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L’Eglise a-t-elle collaboré ? (1946)

9 janvier 2016

Extrait de la brochure de Jean Cotereau (Cahiers Spartacus N°6, mai 1946).

(…) La France a oublié. Elle a entendu le froissement de quelques soutanes dans le sillage du général de Gaulle, et elle a cru naïvement que par un nouveau mystère le Dieu de Vichy était mort sur la croix de Lorraine. Comme par un miracle renouvelé des Évangile, l’Église qui gouvernait la France de Laval gouverne celle de De Gaulle : la Croix qui fut le plus dangereux organe au service de la «collaboration» prend place parmi les journaux de la France libérée, les prélats qui vitupéraient «le bolchevisme» — pour eux tous les résistants étaient communistes — et engageaient les jeunes Français à travailler pour la victoire de l’Allemagne, non seulement n‘ont pas été déférés devant les tribunaux, mais continuent à prêcher la guerre sainte contre l’école sans Dieu. L’archevêque de Reims, qui fut empêché de célébrer une messe «à la mémoire des héros de la L.V.F. » par l’arrivée brusquée des Alliés, continue d’endoctriner ses ouailles, Mgr. Suhard qui distribuait coups d’encens et poignées de mains à Pétain et à Laval les saluant «avec émotion et gratitude» en l’année même de la Libération, continue en 1946 à dénoncer «les doctrines pernicieuses» qui animent «ce qu’on a coutume d’appeler le monde du travail!»

Mieux encore! il a fallu la Libération pour que l’Église possédât désormais son parti politique, pour que, mise en goût par l’exercice du pouvoir sous le règne éphémère de Pétain, elle ait eu le désir de gouverner sans personne interposée, et faire avaliser par les Français sa politique de réaction sociale et de lutte contre la, classe ouvrière. Certes l’Église ne combat pas au grand jour, elle est trop habituée à l’ombre propice des sacristies pour partir directement en guerre contre les ouvriers. Elle préfère couvrir sa face d’un masque«social» et se pencher sur les malheurs des humbles » quelle larde de coups fourrés avant de leur promettre le paradis futur. Dans l’Europe entière elle mène l’offensive sur tous les plans, pour la première fois elle s’organise en internationale politique qui entend gouverner directement les nations soumises, comme on le voit par ce simple extrait de presse: «A Rome vient de se réunir le Congrès de ta Démocratie chrétienne. Le Parti catholique italien y a accueilli des délégations officielles de notre M.R.P., du Parti conservateur suisse, du Parti national basque, du Mouvement populaire hollandais, des Partis chrétiens sociaux du Luxembourg et de Belgique, de la Démocratie chrétienne hongroise, enfin du groupement «Peuple et Liberté» d’Angleterre. Seuls les Tchèques manquaient à ces assises. » Quelles ont été les consignes données à ces « démocrates chrétiens » et à ces chrétiens sociaux? » «Il faut, leur a déclaré le cardinal Salotti, archevêque de Palestrina, et porte-parole du Pape, que les croyants ne donnent leurs voix qu’aux partis capables de défendre les principes fondés sur des bases religieuses.

Y a-t-il là de quoi étonner des marxistes? Marx a fait de « la religion est l’opium du peuple » une des formules fondamentales du marxisme, mais a en même temps donné le moyen de lutter contre elle autrement que par des prêches idéalistes. Notre anticléricalisme n’est pas celui des bourgeois Voltairiens et des libre-penseur radicaux, il est vigilant, rigoureusement athée et lié à notre lutte générale contre la domination cléricale ou laïque de la bourgeoisie.

La religion n’est pas pour nous un phénomène mystérieux et explicable seulement par la crédulité des masses. C’est « un aspect de l’oppression spirituelle qui pèse toujours et partout dans les masses populaires accablées par le travail perpétuel au profit d’autrui, par la misère et la solitude.» C’est un phénomène social, et lutter contre la religion c’est, avant tout, faire disparaître ses racines sociales, c’est développer la lutte de classe des exploités contre les exploiteurs, c’est préparer, et mener à bien la révolution socialiste. Alors le mirage religieux s’évanouira, et, occupes à se construire un paradis sur terre, les prolétaires n’auront plus qu’à hausser les épaules devant les promesses d’un paradis au ciel.

Maurice NADEAU.
cotereau

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Socialism & religion (S.P.G.B., 1911)

20 octobre 2015

Brochure du Parti socialiste de Grande-Bretagne, disponible au format pdf:

socialism-religion_1911-1

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Après le massacre à Charlie Hebdo, soutenons ceux qui se battent contre la droite religieuse

15 janvier 2015

Après le massacre à Charlie Hebdo à Paris, le 7 janvier 2015, exprimer son indignation, comme tant de gens le font, ne suffit plus.

Alors même que la plupart des médias condamnent la violence en tant que telle, un rapide survol de la presse internationale anglophone montre qu’ils laissent entendre que Charlie Hebdo a bien cherché (voire mérité ?) une réplique énergique de la part des « musulmans ». En effet les dessinateurs habituels de Charlie n’ont pas ménagé l’islam, ni aucune autre religion, pas plus que leurs fanatiques et leurs bigots.

Ce courant de pensée dans les médias sollicite notre attention. Il semble que les laïques, les agnostiques et les athées doivent parler moins haut et ne méritent pas le même respect dont jouissent les croyants et les croyantes ; il semble aussi qu’ils et elles ne peuvent se prévaloir, au même degré, de la liberté d’expression.

Au nom du ‘respect’ dû aux religions et aux sentiments religieux des croyant-e-s, c’est en fait la droite religieuse fanatisée qui reçoit du soutien et à laquelle on donne de la visibilité.

Pendant ce temps, ceux qui sont en première ligne pour combattre les intégristes armés doivent se débrouiller tout seuls. Il n’est que temps de donner préséance à ces laïques, de reconnaître leur courage et leur clarté politique, et de cesser de les affubler de l’étiquette ‘islamophobe’.

En octobre 2014, des laïques, comprenant des athées, des agnostiques, et des croyant-e-s venant de nombreux pays, et en particulier beaucoup de pays dits musulmans, se sont rencontrés à Londres pour dénoncer la droite religieuse et exiger d‘être reconnus comme alternative. Il est plus que temps d’apprendre de leurs analyses et de leurs expériences de vie.

Aujourd’hui, le tragique massacre à Paris va sans doute apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite xénophobe traditionnelle, et le danger immédiat est donc, en Europe et au delà, une montée du racisme, de la marginalisation et de l’exclusion des personnes issues de l’émigration de pays dits musulmans.

Nous ne voulons pas assister à une chasse aux sorcières contre les ‘musulman-e-s’, et nous ne voulons pas non plus que de soi-disant ‘islamistes modérés’ soient promus partenaires politiques officiels des gouvernements.

Il est indispensable d’analyser clairement, sans détour, la nature politique des groupes islamistes armés : ce sont des forces politiques d’extrême droite travaillant sous le couvert de la religion et leur but est de parvenir au pouvoir politique.

Ils doivent être combattus par des moyens politiques et par une mobilisation de masse, – et non pas en accordant des privilèges supplémentaires à quelque religion que ce soit.

Leurs demandes persistantes d’adopter des lois contre le blasphème partout dans le monde constituent un réel danger pour tous et toutes.

La France a une longue tradition de laïcité – actuellement en danger, et ce de façon croissante – qui permet le dissentiment d’avec les religions et d’exprimer ce dissentiment.

Elle a une riche tradition de railler et de caricaturer les pouvoirs en place, religieux ou autres.

Gardons précieusement ce droit si durement acquis, au prix de tant de vies au cours de l’histoire, et qui, hélas, en coûte encore aujourd’hui, comme le démontrent les 12 morts et nombreux blessés de Charlie Hebdo.

- Marieme Helie Lucas, sociologue algérienne, fondatrice de Secularism is a Women’s Issue
- Maryam Namazie, porte-parole iranienne de Council of Ex-Muslims of Britain, One Law for All et animatrice de Bread and Roses TV
- Karima Bennoune, Professor and Martin Luther King Jr. Hall Research Scholar, University of California, Davis School of Law
- Adriane Choukour Wali, Gender and Development Consultant
- Albert Beale, Peace Activist
- Ali al-Razi, Ex-Muslim Forum
- Alison Assiter, Professor of Feminist Theory at the University of the West of England
- Amel Grami, Professor at the Tunisian University of Manouba
- Amie Joof, FAMEDEV-Inter Africa Network for Women, Media, Gender and Development
- Anissa Daoudi, Birmingham University, Head of Arabic Section
- Ayesha Imam, Coordinator of the Nigerian Women’s Rights Organisation BAOBOB
- Ariane Brunet, Centre for Secular Space
- Braema Mathi, Human Rights Activist, Singapore
- Bronwyn Winter, University Professor
- Charlotte Bunch, Distinguished Professor of Women’s Studies at Rutgers University
- Chris Moos, Secularist Activist and Researcher
- Christine M. Shellska, President of Atheist Alliance International
- Codou Bop, Groupe de recherche sur les femmes et les mois au Sénégal
- Daayiee Abdullah, Imam of Light of Reform Mosque
- Deeyah Khan, Norwegian Filmmaker and Founder/CEO of Fuuse
- Elahe Amani, Gender, Peace and Social Justice Activist
- Elizabeth Cox, Feminist and Rights-based Development Specialist
- Elham Manea, Writer, Academic and Human Rights Activist
- Esam Shoukry, Defence of Secularism and Civil Rights of Iraq and Left Worker Communist Party of Iraq
- Fahima Hashim, Director of Salmmah Women’s Resource Centre in Sudan
- Fariborz Pooya, Founder of the Iranian Secular Society and Co-host of Bread and Roses TV
- Farzana Hassan, Writer
- Fatou Sow, International Director of Women Living Under Muslim Laws
- Fiammetta Venner, Writer and Filmmaker
- George Broadhead, Secretary of Pink Triangle Trust
- Glen Carrigan, Secular Activist and AHS Society Founder
- Gita Sahgal, Founder of Centre for Secular Space
- Gona Saed, Campaigner and Activist
- Hala Aldosari, Women’s Health Researcher and Women’s Rights Women’s Activist
- Harsh Kapoor, South Asia Citizens Web
- Houzan Mahmoud, Kurdish Women’s Rights Activist
- Imad Iddine Habib, Founder of the Council of Ex-Muslims of Morocco
- Inna Shevchenko, Leader of FEMEN
- Julie Bindel, Writer
- Kate Smurthwaite, Comedian and Activist
- Laura Guidetti, Marea Italian Feminist Review
- Lila Ghobady, Iranian Writer and Filmmaker
- Lino Veljak, Philosopher, University of Zagreb
- Madhu Prasad, Former Leader of the Delhi University Teachers Trade Union
Magdulien Abaida, Libyan Activist and President of Hakki (My Right) Organization for Women Rights
- Maria Emília Novo, Researcher
- Meredith Tax, Centre for Secular Space
- Mina Ahadi, International Committees against Stoning and Execution
- Minna Salami, Writer, Blogger and Founder of MsAfropolitan
- Muniza Khan, Registrar of Gandhian Institute of Studies
- Nadia El Fani, Tunisian Filmmaker
- Nahla Mahmoud, Spokesperson of Council of Ex-Muslims of Britain
- Naouel Hamm Miss, Agent d animation collectivités territoriales 66
- Nazanin Borumand, Zentralrat der Ex-Muslime Deutschland
- Nina Sankari, Vice President of Atheist Coalition of Poland
- Nira Davis-Yuval, Founder member of Women Against Fundamentalism and the International Research Network on Women in Militarized Conflict Zones
- Peter Tatchell, Director, Peter Tatchell Foundation
- Pragna Patel, Director of Southall Black Sisters
Rahmatu Ahmed, African Life Centre
- Ramin Forghani, Founder of the Ex-Muslims of Scotland and Vice-Chair of the Scottish Secular Society
- Richard Dawkins, Scientist
- Safak Pavey, MP for Istanbul, Turkish Parliament
- Sally Armstrong, Journalist
- Sara Hakemi, Secular Greens and Giordano Bruno Foundation
- Shareen Gokal, Association for Women’s Rights in Development
- Siamak Bahari, Political Activist and Editor of Children First Publication
- Stasa Zajovic, Founder of the Women in Black in Serbia
- Sukhwant Dhaliwal, Researcher and Women’s Rights Activist
- Sultana Kamal, Bangladeshi Human Rights Activist
- Taslima Nasreen, Bangladeshi-born Writer
- Tehmina Kazi, Director of British Muslims for Secular Democracy
- Soad Baba Aïssa, Founder of Association pour la mixité, l’égalité et la laïcité
- Terry Sanderson, President of the National Secular Society
- Waleed Al-Husseini, Palestinian blogger and Founder of the Council of Ex-Muslims of France
- Yasmin Rehman, Women’s Rights Advocate
- Yolanda Rouiller, Filóloga, Activista de Mujeres de Negro
- Zazi Sadou, Algerian Feminist

siawi

Vive le blasphème !

15 janvier 2015

Camarades, contre l’État et contre tous les prêtres,
Vive le blasphème !

« … le temps d’une vie est bref, si nous vivons ce n’est que pour marcher sur la tête des rois… »

Paris, le 11 janvier 2015

Face à une attaque meurtrière, et sans précédent sous cette forme sous nos latitudes, — une rédaction de journal satyrique, historiquement ancré à l’extrême gauche décimée au fusil d’assaut pour avoir publié des caricatures de Mahomet et ne pas s’être soumis à l’interdit religieux de la représentation —, une volonté forte de réagir se manifeste, d’importants rassemblements ont lieu dans toute la France et au-delà, les réseaux sociaux sont envahis de messages…. On sort de chez soi, peut être à la fois pour exprimer qu’on est affecté, pour comprendre ce qui est à l’œuvre, de quoi cette situation est le résultat et ce qui va se passer, pour parler, arpenter, ne pas rester seul, pour penser, refuser quelque chose dans la situation, sentiments que nous pouvons comprendre et partager, nous à qui il tient à cœur, en politique, de vouloir être à la hauteur de l’événement.

 A cette ferveur encore informe et sans discours établi s’impose très vite la mise au pas de l’encadrement républicain : ce que défendra tout un chacun qui manifeste, ce sera donc l’État, son gouvernement, sa police et la construction d’un consensus social et politique autour de la défense de l’existant. Cette fois-ci le cadre est grandiose : ce sera, dans un plébiscite aux accents gaullistes, une véritable manifestation d’État, le plus grand nombre est appelé à faire masse derrière les ministres français ou étrangers, les représentants religieux, de partis politiques et des patrons… Nous prend alors l’envie de fredonner : « mon oncle infâme bricoleur… » de Boris Vian.

Les transports seront même gratuits en Ile de France ce dimanche. Faut-il comprendre cela comme une concession temporaire au besoin de mobilité des plus précaires, ou faut-il plutôt le percevoir comme un salaire indirect et socialisé du rôle de figurant que nous sommes tous appelé à jouer ? Peut-être est-ce que le consensus sécuritaire n’est pas encore assez affermi pour justifier qu’en plus d’un quadrillage policier il faille accepter le risque de prendre des amendes sur la route de la manif.

Pour le gouvernement et sa police il ne suffit plus de dresser, de disciplinariser tout le monde à un contrôle de plus en plus serré des vies, des déplacements, d’écraser le possible sous la rationalité économique : ces attaques meurtrières sont l’occasion de rendre le sécuritaire désirable.

Au-delà des mesures spectaculaires (le contrôle systématique et massif des véhicules par des policiers en armes par exemple) qui ont été mises en place lors de la traque des assaillants, à plus long terme, c’est le moment de renforcer l’exception permanente. Le « plan vigipirate » monte d’un cran, au stade attentat, cela implique que l’on accepte tous une emprise policière intolérable sur nos vies. Le sécuritaire est la même manifestation, sous d’autres formes, que cette irruption d’un fragment de guerre dans Paris. A nos yeux, les incantations à la toute puissance policière sont de facture identique aux lectures complotistes de ces événements.

Par ailleurs, on peut comprendre que que l’on puisse tout faire, y compris mourir, pour échapper à un avenir d’isolement carcéral à perpétuité, après de tels actes et après être passé entre les mains de la police : on ne souhaite pas cela même à son pire ennemi, mais cela n’explique en rien le fait que, comme tous les « forcenés » et « terroristes », les 2 assaillants de Charlie Hebdo et le preneur d’otage du supermarché casher aient été exécutés par la police. Un responsable policier aurait même affirmé qu’une autre justice a été rendue. Peux-t-on vraiment trouver normal cette peine de mort sans jugement ? Pour justifier la mort de Rémi Fraisse, avaient été mis en avant les affrontements qui avaient eu lieu et le fait que des policiers avaient été blessés. Pas besoin de faire de philosophie politique pour comprendre dès lors qu’on change de paradigme : du « monopole de la violence légitime » de l’état on passe à la démonstration qu’il est simplement la bande armée la plus forte.

Ni Dieu ni Valls !

Pendant ce temps là une grande partie de l’extrême gauche, au sens large, se confine dans la course à de nouvelles figures de « victimes » et s’agite mollement autour d’une défense du religieux sous ses modalités populaire et minoritaire — qui n’est pourtant ni populaire ni minoritaire partout, faut-il le rappeler —, comme le discours contre « l’islamophobie » en porte la trace. Dans un glissement sémantique dangereux « immigré » devient « musulman ». Au lieu de s’opposer à la mise en danger des populations d’origine immigrées, pourtant réelle à différents niveaux, que ce soit par la présence de racistes et de fascistes jusque dans les manifestations d’union sacrée ou par le développement actuel de la pression religieuse, on devrait défendre l’islam, qui, comme toutes les religions, impose une morale, un respect de l’existant contraire à toutes perspectives émancipatrices. Pour notre part nous considérons qu’au contraire c’est dans la défense de l’immigration, des dehors qu’elle apporte par le métissage ou le mélange, dans les oppositions qui naîtront en son sein contre le religieux que du possible fécond se propose.

Il y a bien des choses à défendre dans ce que ces « bras armés de dieu » ont voulu tuer à Charlie Hebdo. Ils ont aussi tiré sur la possibilité de l’expression du refus de la morale religieuse, cette police permanente des comportements, sur le refus de la soumission de tous à l’interdiction du blasphème.

Camarades, entre austérité et retour du religieux (islamisme, manif pour tous), retrouvons un peu d’autonomie conceptuelle (on n’aurait plus le choix qu’entre être fachos, républicains ou islamo-compatibles !). En considérant la conjoncture, et en dépit de la période, nous sommes encore un certain nombre à aspirer à des épisodes révolutionnaires, au retour des luttes et des mouvements qui construisent du commun et s’opposent à l’ordre établi. C’est dans cette perspective que nous affirmons que si dieu existait il faudrait le détruire. Comme il faut en finir avec l’état, le capitalisme et les différentes morales et idéologies qui le soutiennent. Il faut, d’ici là, trouver les moyens de proposer des formes de refus, intelligibles et rejoignables par ceux qui, sérieusement, veulent en découdre avec la situation présente.

Entre union sacrée sécuritaire et morale religieuse à coup de fusil d’assaut ou de sermon, sale temps pour les révolutionnaires…

Les drôles de dames de Charlie
contact : droles.de.dames@anche.no

 

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Voir aussi:

Interview de Marceau Pivert sur le catholicisme (1936)

25 février 2014

Paru dans Sept N°118 (29 mai 1936).

Dans un clair cabinet de travail, entouré de jeunes militants socialistes, M. Marceau Pivert, membre de la C.A.P. du parti socialiste, m’expose, avec cet art professoral qui lui est propre, son point de vue et celui  de ses amis :

« Je suis socialiste, syndicaliste, laïque et, par conséquent, les problèmes spirituels  ne sont considérés par moi que sous l’angle  matérialiste, comme des épiphénomènes.

Vous prenez donc à leur égard une attitude de simple expectative ?

  —Pas du tout ! Nous sommes aussi des acteurs dans le monde actuel. Nous prenons position en face de tous les problèmes :  Quand nous travaillons au renversement de l’ordre économique actuel, nous touchons à un certain nombre de valeurs spirituelles qui ont pu être considérées comme permanentes et définitives et qui sont en réalité  toute relatives à une étape du progrès de  la civilisation.

Mais vous proposez-vous de combattre  effectivement les diverses croyances ?

Tout ce qui concerne les croyances individuelles ne peut être abordé par nous  qu’indirectement, comme un aspect du problème économique. Mais nous savons bien que la seule existence de notre mouvement prolétarien constitue déjà une sorte de lésion à l’égard des croyances.

Si je vous comprends bien : liberté absolue de conscience ?

Oui ! Tout ce qui est du domaine de la conscience individuelle est hors de notre objectif essentiel. Une seule exception en ce qui regarde l’enfance : l’Etat moderne doit être laïque et protéger l’enfant contre les diverses croyances.

En ce qui concerne plus spécialement le catholicisme, avez-vous une autre attitude ?

— Tout ce qui touche à la vie politique doit être soumis aux mêmes règles. Nous voulons empêcher l’intrusion de l’Eglise dans la vie politique. Je prends un exemple : lorsque l’Eglise catholique encourage et favorise la politique d’expansion de l’Italie contre l’Ethiopie, elle joue incontestablement un rôle politique et doit s’attendre à en subir les conséquences. Nous ne sommes pas contre l’Eglise en tant que communauté spirituelle, mais en tant  qu‘instrument de domination politique et économique d’une classe.

— Sur le plan pratique, au regard des divers mouvements d’action catholique, quelle sera voire attitude ? Les groupements de jeunesse, la J. O. C. par  exemple ?

Nous considérons que la J.O.C. divise la classe ouvrière sur son propre terrain de classe et fait par suite le jeu du capitalisme. Nous sommes donc adversaires, nous ne le cachons pas.

L’enseignement ?

—  Nous réclamons la nationalisation de l’enseignement jusqu’à quinze ans. Au delà, nous ne voyons pas d’inconvénient à la liberté.

La presse?

Liberté, sauf si elle sert ouvertement, par ses mensonges et sa corruption, la cause des ennemis du peuple.

Les syndicats ?

Il n y a qu’un seul prolétariat, il ne doit y avoir qu’un seul syndicat. Ceux qui créent des divisions servent objectivement les ennemis de la classe ouvrière. »

MICHEL.P. HAMELET.

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Signification internationale de la bataille laïque (Pivert, 1955)

3 mars 2013

Paru dans la Revue socialiste (mai 1955) et en brochure (Société d’éditions du Pas-de-Calais).

Il suffit de jeter un regard sur ce qui se passe en de nombreux pays autour des institutions scolaires ou dans le mouvement ouvrier pour découvrir le caractère international d’une stratégie politique très cohérente de la part de l’Église romaine. Notre ami Deixonne a bien marqué ici même la virulence des infiltrations cléricales dans tous les domaines de la République française, qui pourtant, par définition, est une République laïque, qui ne devrait reconnaître ou subventionner aucun culte. Mais à cette menace parfaitement calculée, et qui développe son offensive sur le plan international, est-il bien sûr que tous les socialistes soient disposés à opposer une autre stratégie, non moins cohérente, et s’inspirant aussi, dans tous les domaines, des conceptions fondamentales du socialisme international ? Nous nous proposons de fournir ici quelques munitions pour permettre à nos militants et sympathisants de répliquer avec toute l’efficacité désirable. Une expérience, en France, vient de nous apporter des éléments d’information décisifs, et que personne ne pourra plus effacer des mémoires : l’Assemblée Nationale élue en 1951 et qui devrait être renvoyée devant les électeurs l’an prochain est l’une des plus réactionnaires, dans sa composition et dans son orientation, que la France ait jamais eue. Dès son installation, on a vu au minimum 310 députés s’acharner à démolir la législation scolaire républicaine ; refuser des crédits pour l’enseignement public, et subventionner l’école libre ; accorder des bourses nationales aux élèves de l’enseignement secondaire privé, puis des allocations aux écoles primaires privées ; puis des bourses nationales à l’enseignement supérieur privé; puis à l’enseignement agricole privé; puis aux écoles maternelles privées; puis aux cours complémentaires privés; les allocations furent augmentées. Et le personnel enseignant a dû faire une grève générale, le 23 mars, pour protester contre la prétention de la même majorité cléricale de démanteler les services de l’Éducation nationale, en refusant les crédits pour l’enseignement agricole, mais en confiant cet enseignement à des maîtres privés « en accord avec la profession »… Le dessein est évident.

On a quelquefois reproché aux socialistes la loi électorale et les « apparentements » qui sont à l’origine de cette situation ; mais les chiffres montrent que, sans apparentements, les deux extrêmes totalitaires ayant eu plus de députés (le R.P.F. et le P.C.F.), il y aurait eu entre 300 et 325 voix réactionnaires pour entreprendre la même offensive. La responsabilité est ailleurs: elle est naturellement en premier lieu dans le corps électoral lui-même; mais elle est aussi dans l’attitude du M.R.P., parti équivoque en qui trop de socialistes semblent encore avoir confiance ; c’est lui qui, après avoir accepté de se faire élire contre la menace totalitaire, c’est-à-dire dans le respect des institutions démocratiques fondamentales, a mené l’agression en plein accord avec la pire réaction cléricale, et, pour commencer, contre l’école laïque; la lutte sur les deux fronts pour la défense des libertés républicaines était ainsi remplacée par la volonté de l’Église, qui mobilisait toutes ses forces, par une véritable trahison, au service de la réaction; c’est pourquoi on pouvait à la rigueur, dans la situation difficile de 1947 à 1951, parler de «statu quo ». Mais aujourd’hui avec d’ailleurs toutes les autres caractéristiques de la politique réactionnaire que le pays a dû subir, avec les massacres d’Indochine ou les ratissages de Tunisie, ou la stagnation de l’économie, ou l’inconsistance et la servilité de la politique internationale de la France, il n’y a pas d’autre attitude possible que la contre-attaque générale. Le choix même du premier objectif: attaque contre le caractère laïque de l’État et de l’École, est pour nous plein de signification. On ne sera donc pas surpris de nous voir retourner aux sources d’une explication du phénomène. Personne, et le M.R.P. moins que toute autre organisation, puisqu’il nous a fait comprendre que quelque chose, pour lui, est plus important que les institutions républicaines fondamentales, ne s’étonnera de nous voir en tirer toutes les conséquences: au surplus, lors de sa magnifique résistance, le Groupe parlementaire socialiste a bien averti les responsables de ce genre d’opération. Mais l’analyse qui va suivre nous paraît absolument nécessaire, car on n’a pas perdu, dans certains milieux, malgré tout, le désir de ramener le socialisme démocratique au rang d’auxiliaire bénévole d’une vaste entreprise de sauvetage du système social contre lequel il s’est fondé. On parle ouvertement dans certaines revues d’un « travaillisme européen » composé de la démocratie chrétienne et du socialisme démocratique. On oppose spirituellement la « néo-gauche » à la « gauche ancienne manière », celle qui ne se résigne pas à « couper la barbe de Karl Marx ». Ces rêves insensés prennent consistance dans la mesure, précisément, où des forces sociales internationales celles de l’impérialisme capitaliste et de la conservation sociale la plus caractérisée, les alimentent de leur idéologie et de leurs subventions. C’est pourquoi nous croyons devoir alerter tous les militants syndicalistes et socialistes sur la signification exacte de l’offensive cléricale par rapport à une orientation évidente de la politique internationale. Nous avons déjà entendu des affirmations curieuses à ce sujet : la laïcité, après tout, n’était pas un sujet de premier plan ; des impératifs (c’est le cas de le dire) de politique étrangère devaient passer avant ce genre de préoccupation, etc… La vigilance critique de tous est ici sollicitée: nous croyons quant à nous que l’offensive cléricale et la volonté d’union sacrée internationale, c’est-à-dire d’intégration de la classe ouvrière socialiste dans un camp impérialiste sont les deux aspects complémentaires d’une même stratégie contre-révolutionnaire. Dans les deux cas, c’est le même attentat contre l’autonomie de l’action de classe du prolétariat international; c’est la rupture avec cette affirmation permanente du socialisme et du syndicalisme : l’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes. Dans le premier cas, laïcité, il s’agit de persuader les exploités qu’ils doivent se ranger sous la bannière d’une Église; dans le deuxième cas, il s’agit de les convaincre qu’ils doivent s’aligner sur une puissance militaire protectrice. Il suffit d’ailleurs de lire certaines récentes invocations du Président Eisenhower nous invitant à « revenir à Dieu » (discours devant l’American Legion, 20 février) ou celle du nouveau Président — M.R.P. — de l’Assemblée Nationale, plaçant celle-ci sous la même invocation, pour se rendre compte des raisons, et aussi des inquiétudes, qui préoccupent les classes dominantes : comme au cours de toutes les grandes crises, le « retour à Dieu » est apparu comme la suprême ressource ! Mais voyons déjà les faits tels qu’ils se présentent.

LES FAITS PARLENT D’EUX-MÊMES.

Les intentions de l’Église romaine ne sont nullement mystérieuses : partout où elle le peut, elle contrôle la société civile, les phases de la vie, naissance, mariage, mort, et surtout l’éducation… Voyez l’Espagne et voyez l’Italie. Partout où elle a dû céder du terrain, elle cherche à le reconquérir. En Allemagne, l’Église catholique est l’un des soutiens les plus ardents du chancelier Adenauer; en Belgique, elle a profité de son passage au pouvoir, de 1950 à 1954, pour se tailler la part du lion dans le budget : de 1.944 millions de francs belges, les subventions à l’enseignement libre sont passées, en 1955, à 3.203 millions ; le gouvernement actuel, socialiste-libéral, a eu la « malencontreuse » idée de diminuer de 500 millions ces crédits, et surtout d’affirmer que l’Etat a le devoir de créer un enseignement public à tous les degrés. C’en est trop : le cardinal Van Roey, archevêque de Malines et primat de l’Église belge, a failli provoquer la guerre civile. Il y a 940.000 élèves dans les écoles privées et 690.000 dans les écoles publiques : les cléricaux accusent le projet Collard d’être « totalitaire ». Il a fallu que notre camarade Max Buset lance un suprême avertissement contre les jeunes cléricaux s’attaquant aux permanences du Parti Socialiste :

« A partir d’aujourd’hui, la classe ouvrière répondra du tac au tac. Local pour local… Prenez garde que demain les usines ne s’arrêtent et que les travailleurs ne viennent mettre le pied sur votre agitation ».

Mais là aussi, des tendances conciliatrices inspirées par des considérations de politique extérieure s’exercent en faveur d’une sorte de statu quo qui laisserait aux cléricaux crédits et privilèges au détriment d’une véritable laïcisation de l’École comme ont eu le courage de la réaliser en France les Jules Ferry, Paul Bert, J. Macé et Ferdinand Buisson avec l’appui total des masses ouvrières éclairées. C’est en effet la France républicaine qui a eu le mérite de légiférer, dans un pays catholique, en faveur d’une conception laïque, respectueuse de la liberté de conscience des enfants, des institutions scolaires. Cette école publique est devenue si populaire, elle répond si bien aux exigences de la liberté de croyance des familles qu’elle reçoit actuellement 85 % de la population enfantine des écoles primaires. Mais elle est néanmoins attaquée systématiquement par toutes les forces de conservation sociale. Il y a là une raison fort claire : l’Église romaine se présente comme le meilleur bouclier pour protéger les classes dominantes contre la montée lente mais certaine des forces socialistes. L’École laïque n’est que le symbole d’une possible libération des pauvres par leur propre effort. Derrière l’École, c’est le socialisme lui-même qui est visé; cependant, dans les rangs mêmes du prolétariat catholique, le socialisme démocratique fait des progrès; les exigences et les expériences de la lutte des classes portent des frères de combat à se retrouver côte à côte pour la transformation sociale alors même que leurs confessions religieuses tendent à les séparer; alors, les autorités ecclésiastiques interviennent parfois brutalement: c’est le cas de la Hollande, où la fraction catholique du Parti socialiste du Travail vient de répondre courageusement par un refus à l’injonction qui lui était faite de quitter le Parti.

Par contre, les nouvelles qui nous parviennent d’Australie sont plus inquiétantes puisque la fraction catholique du Parti travailliste, qui menait contre la direction du Dr Evatt une lutte acharnée depuis des mois, vient de se faire exclure (par 19 délégués contre 17) ; c’est la scission portée dans les rangs ouvriers par la volonté des catholiques australiens, liés aux catholiques américains et romains, alors que le Dr Evatt et ses amis sont solidaires du Parti Travailliste britannique en politique internationale. Il convient de souligner que certaines bureaucraties syndicales australiennes viennent de décider de supprimer leurs cotisations au Parti travailliste: la majorité de celui-ci s’est opposée à l’envoi de troupes australiennes en Malaisie. Il n’y a pas qu’en Australie que des bureaucraties syndicales se dressent contre une politique socialiste internationale. Même en Angleterre, certaines influences catholiques liées à une certaines politique internationale se font jour. Il convient donc, pour protéger l’unité socialiste et syndicale, de porter une attention scrupuleuse aux inspirations extérieures qui tenteraient de porter au sein du mouvement ouvrier les conflits impérialistes.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier, posent au socialisme international des problèmes de doctrine et de tactique: il est trop évident que l’influence de l’Église sur des masses populaires encore nombreuses est une des causes de la consolidation du capitalisme, de la lenteur des progrès du socialisme dans certains pays ou certaines provinces. Est-ce à dire que le socialisme doive s’attaquer directement, comme l’ont fait certains anticléricaux d’origine bourgeoise, à la croyance même des prolétaires catholiques ? Non: toute croyance sincère est respectable et dans une certaine mesure explicable pour un socialiste. Il est d’ailleurs évident que le phénomène religieux se manifeste encore plus dans les périodes de désarroi, de désorientation, de crise générale: les Eglises expriment le besoin d’évasion vers une sorte de consolation; c’est la vieille chanson qui berce la misère humaine; mais le socialisme ne peut pas se taire sur la véritable escroquerie dont sont victimes les malheureux prolétaires qui se bornent à la prière pour obtenir l’amélioration de leur sort, ou qui se laissent asservir moralement à un paternalisme débilitant et insultant pour la dignité de l’homme. Pendant des siècles et des siècles, munis de tous les pouvoirs temporels et spirituels, disposant de la suprême puissance et de richesses incalculables, l’Église catholique n’a pas résolu la « question sociale ». Elle a endormi de son mieux la révolte et la souffrance des malheureux. Elle s’est solidarisée officiellement avec toutes les inégalités, toutes les iniquités, qui étaient voulues par le Créateur comme autant d’épreuves préparant le salut éternel dans l’autre monde. Et pour bien s’assurer que les générations dociles accepteraient avec résignation et ferveur cette interprétation de l’univers, la maîtrise de l’éducation était nécessaire. Ce n’est pas là une sorte de malveillante insinuation à l’égard de l’Église : c’est le pape le plus éclairé de la fin du XIX°, Léon XIII, qui explique ainsi lui-même la fonction sociale de l’Église, comme directement opposée à la menace socialiste:

« Il est nécessaire de réunir toutes les forces conservatrices pour arrêter les progrès du socialisme (1).

… Or, entre ces forces, la première, la principale de toutes, c’est celle que peut donner la religion et l’Église. Sans elle, les lois les plus sévères, les rigueurs des tribunaux, la force armée elle-même resteront vaines et insuffisantes… » (id.)

C’est le même « pape social » qui marque rigoureusement la limite infranchissable entre la « démocratie chrétienne » et la « démocratie socialiste »:

« En dehors de cette démocratie qui se nomme et qui est chrétienne le mouvement démocratique séditieux et athée s’avance vers un idéal tout autre par d’autres voies. Aux sociétés civiles qui le flattent et qui s’abritent dans son sein, il prépare des jours amers. Maintenant, l’action populaire chrétienne est, sur le même sujet, une force rivale, qui s’oppose au succès de l’autre, et très souvent le prévient. Si elle ne réussissait qu’à disputer le terrain à la démocratie socialiste, et à en circonscrire les pernicieuses influences, elle rendrait par cela seul un grand service à la société civile et à la civilisation chrétienne» (2).

C’est encore lui qui donne aux catholiques l’ordre d’entrer en tant que tels dans les compétitions politiques afin de faire élire leurs amis :

Vous devez aussi faire vos efforts pour que, dans les Assemblées législatives, soient élus des hommes d’une religion et d’une vertu éprouvées, doués d’une grande persévérance, toujours prêts à soutenir les droits de l’Église (3).

Enfin, et pour ne pas multiplier ces citations, qui marquent clairement les objectifs du cléricalisme, la liaison entre cette fonction de conservation sociale et le système d’éducation est mise en lumière par Pie IX, dans son Encyclique Quanta Cura (p. 8) :

« Enseignant et professant la funeste erreur, ils affirment que la société domestique ou la famille emprunte toute sa raison d’être du droit purement civil et, en conséquence, que de la loi civile découlent et dépendent tous les droits des parents sur les enfants, même le droit d’instruction et d’éducation. Pour ces hommes de mensonge, le but principal de ces maximes impies et de ces machinations est de soustraire complètement à la salutaire doctrine et à l’influence de l’Église l’instruction et l’éducation de la jeunesse, afin de souiller et de dépraver par les erreurs les plus pernicieuses et par toutes sortes de vices l’âme tendre et faible des jeunes gens. »

Ainsi, aucun doute n’est permis : c’est bien pour conserver sa domination sur l’enfance, et au service de la conservation sociale, c’est-à-dire directement en opposition avec le mouvement ouvrier socialiste que l’Église mène sa lutte systématique et obstinée contre la laïcité. Pour elle, le socialisme et la laïcité constituent d’ «horribles fléaux». Et «tous les gens de bien sans distinction de parti» doivent s’unir pour le combattre (Cf. Rerum Novarum). Si le socialisme ne méritait plus cet anathème; s’il ne relevait pas fièrement le défi ; s’il n’apparaissait pas aujourd’hui, et lui seul, comme l’authentique expression de toutes les forces de libération matérielle et intellectuelle de l’humanité, il serait condamné à disparaître, et avec lui toutes les valeurs de civilisation si péniblement conquises à travers des siècles et des siècles de dictature théocratique totalitaire.

Aucune hésitation n’est possible à ce sujet; non seulement le socialisme démocratique international doit relever l’insolent défi, mais encore il est en mesure d’interpréter les causes profondes, et les limites, de l’entreprise cléricale sur la société moderne.

INTERPRÉTATION SOCIALISTE.

Nous avons déjà esquissé ailleurs le rôle de l’Église dans la lutte des classes (4). Les grandes crises sociales, accompagnées d’un affaissement général de l’esprit critique lorsque la guerre et la dictature ont réussi à détruire les forces révolutionnaires, ont toujours pour conséquence d’affreux cortèges de désespoir, de crédulité, de résignation, de peur, d’« idolâtrie de l’autorité » (K. Marx). Alors, en notre vieille Europe, l’influence de l’Église catholique se renouvelle et s’étend; le phénomène auquel nous assistons de nos jours n’est pas nouveau. Pendant des siècles et des siècles, l’Église catholique romaine a été la puissance dominante associée au destin de la société féodale. C’est dans ses rangs qu’il faut aller rechercher les traditions totalitaires les plus anciennes ; l’ombre de l’Empire romain accompagne son règne ; et jamais elle n’a abandonné l’espoir de redevenir cette énorme puissance monolithique, spirituelle aussi bien que temporelle, dominant sans partage les âmes comme les corps. il faut voir dans la théologie catholique une première approximation cohérente d’une interprétation de la vie collective de l’humanité. Malheureusement, comme le fera l’ « autre Eglise », celle du stalinisme, dont nous parlerons plus loin, elle aura la prétention d’extrapoler sa propre expérience méditerranéenne et de vouloir l’imposer au reste du monde. A ses yeux, les « hérétiques » ou les « infidèles » seront des exceptions accidentelles dans l’ordre universel voulu par le Créateur. Il faudra donc les supprimer, purement et simplement, par le fer et par le feu (ou par tous autres moyens raffinés, le mensonge, la balle dans la nuque, les camps de déportation, etc., diront les cléricaux staliniens).

Cependant, en dépit de tous les anathèmes, de toutes les inquisitions et de tous les bûchers, les transformations économiques et sociales du monde font éclater la prétention totalitaire du cléricalisme catholique (comme elles feront éclater finalement, n’en doutons pas, la tyrannie stalinienne). Avec le XVI° siècle, les manifestations de résistance prennent un caractère de masse; dans les luttes sociales comme dans les guerres de religion ; nous renvoyons ici à l’excellent travail théorique, toujours valable, de notre regretté ami Otto Bauer (5). Cette analyse vivante et pénétrante est précisément dédiée à ces « premiers socialistes » que furent les anabaptistes, car ceux-ci, pour la première fois revendiquent la séparation des Eglises et de l’État; ils vont même jusqu’à affirmer que « toute propriété est un péché ». Alors, un décret sanguinaire de Ferdinand 1° de Habsbourg ordonne leur extermination complète ; ce qui fut fait avec une cruauté effroyable; ces « non-conformistes » furent torturés, persécutés et brûlés jusqu’au dernier (en somme, c’étaient les « trotskystes » de l’époque par rapport à la religion officielle, obligatoire pour tous: ce simple rapprochement, en passant, pour inviter les travailleurs, et surtout quelques intellectuels ‘Mandarins » à réfléchir sur l’incompatibilité doctrinale profonde entre la laïcité et le stalinisme, du point de vue socialiste).

Quoi qu’il en soit, c’est de ce combat incessant contre le totalitarisme clérical dans le sein même de la société féodale, et du surgissement renouvelé des forces économiques et sociales dont les « non-conformistes » traduisaient les exigences croissantes, qu’est venue cette conquête de la civilisation moderne: la liberté de conscience.

C’est d’abord la bourgeoisie révolutionnaire qui se heurte durement à l’absolutisme féodal et clérical. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’une compétition entre deux idéologies: les intérêts matériels de l’Église, les propriétés de ses évêques, de ses abbayes, de ses monastères, de ses couvents, sont autant de raisons concrètes pour une identification totale entre la féodalité et l’Église catholique. Mais les forces de la bourgeoisie révolutionnaire se développent en même temps que les exigences rapides de la révolution industrielle ; et dans tous les domaines, bientôt, l’assaut est mené contre les structures et les idéologies du passé: défense des libertés individuelles fondamentales, surgissement d’une philosophie matérialiste; schisme et lézardes irréparables dans le vieil édifice clérical romain ; guerres de religion ; guerre de Trente ans ; toutes les phases de cette transformation révolutionnaire conduisent à la destruction du monopole intellectuel et religieux de l’Église romaine ; au terme de l’évolution se trouvera l’égalité de toutes les Églises devant la loi, la reconnaissance du pluralisme des confessions. A noter, dans ce processus, la création de ce que notre ami, l’historien britannique F. A. Ridley, appelle « l’élite des cadres contre-révolutionnaires professionnels », c’est-à-dire la Compagnie de Jésus. Mais rien n’arrêtera désormais la montée générale de la classe révolutionnaire à la direction de l’économie et au pouvoir politique. On comprend alors les condamnations fulminantes de l’Église romaine contre ces « libertés de perdition » que comportent les principes de 1789. Et aussi la source réelle des conflits entre les « deux pouvoirs » : celui de l’Église et celui de l’État moderne. C’est Napoléon qui véhiculera les principes de 1789 derrière sa Grande Armée et qui ira même détruire en Espagne, en 1808, les les tribunaux d’Inquisition. A travers tout le XIX » siècle, la lutte va continuer entre deux tendances au despotisme, représentant d’une part l’Église et tous les vestiges de la contre-révolution, de la contre-réforme, tous les essais de Restauration, et celui de la bourgeoisie capitaliste, qui va de Napoléon à Bismarck et qui tend à contrôler son système d’éducation et de formation des cadres: c’est la naissance du prolétariat moderne, dans le sillage même du capitalisme industriel, qui va bientôt rapprocher les tendances antagonistes. La peur du « spectre rouge », la menace du « socialisme » va bientôt différencier les classes sociales selon un dispositif nouveau: une fois encore, l’Église catholique va se porter au secours de la classe dominante contre la classe révolutionnaire; mais une fois encore, comme on l’a vu au cours de la Révolution française lorsque le petit clergé bénissait les arbres de la liberté, les contagions et les élans vers l’avenir se manifestent jusque dans les rangs des croyants sincères, qui ouvrent les yeux sur le rôle de leurs supérieurs de l’Église romaine, et osent le dire. L’un des exemplaires les plus admirables de ce genre de chrétiens c’est Lamennais, ce « bonnet rouge planté sur la croix » ainsi que le décrivait notre bon maître Bouglé. Lamennais, comme Flora Tristan, répétera que le peuple, pour se libérer, DOIT S’UNIR (Flora Tristan apppelait cette condition indispensable l’UNION OUVRIERE). Et du premier coup, l’ardent orateur catholique posera la question cruciale que les travailleurs catholiques auront à résoudre de notre temps, et aussi les travailleurs staliniens : s’unir EN TANT QUE CLASSE et non plus en fonction des croyances et des frontières confessionnelles et des Eglises… Lamennais ira même jusqu’à souhaiter, au même titre que Babeuf, en face des iniquités monstrueuses qui révoltaient sa conscience de chrétien, l’avènement d’un nouveau Spartacus pour diriger le combat libérateur des classes opprimées…  En contre-partie de cette attitude solidaire des exploités et opprimés, la grande bourgeoisie va se précipiter dans les bras du Vatican dès les premiers combats entre la classe ouvrière et le patronat capitaliste. L’évolution de Thiers prototype le plus cruel, le plus impitoyable du possédant fanatique est à ce sujet significative: en 1828, il est pour l’expulsion des Jésuites; en 1850 il est pour le monopole clérical sur l’enseignement; en 1871, il mitraille et couche dans la tombe 35.000 communards. L’étape de 1850 est décisive : l’alliance entre la bourgeoisie ex-voltairienne et l’Église se scelle sur la question scolaire. On trouve dans le Mémoire Confidentiel des Evêques préparant la loi Falloux le cri du cœur et la raison d’être du cléricalisme:

« Tandis que le funeste enseignement égare les esprits les plus cultivés, la détestable influence des instituteurs primaires, couverts d’une inviolabilité inouïe, achève de jeter dans les populations des campagnes le venin de l’impiété et du socialisme.

Ce démocratisme sauvage qui nie tout pouvoir spécial, tous ces maux, on en convient maintenant, viennent en grande partie de l’éducation donnée à la jeunesse française depuis 50 ans. Tout esprit qui voit de haut les choses de cette terre doit être épouvanté pour le présent et pour l’avenir, pour l’Église et pour la Société… »

C’est alors qu’on institue le monopole clérical de l’enseignement, comme il existe encore en Espagne et en Italie. Cela n’empêchera pas la Commune et la naissance du mouvement ouvrier moderne. Il faut tenter autre chose: le Pape Léon XIII dont nous avons cité les objectifs antisocialistes propose aux catholiques une action  sociale sur le plan même de la classe ouvrière : d’où les mouvements catholiques de Jeunesse, les syndicats chrétiens, les partis social-chrétiens: l’essentiel est de garder le contrôle sur une large fraction de la classe ouvrière. L’Action catholique devancera même dans certaines régions les préoccupations purement conservatrices d’un certain patronat matérialiste et réactionnaire. Mais le nombre croissant de capitalistes libéraux qui se rallient à l’Église, au moment où celle-ci opère son « ralliement » à la République bourgeoise, souligne très exactement le caractère de plus en plus accentué de la ligne de classe qui sépare les défenseurs inconditionnels de l’École laïque, les travailleurs, des cléricaux de toutes obédiences: cette évolution a été parfaitement exposée par Jaurès un peu avant la première guerre. Elle s’est encore accentuée au cours des quarante dernières années. La question posée aux travailleurs syndicalistes et socialistes est donc aujourd’hui sans équivoque: vont-ils à leur tour se laisser gagner par la contagion de « ralliement » en considérant qu’après tout ces querelles autour de l’École publique sont d’un autre âge ? C’est impossible.

C’est d’autant plus impossible que dans les rangs même de la classe ouvrière une autre forme de cléricalisme s’est développée sur les ruines de l’unité révolutionnaire du prolétariat ; une autre forme d’oppression matérielle et intellectuelle, un autre péril de dogmatisme totalitaire ont vu le jour. Entre l’Église de Rome et celle de Moscou seront-ils obligés de choisir ? Devront-ils se laisser diviser, déchirer, et détruire avec certitude en tant que forces de libération sociale, en s’alliant avec un cléricalisme sous prétexte de réformes de la structure nationale de l’Europe, ou avec un autre sous prétexte de défense laïque ? Ce genre d’alliances ne peut conduire qu’à un désastre et c’est pour l’éviter dans toute la mesure du possible que nous tenons à mettre en garde les militants, alors qu’il en est encore temps, contre la tentation de choisir le chemin qui paraît le plus séduisant: bloc « travailliste » (?) entre démo-chrétiens et socialistes d’un côté, ou « bloc laïque » entre socialisme et stalinisme de l’autre. C’est au contraire en demeurant fidèle à la fois à ses traditions révolutionnaires les plus authentiques et à sa capacité de compréhension et d’intégration des éléments prolétariens aujourd’hui divisés par des influences cléricales extérieures que le socialisme démocratique international remplira le rôle qui lui revient. C’est en France que ce genre de problème a été posé le plus clairement depuis plus d’un siècle. C’est en France que se trouvera donc le champ de bataille décisif pour toute l’Europe. Une prise de conscience des masses populaires françaises au sujet de la signification des entreprises cléricales contre la laïcité et de leur traduction par rapport à la situation internationale n’est nullement impossible. Militants socialistes et et syndicalistes s’y emploieront certainement.

CONSÉQUENCES TACTIQUES.

A aucun prix, tout d’abord, le Parti Socialiste ne devra chercher une atténuation quelconque à son programme fondamental pour essayer d’obtenir une alliance électorale ou ou parlementaire soit avec le cléricalisme romain, soit avec le stalinisme. Toutes les traditions du Parti s’y opposent. Au moment où le Groupe Parlementaire, avec les brillants travaux des techniciens du Parti en matière d’enseignement, vient de déposer la proposition 10.390 portant réforme de l’Enseignement public, cette conséquence tactique de l’analyse ci-dessus doit être bien soulignée : en accord avec le mouvement syndical et les Associations des Parents des Elèves des Écoles publiques, il sera nécessaire d’envisager l’ensemble du problème, c’est-à-dire la nationalisation de l’enseignement. Il y a sur ce point continuité entre les décisions de nos congrès : l’excellente résolution de 1929, rapportée par Léon Blum (à Nancy), reprend et précise, en fonction même des agressions cléricales, les dispositions de 1912 :

« Le but que poursuit le Parti Socialiste est l’appropriation collective des moyens de production et d’échange par l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste (1). Sa politique est donc une politique de lutte de classe.

Pour l’organisation des travailleurs en parti distinct, il fait appel à tous les exploités, sans faire de distinction entre les sexes, les races, les religions. Mais considérant que les Eglises organisées, désireuses d’utiliser à leur profit la suprématie de l’Etat, mettant leurs représentants presque toujours au service de l’oppression capitaliste, sont amenées à intervenir dans l’action politique quotidienne…

Le parti socialiste doit défendre avec vigueur, avec passion, contre toutes les menaces, les institutions de laïcité ; …si la Séparation des Eglises et de l’Etat est un fait accompli, la lutte pour la laïcité totale des services de la Nation n’est pas close et doit être poursuivie sans défaillance et jusqu’à ce que les Eglises et leurs défenseurs se tiennent strictement sur le terrain de la conscience individuelle. »

La motion fait ensuite obligation à tous les élus de repousser tous les crédits destinés à subventionner les cultes divers et de s’opposer à la reprise de toutes relations officielles avec les représentants du culte.

La lutte pour la liberté de conscience, pour la séparation des Églises et de l’État est naturellement la première à livrer par le socialisme dans les pays où existe encore une religion d’Etat. Mais ce n’est qu’une première bataille, elle ne suffit pas à résoudre tous les problèmes posés à un mouvement révolutionnaire ; celui-ci n’a de sens que s’il sait parfaitement calculer les étapes qui le conduiront à la véritable émancipation sociale. Et c’est aussi par rapport à celle-ci que doivent se traiter les questions de programme partiel et de programme intégral du Parti: une proposition partielle dans le domaine de l’éducation aurait-elle des chances d’atténuer le conflit fondamental entre les deux classes, celle des exploiteurs et celle des exploités ? Certes, il est permis d’avoir cette illusion. Et plus encore en l’état actuel de division du prolétariat. Cependant, nous sommes plutôt en accord, sur ce problème tactique, avec Marx et Engels, qui, dans une circulaire envoyée en 1879 à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres, traitaient précisément de ce sujet:

« Le programme ne sera pas abandonné, mais simplement ajourné, pour un temps indéterminé (disent certains auxquels répond le texte répond M.P.). On l’adopte, mais non pas pour soi-même et pour le présent, mais à titre posthume, comme un legs destiné aux générations futures. En attendant, on emploie « toute sa force et toute son énergie » pour toutes sortes de bricoles et de rafistolages de la société capitaliste, pour faire croire qu’il se passe quand même quelque chose et pour que la bourgeoisie n’en prenne pas peur. Ce sont les représentants de la petite bourgeoisie qui se présentent ainsi ».

Nous ne voyons en effet aucune raison pour rechercher à tout prix un accord avec des adversaires soit du socialisme, soit de la laïcité : il faut au contraire présenter tout le programme socialiste, et celui-ci comporte nécessairement la nationalisation de l’enseignement ; on nous permettra d’invoquer ici le témoignage direct de Léon Blum, qui a écrit la préface de « L’Église et l’École » et qui déclare :

« Je pense comme lui (comme l’auteur M.P.), et d’ailleurs comme tout le Parti, si je me réfère à la résolution unanime de Nancy, que LE SOCIALISME PEUT SEUL CONCEVOIR ET CRÉER UN SYSTÈME D’ÉDUCATION INTÉGRALEMENT LAÏQUE, c’est-à-dire intégralement fondé sur la culture rationnelle de l’esprit, c’est-à-dire INTÉGRALEMENT ÉPURÉ DE TOUTE TRADITION RELIGIEUSE COMME DE TOUT PRÉJUGÉ DE CLASSE.  Je pense que la collectivité étant seule capable de dispenser un enseignement ainsi défini, l’argument serait suffisant, même s’il n’en existait pas d’autres aussi forts, POUR REVENDIQUER EN SA FAVEUR UNE VOCATION EXCLUSIVE DU DROIT D’ENSEIGNER, ET QUE L’IDÉE DE LAÏCITÉ CONDUIT AINSI PAR UNE DÉDUCTION INÉLUCTABLE A L’IDÉE DE LA NATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT…. »

C’est même la nationalisation de l’enseignement, en protégeant la liberté de toutes les consciences, qui mettrait fin à l’intervention de l’Église dans la vie politique aux côtés de la réaction sociale, ce qui oblige le prolétariat organisé à la considérer comme ennemie. Ce sont aujourd’hui les mêmes antagonismes qui se révèlent plus âpres, en raison même des espoirs internationaux du cléricalisme. Ce sont les mêmes solutions qui s’imposent : les travailleurs catholiques eux-mêmes seront amenés à comprendre que c’est le socialisme qui garantit le mieux leur liberté intérieure au contraire. En apparaissant comme l’auxiliaire du régime qui les exploite, après avoir justifié le servage médiéval et l’esclavage antique, l’Église catholique lie son sort à un système social condamné qui l’entraînera dans sa ruine. Aucun compromis, en tous cas, n’est concevable pour le socialisme : sacrifier la laïcité pour quelque raison que ce soit signifierait une abdication irréparable pour ses perspectives générales de libération de l’humanité par son propre effort.

L’existence, dans les rangs ouvriers, d’une autre forme de cléricalisme, le stalinisme, n’entraîne aucune atténuation à cette rigueur doctrinale et tactique : tout au contraire. Il est incontestable que le stalinisme a affaibli considérablement la capacité de combat de la classe ouvrière; il introduit en effet au cœur de celle-ci les méthodes mêmes de la contre-révolution : comme pour l’Église catholique au Moyen-Age, pour le stalinisme, l’hérétique est l’ennemi qu’il faut détruire ; toute opposition est « impie », monstrueuse, intolérable ; il faut donc la supprimer impitoyablement. Pour les deux cléricalismes, la vérité scientifique, la probité scientifique, l’objectivité, n’existent pas : ce sont les faits qui servent la cause qui comptent et méritent d’être retenus ; les autres, et surtout ceux qui gênent, doivent être ignorés ; on brûle les livres et on censure, on organise la congrégation de l’index et l’épuration des bibliothèques, on fabrique l’histoire, on arrache périodiquement des pages de l’Encyclopédie, on supprime le rôle de Trotsky dans la fondation de l’Armée Rouge comme le Père Loriquet passait sous silence la Révolution française tout entière. On dirige la recherche scientifique à coups de décrets, et on chasse les modernes Galilée des universités où ils pourraient propager des idées subversives, c’est-à-dire en contradiction avec les « idées » du Chef Génial, infaillible et omniscient… Enfin, quant à l’éducation proprement dite, à la valeur de la personnalité formée par les deux cléricalismes (mais fort heureusement il y a toujours des « rebelles »), il convient de reprendre, sur les deux fronts, les termes mêmes de Karl Marx (12 septembre 1847. D.B.Z.) :

« Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’abaissement, la soumission, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille. Le prolétariat qui refuse de se laisser traiter en canaille a besoin beaucoup plus de son courage, de son respect de soi, de sa fierté et de son goût de l’indépendance que de son pain. Les principes sociaux du christianisme sont sournois; le prolétariat est révolutionnaire ».

En sorte que lorsque le stalinisme se présente à nous avec les défroques du cléricalisme et du jésuitisme, c’est un retard de quatre siècles sur l’évolution de l’humanité civilisée qu’il voudrait nous imposer : il ne fait qu’imiter les manifestations de dégénérescence d’une société incapable de regarder ouvertement le monde tel qu’il est ; il cultive les attitudes de servilité et de résignation qui ont toujours été dénoncées par toutes les avant-gardes révolutionnaires. Il transforme en pantins sans personnalité ni caractère des savants assez imprudents pour accepter cette tutelle ridicule. Quelle est l’opinion, par exemple, de Frédéric Joliot-Curie sur la bombe atomique ? En 1945, c’est une arme formidable, et puis ensuite, à Stockholm, c’est une barbarie sans nom ; et puis la bombe H menace l’existence de toute l’humanité… et puis non, elle ne menace que le capitalisme… Le moment est venu pour le socialisme international de reprendre le drapeau de la libre investigation dans tous les domaines contre tous les dogmatismes, tous les obscurantismes, toutes les congrégations de profiteurs et de parasites qui faussent la réalité pour dissimuler à leurs victimes les iniquités sociales.

Mais il faut, pour que cette lutte sur les deux fronts soit victorieuse, que le socialisme prenne pleinement conscience de ses possibilités et de ses responsabilités: une classe révolutionnaire qui ne peut compter que sur elle-même doit combattre impitoyablement toutes les manœuvres d’enveloppement, de mensonge, de corruption ou de séduction de l’ennemi. En premier lieu, il lui faut faire son unité profonde autour de son école laïque ; toutes les forces sociales qui ont intérêt à l’organisation d’un enseignement objectif, respectueux des croyances, et valable pour tous les enfants sans distinction se retrouveront d’autant plus aisément pour le développement des institutions scolaires laïques qu’il s’établira entre elles un contrat spontané de tolérance et de loyauté mutuelle à l’égard de ce qui est. C’est une véritable rééducation nécessaire aussi pour les adultes, et que l’École laïque devra préparer, que la reconnaissance des diversités de croyance, de couleur, de traditions, d’idéal… Les dogmatiques, les totalitaires, les autoritaires sont choqués par tout ce qui est « autre ». Le laïque éducateur ou militant, cherche à connaître et à découvrir, derrière ces diversités respectables, ce qu’il y a cependant de commun, l’homme, équivalent en droits à un autre homme ; il considère l’enfant non plus en fonction de son Église, de son État, mais par rapport à ce qu’il sera lui-même, et en fonction de sa capacité de libre détermination.

La conciliation entre les deux orientations est impossible. L’une, la cléricale, postule que l’humanité ne peut pas découvrir elle-même la voie de son salut : il lui faut le concours d’un Être Suprême, ou diront les staliniens, d’un Chef Génial… Tandis que les laïques et les socialistes postulent au contraire que c’est seulement dans ses propres tâtonnements, dans ses erreurs mêmes que l’humanité doit trouver la possibilité de dominer son propre développement, sa maîtrise sur l’Univers et sur la société. A ces différents cléricalismes s’ajoutent même parfois des bureaucraties puissantes, qui cherchent, elles aussi à « excommunier » l’hérétique, celles dont Marx, dans sa Critique de la philosophie de l’État de Hegel (p. 456) rappelle « l’esprit foncièrement jésuitique, théologique »… Les Jésuites de l’État, les théologiens de l’État constituent en effet la « République-prêtre ». Leur réflexe de défense est le Décret d’Inquisition et la Suppression. Mais les socialistes et les syndicalistes peuvent se prémunir contre ce nouveau danger par un retour permanent aux méthodes de libre détermination et de démocratisation. On ne combat les tendances liberticides avec efficacité que par des méthodes de liberté. C’est donc la même attitude qu’ils auront à l’égard des travailleurs catholiques et des travailleurs staliniens: la libre discussion et la mise en évidence de ce qu’il y a de commun chez les travailleurs, chez les hommes victimes des mêmes iniquités, des mêmes aliénations ; l’appel constant aussi à ce qui doit être la personnalité, l’individualité de chacun, son propre jugement, son appréciation originale des faits et des devoirs de solidarité prolétarienne. Les croyances et les idéologies différentes dans les rangs d’une classe exploitée sont des produits d’une évolution antérieure : les heurter de front ne conduit qu’à un blocage des possibilités de contact ; il faut considérer même le phénomène religieux en socialiste pour comprendre ce que représente « ce soupir de la créature accablée, le cœur d’un monde sans cœur, l’esprit d’une existence sans esprit, l’opium du peuple » (K. Marx, Philosophie du Droit, 1844). Mais cette appréciation du phénomène vu de l’extérieur par un observateur affranchi doit comporter en même temps la reconnaissance d’une existence intérieure qui mérite le respect dans la mesure même où elle a dépassé le stade du fanatisme conquérant et agressif à l’égard d’autrui. Libre à chacun de cultiver sa propre métaphysique ou de s’en passer, l’essentiel est de se mettre au travail côte à côte, et sans attendre, pour  transformer la structure sociale afin de libérer les esclaves modernes. La défense du niveau de vie, de la liberté, de la paix constituent autant d’occasions pour rassembler les travailleurs sur leur terrain de classe. La séparation des prolétaires en organisations différentes selon les exigences confessionnelles sera le premier obstacle à surmonter. Pourquoi donc une organisation confessionnelle, ou stalinienne, si nous sommes convaincus que nous avons besoin de toutes nos forces, et qu’il n’y a pas d’autre méthode, pour déterminer notre action, que la consultation démocratique et libre de tous ? Là se trouve le test de la bonne foi à l’égard de la classe exploitée dans son ensemble; là se lit le fait qu’on a préféré la secte, ou l’Église ou l’appareil, à la classe elle-même. Et cette sorte d’éducation peut être préparée sur les bancs de l’École laïque, non pas en posant ce genre de problème, mais indirectement, en créant chez l’enfant et l’adolescent le besoin de se décider en connaissance de cause, après avoir entendu ou recueilli tous les éléments contradictoires d’une décision, le besoin de n’être pas seulement un serviteur docile d’une machine quelconque dont on ne comprend pas le mécanisme ni la raison d’être, mais un être capable de penser et d’agir par lui-même. Au surplus, il n’y a pas de problèmes avec des catholiques ou d’anciens communistes qui sont déjà dans les rangs du socialisme international parce qu’ils ont reconnu en lui la grande école mutuelle par laquelle doivent nécessairement passer tous ceux qui aspirent à une vie de plus en plus libérée. Ils ont décidé, ces catholiques ou ces communistes, de faire comme Lamennais: « J’ai abandonné le christianisme pontifical pour le christianisme de la race humaine ». Alors, nous sommes avec eux comme ils sont avec nous et certains portent encore plus douloureusement que nous « la blessure de leur temps », car ils ont eu plus de peine que nous à quitter leur Église, cette « sauvegarde », mais aussi cette étouffante protection…

Dans cette conception générale de l’éducation laïque considérée comme la préparation nécessaire à toutes les transformations démocratiques conscientes des structures sociales, le rôle du syndicalisme universitaire est évidemment essentiel. Les travailleurs de l’enseignement se trouvent placés au cœur même d’un service public d’importance décisive, et ils sont en ce sens chargés d’une double responsabilité: à l’égard de la communauté qui leur confie le sort des enfants, et dont ils doivent assurer loyalement la formation et la préparation à la vie démocratique ; et à l’égard de leur classe, dont ils doivent se sentir solidaires, aussi bien dans ses luttes quotidiennes que dans ses perspectives les plus ambitieuses. C’est en assurant correctement et pleinement la première tâche qu’ils serviront le mieux la seconde; ils doivent donc se garder rigoureusement d’introduire à l’école les querelles et propagandes qui divisent les familles ; mais ils doivent également se protéger eux-mêmes et protéger leurs élèves contre les déformations, les pressions, les ignorances calculées qui résultent de l’existence ou de la volonté des classes privilégiées. Ce genre de préparation à leurs tâches délicates et fécondes est déjà entrepris par des initiatives syndicales prospères : les publications pédagogiques, les ouvrages scolaires, les coopératives scolaires, les revues pour enfants, les œuvres postscolaires, les colonies de vacances, etc.. etc.. Autant de moyens d’action directe en vue de compenser, dans l’intérêt de l’enfant, les déterminisme d’un régime social dans lequel la frontière et les privilèges de l’argent sont encore trop évidents.

Mais cet aspect syndical de la défense et du développement des œuvres laïques doit aujourd’hui s’insérer dans une prise de conscience internationale du front de bataille : il ne suffit plus, à notre époque de bouleversements rapides dans les conditions de la production, de l’éducation et de la lutte de classe, de limiter son horizon aux bornes d’un étroit corporatisme, ou aux frontières nationales ; c’est l’ensemble de l’évolution de l’humanité qui doit être aperçu par les travailleurs, et en premier lieu, par les éducateurs ; et c’est en liaison étroite avec la diversité fabuleuse des forces d’émancipation qui montent partout qu’une véritable contre-offensive laïque et socialiste peut, et doit bloquer l’entreprise réactionnaire de tous les cléricalismes.

En d’autres termes, nous considérons la bataille laïque comme l’une des phases les plus significatives d’une bataille de classe internationale pour la paix et la liberté: à l’heure où l’on parle beaucoup, dans certains milieux qui ne sont pas tous socialistes, d’intégration européenne ou autre, il convient donc de tenter, entre socialistes, syndicalistes et laïques cette première « intégration » de nos perspectives de classe afin que tout progrès sur un plan puisse entraîner un progrès correspondant sur l’autre. Si cet effort n’est pas tenté, nous sommes tous menacés de « désintégration » rapide… et nous serons vaincus en ordre dispersé.

LA BATAILLE LAÏQUE ET LE TROISIÈME CAMP.

L’éducation laïque doit contribuer à former des générations capables de décider elles-mêmes, démocratiquement et lucidement, de leur sort et de celui de l’humanité tout entière. Le syndicalisme et le socialisme d’aujourd’hui ne peuvent continuer à demeurer au-dessous de cette condition essentielle de leur progression: si chaque prolétariat s’associe à sa bourgeoisie exploiteuse ou à sa bureaucratie totalitaire, il est évident que l’émancipation par rapport à la tutelle idéologique et politique des Églises perd son sens: puisqu’on retomberait, au sujet des questions cruciales de notre temps, la guerre et la paix, la tyrannie et la liberté, la misère et le bien-être, à l’alignement avec une Église ou avec l’autre, dans un camp ou dans un autre. A quoi bon se battre pour la laïcité si le stalinien doit se comporter comme un esclave obéissant à l’égard des ordres que lui envoie la hiérarchie de son Église, et qui le placeront aux heures décisives, aux côtés des pires réactionnaires fascistes et cléricaux (par exemple contre P. Mendès-France ou contre Ch. Pineau). A quoi bon lutter pour la laïcité si, d’autre part, une certaine conception de la « sécurité » vous place nécessairement dans le même camp que Franco, soi-disant pour défendre le « monde libre ». Toute bataille laïque engagée en dehors d’une véritable perspective internationale risque fort d’être rapidement perdue ; au contraire, si elle est considérée comme un secteur important d’une bataille plus vaste, elle a de grandes chances d’être victorieuse, et en outre, de contribuer elle-même à des victoires plus importantes sur le champ international de la lutte de classe. Et pour commencer, elle oblige les combattants à revenir aux sources profondes de leur inspiration ; elle les replace automatiquement sur le plan de leur tolérance mutuelle, de leur participation volontaire à une œuvre qui dépasse chaque fraction, chaque idéologie particulière, chaque clan… Pour bien fixer, dans le concret, cette donnée essentielle, la « co-existence » nécessaire et pacifique de tous les éléments ouvriers se réclamant de la démocratie intérieure, observons l’attitude de deux puissants mouvements syndicaux en face d’une question internationale comme la remilitarisation de l’Allemagne et la course aux armements. Prenons, pour éviter toute polémique entre nous, l’attitude des syndicats allemands et celles des syndicats américains: les premiers sont énergiquement hostiles à cette remilitarisation qui risque de compromettre définitivement la réunification de leur pays; les seconds (du moins l’A.F.L.) insistent ouvertement auprès des travailleurs allemands pour qu’ils se laissent remilitariser. Nous sommes ici au cœur même de notre sujet: une éducation laïque et démocratique internationale devrait considérer que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est absolu : même s’il se trompe, il n’appartient à personne, de l’extérieur, de dicter sa ligne de conduite au prolétariat allemand; au contraire, toute politique internationale raisonnable et autonome doit tenir compte de cette résistance; sans doute celle-ci gagnerait à s’exprimer au nom de la solidarité internationale des exploités et pas seulement au nom des intérêts du peuple allemand, si légitimes soient-ils. Sans doute aussi, devrait-on voir s’affirmer plus énergiquement partout cette volonté farouche de refuser la marche à la guerre comme moyen de résoudre quoi que ce soit, encore plus à l’ère thermo-nucléaire qu’antérieurement. Mais la première découverte à faire, pour le mouvement ouvrier international, et particulièrement pour le mouvement ouvrier américain, c’est celle d’une politique autonome de classe, valable pour tous les travailleurs, pour tous les peuples, au service de la liberté et de la paix aussi bien pour le peuple russe que pour le peuple américain et pour tous les autres; c’est qu’il est impossible de définir cette politique commune si l’on se contente de suivre les inspirations diplomatiques de ses propres classes dominantes. Car alors, chacun suivra son inspiration vers le moindre mal ; des peuples résignés accepteront la tyrannie stalinienne pour ne pas revenir à l’insécurité capitaliste; et d’autres peuples résignés accepteront de se mettre au service des militaristes occidentaux pour les charger de protéger leurs libertés, mêmes relatives. Dans les deux cas, l’abdication est éclatante; dans les deux cas, la peur ou l’aveu de faiblesse et d’impuissance sont à l’origine de la démoralisation et de l’obéissance plus ou moins passive. Et l’humanité continuera à descendre la pente vers la barbarie atomique, et les pauvres conquêtes de la laïcité seront emportées comme fétus de paille dans le dispositif général de dégradation des libertés démocratiques et d’infiltration totalitaire et cléricale dans tous les domaines. Une véritable ligne de résistance, une stratégie générale capable de contre-attaquer victorieusement, sur tous les fronts, contre le stalinisme dans les rangs ouvriers, contre l’union sacrée et la docilité à l’impérialisme capitaliste dans les pays démocratiques, exigent donc la reconquête de l’autonomie de pensée et d’action du mouvement ouvrier dans tous les domaines, à commencer par le domaine qui commande tous les autres, celui de la politique internationale. On ne défendra efficacement les institutions que si l’on se place sur le terrain de l’indépendance totale du mouvement ouvrier à l’égard de tous les gouvernements et de toutes les Églises ; et pour réaliser cette indépendance totale, il faut se porter résolument sur la ligne internationale du « troisième camp », le camp de tous les opprimés contre tous les oppresseurs.

Ces idées surgissent d’ailleurs des rangs du mouvement ouvrier lui-même et nous pourrions citer de nombreux témoignages. L’un des plus émouvants est celui de nos camarades socialistes et syndicalistes espagnols, bien placés pour voir, avant beaucoup d’autres, la liaison indissoluble entre laïcité et troisième camp. Car ils ont été trahis successivement par l’Eglise stalinienne, puis par celle de Rome, par l’Est comme par l’Ouest. Notre camarade Luis Hernandez critiquait ainsi récemment avec beaucoup d’à-propos une brochure de l’A.F.L. (faite par Mathew Woll) qui prenait position contre l’admission de la Chine communiste à l’O.N.U. au moment même où les Etats-Unis font campagne pour l’admission de Franco à l’O.N.U. Singulière identification d’un mouvement syndical puissant avec la politique impéraliste de son gouvernement ! Luis Hernandez réplique: « Le rôle du mouvement syndical ne doit pas être d’encourager la politique nationaliste de son propre gouvernement, mais au contraire de rechercher à tout moment les occasions de solidarité internationale des travailleurs ». Le redressement constant des organisations internationales ouvrières pour qu’elles en finissent avec ce genre de docilité aux grands impérialismes qui s’affrontent est donc l’un des aspects de la bataille pour la laïcité : si le mouvement ouvrier libre ne se dégage pas de ses liens avec un camp ou avec l’autre (car la condition est ici exactement identique pour les fractions stalinisantes), il y a de grandes chances que la bataille laïque soit sacrifiée et perdue parce que les grands blocs antagonistes auront imposé leur loi et déchiré ou paralysé tout véritable mouvement international indépendant. Mais rien n’est perdu si l’action de classe elle-même s’inspire peu à peu des exigences de l’esprit démocratique, qui doit considérer l’état actuel de diversité des tendances dans le mouvement ouvrier comme une réalité à analyser, à comprendre, et à dépasser par un effort de libre coopération. Ce sont surtout les grandes organisations, qui ont tendance à confondre la prospérité de leurs maîtres avec la supériorité politique de leurs conceptions, qui devront faire effort pour tenir compte de l’opinion des minorités décimées, exilées, vaincues au cours des combats précédents, mais par là même mûries et mieux préparées aux prochaines exigences de la lutte internationale de classe.

Tout reviendra finalement à un choix impératif entre la confiance d’une classe révolutionnaire en ses propres méthodes et la confiance que ses éléments les moins évolués continueront à exprimer à leurs Églises, leurs bureaucraties, et à des forces militaristes et et impérialistes nettement contre-révolutionnaires. Les défaites de l’internationalisme prolétarien au cours de deux grandes guerres mondiales ont évidemment créé un complexe d’infériorité, un doute angoissant chez de nombreux prolétaires. Mais il faudra bien pourtant qu’on en revienne à la claire affirmation de la fameuse « Adresse inaugurale » (1864):

« Les travailleurs doivent se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir et enfin lorsqu’ils seront impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune… Et revendiquer les lois de la morale et de la justice qui doivent gouverner les relations des individus comme la règle suprême des rapports entre les nations ».

La classe ouvrière internationale doit donc définir sa propre politique internationale ; les grands impérialismes ont manifestement mis en lumière ce qu’on pouvait attendre de leur « Club des cinq millions », lorsqu’ils ont cyniquement traité les peuples comme des troupeaux, à Yalta ou ailleurs. L’heure est venue de dénoncer sur ce point aussi bien l’Est que l’Ouest, c’est-à-dire les gouvernements de colonisateurs et d’exploiteurs. Et d’appeler à la solidarité, à la collaboration active, à la résistance et aux revendications fondamentales tous les travailleurs qui doivent aujourd’hui faire la preuve de leur capacité démocratique et révolutionnaire. Le retour à l’indépendance à l’égard des deux blocs ne pourra que renforcer la tendance à l’indépendance idéologique, à la révision permanente, expérimentale, des doctrines et des méthodes ; or cette renaissance sera facilité par le développement des institutions laïques. La classe ouvrière rencontrera sur tous les plans les mêmes ennemis; qu’elle se garde donc des compromis ici ou là: elle y perdrait ses chances de rassembler toutes les valeurs, toutes les forces neuves, à commencer par la jeunesse laborieuse et estudiantine, qui a intérêt à forger une société d’hommes libres, capable de maîtriser la misère, le despotisme et la guerre.

C’est l’Église catholique elle-même qui nous invite à cette prise de conscience internationale de la bataille laïque (le prochain pape sera-t-il américain ? Quel joli sujet de méditation sur le transfert aux États-Unis du centre de gravité du monde capitaliste!). Nous refusons quant à nous, socialistes, de laisser se poser l’alternative entre l’Église de Rome et celle de Moscou. C’est le retour aux techniques de libre investigation, de tolérance, de respect des diversités au sein du mouvement des classes laborieuses, de libre détermination démocratique et de solidarité internationale qui doit permettre, à nos yeux, une renaissance rapide de la capacité politique des travailleurs. Ils ne sont aujourd’hui impuissants et menacés, leurs conquêtes les plus précieuses comme la laïcité de l’éducation ne sont en danger que parce qu’ils se sont laissé diviser par les conflits de leurs maîtres d’esclaves, parce qu’ils ont trop aisément adopté les compétitions et antagonismes de leurs classes ou bureaucraties dominantes. La gravité même du danger doit permettre une clairvoyance accrue et la découverte des alliés latents; dans cette société en pleine transformation, à l’aube d’une révolution technique formidable (la conquête de l’énergie atomique d’où peut sortir le meilleur comme le pire), alors que des centaines de millions de travailleurs à peau colorée sont en marche vers leur émancipation, la bataille laïque en France et en Europe doit prendre toute sa signification symbolique: il y a des gens qui ont intérêt, comme le faisaient autrefois les guerriers Scythes pour mieux garder leurs prisonniers en esclavage, à crever les yeux des exploités pour mieux maintenir leur système d’exploitation. Les laïques, les syndicalistes et les socialistes relèvent ce défi insolent. Nos alliés sont innombrables. Dans tous les pays, on commence à se rendre compte que la lutte contre le totalitarisme stalinien ne peut être entreprise victorieusement que par la classe ouvrière elle-même et pour ses propres objectifs. On commence à retrouver les traditions révolutionnaires authentiques du passé ; à regarder au-delà de la stupide et bornée conservation pure et simple d’un ordre social criblé d’iniquités révoltantes. En face des forces de « l’ordre », de la « stabilité », de la coercition permanente, par un travail lent mais insaisissable et invincible de libre réflexion et de libre critique, tout ce qui est vermoulu, artificiel, imposé de force par la violence ou la pression de conscience apparaît comme fragile, et condamné à disparaître. Le pouvoir politique des Eglises, celui des bureaucraties totalitaires, celui des colonialismes colonisateurs et des militarismes destructeurs de richesses sont déjà mis en cause par le lent surgissement universel des besoins de bien-être et de liberté. Le rôle des minorités lui-même apparaît aux esprits clairvoyants comme indispensable et salutaire; c’est le grand spécialiste américain des questions russes, George F. Kennan, qui le signale:

« Un trop grand besoin de symétrie et d’ordre, une trop forte insistance sur l’uniformité et la conformité; trop peu de tolérance pour l’atypique et le phénomène minoritaire: tout cela peut savonner la pente sur laquelle les nations glissent vers le totalitarisme ». (6)

Or une éducation laïque et un régime de démocratie politique sont précisément destinés à permettre l’expression de toutes les pensées, de toutes les opinions comme dans une société ouverte, ayant confiance en l’humanité elle-même pour déterminer la marche de son destin. Les adversaires de cette conception basique se trouvent aujourd’hui dans les rangs des classes privilégiées qui cherchent à imposer leurs vues dogmatiques totalitaires dans la formation des esprits. Ils se trouvent dans les rangs des appareils de gouvernement qui ne pensent qu’à la dictature policière ou militaire pour étouffer les oppositions; ils se manifestent par des législations d’exception, par l’écrasement des minorités non-conformistes, et finalement par l’entreprise la plus spectaculaire que nous ayons vue depuis longtemps contre les institutions scolaires laïques de notre République. Tous ces adversaires de la laïcité se définissent ainsi comme des ennemis conscients et déclarés de l’émancipation des travailleurs. Tous préparent un nouveau massacre pour arrêter encore une fois la marche de l’humanité vers une organisation socialiste de l’économie garantissant à tous bien-être et liberté. Il est donc tout naturel que le socialisme international prenne conscience de ses responsabilités et organise, dans tous les domaines, sa propre réplique, constructive, créatrice, libératrice au « monde de la puissance » (7) et à tous les calculs insidieux. Une humanité qui veut libre libre, et non plus détruire et opprimer, qui veut jouir des fruits de ses conquêtes pacifiques, et continuer à se débarrasser des angoisses primitives pour aménager enfin son propre domaine, oui, cette humanité maîtresse de son destin est au bout de nos longs combats (8).

Notes:


(1) Léon XIII. Lettre à l’Episcopat italien in La Cité Chrétienne d’après les enseignements pontificaux, par Henri Brun, approuvé par le Card. Gasparri. 9-4-1924, p. 103.

(2) Léon XIII: Allocution au Cardinal Oreglia, T. VII, p. 1968.

(3) Léon XIII: Lettre aux Evêques de Hongrie, T. III. p. 234.

(4) Marceau Pivert : L’Eglise et l’Ecole. 1932.

(5) Otto Bauer : Le Socialisme, la Religion et l’Eglise. 1928.

(6) Extrait de « Totalitarisme » publié sous la direction de Cari J. Friedrich.

(7) Expression de Camus.

(8) A titre d’exercice devérification des thèses générales exposées ci-dessus je suggère l’étude des relations entre la guerre d’Indochine (et la situation actuelle) et le rôle des Missions Catholiques, de d’Argenlieu, de Diem, en rapport avec les différents et successifs impérialismes qui ont ensanglanté ce malheureux pays.

 

Conclusion à L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (Pivert, 1932)

22 septembre 2009

L’un d’entre nous en avait mis en ligne il y a quelques années un chapitre, La Commune et l’effort prolétarien, sur un site syndical.

Nous avons essayé de découvrir, pour quelques époques particulièrement instructives, le lien qui rattache d’une part le phénomène religieux, les institutions cléricales, les besoins des classes dirigeantes et d’autre part, le phénomène laïque, le mouvement scientifique et les aspirations des classes révolutionnaires. Le problème de l’éducation s’est trouvé si intimement mêlé aux considérations relatives à la lutte des classes qu’il semble difficile de nier cette tendance naturelle d’une société à former la génération qui va la remplacer en fonction d’un certain « continu » social. En plus des acquisitions permanentes de l’expérience, l’enseignement transmet un certain nombre de valeurs provisoires qui seront souvent des obstacles au progrès de l’humanité. La laïcité, l’enseignement laïque digne de ce nom est d’abord un choix entre le permanent et le provisoire, une résistance spontanée aux idéologies qui ne s’imposent pas nécessairement. Pour ce choix, pour l’orientation de cette résistance, une base, un système de références s’imposent : c’est le prolétariat qui doit le fournir. Laissons à d’autres la croyance en un idéal qui aurait une valeur absolue, éternelle, immuable. Notre méthode nous permet d’affirmer que toute idéologie a une origine sociale, la nôtre comme les autres. Mais la nôtre prétend traduire aussi exactement que possible une évolution profonde. C’est l’histoire de toutes les grandes hypothèses que le prolétariat vit, dans sa doctrine socialiste. Partir des faits scrupuleusement observés, construire un système interprétatif qui les relie, découvrir, grâce à lui, de nouveaux faits inaperçus tout d’abord, et compléter ensuite, à mesure que s’enrichit l’investigation, le système d’explication primitif. Des lignes simples peuvent, à ce régime, apparaître, vues de plus près, singulièrement plus complexes qu’on ne l’imaginait, des pans vétustes du système primitif s’écroulent soudain sous la poussée d’une expérience ou d’une observation ; mais c’est pour laisser surgir quelque chose de plus vaste, de plus hardi, de plus conforme aux progrès de la pensée et à la richesse de l’expérience.

Ainsi de la méthode socialiste. C’est par l’efficacité des résultats que la science justifie ses méthodes et ses postulats. C’est par l’efficacité de sa prise directe sur la réalité sociale que le marxisme justifie les siens.

Car si les événements historiques ont été vus sous un angle suffisamment grand, si leur processus a laissé découvrir une sorte de loi générale d’interprétation, alors, dans l’action individuelle et collective, l’efficacité de nos efforts sera maximum. Et nous démontrerons par là même aux antimarxistes qui s’obstinent à ne pas vouloir comprendre, qu’il nous est possible de faire l’histoire dans la mesure où nous avons su insérer notre influence dans la direction où l’histoire s’engage.
Dans la société où le capitalisme se révèle pourvoyeur de guerre et de chômage, à une époque où des millions et des millions d’êtres humains sont jetés dans la misère ou massacrés sur les champs de bataille par le seul jeu d’un monstrueux régime d’exploitation, les principes essentiels d’une laïcité telle que nous l’avons définie apparaissent bien comme une sorte de « catégorie mentale » du prolétariat révolutionnaire. En elle se retrouve l’esprit d’indépendance, la réaction contre l’autorité, le besoin de justice et de raison de la vieille civilisation grecque. En elle se symbolise tout l’effort des travailleurs en lutte continuelle contre les forces de la nature et les iniquités sociales. En elle se réfugie le véritable optimisme humain, réaliste et scientifique, diamétralement opposé au pessimisme chrétien qui ne peut pas imaginer l’homme en dehors d’un gendarme pour le punir ou d’un prêtre pour l’absoudre. En face d’une société corrompue, d’une classe bourgeoise qui revient à la religiosité et au mysticisme, qui n’a plus confiance dans la valeur de l’intelligence humaine et qui se blottit peureusement, abdiquant toute dignité, à l’ombre des églises et des hiérarchies ecclésiastiques, oui, la classe ouvrière demeure le seul support de la laïcité, la seule sauvegarde du libre examen.

Elle sera d’autant plus fidèle à ce rôle historique qu’elle appliquera plus rigoureusement, à l’extérieur comme à l’intérieur, les règles chaque jour plus impérieuses de la méthode marxiste.

A l’extérieur, c’est-à-dire qu’elle prendra conscience de sa constitution en classe international, en lutte permanente contre un monde qu’elle doit renverser. La laïcité étendue à cette échelle consistera pour le prolétariat à cribler scrupuleusement tous les apports de l’histoire ou du milieu. La notion de patrie sera soigneusement subordonnée à celle de classe, comme la notion de province l’a été un jour à celle de Nation.

Les influences religieuses resteront à la porte, comme reflets des besoins sociaux des classes ennemies. L’attitude socialiste en face de la religion peut se comparer à l’attitude socialiste en face de la petite propriété : La lutte directe, l’expropriation de celle-ci ou la persécution de celle-là sont en marge de toute la doctrine socialiste. Mais l’indifférence n’est pas non plus absolument conforme aux perspectives prolétariennes. Le socialisme a le dessein d’interpréter une certaine courbe des événements; de l’analyse du passé et du présent, il croit pouvoir déduire, par extrapolation, des formes d’avenir. Ainsi, viendra sans
doute l’heure où le petit paysan propriétaire lui-même éprouvera le besoin de rejoindre spontanément la production collective, meilleure utilisatrice de son travail. Ainsi viendra aussi l’heure où les représentations religieuses imposées à son enfance feront place, spontanément, dans l’esprit du travailleur, à des aspirations plus élevées, plus adéquates, plus riches d’expérience personnelle ou collective.

Et si, ce qui est possible, quelque chose dans le mouvement ouvrier doit ressembler un jour à une sorte de phénomène religieux, on peut affirmer dès maintenant que rien ne permettra de reconnaître en lui le dessein des religions primitives, féodales ou capitalistes. Le prolétariat, en tant que classe, doit se nourrir, comme une cellule vivante, dans le milieu où il évolue et des matériaux historiques dont il hérite mais comme la cellule, il doit commencer par démolir tous les éléments dont il fait sa substance pour reconstruire un édifice protoplasmique absolument original.

A l’intérieur, c’est-à-dire que cette classe ouvrière n’atteindra vraiment la pleine conscience de son rôle, la pleine connaissance de ses devoirs que si elle est unifiée et si, conformément aux exigences de « la laïcité » elle institue une libre circulation des idées et des conceptions entre tous les travailleurs qui la composent. « Démocratie intérieure », telle est l’expression synonyme de cet aspect de la laïcité. On ne sera pas surpris de constater que là encore, les mots ne prennent leur sens profond qu’appliqués au donné prolétarien.

Nous ne nous dissimulons pas que la notion de laïcité n’est pas habituellement entendue dans un sens aussi large, aussi osé, peut-être.

Mais c’est parce que nous croyons en deviner les liaisons sociales, c’est parce que nous pressentons l’importance des luttes prochaines, autour de ce sujet, et en liaison avec la lutte menée par le prolétariat, que nous n’hésitons pas à faire cette extension.

Les années qui viennent seront l’occasion d’un conflit de plus en plus aigu entre ceux qui souhaitent un enseignement neutre, c’est-à-dire, en réalité, conservateur, et ceux qui souhaitent un enseignement laïque, c’est-à-dire, nécessairement, libérateur.

Nous n’avons pas examiné un seul instant l’hypothèse d’une prise du pouvoir par le prolétariat. En ce cas, le système d’éducation serait nécessairement déterminé par les circonstances. Nous nous bornons à exprimer le résultat de nos observations dans l’état actuel de la lutte des classes. C’est relativement à ces données que nous avons formulé des conclusions précises en faveur d’une laïcité intégrale.

Nous voulons qu’on nous rende ce témoignage qui en aucun cas nous n’acceptons d’imposer à l’enfant un dogmatisme quelconque, même le nôtre. Il nous suffit d’obtenir un enseignement impartial, scientifique, respectueux de l’enfant. Il nous suffit d’obtenir un enseignement prolongé jusqu’à 16 ans; notre confiance est telle en la vertu d’une véritable éducation laïque que nous n’aurons ensuite en tant que militants, qu’à tourner les yeux, que nous aurons largement ouverts à l’école, vers les réalités de notre société détraquée pour éveiller la flamme socialiste dans les consciences ouvrières.

Nos adversaires, même lorsqu’ils tentent de le dissimuler, ont un objectif très clair. Le nôtre ne l’est pas moins… Ce seront les jeunes, les jeunes vers qui, la propagande catholique s’oriente systématiquement, les jeunes vers qui nous allons, nous aussi, avec allégresse; ce seront les jeunes qui nous départageront ! Soyons sans inquiétude ! Les jeunes iront de plus en plus vers le socialisme, celte jeunesse de l’Humanité libérée.

Marceau Pivert

Il n’est pas suffisant d’être laïque (Azar Majedi)

25 avril 2009

Azar Majedi, veuve de Mansoor Hekmat, dirigeante de l’organisation pour la libération des femmes en Iran et du Parti d’unité du communisme-ouvrier, intervenait en français aux Rencontres laïques de Saint-Denis début avril devant un public guère unanimement acquis.  Elle s’y est félicité des clarifications commencées ces dernières années entre laïcité de droite et laïcité de gauche, y a défendu les positions du Troisième Camp (les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis) et dénoncé les illusions sur B. Obama.

La transcription en anglais est disponible ici / English translation of the speech here ().

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Nous sommes en train de résoudre un problème technique avec la deuxième partie. Dans l’attente, la vidéo est visionnable en entier à la fin de l’article sur SB News.

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Le mouvement pour les droits des femmes est partie intégrante du mouvement général pour l’égalité et la liberté. Chacun ici est bien conscient de la situation lamentable des femmes dans les sociétés sous le contrôle des religions. La misogynie est un aspect important de l’idéologie dominante, de même que la religion. Combattre la misogynie et la position d’inégalité des femmes exige une lutte d’ensemble coordonnée contre l’idéologie dominante et l’ordre politique et économique dominant.

Les mouvements socialistes et pour les droits des femmes se sont battus contre la discrimination de genre depuis plus d’un siècle ; il suffit de rappeler que la tradition du 8 mars a un siècle d’existence. Mais les femmes subissent encore la discrimination, l’avilissement, l’insécurité, la violence et même l’asservissement au XXIe siècle. Pourquoi ? Pourquoi n’a-t-on pas réussi à obtenir l’égalité pour les femmes en plus d’un siècle de lutte ? C’est une question très pertinente que nous, militants des droits des femmes, individus et organisations épris de liberté et recherchant l’égalité, devons poser. Bien entendu il y a eu des progrès à l’Ouest, mais ils sont loin d’être satisfaisants.

L’organisation pour la Libération des Femmes a organisé une conférence internationale pour le 8 mars 2009 en Suède intitulée « Pourquoi la laïcité est-elle essentielle ? » La conférence fut un grand succès, avec des interventions d’environ 20 militants et universitaires d’Europe, du Moyen-Orient, de Géorgie, et d’Argentine. Tous les intervenants ont parlé des effets défavorables de la religion sur les conditions des femmes dans leurs pays et de l’importance de mobiliser un mouvement international pour la laïcité. Je vous transmets leur message ici.

A l’ouverture de la conférence cette même question fut abordée. Quelques jours avant la conférence, j’ai lu un article sur l’histoire sentimentale de Madonna avec un garçon de 22 ans ; je crois que c’était dans le Guardian. Le chroniqueur, un /une féministe, applaudissait à cette relation comme étant un progrès du féminisme ; « On entend toujours parler des liaisons de rock-stars hommes, d’âge mûr, avec des femmes jeunes, il est temps qu’on parle d’une femme ». C’était le point essentiel de l’article. En ce qui me concerne, n’importe qui peut coucher avec qui il veut du moment qu’ils sont en âge de consentement et que c’est de leur plein gré. Mais élever l’attirance de Madonna pour les jeunes gens et la publicité au rang des progrès du mouvement pour les droits des femmes, c’est se railler de notre lutte !

Notre combat a pour but d’améliorer le sort de citoyens ordinaires dans le monde. Notre principale préoccupation, c’est l’exploitation économique, la perte des droits politiques, l’isolement social et la ghettoïsation, la dégradation culturelle ainsi que la violence et les abus sexuels. Et je dois dire que la religion en tant qu’ingrédient déterminant de l’idéologie dominante joue un rôle important en reproduisant et renforçant tous ces problèmes pour les femmes. L’intérêt pour la laïcité s’est développé ces dernières années dans les mouvements pour les droits des femmes à travers le monde. Ceci est lié à la montée des mouvements religieux et à l’influence du religieux dans l’organisation de la société et l’élaboration des lois, ouvrant ainsi les yeux des gens sur l’effet nuisible de la religion sur la vie des femmes partout dans le monde.

J’étais ici en 2007. Une orientation importante qui se dessinait alors est devenue tout à fait visible maintenant et nous devrions y faire attention et réagir. Le mouvement laïque est devenu progressivement actif et audible depuis une dizaine d’années, spécialement depuis le 11 septembre. La France a toujours été un cas à part en ce qui concerne la laïcité. Il y a des racines historiques à cela. La France est le berceau de la laïcité militante. Les autres pays d’Europe ont toujours été à la traîne. La Suède est maintenant officiellement un État laïque. Mais au Royaume-Uni par exemple la laïcité est très faible et plutôt timide.

Les mouvements religieux et institutions ont gagné un pouvoir énorme au cours des années 90 et depuis. L’Islam politique est devenu un mouvement puissant, qui transforme la vie en enfer pour des millions de gens, surtout les femmes. Ma principale préoccupation a toujours été l’Islam politique, mais j’ai entendu quelques récits importants qui m’ont en effet ouvert les yeux. Je participais à une conférence féministe laïque à Rome en juin 2008, organisée par l’Initiative Féministe Européenne. Cette conférence m’a fait prendre conscience du rôle étouffant et oppressif de l’Église catholique, de l’Église orthodoxe, du Judaïsme. Puis la conférence du 8 mars organisée par l’OWL a complété le tableau de la maltraitance, l’oppression et la discrimination par d’autres religions.

A mesure que les mouvements religieux prenaient plus d’importance, le mouvement laïque a commencé à s’organiser et est devenu plus actif. Au début les différentes tendances dans ce mouvement n’étaient pas très évidentes. Mais au cours de ces dernières années on a pu distinguer une divergence très nette, ce que je considère comme laïcité de droite et de gauche. En France on a observé une rupture dans le mouvement. Il y a maintenant deux mouvements complètement séparés et même hostiles. En 2007 ils travaillaient ensemble et organisaient cette conférence, maintenant il y a deux tendances opposées, dont une n’est même pas présente ici. Ceci est une évolution très importante que nous devons prendre en considération.

Il n’est pas suffisant d’être laïque. La laïcité seule ne peut pas résoudre nos problèmes. En ce qui concerne le statut et les droits des femmes, la laïcité est une condition nécessaire mais pas suffisante. Pour un monde meilleur, un monde plus humain et plus égalitaire, nous devons préciser notre conception de la laïcité. Ceci devient encore plus urgent avec la crise économique actuelle.

– Les idées égalitaires sont un pilier important d’une société dans laquelle la discrimination par le genre et l’inégalité doivent disparaître.

– Avec la guerre du terrorisme il faut faire très attention à ne pas s’allier à l’un des pôles ni même avoir l’air de prendre parti pour l’un d’eux. J’ai défendu fermement l’idée d’un troisième pôle, celui de l’humanité civilisée qui n’est pas seulement laïque mais aussi égalitaire dans sa conception, et accorde une grande valeur à la liberté et la justice. Nous devons mobiliser un mouvement laïque international partisan de l’égalité de tous les êtres humains, quels que soient leur genre, leur race, leur groupe ethnique ou leur nationalité.

Peut-être y a-t-il des gens parmi nous qui sont devenus optimistes avec l’élection de Barak Hossein Obama, pensant et espérant que le monde est devenu un endroit plus sûr et meilleur. Je dois dire que je ne partage pas cet optimisme. Il est vrai que l’élection d’Obama fut un grand NON à l’ère Bush et au néo-conservatisme, mais je dois ajouter que nous ne verrons pas des changements significatifs. En ce qui concerne la situation internationale et la soi-disant « guerre contre la terreur », qui est en fait la guerre des terroristes, il n’y aura pas beaucoup de changements. C’est vrai, les USA ont officiellement enlevé le terme « guerre contre la terreur » de leur vocabulaire politique, mais la question qui se pose est : est-ce une évolution véritable vers moins de militarisme et d’agressivité de la part des USA, ou un virage qui leur est imposé par l’échec de leur politique agressive envers le monde, en particulier au Moyen-Orient ?

Les USA n’ont pas été capables de gagner cette guerre et ils ont besoin de repenser leur politique s’ils veulent conserver leur rang de super puissance. Comme jamais, la classe dirigeante américaine a mis en marche la machine à fabriquer l’opinion publique pour changer l’image de l’Amérique. Obama est le produit de cette nécessité. Obama est le candidat le meilleur et le plus présentable pour cette période de reconstruction politique et réparation de l’image de marque.

Il a quelques idées réformistes, c’est un agitateur-militant éloquent, il est « des nôtres », si on peut dire, qui « a réussi ». Il est noir, même s’il a un nom musulman. Il incarne le rêve américain. Changer l’image de l’Amérique au plan international, calmer la classe ouvrière américaine et les citoyens ordinaires en colère face à la crise économique et la gourmandise des « gros », voilà la mission d’Obama et son objectif.

Le message de « Nowrouz » (jour de l’An iranien) d’Obama au régime islamique d’Iran était une réponse en ce sens. La guerre en Irak a été non seulement une tragédie humaine pour le peuple irakien, un désastre complet pour cette société et ses citoyens, qui l’a déchirée et a intensifié la haine ethnique et religieuse et l’animosité, mais c’est aussi un échec total de la politique américaine pour un Nouvel Ordre Mondial. Elle n’a atteint aucun des objectifs que la collaboration américano-britannique s’était fixés. Cette guerre n’est d’aucune manière défendable pour les USA.

Nous devons voir cet état de fait et être prêts à y faire face. Le régime islamique et l’Islam politique se sont renforcés à cause de la guerre en Irak, au Liban et l’intensification de la guerre en Palestine. La tragédie récente à Gaza a renforcé et amélioré la place du Hamas et des islamistes .Nous, en tant qu’individus humanistes et progressistes, recherchant la liberté, devons nous adapter ainsi que notre mouvement à cette situation nouvelle et adopter une stratégie appropriée pour y faire face.

Mais revenons à la notion de laïques de gauche et de droite. Ce que j’appelle la droite du mouvement laïque a pris le parti du terrorisme US et d’État. Soit en suivant leur orientation politique, soit en raison de leur haine de l’Islam, des islamistes et de l’Islam politique, ils n’ont pas vu la dynamique et les relations entre les deux pôles du terrorisme, et le fait que ces mouvements se renforcent mutuellement et s’entraident dans leur lutte pour gagner une hégémonie régionale ou mondiale. Ils ne voient pas que cette guerre a rendu le monde pire, plus dangereux, plus déshérité, moins humain et moins libre pour nous tous.

Ils soutiennent, à un degré plus ou moins élevé, les politiques américaine et israélienne. Leur haine du Hamas, en tant que mouvement réactionnaire, terroriste et misogyne, les a aveuglés devant les atrocités et les crimes de l’État israélien contre le peuple palestinien. Durant la récente guerre à Gaza, où plus de 1000 personnes, dont 400 enfants, furent tués, ils ont soit ouvertement soutenu Israël soit excusé Israël, en justifiant les crimes de guerre. C’était à la fois effroyable et désolant.

J’ai été particulièrement attristée par la position de mes anciens camarades iraniens face à cette guerre. Ils se sont surpassés, essayant de justifier les actions meurtrières des Israéliens en ayant recours à des théories folles mais soi-disant sophistiquées sur la nature des guerres, clamant que « la nature d’une guerre ne se définit pas par le nombre de cadavres de chaque côté ». En fait ils ont fini par répéter la propagande du ministère de la Guerre israélien selon laquelle le Hamas est responsable, le Hamas utilise des innocents et ainsi de suite.

Peu importe combien ces théoriciens prétendent être sophistiqués, ils sont en train d’appliquer la notion primaire et populiste : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Une position archi-simpliste : si vous considérez l’Islam politique comme votre principal ennemi, vous vous rangez du côté des USA et Israël. Vous finissez par bafouer les hautes valeurs humanitaires et la prise en compte des vies humaines, et vous voyez un terroriste du Hamas dans chaque enfant de 2 ans vivant dans la prison qui a pour nom Gaza.

L’autre face de la médaille c’est les soi-disant anti-impérialistes qui dans leur haine de l’impérialisme américain ne voient aucun défaut dans la corruption qui s’infiltre dans l’Islam politique, la brutalité, la cruauté, la misogynie de ce mouvement terroriste moderne qui utilise une idéologie médiévale arriérée : l’Islam.

La tendance de droite est devenue si obsédée par sa haine de l’Islam politique qu’elle justifie le racisme et les idées réactionnaires de Geert Wilders. J’ai écrit dans un article que je défends le droit de Wilders à exprimer ses idées odieuses parce que je défends de manière inconditionnelle la liberté d’expression. Mais néanmoins nous devons affirmer que Wilders est un sectaire, un raciste, et un démagogue de droite. Cette tendance garde le silence vis-à-vis de Wilders ou en fait un héros. Ces positions lâches doivent être dénoncées et nous devons clairement nous démarquer par rapport à elles. Nous ne sommes pas contre les musulmans, les juifs ou les catholiques. Nous sommes contre les institutions islamiques, ou juives, ou catholiques et leurs offensives dans la société. Les musulmans sont eux-mêmes les victimes de l’Islam politique. Notre mouvement lutte pour l’ouverture d’esprit. C’est aussi un mouvement politique qui veut faire reculer ces forces de réaction et pour construire un monde meilleur et plus humain. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de vue cet objectif et cette vision du monde.

Ceci m’amène à l’idée de 3e pôle, qui fut si brillamment formulée par Mansoor Hekmat dans son analyse du monde après le 11 septembre. Il est temps de se mettre en mouvement ; le monde n’a jamais été en si grand péril de misère, d’épreuves et peut-être de guerre. Nous devons construire un mouvement solide, un mouvement international. Nous avons constaté la nécessité de l’internationalisme dans notre lutte. Nous ne pouvons pas agir seuls dans les limites de notre pays.

Quelle ironie que nos Rencontres coïncident avec deux conférences réactionnaires : le G20 et la conférence des chefs d’État arabes à Doha (on pourrait dire 3 en prenant en compte l’OTAN). La première tente de calmer la classe ouvrière internationale, et les citoyens ordinaires de la planète, qui sont au bord de la pauvreté totale et de la faim, et de les inciter à la patience et à dominer leur juste colère. Elle essaie de nous convaincre que ce n’est pas la faute du capitalisme mais celle de quelques banquiers imprudents et du marché des valeurs qui ont conduit le monde au désastre complet. L’autre conférence est un abrégé des hésitations et de la réaction, déroulant le tapis rouge devant les pires criminels, tels que Al Bachir.

Notre conférence doit être complètement à l’opposé de celles-là, et tenter de trouver de véritables solutions pour changer le monde afin qu’il soit meilleur pour tous, un monde débarrassé de la discrimination, qui respecte les droits égaux pour tous. Nous sommes conscients qu’un monde meilleur est possible et nous sommes prêts pour le construire.

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