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Le parti de la mystification (Rubel, 1976)

30 mai 2011

Article de Maximilien Rubel paru dans Le Monde du 7 mai 1976. [Nous avions déjà publié sa traduction en anglais par A. Buick: The Dictatorship of the Proletariat ].

Dans le débat sur l’« abandon » par le parti communiste français de la dictature du prolétariat, personne ne semble avoir mentionné un fait qui méritait pour­tant d’être mis en lumière. Il permet d’éclairer, en effet, mieux que tout autre le sens et la nature de cette démarche : c’est le parti qui s’arroge le droit de décider si le prolétariat doit ou non exercer sa dictature ; c’est le parti, voire son secrétaire entouré de ses idéologues, qui, se substituant à la classe et à la masse des travailleurs, décide de rayer d’un trait de plume ce qui, selon Marx, représente une « période », transitoire certes, mais nécessaire et inévitable de l’évolution de la société et nullement un phénomène accidentel susceptible d’être abandonné ou accepté au gré des impératifs de la nouvelle stratégie politique dictée par le programme commun. Le parti se garde bien de remettre en question l’essentiel, à savoir ses prérogatives, de représentant autoproclamé de la classe ouvrière. C’est toujours lui qui, par la voix de ses chefs, décide au lieu et place de la classe ouvrière, c’est lui qui définit la nature et la forme que doit prendre l’action de cette classe ; et rien ne garantit que l’abandon de la dictature du prolétariat entraîne l’abandon de la dictature sur le prolétariat, la seule qui importe au parti.

Le concept de dictature du prolétariat est partie intégrante de la théorie du développement du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise, développement dont Marx affirme avoir révélé « la loi naturelle ». Engels range cette théorie parmi les deux grandes découvertes scientifiques de son ami, après la conception matérialiste de l’histoire comparable à la découverte de Darwin : « Ainsi que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx découvrit la loi de développement de l’histoire humaine. » Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain de l’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolé­tariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses pri­vilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans la conclusion du Capital comme « ex­propriation des expropriateurs » , autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Tout en étant limitées à une étape déterminée de l’évolution globale du genre humain, les lois et les tendances du développement de l’économie capitaliste « se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer », les pays développés industriellement montrant aux pays moins développés « l’image de leur propre avenir ». Donnant la parole à un cri­tique russe du Capital, Marx souscrivait sans réserve à une interprétation qui mettait tout l’accent sur le déterminisme implacable de sa théorie sociale : elle « démontre, déclarait ce critique, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une organisation dans laquelle la première doit inévitable­ment passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience ». Marx lui-même n’est pas moins catégorique : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (…) elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement ; mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement. » (Le Capital.)

Que faudrait-il penser d’une société de savants qui oserait proclamer le « renoncement » à la loi newtonienne de l’attraction universelle ou aux lois mendéliennes de la hybridation des plantes et de l’hérédité chez les végétaux ? Et qui invoquerait, pour justifier sa décision, le caractère « non dogmatique » de ces lois, sans se soucier de les réfuter par des méthodes scientifiques, mais en prétextant un profond changement des modes de pensée dans les classes non intellectuelles ? Cette société « savante » se couvrirait de ridicule. Telle est pourtant l’attitude de la compagnie savante se disant communiste et marxiste qui, tout en se réclamant d’une théorie dont elle ne cesse de souligner le caractère scientifique, en rejette l’enseignement majeur, celui même qui intéresse l’existence de la majorité des hommes : agissant au nom du « socialisme scientifique », ses dirigeants et idéologues ne déclarent-ils pas que l’évolution des sociétés capitalistes a rendu caduc l’impératif de la dictature du prolétariat, ce qui équivaut à remettre en question une thèse que Marx lui-même considérait comme son principal apport au socialisme scientifique.

Il importe peu de savoir si l’ « abandon de la dictature du prolétariat » répond à des impératifs de tactique électorale ou renvoie à d‘autres préoccupations : car cet « abandon » signifie au fond que les responsables de la politique du parti écartant du débat le principal intéressé, le prolétariat, qui seul a pour « mission historique » de libérer les sociétés de l’esclavage de l’argent et de l’Etat, donc d’exercer sa dictature. Ainsi le veut la science de Marx autant que le simple bon sens non marxiste : la dictature du prolétariat ne pouvant être que l’affaire des exploités – donc de la presque totalité de l’espèce humaine, – la décision d’un parti, quel qu’il soit, d’effacer un postulat dont la portée éthique le dispute au revêtement scientifique ne saurait avoir le moindre effet sur l’évolution de la société et la vocation révolutionnaire et émancipatrice des esclaves modernes. Car si le mouvement ouvrier est, d’après le Manifeste communiste, « le mouvement de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité », la dictature du prolétariat peut être définie comme la domination de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité, autre­ment dit, l’autodétermination du prolétariat. En somme, elle est censée réaliser les promesses d’une démocratie intégrale, l’autogouvernement du peuple, contrairement à la démocatie partielle (bourgeoise) dont les institutions assurent la dictature des possédants – du capital contrôlant le pouvoir politique, donc d’une minorité de citoyens – sur les non-possédants, donc sur l’immense majorité des citoyens. Dans ces conditions, comment expliquer qu’un parti se réclamant de Marx et du communisme abandonne une conception de la dictature du prolétariat qui – à tort ou à raison – annonce l’avènement de la démocratie intégrale ?

Alors qu’avant 1917 Lénine rêvait pour la Russie d‘un autogouvernement des ouvriers et des paysans, après la prise du pouvoir, il s’orientera vers la conception d’une dictature du prolétariat susceptible d’être exercée par la « dictature de quelques personnes », voire « par la volonté d’un seul » ; cette conception correspondait parfaite­ment à l’état économique et social d’un pays qui pouvait tout « développer » excepté le… socialisme, la dictature du parti ayant pour objectif la création du prolétariat « soviétique » et non l’abolition de celui-ci. donc la mise en place de rapports sociaux compatibles avec l’exploitation du travail salarié et là domination de l’homme par l’homme. C’est à cette école et non à celle de Marx que les dirigeants des partis communistes ont pris leurs leçons d’hommes politiques. C’est eux-mêmes qu’ils condamnent en prenant leur distance avec un régime qui a su construire pour des millions de paysans prolétarisés un archipel de bagnes dont la description n’a d’analogue que l’Inferno de Dante.

L’impératif de la dictature du prolétariat implique la vision de l’abrègement et de l’adoucissement des maux d’enfantement de la société enfin humaine. Les révolutions « marxistes », russe et chinoise, n’ont fait que susciter le mal qu’elles sont censées avoir supprimé. Telle est la mystification de notre époque. Et si les partis dits ouvriers peuvent décréter l’« abandon de la dictature du prolétariat », n’est-ce pas parce que le prolétariat n’a pas (encore ?) cette conscience révolution­naire que la conception matérialiste de l’histoire tient pour le résultat fatal du devenir-catastrophique du mode de production capitaliste en pleine expansion mondiale ?

Trotsky et la dictature du prolétariat (1937)

30 novembre 2008

Article paru dans International Council Correspondence Vol. 3., n°4 (avril 1937). Traduit de l’anglais par C. Collet et C. Smith dans La Contre-révolution bureaucratique (UGE, 1973)

Léon Trotsky s’enferre dans son erreur. Ce qu’il appelle l’actuelle « dictature du prolétariat » en Russie revêt à ses yeux un poids, et donc une signification, bien plus considérables qu’une future dictature des travailleurs qui resterait encore à définir. Ainsi, non content de nous apprendre l’existence d’une dictature du prolétariat en Russie, il constate que cette prétendue dictature est significative. Il va de soi pour Trotsky que cet « exemple vivant » influence sa conception de la future forme de domination ouvrière. En effet, quoi de plus significatif des événements à venir que les événements du présent!

Incapable de sortir de la problématique russe, Trotsky estime que la lutte pour le pouvoir doit viser, par ordre de priorité, d’abord le Parti, puis, loin derrière, les syndicats et, en dernier lieu, les conseils ouvriers. Il accorde sa juste place au facteur « spontané », mais précise que sans la volonté d’acier et l’expérience d’un parti semi-militaire éprouvé, le mouvement ne peut qu’être voué à l’échec. D’une telle conception découle nécessairement une politique intransigeante, même si Trotsky affirmait que cette intransigeance doit se limiter à des questions de principe; de là découlent l’organisation bureaucratique, le refus de reconnaître ses erreurs pour éviter d’entacher le prestige de l’organisation; et finalement, l’on voit s’imposer des chefs dont l’incapacité à gouverner rationnellement est proportionnelle à leur importance hiérarchique.
Au cours de ses voyages, Gulliver découvrit l’empire de Blefuscu. Trotsky, dans l’optique de sa théorie, découvre une forme de pouvoir prolétarien en Russie. Leurs récits respectifs sont de la même veine. Car, avant tout, il doit être entendu que la dictature du prolétariat (et sur ce point c’est l’histoire elle-même qui a rendu son jugement) ne peut se concevoir que comme un pouvoir fondé sur un niveau de production permettant la généralisation de l’abondance. C’est un pouvoir qui ne peut exister effectivement à l’échelon mondial et dans le sens communiste, qu’une fois que le capitalisme a parcouru son champ de développement.
Si l’on tient compte du fait que le pouvoir du prolétariat dépend non pas de la volonté humaine, mais, tout comme la dictature capitaliste, d’un niveau précis de développement industriel et des conditions d’échange qui en résultent (phénomènes qui ont la priorité sur la « volonté » et qui déterminent ce que devraient être les rapports sociaux de production), c’est donc dans le niveau de développement, dans le mode de production correspondant et dans le mode d’échange que l’on cherchera la nature manifeste du pouvoir.

D’ailleurs, scientifiquement, le seul moyen d’expliquer la nature d’un système économique et politique consiste à rechercher comment sont produits les objets (quelle est l’extension de la division sociale du travail) et comment, s’il y a échange, sont échangés ces objets. Seule une telle investigation permet de savoir si des valeurs d’échanges sont produites, si la force de travail s’échange contre des salaires, s’il y a accumulation de capital et appropriation de plus-value. On ne peut pas deviner la nature d’un système social et prétendre avoir raison contre tous, comme
par enchantement. Un système s’explique par ses mécanismes et sa dynamique économiques, faute de quoi, il reste incompris.

LES GRANDS ESPRITS SONT ALLERGIQUES AUX ÉVIDENCES

Incapable de saisir ces évidences, Trotsky préfère les ignorer. Les esprits supérieurs ne peuvent s’intéresser qu’ aux choses profondes !
Pour lui, nous sommes à l’ère de l’impérialisme et les pays se sont développés inégalement. Un pays arriéré peut s’emparer du pouvoir et cela peut faciliter la prise du pouvoir dans un pays plus avancé. Le capitalisme est un système international. Mais si des ouvriers s’emparent du pouvoir dans un pays arriéré, en attendant que d’autres peuples prennent la relève, ne s’agit-il pas là d’une dictature du prolétariat?
Quand les travailleurs prennent le pouvoir dans les Iles Fidji, quelle est la portée d’un tel évènement sur le plan mondial ? Les travailleurs ont pris le pouvoir dans les Iles Fidji — ni plus, ni moins.
Trotsky a une conception romanesque de la révolution et des procès sociaux. Une grève générale dans un pays hautement industrialisé est beaucoup plus déterminante du point de vue de la révolution mondiale que la prise du pouvoir dans une île Fidji, fût-elle grande comme un sixième du globe (la Russie). Prendre le pouvoir dans un pays sans puissance industrielle, qui est mûr pour le capitalisme, c’est garantir que les ouvriers devront assumer les tâches gouvernementales de la bourgeoisie, en subissant, et non en dépassant, le système de production bourgeois. C’est précisément le développement inégal entre pays qui cause ces anomalies regrettables mais inévitables.

Il n’est pas exclu que, lors d’un éventuel Octobre dans un autre pays arriéré, les ouvriers de « l’Ouest » prennent la relève à temps. Là n’est pas la question (qui ne pourra d’ailleurs jamais être résolue théoriquement). Le problème est ici le suivant : puisque l’Ouest n’est pas venu au secours des ouvriers russes, qu’en résulte-t-il pour la nature du régime russe actuel, et comment Trotsky voit-il ce régime?
Pour Trotsky, l’équation est logique : les ouvriers russes ont pris le pouvoir, donc il y a une dictature du prolétariat en Russie. Or la prémisse même de cette équation est fausse si l’on ne fait pas intervenir les paysans avec leurs objectifs, et la petite bourgeoisie urbaine avec ses aspirations. Il est faux également de dire qu’en Octobre les ouvriers ont gagné sans ces classes, ou contre elles. En fait, pour Trotsky, le problème du pouvoir ouvrier ne se pose pas avant tout en fonction de son contenu économique, mais en fonction de son contour phénoménal : « Une chose existe parce qu’elle me paraît ».
Mais, objectera-t-il, les ouvriers, sous la direction des bolcheviks, n’ont-ils pas pris le pouvoir? Voilà certes une question sans équivoque, destinée à dissiper toute idée fausse. Or, cette question revient à se demander si les ouvriers ont instauré, les armes à la main, de nouveaux rapports de production. Formuler l’interrogation, c’est déjà y répondre : non. Car, même s’ils ont exproprié l’aristocratie existante et quelques noyaux de concentration capitaliste, les ouvriers n’ont pu établir les nouveaux rapports de production socialistes. Soutenir que la nationalisation de l’industrie et le contrôle étatique des banques sont en eux-mêmes et à eux seuls des mesures socialistes, revient à approuver ce que Mussolini et, de plus en plus, Hitler revendiquent dans leurs programmes. La seule question qui ait un sens est la suivante : la majeure partie de l’industrie devient-elle la propriété des travailleurs en armes?

Historiquement la Révolution russe fut la capture d’une usine en chantier (la Russie), car il n’était pas possible de s’emparer de l’usine achevée (l’Occident). Pourtant, il reste un autre aspect à examiner. Le 7 Novembre, le prolétariat russe battit ses ennemis et garda ses fusils. Aussitôt retentirent à tous les échos l’ Internationale et « La Cavalerie de Boudieny ». De toutes les tribunes on lançait des discours sur le socialisme. Quel était le sens de tous ces événements?
A l’inverse de la bourgeoisie en expansion qui, procédant en deux temps, assure d’abord sa puissance économique et s’empare ensuite du pouvoir de l’État, le prolétariat, du fait même qu’il est étranger à la propriété, doit accomplir les deux tâches simultanément. De cette nécessité, résulte le « maillon le plus faible » qui a causé les tentatives, prématurées certes mais justifiables, de prise du pouvoir.

L’interprétation correcte des événements est celle-ci : lorsque les ouvriers russes ont agi, ils représentaient le prolétariat mondial agissant là où il le pouvait (en Russie), parce qu’il ne pouvait pas encore agir là où il le devait (dans les pays industrialisés). Lorsqu’une telle tentative réussit dans un pays arriéré, la nature du pouvoir est à la fois évidente et ambigüe. Elle est à ce point dépendante des ouvriers des autres pays, qu’avec leur intervention elle devient positive, et, sans leur secours, négative. La dictature du prolétariat ne consiste pas simplement se venger de ses ennemis. Ce qui est déterminant dans la nature d’une telle dictature, c’est sa capacité à détruire l’ancien système de production (au contraire de ce que soutenait Lénine : détruire d’abord l’État, pour lui condition nécessaire et suffisante. L’exemple de la Russie a prouvé que le vieil État peut être détruit sans que change vieux système) et à « libérer » les capacités productives, dictature du prolétariat étant, pour ainsi dire, la voie la plus sûre vers l’abondance, une fois les anciens possesseurs expropriés, elle peut certes revêtir différentes formes, mais pour qu’elle soit effectivement une dictature du prolétariat, elle ne doit pas achopper sur des obstacles majeurs. Lorsqu’une dictature du prolétariat repose sur une économie capitaliste (production de plus-value et son appropriation, accumulation de capital) et se voit contrainte, dans l’intérêt de son économie, à imposer aux travailleurs la pauvreté (paupérisation relative) au lieu de l’abondance et, au lieu de l’égalité matérielle, une inégalité toujours plus poussée, on peut légitimement se de-mander ce qu’une telle dictature a de prolétarien.
En réalité, Trotsky voudrait faire croire que le capitalisme spécifique à la Russie est le socialisme puisque ses fondateurs se réclamaient de Marx. D’après cette thèse, ce n’est donc pas la nature du système qui sert de preuve, mais l’intégrité de ses chefs.
Pour Trotsky, admettre l’existence du capitalisme en Russie reviendrait à admettre que d’autres ouvriers russes, aujourd’hui morts ou en train de mourir à Verkhny, Uralsk, avaient vu juste et que lui s’était trompé. Ce qui, tant sur le plan personnel que politique, serait très gênant pour le « Vieux ». Et puis, après tout, il se peut fort bien que son ignorance de l’économie marxiste l’empêche d’appeler les choses par leur nom.
En fait, Trotsky ne se penche pas sur l’analyse des nouveaux capitalistes russes, mais sur le souvenir de ses conquêtes pour le socialisme. Il n’est donc pas étonnant que pour lui la personnalité de l’assassin Staline importe plus que l’exploitation des masses russes. Et, d’ailleurs, où sont ces nouveaux capitalistes russes?

Qu’est-ce qu’un capitaliste? Le définir comme un homme qui a beaucoup d’argent est tout aussi puéril que de le décrire avec un gros ventre. Un capitaliste n’est que l’agent par l’intermédiaire duquel le capital réalise l’accumulation. En deuxième lieu, il appartient à la classe qui tire son aisance matérielle privilégiée de la production. En d’autres termes, un système où se poursuit l’accumulation du capital et où certains gagnent beaucoup plus que la grande majorité, révèle la présence de capitalistes. Dans ce cadre, il importe peu de savoir si le capitaliste est le seul propriétaire en titre de l’industrie, ou s’il la partage avec une centaine d’autres partenaires ; il importe tout aussi peu de savoir s’il possède personnellement 1 milliard de dollars ou seulement deux cent mille roubles et deux domestiques.

QU’EST-CE QUE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT?

La dictature du prolétariat n’est pas un produit fini et concret comme un club d’ouvriers ou le Palais des Soviets; c’est un processus qui, comme tous les processus sociaux, ne revêt des formes déterminées que dans la conjoncture immédiate et momentanée. C’est à travers ce processus que le marxiste trouvera la manière dont la société tout entière évoluera vers le communisme. La dictature du prolétariat se termine que lorsque le pays colonisé le plus arriéré devient socialiste. Un tel rayon d’action entraîne de nombreuses variations dans la forme du pouvoir, des régressions et des défaites temporaires. Que la toute première tentative de dictature du prolétariat se prétende la recette pour accéder au pouvoir, voilà certes une plaisanterie qui provoquera les rires à travers les siècles. Mais telle est la vanité de ces « grands » dont, après la mort de Lénine Trotsky et l’avènement d’un authentique pouvoir prolétarien, plus un seul ne restera.
Il est évident que désormais le terme même de « dictature du prolétariat » est devenu suspect pour les masses. Le mérite en revient naturellement à la politique menée par le Komintern après la révolution et depuis la défaite du prolétariat russe. Assurément, un nouveau terme surgira pour remplacer celui qui est devenu odieux.
Une analyse théorique fausse doit nécessairement mener à des conclusions tactiques et organisationnelles erronées; c’est ce qu’illustrent clairement les efforts pathétiques déployés par Trotsky pour vaincre Staline en organisant la révolution mondiale.

Ses analyses en termes de « bureaucratie ouvrière corrompue » et de bonapartisme l’ont conduit à vouloir, respectivement, réformer le Komintern et en édifier un nouveau. L’échec de l’une et l’autre tentative est trop criant pour prêter à discussion. L’entrée de sa petite équipe dans la dépouille de la IIe Internationale a été le geste d’un homme frustré. Mais cette frustration a malgré tout été profitable puisqu’elle a permis, à travers ces démarches incertaines, de prendre conscience des nombreuses possibilités, autres que l’organisation léniniste, dont disposent les ouvriers pour s’emparer de l’industrie et la « transformer ».
Désormais, Trotsky ne peut plus être considéré comme un marxiste. Il a été un « grand homme » qui n’a plus sa place dans le contexte actuel.
Maintenir l’illusion d’une dictature du prolétariat en Russie est pour Staline le moyen de tuer les ouvriers conscients et d’instaurer une machine de contre-révolution mondiale; pour Trotsky, c’est un labyrinthe terminologique auto-destructeur. Pour les marxistes, l’actuel régime russe est un capitalisme d’État. C’est leur devoir de révéler cette mystification à ceux des ouvriers qui veulent et luttent pour une société meilleure.

H. SMITH

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Voir aussi:

– Sur la dictature du prolétariat et Trotsky:

– D’autres articles parus dans I.C.C. :

Le PCF et la dictature du prolétariat

26 septembre 2008

Article paru dans Socialisme mondial N°6 (1976)

« LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT ». Qu’est-ce que cette expression obscure attribuée à Marx qui fut si largement discutée dans la presse lors du 22ème Congrès du Parti Communiste Français en février dernier et que le PCF projette de retirer de ses statuts?

Ce fut en fait une expression utilisée par Marx, mais jamais dans le sens que lui donne le PCF. Marx insista toujours sur le fait que le socialisme ne pourrait être instauré que par l’action politique uniquement; autrement dit que, pour instaurer le socialisme, la classe ouvrière devrait gagner le contrôle du pouvoir gouvernemental et l’utiliser pour forcer la classe capitaliste à abandonner sa propriété des moyens de production. Dans ses lettres privées, Marx se référa quelquefois à cette utilisation du pouvoir politique par la classe ouvrière pour abolir le capitalisme comme « la dictature du prolétariat ».

Ces termes sont obscurs et dérivent de l’ancienne Rome. Sous la constitution de la République romaine il était possible, en temps de crise, pour un magistrat, d’être nommé dictator, ce qui signifiait qu’il était investi des pleines pouvoirs pour faire face à la situation. Proletarii était le mot utilisé pour décrire les citoyens romains pauvres qui, considérait-on à l’époque, ne contribuaient en rien à l’État sinon en faisant des enfants (en latin proles signifie « lignée »).

Les deux mots furent introduits dans la terminologie politique moderne à l’époque de la Révolution française, dont les leaders et penseurs se servaient de l’ancienne République romaine comme modèle. Les jacobins furent en faveur d’une « dictature » par une minorité de révolutionnaires pour écraser la résistance de la noblesse. Le terme prolétaire vint en usage pour décrire ordinairement les gens pauvres. Les deux termes furent légués par les révolutionnaires extrémistes français à leurs descendants politiques du XIX° siècle et parmi eux les communistes utopistes chez qui Marx puisa une partie de son socialisme.

Marx, cependant, utilisa le terme prolétariat d’une façon plus précise, ne signifiant pas les gens pauvres en général mais seulement ceux qui travaillent contre des salaires, c’est-à-dire la classe ouvrière. La « dictature du prolétariat » fut donc, pour lui, l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans son propre intérêt. Ce qui pour Marx impliquait une démocratie politique complète dans laquelle la classe ouvrière – la majorité dans la société capitaliste – gouvernerait. Ses références à la « dictature du prolétariat » démontrent toutes qu’il entendait par là l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans un cadre démocratique.

Nous, du Parti Socialiste du Canada et des partis compagnons du socialisme mondial, n’utilisons normalement jamais l’expression « dictature du prolétariat », non parce que nous serions en désaccord avec Marx sur la nécessité de l’action politique démocratique pour instaurer le socialisme, mais parce que l’expression est devenue obscure et sujette à malentendu. Nous avons toujours préféré exprimer la même conception par l’utilisation d’expression comme « la prise du pouvoir politique » et « la conquête des pouvoirs gouvernementaux » qui sont plus faciles à comprendre et moins sujettes à malentendu.

En parlant de « dictature du prolétariat » plutôt que simplement d’une « dictature révolutionnaire », Marx fit une rupture décisive avec la tradition des jacobins. Car il donna ainsi à l’idée de « dictature » un contenu démocratique, les pleins pouvoirs politiques que cela implique devant être assumés par la classe majoritaire au sein de la société et non par quelques minorités révolutionnaires.

A la fin du XIX° siècle, les idées des jacobins en France étaient presque oubliées mais jouissaient d’un regain en Russie, un pays dont le système politique et social avait plus d’une caractéristique en commun avec « l’Ancien régime ». Là, l’idée d’une dictature minoritaire révolutionnaire semblait attrayante pour les révolutionnaires anti-tsaristes, dont quelques-uns se considéraient comme marxistes. Parmi ces derniers figurait Lénine qui amena cette idée dans le mouvement social-démocrate.

Lénine était en faveur de l’organisation des sociaux-démocrates russes en « parti d’avant-garde » dont l’objectif serait de diriger les ouvriers, paysans et nationalités opprimés de Russie contre le régime tsariste. La révolution bolchevique de 1917 fut exécutée de cette manière – et il en résulte l’établissement non pas de la « dictature du prolétariat » de Marx, c’est-à-dire une démocratie ouvrière, mais la dictature révolutionnaire du parti bolchevique minoritaire. Comme les conditions économiques et politiques en Russie ne permettaient pas l’instauration du socialisme, les bolchéviques n’eurent pas d’autre choix que de développer le capitalisme en Russie (pour une grande part sous la forme du « capitalisme d’État »). Mais puisque le capitalisme ne peut être dirigé dans l’intérêt de la classe ouvrière, la dictature bolchévique devint bientôt une dictature non seulement contre la noblesse, les capitalistes privés et les paysans les plus riches, mais aussi une dictature sur le prolétariat: le gouvernement s’empara des syndicats, les grèves furent interdites, les protestations supprimées et les opposants envoyés aux camps de travaux forcés.

Malheureusement cela n’était pas évident pour une partie de la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest mécontente et fatiguée par la guerre. Pour eux la Russie était ce qu’elle prétendait être: une « république ouvrière » qui montrait le chemin aux ouvriers des autres pays. Le gouvernement bolchévique exploita cette sympathie pour scissionner les partis sociaux-démocrates de l’Ouest et pour mettre sur pieds des partis « communistes » basés sur l’idéologie bolchévique.

En France en 1920, une majorité des délégués au Congrès de Tours vota pour aller vers le bolchevisme et pour fonder le Parti Communiste Français. Le nouveau PCF fut entraîné dans l’idéologie bolchévique, avec l’idée qu’étant l' »avant-garde de la classe ouvrière » il exercerait une dictature révolutionnaire. Par une étrange ironie de l’histoire, l’idée des jacobins sur la dictature minoritaire, qui avait été rejetée par Marx et qui avait presque disparu en France, fut réintroduite dans ce pays par le biais de la Russie arriérée. Cette fois, cependant, elle fut dénommée la « dictature du prolétariat ». Ce fut avec ce sens jacobin, léniniste, que cette expression fut introduite dans les statuts du PCF.

Le PCF a changé depuis 1920 car il ne croit plus à une insurrection armée comme chemin du pouvoir (ce qui ne fut jamais une proposition commode de toute façon) et est revenu au réformisme gradualiste de la social-démocratie. Ce changement date du milieu des années trente, lorsque sur les ordres de Moscou (suite à la signature du pacte de défense franco-russe de 1935), le PCF décida de battre les tambours patriotiques. L’ennemi n’était plus la classe capitaliste en tant que telle, mais une petite minorité de politiciens et capitalistes anti-patriotiques, pro-fascistes, contre lesquels le peuple de France devait s’unir. La stratégie actuelle du PCF est une variante de ce thème, avec les « grands monopoles » comme ennemis à vaincre.

Selon l’idéologie courante du PCF, le stade actuel du capitalisme est celui du « capitalisme monopoliste d’État » dans lequel le pouvoir politique et économique est entre les mains d’une infime minorité de grands monopolistes. La stratégie du PCF est d’essayer de renverser ces monopolistes en organisant « les classes non-monopolistes » (ouvriers, paysans, petites et moyennes entreprises, etc.) en une « Union du peuple de France ». Comme son secrétaire général, Georges Marchais, l’a exprimé au 22° Congrès en février: « Nous voulons rassembler toutes les forces vives de la nation contre les barons du grand capital, nous voulons l’Union du peuple de France ».

Le but de cette Union patriotique est, d’abord, de limiter, puis de briser le pouvoir des monopoles, ouvrant ainsi la voie à ce que Marchais appela dans son allocution de clôture (avec une obscénité contre tous les principes internationalistes du socialisme marxien) « socialisme aux couleurs de la France ».

Il n’est pas difficile de voir pourquoi un engagement, même si ce n’est que sur le papier, pour la dictature du prolétariat est un embarras. Ces « classes non-monopolistes » et les « forces vives de la nation » n’auraient jamais pu être persuadées de voter pour un tel programme; la majorité électorale anti-monopoliste n’aurait jamais pu être obtenue et le PCF serait condamné à demeurer un parti d’opposition en permanence. Qu’il n’y ait pas d’erreur à ce propos: les tactiques actuelles du PCF sont dictées par un pur opportunisme électoral.

Ce n’est pas la politique générale visant à gagner le contrôle du pouvoir politique par des moyens démocratiques – le scrutin – que nous critiquons. C’est le seul moyen praticable d’instaurer le socialisme dans les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui, et cela a toujours été notre politique ( même à l’époque où le PCF préconisait l’insurrection armée). Ce que nous critiquons, c’est le réformisme et l’opportunisme électoral du PCF. Parce que pour instaurer le socialisme il ne suffit pas qu’un parti se déclarant socialiste remporte une majorité électorale; ce qui est important c’est que cette majorité électorale soit une majorité pour le socialisme, une majorité gagnée sur le programme socialiste établissant la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens et outils de production. Le PCF a adopté la vieille – et vaine – politique sociale-démocrate consistant à essayer de gagner une majorité électorale sur des appels au nationalisme et des promesses de réformes du capitalisme.

Cette stratégie peut tout à fait être fructueuse au sens où des ministres d’un futur gouvernement peuvent être pris parmi les dirigeants du PCF, mais elle ne le sera pas si l’on a en vue l’amélioration du sort de la classe ouvrière. Car le PCF participerait à la gestion du capitalisme. Élu sur un programme réformiste, patriotique et non-socialiste, un gouvernement de gauche en France (ou ailleurs) n’aurait d’autre alternative que de continuer le capitalisme. Quelques autres éléments de capitalisme d’État (des nationalisations) peuvent certainement être ajoutés, mais cela ne fait que bien peu de différence pour la classe ouvrière que leurs employeurs soient des grands monopoles ou un plus grand monopole encore (l’État).

Le capitalisme ne pourra jamais être géré dans l’intérêt de la classe ouvrière pour la simple raison qu’il est basé sur leur exploitation. Dans le capitalisme, la consommation de la classe ouvrière doit être limitée pour fournir du capital pour des investissements rentables. C’est le cas dans la Russie capitaliste d’État comme dans tout autres pays capitalistes, et cela serait également le cas en France sous un gouvernement de gauche avec la participation du PCF. Comme résultat, tôt ou tard un tel gouvernement deviendrait en conflit avec la classe ouvrière: il devrait condamner les grèves; lancer des appels à l’austérité (le PCF en a bien entendu déjà fait l’expérience dans la période 1945-47 lorsqu’il participait au gouvernement d’après-guerre du capitalisme français). La rhétorique patriotique du PCF pourrait être très utile de ce point de vue: aussi bien les grèvistes que les grands monopoles pourraient – et le seraient sans doute – être dénoncés comme « non-patriote » et « anti-national ».

Le PCF n’est pas et n’a jamais été un parti socialiste. Il fut fondé comme un parti d’avant-garde bolchevique et est devenu un parti réformiste social-démocrate, mais ses objectifs sont toujours demeurés inchangés: un capitalisme d’État national et non pas le socialisme mondial.

Ce que les autres en disent

« Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain d’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolétariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses privilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans le conclusion du Capital comme « expropriation des expropriateurs », autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Maximilien Rubel, Le Monde, 7 mai 1976.

« Une force effective concentrée aux mains du pouvoir d’État et capable de réaliser la volonté consciente de la majorité en dépit de la résistance d’une minorité économiquement puissante – c’est cela la dictature du prolétariat et elle ne peut être autre chose en accord avec l’enseignement de Marx. Non contente de s’accomoder du régime de la démocratie, une telle dictature peut exister uniquement dans le cadre de la démocratie, dans le plein exercice de l’égalité politique absolue de tous les citoyens ».

Julius Martov, « Marx et le problème de la dictature du prolétariat » (1918)

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