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La pensée maîtresse du Manifeste communiste (Rubel, 1948)

7 mars 2014

Article de Maximilien Rubel paru dans la Revue socialiste, N°17-18, janvier/février 1948 (Numéro Spécial : Centenaire de 1848), texte également tiré en imprimé 19 pages chez M. Rivière.

Bien qu’un siècle nous sépare du Manifeste communiste, ce n’est que depuis quinze ans environ que nous avons à notre portée les matériaux susceptibles d’éclairer d’une manière définitive et les circonstances historiques de sa genèse et la place qu’il occupe dans l’œuvre de Marx et d’Engels.

En effet, alors que le marxisme — c’est-à-dire l’ensemble des courants idéologiques se réclamant de l’enseignement marxien — a fait naître une immense littérature apologétique, la marxologie — c’est-à-dire l’exploration scientifique, historico-critique de l’œuvre de Marx et d’Engels — n’a pu produire jusqu’ici qu’un nombre relativement réduit de travaux importants.

On comprendra aisément les raisons de cette situation paradoxale, si l’on considère que la recherche marxologique au sens propre du terme ne remonte guère qu’à une trentaine d’années et que les foyers principaux en furent l’Allemagne républicaine d’avant Hitler et la Russie révolutionnaire pré-stalinienne: c’est donc dans la période de 1917 à 1932 que se situe la moisson sinon abondante, du moins précieuse que représentent les travaux des D. Riazanov, G. Mayer, C. Grünberg, M. Nettlau, B. Nicolaevski, pour ne nommer que les marxologues les plus méritants.

Toutefois, si après plus de soixante ans de marxisme militant et « triomphant » il n’existe pas encore une édition complète des œuvres, écrits et lettres des fondateurs du socialisme scientifique — fait qui prouve, à lui seul, que la marxologie est loin d’avoir achevé sa tâche — , il faut se féliciter qu’en ce qui concerne leur activité théorique et politique durant la période antérieure à la publication du Manifeste communiste, la recherche marxologique se meuve aujourd’hui sur un terrain sûr, et cela grâce à D. Riazanov. Celui-ci, avant de disparaître de son poste de directeur de l’Institut Marx-Engels de Moscou, a pu mettre au point l’édition historico-critique des écrits de jeunesse et de l’Idéologie allemande de Marx et d’Engels.

A la lumière des résultats obtenus par la récente recherche marxologique, on peut apprécier à leur juste valeur certaines des publications parues à l’occasion du cinquantenaire du Manifeste, comme par exemple les Essais sur la conception matérialiste de l’histoire d’Antonio Labriola ou l’Introduction historique de Ch. Andler. Si elles contiennent des erreurs, celles-ci ne sont devenues évidentes que depuis peu ; par contre, elles sont à beaucoup d’égards encore très instructives, dans la mesure où les déductions faites par leurs auteurs — qui ne pouvaient que conjecturer ce que nous savons aujourd’hui — ont été confirmées par la suite. Ainsi, ce qui ne pouvait être que supposition chez Andler, lorsqu’il se livrait à une enquête sur les auteurs dont la pensée a fécondé celle de Marx, a reçu sa confirmation partielle, après la découverte des manuscrits économico-philosophiques et des cahiers d’extraits de Marx.

Dans le même ordre d’idées, il convient de citer, ne serait-ce qu’au titre de symptôme, le jugement porté sur l’activité théorique de Marx jusqu’à 1848, par un professeur d’université affirmant que l’auteur du Capital « n’a rien écrit qui touche à l’économie politique avant son Manifeste communiste de 1847 (sic) » et que « jusqu’à cette date il ignorait à peu près tout des questions économiques » (1). Quand même on ignorerait l’existence des nombreux écrits de Marx, datant de la période antérieure au Manifeste, un simple regard sur la Misère de la Philosophie parue en 1847 (et écrite en français !) suffirait pour se convaincre qu’il s’agit là d’un ouvrage sérieux de critique économique contenant de nombreuses citations d’économistes bien connus ou tirés de l’oubli par Marx. On y trouve non seulement la première ébauche d’une critique magistrale des théories de Ricardo, mais aussi une réfutation des adversaires de celui-ci, qui — comme Bray et Proudhon — préconisaient la réforme de la société sur la base de l’échange individuel de quantités égales de travail (2).

Quant à l’activité politique de Marx et d’Engels avant 1848, elle a également été beaucoup plus importante qu’on ne pouvait le supposer avant que les investigations de Riazanov n’eussent révélé le rôle de Marx comme initiateur des comités de correspondance communistes (3).

I. — Le problème de la paternité du Manifeste communiste

Il ressort des propres déclarations de Marx et d’Engels que le Manifeste du Parti communiste fut leur œuvre commune. Retraçant son activité littéraire jusqu’à la Contribution à la Critique de l’économie politique (1859), Marx parle en ces termes de sa collaboration avec Engels pendant son séjour à Bruxelles (1845-1848) : « Des travaux épars que nous avons soumis au public à cette époque et dans lesquels nous avons exposé nos vues sur des questions diverses, je ne mentionnerai que le Manifeste du parti communiste, rédigé par Engels et moi en collaboration… » (4).

De son côté, Engels, dans son aperçu de l’histoire de la Ligue communiste, écrit en 1885 (5), à propos du deuxième Congrès que la ligue tint à Londres, fin novembre et commencement décembre 1847 : « Marx y assista et, dans des débats assez longs, … défendit la nouvelle théorie. Toutes les objections et tous les points litigieux furent finalement résolus; les principes nouveaux furent adoptés à l’unanimité et l’on nous chargea, Marx et moi, de rédiger le Manifeste. Nous le fîmes sans retard aucun. Quelques semaines avant la révolution de février, nous expédiâmes le Manifeste à Londres, aux fins d’impression » (6).

De quelle nature fut cette collaboration ? On sait que pour la Sainte Famille (1844), pamphlet philosophique de plus de deux cents grandes pages Engels en écrivit à peine trois, sans que cela empêchât Marx de placer, sur la couverture, le nom de son ami avant le sien. Engels en fut lui-même surpris (7). Toutefois, dans le cas de l’Idéologie allemande (1845-46), chacun semble s’être réservé une cible particulière, sans que l’état incomplet et imparfait des manuscrits permette de préciser la part exacte que l’un ou l’autre eut dans la rédaction de l’ouvrage informe dont les meilleures pages sont celles où la théorie matérialiste de l’histoire est exposée pour la première fois et de la manière la plus complète, sans doute par Marx seul (8). Dans la préface qu’il écrivit en 1883 pour la deuxième édition allemande du Manifeste, Engels a pris soin de nous donner la clé de ce problème. Résumant avec une extrême concision « la pensée fondamentale et directrice du manifeste », — nous verrons plus loin comment le compagnon de Marx entend définir cette pensée — il déclare : « Cette pensée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx ».

Il est clair que par cette mise au point péremptoire, Engels a voulu établir une distinction nette entre sa contribution — qu’il considérait comme moins fondamentale — et celle de Marx qui avait fait œuvre géniale. Et Engels était en mesure de délimiter exactement l’importance de son apport dans l’élaboration des idées développées dans le Manifeste.

Cette délimitation nous pouvons la tenter aujourd’hui avec autant plus d’exactitude que nous connaissons le projet rédigé par Engels à la veille du congrès tenu par la Ligue communiste en novembre 1847. Il fut publié pour la première fois par Edouard Bernstein, en 1914, sous le titre : « Principes du Communisme » (9).

Précisons tout d’abord les circonstances dans lesquelles le projet d’Engels est né. A son congrès de juin 1847, auquel Engels avait assisté comme délégué du comité parisien, la Ligue des Justes — qui devait adopter en novembre de la même année le nom de Ligue des Communistes — avait discuté, entre autres, la question de la publication d’une « profession de foi » communiste, et les sections de la ligue avaient été invitées à présenter des projets au congrès suivant qui devait se prononcer sur l’adoption définitive de l’un d’entre eux. Encore avant le mois de septembre, le comité central de Londres avait envoyé aux sections du continent « un credo communiste succinct et facilement intelligible à tous ». (10) Un des membres de la section parisienne, Moses Hess — dont le nom est étroitement lié à l’histoire du communisme théorique allemand avant Marx et qui avait l’habitude du style catéchiste (11) — semble avoir été le premier à entreprendre le travail, ce qui ressort du récit circonstancié qu’Engels adressa à Marx, fin octobre 1847 de ses rencontres avec Louis Blanc et Flocon (12). Nous en détachons le passage qui nous intéresse ici :

« J’ai joué, ceci tout à fait entre nous — un tour infernal à Moïse (13). Comme de juste, il avait réussi à imposer une profession de foi délicieusement amendée. Or, vendredi dernier, je l’ai reprise à la section, point par point, mais je n’en étais pas encore arrivé à la moitié que tout le monde se déclarait satisfait. Sans la moindre opposition je me fis charger de rédiger un nouveau projet qui sera discuté à la section vendredi prochain et envoyé à Londres à l’insu des Communes (14). Naturellement, personne n’en doit rien savoir, sans quoi nous serons tous destitués et cela fera un scandale du diable ».

Deux semaines plus tard, Engels fut désigné par sa section comme délégué au congrès de Londres et le 24 novembre il écrivit à Marx pour lui fixer rendez-vous à Ostende où les deux amis devaient faire ensemble la traversée de la Manche. C’est dans cette lettre qu’Engels communiqua à Marx le schéma de son projet de crédo communiste qu’il voulait soumettre à la discussion du congrès : « Réfléchis donc un peu à la profession de foi. Le mieux serait, à mon avis, d’abandonner la forme de catéchisme et de l’intituler : Manifeste communiste. Comme il faut y parler plus ou moins d’histoire,la forme adoptée jusqu’ici ne convient pas du tout. J’apporterai le projet de la section parisienne, que j’ai fait. Il est purement narratif, mais fort mal rédigé, avec une terrible hâte. Je commence par la question : Qu’est-ce que le communisme ? et je passe immédiatement au prolétariat, — genèse historique, différence entre le prolétariat et les ouvriers d’autrefois, développement de l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie, crises, conséquences. Toutes sortes de choses secondaires y sont mêlées, et à la fin je parle de la politique de parti des communistes, autant qu’on peut en parler publiquement. Le projet d’ici n’a pas encore été soumis, dans son entier, à l’approbation, mais je pense qu’à part quelques tout petites détails je le ferai passer pour qu’il n’y figure rien de contraire à nos idées ».

Il n’a pas été possible de savoir si Engels a présenté son projet au congrès de novembre-décembre. Marx l’en a-t-il dissuadé, après s’être convaincu qu’il s’agissait de mettre au monde un document d’une portée historique ? (15) Quoiqu’il en en soit, nous savons qu’au congrès de Londres Marx prit l’engagement de rédiger le Manifeste communiste. Nous en avons la preuve par la lettre comminatoire que le comité central de Londres adressa le 26 janvier 1848 à la section de Bruxelles, et où il est dit : « Le Comité central charge par la présente le comité de la section de Bruxelles d’informer le citoyen Marx que si le Manifeste du Parti communiste dont il a pris sur lui la rédaction au dernier congrès n’est pas arrivé à Londres avant le mardi 1er février de l’année en cours, des mesures ultérieures seront prises contre lui. Au cas où le citoyen Marx ne rédigerait pas le Manifeste, le Comité central demande le renvoi immédiat de tous les documents qui lui ont été remis par le congrès » (16).

Si l’on pense que le deuxième congrès de Londres se termina le 8 décembre ; que Marx quitta Londres pour Bruxelles vers le 14 décembre ; qu’Engels le rejoignit à Bruxelles le 17 décembre et retourna à Paris vers le 24 décembre, on peut calculer que les deux amis n’avaient à leur disposition qu’une dizaine de jours pour faire un travail commun. Ce simple calcul permettrait à lui seul, s’il n’y avait pas d’autres raisons plus sérieuses, de prouver que la rédaction définitive du Manifeste est due au seul Marx qui s’est acquitté de sa tâche dans les quelques semaines entre son retour de Londres et la fin de janvier 1848. Pendant la même période, Marx a fait deux ou trois causeries – sur le travail salarié et le capital – au club ouvrier allemand, et une conférence en langue française sur la question du libre-échange devant l’Association Démocratique de Bruxelles (17).

De toutes ces considérations préliminaires il convient de tirer une seule conclusion : La rédaction définitive du Manifeste communiste fut exclusivement l’œuvre de Marx qui s’est inspiré — nous verrons dans quelle mesure — des « Principes du communisme » qu’Engels lui avait sans doute remis lors de leur séjour à Londres (18).

II. — Les « Principes du communisme » de F. Engels.

Extérieurement, le projet d’Engels se présente sous la forme d’un questionnaire comportant vingt-cinq points, dont trois seulement n’ont pas trouvé de réponse. Le manuscrit comprend 21 pages in-octavo. Le texte débute par les définitions du communisme et du prolétariat (19). Le communisme est défini comme la « théorie des conditions de l’affranchissement du prolétariat » ; celui-ci est la « classe sociale qui tire sa subsistance exclusivement de la vente de son travail et non du profit d’un capital quelconque ». Le prolétariat, dont le sort est lié aux caprices du marché du travail, à ses fluctuations et à ses crises, est la classe laborieuse de notre époque.

Suit un bref historique de l’origine du prolétariat (20). S’il y a toujours eu des ouvriers et des pauvres, il n’y a pas toujours eu des prolétaires, qui sont le produit de la révolution industrielle dont les débuts se situent en Angleterre et qui se répand progressivement dans tous les pays civilisés. Cette révolution industrielle fut la conséquence de toute une série d’inventions techniques, machine à vapeur, machine à filer, métier à tisser mécanique, etc. Toute l’industrie passait ainsi entre les mains des gros capitalistes, et le mode de production artisanal fit place au système de la fabrique qui transformait l’ancien artisan en un exécutant d’opérations parcellaires, simples et mécaniques. Ainsi les anciennes classes moyennes ont été ruinées et la stratification antagoniste de la société se poursuit inexorablement, mettant face à face deux nouvelles classes : les capitalistes, détenteurs des instruments de production, et les prolétaires, dépourvus de toute propriété, vivant de la vente de leur travail.

Comment se réalise cette vente du travail ? (21) « Le travail est une marchandise comme toute autre, et son prix s’établit, par conséquent, selon les mêmes lois que celui de toute autre marchandise ». Sous le régime de la libre concurrence, qui est celui de la grande industrie, le prix des marchandises est en moyenne toujours égal au coût de leur production (22). Il s’ensuit que le coût de production du travail n’est autre que le coût des moyens de subsistance nécessaires pour faire vivre et travailler l’ouvrier, qui de ce fait, ne recevra en moyenne ni plus ni moins que ce minimum d’existence : c’est là, selon Engels, la « loi économique du salaire » dont le domaine d’action s’étendra à mesure que la grande industrie s’emparera de toutes les branches de la production.

Engels retrace ensuite l’histoire du travail dans l’antiquité et au moyen-âge (23). Le prolétaire moderne a une existence moins assurée que ne l’avait l’esclave antique et le serf médiéval, mais en tant que membre de la société bourgeoise, il appartient à un stade supérieur du développement de la société. L’esclave s’affranchit en devenant prolétaire, le serf se libère en devenant artisan, ou fermier libre, ou propriétaire. Le prolétaire ne peut s’affranchir qu’en supprimant la propriété privée elle-même, et par suite la concurrence et toutes les distinctions de classe.

Quelles furent les conséquences immédiates et ultérieures de cette révolution industrielle et de cette dichotomie sociale? (24) Tout d’abord, la destruction du système manufacturier, mi-artisanal non seulement dans les pays civilisés, mais encore dans les pays semi-barbares tels que l’Inde et la Chine. « La grande industrie a ainsi mis en contact tous les peuples de la terre, transformé tous les marchés locaux en un vaste marché mondial, préparé partout la civilisation et le progrès, et fait en sorte que tout ce qui arrive dans les pays civilisés doit nécessairement avoir des répercussions sur tous les autres pays. En conséquence, si maintenant les ouvriers se libèrent en Angleterre ou en France, cela doit entraîner des révolutions dans tous les autres pays, qui tôt ou tard auront pour résultat l’affranchissement des ouvriers de ces pays. »

Une autre conséquence du système industriel fut la conquête du pouvoir politique par la bourgeoisie et la disparition des classes jusque là dominantes. A la place de l’État féodal ou corporatif, la bourgeoisie mit l’État représentatif qui lui assurait des privilèges électoraux.

Enfin, parallèlement au développement de la bourgeoisie et du capital, le prolétariat et sa misère vont en augmentant, faisant entrevoir une nouvelle révolution sociale.

Une autre conséquence de la révolution industrielle, ce sont les crises commerciales (25). L’augmentation croissante de la production intensifie la concurrence, les produits surabondants ne trouvent pas d’acheteurs, les industriels font faillite et les ouvriers chôment. A des intervalles presque réguliers, tous les cinq ou sept ans approximativement, des crises éclatent et leur répétition met en danger non seulement tout le système existant, mais la civilisation dans son ensemble. Dès lors, on commence à comprendre la nécessité d’un nouveau régime social pour la venue duquel tous les moyens matériels sont enfin donnés. En effet,, l’abolition du système de la propriété privée n’a pas été toujours possible (26). D’ailleurs, la propriété privée fut à elle-même le résultat d’une évolution historique dans laquelle le développement des forces productives a joué un rôle primordial. La division de la société en classes est étroitement liée à l’insuffisance des forces productives. Celles-ci ont maintenant atteint un degré de développement tel qu’elles brisent les cadres du régime bourgeois et rendent possible la création d’un ordre social nouveau, dans lequel l’association se substitue à la concurrence, l’utilisation collective des moyens de production à la propriété privée de ces moyens, la production suivant un plan commun à l’anarchie du mode de production bourgeois.

Quels seront le caractère et le processus de cette révolution (27). Les révolutions ne sont pas les produits arbitraires de la volonté humaine, des individus ou des classes. Il ne dépend donc pas des communistes que l’abolition de la propriété privée s’opère d’une manière pacifique ou violente. Au demeurant, la révolution prolétarienne ne pourra transformer d’un seul coup la société actuelle. Cette transformation sociale se fera progressivement, au fur et à mesure de l’accroissement des moyens de production. Mais ce n’est qu’après la conquête du pouvoir politique, conséquence de l’instauration du régime démocratique, que le prolétariat pourra réaliser un programme de mesures transitoires susceptibles d’assurer son existence et de préparer le terrain pour la suppression définitive de la propriété privée. Ces mesures auront pour but de limiter de plus en plus l’étendue du droit de propriété privée (impôts progressifs, expropriation progressive des propriétaires fonciers, industriels, etc.), de centraliser les grands moyens productifs et financiers entre les mains de l’État (nationalisation des moyens de transport, des usines, des banques), de supprimer la concurrence des ouvriers (organisation du travail dans les domaines et entreprises nationalisés), travail obligatoire pour tous les membres de la société (constitution d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture), intensification de l’exploitation des terres, éducation des enfants aux frais de la nation, méthodes d’éducation combinant l’instruction et le travail industriel, construction de grandes cités destinées à des communautés de citoyens travaillant simultanément dans l’industrie et dans l’agriculture et réunissant ainsi les avantages de la vie citadine à ceux de la vie rurale, droit d’héritage égal pour les enfants légitimes et non légitimes.

« Toutes ces mesures ne pourront naturellement pas être réalisées d’un seul coup. Mais l’une entraînera fatalement l’autre. Une fois accomplie la première atteinte radicale à la propriété privée, le prolétariat se verra obligé d’aller toujours de l’avant et de concentrer de plus en plus dans les mains de l’État tout le capital, toute l’agriculture, toute l’industrie, tous les moyens de transports, tout l’échange. C’est vers quoi tendent toutes ces mesures, et elles seront réalisables et développeront leurs effets centralisateurs au fur et à mesure de l’accroissement des forces productives du pays, réalisé par le travail du prolétariat. Enfin, quand tout le capital, toute la production et tous les échanges seront concentrés dans les mains de la nation, la propriété privée tombera d’elle-même, l’argent deviendra superflu, la production sera augmentée et les hommes seront transformés à tel point que les dernières formes de vie de l’ancienne société pourront également disparaître ».

Cette révolution ne pourra s’accomplir dans un seul pays. Dans tous les pays civilisés, le développement social s’est poursuivi plus ou moins au même rythme, les antagonismes sociaux s’y sont approfondis de plus en plus. « La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale, elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés, c’est-à-dire tout au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne. Elle se développera dans chacun de ces pays, plus rapidement ou plus lentement, selon que l’un ou l’autre de ces pays possède une industrie plus développée, des ressources plus importantes, une masse plus considérable de forces productives. C’est pourquoi elle sera la plus lente et la plus difficile en Allemagne, la plus rapide et la plus facile en Angleterre. Elle exercera également sur tous les autres pays du globe une répercussion considérable, et transformera totalement ou accélérera énergiquement leur procès d’évolution. Elle est une révolution universelle et aura, par conséquent, un terrain universel ».

Dans les deux points suivants (28), Engels dessine les contours de la future société délivrée de la propriété privée. La prise en charge et l’administration par la société de toutes les forces productives conformément à un plan qui tient compte à la fois des moyens et des besoins de la société, feront disparaître les crises et la misère. Bien plus, tandis que dans la société actuelle la surproduction est une source de pénurie, dans la nouvelle société elle sera la source de nouveaux besoins, et de nouveaux moyens pour satisfaire ces besoins. Industrie et agriculture profiteront sans cesse des progrès de la technique et de la science et cet essor de la production générale sera suivi de la disparition des classes, les besoins de tous pouvant être amplement satisfaits. A l’origine de la division de la société en classes il y a la division du travail. Or la division du travail disparaîtra du fait que non seulement les moyens techniques se transforment constamment, mais aussi les hommes qui les mettent en mouvement.

« La production en commun ne peut s’effectuer par des hommes comme ceux d’aujourd’hui, dont chacun est soumis à une branche particulière de la production, enchaîné à elle, exploité par elle; dont chacun n’a développé qu’une seule de ses facultés, au dépens des autres, et ne connaît qu’une branche ou même qu’une partie d’une branche de la production totale. Déjà, l’industrie actuelle a de moins en moins besoin de tels hommes. L’industrie exercée en commun et suivant un plan par l’ensemble de la société, suppose des hommes dont les facultés sont développées dans tous les sens et qui sont en état de contrôler tout le système de la production. La division du travail, déjà minée par le machinisme, et qui fait de l’un un paysan et de l’autre un cordonnier, du troisième un ouvrier d’usine, du quatrième un spéculateur à la Bourse, disparaîtra donc complètement. L’éducation fera traverser rapidement aux jeunes gens tout le système de la production, et elle les mettra en état de passer successivement de l’une à l’autre des diverses branches de la production, suivant les besoins de la société ou leurs propres inclinations. Elle leur enlèvera, par conséquent, le caractère unilatéral que leur imprime l’actuelle division du travail. De cette manière, la société organisée sur la base communiste donnera à ses membres l’occasion d’exercer dans tous les sens leurs facultés universellement développées. Il en résulte nécessairement qu’en même temps disparaîtront les diverses classes, de sorte que la société communiste, d’une part, est incompatible avec l’existence des classes, et, d’autre part, fournit elle-même les moyens de supprimer ces différences de classes ».

Un autre résultat important de la suppression de la propriété privée sera la disparition de l’opposition entre la ville et la campagne, de l’infériorité sociale de la femme par rapport à l’homme, de la prostitution, de la communauté des femmes qui caractérise la société actuelle, de l’actuel mode d’éducation des enfants.

Les deux derniers points du projet d’Engels traitent des soi-disant socialistes et de la position des communistes vis-à-vis des autres partis politiques (29). Engels distingue trois sortes de pseudo-socialistes : les socialistes réactionnaires, les socialistes bourgeois et les socialistes démocratiques. Les premiers voudraient éviter les maux de la société actuelle par le retour à la société féodale et patriarcale ; les seconds proposent des réformes grandioses ou charitables pour guérir ces maux, tout en maintenant intacte la société qui les engendre; les troisièmes, ignorant les conditions de l’affranchissement du prolétariat auquel ils appartiennent, considèrent les mesures transitoires préconisées par les communistes comme moyen de supprimer la misère actuelle. Une entente entre les communistes et cette dernière catégorie de socialistes est toutefois possible.

En ce qui concerne la position des communistes à l’égard des autres partis politiques existants, elle varie selon les différents pays. Dans les pays où la bourgeoisie est déjà solidement installée au pouvoir (en Angleterre, France, Belgique, par exemple), les communistes font campagne commune avec les partis démocratiques qui défendent les intérêts du prolétariat. Ainsi en Angleterre les communistes devront s’allier aux chartistes, et en Amérique aux réformateurs agrariens, afin de mener la lutte ensemble contre la bourgeoisie. En Allemagne, cependant, où la bourgeoisie lutte encore contre la monarchie absolutiste, les communistes aideront la classe bourgeoise à conquérir le pouvoir, ce qui entraînera pour eux des avantages certains, particulièrement la propagande de leurs idées, et partant « la constitution du prolétariat en une classe fermement unie, prête à la lutte et bien organisée ». L’absolutisme une fois abattu, la véritable lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat commencera et la politique de parti des communistes prendra les mêmes formes que dans les pays où la bourgeoisie exerce déjà le pouvoir.

Tels sont, exposés dans leurs grandes lignes, les Principes du communisme que F. Engels rédigea hâtivement en octobre 1847, et qu’on peut retrouver, entièrement refondus et vivifiés par le génie titanesque de Marx, dans le Manifeste communiste de février 1848. Si, néanmoins, Engels a tenu à rappeler avec insistance que la pensée fondamentale du Manifeste avait pour seul auteur Marx, c’est qu’il savait que son propre projet n’était entré que pour la moindre part — un cinquième environ — dans la géniale construction de son ami.

III. La théorie éthico-matérialiste de l’histoire.

Quelle est cette « pensée fondamentale et directrice » du Manifeste, selon Engels ? Ce dernier l’a résumée sous la forme de quelques thèses, en tête de l’édition allemande du Manifeste, dans la préface écrite un an après la mort de Marx :

« La production économique et la structure sociale qui en découle nécessairement à chaque époque historique forment (30) la base de l’histoire politique et intellectuelle de cette époque. Il s’ensuit que (depuis la dissolution de la commune agraire primitive) toute l’histoire a été l’histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploiteuses, entre classes dominées et classes dominantes, aux différents stades de l’évolution sociale. Mais cette lutte en est arrivée aujourd’hui à une phase où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l’exploite et l’opprime (la bourgeoisie), sans affranchir en même temps et pour toujours la société tout entière de l’exploitation, de l’oppression et des luttes de classes ».

Engels précise, dans une note, que c’était dans ces termes que Marx lui avait exposé, au printemps 1845, la théorie matérialiste de l’histoire (31).

Il est certain que toutes ces idées qui, d’après Engels constituent dans leur ensemble le contenu essentiel de la conception matérialiste de l’histoire, se retrouvent, bien qu’énoncées plus succinctement, dans le Manifeste communiste. D’ailleurs, Marx a lui-même pris soin de raconter comment, dès 1844, ses recherches entreprises à l’occasion d’une révision critique de la Philosophie du droit de Hegel, l’avaient amené à concevoir une nouvelle théorie de l’histoire, en partant du principe qu’il fallait chercher l’anatomie de la société bourgeoise dans son économie politique. Cette indication donnée par Marx en 1859 (32) sur la nature et le résultat de ses recherches de 1844, nous paraît avoir une importance d’autant plus décisive qu’elle bouleverse jusque dans leurs fondements les conceptions et interprétations que les diverses écoles marxistes ont pu formuler à propos du matérialisme historique, étant donné que ces formulations ont dû nécessairement ignorer les écrits marxiens de 1844, 1845 et 1846, restés inédits jusque vers 1927-1932.

Jusqu’alors, la conception matérialiste de l’histoire ne pouvait être dégagée que d’un nombre restreint de textes artificiellement tirés des divers ouvrages et écrits de Marx et Engels, si l’on excepte les cinquante lignes de la Préface de 1859, lesquelles, pendant une cinquantaine d’années, ont dû fournir leur maigre substance à une véritable Babel d’interprétations, commentaires, exégèses et hypothèses. On ne pouvait pas savoir que les Thèses sur Feuerbach, écrites en 1845 et publiées en 1889 (par Engels), étaient le résumé magistral, sous une forme aphoristique, de l’énorme Idéologie allemande écrite en 1845-46 et abandonnée par leurs auteurs à la « critique rongeuse des souris », faute d’éditeur (33). Quant à la lettre de Marx à Annenkov datée de fin 1846, et que son destinataire ne rendit publique qu’en 1912 (34), on pouvait en retrouver la trame dans la Misère de la Philosophie, publiée en 1847.

En tenant compte de cet état de choses, on peut aisément comprendre pourquoi presque tous les jugements émis pendant si longtemps au sujet de la véritable portée de la théorie matérialiste de l’histoire ont abouti à la même conclusion, encore aujourd’hui généralement répandue et acceptée comme définitive: le matérialisme historique, c’est essentiellement une méthode d’investigation à l’usage de l’historien, du sociologue ou de l’économiste. N’avait-on pas la meilleure démonstration de cette thèse dans l’exemple de Marx lui-même, qui avait « appliqué » sa propre méthode dans des écrits comme Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Les Luttes de classes en France et surtout dans Le Capital, où l’aspect dialectique de la méthode du matérialisme historique est particulièrement mis en lumière ?

Les rectifications et les avertissements formulés par Engels, après la mort de Marx, pour aider ses jeunes disciples à saisir la vraie signification de la conception matérialiste de l’histoire étaient loin de pouvoir fournir la clef du problème et dissiper les malentendus et exagérations que le marxisme naissant risquait d’accumuler par sa tendance à dogmatiser les idées du maître (35). Et c’est ainsi que, au lendemain de la disparition d’Engels, la « querelle de Marx » commença son orageuse carrière dont on ne peut encore prévoir la fin.

Ce Streit um Marx apparaît aujourd’hui, rétrospectivement, comme un phénomène d’autant plus naturel que l’oeuvre de Marx se présente en grande sinon en majeure partie comme une œuvre posthume dont on commence seulement à percevoir et à mesurer toute l’ampleur (36).

On ne saurait, sans répéter et multiplier les erreurs passées, négliger ce fait, aujourd’hui patent, lorsqu’on s’efforce de scruter les divers aspects de ce qu’on appelle, depuis Engels, — Marx n’employait pas ce terme équivoque — le « matérialisme historique ». C’est uniquement en saisissant l’inspiration et l’orientation fondamentales de l’ensemble de l’œuvre de Marx qu’on sera en mesure de se faire une idée exacte de ce qui, dans la conception matérialiste de l’histoire et sans en altérer le caractère de théorie TOTALE, peut, à juste titre, en être dégagé pour fournir les éléments d’une méthode scientifique d’exploration du champ total de l’évolution historique des sociétés humaines.

C’est Marx lui-même qui, dans un document dont aucune variante du marxisme n’a encore compris toute l’importance, a pris la peine d’esquisser les grands traits d’une méthode rationnelle de sociologie. Écrit en 1857 pour servir d’introduction à sa Critique de l’Economie politique, il fut mis de côté par son auteur soucieux de ne pas dérouter son lecteur par des anticipations sur des résultats qui restaient à prouver. Publiée en 1903 par Kautsky, l’Introduction de 1857 constitue avec la Postface à la 2e édition du Capital de 1873 l’exposé le plus clair de cette dialectique rationnelle que Marx se vantait d’avoir découvert derrière le voile mystificateur de la dialectique hégelienne.

Nous n’avons pas, ici, pour tâche de développer ce thème. Pour notre sujet, il suffit de souligner que l’exposé de la méthode dialectique marxienne est non seulement chronologiquement, mais encore génétiquement postérieur à la formulation de la théorie matérialiste de l’histoire.

Si donc Engels identifie la pensée maîtresse du Manifeste communiste à cette théorie dont il définit, comme nous l’avons vu, les données essentielles, sans faire la moindre allusion à des problèmes de méthodologie quelqu’ils soient, si, par ailleurs, il tient à englober dans ces données non seulement le déterminisme économique et les luttes de classes en tant que facteurs constants de l’histoire devenue, mais encore les postulats d’une détermination consciente de l’histoire en devenir, c’est qu’il reconnaît avec juste raison la structure ambivalente de la conception marxienne de l’histoire. Le Manifeste communiste, composé un an environ après les Thèses sur Feuerbach — quintessence de l’éthique marxienne, — révèle mieux que n’importe quel autre écrit de Marx cette ambivalence structurelle de ce qu’Engels a baptisé improprement le « matérialisme historique ».

En vérité, toute l’originalité de la pensée marxienne — originalité dont le Manifeste est l’expression la plus vigoureuse — réside dans la substitution aux doctrines ou systèmes idéologiques (religieux, philosophiques, économiques ou politiques) que Marx avait rencontrés, d’un enseignement total dont la structure intime se caractérise par une synthèse parfaite de jugements rationnels et de jugements de valeur, de science et d’éthique.

Si ce caractère de l’enseignement de Marx est moins apparent dans ses écrits postérieurs au Manifeste que dans ses travaux dits « de jeunesse » — qui témoignent de l’incomparable précocité de son génie — il n’en reste pas moins le trait fondamental de toute son œuvre « mûre » et notamment du Capital, qui est autant une critique scientifiquement fondée de l’Economie politique — comme l’indique son sous-titre — qu’un monument éthique élevé à la souffrance imméritée des classes laborieuses modernes.

Ce sont indéniablement ces écrits « de jeunesse » que Marx eut en vue, lorsque, dix ans après la publication du Manifeste, il dressa le bilan de ses recherches faites durant les années 1843-1847, aux bibliothèques de Paris et de Bruxelles, recherches qui — on ne saurait le répéter assez — l’avaient conduit à rejeter Hegel et à se séparer de ses épigones, et à jeter les bases d’une nouvelle conception de l’histoire dont il voulait qu’elle fût à la fois une théorie interprétative du processus historique et un instrument éthique de la création historique, et dont il empruntait les éléments constitutifs chez Hegel comme chez Vico et Montesquieu, chez Feuerbach comme chez Helvetius et Holbach, chez Spinoza comme chez Bentham et Locke.

En abordant la critique de l’économie politique, Marx a amplement fait usage des critères éthiques nécessairement impliqués dans cette vision nouvellement construite de l’évolution historique. On n’a qu’à se rapporter aux notations qu’il a faites dès 1844, au cours de ses lectures des grands économistes, à ses Manuscrits économico-philosophiques de la même période, et même à l’Idéologie allemande, pour constater comment Marx, insatisfait des travaux critiques d’un Bray ou d’un Proudhon, envisageait de formuler sa propre position théorique en abandonnant le cadre même de l’économie politique et en choisissant ses critères critiques parmi les valeurs d’un régime socialiste imaginaire, d’un état futur de non-aliénation de l’homme (37). Le fait que Marx ait considéré rétrospectivement les écrits inédits de cette période comme une Selbstverständigung, c’est-à-dire une sorte de tentative de se mettre en règle avec sa conscience philosophique, ne doit pas faire oublier que ce n’est pas de bon gré qu’il a renoncé à les publier, mais qu’il lui était difficile de trouver un éditeur. Certes, ses scrupules d’auteur et de scrutateur l’empêchaient de faire imprimer des travaux dont il n’avait pas la conviction qu’ils étaient définitifs : Ce fut le cas précisément de ses premiers manuscrits économiques dont il disait, dans un avant-propos, que les résultats en avaient été acquis « grâce à une analyse purement empirique, fondée sur une étude critique consciencieuse de l’économie politique ». Ce travail a fait l’objet d’un contrat que Marx avait signé dès février 1845 avec un éditeur allemand qui, après un an de vaine attente, rompit ses engagements (38).

C’est dire que Marx considérait vraisemblablement cette ébauche critique comme suffisante, parce qu’il croyait alors à un effondrement proche du capitalisme dans les pays où l’industrie avait atteint un degré relativement élevé de développement, – notamment en Angleterre, – et à l’arrivée proche de la société socialiste. Indubitablement, ce fut cette erreur de perspective — aussitôt démontrée par l’échec des mouvements révolutionnaires de 1848 — qui l’amena à se consacrer désormais à de vastes études économiques, sur le « lieu classique » du mode de production capitaliste: l’Angleterre. Car il ne s’agissait plus de prédire la fatalité de la chute du régime capitaliste — ce que Sismondi avait fait avant Marx — mais de découvrir la « loi naturelle » de ce mouvement vers la catastrophe, autrement dit de formuler more geometrico « la loi économique du mouvement de la société moderne » (39).

L’effondrement du capitalisme est prédit dans le Manifeste communiste aussi catégoriquement que le triomphe du socialisme. Mais, ainsi que les développements précédents le suggèrent, ces deux inéluctabilités ne sont pas du même ordre. En effet tandis que l’effondrement du capitalisme repose sur une nécessité économique inhérente au système, la montée du socialisme se fonde sur un postulat éthique: l’autoémancipation du prolétariat.

Le Manifeste communiste n’est rien d’autre que cet appel au socialisme en regard de l’inéluctable déchéance du mode capitaliste de production et de la société qu’il implique. Le fait même que Marx ait lancé ce message, et la forme qu’il lui a donnée prouvent qu’il ne concevait pas le socialisme comme l’aboutissement fatal de l’économie bourgeoise. En dehors de cette prise de conscience totale, passionnelle et active, par la classe des opprimés, il n’est pas de salut socialiste, — mais certainement la chute dans une nouvelle barbarie, nouvelle forme de la préhistoire humaine (40).

Ainsi donc, l’avènement du socialisme requiert simultanément un certain développement — que Marx qualifie de « total » — des forces productives et la transformation parallèle, l’épanouissement universel des facultés du travailleur dans et par le mouvement même de son autoémancipation révolutionnaire.

Conclusion

Il n’y a rien de surprenant à ce que le Manifeste communiste soit aujourd’hui plus actuel qu’il ne le fut il y a cent ans, au moment de sa publication. Les perspectives tracées par ses auteurs étaient valables pour une phase avancée du développement industriel, et nous savons maintenant que depuis la disparition de Marx et d’Engels il s’est accompli ce qu’on appelle non sans raison la seconde révolution industrielle, entraînant des changements profonds aussi bien dans la structure économique que dans l’organisation politique des États. La concentration croissante du pouvoir économique et du pouvoir politique entre les mains de l’État, — phénomène que Marx a prédit avec un savoir quasi mathématique, — le rôle toujours plus important que les organes représentatifs des classes laborieuses jouent dans ce procès de la pénétration progressive de la puissance économique dans l’appareil étatique, tous ces faits ont pu pendant certaines périodes stimuler l’optimisme dans les rangs des théoriciens marxistes qui voyaient se confirmer les thèses établies par Marx dans son élaboration de la théorie du mode de production capitaliste. Mais ces optimistes ont confondu et continuent à confondre la loi économique du mouvement de la société capitaliste énoncée par Marx, avec le postulat éthique de la transformation psychique des travailleurs, proclamé par le même Marx comme la condition nécessaire de la révolution socialiste.

Ainsi l’optimisme marxiste repose sur une incompréhension totale de cette conception éthico-matérialiste de l’histoire, qui a trouvé en Marx son théoricien le plus génial et qui constitue l’idée maîtresse du Manifeste communiste. Quand même Marx et Engels n’auraient pas expressément déclaré en 1872 que le programme des nationalisations et étatisations formulé dans le Manifeste — programme dont il ne faut pas oublier qu’il fut principalement l’œuvre d’Engels — avait besoin d’être révisé, notamment après l’expérience de la Commune ; quand même Marx n’aurait pas formellement condamné le socialisme d’État, dont Ferdinand Lassalle s’était fait le champion en Allemagne, nous savons maintenant que la pensée marxienne sur l’État avait dès 1845 atteint son état d’achèvement, après s’être libérée de l’emprise de la philosophie politique de Hegel. Cette pensée se trouve condensée dans la phrase finale du manuscrit sur Feuerbach, qui forme la première partie de l’Idéologie allemande : « Pour faire valoir leur personnalité, les prolétaires doivent anéantir leur propre condition d’existence, — qui est aussi celle de toute l’ancienne société, — le Travail. Ils se trouvent donc par là-même en opposition directe avec la forme dans laquelle les individus de la société ont jusqu’ici manifesté leur personnalité : l’État. Ils doivent abolir l’Etat, afin d’affirmer leur personnalité ».

« Là où finit l’Etat, là seulement commence l’homme qui n’est pas superflu » — tel fut le chant qui retentit de la bouche de Nietzsche, l’année même où mourut Marx.

Marx nous a fourni l’instrument scientifique pour saisir le processus d’évolution qui, en l’absence de l’action socialiste, mène inéluctablement de la société libérale à la société totalitaire. Le socialisme n’est pas qu’un problème d’analyse et de dialectique. Sa réalisation ne dépend pas non plus du seul développement des forces matérielles.

Engels lui-même a tranché ce problème pour les générations à venir, en écrivant:

« Marx, pour le triomphe des principes du Manifeste, se fiait exclusivement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait nécessairement résulter de l’action commune et de la discussion. »

revuesocialisteNotes:

(1) Cf. Daniel Villey, Petite Histoire des grandes doctrines économiques, p. 191. Cette affirmation a été répétée par Jean Lacroix écrivant que «le premier écrit de Marx qui traite d’économie politique » fut le Manifeste. (Cf. Le Monde, 11-7-47).

(2) Voici la liste des auteurs cités par Marx dans l’Anti-Proudhon : Sismondi, Lauderdale, Ricardo, Anderson, Storch, A. Smith, Boisguillebert, Atkinson, Hodgskin, W. Thompson, Edmonds, Bray, J. St. Mill, Tooke, Cooper, Sadler, de Villeneuve-Bargemont, Lemontey, Ferguson, Babbage, Ure, Rossi, Petty, J. Stuart, Cherbuliez. On retrouve presque tous ces noms dans le Capital.

(3) Cf. D. RIAZANOV, Introduction historique au M.c., A. Costes, éd., Paris 1934.

(4) C’est également au cours de cette période que furent composés les quatre ou cinq manuscrits qui forment l’Idéologie allemande.

(5) Cf. Karl MARX, Révélation sur le procès des communistes à Cologne. Introduction: Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des Communistes, par Frédéric Engels, 1885. (Trad. J. Molitor, A. Costes, éd.).

(6) o. c.

(7) Cf. lettre d’Engels à Marx du 20 janv. 1845.

(8) V.G. Mater, Friedrich Engels, Une biographie, I, p. 241. (En allem.).

(9) Il en existe une version française par M. Ollivier. (Bureau d’Editions, Paris, s. d.). Par contre, le Projet d’une Profession de foi Communiste figurant parmi les annexes ajoutés par J. Molitor à sa traduction du Manifeste (A. Costes, éd.) n’a rien de commun avec le projet de F. Engels, excepté les questions. J. Molitor n’indique pas la source d’où il a tiré les réponses.

(10) Ce qui ressort de l’appel publié par la Kommunistische Zeitschrift paru à Londres en septembre 1847, à l’initiative des membres londoniens de la Ligue communiste. Riazanov y voit le « premier journal ouvrier marxiste ». Un seul numéro en a paru. V. annexe II du Manifeste communiste, A. Costes, éd. pp. 135-182.

(11) V. Moses Hess et la Gauche hégélienne, par A. Cornu, Paris, 1934.

(12) Au cours des derniers mois de 1847 et au début de 1848, Marx et Engels vécurent séparés, l’un à Bruxelles, l’autre à Paris.

(13) Moses Hess.

(14) La ligue était organisée en sections (Kreise) et en communes (Gemeinden). Chaque section comprenait au minimum deux et au maximum dix communes.

(15) Cf. Préface au M. c., 1872, signée par Marx et Engels.

(16) La lettre du Comité central a été retrouvée par Riazanov qui l’a remise à Frantz Mehring. On peut en voir le fac-similé dans F. Mehring, Karl Marx, Geschichte seines Lebens, 5-e éd., 1933, p. 171.

(17) De ses causeries faites au club ouvrier, Marx a tiré la matière de ses articles parus en avril 1849 dans la Neue Rheinische Zeitung et publiés plus tard comme brochure sous le titre « Travail salarié et Capital ». Le « Discours sur la question du libre échange » fut imprimé aux frais de l’Association Démocratique, Bruxelles, 1848.

(18) F. Mehring s’exprime ainsi sur l’étendue de la collaboration des deux amis : « Pour autant que le style permet de juger, Marx a eu la plus grande part dans l’élaboration de la forme définitive, bien qu’Engels, comme le montre son projet ne lui fût pas inférieur, quant au niveau de ses connaissances. Il doit être considéré, au même titre que Marx, comme co-auteur du Manifeste. »

(19) Questions 1 et 2.

(20) Questions 3 et 4.

(21) Question 5.

(22) On voit combien Engels était alors encore loin de s’être assimilé la critique des théories ricardiennes formulée par Marx dans ses premiers écrits économiques.

(23) Questions 6, 7, 8 et 9, la question 9 (« par quoi le prolétaire se distingue-t-il de l’artisan ») étant restée sans réponse.

(24) Question 11.

(25) Questions 12 et 13.

(26) Questions 14 et 15.

(27) Questions 16, 17, 18 et 19.

(28) Questions 20 et 21.

(29) Questions 24 et 25. En face des questions 22 (« Comment l’organisation communiste se comportera-t-elle vis-à-vis des nationalités existantes ? ») et 23 (« Comment se comportera-t-elle vis-à-vis des religions existantes »), Engels a noté : « peut rester ». Cette remarque se rapporte vraisemblablement soit au projet (non retrouvé) du Comité central, soit à celui de Moses Hess dont il a été question plus haut.

(30) Engels emploie le verbe au singulier (« bildet »), mais ce n’est peut-être pas là un simple solécisme, les deux sujets de la phrase voulant signifier l’infra-structure de la société.

(31) De même, on lit dans l’Introduction d’Engels aux Révélations... de Marx: « Lorsqu’en été 1844 j’allai voir Marx à Paris, nous constatâmes notre complet accord dans toutes les questions théoriques, et c’est de cette époque que date notre collaboration. Quand nous nous retrouvâmes à Bruxelles, au printemps 1845, Marx avait déjà… construit, dans les grandes lignes sa théorie matérialiste de l’histoire, et nous nous mîmes à développer par le détail et dans les directions les plus diverses notre nouvelle conception ».

(32) V. Préface à la Contribution à une Critique de l’Economie politique.

(33) Lorsque F. Engels, en 1888, se mit à rechercher et à regarder le manuscrit de l’Idéologie allemande afin d’y puiser des éléments pour son essai sur Feuerbach, il n’y trouva plus rien qui lui eût semblé digne d’être publié, sans excepter la partie exposant la conception matérialiste de l’histoire. La lecture de ce chapitre, publié par Riazanov dans les Archives Marx-Engels I (1926) montre à quel point Engels était mal inspiré lorsqu’il rejeta le vieux manuscrit pour laisser les souris continuer leur œuvre…

(34) En russe. En 1913, la lettre parut en français et en allemand.

(35) V. les lettres d’Engels à C. Schmidt, J. Bloch et F. Mehring. C’est devant ce dernier qu’Engels a fait son mea culpa, avouant avoir été « complice » dans la déformation de la théorie marxienne. A ce sujet, nous ne saurions assez recommander la lecture du livre de R. Mondolfo, Le Matérialisme historique (Giard, éd., 1917).

(36) Le cadre de cet essai ne nous permet pas de développer ce thème qui fera l’objet d’une étude ultérieure.

(37) V. mon article sur « Marx lecteur » et ma traduction de « Travail aliéné » de Marx dans La Revue socialiste> de novembre 1946 et février 1947.

(38) Ce fut Leske, éditeur à Darmstadt. En janvier et février 1845, Engels harcelait son compagnon pour qu’il achevât son « livre économico-politique » et en annonça la prochaine publication dans The New Moral World dont il était le correspondant pour l’Europe. Dans sa lettre à Annenkov (déc. 1846), Marx regrette de ne pouvoir lui envoyer son « livre sur l’économie politique », n’ayant pu le faire imprimer.

(39) Préface à la 1° édition du Capital. Une anticipation d’une des principales idées développées dans cet ouvrage se trouve dans le manuscrit inachevé et inédit de 1846, sur le « Travail salarié », où Marx énonce la « loi générale » de la composition organique du capital.

(40) Un exemple typique de la négligence systématique du facteur humain dans le devenir du socialisme nous est fourni par Hendryk Grossmann (« La loi de l’accumulation et de l’effondrement du système capitaliste »). Cet auteur considère la théorie scientifique de l’effondrement capitaliste comme une preuve suffisante de l’inévitabilité du socialisme. On lira avec profit la brochure de Tomori, Qui succédera au Capitalisme ? (Collection Spartacus). L’auteur y pose le problème, ce qui est déjà beaucoup. Les autres ne le> voient même pas…

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« Entretien » avec Marx (Socialisme Mondial, 1983)

5 octobre 2008

Karl Marx est mort le 14 mars 1883. Sans être dogmatistes nous reconnaissons volontiers que nous devons beaucoup à Marx en ce qui concerne le cadre théorique que nous utilisons pour analyser la société, l’histoire et l’économie. Pour rendre hommage à Marx nous ne pouvons mieux faire que de le laisser parler lui-même. Nous avons donc imaginé l’interview qui suit, dont les réponses sont toutes tirés des divers écrits de Marx.

1. Quelle est, selon vous, la base de la société actuelle ?

Marx : La « société actuelle », c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins expurgée d’éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l’évolution historique particulière à chaque pays, plus ou moins developpée.

Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole des propriétaires fonciers (le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole capitaliste) et des capitalistes.

Le mode de production capitaliste consiste en ceci que les conditions matérielles de production sont attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière, tandis que la masse ne possède que les conditions personnelles de production: la force de travail.

2. Quelles sont les caractéristiques essentielles de cette société capitaliste ?

Marx : Deux traits caractéristiques distinguent d’emblée le mode capitaliste de production.

Premièrement: sa production est une production marchande. Ce n’est pas le fait de produire des marchandises qui le distingue des autres modes de production; mais c’est le fait d’être une marchandise, qui constitue le caractère dominant et décisif de son produit. Cela implique d’abord que l’ouvrier lui-même apparît uniquement comme vendeur de marchandises, donc comme ouvrier salarié libre, et le travail comme travail salarié en général. Étant donné nos études antérieures à ce sujet, il n’est pas nécessaire de démontrer une fois de plus comment le rapport entre capital et travail salarié détermine entièrement le caractère du mode de production. Les principaux agents de ce mode de production, le capitaliste et l’ouvrier salarié, en soi, sont simplement l’incarnation, la personnification du capital et du travail salarié.

Ce qui, deuxièmement, distingue spécialement le mode capitaliste de production c’est, en tant que sa fin immédiate et son moteur déterminant, la production de la plus-value.

3. Vous dites que c’est le rapport entre capital et travail salarié qui détermine entièrement le caractère du capitalisme, mais comment définissez-vous le « capital » ?

Marx : Le capital représente des rapports sociaux. Ce sont des rapports bourgeois de production, des rapports de production de la société bourgeoise. Le capital ne consiste pas seulement en moyens de subsistance, en instruments de travail et en matières premières; il consiste au même degré en valeurs d’échange. Tous les produits dont il se compose sont des marchandises. Le capital n’est donc pas seulement une somme de produits matériels, c’est aussi une somme de marchandises, de valeurs d’échange, de grandeurs sociales.

C’est seulement parce que l’ouvrier vend sa force de travail pour pouvoir vivre que la richesse matérielle se transforme en capital. C’est seulement par rapport au travail salarié que se changent en capital les objets qui sont les conditions objectives du travail, c’est-à-dire les moyens de production, et les objets qui sont les conditions matérielles de la conservation de l’ouvrier, autrement dit les moyens de subsistance. Pas plus que l’argent, le capital n’est une chose. Dans le capital comme dans l’argent, des rapports de production sociaux déterminés entre des personnes se représentent comme des rapports entre des objets et des personnes, autrement dit des rapports sociaux déterminés se représentent comme des propriétés naturelles sociales d’objets. Sans salariat, pas de production de plus-value, dès que les individus s’affrontent en tant que personnes libres; sans production de plus-value, pas de production capitaliste, donc pas de capital ni de capitalistes ! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail de l’ouvrier qui vend sa propre.force de travail) ne font qu’exprimer deux facteurs d’un même rapport.

4. Comment expliquez-vous l’origine de cette plus-value ?

Marx : La valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité totale du travail qu’elle contient. Mais une partie de cette quantité de travail représente une valeur pour laquelle a été payé un équivalent sous la forme de salaires, une autre partie est incorporée dans une valeur pour laquelle on ne paie pas d’équivalent. Une partie du travail contenu dans la marchandise est du travail payé, une autre partie est du travail non payé.

La plus-value, c’est-à-dire, la partie de la valeur totale des marchandises dans laquelle est incorporé le surtravail, le travail impayé de l’ouvrier, je l’appelle le profit.

C’est l’employeur capitaliste qui extrait directement de l’ouvrier cette plus-value, quelle que soit la part qu’il en puisse finalement garder lui-même. C’est par conséquent de ce rapport entre l’employeur capitaliste et l’ouvrier salarié que dépend tout le système du salariat et tout le système de production actuel.

5. Donc, selon vous, c’est par le biais du système du salariat que les travailleurs sont exploités ?

Marx : Le salaire n’est pas ce qu’il paraît être, à savoir la valeur (ou le prix) du travail, mais seulement une forme déguisée de la valeur (ou du prix) de la force de travail. L’ouvrier salarié n’est autorisé à travailler pour assurer sa propre existence, autrement dit à exister, qu’autant qu’il travaille gratuitement un certain temps pour les capitalistes (et par suite pour ceux qui, avec ces derniers, vivent de la plus-value); tout le système de la production capitaliste vise à prolonger ce travail gratuit par l’extension de la journée de travail ou par le développement de la productivité c’est-à-dire par une plus grande tension de la force de travail, etc; le système du travail salarié est, d’autant plus dur que se développent les forces sociales productives du travail, quel que soit le salaire bon ou mauvais, que reçoit l’ouvrier.

6. Mais cela ne veut pas dire que vous croyez que les travailleurs ne devraient pas essayer d’obtenir un meilleur salaire aussi longtemps que le capitalisme existera ?

Marx : Reclamer une rémunération égale ou mémé équivalente sous le régime du salariat équivaut à réclamer la liberté sous le régime de l’esclavage. Ce que vous considérer comme juste et équitable n’entre donc pas en ligne de compte. La question qui se pose est la suivante: Qu’est-ce qui est nécessaire et inévitable au sein d’un système de production donné ?

La résistance périodiquement exercée de la part de l’ouvrier centre la réduction des salaires et les efforts qu’il entreprend périodiquement pour obtenir des augmentations de salaires sont inséparablement liés au système du salariat et sont provoqués par le fait même que le travail est assimilé aux marchandises et soumis par conséquent aux lois qui règlent le mouvement général des prix.

La valeur de la force de travail constitue la base rationnelle et déclarée des syndicats, dont il importe de ne pas sous-estimer l’importance pour la classe ouvrière. Les syndicats ont pour but d’empêcher que le niveau des salaires ne descende au-dessous du montant payé traditionnellement dans les diverses branches d’industrie, et que le prix de la force de travail ne tombe au-dessous de sa valeur.

Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital; ils se montrent en partie inefficaces par suite de l’emploi peu judicieux qu’ils font de leur puissance. Ils manquent généralement leur but parce qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leurs forces organisées comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour abolir enfin le salariat.

7. Evidemment donc, pour vous, l’abolition du salariat sera un élément-clef de la société qui réalisera « l’émancipation de la classe travailleuse », mais est-ce que vous pourriez dire un peu plus sur cette société ?

Marx : La condition d’affranchissement de la classe laborieuse, c’est l’abolition de toute classe. La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile.

Au sein d’un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits; de même, le travail incorporé dans les produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux.

Supposons qu’au lieu d’être capitaliste la société soit communiste: tout d’abord, le capital-argent disparaît.

8. Qu’est-ce que l’on peut dire sur la répartition des produits dans la société socialiste ou (comme vous préfériez l’appeler) communiste ?

Marx : A toute époque, la répartition des objets de consommation n’est que la conséquence de la manière dont les conditions de la production sont elles-mêmes réparties. Que les conditions matérielles de la production soient la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de consommation différente de celle d’aujourd’hui s’ensuivra.

Le capital-argent disparaît en production socialisée. La société répartit la force de travail et les moyens de production entre les diverses branches d’industrie. Les producteurs pourront, si l’on veut, recevoir des bons en échange desquels ils prélèveront sur les dépôts sociaux de consommation une quantité correspondant à leur temps de travail. Ces bons ne sont pas de l’argent. Ils ne circulent pas.

Remarquons encore ici que le bon de travail d’Owen, par exemple, est aussi peu de l’argent qu’une contremarque de théâtre. Owen suppose d’abord un travail socialisé, ce qui est une forme de production diamétralement opposée à la production marchande. Chez lui le certificat de travail constate simplement la part individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à la fraction du produit commun destiné à la consommation.

9. Mais ces « bons », seraient-ils simplement un expédient temporaire ou seraient-ils une caractéristique permanente de la future société sans classes ? Le socialisme, n’implique-t-il pas un accès libre et gratuit pour tous aux biens de consommation dont ils ont besoin ?

Marx : Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste: une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue.

Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borne du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux; « De chacun selon ses capacités, a chacun selon ses besoins! »

Le seul commentaire que nous ferons ici concerne la suggestion (et il ne s’est jamais agi que de cela) d’utiliser des « bons de travail », tout au début de la société socialiste. Si l’on avait établi le socialisme dans les années 1870, sans doute n’aurait-il pas été possible de procéder avant plusieurs années au libre accès pour tous aux biens de consommation. Mais le développement fantastique des forces de production depuis l’époque de Marx a résolu ce problème sans appel: aujourd’hui le stade de l’application du principe « de chacun selon ses capacités, a chacun selon ses besoins » pourrait être atteint très rapidement après l’abolition du capitalisme. Comme nous le disons dans notre brochure: Pour le Socialisme Mondial à propos de cette suggestion de Marx:

« Nous répétons que ce point de vue s’expliquait à l’époque, mais plus de nos jours. Aujourd’hui, les « périodes de transition », les « dictatures révolutionnaires », les « bons de travail » n’ont plus de raison d’être et représentent des concepts du XIX » siècle. L’accès libre pour tous aux biens et aux services se/on les besoins individuels pourrait être introduit pleinement presque tout de suite après l’établissement du socialisme – et on pourra établir le socialisme des que la classe travailleuse le voudra et mènera faction politique nécessaire. »

RÉFÉRENCES

1. Critique du Programme de Gotha.

2. Capital, livre III, Éditions Sociales, pp. 792-3.

3. Travail salarié et Capital ; Résultats du processus immédiat de la production, Rubel, Pages de Karl Marx I, p. 225.

4. Salaire, Prix et Profit.

5. Critique du Programme de Gotha.

6. Salaire, Prix et Profit ; Résultats ; Dangeville, Marx-Engels Le syndicalisme I, p. 49

7. Misère de la philosophie ; Critique du Programme de Gotha ; Capital, livre II, Éditions Sociales, p. 276.

8. Critique du Programme de Gotha ; Capital, livre II, p. 313 ; Capital, livre I, Garnier-Flammarion, p. 592.

9. Critique du Programme de Gotha.

(Socialisme Mondial 22, 1983)

Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871

2 août 2008

Texte du site Marxisme :

On connaît trop peu les manuscrits de Karl Marx sur la Commune de Paris de 1871. Ces textes ont été écrits pendant les évènements eux-mêmes, à la fin d’avril et en mai 1871. Marx a ensuite – après l’écrasement de la Commune par l’armée versaillaise – rédigé le texte final de La Guerre civile en France, achevé le 30 mai 1871, adopté par le conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, puis imprimé par l’AIT en juin.
Ces travaux préparatoires à La Guerre civile en France n’ont été publiés pour la première fois qu’en 1934, et restent malheureusement difficiles à trouver en traduction française. Pourtant, leur lecture est parfois aussi instructive et stimulante que les textes d’autres manuscrits de Marx, comme les Thèses sur Feuerbach, les Grundrisse, les Manuscrits de 1844, etc.

Nous en donnons donc quelques extraits, en espérant qu’un éditeur en assurera la réédition intégrale prochainement (en refaisant la traduction, à partir des manuscrits originaux).

Extraits du premier essai de rédaction :

La Commune, « c’est le peuple agissant pour lui-même et par lui-même. »[1]

« La Commune a ordonné que les deux guillotines, l’ancienne et la nouvelle, fussent brûlées publiquement »[2]. Marx avait depuis longtemps affirmé son opposition à la peine de mort (voir son article « La peine capitale » dans le New York Daily Tribune du 18 février 1853[3]).

Pour Marx, la Commune est l’antithèse du second Empire et du pouvoir d’État :

« Ce pouvoir d’État est, en fait, la création de la bourgeoisie ; il fut l’instrument qui servit d’abord à briser le féodalisme, puis à écraser les aspirations des producteurs, de la classe ouvrière, vers leur émancipation. Toutes les réactions et toutes les révolutions n’avaient servi qu’à transférer ce pouvoir organisé – cette force organisée pour maintenir en esclavage le travail – d’une main à une autre, d’une fraction des classes dominantes à une autre. Il avait été pour les classes dominantes un moyen d’asservissement et de lucre. Il avait puisé des forces nouvelles dans chaque changement nouveau. Il avait servi d’instrument pour briser tout soulèvement populaire, pour écraser les classes laborieuses après qu’elles eurent combattu et reçu l’ordre d’assurer le transfert de ce pouvoir d’un groupe de ses oppresseurs à un autre groupe. Ce ne fut donc pas une révolution contre telle ou telle forme de pouvoir d’État, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Ce fut une révolution contre l’État lui-même, cet avorton surnaturel de la société ; ce fut la reprise par le peuple et pour le peuple de sa propre vie sociale. Ce ne fut pas une révolution faite pour transférer ce pouvoir d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution pour briser cet horrible appareil même de la domination de classe. »[4]

« La Commune se débarrasse totalement de la hiérarchie politique et remplace les maîtres hautains du peuple par des serviteurs toujours révocables, remplace une responsabilité illusoire par une responsabilité véritable, puisque ces mandataires agissent constamment sous le contrôle du peuple. Il sont payés comme des ouvriers qualifiés »[5]

« La Commune ne supprime pas les luttes de classes, par lesquelles la classe ouvrière s’efforce d’abolir toutes les classes et, par suite, toute domination de classe […] mais elle crée l’ambiance rationnelle dans laquelle cette lutte de classes peut passer par ses différentes phases de la façon la plus rationnelle et la plus humaine. »[6]

« Le fait que la révolution est faite au nom et dans l’intérêt déclaré des masses populaires, c’est-à-dire des masses productrices, c’est un trait que cette révolution a en commun avec toutes celles qui l’ont précédée. Le trait nouveau, c’est que le peuple, après le premier soulèvement, ne s’est pas désarmé et n’a pas remis son pouvoir entre les mains des saltimbanques républicains des classes dirigeantes ; c’est que, par la formation de la Commune, il a pris dans ses propres mains la direction effective de sa révolution et a trouvé en même temps, en cas de succès, le moyen de la maintenir entre les mains du peuple lui-même, en remplaçant l’appareil d’État, l’appareil gouvernemental des classes dominantes, par son appareil gouvernemental à lui. »[7]

Marx critique les conceptions du socialisme « par en haut », conceptions de ce que l’on appelle le « socialisme utopique » :

« Tous les fondateurs de sectes socialistes appartiennent à une période où la classe ouvrière elle-même n’était pas suffisamment entraînée et organisée par le développement même de la société capitaliste pour faire sur la scène mondiale une entrée historique, à une période où, d’ailleurs, les conditions matérielles de son émancipation n’étaient pas suffisamment mûres dans le vieux monde lui-même. Sa misère existait, mais les conditions de son propre mouvement n’existaient pas encore. Les fondateurs de sectes utopistes, tout en annonçant, par leur critique de la société de leur temps, le but du mouvement social, l’abolition du salariat et de toutes ses conditions économiques de domination de classe, ne trouvaient ni dans la société même les conditions matérielles de sa transformation, ni dans la classe ouvrière le pouvoir organisé et la conscience du mouvement. Ils essayaient de pallier les conditions historiques du mouvement par des tableaux et des plans chimériques d’une nouvelle société ; en propager l’idée leur paraissait le véritable moyen de salut. A partir du moment où le mouvement de la classe ouvrière devint une réalité, les chimères utopiques s’évanouirent non point parce que la classe ouvrière avait abandonné le but indiqué par ces utopistes, mais parce qu’elle avait découvert les moyens réels d’en faire une réalité. »[8]

« Proclamant hautement ses aspirations internationalistes – parce que la cause du producteur est partout la même et que son ennemi est partout le même, quel que soit son vêtement national[9] – Paris a proclamé le principe de l’admission des étrangers à la Commune, il a même élu un ouvrier étranger (membre de l’Internationale) à son Exécutif ».[10]


Extraits du second essai de rédaction :

Ce second essai de rédaction est à la fois plus court que le premier, et bien plus proche du résultat définitif.

« Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. L’instrument politique de son asservissement ne peut servir d’instrument politique de son émancipation. » ; « L’énorme parasite gouvernemental, qui enserre le corps social comme un boa constrictor dans les mailles universelles de sa bureaucratie, de sa police, de son armée permanente, de son clergé et de sa magistrature, date du temps de la monarchie absolue. »[11]

« Peut-être la Commune de Paris tombera-t-elle, mais la révolution sociale qu’elle a entreprise triomphera. Son lieu de naissance est partout. »[12]


Notes

[1] Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871 – édition nouvelle accompagnée des travaux préparatoires de Marx, éd. sociales, 1968, p. 192.

[2] Idem, p. 202.

[3] Traduction en français dans Karl Marx, Œuvres tome IV, Bibliothèque de la Pléiade, 1994, pp. 700-703.

[4] La Guerre civile en France, 1871 – édition nouvelle accompagnée des travaux préparatoires de Marx, pp. 211-212.

[5] Idem, p. 214.

[6] Idem, pp.215-216.

[7] Idem, pp. 223-224.

[8] Idem, pp. 224-225.

[9] Marx a indiqué deux possibilités de rédaction pour ce corps de phrase : « quelle que soit sa nationalité », ou « quel que soit son vêtement national ».

[10] Idem, p. 226.

[11] Idem, p. 257.

[12] Idem, p. 264.

L’enquête ouvrière de Marx (Rubel, 1957)

28 juillet 2008

Extrait de Karl Marx: essai de biographie intellectuelle, par Maximilien Rubel (1957), livre basé sur sa thèse de doctorat (1954). Un précédent extrait de ce livre a déjà été publié ici.

Destiné à inaugurer une vaste enquête sur la situation des ouvriers des villes et des campagnes en France, le Questionnaire rédigé par Marx en 1880 était censé fournir un nombre de réponses suffisant en vue de l’établissement de monographies professionnelles qui devaient plus tard être réunies en volume (45). Ce qui distin­guait essentiellement l’enquête projetée des tentatives analogues faites antérieurement en France, c’était son caractère de classe : les ouvriers étaient exhortés à se livrer eux-mêmes et pour leurs fins propres à une description de leur situation économique et sociale (46). Dans un préambule, Marx insiste fortement sur ce côté révolution­naire et autoéducatif de l’entreprise, en soulignant que seuls les ouvriers peuvent décrire « en toute connaissance de cause les maux qu’ils endurent » ; « eux seuls, et non des sauveurs providentiels, peu­vent appliquer énergiquement les remèdes aux misères sociales dont ils souffrent » (47).

Les premières enquêtes menées en France à l’instigation soit des institutions académiques, soit de l’État, avaient été imprégnées le plus souvent d’esprit philanthropique ; certaines d’entre elles étaient dirigées contre les tentatives d’entraide des ouvriers et contre les théories socialistes en général, et leur opposaient les œuvres de bienfaisance et de charité dues à des initiatives cléricales ou patronales ; imbues de malthusianisme, d’autres se plaisaient à flétrir les effets désastreux de l’industrialisation croissante et à conseiller la modération aux patrons et l’abstention aux ouvriers (48). Marx dénonce, dans son préambule, l’attitude inhumaine de la bourgeoisie française qui a toutes les raisons de redouter une enquête impartiale et systématique sur les « infamies de l’exploitation capitaliste » ; il recommande au gouvernement républicain d’imiter le gouvernement monarchique d’Angleterre, qui n’a pas craint de nommer des commissions spéciales et des inspecteurs de fabriques chargés d’enquêter sur les « faits et méfaits de l’exploitation capitaliste ». Dans l’attente de ces mesures officielles, les ouvriers procèderont eux-mêmes à l’établissement de « cahiers du travail », première tâche qui incombe à la « démocratie socialiste », étape préparatoire de la « rénovation sociale ».
L’intention profonde que l’on peut dégager de ce questionnaire est de susciter chez les ouvriers une prise de conscience nette de leur situation d’êtres aliénés dans la société de type capitaliste et, plus encore — comme le fait entendre le préambule dans une phrase lapidaire —, de persuader la classe ouvrière que « l’avenir lui appartient ». L’enquête ne devait donc pas se limiter à la pure information et à la documentation statistique, lors même que les questions portaient sur les moindres détails de la condition sociale du travailleur. Les « cahiers du travail » ne devaient donc ressembler en rien aux « Cahiers de doléances » du tiers état, mais prendre, au contraire, le caractère d’une condamnation sans réserve d’un régime social et économique dont les ouvriers n’avaient à attendre aucun remède fondamental à leur condition de vie.
En bref, le questionnaire était à la fois un instrument d’éducation socialiste et invite à une action politique ayant une finalité créatrice : la réalisation du socialisme.
Le document est divisé en quatre points :
I. Structure de l’entreprise et conditions de sécurité (questions 1 à 29).
IL Durée du travail ; travail des enfants (questions 30 à 45).
III. Salaires et frais d’existence ; chômage, retraite (questions
46 à 81).
IV. Lutte contre l’exploitation et conditions de vie générales, physiques, intellectuelles et morales (questions 82 à 101).
Les questions de la première section concernent la situation écologique de l’entreprise (ville ou campagne), le nombre des personnes employées, la nature du métier (manuel, mécanisé, travail à domicile, travail régulier ou travail saisonnier, etc.), l’emploi de machines, la division du travail, les conditions d’hygiène, la protection contre les accidents du travail, le contrôle exercé par la municipalité ou le gouvernement quant au respect des conditions hygiéniques des ateliers, etc. Parmi les questions les plus significatives de cette section, on pourrait citer :

2. Est-ce que l’atelier dans lequel vous travaillez appartient à un capitaliste ou à une compagnie d’actionnaires ?
6. Donnez le nombre des surveillants et autres employés qui ne sont pas des salariés ordinaires.
9. L’industrie de votre patron travaille-t-elle exclusivement ou principalement pour les chalands de la localité, pour le marché intérieur général ou pour l’exportation étrangère ?
11. Si votre atelier est situé dans la campagne, est-ce que votre travail suffit à vous faire vivre, ou bien le combinez-vous avec un travail agricole ?
15. (…) Décrivez la spécialité dans laquelle vous êtes employé ;
parlez non seulement de la partie technique, mais encore de la fatigue musculaire et nerveuse qu’elle impose et de ses effets généraux sur la santé des ouvriers.
16. Décrivez les conditions hygiéniques de l’atelier : dimension
des pièces, espace attribué à chaque ouvrier, ventilation, température, blanchiment des murs à la chaux, lieux d’aisance, propreté générale, bruit des machines, poussières métalliques, humidité, etc.
18. Dans votre industrie, y a-t-il des émanations délétères spéciales engendrant des maladies spécifiques parmi les ouvriers ?
20. La force motrice, les appareils de transmission et les machines sont-ils protégés de manière à prévenir tout accident ?

Dans la même section, on remarque plusieurs questions concernant le travail dans les mines, les usines métallurgiques, les usines de produits chimiques, etc., l’accent étant mis sur les mesures de protection prises par les employeurs en vue de prévenir les accidents. L’éclairage, la défense contre les incendies, le service d’infirmerie ne sont pas oubliés, pas plus que la situation de l’ouvrier victime d’un accident du travail :

26. En cas d’accident, l’employeur est-il obligé légalement d’indemniser l’ouvrier ou sa famille ?

27. Sinon, a-t-il jamais indemnisé ceux à qui il est arrivé malheur pendant qu’ils travaillaient à l’enrichir ?

Les questions de la deuxième section nous introduisent de façon plus intime dans le lieu de travail. L’ouvrier est invité à indi­quer les heures de travail quotidiennes et hebdomadaires, le nombre des jours fériés pendant l’année, les interruptions de la journée de travail ; deux questions concernant les repas de l’ouvrier pendant sa journée de travail :

33. Les repas sont-ils pris à des intervalles déterminés ou irrégulièrement ? Sont-ils pris dans ou en dehors de l’atelier ?

34. Travaillez-vous pendant les heures de repas ?

Viennent ensuite les questions relatives au travail de nuit, au travail des enfants et des «jeunes personnes au-dessous de 16 ans » ; l’attention de l’ouvrier est attirée plus particulièrement sur le problème de l’instruction que les enfants et les jeunes ouvriers reçoi­vent en dehors du lieu de travail :

40. Existe-t-il des écoles pour les enfants et les jeunes personnes employés dans votre métier ? S’il y en a, quelles sont les heures d’école ? Qui les dirige ? Qu’y enseigne-t-on ?

D’autres précisions sont demandées quant à la prolongation de la durée du travail pendant les périodes d’intense activité indus­trielle, quant au nettoyage et à l’entretien des machines, aux pénalités prévues en cas de retard. La deuxième section se termine par la ques­tion suivante :

45. Quel temps perdez-vous en vous rendant à l’atelier et en ren­trant chez vous ?

La troisième section du questionnaire met tout d’abord l’ouvrier en face de l’employeur, acheteur de la force de travail. Une vingtaine de questions sont consacrées aux diverses stipulations du contrat de travail et plus particulièrement au salaire; la plupart d’entre elles sont formulées de manière à faire saisir à l’ouvrier la nature profondément antagonique des liens qui l’unissent à son employeur et le caractère aléatoire des occasions de travail. La différence entre le salaire au temps et le salaire à la pièce est fortement soulignée comme pour avertir l’ouvrier des manipulations éventuelles qui tendraient à le frustrer d’une partie de son gain. Qu’il soit payé à la pièce ou au temps, l’ouvrier ne doit pas oublier qu’il fait crédit à son patron, puisqu’il ne reçoit son salaire qu’après avoir exécuté le travail prévu dans le contrat. Les fluctuations du salaire et du marché du travail, les modalités de payement (marchandages, etc.), etc., font l’objet de plusieurs questions détaillées qui rendent palpable la précarité de la condition ouvrière.
Avec non moins de détails, l’enquête s’appesantit sur le budget des dépenses de l’ouvrier et de sa famille. A cet égard, la question 69 paraît particulièrement suggestive :

Quels sont les prix des objets nécessaires, tels que :
a) Loyer de votre habitation ; conditions de location ; nombre
des pièces qui la composent, des personnes qui y demeurent ; réparations, assurances ; achat et entretien du mobilier, chauffage, éclairage, eau, etc.
b) Nourriture : pain, viande, légumes, pommes de terre, etc. ;
laitages, œufs, poisson, beurre, huile, saindoux, sucre, sel, épiceries,
café, chicorée, bière, cidre, vin, etc. ; tabac.
c) Habillement pour les parents et les enfants, blanchissage,
soins de propreté, bains, savons, etc.
d) Frais divers : port de lettres, emprunts et dépôts aux monts-
de-piété, frais d’école des enfants, d’apprentissage, achat de journaux, de livres, etc. ; contributions à des sociétés de secours mutuels, pour des grèves, des coalitions, des sociétés de résistance, etc.
e) Frais, s’il y en a, occasionnés par l’exercice de votre métier.
f) Impôts.

L’ouvrier est exhorté à établir un budget complet hebdomadaire et annuel de ses revenus et de ses dépenses, à observer régulièrement, d’une part, les hausses dans les prix des denrées, du loyer, etc., et, d’autre part, les variations du taux du salaire, à enregistrer les baisses des salaires dans les périodes de stagnation et de crise industrielle ; à noter la hausse des salaires « dans les prétendus temps de prospérité » (49). Il est invité à comparer les prix des objets qu’il produit ou des services qu’il rend à la rémunération de son travail.
Plusieurs questions de l’enquête suggèrent à l’ouvrier de rédiger une sorte de journal de son activité professionnelle en mentionnant soigneusement les « interruptions dans le travail » dues au « changement des modes » et aux « crises particulières et générales » (50). « Racontez, lui est-il demandé, vos propres chômages involontaires » (51). Mais ce n’est pas seulement à son sort individuel et à la situation de sa famille que l’ouvrier doit s’intéresser. Le questionnaire lui fait un devoir de noter attentivement les conditions de travail des femmes et des enfants qui font partie de la même entreprise ; de s’enquérir du sort des ouvriers « déplacés par l’introduction des machines » ou par les perfectionnements apportés aux procédés de fabrication (52) ; enfin, de se tourner vers ceux de sa classe qui ont atteint l’âge de connaître une retraite tranquille :

80. Avez-vous jamais connu des ouvriers ordinaires qui aient pu se retirer à l’âge de 50 ans et vivre sur l’argent gagné en leur qualité de salarié ?

La dernière question de cette troisième section engage l’ouvrier à calculer le nombre d’années pendant lequel, dans son métier, « un ouvrier de santé moyenne peut continuer à travailler ». Il convient de rappeler que dans la même section le problème des répercussions du progrès du machinisme et de la productivité du travail sur l’intensité et la durée du travail figure parmi les principaux points de cette enquête (53).
Les problèmes de la lutte ouvrière contre l’exploitation capitaliste forment le thème de la quatrième et dernière section (54).
Elle s’ouvre sur une question concernant les « sociétés de résistance » (55). Viennent alors plusieurs questions visant les grèves dans les divers métiers, les ouvriers interrogés étant invités à procéder à un véritable historique de leurs luttes pour l’amélioration de leurs conditions économiques ; le nombre, la durée, le caractère (général ou partiel) et les résultats des grèves comptent parmi les points sur lesquels l’enquête demande des éclaircissements (56). Une question particulière demande des précisions sur les causes et les objectifs des mouvements de grève :

86. (Les grèves) avaient-elles pour but une hausse des salaires ou étaient-elles faites pour résister à une réduction des salaires, ou se rapportaient-elles à la longueur de la journée de travail, ou étaient-elles causées par d »autres motifs ?

Dans le même ordre d’idées, le questionnaire tend à réunir des témoignages sur la solidarité ouvrière :

89. Votre métier a-t-il soutenu des grèves d’ouvriers appartenant à d’autres corps de métiers ?

La même précision est demandée pour dénoncer les ententes patronales qui cherchent à imposer des réductions de salaires ou des augmentations de la durée de travail ou à entraver les grèves (57). Plusieurs questions ont pour thème l’attitude du patronat et du gouvernement (58).
Les sociétés de secours mutuels ne sont pas oubliées. Le questionnaire en énumère les diverses catégories et demande aux ouvriers de s’en procurer les statuts et les règlements (59). Là encore l’enquête réclame certains détails sur la structure du mutualisme, en insistant notamment sur le pouvoir de contrôle que les ouvriers peuvent exercer sur la gestion des fonds des sociétés dont ils font partie (60). Même précision concernant les sociétés coopératives, l’enquête portant plus particulièrement sur la nature de la direction et sur l’emploi d’ouvriers non intégrés dans l’entreprise (61).
Une des dernières questions de l’enquête a trait aux entreprises qui accordent à leurs ouvriers une participation aux bénéfices :
99. Existe-t-il dans votre métier des ateliers où les rétributions
des ouvriers sont payées partie sous le nom de salaire et partie sous le nom de prétendue co-participation dans les profits ? Comparez les sommes reçues par d’autres ouvriers là où il n’existe pas de prétendue co-participation dans les profits. Enumérez les engagements des ouvriers vivants sous ce régime. Peuvent-ils faire des grèves, etc., ou leur est-il seulement permis d’être les humbles serviteurs de leurs maîtres ?
Le questionnaire se termine par une interrogation qui est comme un appel à la prise de conscience, par l’ouvrier, de la condition humaine et sociale dans laquelle lui et ses camarades, hommes et femmes, vivent sous le règne du capital :
100. Quelles sont les conditions générales, physiques, intellectuelles, morales, des ouvriers et ouvrières employés dans votre
métier ? (62).

* * *

Un examen tant soit peu attentif de ce document montre la correspondance entre les divers points de l’enquête et les trois grands problèmes traités dans le premier Livre du Capital : la production de la plus-value absolue (journée de travail), la production de la plus-value relative (division et intensification du travail, législation de fabrique, etc.), le salaire (salaire au temps, salaire aux pièces). Datant de 1867, les illustrations et les statistiques, à propos de ces problèmes, devaient être désormais complétées et renouvelées par des témoignages provenant des ouvriers eux-mêmes, si bien que le Questionnaire devait, en fin de compte, prendre l’aspect d’un véritable manuel ouvrier d’économie politique. Toutefois, si l’on en juge d’après certaines tournures employées dans tel ou tel point de l’enquête, l’intention profonde de Marx était d’inciter les ouvriers français à devenir conscients de leur aliénation sociale pour appréhender un mode d’émancipation dépassant de loin la conquête d’éphémères avantages matériels. Toute la démarche de l’enquêteur répondait au postulat de l’autoémancipation ouvrière entendue dans le sens d’une libération positive et créatrice ; comme ne manquait pas de préciser le préambule du Questionnaire, la classe ouvrière, pour s’émanciper, devait délibérément tourner le dos aux « sauveurs providentiels » (63).

Le questionnaire de 1881 montre à quel point les théorèmes les plus abstraits du Capital peuvent se ramener à un langage quotidien, accessible aux esprits les moins avertis des problèmes de théorie économique pure.

Notes
(43) ENGELS, Herrn Eugen Dühring’s Umwälzung der Wissenschaft, Werke [MEW] vol. XX, p. 262. Dans l’édition de 1894, Engels remplaça la dernière phrase par des remarques rejetant la formule lassallienne de l’ « État populaire libre » et la thèse anarchiste de la suppression immédiate de l’État.
(44) Cf. F. Engels à A. Bebel, 18-28 mars 1875. Voir également G. BOURGIN, La Commune, 1953, p. 55 sq.
(45) Le Questionnaire parut dans La Revue socialiste de B. Malon le 20 avril 1880. L’auteur n’y est pas nommé, mais Marx mentionne son travail dans une lettre à F. SORGE, le 5 novembre 1880. Le document fut tiré à part en 25 000 exemplaires, sans que l’enquête eût apporté des résultats intéressants. Cf. PL. Ec, t. I, p. 1527 sq.
(46) Cf. H. WEISS, « Die « Enquête ouvrière » von Karl Marx ». Zeitschrift fur Sozialforschung, 1936.
(47) Préambule du Questionnaire. Cf. PL. Ec, t. I, op. cit., p. 1528.
(48) Cf. Hilde RIGAUDIAS-WEISS, Les Enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1848, Paris, 1936. — Voir également E. LABROUSSE, Le Mouvement ouvrier et lei idées sociales en France de 1815 à la fin du XIXe siècle. « Les cours de Sorbonne », Paris, s. d., p. 130 sq. : « La mentalité sociale de la bourgeoisie conservatrice », puis les « Idées des réformateurs sociaux ».
Parmi les enquêtes ouvrières françaises de caractère franchement « ouvriériste », il faut signaler le livre d’Eugène BURET, De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (1840), que Marx cite dans ses manuscrits parisiens (1844).
(49) Question 74.
(50) Question 75.
(51) Ibid.
(52) Questions 63 et 77.
(53) Question 78.
(54) Signalons qu’à la date de la rédaction du Questionnaire les articles 414, 415 et 416 du Code pénal étaient encore en vigueur. La constitution, sous certaines conditions, de syndicats professionnels ne sera autorisée que quatre ans plus tard, par la loi du 21-mars 1844 abolissant à la fois l’article 416 du Code pénal et la loi Le Chapelier de 1791. Cf. E. DOLLEANS, Histoire du mouvement ouvrier, vol. II, 1946, p. 23 sq.
(55) Question 82. — « La société de résistance est une mutualité de combat, qui se trouve couvrir, outre les risques traditionnels (maladie, décès, parfois vieillesse) les risques de lutte et, notamment le chômage de grève. » E. LABROUSSE, op. cit., p. 82.
(56) Questions 83 à 87.
(57) Question 91.
(58) Questions 92 à 94.
(59) Question 95.
(60) Questions 96 et 97.
(61) Question 98. En voici un passage caractéristique : « Est-ce que (les coopératives) emploient des ouvriers du dehors de la même façon que le font les capitalistes ? »
(62) Suit la question 101 réservée aux « Observations générales ».
(63) On pourrait à propos de ce texte de Marx citer les mots qu’inspirent à M. Georges FRIEDMANN certains passages du Capital : « (…) Marx, dont beaucoup de disciples contemporains ressassent les mêmes textes sans chercher à prolonger la pensée, désigne un large champ de méditation et de recherches à ceux qu’attire, plutôt qu’une scolastique revêche et vaniteuse, une doctrine ouverte et vivante. » Où va le travail humain ? 1950, p. 372.

Le producteur séparé de ses conditions de travail

20 juillet 2008

Extrait (sans les notes) de Karl Marx: essai de biographie intellectuelle, par Maximilien Rubel (1957), livre basé sur sa thèse de doctorat (1954).

Ce qu’il convient surtout de retenir ici des diverses parties historiques du Capital, c’est la thèse générale qui en présente l’aboutissement logique : « Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production ».
Cette idée constitue, pour ainsi dire, la substance de la première intuition de Marx, dès ses premières lectures et études économiques, l’approfondissement théorique du thème central des manuscrits parisiens : l’aliénation du travail. Elle est le lien éthique qui unit Le Capital aux manuscrits dits économico-philosophiques, rédigés plus de vingt ans auparavant.
Il a fallu des conditions sociales bien déterminées pour provoquer la métamorphose des produits du travail en marchandises et en argent, puis en capital. L’histoire des origines du capitalisme illustre bien ce processus de transformation, en mettant en évidence son principal facteur : le travailleur libre, vendeur de sa force de travail, disposant de sa personne après avoir échappé aux chaînes qui l’avaient attaché à la glèbe, au seigneur, aux contraintes corporatives ; le travailleur dépouillé de ses moyens de travail et de toutes les garanties que lui offraient les institutions corporatives. Le terrain social était ainsi préparé pour l’avènement d’une nouvelle forme d’esclavage et d’exploitation : le salariat. « L’ensemble du développement, embrassant à la fois la genèse du salarié et celle du capitaliste, a pour point de départ la servitude des travailleurs ; le progrès qu’il accomplit consiste à changer la forme de l’asservissement, à amener la métamorphose de l’exploitation féodale en exploitation capitaliste ».

Le nouveau rapport de servitude se reflète dans un principe de droit qui établit l’égalité entre les vendeurs et les acheteurs de marchandises — illusion qui s’évanouit dès qu’apparaît la nature particulière de la marchandise appelée force de travail. Comme toute autre marchandise, la force de travail possède une valeur qui a pour mesure le temps de travail nécessaire à sa reproduction, autrement dit la valeur des moyens d’existence nécessaires à la conservation physique du travailleur. C’est cette valeur que l’acheteur de la force de travail fournit au travailleur en échange de l’usage de ses facultés physiques ou intellectuelles. Juridiquement, il s’agit d’un contrat synallagmatique parfaitement « équitable », puisque la force de travail, qui en fait l’objet, est payée à sa « valeur ». Ce qui distingue cependant la force de travail des autres marchandises, c’est que sa « valeur » est fonction des conditions de vie générales, du standard de vie traditionnel propre à chaque pays.
« La force de travail renferme (…), au point de vue de la valeur, un élément moral et historique » (14). S’étant assuré l’usage temporaire de la force de travail par un contrat dont la régularité juridique est indiscutable, l’acheteur utilise cette force au mieux de ses intérêts, en s’appropriant le produit du travail dont la valeur d’échange mesurée en quantité de travail, donc en temps de travail, est supérieure à la valeur d’usage de la force de travail, payée par l’acheteur. Ainsi donc, sous l’apparence du paiement intégral du temps de travail fourni par l’ouvrier, donc d’un échange de valeurs égales, l’acheteur de la force de travail ne paye en réalité que l’équivalent de cette force, mesuré en moyens de subsistance dont la production a exigé un temps de travail inférieur à la durée du travail mis à sa disposition par l’ouvrier. Par conséquent, dans sa journée de travail, l’ouvrier d’une part reproduit la valeur de sa force de travail et, d’autre part, il produit une valeur pour laquelle il ne reçoit rien en échange, une plus-value « qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo ».
Marx appelle « temps de travail nécessaire » la partie de la journée de travail nécessaire à la reproduction, en valeur, des moyens d’existence de l’ouvrier, et « travail nécessaire » la quantité de travail fournie pendant ce temps; il nomme « temps extra » la partie de la journée de travail concédée par surcroît au capitaliste, et « surtravail » la quantité de travail dépensée pendant ce temps (16). La plus-value n’est dès lors qu’une « simple coagulation de temps de travail extra » ; elle n’est que du surtravail matérialisé dans des produits.

Loin d’être une invention du capital, le surtravail a existé dans toutes les sociétés où les moyens de production furent le monopole de minorités possédantes. C’est la forme sous laquelle le surtravail est extorqué aux producteurs immédiats qui distingue les divers types de société et les systèmes économiques. Le fond est partout le même : le producteur immédiat, qu’il soit esclave, serf ou ouvrier « libre », doit assumer en plus de sa propre subsistance celle du maître disposant des moyens de production : « Que ce propriétaire soit aristocrate athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d’esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe ».
Le système du salariat se distingue des autres types historiques de production, tels que l’esclavage et le servage, par le fait que le surtravail et son résultat, la plus-value, sont dissimulés derrière le rapport juridique de l’échange d’équivalents, le temps et le travail de l’ouvrier paraissant entièrement payés par le maître des condi¬tions de production. Du point de vue du capitaliste, aucune limite ne s’impose à la durée du travail, donc au surtravail prétendument payé. Du point de vue de l’ouvrier, la limite qui s’impose à l’emploi de sa force de travail est déterminée non seulement par l’élément historique et social, mais surtout par la nécessité physiologique de la conservation de son existence. D’où la lutte de l’ouvrier pour une journée de travail « normale » : « II y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui règle l’échange des marchandises. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force. Voilà pourquoi la réglementation de la journée de travail se présente dans l’histoire de la production capitaliste comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, lutte entre le capitaliste, c’est-à-dire la classe capitaliste, et le travailleur, c’est-à-dire la classe ouvrière ».
Ainsi, le concept abstrait de « loi de la valeur », instrument scientifique destiné à faciliter l’intelligence du mécanisme de l’économie capitaliste, révèle, quand on essaie de l’appliquer au phénomène central de cette économie — l’échange entre le capital et le travail —, une antinomie irréductible qui n’est que le reflet d’une lutte sociale réelle entre deux classes à jamais ennemies.

Réédition des « Pages choisies » de Karl Marx

10 juillet 2008

Textes réunis dans une « anthologie » établie par Maximilien Rubel, en deux volumes de poche:

Sociologie critique

Petite Bibliothèque Payot, avril 2008

ISBN 978-2-228-90313-4

396 pages – 10,50 €

Révolution et socialisme

ISBN 978-2-228-90313-4

380 pages – 9,50 €

Lire l’avertissement par Louis Janover à cette édition 2008 reproduit sur le site du Collectif Smolny.

Le Capital en poche

5 juillet 2008

L’édition Rubel du Capital de Karl Marx, publiée à la Pléiade, est sortie aussi en juin en deux volumes de poche dans la collection Folio.

TOME I ( Livre I): 1056 pages – 9,90 €
TOME II (
Livres II et III) : 1216 pages – 9,90 €
Acheter le Coffret des deux volumes

Traduit de l’allemand par Michel Jacob, Joseph Roy, Maximilien Rubel et Suzanne Voute. Édition de Maximilien Rubel.

Les journées de juin 1848

22 juin 2008

vernet-barricade_rue_soufflotBarricade rue Soufflot (Vernet)

La République de Février fut conquise par les ouvriers avec l’aide passive de la bourgeoisie. Les prolétaires se considéraient à bon droit comme les vainqueurs de Février et ils avaient les prétentions arrogantes du vainqueur. Il fallait qu’ils fussent vaincus dans la rue, il fallait leur montrer qu’ils succombaient dès qu’ils luttaient non avec la bourgeoisie, mais contre elle. De même que la République de Février avec ses concessions socialistes nécessita une bataille du prolétariat uni à la bourgeoisie contre la royauté, de même une seconde bataille était nécessaire pour détacher la République de ses concessions socialistes, pour mettre en relief la République bourgeoise, détenant officiellement le pouvoir. C’est les armes à la main qu’il fallait que la bourgeoisie réfutât les revendications du prolétariat. Et le véritable lieu de naissance de la République bourgeoise n’est pas la victoire de Février, c’est la défaite de Juin.

(…) Les ouvriers n’avaient plus le choix : il leur fallait ou mourir de faim ou engager la lutte. Ils répondirent, le 22 juin, par la formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne. C’était une lutte pour le maintien ou l’anéantissement de l’ordre bourgeois. Le voile qui cachait la République se déchirait

On sait que les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d’armes, tinrent en échec cinq jours durant l’armée, la garde mobile, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mortelles par une brutalité inouïe et massacra plus de 3 000 prisonniers.

K. Marx

(Les luttes de classe en France, 1850)

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Barricades rue St Maur