Posts Tagged ‘Loren Goldner’

On the current crisis, phases of capital accumulation, and working class struggles (Goldner)

16 novembre 2010

Writer and activist Loren Goldner contextualizes the current economic crisis and class struggles in a theory of capitalist development. (Oakland, September 2010 ):

Les vidéos Vodpod ne sont plus disponibles.

On the current crisis, phases of capital accumu…, posted with vodpod

La grève de Ssangyong Motors en Corée du Sud : défaite et dure répression (L. Goldner)

20 août 2009

Traduction publiée sur mondialisme.org et sur le blog Spartacus animé par les camarades d’Échanges. On peut écouter l’interview de Loren Goldner (en anglais) ici.

La grève de Ssangyong Motor Company et l’occupation de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) se sont terminées le 5 août après 77 jours de lutte. C’est une défaite pour les 976 ouvriers qui ont pris le 22 mai cette petite usine automobile et l’ont tenue contre des assauts quasi militaires répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le président de la section locale du syndicat Han Sang-kyun représente en effet une défaite quasi- totale.

C’est même pire que cela, après la capitulation, des dizaines de grévistes ont été arrêtés et interrogés par la police en vue de possibles poursuites pour activités criminelles ; ceci indépendamment d’un procès monstre contre le syndicat Korean Metal Workers pour 45 millions de dollars d’indemnisation et probablement d’autres procès distincts contre des grévistes rendus responsables de déprédations occasionnées par la grève.

Au-delà d’une victoire antérieure et plus dramatique contre des protestations populaires il y a un an et demi, le gouvernement coréen de Lee Myong Bak (droite dure) montre ainsi par de telles mesures, son intention de passer au rouleau compresseur toute résistance potentielle éventuelle à une gouvernance indéfectible en faveur du grand capital.

La grève de Ssangyong fait écho de diverses manières à la dynamique des luttes présente dans celle de Visteon au Royaume Uni et dans toutes les batailles autour des restructurations de l’industrie automobile de par le monde.

Impliquant la prise immédiate de l’usine, son occupation et, dans sa défense, de violents affrontements avec la police, les sbires patronaux et les jaunes, cette grève est la première lutte de cette dimension en Corée du Sud depuis des années. Sa défaite – qui suit une longue série de défaites dans les années écoulées – n’est pas un bon présage pour des résistances futures.

Ssangyong Motor Company a été reprise il y a trois ans par la firme chinoise Shanghai Automotive Industry Corporation qui détient 51% du capital. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située environ à 45 minutes de Séoul) employait 8 700 travailleurs ; au début de la grève, ils étaient seulement 7 000. En février dernier, la firme coréenne s’est mise en faillite, proposant une restructuration et offrant l’usine de Pyeongtaek en garantie pour de futurs emprunts lui permettant de sortir de la faillite. Le tribunal approuva ce plan impliquant des licenciements pour que la firme redevienne profitable.

La stratégie de la direction semble avoir été sur le long terme de réduire progressivement les effectifs et de transférer les technologies en Chine. Depuis la prise de contrôle par la firme chinoise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel investissement chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nouveau modèle (les procureurs coréens ont remis en cause la légalité des transferts de technologie en Chine, celles-ci ayant été » développées avec des subventions gouvernementaes mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet). En décembre 2008, il y eut une brève action de protestation contre ce transfert de technologies.

Les travailleurs de l’usine répondirent à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’avertissements contre les licenciements prévus. Ces grèves limitées se transformèrent, lorsque le plan de licenciement fut dévoilé, le 22 mai en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occupation par les 1 700 travailleurs. Au programme, trois revendications principales : pas de licenciements, pas de travail temporaire et pas de sous-traitance. La firme cherchait à contraindre 1 700 ouvriers à prendre une retraite anticipée et licenciait 300 temporaires.

Les travailleurs de Ssangyong sont organisés par le syndicat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont travaillé en moyenne 15 à 20 années dans l’usine. Un travailleur à temps complet gagne approximativement un salaire annuel de base de 30 000 000 won ( environ 25 000 $) un salarié temporaire ne gagne que 15 000 000 won pour le même travail. (En Corée, le salaire de base représente seulement une fraction du salaire qui comprend des primes pour les travailleurs fixes et un chiffre significatif d’heures supplémentaires à taux majoré, souvent 10 heures par semaine qui sont acceptées et souvent souhaitées par la plupart des travailleurs puisqu’elles constituent un supplément de salaire nécessaire.)

A la mi-juin environ 1 000 travailleurs poursuivaient l’occupation avec femmes et enfants apportant la nourriture. Environ 5 000 travailleurs restaient à la maison et environ 1 000 cadres et jaunes travaillaient à faire uniquement de l’entretien car aucune voiture ne sortait des chaînes depuis les débuts de l’occupation.

Durant les premières semaines de l’occupation, la police n’était guère présente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise politique qui avait suivi le récent suicide de l’ex président Noh Mu Hyeon et des manifestations qui s’ensuivirent exprimant la colère croissante contre le gouvernement de droite de Lee Myong Bak. Ce gouvernement, élu en décembre 2007 sur un programme de fort développement économique et déjà quelque peu discrédité par des mesures spectaculaires répétées en faveur des riches et par la crise mondiale fut tout d’abord quelque peu désarçonné par l’importance de l’attaque des manifestations mobilisant jusqu’à un million de participants. Après que l’intervention de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut provoqué une nouvelle flambée de colère et fait descendre encore plus de manifestants dans les rues, le gouvernement tout d’abord ne voulut pas risquer un nouveau revers en lançant immédiatement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une importante manifestation anti-grève rassembla plus de 1 500 protestataires devant les portes de l’usine. Y participaient 1 000 cadres, les jaunes, 200 hommes de mains et 300 travailleurs qui ne figuraient pas sur les listes de licenciement et ne soutenaient pas la grève. 400 membres de la police anti-émeutes étaient stationnées non loin de là, et finalement la manifestation des jaunes fut déclarée illégale, apparemment par crainte que les grévistes et leurs supporters les attaquent.

Lors de cette manifestation de jaunes environ 7 à 800 travailleurs des usines voisines, comme Kia Motor Company vinrent pour défendre l’usine en partie répondant à l’appel du KMWU.

Les travailleurs qui occupaient l’usine firent des plans pour une défense armée contre les tentatives que pourrait entreprendre la police pour reconquérir l’usine, stockant des barres de fer et des cocktails Molotov . Comme position de repli éventuel, ils se concentrèrent sur le département de peinture où ils pensaient que les matériaux inflammables qui y étaient stockés dissuaderaient la police d’utiliser des bombes lacrymogènes susceptibles de provoquer une explosion (c’était une bonne idée comme on le verra plus tard mais finalement elle s’avéra inutile.)

J’ai parlé avec un militant participant à l’occupation qui était très critique quant au rôle du syndicat. Selon lui, le KMWU a gardé le contrôle de la grève. Pourtant, contrairement aux syndicats pendant la lutte de Visteon en Grande Bretagne ou face au démantèlement de l’industrie automobile aux Etats-Unis, le KMWU a soutenu l’action illégale, couvert l’occupation de l’usine et organisé sa défense armée. Mais d’autre part, dans les négociations avec la compagnie, il a centré les revendications sur « pas de licenciements » et mis la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-traitance.

Le noyau dur de l’occupation de l’usine reposait sur 50 à 60 groupes de base de 10 travailleurs qui chacun avait élu un délégué pour coordonner les actions. Selon le même militant, ces délégués étaient les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients.

Une fois de plus, la grève a bénéficié à l’origine d’un climat politique favorable qui mettait le gouvernement coréen sur la défensive mais il se redresse maintenant avec la crise profonde de l’industrie automobile et la crise économique mondiale. L’usine voisine de Kia Motor Company était elle-même en pleine négociation critique pour des mesures permettant de faire face à la crise et GM-Daewoo est menacée par la réorganisation mondiale de General Motors. La stratégie de la firme, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (déjà amorcée dès 2006) ou même une fermeture immédiate de l’usine.

Fin juin, le gouvernement et la compagnie abandonnèrent leur position attentiste et commencèrent à passer à l’offensive. Le 22 juin des poursuites judiciaires étaient déjà engagées contre 190 grévistes. Quelques jours plus tard un des travailleurs licencié et lourdement endetté se suicidait. Le climat social et politique continuait à l’alourdir : des enseignants et des moines attaquaiennt le glissement accéléré du gouvernement vers la droite de plus en plus conservatrice tandis que les forces conservatrices, sous la férule du parti Hanaradang (ultra nationaliste) accusaient les grévistes d’être des « sympathisants de la Corée du Nord ». Des manifestations en soutien à la grève se tenaient périodiquement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles rassemblaient rarement plus de quelques milliers de participants.

Les 26 et 27 juin gouvernement et employeur reprirent des attaques plus sérieuses : des hommes de main, des jaunes recrutés parmi les non licenciés et la police anti-émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de violents combats au cours desquels de nombreux ouvriers furent blessés, ils parvinrent à conquérir le principal bâtiment de l’usine. Les grévistes occupant l’usine se retranchèrent dans le secteur « peinture » ce qui faisait partie de la stratégie que nous avons évoquée (en janvier, 5 personnes étaient mortes à Séoul dans un incendie allumé lors d’un affrontement avec la police, ce qui avait déclenché des semaines de manifestations)

Le jour suivant, l’entreprise déclara qu’il y avait eu assez de violence (ce qui était une façon de reconnaître la pugnacité de la résistance des travailleurs) ; police et mercenaires furent évacués et la firme demanda au gouvernement de s’impliquer directement dans des négociations.

Apres l’attaque des 26 et 27 juin dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions solidaires tentèrent d’élargir le soutien aux grévistes hors de l’usine. Ces tentatives comportaient des campagnes de rue, principalement d’organisations familiales dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ; Le KMWU organisa une grève générale de 4 heures au cours de laquelle les métallos des usines voisines se rassemblèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signifiait que les occupants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et improviser des WC de fortune dans des tonneaux. Alors que les négociations échouaient, toutes les issues de l’usine furent bloquées

Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération Coréenne des syndicats) organisa des manifestations nationales en solidarité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pourtant peu suivies et la direction du KMWU hésita à lancer une grève générale en réponse aux attaques sur l’usine. Les militants pensent que les dirigeants du KMTU et du KCTU étaient plus préoccupés par les prochaines élections (927 militants organisèrent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet) (ma propre expérience m’a enseigné qu’au cours des quatre dernières années de telles actions purement rituelles ont rarement influencé l’issue des luttes, et contribué à démontrer leur faiblesse et leur isolement)

Finalement, le 16 juillet, 3 000 membres du KMWU se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en solidarité avec les grévistes de Ssangyong ; Quand ils tentent de se rendre vers l’usine, ils sont bloqués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette tentative avortée d’atteindre les portes de l’usine en apportant de la nourriture et de l’eau, les sbires de la compagnie s’en prenaient particulièrement aux bouteilles d’eau.

Les dés furent vraiment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine Kia Motor Company, proche de l’usine en grève et qui vint avec des centaines d’autres pour défendre l’usine attaquée par plus de 3 000 flics, mercenaires et jaunes, décrit ainsi ce qui apparaît comme une véritable opération militaire :

« Ce matin-là, à la fin de l’équipe de nuit à 5h30, nous sommes allés aux portes de l’usine Ssangyong où la lutte continuait dans les mêmes conditions que la veille.

Vers 9 ou 10 heures, de nombreux bus de la police anti-émeutes arrivèrent devant les portes accompagnés d’une vingtaine de voitures de pompiers. Quand 2 000 flics tentèrent de s’approcher de l’atelier de peinture, les ouvriers répondirent avec des jets de fronde et des cocktails Molotov. Les frondes envoyaient des boulons et des écrous, avaient un rayon d’action de 200 à 300m et étaient très efficaces. Des barrages de pneus enflammés barraient les entrées et des nuages de fumée noire obscurcissaient le ciel au dessus de l’usine.

La compagnie avait coupé l’approvisionnement en gaz et en eau et avait renforcé le blocage de tout approvisionnement vers l’usine y compris les médicaments. Son but paraissait d’abord d’épuiser les occupants pour les contraindre à quitter l’atelier de peinture spontanément.

Plus tard, ce jour-là, un hélicoptère de la police répandit des gaz lacrymogènes sur les travailleurs qui se battaient sur les toits. »

Le 21 juillet, le KCTU décréta une grève générale du 22 au 24 juillet et programma une manifestation nationale pour le samedi 25 juillet. Le KMWU annonça des grèves partielles les 22 et 24 juillet en solidarité avec la grève de Pyeongtaek et les négociations en cours. De telles grèves, qui sont habituelles pour le KCTU ne sont guère suivies ou soutenues et restent dispersées et sans efficacité. Le même ouvrier de Kia qui combattait la police aux portes de l’usine raconte les événements du 22 juillet et ce qui s’est passé jusqu’au 27 juillet :

« Depuis qu’une ordonnance de la cour a été prise le 20 juillet 2009, plus de 3 000 policiers anti-émeute, notamment une unité de rangers, tentent de s’emparer de l’usine et ont ordonné aux travailleurs de quitter l’entreprise. Après que les ouvriers ont rejeté cet ordre, les flics ont lancé une série d’attaques contre les travailleurs qui occupent l’usine depuis 7 jours consécutifs, et ils ont recruté pour cette attaque des voyous et des jaunes qui font partie des individus non licenciés.

« Les défenseurs de l’ordre mènent en même temps une propagande idéologique constante, et un hélicoptère de la police vole à basse altitude pour empêcher les travailleurs de dormir, les épuiser et les provoquer.

« Ils ont coupé l’approvisionnement en eau et en gaz et de l’usine et ils refusent l’entrée à toute aide humanitaire médicale. (L’électricité a été laissée pour empêcher la peinture et d’autres matières inflammables dans l’usine de peinture de se décomposer.)

« Depuis le 21 juillet, la police lance des grenades lacrymogènes à partir de ses hélicoptères sur les travailleurs qui sont placés sur le toit du département peinture. Elles contiennent un gaz toxique qui peut faire fondre le caoutchouc éponge.

« Par intermittence, lorsque les policiers anti-émeute essayent d’entrer dans l’usine de peinture, ils se servent d’une arme de tir utilisant 50 000 volts ainsi que des clous, tandis que les briseurs de grève emploient des frondes pour bombarder les grévistes à partir de l’immeuble d’en face.

« Naturellement, nous luttons contre la police avec des barres de fer et des cocktails Molotov dans la rue en face de l’usine pour défendre la grève.

« Environ 700 travailleurs sont enfermés dans l’usine et ils mangent une boule de riz chaque jour et boivent de l’eau de pluie bouillie. Bien que de nombreux travailleurs aient été blessés au cours de la lutte, ils poursuivent leur lutte avec détermination.

« Le 20 juillet, la femme d’un responsable syndical s’est suicidée à son domicile. Même si son mari n’était pas sur la liste des licenciés, il participait à la lutte, malgré plusieurs menaces de la direction. Son épouse avait seulement 29 ans. Jusqu’à présent, cinq personnes sont mortes ou se sont suicidées en liaison avec cette grève.

« Les syndicats ont appelé aux grèves suivantes :

« 22 juillet : le KMWU (Korean Metal Workers Union, qui organise l’usine) a appelé à 4 heures de grève.

« Le 23 Juillet : KMWU : 6 heures de grève.

« Le 25 juillet KCTU (Korean Confederation of Trade Unions) a tenu un rassemblement en face de la gare de Pyeongteck.

« Le 25 juillet, les travailleurs et d’autres participants, armés de barres de fer et de pierres extraites du trottoir, se sont affrontés à la police anti-émeute à la fin de ce meeting, tout en essayant de marcher vers les portes de l’usine de Ssangyong. Une attaque brutale de la police nous a forcé à nous retirer et à quitter les abords de l’usine. Des combats ont continué jusque tard dans la nuit dans les rues de Pyeongtaek. La direction cherche à miner le moral des grévistes, en prétendant qu’elle va être acculée à la faillite.

« Face à la pression croissante de certaines organisations de la société civile, et de certains députés, la direction et le syndicat de Ssangyong devaient se réunir le 25 juillet 2009. Mais la direction a annulé cette réunion, unilatéralement, pour le seul motif fallacieux que les travailleurs lançaient encore des boulons contre les flics et qu’elle ne peut pas accepter la revendication du syndicat d’annuler les licenciements et de lockouter les travailleurs par rotation pour qu’ils gardent leur emploi.

« La direction du syndicat a rejeté cette concession, et maintenu les licenciements.

« Aujourd’hui (27 juillet), les travailleurs de Ssangyong ont tenu une conférence de presse et organisé un autre rassemblement en face de l’usine de peinture, pour échapper pendant quelques heures à l’atmosphère étouffante qui règne à l’intérieur du bâtiment.

« Les revendications de ce rassemblement étaient les suivantes :

« 1) Retrait de la police 2) négociation directe avec le patronat et le gouvernement 3) Divulgation des résultats de l’enquête pour utilisation illégale de la technologie du moteur hybride diesel.

« Enfin, pour conclure, je citerai les dernières phrases de la conférence de presse :

« …. Nous avons fait de notre mieux pour résoudre ce conflit de façon pacifique et par le dialogue. Néanmoins, si ce genre de répression brutale, meurtrière se poursuit, nous déclarons ouvertement notre volonté résolue de lutter jusqu’à la mort. Nous qui sommes rassemblés ici sommes prêts à montrer notre détermination à mourir non seulement en tant que travailleurs mais aussi en tant qu’êtres humains. Nous allons nous battre sans compromis, récupérer nos droits et rentrer chez nous quand nous gagnerons. »

Lors de combats quotidiens du 20 au 27 juillet, police, mercenaires et jaunes ont reconquis toute l’usine sauf l’atelier de peinture. D’importants contingents de police étaient massés dans le bâtiment proche, à quelques mètres de l’entrée de l’atelier de peinture.

Après que les nouvelles négociations eurent de nouveau échoué au cours deux week-ends des 1 et 2 août, l’électricité de l’atelier de peinture fut finalement coupée, contraignant les occupants à utiliser des chandelles la nuit. La bataille finale commença le 3 août et se poursuivit toute la journée du 5 août. 100 grévistes avaient finalement abandonné l’occupation durant le nuit (beaucoup écoeurés par la violence sans merci de la compagnie et du gouvernement). Lors des négociations finales, le président de la section syndicale accepta la retraite anticipée (licenciement sans indemnisation) pour 52% des occupants, et 48% en congé sans solde pendant une année et une promesse de réembauche si les conditions économiques l’autorisaient. La compagnie paierait aussi 550 000 won de prime mensuelle pendant une année à quelques ouvriers transférés dans les services de vente.

Dans les jours qui suivirent, les affronts s’ajoutèrent aux menaces : des vingtaines d’ouvriers restaient détenus avec des inculpations diverses et des poursuites engagées contre la KMWU pour des dommages intérêts d’un montant de 500 000 000 de won (45 000 000 de dollars).

Comme nous l’avons souligné des poursuites peuvent être engagées d’après la loi coréenne contre les grévistes individuellement les ruinant complètement. Cela s’est déjà vu dans le passé. L’entreprise prétend avoir subi à cause de la grève 316 milliards de won (258,6 millions de dollars) de dommages et perdu la production de 14 600 véhicules.

Cette vengeance calculée du gouvernement et de la compagnie montre une escalade évidente dans l’offensive générale contre une possible opposition. Une année auparavant, au cours de l’été 2008, une grève de 12 mois dans les grands magasins E-Land s’était terminée par une défaite. Les 10 000 employés qui s’étaient mis en grève pendant l’été 2007 durent reprendre le travail en acceptant une offre misérable qu’ils avaient initialement rejetée. D’autres avaient déjà abandonné la grève pour trouver un autre emploi. Les employés de E-Land avaient systématiquement occupé les magasins et en plusieurs occasions s’étaient battus avec la police et les hommes de main de la direction qui tentaient d’introduire des jaunes dans les magasins. Pourtant, après cette défaite, aucune représaille semblable à ce qui frappe les travailleurs de Ssangyong n’avait été lancée contre eux.

Le gouvernement de Lee Myong Bak du parti Hanaradang tire ses origines de la dictature de Park Chung-hee au cours des années 1961-1979, qui furent les années glorieuses de l’émergence de la Corée, premier des tigres asiatiques. La fille de Park fut évincée de justesse par Lee comme candidate du parti à la présidence en 2007.

Au cours des dernières années, une vision assez positive de la dictature de Park, centrée sur le dynamisme économique et minimisant ou ignorant sa répression brutale, s’est largement répandue dans la société coréenne. Elle se trouve confortée par croissance en dents de scie dans les premières années 1990 et surtout depuis la débâcle financière de 1997-1998 quand la Corée est passée sous les fourches caudines du FMI (une des conditions posées par le FMI pour une injection de 57 millions de dollars fut une augmentation considérable du travail temporaire).

Le gouvernement Lee non seulement a annulé une taxe sur les transactions immobilières sur les constructions de haut standing imposée par le précédent gouvernement Noh mais il a remboursé les impôts collectés à ce titre. Au cours de la grève Ssangyong, il a introduit une loi très contestée sur les médias qui autorisera une concentration renforcée (du style de celle opérée par Rupert Murdoch) dans de grands conglomérats qui élimineront les organes de presse plus petits et plus critiques. La fameuse loi sur la sécurité nationale passée en 1948 pendant la guerre civile précédant la guerre de Corée au cours de laquelle des milliers d’opposants de gauche furent massacrés, reste en vigueur et a été récemment utilisée pour arrêter ou bien des groupes d’extrême gauche, pour le simple fait d’être socialistes ou bien des libraires vendant ouvertement des livres favorables à la Corée du Nord.

La défaite de Ssangyong ne peut pas être seulement attribuée au rôle ambigu de l’organisation nationale du KMWU qui dès le début du conflit engagea les négociations dans la voie étroite du « pas de licenciements » (position contrastant avec celle du président de la section syndicale de l’usine qui à la fin signa le document de capitulation et resta dans l’usine occupée jusqu’à la fin alors même qu’il n’était pas sur la liste des licenciements). La défaite ne peut pas non plus être expliquée entièrement par l’atmosphère due à la crise économique. Ces deux facteurs ont joué sans aucun doute un rôle majeur. Mais par-dessus tout et au-delà de leur impact indéniable, c’est la condition de la classe ouvrière coréenne, une année d’emploi, une année de chômage, avec le travail temporaire qui touche maintenant plus de 50 % de la force de travail qui est au centre de dette défaite. [1] Des milliers de travailleurs des usines voisines vinrent constamment en aide aux grévistes de Ssangyong mais cela ne suffisait pas.

Leur défaite, en dépit de leur héroïsme et de leur obstination, approfondira seulement la démoralisation régnante jusqu’à ce qu’une stratégie se développe qui puisse mobiliser de larges couches de soutien, pas seulement pour lutter dans des batailles défensives mais pour aller à l’offensive.

L.G.

[1] voir l’article “The Korean Working Class ;  From Mass strike to casualization and retreat , 1987-2007” sur le site Break Their Haughty Power : http://home.earthlink.net/~lrgoldner ( en anglais)

Pour plus de détails sur la classe ouvrière de Corée du Sud on lira avec profit l’article de Loren Goldner paru dans le numéro 23-24 de la revue Ni patrie ni frontières.

Image from the Hankyoreh

The Commune’s new pamphlet on Venezuela

17 février 2009

The Commune vient de publier une nouvelle brochure, « The revolution delayed: a decade of Hugo Chávez » qui regarde divers aspects de la situation politique au Venezuela. Le dossier présente une traduction d’un entretien d’anarchistes venezuéliens avec Charles Reeve et un interview avec Loren Goldner.

chavezcover1

Loren Goldner: La notion d’impérialisme est-elle « ringarde » ?

29 septembre 2008

Ni patrie, ni frontières

Dans cet ouvrage (1) j’emploie fréquemment le terme d’« impérialisme », au sens où l’entendait Rosa Luxemburg, auteure qui soulignait la permanence de l’accumulation primitive du capitalisme. Selon certains de mes critiques, ce terme serait aujourd’hui dépassé, voire ringard, car il rappellerait trop la conception qu’avait Lénine des rivalités inter-impérialistes. Il faudrait donc reléguer ce concept au rebut des idéologies usées.

Différentes formulations récentes cherchent à rejeter en bloc la notion d’impérialisme, jugée automatiquement « léniniste ». Pour désigner le triomphe du « consensus de Washington » qui consacre la domination mondiale des Etats-Unis certains évoquent un « ultra-impérialisme à la Kautsky » ou bien un vague « Empire » (Negri et Hardt) qui serait omniprésent, tout en ayant ni nom ni visage concret. Je suis en total désaccord avec ces différentes démarches.

Il est exact que, après 1945, les États-Unis ont réussi à neutraliser l’Europe et le Japon, leurs rivaux impérialistes pendant toute une période, et que nous ne sommes pas encore complètement sortis de cette époque (2). Mais la rivalité soviéto-américaine de 1945 à 1991 n’était-elle pas une lutte entre deux impérialismes ? L’URSS, qui a systématiquement pillé l’Europe de l’Est par l’intermédiaire du Comecon, n’était-elle pas une puissance impérialiste ?

Il nous faut pousser notre interrogation plus loin : qu’est-ce exactement que l’impérialisme ?

Dans le débat entre Lénine et Rosa Luxembourg (je soutiens la position de la seconde), c’est le « mécanisme » essentiel du système (3) qui différencie leurs explications : pour Lénine, l’exportation des capitaux ; pour Luxembourg, la permanence de l’accumulation primitive (c’est-à-dire l’absence d’échange d’équivalents avec les populations en dehors du rapport immédiat Capital-prolétariat).

Il est vrai que, pour Rosa, l’accumulation primitive caractérise le capitalisme, et pas simplement l’impérialisme (n’en déplaise aux trotskystes qui utilisent ces termes de façon interchangeable et à tort, selon moi). Mais ceux qui veulent rejeter ou amender sérieusement le concept de l’impérialisme croient-ils vraiment que la relation entre les Etats-Unis et l’Amérique latine (à commencer par le Mexique et l’Amérique centrale) n’est pas impérialiste ? Et que pensent-ils de la relation de l’Amérique avec l’Afrique, de la nouvelle ruée vers les matières premières, à commencer par le pétrole ? Qu’opinent-ils des rapports des Etats-Unis avec la Chine et l’Inde (qui seront bientôt des rivaux sérieux) et avec l’Asie ?

Les Etats-Unis entretiennent une énorme bulle financière fictive : entre 12 et 13 000 milliards de dollars sont détenus à l’étranger, principalement dans les Banques centrales. Une telle situation ne constitue-t-elle pas un exemple flagrant d’« absence d’échange d’équivalents » avec, par exemple, les puissances de l’Asie orientale ? Ces dernières produisent, l’Amérique consomme, et, en échange, elles reçoivent des tonnes de billets verts dont la valeur ne cesse de se déprécier et qu’elles stockent dans leurs banques centrales.

Comme le souligne Michael Hudson dans une interview parue dans le numéro de septembre 2008 de Counterpunch, le renflouement, par le gouvernement Bush, de Freddie Mac et Fannie Mae (les deux principaux organismes de refinancement hypothécaire aux Etats-Unis sont de statut privé mais ils exercent – paraît-il – des « missions de service public » ! NdE) est directement déterminé par le fait que les principales économies asiatiques détiennent une part énorme de leur dette. L’agressivité de la politique étrangère et le développement formidable de l’arsenal militaire des Etats-Unis ont pour fonction, entre autres, d’obliger le reste du monde à conserver « l’étalon-dollar ».

Et cet étalon-dollar n’est-il pas impérialiste ?

Dans le cas où, et au moment où ces puissances asiatiques décideraient qu’elles en ont assez – et cette question est largement discutée, off the record généralement, en Asie (4) – ne décideront-elles pas de réduire leurs pertes et de réorganiser leurs relations régionales afin de mettre un terme à leur exploitation par les États-Unis ?

Tout ce que font les Etats-Unis en Asie orientale, à commencer par la façon dont ils manipulent la question coréenne, potentiellement explosive, toute leur stratégie, donc, vise à maintenir un déséquilibre permanent de façon à empêcher une telle évolution.

La relation qu’entretient le Japon avec le reste de l’Asie, particulièrement l’Asie du Sud-Est, n’est-elle pas impérialiste ? Le fait que 4 000 entreprises coréennes investissent en Chine n’est-il pas impérialiste ? La domination de plus en plus forte de l’Allemagne en Europe de l’Est n’est-elle pas impérialiste ? Beaucoup d’entreprises allemandes délocalisent en Pologne, en République tchèque, etc., mais je ne vois pas beaucoup d’entreprises polonaises et tchèques investir en Allemagne.

On observe des migrations massives de travailleurs, souvent jeunes et instruits, de l’Europe de l’Est vers l’Europe occidentale. Sans parler des migrations de main-d’œuvre du monde non occidental dans son ensemble vers les pays occidentaux. Tout cela ne correspond-il pas à l’ « absence d’échange d’équivalents » dont parlait Rosa Luxembourg ? Je ne vois pas beaucoup de travailleurs étatsuniens chercher du travail en Amérique latine.

Certes, le Japon et l’Allemagne, les deux principales puissances occidentales après les États-Unis, courbent encore le dos devant l’hégémonie des États-Unis, mais les sceptiques pensent-ils que cette situation est éternelle (5) ? Ils pourraient m’objecter que le spectre périodique de Rapallo (celui d’un rapprochement germano-russe, comme en 1922) sert surtout d’épouvantail en matière de politique intérieure dans ces deux pays, mais la nouvelle extrême-droite russe (6) ne partage certainement pas cette opinion, et elle a désormais l’oreille du pouvoir – à mon avis, elle en bénéficie depuis déjà un certain temps.

La Yougoslavie a certainement montré l’impuissance politique et militaire de l’Europe, mais une fraction de la bourgeoisie européenne n’a-t-elle pas pris bonne note de cette faiblesse ? N’est-elle pas en train d’adopter des mesures pour y remédier – certes de façon très lente ? Il ne s’agit absolument pas d’une question académique, comme en témoignent les récents échecs des référendums sur le Traité constitutionnel européen en France, aux Pays-Bas et en Irlande.

On m’a m’objecté que les rivalités inter-impérialistes furent jadis principalement encouragées par les pays capitalistes qui s’étaient développés tardivement (Allemagne, Italie et Japon). Une telle remarque me semble ignorer superbement les rivalités entre les impérialismes plus anciens (britannique, français, belge, néerlandais et portugais), mais elle s’applique certainement à la situation actuelle. Qu’est-ce que la Chine aujourd’hui, sinon une puissance capitaliste dont le développement est tardif et qui a tout intérêt à remettre en cause le statu quo international en faveur des Etats-Unis ?

Je me permettrai de citer un exemple très récent (septembre 2008). Le puissant fonds souverain de la Chine populaire vient d’attirer le Costa Rica dans son escarcelle, l’éloignant ainsi de sa précédente alliance commerciale avec Taiwan, et intervenant donc dans l’arrière-cour des Etats-Unis.

Il est exact que l’ordre mondial dominé par les Etats-Unis, et institutionnalisé dans les accords de Bretton Woods en 1944, a remplacé le modèle de l’impérialisme théorisé par Lénine en 1915 (modèle déjà erroné à l’époque). Mais la situation est loin d’être aussi fluide et homogène que voudraient le croire les partisans d’un « ultra-impérialisme » à la Kautsky. Une telle conception oublie trop rapidement les négociations amicales et la coopération entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne (hitlérienne) qui se déroulèrent, entre cocktails et parties de tennis, à la Banque des règlements internationaux de Bâle, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’en 1943 (jusqu’à Stalingrad) toutes les puissances occidentales acceptèrent que le Reichsmark soit la monnaie de réserve du monde après la fin de la guerre (pourquoi laisser une simple petite guerre mondiale interférer avec l’architecture monétaire internationale ?) Après 1943, le consensus se déplaça vers l’adoption d’un système fondé sur le dollar et la livre qui triompha à Bretton Woods (7).

Après 1945, si l’on oublie, pour un temps, la rivalité américano-soviétique, il est exact que l’ordre international a mis au second plan les rivalités inter-impérialistes entre les trois principaux centres capitalistes que sont l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie orientale (d’abord le Japon, puis la Corée et enfin Taiwan). La lutte entre les différents impérialismes s’est transformée en une succession de guerres par procuration dans le tiers monde (8). Après 1945, pas une seule année ne s’est écoulée sans qu’éclate un conflit quelque part ; il s’agissait le plus souvent de guerres par procuration entre les deux principaux blocs. Entre 1945 et le début des années 1990, plus de personnes ont trouvé la mort durant ces conflits que durant la Seconde Guerre mondiale. Au début des années 1990, les guerres au sud de l’Afrique (*), qui ont impliqué neuf pays, ont, à elles seules, tué 4 millions de personnes, plus que durant la guerre de Corée ou du Vietnam. Et ces guerres autour du Congo n’ont toujours pas pris fin.

Les partisans de la thèse d’un nouvel ordre mondial « ultra-impérialiste » après 1945 suggèrent également que les capitalistes européens (allemands surtout) et japonais sont ceux qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu à la suite de leur défaite. Nous allons examiner cette hypothèse de plus près.

En dehors de les traiter comme des associés-adjoints, qu’aurait pu, ou dû, faire le Capital américain, si l’on part de son point de vue ? La possibilité d’une révolution ouvrière après 1945 semblait assez réelle, sans compter les protestations des GI’s dans toute l’Europe et en Asie qui exigeaient d’être rapatriés chez eux plutôt que d’écraser des insurrections populaires. Certains tentèrent habilement de présenter ces insurrections potentielles comme des complots « fomentés à Moscou », alors que Staline, après Yalta, était d’accord avec les Américains pour empêcher qu’elles éclatent. En particulier après que les Alliés eurent délibérément bombardé les concentrations ouvrières dans les pays de l’Axe (Milan en 1943, suite à une vague de grèves ; Hambourg pour détruire les quartiers où le KPD était implanté). Tout le monde, de l’OSS (les services secrets américains) à la Gestapo (9) se souvenait comment s’était terminée la Première Guerre mondiale en 1918, et tous les Etats étaient déterminés à empêcher que ces événements se répètent.

On ignore souvent que 80% des usines allemandes (bénéficiant d’importantes participations américaines et anglaises) étaient encore intactes, en 1945, parce que les Alliés bombardèrent délibérément les voies ferrées, les ponts et les quartiers populaires pour paralyser la production. Ils dévoilaient ainsi leur besoin de procéder à de nouvelles alliances contre l’Union soviétique après la fin du conflit mondial. La ville d’Essen fut bombardée et pratiquement rasée, sauf l’usine Opel, qui avait de gros actionnaires britanniques.

Dans de telles circonstances, les planificateurs américains se sont trouvés un peu dans la position de Rome après la destruction de Carthage.

Rappelons qu’ils plumèrent également le Royaume-Uni, le plus grand perdant de tous, en s’emparant de ses participations dans des sociétés outre-mer ou des sociétés britanniques elles-mêmes, par exemple en Amérique latine, pour payer le programme Lend-Lease (10). Qui pouvait s’opposer à leur puissance ? Bien sûr, ils « voulaient » éviter que se produisent de nouvelles guerres de destruction massive et que revienne le chaos général de l’entre-deux-guerres, en particulier à cause des intérêts de classe qui étaient en jeu et étaient devenues primordiaux pour toutes les élites intéressées.

Les classes capitalistes vaincues (allemande, italienne et japonaise) ont finalement réalisé une assez bonne affaire (certainement meilleure que les perdants de la Première Guerre mondiale, à commencer par l’Allemagne), tant qu’elles étaient disposés à payer un tribut considérable au centre impérial représenté par les Etats-Unis. Elles l’ont payé par le biais de la surévaluation du dollar, qui est apparue nettement dès le début des années 1950, même s’il a fallu qu’elles crachent au bassinet pendant encore 20 ans avant que des mesures correctives soient prises. Ensuite, les Etats-Unis, en toute bienveillance, imposèrent au monde entier un étalon-dollar total (par opposition au système de Bretton Woods partiellement fondé sur l’or). Rappelons que, dans les années 1960 (comme le soulignèrent De Gaulle et Rueff (11), s’exprimant au nom du Capital français), les États-Unis achetèrent des actifs européens en profitant des dollars surévalués provenant du déficit de leur propre balance des paiements.

Les capitalistes européens et japonais, qui avaient soutenu les tentatives ratées de leurs pays de créer un empire furent certainement reconnaissants aux Etats-Unis, tout comme le furent les responsables fascistes (après qu’on en eut exécuté quelques-uns pour le spectacle) qui se remirent au travail et devinrent de valeureux « combattants de la liberté » contre le communisme, avec le soutien des États-Unis, dès 1950. Sans parler de tous les nazis que le gouvernement américain et l’Eglise catholique aidèrent à fuir en Amérique latine et au Moyen-Orient (pays dont ils influencèrent gravement la politique, cf. l’Égypte de Nasser ou l’Argentine de Peron) ou ceux qui furent admis directement aux États-Unis.

Pour ne citer qu’un exemple, Reinhard Gehlen, chef du renseignement militaire allemand et vieux copain des frères Dulles**, fut chargé des services de renseignements de l’OTAN au début des années 1950, et il mobilisa les mêmes réseaux fascistes en Europe de l’Est qu’il avait utilisés pendant la guerre (12).

Enfin, n’oublions pas les différentes activités britanniques et françaises durant les années 1960 dans leurs sphères impériales de plus en plus réduites – Kenya, Malaisie, Indochine, Algérie – et les machinations françaises au Rwanda et en Afrique francophone – par opposition aux innombrables guerres locales par procuration soutenues par les Américains et les Soviétiques.

Les principales puissances capitalistes ont conclu des arrangements entre elles, tandis que les peuples des pays capitalistes moins avancés ont dû, pendant des décennies, payer le prix des manœuvres de la CIA en Amérique latine, en Afrique et en Asie ou des interventions militaires (quand ces manœuvres échouaient) pour maintenir en place des régimes dociles. Je ne distingue pas bien comment ces événements s’intègrent dans la vision d’un « ultra-impérialisme » à la Kautsky.

Il ne faut certes pas négliger l’absence de conflit militaire entre les grandes puissances durant les six dernières décennies, mais ce serait une erreur d’extrapoler à partir de cette période et d’en déduire une caractéristique définitive du système. Toutes les guerres par procuration citées ci-dessus ont remplacé, à titre temporaire, les affrontements directs précédents. Les grandes familles mafieuses collaborent entre elles afin de mettre au pas les petits gangs, jusqu’à ce que l’équilibre des pouvoirs entre les principales familles soit remis en cause. Après 1945, on observe en effet un changement d’orientation. Si des guerres par procuration existaient avant la Seconde Guerre mondiale (13), elles n’étaient pas prépondérantes comme cela se passa après 1945. Mais il s’agit d’un phénomène très différent de l’ « ultra-impérialisme » à la Kautsky.

Après la crise de 1989-1991, la Russie et la Chine (pour cette dernière le processus avait commencé avant) mais aussi les « mouvements de libération nationale » soutenus par ces deux puissances dans le cadre de guerres par procuration, ne sont plus apparues comme des « solutions alternatives » au capitalisme occidental. C’est pourquoi les partisans de la théorie d’un « ultra-impérialisme » à la Kautsky considèrent que le « consensus de Washington » a triomphé bien au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer.

Ils ont peut-être eu raison pendant une brève période, mais l’islam radical (en Iran, en Égypte, en Palestine, au Liban, en Afghanistan, au Pakistan, en Égypte, en Algérie, au Yémen, dans diverses ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, et dans la province chinoise du Sinkiang) est rapidement intervenu pour combler la brèche. L’OTAN est en train de perdre la guerre en Afghanistan ; le Pakistan, pourtant doté de l’arme nucléaire, suit le même chemin (et les conséquences seront encore plus terribles à l’avenir) ; et la stabilisation de l’Irak repose sur la capacité de contenir la révolte de la majorité chiite liée à l’Iran. Ces différents conflits ne peuvent être expliqués par la seule influence d’al-Qaïda (quel que soit ce que ce mouvement représente).

La domination impérialiste des Etats-Unis a certes connu un certain déclin depuis que ce pays est apparu en 1991 comme l’ « unique superpuissance », en particulier sous la présidence néo-conservatrice Bush-Cheney. Les élections américaines de 2008 ont un enjeu subliminal : la classe capitaliste des États-Unis essaie de mettre un nouveau visage sur une hégémonie en pleine érosion. Mais, à mon avis, penser que les États-Unis et la Chine ont établi les bases d’une cohabitation à long terme, ou que six décennies d’absence de confrontation entre les États-Unis, l’Europe et le Japon, ont mis un terme définitif aux rivalités inter-impérialistes me semble une position extrêmement complaisante.

* Un seul exemple, celui des guerres du Congo de 1996 à 2002. Elles illustrent le rôle dévastateur des Etats-Unis dans le « continent noir ». L’Amérique (et bien sûr la France) a soutenu la dictature de Mobutu en fournissant plus de 300 millions de dollars en armes et 100 millions de dollars en formation militaire. Mobutu a utilisé cet arsenal pour réprimer son peuple pendant trois décennies, jusqu’à ce que son régime soit renversé par Laurent Kabila en 1997. Lorsque ce dernier a pris le pouvoir, l’administration Clinton lui a rapidement offert d’entraîner les forces armées congolaises. Bien qu’ils aient critiqué les gouvernements impliqués dans le conflit, les Etats-Unis ont alimenté les arsenaux de huit des neuf gouvernements africains directement impliqués dans la guerre qui a ravagé la RDC depuis 1997 (NdE).

** Le diplomate John Foster Dulles fut secrétaire d’Etat d’Eisenhower au début de la guerre froide – de 1953 à 1959 – et son frère, Allen Dulles, directeur de la CIA de 1953 à 1961, après avoir servi dans l’OSS durant la Seconde Guerre mondiale. Tous deux trempèrent dans toutes sortes de magouilles et de complots politiques (NdE).

Notes

1. Il s’agit du premier volume de Revolution in our lifetime, Demain nous vivrons la Révolution (N.d.T.)

2. Cf. les différents textes du site Break Their Haughty Power http://home.earthlink.net/~lrgoldner, à commencer par « Capitalism on the Brink : World Accumulation Since the Collapse of the Bretton Woods System » (1976).

3. Cf. « Le Capital fictif pour les débutants, ou la pertinence de Rosa Luxembourg », août 2007, dans ce volume, p. 39.

4. Cf. le chapitre 7 « The Dragon’s Fey Friend on Chinese-Japanese relations » in E. Fingleton, In the Jaws of the Dragon. America’s Fate in the Coming Era of Chinese Hegemony, New York 2008. pp. 214-256. Fingleton n’est pas un révolutionnaire et il se revendique d’un « mercantilisme scientifique ». Journaliste économique basé à Tokyo, il a écrit plusieurs livres (Blindside, 1995 et Unsustainable, 1993 et 2003) qui décrivent de façon lucide le déclin de l’Amérique et l’essor de l’Asie. Dans la section « Le Japon pourrait-il abandonner l’Oncle Sam ? » (p. 217 et suivantes), il écrit : « Même si les dirigeants japonais seraient les derniers à l’admettre, ils ont probablement compris plus tôt et plus clairement que quiconque à quel point la stratégie économique américaine a été erronée au cours des dernières décennies. Ils ont aussi suivi de près la stratégie de la Chine et ont donc senti depuis longtemps que la Chine était un allié dont il fallait cultiver l’amitié. »

5. Cf. Fingleton, ibid.

6. Cf. un article du Financial Times, le 9 septembre 2008, sur l’extrême droite radicale russe et son influence au plus haut niveau, http://www.ft.com

7. On trouvera une remarquable description de la collaboration entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale dans le livre de James Stewart Martin, All Honorable Men (New 1950), disponible en ligne.

8. P. Brogan, The Fighting Never Stopped. A comprehensive guide to world conflict since 1945, New York, 1990.

9. Tim Mason, Nazism, fascism and the working class, Cambridge University Press, 1995.

10. Michael Hudson décrit cette escroquerie dans Super-imperialism (New York 1972 ; réimpression 2002). Le Royaume-Uni a été le plus grand perdant de la Seconde Guerre mondiale, en raison de l’étreinte mortelle de son alliance avec les États-Unis. Avec des alliés comme les États-Unis, qui a besoin d’ennemis ? (Ce programme d’armement financé en prêt-bail permit aux États-Unis de fournir les pays amis en matériel de guerre sans intervenir directement dans le conflit, NdE.)

11. Cf. entre autres écrits, Jacques Rueff, Inflation et ordre monétaire international (Paris, 1967).

12. Reinhard Gehlen, The Service, New York, 1972. Aussi E.H. Cookridge, Gehlen, The Spy of the Century, New York, 1971.

13. On oublie que la Grande-Bretagne et la France ont failli entrer en guerre l’une contre l’autre à propos de la colonisation de l’Afrique, à Fachoda, en 1898. Cet affrontement permit aux Britanniques de stopper l’expansion française en Afrique et de marquer leur suprématie. Toutes les puissances belligérantes pendant la Première Guerre mondiale entraînèrent des forces coloniales qui participèrent à des escarmouches avec leurs rivaux des colonies.

(Traduit par Yves Coleman, à paraître dans le recueil de textes de Loren Goldner, « Demain la révolution« , volume 1, Editions Ni patrie ni frontières)

Goldner-NousVivrons

Three talks by Loren Goldner

1 janvier 2008
London, Jan 19th, 21st and 22nd, 2008

New York-based Marxist Loren Goldner is giving a series of talks in London this month

Best known for his prescient and revelatory analysis of the global credit bubble of the last thirty years, Goldner has revived and synthesised the theoretical insights of Rosa Luxemburg, Karl Marx and CLR James suppressed by orthodox Marxism and the mainstream Left to offer a rigorous and revolutionary critique of contemporary life, politics, economy and culture.

This is a rare opportunity to hear one of today’s most interesting left communist analysts discuss a broad spectrum of his research and writing.

There are 3 talks at 2 venues:

  • From Mass Strike to Casualization and Retreat: The Korean Working Class, 1987-2007

Saturday January 19th 2008, 6pm – Housmans Bookshop

This talk will focus on the recent history of class struggle in Korea, from mass strikes, wage increases and radically democratic unions in the late 1980s – mid ‘90s to casualisation and bureaucratisation today when as many struggles take place between regular and casualized workers as against capital itself. (More below)

Housmans Bookshop ,
5 Caledonian Road, 
Kings Cross, London
N1 9DX. Entry: Free
How to get there: http://www.housmans.com/contact/index.htm

  • Class Struggle and the Adamic Imagination in Herman Melville

Monday January 21st 2008, 7pm – Housmans Bookshop

1848-1850 witnessed the birth of communism, modern art, the end of classical political economy, and the formulation of the entropy law, or 2nd Law of Thermodynamics. This talk explores the mid-19th century crisis of the bourgeois ego, and the emergence of the working class onto the stage of world history, as echoed in Melville’s novels. Against the cliché of the US as lagging behind Europe on the long parliamentary march to socialism, a Melvillean, and un-orthodoxly Marxist account emphasizes instead the radically anti-statist character of the multiracial working class as portrayed in Moby Dick, and manifest in the struggles of the 70 years after 1850 in the US. (More below)

Housmans Bookshop ,
5 Caledonian Road, 
Kings Cross, London
N1 9DX. Entry: Free
How to get there: http://www.housmans.com/contact/index.htm

  • Fictitious Capital and Today’s Global Crisis

Tuesday January 22nd 2008, 7pm – The Whitechapel Centre

The fallout from 2007’s credit crunch becomes daily more visible as the global financial system goes from shock to recoil to shock. To understand the stakes of the current crisis and the possible impact – both from the perspective of capital and of the working class – one needs to understand the nature of the 30-year-plus ‘fictitious capital’ bubble whose bursting we may now be witnessing. If this is indeed the end of that long and perverse combination of boom and depression in which capital has ‘successfully’ cannibalised itself, what will ‘the new 1973’ – or ‘new 1929’ be like? How is the global balance of power likely to be affected? (More below)

The Whitechapel Centre,
85 Myrdle Street (off Commercial Road), Whitechapel, London E1 1HQ
UK. Entry: Free.
How to get there: http://linkme2.net/co

Getting to the talks:
Housmans bookshop. Tube: 5 mins walk from Kings Cross. Directions: http://www.housmans.com/contact/index.htm
The Whitechapel Centre. Tube: 10 mins walk from Whitechapel or Aldgate East tube stations. DLR: Shadwell. Bus: 15, 25, 254, 106.
Map: http://linkme2.net/co
More information
T: 44 (0)20 7377 6949. E: ben@metamute.org

About Loren Goldner:
Loren Goldner is a writer and activist who divides his time between New York and Seoul, South Korea. He has written on various economic, political and cultural matters over the past three decades. He is currently writing a book on the Korean working class. Most of his work is available on the Break Their Haughty Power web site at: http://home.earthlink.net/~lrgoldner