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Naissance d’un parti nouveau: le P.S.O.P. (Mc Nair, 1938)

24 mars 2009

Article de John Mc Nair, de l’Independent Labour Party (I.L.P.), paru dans Les Cahiers rouges N°12 (juin-juillet 1938). Membre du contingent de l’ILP en Catalogne en 1936, John Mc Nair (1887-1968) deviendra secrétaire général de l’ILP en 1939.

Le socialisme en France

Naissance d’un parti nouveau : Le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan

Le XXXV° congrès annuel du Parti socialiste S.F.I.O. appartient maintenant à l’histoire ! Il a eu pour issue – en vertu même de son orientation – la constitution d’un parti nouveau rallié aux directives de la gauche révolutionnaire. Son nom ? Parti socialiste ouvrier et paysan.

Le débat relatif à la politique étrangère du gouvernement de Front populaire, débat poursuivi pendant les deux jours suivants, avait été très favorable au bureau central. Il n’était pas possible de défendre, devant un public de délégués ouvriers, la sinistre trahison à l’égard de l’Espagne et l’asservissement de la politique française à la haute finance de Paris et de Londres surtout. Les délégués, troublés et confondus, attendaient néanmoins, avec cette patience qui est à la fois leur force et leur faiblesse, la réplique officielle.

Le discours de Léon Blum

Le mardi matin, à 9 heures, Blum intervint dans le débat. Il parla deux heures et demie. Pareil type oratoire est rare en Angleterre aujourd’hui. Il avait fait appel à tous ses pouvoirs de persuasion. Et du strict point de vue de l’effort mental et physique, ce fut une merveilleuse performance. Mais à aucun moment il ne répondit avec précision aux critiques formulées. A l’auditeur superficiel, il semblait bien qu’il traitait effectivement le sujet proposé, mais, réflexion faite, on s’apercevait que l’on n’avait reçu de lui aucune réponse, parce qu’aucune réponse n’était possible.

La non-intervention

Il parla de l’Espagne pendant quarante minutes. Qu’est-ce que la non-intervention ? demanda-t-il, et puis il répondit lui-même : « C’est simplement le contraire de l’intervention. » – Il nous gratifia d’un regard d’ensemble sur l’histoire du XIX° siècle et prouva de faon concluante que l’intervention d’un État dans les affaires intérieures d’une autre puissance est indéfendable. Donc, conclut-il, la non-intervention du gouvernement de Front populaire reste dans la ligne même des plus hautes traditions de la pensée démocratique et républicaine.

Et le congrès applaudit. Mais le problème véritable n’avait même pas été effleuré ! Le congrès, consciemment ou non, restant aveugle à l’égard du fait que pareille politique se traduisait en réalité par l’acceptation d’une cynique et ouverte « intervention » en Espagne de tous les États fascistes. La politique de non-intervention avait favorisé le mal même qu’elle était supposée prévenir. Sur un point, particulièrement, Blum garda un silence significatif. Il ne dit pas au congrès pourquoi le gouvernement de Front populaire en juillet 1936 avait arrêté dans le port de Bordeaux le départ de tout un chargement de matériel et de munitions que le gouvernement républicain légal avait commandé dès avant l’ouverture des hostilités. Matériel et munitions qui eussent sauvé l’Espagne ! Que pareille trahison eut été commise par le gouvernement nationaliste anglais, voilà qui se pouvait comprendre ; mais par une contradiction aussi tragique qu’étrange c’est le gouvernement français de Front populaire qui en porte la responsabilité. Le prix en a été payé par le sang même de ses frères d’Espagne. Est-ce là ce que Léon Blum appelle de la « non-intervention » ?

Le problème financier

Sur le terrain financier, sa position était plus faible encore, mais une fois de plus, il jeta de la poudre aux yeux des délégués.

« Quand nous prîmes le pouvoir, dit-il, mon ami Vincent Auriol et moi-même comprîmes que la situation financière de la France était désespérée et qu’une dévaluation était inévitable. Malgré tout, nous crûmes qu’il était de notre devoir de tout faire pour prévenir cette dévaluation et nous décidâmes de « tenir » jusqu’à la limite extrême de nos ressources.»

Là-dessus, Blum s’embarqua à pleines voiles pour le royaume des spéculations philosophiques, affirma que tout, dans les affaires humaines, est de l’ordre des réalités relatives et que peut-être l’inévitable peut être évité.

Tout cela était bien beau! Le congrès se trouvait flatté d’être invité à prendre part aux cogitations d’un aussi grand esprit. Mais voilà qui se paie et c’est le travailleur français qui en fait les frais.

Comment cela? Fait-il rappeler le magnifique combat de juin 36; le capitalisme français prêt à demander grâce à genoux, les fameuses réunions du palais Matignon au cours desquelles les représentants ouvriers bataillèrent longuement pour obtenir les réformes sociales nécessaires au salut de leur existence. Ils obtinrent finalement une augmentation de 7 à 15%. Faible satisfaction si l’on songe que le pouvoir d’achat de la monnaie allait être réduit de 25 à 30%. « Nous avions, nous, dit Blum, que la dévaluation était inévitable.»- Mais l’avoua-t-il aux ouvriers français au moment des accords Matignon? Et s’il s’en garda bien, c’est qu’alors nos camarades n’eus[s]ent jamais accepté une augmentation dérisoire que les semaines suivantes devaient réduire à moins encore que rien.

Bien sûr, nous savons que ce sont toujours les mêmes qui paient. Mais il est dur de songer qu’en pareil cas la classe ouvrière a payé avec la complicité d’un gouvernement de Front populaire.

Alors, Léon Blum, continua par une vigoureuse attaque contre le Sénat. (Lloyd George en fit autant, il y a vingt-cinq ans, et plus efficacement, certes, contre notre Chambre des Lords). Et enfin, il conclut par la nécessité d’un gouvernement d’union nationale. Il était prêt à coopérer avec des hommes comme Paul Reynaud et Mandel qui, dit-il, ne sont pas des fascistes, mais seulement des réactionnaires et qui n’avaient point l’intention d’attaquer les institutions républicaines.

Et Blum déclara alors: « Je suis un de ceux qui n’ont jamais condamné l’union nationale (Union sacrée) en temps de guerre. Je déclare ici que si notre pays était entraîné dans un conflit, je ne refuserais pas d’entrer à nouveau dans un gouvernement d’unité nationale.»

C’est en vertu de cette déclaration solennelle que les camarades de la Gauche révolutionnaire ont décidé de sauver et de maintenir les principes du socialisme international et de former un parti nouveau, un parti socialiste vrai, un parti ouvrier et paysan.

Le premier Congrès du Parti

Ce fut un congrès fédéral des délégués de la région parisienne. Dimanche dernier, dans le fameux district de Montmartre, furent discutés démocratiquement les statuts du parti nouveau. Nos camarades du Bureau international se trouvaient à Paris et Marceau Pivert les invita à assister au Congrès. Fenner Brockway et ses compagnons survinrent pendant la session de l’après-midi et nous pûmes tous constater que le socialisme n’est point mort en France. Les murs étaient couverts du seul drapeau que nous reconnaissons pour nôtre: le drapeau rouge, et quand Fenner apporta au Congrès le fraternel message de l’I.L.P.et du Bureau international, l’assemblée, tout entière dressée, chanta l’Internationale. Plus de trois cent délégués, public largement ouvrier, écoutèrent l’allocution de Brockway avec un enthousiasme qui prouvait quel écho trouvaient ses paroles. Et comme Fenner terminait son discours, l’un des délégués lui cria: « Ton programme est le nôtre, camarade! »

Pourquoi nous en étonner? Ce n’est rien d’autre que le programme du socialisme révolutionnaire international.

Nos camarades français ont eu le courage d’avouer que le Front populaire, sous sa forme gouvernementale et parlementaire, a déçu et trahi.

C’est à eux qu’appartient, aujourd’hui, la tâche lourde de maintenir la conscience de classe du prolétariat français. Qu’ils trouvent ici les voeux les plus fraternels de l’Independent Labor Party britannique. Car ni Dieu ni tribuns ne peuvent sauver les travailleurs. Il leur faut se sauver eux-mêmes.

Le premier Congrès du parti nouveau se tiendra les 15 et 16 juillet. L’I.L.P. y enverra une délégation fraternelle et notre camarade Marceau Pivert a promis de venir en Angleterre pour exposer le programme du Parti socialiste ouvrier et paysan à nos camarades rassemblés à l’école d’été.

John Mc NAIR.

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