptes d’erreur et les déductions qu’on en tire demeurent sujettes à caution. Malgré les déficiences avouées des techniques statistiques et l’évaluation hétérogène des données, les résultats obtenus de la sorte révélaient pourtant que le développement capitaliste est soumis au cycle. Mais cela ne faisait que confirmer un fait par ailleurs patent, sous un angle plus qualitatif que quantitatif, il est vrai. Les crises de 1815, 1825, 1836, 1847, 1857 et 1866 laissaient supposer l’existence d’un cycle décennal, sans qu’on puisse pour autant établir la raison de ce rythme particulier au cycle industriel. Les crises ultérieures ainsi que les données tirées des crises passées amenaient à conclure à une régularité moins marquée des crises périodiques et aussi à des effets différenciés selon les pays. Toutefois, il apparaissait clairement qu’avec le temps les phénomènes de type crise allaient s’internationalisant et s’uniformisant toujours davantage. En se servant avec plus de précision de l’analyse de séries statistiques, on fit ressortir, d’une part, des mouvements conjoncturels moins amples à l’intérieur des deux phases du cycle industriel et, d’autre part, ce que l’on appela des « cycles longs », incluant des mouvements cycliques plus courts. Ainsi, les fluctuations de la conjoncture furent mises en liaison avec une tendance qui leur était sous-jacente : le « cycle long », ou « tendance séculaire », lequel, selon les évaluations, était estimé soit à vingt-cinq soit à cinquante ans. Dans tous ces cas, il s’agissait de diverses applications et interprétations des séries statistiques qui, ne se référant qu’à elles-mêmes, pouvaient seule-ment conduire à des formulations vraisemblables et provisoires. Mais la théorie des « cycles longs » a gardé jusqu’à nos jours son pouvoir de fascination [35] : d’un côté, elle permettait à la bourgeoisie d’enterrer l’irréfutable loi marxienne des crises sous un mystérieux et sensationnel mouvement cyclique de la vie économique ; de l’autre, elle donnait à ses critiques la possibilité de montrer que les crises restaient inévitables, même si leur périodicité avait varié. Mais on ne pouvait pas trouver, à partir des constatations statistiques, d’explication aux « cycles longs », tout comme on manquait d’hypothèses capables d’en donner une interprétation. Des représentations aussi confusionnistes des divers types de conjonctures ne permettaient ni de dresser un pronostic à court terme ni de définir une politique à long terme, puisque chaque cycle industriel, possédant un caractère particulier, exigeait des mesures au coup par coup et donc aux effets pareillement imprévisibles. Une politique conjoncturelle au sens large est impossible en pratique, ne serait-ce qu’à cause des intérêts privés qui régissent la société ; ce qui n’empêcha pas d’essayer, à grand renfort de « clignotants », de rendre compréhensible à l’opinion publique la marche générale des affaires, dans l’espoir que l’économie en serait favorablement influencée. Toutefois, devant leurs résultats décevants, on mit bientôt fin à ces tentatives. L’étude de conjoncture demeura donc un moment de l’histoire économique et les espérances qu’on mettait en elle pour infléchir l’économie se dissipèrent au cours de son propre développement. Les diverses théories des crises capitalistes avaient été élaborées sans se soucier de l’étude de conjoncture, et visaient à conforter, grâce à leurs résultats, des opinions préconçues. Elles postulaient un équilibre hypothétique dans le seul but de montrer comment la réalité lui porte atteinte. Dès lors l’expansion de l’économie ne pouvait s’effectuer sans crise qu’en se poursuivant de façon synchrone, ce qui ne saurait être le cas. D’après ces théories, le mécanisme régulateur n’avait pas d’effet immédiat, mais ne se faisait sentir qu’au moment où les diverses déviations par rapport à la proportionnalité indispensable se heurtaient à des barrières infranchissables. On ne pouvait savoir d’avance quelle serait la demande de marchandises pour faire en sorte de l’adapter à la production et à son volume. Aussi la production dépassait-elle la demande et aboutissait finalement à une baisse des profits, celle-ci conduisant alors à l’arrêt de l’expansion et à l’ouverture de la crise. Ce processus était encore accentué par le système du crédit, car de faibles taux d’escompte incitent à de nouveaux investissements, qui influent alors sur toute l’économie, jusqu’à ce que l’extension du crédit se heurte aux limites des réserves bancaires, trouvant ici sa fin. La hausse des taux d’escompte qui s’ensuit conduisait à la déflation, qui touche pareillement toute l’économie et débouche sur une période de dépression. On attribuait le fléchissement de la demande par rapport à la production et à l’accumulation du capital, soit à des causes subjectives, la baisse d’utilité marginale des biens de consommation produits en quantité croissante, soit à des causes objectives, les restrictions imposées par le système salarial à la population laborieuse. Face à cela, les partisans de la « théorie pure », faisant de l’équilibre non seulement leur point de départ mais leur préoccupation constante, pouvaient affirmer que les situations de crise, loin d’être imputables au système, étaient dues au fait que les fonctions régulatrices de ce dernier étaient arbitraire-ment négligées ou entravées. On s’en tenait à la validité absolue de la loi des débouchés de J.-B. Say et, par suite, on trouvait tout naturel qu’en consommant plus, on investisse moins et qu’en investissant davantage, on puisse abaisser la consommation. En tout cas, l’équilibre entre production et consommation restait intact. Certes, disait-on, l’erreur est humaine et risque de provoquer des investissements mal orientés, mais leurs effets disparaissent d’eux-mêmes après adaptation à la situation changée du marché. Il ne servait à rien de se creuser la tête au sujet des crises, puisque le mécanisme des prix était également en mesure de parer aux distorsions de l’économie. Le fait que tel ou tel moment du cycle fût très fortement affecté par ces distorsions dépendait moins du système que des traits de la psychologie humaine. Quoiqu’une modification des données objectives déclenche un mouvement cyclique, la question reste posée : « Pourquoi ce mouvement n’est-il d’abord exagéré que pour se renverser ensuite ? Pourquoi entraîne-t-il une mauvaise répartition dans le temps du volume de la consommation et de la production, et non pas un changement unique et durable ? Seule une théorie psychologique peut répondre sans difficulté à cette question [36]. » Le cours de l’économie n’est dynamique qu’à condition « de ne renfermer, même au niveau d’abstraction théorique le plus élevé, et pas seulement dans la réalité — aucune tendance à la création d’un équilibre stationnaire [37] ». En adoptant théoriquement le point de vue statique, qu’on accepte ou qu’on rejette la loi des crises, on s’interdisait d’emblée, dans un cas comme dans l’autre, toute compréhension réelle de la dynamique du système capitaliste. Dans ces conditions, les théories statiques se trouvaient nécessairement en contradiction constante avec la réalité, malgré tous les efforts pour y échapper. Faute d’arriver à saisir le développement du capitalisme à l’aide des méthodes des doctrines classiques et néo-classiques, on en vint même dans le camp bourgeois à critiquer sévèrement ces théories et à tenter d’approcher par des voies nouvelles ces lois de développement. D’après Smith et Ricardo, l’économie se fondait en dernière analyse sur la nature humaine et, plus particulièrement, sur la faculté d’échanger qui distinguait l’homme de l’animal. La division du travail, les classes, le marché et l’accumulation du capital étaient tenus pour des phénomènes naturels auxquels on ne pouvait rien changer, et qui d’ailleurs n’en avaient pas besoin. L’économie politique qui se constituait en Angleterre se rattachait du reste aux idées des physiocrates français, autrement dit en supposant que la bonne marche de l’économie était dans la nature des choses, que tout irait pour le mieux à condition de ne point troubler cet ordre naturel. Le thème du laisser-faire, cher aux physiocrates, se transforma avec la théorie classique en élément moral. Même si ce principe moral, en partie déjà chez Ricardo et toujours davantage après lui, se trouva remplacé par des conceptions empruntées à Malthus et Darwin, le mode de production capitaliste continua longtemps encore de passer pour un ordre inscrit dans la nature des choses. Avec le darwinisme social, la bourgeoisie se révéla à son plus haut niveau de conscience de soi. Elle pouvait désormais se passer d’entretenir des illusions quant au caractère de la société. La lutte des classes se confondait avec la lutte générale pour l’existence, à laquelle tout progrès était censé être lié. Chaque individu se trouvait en concurrence avec d’autres et cet antagonisme n’avait rien à voir avec les relations sociales particulières au capitalisme, mais devait être considéré comme une loi naturelle s’exerçant au sein de l’économie. Si un individu réussissait mieux qu’un autre, ce n’était pas à cause d’une inégalité de chances sociales, mais en raison de certaines aptitudes personnelles. Si l’on faisait abstraction des divisions de classes, à plus forte rai-son pouvait-on le faire des rapports de production dans lesquels elles se manifestent. En tant que théorie de l’évolution, le darwinisme impliquait que la nature, la société et les hommes se transforment, phénomène très lent peut-être, mais néanmoins continu. Il fallait donc considérer également l’état social actuel comme transitoire, comme un processus qui ne se laissait pas saisir au moyen de la statique de la théorie « pure » ou orthodoxe. En négligeant l’évolution et en considérant séparément les rapports sociaux d’un point de vue abstraitement économique, la théorie orthodoxe, disait Thorstein Veblen [38], fondateur de l’institutionnalisme qui se constituait en Amérique, s’interdisait tout examen réel du contexte socio-économique. Les transformations de la société se manifestent, d’après Veblen, dans le changement de ses institutions ; il entend par là les habitudes culturelles de sentir et de penser qui déterminent l’art et la manière dont les hommes satisfont leurs besoins vitaux. L’évolution culturelle est un processus lent mais ininterrompu qui finit par induire, à force de petites modifications, de nouvelles habitudes et, par là même, d’autres rapports sociaux. De nos jours, soutenait Veblen, le développement généralisé autant que l’expérience acquise ont eu pour effet d’engendrer des habitudes ou institutions qui trouvent leur expression économique dans le processus de la production mécanisée et dans le système d’entreprise capitaliste. Quoique nées au même moment, ces institutions sont contradictoires ; l’une sert à produire des biens, l’autre à gagner de l’argent. Même si l’industrie constitue la base matérielle de la civilisation moderne, ce n’est pas elle, mais les capacités du businessman qui en déterminent le cours. De là toute l’absurdité de l’économie et ses crises. La recherche du profit qui régit l’économie en détermine et l’essor et le déclin. Les profits proviennent de la différence entre les prix de revient et les prix du marché. Pourtant, la valeur d’une entreprise s’estime non d’après les profits qu’elle a faits en réalité, mais d’après ceux qu’on en attend à l’avenir. La valeur nominale et la valeur réelle du capital sont choses différentes, mais c’est la première qui vaut à l’entreprise des octrois de crédit. La concurrence contraint la productivité à s’élever, pousse les entreprises à s’étendre et donc à faire des emprunts qui affectent leur rentabilité future. Tant que ces emprunts suffisent et que dure la prospérité engendrée par l’expansion, l’élévation de la valeur-capital ne pose aucun problème. Dans le cas contraire, il y a divergence entre le gonflement des valeurs-capital et les profits réels ; et celle-ci induit un processus de liquidation et la dépression qui s’ensuit. Les capacités de production et la production elle-même s’accroissent en même temps que les profits vont augmentant en chaîne et que le crédit s’élargit, jusqu’au jour où sa progression se heurte tant à ses limites propres qu’à celles de profits en voie de contraction. D’où une pénurie de capital de prêt et une hausse des taux d’escompte qui modifient l’ancien rapport entre les profits attendus et la capitalisation ainsi réalisée, et provoquent, de ce fait, une dévalorisation des valeurs-capital. A cela se combinent, et la chute de rentabilité dont l’origine est à rechercher dans la production elle-même (hausse des salaires, diminution de l’intensité du travail), et la désorganisation grandissante des entreprises, liée à la surchauffe. Sans se distinguer des autres manières de décrire . le déroulement du cycle industriel, celle-ci le rame-nait pourtant à la contradiction entre production en général et production capitaliste. C’est uniquement au fait que l’accent est mis sur l’accroissement du capital plutôt que sur la satisfaction des besoins sociaux que seraient dues ces situations déplorables de la société et ces crises caractérisées par la sur-production et la sous-consommation. Contrairement à d’autres observateurs, Veblen voyait dans les crises, non pas des phénomènes régis par une loi d’équilibre, qui se borneraient à répercuter de provisoires déviations de la norme, mais bien l’état habituel de la société capitaliste parvenue à un certain degré de maturité. Les crises cycliques du passé se muaient en crise chronique du capitalisme avancé, que seule une transformation du système social permettrait d’éliminer. Puisqu’il n’existe pas d’état stationnaire ni d’équilibre économique, on ne saurait, selon Veblen, attendre du système capitaliste qu’il continue à s’épanouir progressivement en dépit ou au moyen des fluctuations de la conjoncture. Le système en tant que tel ne recèle pas de mécanisme régulateur. La périodicité des crises dans la phase ascendante de la société fondée sur la monnaie et le crédit n’avait rien à voir avec le système lui-même ; il fallait selon toute probabilité l’attribuer à des circonstances extérieures. Pour un temps, on était encore à même de réduire la distorsion existant entre la capitalisation et la rentabilité par des moyens extérieurs au système, tels que l’inflation monétaire ou l’augmentation de la production d’or et la dépréciation du métal jaune, provoquant ainsi des hausses de prix. Les crises survenant périodiquement étaient pour la plupart des crises commerciales, distinctes de la crise de la société industrielle. Avec le développement de l’industrie, on ne peut, même passagèrement, surmonter la contradiction entre les exigences du capital et les profits disponibles, d’où l’état de crise chronique. Selon Veblen, il est dans la nature même de la production mécanisée et de l’augmentation constante et concomitante de la productivité que les prix diminuent et que les profits d’un capital donné s’amenuisent sous le fouet de la concurrence. Le maintien des profits au niveau voulu exige l’élargissement des capitaux particuliers. Ainsi naît une sorte de course entre l’expansion du capital et la tendance des profits à baisser, une course que cette dernière ne peut en définitive que remporter. La distorsion entre valeurs-capital et profits disponibles allant croissant, il est tenté d’y remédier avant tout par la monopolisation. D’où une reprise de la concurrence, mais entre monopoles cette fois. Dès lors, pour que les prix demeurent rentables, il faut développer à un point extraordinaire la consommation improductive, une production de gaspillage, appelée cependant à se heurter elle aussi à des barrières infranchissables. Le résultat final est un état qu’il faut qualifier de crise chronique. Aux yeux de Veblen, cette crise insurmontable était déjà en place et, partant, le seul moyen d’éviter une décadence généralisée était de miser sur le remplacement du système économique (en tant que système de la monnaie et du crédit) par un autre système de production. Ce nouveau système serait le système de production actuel, mais débarrassé de ses perversions capitalistes. Veblen le voyait déjà s’annoncer dans la séparation toujours plus accusée de la propriété et du management, et l’idée en gestation selon laquelle la production industrielle peut aller de l’avant en se passant des institutions capitalistes parasitaires. Le sabotage croissant du développement industriel dû à la chute de la production de profit (tandis que simultanément la technique et la production mécanisée ne cessent de gagner du terrain) ne manquerait pas de faire voler en éclats les habitudes surannées pour en engendrer de nouvelles, mieux adaptées à la production industrielle et plus utiles à la poursuite du développement social. En tant que branche de l’économie politique bourgeoise, l’institutionnalisme, en dépit de ses prises de position critiques, perdit beaucoup de la cohérence que l’on pouvait trouver dans les travaux de Veblen. Même si, en dernière analyse, Veblen ramène le déclin du capital uniquement à la diminution du profit résultant de l’exacerbation de la concurrence — à la manière d’Adam Smith —, il n’en reste pas moins que son aversion pour la civilisation capitaliste s’adresse à tous ses aspects. Par contre, la critique de ses successeurs résulta de la peur qu’ils éprouvaient devant la fin menaçant le capitalisme plus que des aspirations à de nouveaux rapports sociaux. Le comportement irresponsable des « hyènes du profit », tel était — à leur avis — le grand facteur de la décadence. « L’institutionnalisme est un appel à l’action, un S. O. S. lancé à un monde en train de sombrer [39]. » Il fallait intervenir dans la marche de l’économie en connaissance de cause si l’on voulait sortir de la misère qui se répandait. La théorie orthodoxe n’était d’aucun secours pour résoudre des problèmes et antagonismes sociaux de plus en plus aigus. L’institutionnalisme pensait y porter remède par une série de réformes destinées à obvier, par la planification, aux inconvénients du capitalisme de la concurrence. Voilà qui devait valoir à l’institutionnalisme une audience aussi restreinte qu’intermittente ; on y vit une curiosité tout juste bonne, sous une forme aménagée, à justifier idéologiquement des interventions passagères de l’État dans les situations de crise. Il n’en eut que plus d’efficacité au sein des divers mouvements réformistes et tout particulièrement de la Société fabienne en Angleterre [40]. La doctrine orthodoxe continua de dominer le champ de l’économie politique tout en se ramifiant dans de multiples disciplines spécialisées — subordonnées à la théorie pure » — qui permirent à une foule d’universitaires en voie de gonflement rapide de gagner gentiment leur vie. Que l’économie politique ait une fonction purement idéologique, on le vit bien aussi quand les écoles commerciales, axées sur la vie pratique des affaires, se mirent à foisonner sans se soucier d’économie théorique. En sa qualité d’idéologie apologétique du système capitaliste, l’économie politique se trouva dans une position de moins en moins confortable à mesure qu’il devenait plus évident qu’elle n’avait aucun rapport avec la marche réelle de l’économie. Impuissante à se rapprocher de cette réalité sans renoncer à son être propre, elle prit la voie opposée d’une abstraction quintessenciée, pour éviter d’avoir à se colleter avec le réel. Désormais, elle délaissa l’économie à proprement parler pour se rabattre sur un principe rationnel censé concerner toutes les activités humaines et visant à plier de maigres moyens à des buts alternatifs afin d’en tirer le résultat optimal. Dans cette optique, l’économie politique concentre toute son attention « sur un aspect particulier du comportement, sur la forme qu’il prend sous l’influence de la rareté. Il suit de là par conséquent, que dans la mesure où il présente cet aspect, tout genre de comportement humain entre dans le cadre des généralisations économiques. Nous ne disons pas que la production des pommes de terre est une activité économique et que la production de la philosophie ne l’est pas. Nous disons plutôt que dans la mesure où l’une ou l’autre de ces sortes d’activité implique l’abandon des autres alternatives désirées, elle a un aspect économique. C’est là la seule limitation de l’objet de la science économique [41] ». Cette façon d’étendre à toutes choses l’économie politique comme principe rationnel, c’était en même temps la réduire à un procédé analytique qui renonçait à dire quoi que ce soit de la configuration même de l’économie. C’était en outre une façon de laisser la crise en dehors du champ de l’économie politique, et il fallut le choc d’une crise mondiale de plusieurs années pour en finir avec ce dédain.

Notes [1]. K. Marx, Grundrisse der Kritik der politischen Oekonomie, Berlin, 1953, p. 639. (Par souci d’exactitude, nous traduisons directement sur l’édition allemande ; signalons pourtant qu’il existe une traduction de R. Dangeville aux éditions Anthropos [Fondements de la critique de l’économie politique, 2 vol., Paris, 1968 — cf. ici t. II, p. 281 — rééditée récemment dans la collection 10-18 en cinq volumes sous le titre Grundrisse] et qui a fait l’objet de quelques extraits dans l’édition de M. Rubel : « Principes d’une critique de l’économie politique » in K. Marx, Œuvres, Economie, t. II, Paris, 1968, p. 171-359 [N. d. T.].) [2]. K. Marx, Le Capital, Livre troisième. (Nous suivons, sauf avis contraire, la traduction de M. Rubel, op. cit., t. II, ici p. 1042, note a [N. d. T.].) [3]. K. Marx, Grundrisse der Kritik der politischen Oekonomie, p. 26 (cf. Fondements, I, p. 35). [4]. Ibid., p. 170 (cf. Fondements, I, p. 205 et éd. Rubel, II, p. 236). [5]. Ibid., p. 644 (cf. Fondements, II, p. 287). [6]. H. Gossen, Entwickelungsgesetze des menschlichen Verkhers und der daraus fliessenden Regeln für menschlichen Handeln, Brunswick, 1854. [7]. S. Jevons, La Théorie de l’économie politique (1871), trad. H.-E. Barrault et M. Alfassa, Paris, 1909. [8]. K. Menger, Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Vienne, 1871. [9]. F. von Wieser, Ueber den Ursprung und die Hauptgesetze des wirtschaftlichen Wertes, Vienne, 1884. [10]. E. von Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, Innsbruck, 1884-1889. (La première partie de cet ouvrage fut traduite en français sous le titre Histoire critique des théories de l’intérêt du capital, par J. Bernard, 2 vol., Paris, 1902, et la seconde sous celui de Théorie positive du capital, par C. Polack, Paris, 1929 [N. d. T.].) [11]. N. Senior, An Outline of the Science of Political Economy, Londres, 1836. [12]. A. Marshall, Principes d’économie politique (1890), trad. F. Sauvaire-Jourdan, 2 vol., Paris, 1906-1909. [13]. L. Walras, Eléments d’économie politique pure, ou Théorie de la richesse sociale, Lausanne, 1874. [14]. J. B. Clark, The Distribution of Wealth, Boston, 1886. [15]. Voir ci-dessus, note 10. [16]. Marx s’était vraisemblablement familiarisé avec les idées énoncées par la doctrine de la valeur subjective : c’est ce qui ressort des études qu’il fit sur l’économiste anglais W. F. Lloyd, auxquelles faisait allusion W. Pieper dans un post-scriptum à une lettre de Marx à Engels (in Marx-Engels, Correspondance, t. II, Paris, 1971, p. 120). Quoique Lloyd, plus encore que Gossen en Allemagne et Jules Dupuit en France, soit tombé dans l’oubli, il faut le compter parmi l’un des premiers représentants de la théorie de la valeur subjective. (W. F. Lloyd, A Lecture on the Notion of Value as Distinguishable not only from Utility, but also front Value in Exchange, Londres, 1834. En outre, Marx s’est occupé de très près, dans Le Capital aussi bien que dans les Théories de la plus-value, de la théorie de la valeur subjective de .S. Bailey (A Critical Dissertation on the Nature, Measures, and Causes of Value; chiefly in reference to the writings of Mr. Ricardo and his fottowers, Londres, 1825. De même, en ce qui concerne la théorie de la valeur d’usage, dans les « Notes critiques sur le Traité d’économie politique d’Adolf Wagner » (dont des extraits figurent dans l’édition Rubel, t. II, p. 1532-1551 [N. d. T.]). [17]. Le 5 janvier 1888, Engels écrivait à N. F. Danielson : « La théorie à la mode en ce moment est celle de Stanley Jevons, selon laquelle la valeur est déterminée par l’utilité, autrement dit, valeur d’échange = valeur d’usage, et, d’autre part par les limites de l’offre (c’est-à-dire les coûts de production) ce qui est tout bonnement une façon confuse et détournée de dire que la valeur est déterminée par l’offre et la demande. » (Cf. Marx-Engels, Lettres sur le Capital, Paris, 1964, p. 356). [18]. Préface d’Engels (1894) au Livre troisième du Capital, t. I, Paris, 1957, p. 15. [19]. J. Schumpeter, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie, Leipzig, 1908. [20]. G. Cassel, Théorie d’économie politique (1918), trad. H. Laufenberger et G. de Persan, Paris, 1929. [21]. L. von Mises, Nationalökonomie, Theorie des Handels und Wirtschaftens, Genève, 1940. [22]. J. Robinson, Philosophie économique (1962), trad. B. Stora, Paris, 1967, p. 111. [23]. F. Machlup, « Marginal Analysis and Empirical Research ». The American Economic Review, sept. 1946 (trad. A. Berthoud, in F. Machlup, Essais de sémantique économique, Paris, 1971, p. 193 et 207 [N. d. T.]). [24]. H. Grossmann, Marx, l’Economie politique classique et le Problème de la dynamique, trad. Ch. Goldblum, Paris, 1975, p. 113. [25]. J.-B. Say, Traité d’économie politique, Paris, 1803. [26]. J. Simonde de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, Paris, 1819. [27]. J. Hobson, The Industrial System, Londres, 1909 ; Imperialism, Londres, 1902. [28]. R. Luxemburg, Gesammelte Werke, t. I/I, Berlin, 1970, p. 731. (« Zurück auf Adam Smith ! », article publié en 1900 dans la revue Neue Zeit [N. d. T.].) [29]. J. Schumpeter, Théorie de l’évolution économique (1912), trad. J.-J. Anstett, Paris, 1935. [30]. E. Wagemann, in Vierteljahrshefte zur Konjunkturforschung, 1937, 3, p. 243. [31]. C. Juglar, Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, Paris, 1889 ; Th. Veblen, The Theory of Business Enterprise, New York, 1904 ; O. Karmin, Vier Thesen zur Lehre von der Wirtschaftskrise, Heidelberg, 1905 ; J. Lescure, Des crises générales et périodiques de surproduction, Bordeaux, 1906 ; M. Bouniatan, Studien zur Theorie und Geschichte der Wirtschaftskrisen, Munich, 1908 ; W. C. Mitchell, Business Cycles, Berkeley, 1913 ; R. Hawtrey, Good and Bad Trade : An Inquiry into the Causes of Trade Fluctuations, Londres, 1913 ; W. Sombart, Der moderne Kapitalismus, Munich, 1921-1928 ; E. Vogel, Die Theorie des volkswirtschaflichen Entwicklungsprozesses und das Krisenproblem, Vienne-Leipzig, 1917 ; A. Aftalion, Les crises périodiques de surproduction, Paris, 1913 ; P. Mombert, Einführung in das Studium der Konjunktur, Leipzig, 1921 ; R. Liefmann, Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Stuttgart, 1917-1919 ; J. Hobson, The Economics of Unemployment, Londres, 1922 ; S. Kuznets, Cyclical Fluctuations, New York, 1926 ; A. Spiethoff, art. « Krisen » in Handwörterbuch der Staatswissenschaften, Iéna, 1921-1928 ; R. Löwe, in Die Wirtschaftswissenschaft nach dem Kriege. Festgabe für Lujo Brentano, t. II, Munich, 1925 ; G. Cassel, op. cit. [32]. I. Fisher, « Our Unstable Dollar and the so-called Business Cycle », Journal of the American Statistical Association, XX, 1924, p. 192. [33]. W. Mitchell, Business Cycles : The Problem and its Setting, New York, 1927, p. 364. [34]. O. Morgenstern, Précision et Incertitude des données économiques (1963), trad. F. Rostand, Paris, 1972, p. 54. [35]. Parvus (Die Handelskrisis und die Gewerkschaften, Munich 1901) fut l’un des premiers à attirer l’attention sur ces phases d’expansion et de contraction plus longues que le cycle de sept à dix ans. L’économiste hollandais J. van Gelderen (De Nieuwe Tijd, 1913) fait état d’un cycle de soixante ans. De Wolff (« Prosperitäts — und Depressionsperioden » in Der lebendige Marxismus, Iéna, 1924) devait se rallier à sa thèse et à celle de Parvus. La théorie des « cycles longs », d’une durée de cinquante ans, émise par l’économiste russe Kondratieff (in Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, LVI, 3, 1926) a suscité un intérêt marqué. E. Mandel (Der Spätkapitalismus, Francfort, 1972) en a tiré une mouture particulière, pour décrire l’économie contemporaine. Enfin, J. B. Shuman et D. Rosenau (The Kondratieff Wave, New York, 1972) appuient sur les « cycles longs » de Kondratieff leur pronostic du développement de l’économie américaine jusqu’en 1984. [36]. L. A. Hahn, Economie politique et Sens commun (1955), trad. franc., Paris, 1957, p. 220. [37]. A. Löwe, op. cit., p. 359. [38]. Th. Veblen, op. cit. [39]. J. A. Estey, « Orthodox Economic Theory : A Defense », The Journal of Political Economy, déc. 1936, p. 798. [40]. S. et B. Webb, The Decay of Capitalist Civilisation, Londres, 1923. [41]. L. Robbins, Essai sur la nature et la signification de la science économique (1945), trad. I. Krestovsky, Paris, 1947, p. 30.