Posts Tagged ‘grève générale’

Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire (CGT, 1903)

20 octobre 2011

Brochure de la Commission des grèves et de la grève générale de la CGT, disponible au format pdf. Merci à Romuald.

Cliquer sur l'image pour ouvrir le pdf (5,32 Mo)

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Appel de la seconde rencontre hexagonale des AGs interpro

28 novembre 2010

Le fait que la loi sur la réforme des retraites soit promulguée ne change rien à son caractère injuste, et ne donne pas légitimité à une réforme rejetée par la majorité de la
population.

La grève générale, seule à même d’inverser le rapport de forces, n’a pas eu lieu, mais la volonté de résistance ne s’est pas éteinte.

Cette résistance s’inscrit dans une perspective de lutte plus large et plus globale contre une politique et un système inégalitaire.

Nous sommes conscients que cette lutte revêt une dimension internationale et que la solidarité est notre force.

Des assemblées générales interprofessionnelles, des intersyndicales locales ouvertes, des collectifs de lutte, etc. ont, dans des dizaines de localités, permis de
s’organiser, ensemble, à la base, syndiqués et non syndiqués, travailleurs, chômeurs
et étudiants, des lycéens aux retraités. C’est un acquis important de la lutte.

Et si la notion d’assemblée générale appartient aux moments de lutte et de grève, il est primordial que les liens tissés se maintiennent et que, parfois sous d’autres formes, les espaces créés localement se prolongent.

Ce 27 novembre, les délégués de 23 ags interpro et autres collectifs de lutte, réunis à Nantes, appellent :

  • A se saisir du mardi 14 décembre, où la grève générale est annoncée en Guadeloupe, pour une journée d’action.
  • A une nouvelle journée d’action à définir le samedi 15 janvier 2011

C’est le Collectif Unitaire Interpro et Citoyen de Chambéry qui accueillera, le 22 janvier 2011, la troisième rencontre hexagonale.

Toutes les informations sur le site : onnelacherien.org

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Rosa Luxemburg et la grève de masse

26 août 2008

Extrait de Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire (Daniel Guérin, 1971).


On a, jusqu’à présent, envisagé le problème de la spontanéité révolutionnaire dans son aspect le plus général et le plus abstrait. Il reste maintenant à étudier de plus près le moyen d’action qui, aux yeux de Rosa, était le véhicule le plus authentique et le plus efficace de la spontanéité : ce qu’elle appelait la grève de masses.

Origines de la grève « politique »

Si opposés aux libertaires, si enlisés dans le bourbier du parlementarisme qu’ils aient été, les théoriciens de la social-démocratie allemande saisirent, de bonne heure, l’importance de la grève dite politique. C’est qu’ils avaient eu sous les yeux, outre le souvenir du Chartisme britannique, les deux expériences mémorables des grèves générales belges victorieuses de mai 1891 et d’avril 1893 pour le suffrage universel. Aussi, peu après la seconde, Edouard Bernstein avait-il, dans la Neue Zeit, publié un article sur « la grève comme moyen de lutte politique ». Il y considérait la grève du type belge comme une arme utile de la lutte politique, à ne mettre toutefois en œuvre que dans des cas exceptionnels. Lorsque le mécontentement populaire était suffisamment profond, la grève politique pouvait avoir les mêmes effets, que ceux produits naguère par les barricades. Mais elle exigeait un prolétariat éduqué et des « bonnes » organisations ouvrières, assez fortes pour exercer une influence sur les inorganisés. « Une telle grève, à la fois prudemment et énergiquement conduite, peut, dans un moment décisif, faire pencher la balance en faveur des classes laborieuses. » Elle était surtout à préconiser dans les pays où le suffrage universel était encore soumis à des restrictions. En dépit de toutes ces réserves timorées, Bernstein n’en admettait pas moins le principe de la « lutte extra-parlementaire » au moyen de la grève dite « politique (1) ». Kautsky, au congrès socialiste international de 1893, présenta un rapport dans le même sens.
Après eux, dans la même Neue Zeit, Alexandre Helphand, dit Parvus, israélite russe, entré dans la social-démocratie allemande, marxiste original et audacieux, avait publié une étude plus révolutionnaire que celle de Bernstein sous le titre « Coup d’État et grève de masses politiques ». A le lire on croirait qu’il anticipe le Mai 68 français : « La grève politique de masses se différencie des autres grèves du fait que son but n’est pas la conquête de meilleures conditions de travail, mais a pour objectif des changements politiques précis, qu’elle vise donc non pas les capitalistes individuels, mais le gouvernement. Mais comment une telle grève peut-elle atteindre le gouvernement ? Elle l’atteint du fait que l’ordre économique de la société est bouleversé (…) Les classes moyennes sont entraînées dans une communauté de souffrance. L’irritation grandit. Le gouvernement est d’autant plus déconcerté que la grève embrasse de plus larges masses et qu’elle dure plus longtemps (…) Combien de temps un gouvernement, sous la pression d’un arrêt de travail massif, pourra-t-il tenir au milieu de la fermentation générale ? Cela dépend de l’intensité de l’exaspération, de l’attitude de l’armée, etc. (…) S’il est difficile à la longue de faire durer une grève de masses, il est encore plus difficile pour le gouvernement de mettre fin à un mouvement général de protestation politique. » Le gouvernement ne pourrait plus amener vers la capitale autant de troupes qu’au temps des barricades. Le mouvement se développerait en province avec une force jusqu’alors inconnue. « Plus la grève de masses se prolonge et plus la décomposition gagne l’ensemble du pays, plus le moral de l’armée devient chancelant, etc. (2). »
En France, c’est le social-démocrate Jaurès qui entre en lice. Dans deux articles, il admet qu’une grève générale politique pourrait être féconde. Mais il assortit cette prise de position de toutes sortes de mises en garde exagérément pessimistes, auxquelles Les lendemains de mai-juin 1968 confèrent pourtant une certaine part d’actualité : « Les partisans de la grève générale sont obligés de réussir à la première bis. Si une grève générale (…) échoue, elle aura laissé debout le système capitaliste, mais elle l’aura armé d’une fureur implacable. La peur des dirigeants et même d’une grande partie de la masse se donne carrière en une longue suite d’années de réaction. Et le prolétariat sera pour longtemps désarmé, écrasé, ligoté (…) La société bourgeoise et la propriété individuelle trouveront les moyens (…) de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie économique bouleversée, les forces de conservation et de réaction. » Surgiront, par la pratique des sports et de l’entraînement militarisé, des milices contre-révolutionnaires. « Des boutiquiers exaspérés seraient capables même d’une action physique très vigoureuse. » Cependant, convient-il, la grève générale, même si elle ne réussissait pas, serait « un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, une sourde menace qui atteste un désordre organique que seule une grande transformation peut guérir (3) ».

La grève de masses officialisée

L’année suivante, Rosa Luxemburg, dans la Neue Zeit, aborde pour la première fois le problème de la grève générale. Elle se prononce en sa faveur, à condition, toutefois, concède-t-elle, qu’elle soit seulement circonstancielle et baptisée « grève politique de masses », pour bien la différencier de la grève générale dite anarchiste. Si Rosa fait siennes certaines des critiques de la social-démocratie contre cette dernière conception, elle ajoute pourtant : « C’est jusque-là et pas plus loin que vont les arguments si souvent avancés par la social-démocratie contre la grève générale. » Et elle rejette catégoriquement le « brillant coup de fleuret du vieux Liebknecht » contre toute forme de grève générale et notamment « l’affirmation que la réalisation d’une grève générale a pour condition préalable un certain niveau d’organisation et d’éducation du prolétariat qui rendrait la grève générale elle-même superflue, et la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière indiscutable et inévitable ».
Rosa voit bien que ce prétendu préalable de l’organisation quotidienne et de l’éducation des masses ouvrières dissimule en réalité une option réformiste et parlementariste, l’exclusion de la violence en tant que moyen de lutte, la peur de la répression. Or tout l’État capitaliste repose sur la violence. La légalité bourgeoise et le parlementarisme ne sont que le paravent de la violence politique de la bourgeoisie.
Tandis que les classes dominantes s’appuient sur la violence (…), le prolétariat seul devrait-il, dans la lutte contre ces classes, renoncer à l’avance, et une bis pour toutes, à son usage ? » « Ce serait abandonner le terrain à la domination illimitée de la violence réactionnaire (4). »
Rosa avait affaire à forte partie. La grève politique de masses effrayait tout à la fois le parti social-démocrate et la confédération des syndicats. Le premier, parce qu’il s’accrochait aux vertus exclusives du crétinisme parlementaire » et qu’il voyait dans l’action directe une menace contre ce légalisme auquel il tenait tant; la seconde, parce qu’elle ne voulait pour rien au monde prendre des risques, mettre en danger la prospérité et la stabilité de l’organisation syndicale, vider ses caisses si bien remplies, concéder aux inorganisés, ces indignes, des attributions qui auraient attenté au sacro-saint monopole des organisés. Au surplus, la législation impériale réprimait très sévèrement les grèves (peines de prison et même de travaux forcés pour les grévistes) et la puissante armée allemande était prête à intervenir dans les conflits du travail (5).
Néanmoins, dans sa défense de la grève politique de masses, Rosa bénéficia, pour un temps, de l’appui, ion négligeable, du théoricien de la social-démocratie, adversaire du « révisionnisme », Karl Kautsky. Celui-ci, au moins en principe, admettait alors que Tanne du suffrage universel ne suffirait pas pour vaincre l’adversaire de classe et qu’il y faudrait jouter, le jour venu, celles de l’action directe, de la grève généralisée. Au congrès de Dresde, en 1903, de la social-démocratie, il n’avait pas hésité à soutenir de ses votes une motion anarchisante de ce même Dr Friedeberg en faveur de la grève générale qui, nonobstant cet appui, fut repoussée à une majorité écrasante. Au congrès du parti, à Brême, en 1904, Kautsky, une nouvelle fois, se fit l’avocat de la grève générale avec Karl Liebknecht et Clara Zetkin, mais cette fois encore il n’eut pas gain de cause (6).
Le congrès socialiste international de 1904 à Amsterdam consacra un assez long débat au problème de la grève politique. Une motion du Dr Friedeberg ayant été, une fois de plus, repoussée, une résolution de compromis présentée par le parti socialiste de Hollande fut adoptée à une énorme majorité. Elle accordait aux réformistes que « les conditions nécessaires pour la réussite d’une grève de grande étendue sont une forte organisation et une discipline volontaire du prolétariat » et aux antirévisionnistes qu’il était « possible » qu’une grève étendue à de larges secteurs de la vie économique « se trouverait être un moyen suprême d’effectuer des changements sociaux de grande importance », mais la grève politique de masses était renvoyée prudemment à un avenir plus ou moins lointain « si celle-ci, un jour, se trouvait être nécessaire et utile (7) ».
Tandis que la social-démocratie allemande piétinait dans ces discussions académiques, la lutte de classes en Russie mettait brutalement la grève générale à l’ordre du jour. De son côté, Léon Trotsky, qui résidait alors à Munich, s’appuyant sur l’expérience de ce qu’avaient été « les impétueux mouvements de grève de 1903 », en était arrivé « à la conclusion que le tsarisme serait renversé par la grève générale sur le fond de laquelle se multiplieraient ouvertement les heurts révolutionnaires ». Cette opinion Était aussi celle de Parvus, dont Trotsky venait de faire la connaissance. Parvus l’avait déjà développée dans un article d’août 1904 et il préfaça la brochure rédigée par son nouvel ami à la fin de 1904. Il soutint dans cet écrit que l’arme décisive de la révolution imminente serait la grève générale (8). Cependant, au congrès des syndicats ouvriers allemands à Cologne, en mai 1905, la grève politique de masses était amalgamée avec la grève générale anarchiste et toutes deux traitées indistinctement de « corde que l’on passe autour du cou de la classe ouvrière » pour l’étrangler. Rosa Luxemburg, prenant le contre-pied de ces tristes assises, exalta « cette méthode de lutte qui trouvait en Russie une application grandiose et inattendue, qui pour «tout le monde du travail allait être un enseignement et un exemple (9) ».
Au congrès de la social-démocratie à Iéna, en septembre 1905, Rosa se fit le défenseur ardent de la grève politique de masses : « Si l’on écoute ici les discours déjà prononcés dans le débat (…), on doit, en vérité, se prendre la tête dans ses mains et se demander : vivons-nous vraiment dans l’année de la glorieuse Révolution russe ? (…) Vous lisez quotidiennement dans la presse les nouvelles de la Révolution (…), mais il semble que vous n’ayez pas d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre (…). Tous avons devant nous la Révolution russe et nous «rions des ânes, si nous n’en apprenions rien. »
Quelques semaines plus tard, elle ajoutait dans un article : « II n’y a pas si longtemps l’on considérait : moyen [la grève de masses] comme quelque chose de tant soit peu étranger à la lutte de classe prolétarienne et socialiste, comme quelque chose de vide de tout contenu et d’inutile à discuter. Aujourd’hui nous sentons ensemble que la grève générale n’est pas un concept inerte, mais un fragment vivant de la bataille. Qu’est-ce qui a amené ce brusque revirement? La Révolution russe! (…) Aujourd’hui l’on voit clairement sous quelle forme la lutte violente pour le renversement de l’absolutisme se joue. La grève de masses mise en œuvre avec de tels résultats dans la Révolution russe a opéré un revirement dans notre appréciation à son sujet. »
La conviction ardente de Rosa réussit à ébranler l’immobilisme du vieux leader centriste du parti.. August Bebel, et celui-ci ne s’opposa pas à l’adoption d’une résolution où, à travers toutes sortes de restrictions, il n’en était pas moins déclaré que, dans des circonstances données, un large recours à la grève de masses pouvait être un moyen de lutte efficace. Malgré ce qu’elle appelait les « platitudes » de Bebel, Rosa n’en considéra pas moins le vote de ce texte comme une relative victoire et, dans les années ultérieures, elle devait sans cesse se référer à lui pour faire honte à la social-démocratie de son infidélité à la motion d’Iéna, de sa répulsion de l’action directe (10).
Quand, au congrès suivant du parti, à Mannheim, en 1906, le leader des syndicats, Legien, fit une charge à fond d’une heure entière contre la résolution de l’année précédente et ses prétendus méfaits, Rosa lui répondit en se plaçant habilement sur son propre terrain, celui de la défense du mouvement syndical : « Vous n’avez visiblement aucune idée fait que le puissant mouvement syndical russe est un enfant de la Révolution (…), né dans la lutte.(11)»

Contagion de l’exemple russe

Entre-temps, Rosa s’était rendue dans son pays natal en pleine ébullition révolutionnaire, elle y avait participé à l’insurrection de Varsovie et elle avait apporté de son voyage l’étincelante brochure, Grève de masses, parti et syndicats, dont l’objectif principal était de fustiger le mouvement syndical allemand, son étroitesse de vue, son bureaucratisme, son soin avoué de repos, sa crainte du risque et, par
voie de conséquence, la répugnance que lui inspirait la grève politique de masses. Rose le heurtait de plein fouet en faisant revivre devant ses yeux la flamboyante leçon de choses que venait d’être la Révolution russe de 1905. Mais sa démonstration allait encore plus loin. Elle faisait éclater en morceaux l’attitude traditionnelle de la social-démocratie internationale à l’égard de la grève de masses, enfermée, depuis Engels, dans un dilemme trop simpliste : ou bien le prolétariat est encore faible
au point de vue organisation et ressources — et alors il ne peut se risquer à une grève générale; ou lien il est déjà assez puissamment organisé — et alors il n’a pas besoin du « détour » de la grève générale pour parvenir à ses fins (2).
Et Rosa d’affirmer : « Aujourd’hui la Révolution masse a soumis cette argumentation à une révision fondamentale; elle a, pour la première fois, dans l’histoire des luttes de classes, opéré une réalisation grandiose de l’idée de grève de masses (…), inaugurant ainsi une époque nouvelle dans l’évolution du mouvement ouvrier (…) La grève de masses, combattue naguère comme contraire à l’action politique du prolétariat, apparaît aujourd’hui comme l’arme la plus puissante de la lutte politique. » Rosa, avec un optimisme un peu excessif et qui contraste avec ses jugements plus sévères de la fin de 1905 sur le texte arraché à Iéna, soutient que, « dans la résolution d’Iéna, la social-démocratie a pris officiellement acte de la profonde transformation accomplie par la Révolution russe » et « manifesté sa capacité d’évolution révolutionnaire, d’adaptation aux exigences nouvelles de la phase à venir des luttes de classes ».
Mais la grève de masses n’est pas quelque chose sur quoi l’on disserte, mais qui se fait. Assez de « gymnastique cérébrale abstraite » sur sa possibilité ou son impossibilité! Assez de « schémas préfabriqués »! Le schéma théorique qu’on en a fait en Allemagne « ne correspond à aucune réalité ». Et Rosa entreprend de décrire les mille aspects concrets qu’elle a pris spontanément dans la Révolution russe. « Il n’y a pas de pays (…) où l’on ait aussi peu pensé à  » propager  » ou même à  » discuter  » la grève de masses que la Russie. » Et pourtant elle y a surgi, sans plan préalable, comme un torrent irrésistible. « La grève de masses telle que nous la montre la Révolution russe est un phénomène (…) mouvant (…) Son champ d’application, sa force d’action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l’on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. »
Qu’on n’aille pas, comme certains théoriciens pédants, tenter de savants distinguos entre « lutte économique » et « lutte politique » ! De telles dissections ne permettent pas de voir le phénomène vivant, mais seulement un « cadavre ». Loin de se différencier ou même de s’exclure l’un l’autre, les deux facteurs « constituent dans une période de grève de masses deux aspects complémentaires de la lutte de classes du prolétariat ».
Et Rosa, se tournant vers la social-démocratie allemande, insiste sur le rôle que jouent les inorganisés dans une grande bataille de classes, rôle généralement sous-estimé : « Le plan qui consisterait à entreprendre une grève de masses (…) avec l’aide des seuls ouvriers organisés est absolument illusoire. » Ce serait se condamner « au néant ». « Lorsque la situation en Allemagne aura atteint le degré de maturité nécessaire (…), les catégories aujourd’hui les plus arriérées et inorganisées constitueront tout naturellement dans la lutte l’élément le plus radical, le plus fougueux. » Et de conclure : « La grève de masses apparaît ainsi, non pas comme un produit spécifiquement russe de l’absolutisme, mais comme une forme universelle de la lutte de classes prolétarienne (13). »

Résistances de la social-démocratie

Au fil des années suivantes, la social-démocratie, loin de confirmer les prévisions et d’entendre les exhortations de Rosa, tourna le dos de plus en plus hargneusement à la grève « politique » de masses. Une fois dissipée la contagion qu’avait plus ou moins exercée sur le mouvement ouvrier allemand la première Révolution russe, l’arme de la grève de masses fut remisée au magasin des accessoires, d’où elle n’était sortie au congrès d’Iéna de 1905 qu’avec toutes sortes de réserves, de « si » et de « mais ».
Kautsky lui-même fit volte-face : il n’était plus désormais pour son ancienne compagne de lutte un allié, mais un adversaire. Rosa, dans une lettre à un ami, évoquant avec amertume la brochure qu’elle avait publiée en 1906 et qui avait, disait-elle, traité « exactement des questions que Karl Kautsky soulève aujourd’hui », ajoutait : « Il s’avère que même nos meilleurs n’ont vraiment pas du tout digéré les leçons de la Révolution russe. »
Toujours prêt à mettre à profit l’autorité de ses papes, Kautsky, maintenant, invoquait le fameux testament légaliste d’Engels contre le mot d’ordre de la grève de masses (14).
L’objet de la discorde, ce fut, en 1910, la contestation par la social-démocratie du scandaleux régime électoral qui survivait en Prusse. Benedikt Kautsky, un des fils de Karl, a résumé ainsi, dans une « esquisse biographique » de Rosa Luxemburg, l’ « absurdité d’un système électoral qui ne donnait au parti le plus puissant de l’Empire qu’une risible représentation de 7 sièges au Landtag de Prusse. Une démocratisation de ce système eût non seulement détrôné les hobereaux, mais aussi ébranlé leur alliance avec le grand capital. C’est pourquoi le gouvernement prussien se refusa à toute concession. La social-démocratie était donc placée dans l’alternative : ou bien entrer en lutte ouverte contre le pouvoir, ou bien, pour un temps, renoncer à ses revendications. La direction du parti, le cœur gros, opta pour la seconde solution, Rosa crut devoir se prononcer pour la première. Elle pensait, en effet, avoir trouvé le moyen d’action qui permettrait la victoire : la grève de masses. »
Et le bon fils de prendre, contre la militante révolutionnaire, la défense de son papa : « C’était une erreur cardinale que de comparer un tsarisme faible et attaqué par toutes les classes sociales avec le gouvernement allemand, bien organisé, armé jusqu’aux dents et soutenu par les couches prépondérantes de l’aristocratie, de la bourgeoisie et de la paysannerie. Son conflit avec Kautsky à ce sujet ne portait pas sur une question d’audace ou de lâcheté politique, mais il résultait d’une erreur d’appréciation des rapports de forces par Rosa Luxemburg (15). »
Rosa répondit aux arguments de Karl Kautsky en évoquant la fameuse résolution du congrès d’Iéna qui, assurait-elle, « avait emprunté officiellement à l’arsenal de la Révolution russe la grève de masses en tant que moyen de lutte politique et l’avait incorporée dans la tactique de la social-démocratie (…). C’était alors l’esprit de la révolution russe qui dominait les assises de notre parti à Iéna. Lorsque, aujourd’hui, Kautsky attribue le rôle de la grève de masses dans la révolution russe à l’état arriéré de la Russie, qu’il échafaude ainsi un contraste entre la Russie révolutionnaire et une Europe occidentale parlementaire, quand il met en garde avec insistance contre les exemples et les méthodes de la Révolution, quand il va même, par allusions, jusqu’à inscrire la défaite du prolétariat russe au passif de la grandiose grève de masses au sortir de laquelle, prétend-il, le prolétariat ne pouvait être finalement qu’épuisé », alors l’adoption par la social-démocratie allemande, cinq ans plus tôt, de la grève de masses selon le modèle russe « s’avère de toute évidence comme un égarement inconcevable (…). L’actuelle théorie du camarade Kautsky est, en fait, une révision de fond en comble (…) des décisions d’Iéna. »
Et Rosa, poursuivant sa démonstration, affirmait : « C’est précisément de l’isolement politique du prolétariat en Allemagne, invoqué par Kautsky, du fait que l’ensemble de la bourgeoisie, y compris la petite bourgeoisie, se dresse comme un mur derrière le gouvernement, que découle la conclusion que chaque grande lutte politique contre le gouvernement devient en même temps une lutte contre la bourgeoisie, contre l’exploitation capitaliste (…), que chaque action révolutionnaire de masses en Allemagne prendra, non pas la ferme parlementaire du libéralisme ou la forme de lutte ancienne de la petite bourgeoisie révolutionnaire (…), mais la forme prolétarienne classique, celle de la grève de masses. »
Et la rude polémiste se faisait toujours plus âpre : « Si encore ç’avaient été seulement les chefs syndicaux qui, dans la campagne la plus récente pour le droit électoral, avaient pris parti ouvertement contre le mot d’ordre de la grève de masses, cela n’aurait fait que clarifier la situation et contribué à fortifier la critique au sein des masses. Mais qu’ils [ces bonzes] n’eurent même pas eu besoin d’intervenir, que ce fut bien plutôt par l’intermédiaire du parti et avec l’aide de son appareil qu’ils purent jeter dans la balance toute l’autorité de la social-démocratie pour freiner l’action des masses, voilà ce qui a brisé net la campagne pour le suffrage universel. — De cette opération le camarade Kautsky n’a fait que composer la musique théorique (16). »
Les cercles dirigeants du parti et surtout des syndicats allèrent jusqu’à empêcher que la question de la grève de masses ne fît l’objet de discussions publiques au cours de la campagne légaliste pour le suffrage universel en Prusse. Us redoutaient, en effet, qu’il suffît de parler de grève de masses dans les meetings et dans la presse pour qu’une grève de masses « éclatât la nuit même ». Rien qu’évoquer la question, c’était, pour eux, « jouer avec le feu » (17). A la veille de la guerre mondiale, dont elle pressentait l’approche, Rosa Luxemburg renouvela ses appels, cette fois pathétiques, en faveur de la grève de masses. En plus de la lutte toujours à poursuivre pour le suffrage universel en Prusse et la défense des intérêts ouvriers, la nouvelle époque de l’impérialisme et du militarisme, les progrès redoutables des forces bellicistes, le danger de guerre permanent, écrivait-elle, « nous placent devant de nouvelles tâches, que l’on ne peut affronter avec le seul parlementarisme, avec le vieil appareil et la vieille routine. Notre parti doit apprendre à mettre en train des actions de masses le moment venu et à les diriger. » Kautsky ne convenait-il pas lui-même que l’on vivait en quelque sorte « sur un volcan » ? « Et dans une telle situation, s’écrie-t-elle, Kautsky ne voit pour lui qu’un devoir : traiter de putschistes ceux qui veulent conférer à la social-démocratie plus de poids et de tranchant, qui veulent l’arracher à la routine! » Au congrès de la social-démocratie à Iéna, en 1913, où Rosa avait, une fois de plus, plaidé en faveur de la grève de masses, cette fois contre Scheidemann, l’odieux personnage lui jeta à la tête son « irresponsabilité » et son « manque de scrupules », tandis qu’Ebert, qui présidait, rappela grossièrement à l’ordre la courageuse oratrice (18). Ainsi elle était déjà la cible des deux traîtres qui, après avoir accaparé le pouvoir en mettant à profit la Révolution allemande de 1918, la laisseront, ou feront, assassiner.

Notes:
1) Eduard Bernstein, « Der Strike als politisches Kampfmittel », Die Neue Zeit, 1893-1894, 689-695.
2) Parvus (pseudonyme d’Alexandre Israël Helphand), Staatsstreich und politischer Massenstrike », Neue Zeit, -«95-1896, II, 362-392.
3) Jean Jaurès, La Petite République, 29 août au Ier septembre 1901, ds Hubert Lagardelle, La Grève générale et le socialisme. Enquête internationale, 1905, 102-112.
4) G. S., 31-32, 36-37, 41.
5) Ce fut en vain qu’au congrès socialiste international de 1904, un socialiste libertaire, le Dr R. Friedeberg, suggéra que, justement pour cette raison, les syndicats donnent à leurs membres une formation antimilitariste, comme le lisait la C.G.T. française : Dr R. Friedeberg, Parlementarismus und Generalstreik, Berlin, août 1904, 29-30.
6) Lagardelle, cit. 217, 235-252, 282-283, 292, 302, 306.
7) Dr R. Friedeberg, cit.; — Robert Brécy, La Grève générale en France, 1969, 72; — Sixième Congrès international tenu à Amsterdam du 14 au 20 août 1904, compte rendu analytique, Bruxelles, 1904, 45-58.
8) Trotsky, Avant le 9 janvier, brochure, début 1905, préfacée par Parvus, ds Sochineniya (Œuvres de Trotsky en russe), vol., II, livre I, Moscou, 1926-1927; — Zeman et Scharlau, The Merchant of Revolution (vie de Parvus), Londres, 1965, 66-68, 76-78, 87, 89.
9) « Die Debatten in Köln », 30-31 mai 1908, G. W., IV, 395; v. Document n° 5, p. 106.
10) Discours au congrès d’Iéna de la social-démocratie, 1905, G. W., TV, 396-397; — Protokoll… (du congrès d’Iéna), 1905; — article du 7 novembre 1905, G. W., IV, 398-402; — lettres de R. L., fin septembre et 2 octobre 1905, ds J.-P. Nettl, Rosa Luxemburg, 1966, I, 307 (la lettre du 2 octobre 1905 est reproduite, en français, dans l’introduction de Paul Frölich à Grève de masses…, éd. Maspero, 1964).
11) Gegen das Abwiegeln », discours au congrès de la social-démocratie à Mannheim, 1906, G. W., IV, 480-481.
12) Résumé par Rosa d’une page d’une brochure d’Engels de 1873. Beaucoup plus tard, dans l’extrême vieillesse, Engels devait écrire une préface à La Lutte de classes en France de Marx baptisée par les social-démocrates comme son « testament » où il écrivait idylliquement : « Nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement (…). Avec cette légalité, nous nous faisons des muscles fermes et des joues rosés et nous respirons la jeunesse éternelle. » G. M., 93; — Friedrich Engels, Die Bakunisten an der Arbeit, 1873; — Préface d’Engels du 6 mars 1895 à La Lutte de classes en France de Karl Marx.
13) G. M., passim.
14) Lettre à Konrad Haenisch, 8 novembre 1910, ds Briefe an Freunde, cit., 27; — « Ermattung oder Kampf », G. W., IV, 546.
15) Esquisse biographique de Benedikt Kautsky, ds Briefe an Freunde, cit., 218-220.
16) « Die Théorie und die Praxis », cit., G. W., IV, 556-593.
17) « Wahlrechtskampf… », G. W., IV, 609-611.
18) « Taktische Fragen », ibid., 643; — « Der Politische Massenstreik », discours du 21 juillet 1913, 650; — « Die Massenstreiksresolution des Parteivorstandes », 11 septembre 1913, 670-671; — « Das Offiziösentum der Theorie », 661; — « Sien nient von den Massen schleifen lassen! », discours au congrès de la social-démocratie
d’Iéna en 1913, 679-681.

Réflexions sur la grève générale de Barcelone (Nin, 1931)

21 juillet 2008

Article d’Andreu Nin paru dans La lutte de classe N° 34-35 (août-septembre 1931). Le texte est évidemment antérieur à la rupture avec le trotskysme, l’Alliance ouvrière et l’expérience de l’insurrection des Asturies.

La grève générale déclarée au début de septembre par la Fédération locale des syndicats de Barcelone et appuyée avec une unanimité et une discipline admirables par le prolétariat de cette ville et celui des centres industriels les plus importants de Catalogne, est un épisode des plus importants de la lutte de classe ouvrière qui se développe en Espagne depuis le 14 avril.

Les militants révolutionnaires doivent soumettre à une analyse détaillée ce mouvement, riche en expérience. Nous nous limiterons aujourd’hui à signaler, au courant de la plume, quelques-unes des leçons qu’il comporte et à noter les réflexions qu’il nous a suggéré.

Les grèves dans la situation actuelle

Le mouvement de grèves qui, au moment de la chute de la monarchie, a dressé des masses ouvrières considérables a pris depuis la proclamation de la République, une ampleur véritablement gigantesque. Ce mouvement dans la majeure partie des cas a eu un caractère purement spontané, et les organisations syndicales, en réalité, n’ont eu qu’à les sanctionner, en se plaçant à leur tête, même contre leur volonté, pas perdre la confiance des masses travailleuses. Ainsi, le mouvement en apparence le plus futile réussit à mobiliser de grandes masses ouvrières. Cela n’a rien de surprenant. Ceux qui s’alarment, et même qui s’indignent devant le caractère « chaotique », « anarchique », « irresponsable » de ces mouvements, semblent ignorer une circonstance essentielle: c’est que l’Espagne est en pleine révolution, et que celle-ci ne se réalise pas selon un plan scrupuleusement élaboré à l’avance. Dans de telles périodes, les grèves spontanées, les actions « chaotiques », sans liaisons, isolées, et les « excès » de toutes les classes constituent un phénomène tout à fait normal. Chercher à s’y opposer équivaut à chercher à empêcher un torrent de s’écouler, à arrêter la tempête. Toutes les révolutions sans exception ont connu ces périodes; plus: elles sont inconcevables sans ces périodes. La révolution n’est pas l’acte d’un jour, le grand soir dont parlaient les syndicalistes révolutionnaires d’avant la guerre, sans processus long et douloureux, au cours duquel les masses cherchent leur chemin dans une lutte semée de difficultés, d’actions « chaotiques », d’offensives partielles, de victoires et de défaites. La grève est une des manifestations les plus caractéristiques de cette lutte. La classe ouvrière ne peut apprendre que grâce à sa propre expérience. Ce qui est important, c’est de tirer de celle-ci les leçons nécessaires pour que les sacrifices ne restent pas stériles et que le prolétariat renverse efficacement les obstacles auxquels il se heurte en chemin.

Le caractère de la grève de septembre

La grève générale de Barcelone fut, en ce sens, un mouvement typique des périodes révolutionnaires.
La cause initiale de la grève fut la protestation, tout à fait juste, contre l’ignominie des détentions gouvernementales (arbitraires). Sa signification et sa transcendance furent incomparablement plus profondes. Le mouvement reçut le sceau indélébile de l’époque exceptionnelle dans laquelle il s’est produit.
Les détentions gouvernementales ne constituent pas, malheureusement, un fait nouveau. La République, à ce sujet comme à beaucoup d’autres, n’a fait que continuer la tradition invétérée de la monarchie déchue. Mais il a fallu l’existence d’une situation nettement révolutionnaire pour que la pratique de ce procédé abominable, qui ne provoquait auparavant l’indignation que des minorités les plus conscientes, ait ému et dressé des centaines de milliers d’ouvriers. Pourquoi – clamaient, indignés, les vestales de la « légalité » républicaine – pourquoi ces ouvriers, qui supportaient passivement sous la monarchie les détentions en masse, l’application systématique de la « loi de fuite » et la dictature militaire, se lèvent-ils aujourd’hui, alors que la consolidation du nouveau régime doit constituer la préoccupation principale, contre le maintien en prison, par décision gouvernementale, de quelques prisonniers? Pourquoi, eux qui ont fait pendant de si longues années preuve de tant de patience, se montrent-ils aujourd’hui si patients?
C’est parce que la situation est actuellement révolutionnaire et ne l’était pas jusque là; parce que la dictature militaire et les répressions sanglantes n’étaient pas – comme se l’imaginaient ces messieurs – la cause de la passivité de la classe ouvrière, mais son résultat. Parce que l’énergie, l’activité, l’esprit combatif du prolétariat ne sont pas un phénomène constant, égal dans toutes les périodes, mais existent surtout dans les périodes révolutionnaires. Après ces périodes de haute tension, la classe ouvrière, surtout si elle a été vaincue, tombe inévitablement dans un état de découragement, de passivité, qui facilite le chemin de la réaction.
Pour comprendre la signification profonde de la dernière grève générale de Barcelone il n’y a qu’à la replacer dans la situation générale du pays. Alors on se rendra compte clairement de l’inconsistance de cette opinion – répandue non seulement dans les milieux bourgeois, mais malheureusement aussi dans certains secteurs ouvriers – selon laquelle cette grève fut exclusivement l’œuvre d’un groupe d’anarchistes irresponsables. Ce n’est pas nous qui nieront le rôle joué par les éléments de la Fédération Anarchiste Ibérique dans le déclenchement du mouvement. Mais il est indubitable que si leur initiative a été couronnée de succès, si elle a été appuyée par la totalité du prolétariat, cela est dû non à leur audace, à leurs méthodes « dictatoriales », mais à ce que les circonstances objectives – la situation révolutionnaire – et subjective – l’esprit combatif de la classe ouvrière – leur étaient complètement favorables. En ce sens on peut affirmer sans aucun doute que les éléments de la F.A.I. interprètent plus fidèlement l’état d’esprit du prolétariat et ses intérêts historiques que Pestana, Peiro, Arin et autres syndicalistes « raisonnables » signataires du fameux manifeste réformiste qui leur a valu tant d’éloges de la part des milieux bourgeois.
Les groupes anarchistes n’existent pas d’aujourd’hui. Le désir de déclencher des grèves générales à tout moment ne leur est pas venu avec la République; par goût il les déclaraient tous les lundis. Mais combien de fois leurs appels sont tombés dans le vide! En échange, le 4 septembre ils ont trouvé un écho ardent dans la classe ouvrière. Pourquoi? Parce que le terrain était préparé, parce que les circonstances poussaient irrésistiblement le prolétariat à la lutte.

Quelle attitude faut-il adopter vis-à-vis des mouvements « chaotiques »?

Nous avons déjà vérifié un fait: que, dans les circonstances actuelles, les mouvements « chaotiques » sont inévitables. Cela veut-il dire qu’il n’y a là aucun danger pour la révolution, et qu’il faut en fomenter systématiquement? En aucune façon.
Devant ces mouvements, on peut adopter trois positions fondamentales:
La première. Celle de ceux qui condamnent en bloc parce qu’ils considèrent que dans le moment actuel la classe ouvrière est essentiellement incapable de faire la révolution et doit se limiter à un lent travail de préparation d’organisation et d’éducation possible sous un régime de démocratie bourgeoise. C’est la position du groupe Pestana-Peiro et Cie, qui repoussent l’émancipation de la classe ouvrière aux calendes grecques.
La deuxième, est celle de ceux qui fomentent systématiquement de tels mouvements, poussés par un sentiment révolutionnaire instinctif, mais qui manquent d’une théorie et d’une tactique révolutionnaire, et qui se perdent dans l’abstraction. Ce sont les éléments de la F.A.I.
La troisième est celle de ceux qui considèrent comme absurde la prétention de vouloir retenir les mouvements isolés, « chaotiques », des masses dans une période comme la période actuelle, qui comprennent les dangers que font courir le manque d’objectif et de direction, et s’efforcent d’en profiter pour faire comprendre à la classe ouvrière la nécessité d’un parti forgé dans le feu du combat et subordonné à la lutte générale révolutionnaire, qui doit conduire le prolétariat à la prise du pouvoir et à l’instauration de sa dictature. Telle doit être la position des communistes.

La première de ces attitudes est dictée par le manque absolu de foi dans la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière, par une crainte irréversible de la révolution, motivée par le manque de programme correct, et conduit inévitablement à l’étranglement des actions combatives du prolétariat et à la collaboration, directe ou indirecte, avec la bourgeoisie républicaine. La politique des éléments réformistes de la C.N.T., qui cherchent à retenir les mouvements de grève par une série de mesures qui les placent à la queue de l’U.G.T., – comme on peut le voir par la circulaire du Comité confédéral – la solution honteuse du conflit des métallurgistes, l’abandon des téléphonistes, engagés dans une lutte d’une extrême importance, l’abandon des revendications d’une plus profonde signification politique (reconnaissance des comités d’usine, etc…) et finalement, la politique d’appui direct à la Généralité, sont là pour le démontrer avec évidence. Cette tendance doit être combattue implacablement puisqu’elle constitue un danger aussi grave pour la révolution que le socialisme réformiste de Largo Caballero et Cie, avec lesquels ils coïncident fondamentalement.

La seconde tendance n’est pas moins dangereuse, car elle conduit – et conduira inévitablement – le prolétariat à une défaite sanglante. Les éléments de la F.A.I. sont capables uniquement de provoquer des mouvements de masses sans avenir ou des actions isolées héroïques, mais en définitive stériles. La magnifique défense du syndicat du Bâtiment par une douzaine de militants admirables a montré le trésor de combativité et d’abnégation que recèle la classe ouvrière et a révélé les prodiges qu’elle pourrait accomplir avec une direction et une discipline cohérentes.

Les communistes doivent s’efforcer de faire comprendre aux excellents éléments révolutionnaires de la C.N.T. la nécessité d’un parti, et chercher à former avec elles [sic], au moins un front unique pour l’action. Seule son intervention active, énergique et assurée peut éviter la défaite du prolétariat et l’avènement d’un régime de dictature bourgeoise sanglante. En juillet 1917, les ouvriers et soldats de Petrograd se sont lancé[s] dans un mouvement impétueux en faveur de la prise du pouvoir par les soviets. Le mouvement fut complètement spontané, « chaotique ». Les bolcheviks le considéraient comme prématuré, irrémédiablement condamné à la perte. Mais ils comprirent qu’il était impossible de le contenir, et au lieu d’abandonner les masses à leurs forces élémentaires, ils se sont mis à leur tête, les ont dirigées et canalisées. Grâce à cette politique, véritablement révolutionnaire, le mouvement, qui, livré à sa propre impulsion, aurait dérivé en une insurrection prématurée, se transforma en une manifestation armée, et la classe ouvrière peut se retirer en ordre avec le minimum de sacrifices. Si le parti n’avait pas existé, la classe ouvrière aurait été écrasée, une période de réaction aurait été ouverte, et le prolétariat n’aurait pas pu prendre le pouvoir comme il l’a pris, trois mois après.

Pour le comité d’usine

Nous avons parlé de la nécessité du front unique révolutionnaire. Mais sur quelle base doit-il s’appuyer?

Il est certain que l’histoire du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière ne nous a pas offert jusqu’à présent un organe de front unique aussi parfait et efficace que le soviet, qui est l’instrument de lutte aujourd’hui, et de pouvoir demain, de toute la classe ouvrière, représentée dans le soviet par des délégués de toutes les usines et ateliers sans distinction, quelles que soient les organisations syndicales et politiques auxquelles ils appartiennent. Un des côtés négatifs de la grève de Barcelone, comme auparavant de celle de Séville, a été l’absence d’un pareil organisme, surgi au cours de la lutte. Combien différentes auraient été l’importance et les conséquences politiques du mouvement dans le cas contraire! Mais le fait est qu’il ne surgit pas et n’a pas surgi d’aucun des grands mouvements ouvriers qui sont produits dans le pays durant les mois antérieurs, et que pour l’instant, on ne note aucune tendance dans ce sens dans la classe travailleuse espagnole. Surgira-t-elle plus tard? Il faut l’espérer, quoiqu’il soit certain que la classe ouvrière de notre pays arrivera à sa création par des chemins distincts de ceux qui ont été suivis par le prolétariat russe.

Mais en attendant que vienne ce moment, on ne peut adopter une attitude passive. Il faut lancer immédiatement les bases du front unique, il faut créer les prémisses nécessaires pour la création d’organismes destinés à grouper la classe ouvrière et à la préparer à la lutte. Cette base pourrait être trouvée dans les Comités d’usine.

Jusqu’à aujourd’hui, y compris en 1917-1920, années de l’apogée du mouvement révolutionnaire, il n’a pas existé en Espagne de comités d’usine proprement dits. Mais le système des délégués, de représentation de l’usine et de l’atelier a eu une large diffusion. Et durant les derniers temps l’idée des comités d’usine a fait beaucoup de chemin et acquis une certaine popularité parmi les masses.

Il faut donc partir de là et pousser activement à la création de ces organismes, en leur assignant comme fin immédiate le contrôle de la production. Les dirigeants de la C.N.T. les acceptent et les préconisent, mais les conçoivent exclusivement comme organismes syndicaux désignés par en haut par les comités de syndicats. Les socialistes, par leur représentant dans le gouvernement provisoire, M. Largo Caballero, préparent, pour leur part, un projet de contrôle ouvrier qui, en réalité, ne recherche pas le contrôle ouvrier, mais la collaboration des classes.

Les communistes doivent combattre avec une égale énergie ces deux conceptions. Les comités d’usine ne doivent pas être désignés par en haut, mais élus démocratiquement par tous les ouvriers, sans exception. Le contrôle ouvrier doit avoir comme but non la collaboration avec la bourgeoisie, mais la prise de possession des instruments de production.

Aucun ouvrier révolutionnaire ne pourra pas ne pas se sentir disposé à lutter en commun avec les communistes sur la base de la lutte pour les comités d’usine. Et cette lutte, bien orientée, bien dirigée, se convertira irrésistiblement en un puissant mouvement qui conduira à la création, sur la base des comités d’usine, de soviets, et d’autres organismes analogues par leur structure et leurs fonctions.

Pour toutes ces raisons, nous considérons que la création de Comités d’usine doit être le mot d’ordre fondamental au moment actuel. Toute grève importante, tout mouvement de masse doit être utilisé en ce sens.

L’expérience de la lutte des guérillas

Un des épisodes les plus intéressants de la grève générale de Barcelone a été la défense armée du Syndicat du Bâtiment. Durant plus de 6 heures, une douzaine d’ouvriers, retranchés dans le local du syndicat, et mal armés, tinrent en respect des forces de police considérables. Parallèlement d’autres groupes ouvriers, dans des rues voisines, abrités derrière une barricade, inquiétaient la force publique, et après une heure de lutte, se retiraient stratégiquement, sans laisser un seul prisonnier aux mains de l’ennemi.

Cet épisode est riche en enseignements.

Pendant l’insurrection de Décembre 1905 à Moscou, quelques centaines d’ouvriers mal armés soutinrent tenacement le combat, grâce à une lutte de guérillas habilement dirigée, contre des milliers de soldats parfaitement armés et équipés. Kautsky d’abord, puis Lénine, tirèrent de cette expérience la conclusion que la lutte de guérillas jouait un rôle beaucoup plus important que ne l’avaient imaginé jusque là les révolutionnaires.
Mais l’insurrection fut vaincue. Avec l’arrivée de nouveaux renforts, les ouvriers de Moscou furent obligés de se rendre. Pour la victoire définitive, il était nécessaire qu’une bonne partie de l’armée russe passe du côté de la révolution.
Les combattants héroïques de la rue Mercaders durent, en fin de compte, se rendent, et les lutteurs de la barricade de la rue Moncada furent obligés de se retirer.

Quelle leçon peut-on tirer de cet épisode?

Que la tactique des groupes anarchistes ne peut conduire qu’à une lutte de guérillas; que celle-ci, combinée avec la grève générale et l’action révolutionnaire organisée, peut constituer un élément auxiliaire de premier ordre comme moyen de distraire les forces de l’ennemi, ce qui permet de porter les coups décisifs sur les points décisifs, mais est incapable de donner seul, la victoire: que pour atteindre celle-ci – aujourd’hui beaucoup plus qu’en 1905, car la technique militaire a fait des progrès énormes – il est indispensable de conquérir à la cause de la révolution une bonne partie de l’armée.

La conséquence pratique qui découle de tout cela est la nécessité urgente d’intensifier le travail de propagande et d’agitation dans le sein de l’armée et de commencer sans tarder la constitution de Comités de Soldats.

La grève et les illusions démocratiques

Il est incontestable que la grève générale de Barcelone a considérablement ébranlé les illusions démocratiques des masses ouvrières. Mais ce serait une erreur profonde de considérer ces illusions comme définitivement dissipées. Maurin, par exemple, part de cette prémisse pour justifier la position absurde adoptée par le Bloc Ouvrier et Paysan, qui renonce aux mots d’ordre démocratiques et lance celui de la prise du pouvoir par le prolétariat.

La réalité, qui est la seule chose qui puisse servir de base à une véritable politique marxiste, est malheureusement plus complexe. Une partie, non la moindre, de notre classe ouvrière, a perdu toute confiance en la république bourgeoise; une autre commence à se sentir assaillie par le doute; mais l’immense majorité croit en la république. Si elle proteste, si elle se met en grève générale, ce n’est pas contre le régime, mais contre les « mauvais républicains ». La majorité des ouvriers s’imagine encore que, si l’on élimine du pouvoir Maura, si l’on destitue les gouverneurs et Anguerro de Sojo et si l’on les remplace par des « véritables républicains », les choses iront beaucoup mieux.

Les anarcho-syndicalistes, en première ligne, ont contribué à répandre cette illusion, avec leur politique de soutien de la petite bourgeoisie radicale, avec leurs éloges du « vénérable », du « tout à fait intègre », de « l’honorable » Macia – expressions qui se trouvent d’une façon répétée dans Solidaridad Obrera – de même que Maurin, qui, dans sa conférence à Madrid, a préconisé la prise du pouvoir par les « éléments avancés de l’Aténéo ». Comment serait-il possible dans ces conditions que la classe ouvrière, qui apprend lentement et apprend seulement grâce à sa propre expérience, ait abandonné d’un seul coup ses illusions démocratiques?

Ces illusions ont reçu un rude coup, mais seule une politique juste peut contribuer à les dissiper complètement. A celle-ci les communistes doivent consacrer toute leur attention, sans lancer des mots d’ordre qui ne répondent pas à l’état d’esprit réél des masses, mais sans prendre celui-ci comme base principale pour l’élaboration de notre tactique.

La crise interne de la C.N.T.

Deux mots, pour terminer, sur la crise de la C.N.T.
La grève générale, décrétée contre la volonté des dirigeants de cette centrale révolutionnaire, a indubitablement aiguisé la crise. La récente démission de la rédaction de Solidaridad Obrera en est une preuve. Le fait que l’organe confédéral, pour la première fois dans l’histoire de notre mouvement, a condamné catégoriquement la grève lors du premier numéro paru depuis celle-ci, était déjà assez éloquent, et révélait aux yeux de tous la grave maladie qui agite la C.N.T.

La crise s’accentue encore. Dans des circonstances plus ou moins normale[s], des crises pareilles peuvent se conjurer avec une facilité relative. Dans des circonstances révolutionnaires, comme elles le sont maintenant, c’est beaucoup plus difficile. Les divergences n’ont pas un caractère abstrait, mais sont une conséquence logique du problème de la situation posée à la C.N.T., qui exige d’elle, inexorablement, une réponse claire et précise: comment faire la révolution?

Le parti communiste ne peut rester en marge de cette lutte intérieure des tendances, dont le résultat peut avoir des conséquences immenses pour l’avenir du prolétariat espagnol. Il ne faut pas oublier, que pour neuf dixièmes, celui-ci dépend du fait que les ouvriers de la C.N.T., qui sont la fleur de la classe ouvrière de notre pays, suivent et accordent leur confiance aux anarchistes. Conquérir ces ouvriers constitue l’objectif principal de notre parti. Et on y arrivera non par la stupide tactique scissionniste suivie jusqu’à aujourd’hui, mais au moyen d’une politique intelligente qui saura tirer profit de la lutte interne de la C.N.T., non en insultant ses dirigeants, en mettant en circulation des qualificatifs imbéciles comme celui « d’anarcho-fascistes », mais en démontrant patiemment, obstinément, aux ouvriers révolutionnaires la stérilité de l’anarcho-syndicalisme et la nécessité d’un puissant parti communiste pour éviter que la situation révolutionnaire actuelle, au lieu de conduire à la victoire du prolétariat, conduise à l’instauration d’une dictature de type fasciste.

Septembre 1931, Barcelone.

ANDRES NIN