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Chez Jeumont Schneider: Impressions de mai (Ngo Van, 1968)

6 mars 2009

Article de Ngo Van paru dans ICO n° 76 (décembre 1968). Précédente mise en ligne sur le site chatquipeche.free.fr.

ico

Il nous paraît fastidieux en ce moment où tout est à la « normale » d’évoquer ce qui ne l’était pas moins « normal à rebours » à la fin du printemps dernier. D’ailleurs ce qui s’est passé ici n’est qu’une variante de ce qui s’est passé ailleurs, que tout le monde connaît. Cependant il n’est pas inutile de se pencher sur le miroir terni du passé pour essayer de se connaître soi-même.
L’après-midi du vendredi 17, dans les ateliers, on chuchote : les syndicats sont en train de mijoter quelque chose devant la montée de la vague ; cependant c’est une fin de semaine sans histoire.
Lundi matin, les travailleurs, qui ont parcouru l’avenue décorée de drapeaux rouges, se groupent devant les portes sans savoir s’ils doivent entrer ou rester dehors ; ils attendent un ordre. Les délégués le donnent : « Entrez, nous déciderons de ce qu’il faut faire ». Comme d’habitude les lourdes portes de fer se referment, après que tout le monde, d’un geste d’automate, a pointé son carton à la pendule, tandis qu’à l’usine voisine, la SIFA, fabrique d’antibiotique, il s’est déjà passé quelque chose : le drapeau rouge flotte au-dessus des portes de fer scellées par d’innombrables affiches blanches manuscrites qui pourraient se résumer ainsi : grève illimitée, pour que ça change, pour que le travail fasse partie de la vie et non de la destruction de la vie…
« Il va se passer quelque chose chez nous, tout à l’heure », nous prévient un jeune copain de la CFDT.
En effet, dans les ateliers, les gens ne travaillent pratiquement plus, certains se montrent impatients dans l’attente de ce quelque chose. Vers 9 heures les délégués syndicaux circulent et présentent un papier polycopié à signer : « Êtes-vous pour ou contre les revendications suivantes : salaires minimum 800 francs, semaines de 40 heures sans diminution de salaires, retraites à 60 ans, abrogation des ordonnances de la Sécurité Sociale, reconnaissance des droits syndicaux dans l’entreprise. Êtes-vous pour ou contre une assemblée générale du personnel ? »Quelle responsabilité aurons-nous à prendre, nous les éternels signataires de pétitions, de revendications, de requêtes destinées aux corbeilles à papier ?
À dix heures les ateliers se vident, et on se réunit à la menuiserie. Environ 500 personnes dont la majorité est formée d’ouvriers en bleu ; eux, les contremaîtres, chefs d’équipe, en blouse grise, ils sont là aussi cette fois-ci ; et quelques blouses blanches. Cet atelier d’emballage connaît depuis des années, de temps à autre, la routine des assemblées d’une heure, d’une demi-heure, des gens en débrayage à l’appel des syndicats, réunions où on n’a jamais vu tant de monde que ce matin du lundi 20 mai. Mais la routine n’a pas perdu ses droits, les mêmes mènent le jeux, et les autres jouent le jeu. Les délégués sont sur la plate-forme et la foule, comme toujours, est presque silencieuse. Prend la parole le premier un délégué de la CFDT, un tourneur, un gaillard entre deux âges, aux yeux profonds et luisants, l’air convaincu et passionné. Il fait l’éloge du courage des étudiants et estime que c’est le moment pour les ouvriers d’entrer dans la lutte pour « faire ouvrir les yeux au patronat et au gouvernement qui, depuis des lustres refusent de discuter avec les syndicats ». Timidement un petit drapeau rouge est déroulé puis dressé derrière le groupe des orateurs. « Je ne suis pas communiste, dit-il, mais je suis pour le drapeau rouge. » Puis il rappelle les origines de l’emblème : pendant les barricades de 1848, on a ramassé une chemise imprégnée du sang d’un ouvrier (…) elle a servi de drapeau, et cette chemise serait encore conservée dans un musée de Moscou. Ça étonne un peu tout de même. Les quêtes pour les grévistes des houillères, pour le Vietnam, s’étaient faites avec le drapeau tricolore : on l’étendait à la sortie de l’usine et chacun manifestait sa « solidarité agissante » en jetant son obole dans ce chiffon sacré de la patrie. Eh oui ! on aurait eu bonne mine, devant les étudiants des barricades avec leurs drapeaux rouges et leurs drapeaux noirs, si l’on avait sorti seulement le bleu-blanc-rouge. Après le délégué de la CFDT, celui de la CGT avoue n’avoir plus grand-chose à dire, et propose, comme moyen d’appuyer les revendications proposées par les syndicats, la grève illimitée avec occupation de l’usine. Les jeunes semblent être enthousiastes pour l’action, les vieux paraissent soucieux. La décision est prise par voie de scrutin : chacun marque le oui ou le non sur un petit papier ; 2/3 pour la grève, 1/3 contre ; une vingtaine pour la grève sans occupation de l’usine.
« Nous vous demandons, dit le délégué CGT, de ranger vos outils et de tenir les établis propres. » On sent l’autorité du « responsable ».
Ainsi fut rompu le quotidien, et chacun, secoué, fut tiré plus ou moins de l’apathie. Le problème était là, et chacun se le posait à sa manière.
« Maintenant, il faut discuter de ce qu’on va faire, dit G., un contremaître, vous voulez foutre par terre le gouvernement, et il faut savoir où l’on va. Demain il n’y aura plus de lait pour les bébés… »
Après le repas de midi, on se réunit à la cantine et on élit un comité de grève. La plupart des candidats présentés à l’approbation de l’assemblée sont des délégués ou syndiqués CGT et CFDT ; quelques jeunes « inorganisés » y sont admis. Un piquet de grèves de quarante personnes, toutes volontaires, assurera l’occupation jour et nuit. Le comité invite tout le monde à venir tous les jours pour participer à l’occupation. En réalité pour garder l’entrée de l’usine, car seul le piquet de grève peut circuler dans les ateliers. « Et pourquoi occuper l’usine ? Pour que le patron ne lock-out pas ; car une fois déjà il a joué ce mauvais tour et a fait convoquer un à un les travailleurs qu’il voulait reprendre. »Aux jeunes du comité est confiée la tâche « d’organiser les loisirs » en vue de tuer l’ennui des occupants, l’ennui prévu aussi illimité que la grève.
Chez les jeunes (infime minorité) se manifeste un sentiment confus de la nécessité d’un changement profond du mode de vie, ce qui implique un changement profond de la société entière dans ses structures. À certains qui descendent au quartier latin les nuits des barricades, il semble que le couvercle du vieux monde de plomb s’entrebâille au-dessus de nos têtes et que c’est le moment de le faire sauter ; la majorité vit l’événement passivement, comme en se laissant un peu emporter dans l’inconnu par la vague ; ceux qui ont déjà dépassé le demi-siècle d’âge, qui ont fait 36, ne s’illusionnent point, ils se rappellent bien comment on a su « terminer une grève ».
Durant la première semaine, on vient nombreux et les assemblées pour informations et discussions, organisées par le comité de grève, sont fréquentes.
Après Grenelle, la CGT et la CFDT ne se montrent pas chaudes pour les réunions du comité de grève et les assemblées générales et prétextent, pour en convoquer le moins possible, de réunions intersyndicales presque journalières. Ou bien on expédie prestement la réunion du comité de grève, on y parle de cantine ou de la garde de nuit, et c’est tout.
Le mercredi 21, des jeunes proposent de constituer des équipes de discussion sur les revendications et autres problèmes. À l’issue de l’assemblée une trentaine d’ouvriers se retrouvent dans la salle de conférences (accessible aux cadres seulement en temps normal), car la proposition leur a plu. Une discussion très sympathique se développe au sujet des revendications, des contradictions et des insuffisances ; on en arrive à la question des rapports entre syndicats et partis politiques mais la discussion tourne court, des délégués CGT intervenant, prenant la parole avec force et interrompant tout le monde.
Le premier jour, seul le drapeau rouge flotte au-dessus de la porte fermée de l’usine, porte scellée par une grande affiche rouge portant nos revendications. Mais dès le jour suivant, le drapeau tricolore est là, faisant la paire avec le rouge. Nous comprendrons ça plus tard, lorsque le PC se déclarera parti de l’ordre, « le premier à dénoncer les groupuscules extrémistes et provocateurs », et déclare qu’il a su associer « le drapeau de la révolution française » au « drapeau de la classe ouvrière ». Monsieur Waldeck Rocher charrie. Le drapeau des communards ne se mêle pas au drapeau des Versaillais. Le drapeau tricolore est celui de la bourgeoisie et de l’État bourgeois actuels. C’est sous ses couleurs que, depuis 1789, la bourgeoisie exploite les ouvriers et les envoie mourir au champ d’honneur ; sous ses couleurs qu’elle a asservi les noirs et les jaunes.
Est-il utile de le dire ? Nos camarades de la CGT, c’est la cellule à l’usine, tout comme le camarade Séguy fait partie du bureau politique.
Dans les assemblées les gens parlent peu, s’expriment avec difficulté. Nous notons au hasard les choses qui nous reviennent à la mémoire. Quelqu’un propose un jour de discuter sur les revendications formulées, en rappelant qu’en 36 on a obtenu la semaine de 40 heures, et que depuis on a toujours travaillé de 48 à 56 heures. Et puis maintenant, 32 ans après, nous nous retrouvons au même point. « Depuis 32 ans, la technique a évolué et la production s’est développée, s’est dit un vieil ouvrier, pourquoi revendiquer 40 heures au lieu de 35 heures ? »Et si demain patronat et gouvernement acceptaient les 40 heures, qu’est-ce qui les empêcheraient de nous rouler comme par le passé ? La retraite à 60 ans permettrait aux vieux de connaître un peu de repos et aux jeunes d’avoir du travail. La proposition n’a pas suscité beaucoup d’intérêt parmi l’assistance, et le comité déclare clos le débat qui n’est pas même commencé.
Dans la suite, après Grenelle, au comité de grève, on ne parle plus de 40 heures mais de la réduction progressive des heures de travail ; on ne parle plus de la retraite à 60 ans, mais de l’abaissement de l’âge de la retraite…
Des camarades évoquent l’union dans la lutte entre l’université et l’usine, proposant qu’on invite les étudiants de l’UNEF du mouvement du 22 mars à venir à l’usine nous informer de leur mouvement. Sur le refus du comité de grève, ils demandent que leur proposition soit soumise à un vote de l’assemblée, ce qui est classé sans réponse. Bien qu’il y ait un certain nombre de camarades favorables à cette idée, personne n’insiste. Les délégués et les jeunes membres de la CFDT, qui sont d’accord pour une telle liaison ouvrier-étudiants, n’ont pas voulu contrarier les délégués CGT, de crainte de « rompre l’unité d’action ».
Un groupe de jeunes se rend à la mairie « communiste » de St-Denis pour obtenir un local hors de l’usine où ils pourront discuter avec des étudiants. D’abord on leur refuse sous prétexte que chez J.S. il y a des gens suspects. Pour contenter ces jeunes un délégué (CGT) intervient et une salle est accordée au 120 avenue Wilson, à quelque cent mètres de l’usine. Mais la rencontre n’a pas lieu, les étudiants de l’UNEF ne sont pas venus.
Le jour de la manifestation à la gare St Lazare, organisée par la CGT pour un gouvernement démocratique (à participation communiste) à l’assemblée générale, le comité de grève, ou plutôt les délégués CGT, invitent les gens à participer à la manifestation pour « appuyer les pourparlers entre patronat et délégation syndicale de la métallurgie ». « Maintenant vous voulez politiser la grève, dit quelqu’un. Qu’est-ce que vous racontez, la manifestation est destinée à soutenir votre politique, hier soir à la télé Séguy l’a dit, et vous nous faîtes croire qu’elle est simplement destinée à soutenir nos revendications. »De son côté la déléguée CFDT propose le soutien d’un éventuel gouvernement Mendès-France.
Vers une heure, quatre ou cinq gars et filles du mouvement du 22 mars sont venus devant l’usine et cherchent à entrer en conversation avec les grévistes. Tout de suite les délégués CGT interviennent. Une femme prend à partie les intrus :
‹ Qu’est-ce que vous voulez ? Quel est votre programme ?
‹ Mais madame, nous ne sommes pas un parti politique, nous ne voulons pas le pouvoir, et nous n’avons pas de programme. Nous voulons simplement prendre contact pour information.
Dans la discussion avec les ouvriers, lorsque le gars prononce le nom de Séguy, un délégué CGT, tout feu, veut lui sauter à la gorge. Comme si le bon dieu était profané. Une ouvrière, indignée du fanatisme du délégué, intervient : « Tu n’as pas le droit de l’empêcher de parler, laisse-le parler. Moi aussi je suis cégétiste, mais il faut que tout le monde puisse parler. Même les trotskistes qui étaient venus pour distribuer des tracts, vous n’avez pas le droit de les brutaliser. » Et elle continue : « On peut obtenir des améliorations ; pourquoi faire une révolution ? Pourquoi faire couler du sang ? »
Peu à peu les bouches s’ouvrent, surtout en dehors des assemblées, dans les piquets de grèves, la nuit. Comme disait un copain de la boîte : « Cette grève, elle aura eu au moins le mérite de faire parler les travailleurs. » On discute sur les événements, les étudiants, le fascisme, sur tout. Quelques-uns vont le soir à la Sorbonne, à l’Odéon, à l’école des Beaux-Arts, et reviennent le lendemain avec des idées et l’ambiance de liberté de ces lieux.
Bien souvent, devant le fiasco des revendications alimentaires de Grenelle, l’idée de l’autogestion, de la gestion ouvrière est lancée. Les réponses ne sont pas hostiles, mais l’on se considère incapable de mener une telle tâche à bien, on sent qu’il s’agit d’un problème à caractère global, qui dépasse le cadre de l’entreprise, et même de la France. Et on sent aussi que les syndicats ne sont pas pour la fin du régime social existant. La commission des loisirs a invité des artistes portugais qui viennent chanter des fados. À leur arrivée, le mercredi 21, devant la porte de l’usine, les copains portugais comparent la profondeur et l’ampleur du mouvement avec le piètre contenu de nos revendications, ce qui a pour effet d’éveiller la méfiance d’une déléguée CGT. Après les chants un dialogue s’amorce avec un délégué CFDT :
‹ Pourquoi êtes-vous en grève, et quelles sont vos revendications ?
‹ La société capitaliste nous exploite par le canal des impresarios, des maisons de disque, la radio, au même titre qu’elle exploite les ouvriers par le moyen des patrons. Nous ne revendiquons pas la semaine de 40 heures (qu’on devrait avoir de plein droit depuis 36) ni un salaire minimum de 800 F (car il faut plus de 800 F pour vivre décemment) et pourquoi ici 800 F, plus loin 600 F et là-bas 1000 F ? Nous sommes en grève aussi par solidarité envers les ouvriers et les étudiants, nous allons dans les usines pour que s’engage le dialogue entre ouvriers et artistes, et qu’on voit bien qu’il n’existe qu’un problème pour tous : contester la société en place.
Le copain achève en disant qu’il ne faut pas se laisser avoir. Réaction violente de la déléguée CGT : « Vous êtes là pour chanter, alors chantez. Quant aux ouvriers, nous, on s’en occupe. » Le dialogue se poursuit néanmoins, mais bientôt les copains sont priés de quitter l’usine sous la surveillance du gorille de service, et l’après-midi s’achève avec eux dans un café, à l’abri des réactions syndicales.
À part ces incidents, l’ordre syndical a bien régné dans l’usine. Les outils sont intacts, pas de destruction de machines par les étudiants. Pas de contestation, ni d’actes hostiles d’aucune sorte de la part des jeunes enthousiastes ou des vieux « anarchisants ». Le directeur est là tous les jours, dans son bureau ; il signe le déblocage des fonds pour la cantine, ordonne les avances de salaires aux grévistes, discute de temps à autre avec les délégués, ne prend aucune décision de lui-même, lui aussi, il attend et suit les ordres…
Un événement important : les ingénieurs ont fait la grève. Le premier jour ils se sont réunis séparément. Il leur a fallu quatre jours pour que, par une faible majorité, ils décident une grève de solidarité. Ils ont tenu pendant trois semaines, se réunissant presque tous les jours pour discuter, et élaborer leur propre cahier de revendications. Ensuite, ils ont demandé un vote secret de l’ensemble du personnel pour ou contre la reprise du travail. La majorité des grévistes votent contre le vote et les ingénieurs reprennent le travail. Comme l’usine est fermée et gardée par le piquet de grève, les ingénieurs travaillent dans des chantiers extérieurs à l’usine.
Au milieu de la dernière semaine de grève, le grand patron accepte la discussion avec les délégués. Les choses se précipitent. Le jeudi 13, à l’assemblée générale, le délégué CGT dit qu’il faut savoir reprendre le travail, et propose à son tour un vote secret sur cette question ; le vendredi 14, comme prévu, on passe tout de suite au vote. On sort les isoloirs, comme pour les élections de routine quand il s’agit de désigner le comité d’entreprise ou les délégués du personnel. La majorité des travailleurs est découragée et juge qu’une semaine de plus ou de moins ne changera rien, maintenant que les autres corporations sont déjà au travail, que le front des travailleurs est brisé, et que les métallos sont presque seuls à continuer à se battre.
La cantine est pleine quand on annonce le résultat : 423 voix pour la reprise, 135 pour la continuation de la grève, 3 votes nuls. L’assemblée est houleuse. Ceux qui veulent « continuer le combat » sont contents quand même de se trouver si nombreux.
La direction et les délégués ont hâte d’en finir. Ils proposent de recommencer le travail l’après-midi même, et la direction, généreuse, paiera la journée entière. De partout on crie : « lundi ! lundi ! » Une nette majorité semble refuser le marchandage. À 13 heures, quelle surprise ! Tout l’état-major CGT et CFDT est devant les portes grandes ouvertes de l’usine ; deux délégués portent les drapeaux, le rouge et le tricolore, et ils s’engagent dans l’usine, suivis timidement d’une minorité d’ouvriers… Arrivés à l’intérieur ils entonnent l’Internationale.
Le lundi matin, tout le monde est là, c’est le « retour à la normale ».

P.S. – Le mercredi 22, deux jours après notre début de grève, les syndicats se déclarèrent prêts à négocier avec le patronat et le gouvernement. À la nouvelle de l’ouverture des négociations avec Pompidou, tout le monde pensa qu’étant donné la paralysie du pays, l’agitation insurrectionnelle permanente des étudiants qui soulevait le monde du travail, il y avait beaucoup de chance pour que le patronat et l’État capitaliste lâchent quelque chose d’important. Quelques-uns poussaient plus loin l’espoir : ils vont céder rapidement, et probablement on reprendra le travail dans le courant de la semaine prochaine.
Mais dès que le fameux protocole d’accord du dimanche 26 eut été proclamé, et que Séguy et consorts eurent été hués chez Renault, tout le monde se sentit dupé et comprit que la lutte serait plus dure. À l’assemblée générale du mardi, après avoir informé les grévistes des modalités du protocole, les délégués eux-mêmes, comme pénétrés du malaise général, proposèrent tout simplement la continuation de la grève.
Le sentiment d’avoir été dupé se renforça lorsque le gouvernement brisa le mouvement en accordant des avantages aux secteurs clés (électricité, métro, SNCF, postes…) et que les syndicats se mirent à chanter victoire.

Note:

Un article qui est peut-être une traduction anglaise (« Impressions of May ») est paru dans Critique en août 2008 (Volume 36, N. 2, pp. 307-317)

Voir aussi:

May 1968 : Could the working class have taken power?

5 octobre 2008

La classe ouvrière pouvait-elle prendre le pouvoir en France en 1968 ? Un débat entre notre camarade David Broder (The Commune & Middle East Worker’s Solidarity), qui a écrit un livre sur le Mouvement du 22 Mars, et le militant du Parti communiste de Grande-Bretagne Mike Macnair. Cette vidéo a été enregistrée lors de l’Université d’été du CPGB, qui s’est tenue du 9 au 16 août 2008 au sud de Londres.

Les vidéos Vodpod ne sont plus disponibles.

[en anglais . voir aussi les autres vidéos de la Bataille socialiste et les vidéos de The Commune]

See also:

Laissons les morts enterrer les morts! (May 1968 by Principia Dialectica)

29 mai 2008

Contribution du site Principia Dialectica aux célébrations de mai 68 à Londres (original post here, in english here), distribuée sous forme de tract le 10 mai dernier devant le Conway Hall à Londres où se déroulait une cérémonie commémorative (May 68 and all that).

Pour un joli mois de mai

Si vous entrez à l’intérieur, vous verrez un cadavre, et des momies embaumant ce cadavre. On nous a gentiment invités à cette messe mais nous avons refusé. Nous sommes là cependant – à l’extérieur, comme leur mauvaise conscience.

En 2008, la position de tous ces gens est fausse, et elle l’était déjà en 1968. Aujourd’hui comme hier, ils se trompent sur tout : ils fantasment un glorieux passé qui n’a jamais existé, ils s’attaquent à la société du présent avec les armes théoriques du passé. En Mai 68, déjà, leur but était de revivre 1917, de refaire 1936. Et leur souvenir de Mai 68, précisément, c’est cet aplatissement : aujourd’hui encore, ils rêvent de soviets, de place rouge, d’usines occupées et de révo. cul. dans la Chine pop. Décidément, le passé ne passe pas.

Aider le passé à passer, c’est parler de la modernité d’hier, et du fait que cette « modernité » est tombée en poussière. En Mai 68, le groupe le plus avancé était l’Internationale situationniste. L’IS combattait tous les cadavres de gauche au nom d’une autre idée de la révolution. Et Mai 68, sous son aspect le plus surprenant, est dans la pratique ce qui se rapproche le plus de ce que l’IS a fait dans la théorie.

Cependant, Mai 68 – comme l’IS – appartient à la fois au passé et au présent. La force de la révolution de Mai comme des situationnistes, c’est d’avoir attaqué la société capitaliste comme société de travail et d’avoir mis en cause le communisme d’Etat, les partis et les syndicats à l’aide d’une nouvelle définition du prolétariat. En Mai 68, on peut dire que se définissaient comme révolutionnaires tous ceux qui n’avaient aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui le savaient. Ce qui va tellement au-delà de la définition traditionnelle que celle-ci explose littéralement : avec une telle vision, on est loin du bon ouvrier léniniste, anarchiste ou conseilliste, auquel l’organisation vient apporter la bonne parole. Au-delà de la vieille définition certes, mais pas au-delà du messianisme prolétarien. C’est là la limite.

Quiconque veut en finir avec le capitalisme doit aller plus loin. Il faut désenchanter totalement ce monde et ses idéaux, y compris les idéaux de la gauche, y compris ceux de la gauche la plus radicale – y compris, donc, ceux de l’IS et de Mai 68.

La théorie révolutionnaire sait aujourd’hui qu’il n’y a pas de sujet révolutionnaire. Le seul sujet, c’est le capital en tant que sujet automate, en tant que valeur qui s’autovalorise. Et ce sujet – l’économie devenue autonome, ce que Guy Debord appelait justement « le mouvement autonome du non-vivant » – transforme chacun de nous en ressource humaine de son autoreproduction infinie.

En 1968 comme en 2008, la critique du travail doit être au centre : non pas comme une conséquence de la critique de la vie quotidienne, mais comme le cœur de la nouvelle théorie et de la nouvelle pratique. Et elle doit l’être de façon complètement désabusée, post-messianique. D’emblée, elle doit se placer au-delà de tous les mythes : non pas seulement au-delà des conventions de la sous-critique, au-delà des contingences du réformisme réaliste, au-delà de l’autosatisfaction des « chômeurs heureux » qui se croient radicaux parce qu’ils bénéficient des aides sociales. Mais aussi et surtout, elle doit être au-delà de l’IS qui a fondé sa cause sur le Sujet révolutionnaire de l’histoire.

Il est facile d’en finir avec les cadavres que Mai 68 a déjà ridiculisés et qui aujourd’hui se posent en garants de « l’esprit de Mai » (de la bonne gauche démocrate aux ex-Mao, en passant par les anarchistes). Il est plus difficile d’en finir avec le Mai 68 qui vit encore, quoique fossilisé : celui qui dit Ne travaillez jamais. Bien plus difficile, en effet, parce que cette vieille critique brille encore. Mais, répétons-le, elle brille de la lumière des étoiles mortes. Ne travaillez jamais : pour en finir réellement avec le travail, il faut en finir avec l’idée du prolétariat comme sujet révolutionnaire de l’histoire. La lutte de classes fait partie intégrante de la dynamique capitaliste : il ne s’agit pas d’une lutte entre une classe dominante et une classe révolutionnaire, mais entre des intérêts différents (quoique différemment puissants) à l’intérieur du capitalisme.

La question n’est pas de rester fidèle à 68, mais d’être à la hauteur de l’esprit de Mai. La seule méthode, c’est d’être résolument hors système.

Au-delà des conventions, au-delà des contingences, au-delà des attachements !

D’autres billets (en anglais) sur mai 68 sur ce site/ Other posts (in english) about May 68 on this site

May’ 68: the first factory occupation

13 mai 2008

The first factory occupation of May 1968 came at the Sud-Aviation aircraft plant in Bouguenais, near Nantes, in north-west France. 2000 workers went on strike, took over the factory and imprisoned the boss in his office. This step was decisive in moving the May movement as a whole onto the terrain of industrial action, deepening the government’s malaise and forcing the unions to take sides.

There had been turmoil at Sud-Aviation since February 1968, when the bosses announced a plan to reduce working time from 48 to 45 hours per week, with only a 1% raise in the hourly pay rate to compensate. Yet it was not until April 9th that the CGT, CFDT and Force Ouvrière unions even held a meeting to discuss their reaction.

They were vacillating – but with 76% of workers voting to « take action », they organised a series of short walk-outs. 1 hour on the 9th, 23rd and 24th of April; 45 minutes on the 25th and 29th; only after this yielded no results did the Lambertist activist Yvon Rocton in charge of the Force Ouvrière union section at the plant propose an all-out strike.

A fight on the 30th in which the boss, Duvochel, was chased around the factory, made clear the workers’ anger – but the idea of occupying the factory, or even an all-out strike, seemed risky. The CGT, for their part, claimed that raising the intensity of the strikes would mean breaking the unity of the Sud-Aviation workers. So followed another two weeks of occasional short walkouts – two hour stoppages here and there punctuated by an all-day strike on the unions’ joint day of action in the region on 8th May.

But there was a rising tide of discontent with the unions’ tactics, expressed not just through riots in the factory, but also in union meetings, and on May 10th a small majority of workers voted for an all-out strike. However, the CGT and CFDT, who were against such a change of direction, simply decreed that the decision would be deferred until a later date. There was also a lack of outside support. This isolation was somewhat alleviated when the workers’ isolation was broken with the nationwide strike of the 13th, and the student revolt showed the possibility of resisting the de Gaulle administration. As Francois le Madec writes in l’aubepine de mai, the struggle could take on new forms:

On Monday 14th there were the usual sporadic walkouts. Management were going to meet with the union reps in early afternoon: it wasn’t exactly clear why, but something big was in the offing. The atmosphere was electric. During the first afternoon walkout, between half past two and three o’clock, there was a meeting in the corner of Workshop 4. The workers looked like ants in this massive space: they wandered in from all sides, hands dug into their pockets. There were a few whistles and shouts as the now busy crowd packed out the workshops.

The mood was explosive. Slogans were shouted, and you could see the tension on everyone’s faces. The handful of scabs who dared to keep on working were given a seeing to. You could feel drama in the air. A scab who braved the pack was sprayed with a rivet gun: he went pale and stood as stiff as a starched shirt.

The workers walked out and stood outside the windows of the bosses’ office, where the union reps were being received.

Le père Duvochel [a song about the boss] rang out, followed by the Internationale. Waiting for the next walkout planned for half past three, workers started to talk. There were lively debates and animated conversations. Would the bosses make a reasonable offer?

At half past three was another meeting of all the staff. The union reps had emerged from the bosses’ offices. The CGT rep climbed on a metal mounting-block to speak, but saw worried faces… What news did he have? When he had silence, you could only hear the dull thudding of the compressors and the echo of the machines’ belts turning. He reported that the bosses’ answer was still no.

At once the crowd started to break up: the union reps shouted “Silence!”. At first the workers ran, but then slowed to creep round the western side of the huge offices. The stairs were weighed down by the mass of men gripping the guide-rails. Low voices could be heard, chanting “Ho! Hiss! Ho! Hiss!”. Finally, the door crept open and the crowd burst into the tracing room, their cries dampened by the soundproofed ceiling. The temps were petrified: what were they going to do? The crowd called on them to join their number, but there was a moment’s hesitation… the workers tried to contact the temps’ reps; the crowd advanced through the offices; the anger mounted; but a few temps didn’t want to follow. Finally, the temps’ reps called for a walkout: there were cries of victory among the occupiers. Through the windows you could hear some of the workers crowded in the yard.

They took the stairs down to the director’s office on the first floor. Songs and slogans reverberated through the corridors as the crowd flowed into the hall and occupied the management corridor.

The director came out of his office, flanked by his personnel manager. He forced a smile and said “I am your prisoner, do with me what you will”, a statement greeted with shouts of “Duvochel will give in! We want our pay back! Sign the deal!”. The director replied “You’re not going to get very far with that”.

Anger was reaching a climax. The crowding in the corridor was terrible. The lights kept going out. Fists drummed on the walls to the rhythm “Com-pen-sa-tion”. The director was pushed about roughly, and in vain did he try and escape from the hands of this gang in their dirty blue overalls. An ORTF [French state television] reporter they found there with a camera in his hands (no doubt, he was invited in by the bosses) was precipitously pushed through an office door.

It was impossible to breathe. The air was thick with cigarette smoke, and the smell of oil on the workers’ overalls and sweat made the crowding unbearable. A bar of soap flew over the workers’ heads, striking the boss on the shoulder, and this was followed by a jet of water thrown from the toilet door. What was going to happen? Would somebody lose their nerve? For now at least they were only using their fists to strike up the Internationale.

Already at this stage some people scared by the power of the revolt had hurried out of the premises. But a spontaneous occupation was beginning. Union men arrived and told all the boilermakers to help them seal shut the exits in order to stop workers reluctant to strike leaving the building. Men were already guarding the main exits.

In the management corridor a state of relative calm had been restored, and the director was allowed to telephone Paris. They waited. They sat around. They offered the boss a chair. The men sat on the floor of the corridor and began a series of revolutionary anthems, which would last throughout the first night. Their throats were dry: a litre of red wine passed from mouth to mouth. They offered some to the boss but he refused. They played cards.

The union reps returned from the heart of the factory. They asked them what was happening with the blockades at the exits: they told them that the boilermakers had done a good job, and the metal doors on the western and eastern exits had been soldered shut. The other doors, albeit not soldered, were bolted shut. The occupation was a fortress. There were speeches in the yard, and the workers organised patrols to watch over the exits.

People who did not participate in the action (or barely did so) emerged from their offices and workshops, impatient in the expectation that the problem would soon be sorted out… they didn’t understand the top management. The Paris bosses were totally silent, refusing to negotiate.

The normal time for clocking off came and went, and they had to start thinking about dinner: some people went to the boulangerie and the local grocer. Helped by a few volunteers the canteen staff prepared some Viandox [a product similar to Bovril]

They rigged up a loudspeaker in the bosses’ offices, and the first refrains echoed around the factory.

At the main entrance there was something of a panic, with a few people finding good excuses to escape the plant. It must be said, people were very worried, fearing that the police would come to clear out the factory and thinking about the consequences. Food supplies were a problem: the local boulangeries would not open again until the morning.

News of the occupation spread quickly: workers’ wives and friends came to see what was going on, hoping to speak to their husbands through the gates or talk to the men perched on the walls. The food brought by the workers’ wives and their support on that first night was a vital fillip for the troops’ morale.

But still no news from Paris. Now everyone was thinking about the night ahead. For beds they used boxes, stretchers, packets of fibreglass, rags, shavings of wood…

Some scabs still hoping to escape sidled along the fences, concocting plans for escape, but the more militant pickets going round were keeping an eye out for them. Workers reluctant to strike were out in force at the main entrance, despite the authorisation given to women and workers over sixty years old to leave the plant. Some pretended that they had fallen unconscious or were having nervous breakdowns. An ambulance took them home, the noise of its siren leading many people in the surrounding area to believe that there had been a fight in the factory and the ambulance was taking away the injured.

There was in fact only one injury: someone broke their leg trying to jump across a ditch. But it would be difficult to get opponents of the strike to admit the truth.

As time passed and night came, there was more and more tension at the main gates. There was a busy crowd: people were here, there and everywhere. All the other exits were tightly guarded by pickets, already solidly in place around the factory.

But the main gates were the most vulnerable, and it was here that people wanting to leave the occupation made all their efforts to try and escape. Most of them were temps, of whom there were around 150. They were increasingly angered as all their attempts to break through the blockade were rebuffed. The gates were in the hands of “People’s Guards” who enthusiastically carried out the unions’ joint instructions.

Faced with failure the people trying to escape tried to work together. Some line managers who would later take part in the “scabs’ committee” harangued: they had to bloc and try and break through the blockade by force, even if the human blockade was five or six ranks deep in front of the gate.

The picketers were ready and stood steadfast. The confrontation was brutal, and no quarter was given. In the mêlée you could hear no few daft “philosophical” arguments the rights of the individual and the right to work. But every scab who dared say his piece would get a lecture about workers’ rights!… They were allowed to speak, but not to leave.

But these holy “philosophers” were stubborn: they insisted… The situation remained rather dangerous, since they were organised together, angry and had their eyes fixed on the gates that weren’t being opened for them. But God knows what they were waiting for or what they expected to get out of this: a pressie from the picketers, perhaps? They seemed totally unaware of the importance of what was happening; they were only motivated by their little daily routines and the desire to go home.

For God’s sake! “Democracy” can be difficult at moments like that!

The defence of the main gate was reinforced, since it was important strategically. If they managed to get through there, the whole movement might have gone under. Furthermore, given the course of events, the picketers became more skittish and more unrelenting. But these were only arguments about organisation and exasperation caused by the events: most of the time they just had to go out and get snacks or take food for a striking worker from one of their friends or relatives.

On the other hand, for a few vulnerable souls ill-prepared for such happenings the workers’ “militia” banded together at the entrance raised a few moral and intellectual dilemmas! Without doubt, many of them only had a few fairly naïve ideas about factory occupations gleaned here and there from little history books or sentimental and superficial memories of June 1936.

But those who wanted to leave met with failure, and their exit-by-force was never carried through… their rubbish leaders eventually gave up. They thought about making a few individual openings through the security ring surrounding the factory, hoping to evade the patrols who continued to circle the factory and scoured through the bushes; the bushes where a few scabs had planned to hide themselves for a few hours before reaching their selfish little abodes.

The other scabs stood silent in front of the entrance or returned in small groups to the yard, waiting for better times. Most of them, despite everything, did manage to escape during the first days and nights of the occupation. But that would be no great threat to the success of the factory occupation. Nor was it a great loss for most of the people actively involved in the “new commune” which was being born. These people would later be found in the scabs’ committee. To each his own: the fainthearted outside, the “workers making history” inside.

What mattered was that the gates held, and the movement with them… Some will always make great play of criticising the harsh measures taken to achieve this, at a crucial stage of the occupation. But this type of preaching has no grip on events. They talk a lot about the brutal attitude of over-zealous pickets and of kidnapping… But to the over-zealous preachers who make these easy criticisms we say “Could it have been done differently?” Given the circumstances, the so-called “prisoners” were agents provocateurs causing trouble and regrettable confrontations which would not have taken place if it was not for their reactionary and anti-democratic attitude to a strike which was proven to be supported by the majority of workers. They are poor little preachers who know nothing except how to jabber on about the little ‘morals’ of their exploiters.

The seals on all the doors and exits of the factory were now secure. All along the 1800 metre perimeter wall which encircled the factory, workers devoted themselves to careful work planning and strengthening guard-posts. Personal and collective initiative burst forth everywhere. They set up installations reminiscent of soldiers’ watchtowers in the countryside. The blockade took place quickly and efficiently. They had to hurry as night closed in: it would be a night of unforgettable memories for all concerned, on one side or the other. A clear, cool night… brimming with activism: hard for a few splitters but exciting for the participants.

Revolutionary anthems blaring from a powerful loudspeaker echoed around the huge management offices. The director’s “guard of honour” sang along. This guard of honour was scattered pell-mell, albeit clustered in the tight, smoke-filled corridor which led to the director’s office: the men were sat, either on chairs or the floor, in an entanglement of arms and legs in overalls.

Outside a ring of fire was in the works. The cold of the night fell on the workers’ lightly-clothed shoulders, and everywhere a thousand flaming braziers cast arabesques into the spring night. All these hungry fires consumed an incredible amount of fuel. Contraptions went round in all directions carrying huge quantities of planks, logs and boxes… All night you had the feeling of living in the middle of a tank column, such was the noise of engines cutting through the silence. The enormous reddish flames lit up the walls and also served as spotlights, which was of great help to those watching from guard-posts along the walls.

Small groups of scabs wandered round the factory all night, like sleepwalkers, with their little bags in their arms, hoping to find a way out or some gap in the surveillance that would allow them to escape. These people’s wandering around, clasping little bags in which people normally carried snacks, displayed the “reluctant” workers’ lack of understanding of what was taking place.

The posts which were rather more spread out ‘into nature’ were served by some odd contraptions: boxes which normally served as packaging for fridges made by Frigeavia, a workshop at the factory which made fridges. The workers wedged themselves into these improvised ‘coffins’, lay down and closed the boxes again to protect themselves from the cold. Seeing all these bodies lined up in rows in these boxes, one could not help but think of mummies in their tombs! They only took off their work shows. This morbid sight had a fantastical allure, added to by the hallucinogenic effect of the brazier flames. The few white faces you could see in the boxes had a spectral quality when lit up by the flames. The effect was eye-catching, and you couldn’t help but smile, knowing that they were alive and well and your friends. But few of them managed to get much rest, since the day’s events had been so exciting. How could you sleep on a night as special as this? That morning they left their families at home and now, voilà, they suddenly found themselves thrown into an extreme confrontational situation. Groups of people who couldn’t sleep gathered round fires and conversed in hushed tones. There was an amazing feeling of solidarity, brotherhood and power in this bivouac assembly.

News of the occupation quickly spread to the households of Nantes and the surrounding area. A few cars driven by worried wives circled the plant, stopping before the guard post fires. Names were shouted over the walls and through the bars. But it was difficult to make contact with this or that occupier lost in the mas of men scattered across the workshops, offices, wagons and boxes. Only later, when loudspeakers were installed at the main entrance to beam out the names of the comrades asked for, could contact finally be made more easily.

Throughout the night a team of volunteers went from one post to the next carrying an enormous stew pot full of burning hot bouillon and snacks, which served as some comfort on this cold night. For almost everyone this was a night without sleep, a night of nervous tension, all eyes focused on the guard-posts and ears straining to hear news from Paris. But Paris slept…

The big offices were lit up, a permanent headquarters. There, there was no question of trying to sleep even for a minute. It was the place where picketers and activists came to see the boss. For many this was the first time they had met: each of them introduced themselves. In the last few hours “power” had changed hands in the factory. An atmosphere of free discussion reigned; conversation with the old “authorities” was direct and good-humoured; there was curiosity but not hatred.

Revolutionary anthems followed one after the other without end. The corridor was very musical indeed: some songs were moving, sung in unison or listened to in complete silence by the bosses’ guards, and made these people of strength and solidarity – smoking cigarette after cigarette as they supervised the door – watch the birth of this new brash and loud working-class order with deadpan faces. What did they feel as the night wore on? Without doubt, they could only have a limited view of given their lack of direct participation in events outside the office at the guard-posts.

The cold, pale dawn had not yet come to an end, an odd sight for these tired men shivering with insomnia and the nerves build up over the last month. The frippery bodies started to clamber out of their boxes. Their bearded faces hung heavy; their eyes were as red as the last night’s brazier fires. But the moment would pass: time to wake up and have a coffee. Down the length of the wall they could feel the hawthorns; a perfumed bouquet for the “campers” every breakfast-time. Spring and the strike had both arrived: in the morning daisies and hawthorns would start to flower on the cabin roofs.

Throughout the day on 15th May, the factory and its surroundings looked like a giant building site, but the workers soon improved the scene and their ramshackle structures, beginning to construct coverings and cabins. No need for leaders or orders from the union for this ant colony. Solidarity and self-discipline could work wonders.

The “commune” took shape, a “People’s Administration” putting things in place with surprising efficiency. Participants, supporters and locals were struck dumb by all this upheaval. Soon enough, around a kilometre down the road from the factory, a sign put up by the trade unions’ joint committee delineated the borders of the occupied area. It invited passers-by to take a diversion down the Couëts road to get to the Château-Bougon aerodrome.

A hundred metres from the plant they duly erected a blockade with chicanes for cars; there was a special way through for pedestrians. Notices were dug into the ground. New regulations were enacted: to take the “rue de l’Aviation” required a special pass: the “exterior” guard stopped people not from the factory venturing within their “perimeter”.

Only trade union, political party and student delegations that came in the early hours of the morning to bring solidarity to the striking workers were allowed in: but they were not allowed past the red barriers placed around the plant.

At the main entrance they set up an information service with loudspeakers: its work was unceasing and tiring, since workers’ relatives, delegations and all sorts of visitors kept coming in. By the end of the afternoon the square in front of the entrance was packed with people. Until late in the night the loudspeakers did not stop calling people and broadcasting communiqués and trade union instructions. From now on this noise would be a constant part of occupation life.

The speakers were relentless: such-and-such comrade was called to the main entrance… this comrade… that comrade…

After the last day’s anger, an unbelievable tumultuous mood continued to reign at this “iron gate”, both on the walls and among the crowds. Some of them had spent practically a whole day and night on the wall. Wives, mothers and friends were pressed up against the gates trying to see this or that friendly face, get a message across or pass across some food. Along the walls of the offices loads of young women were pressed against each other, trying to hold the hands of their young husbands or fiancés stretched through the bars of the windows.

Whatever comfort this may have offered the striking workers, the situation was plenty confused and tense. The picketers kept the doors firmly sealed, since the success of the occupation could hardly allow for any laxity. Despite this there was a certain degree of movement between the occupation and the outside world, with small groups of men going out to see their family on the other side of the gates: there was time to embrace, have a little chat and hand over a basket of food before going back. When these men had returned, others could go out in their place. They therefore tried to have some sort of balance between the numbers going out and the numbers coming in. Although there were, inevitably, some confrontations between the “supporters at the gates” (who were not exactly delighted) and the workers coming out, the men understood that they had to return all the same.

To guarantee permanent control over this worn-out post the exhausted picketers were taken off duty. They decided to “liberalise but formalise” the exits with a system of badges. Each worker was given a little card on which was written his name, the time of exit and return. The badge was signed by a trade union rep and recorded in a book. This safe-passage also allowed him through the road blockades. This “administrative and regulatory” measure allowed them bit by bit to relieve the gates while maintaining the strength of the occupation. All these details did nothing to cloud the mood.

But a bolt out of the blue in the afternoon changed the atmosphere, as the first report of success passed into the hands of the information service. The speaker cried with joy: the Renault factory at Cléon is on strike! The news spread through the aisles… the men crowded at the gates were overcome with fresh enthusiasm, and the announcement met with cries of joy.

Now the question was on everyone’s lips: is the strike going to spread? Renault: that meant something… everyone was filled with hope. Would there be a general strike tomorrow? They had talked about it so much before, but never really believed it.

La « nouvelle » théorie de l’insurrection (SPGB, 1968)

12 mai 2008

(Traduit du Socialist Standard, septembre 1968).

Maurice Duverger, spécialiste français de sciences politiques dont les livres ont été parfois critiqués dans nos colonnes, est l’auteur d’un article intéressant paru dans Le Monde du 12 juillet 1968. Duverger se dit socialiste mais, comme nous l’avons fait remarquer, il se contente de défendre une forme atténuée de capitalisme d’État. Ceci dit, ses commentaires au sujet des évènements de mai 1968 sont tout à fait pertinents.
Dans son article intitulé « Une Révolution Impossible » il dit qu’avant mai 1968 même les partisans d’une révolution violente n’espéraient plus changer le monde capitaliste développé. D’où la popularité de Mao, Castro et Che Guevara. Mais après mai ils arrivèrent à une nouvelle théorie de la révolution. Voici la description qu’en donne Duverger:
« L’impulsion première serait donnée par les jeunes, moins intégrés dans l’ordre existant que leurs aînés, même appartenant à la classe ouvrière. Parmi eux, les étudiants joueraient le rôle d’avant-garde. Leur accroissement numérique et leur concentration géographique en certains points, analogues à ceux du prolétariat naissant au dix-neuvième siècle, leur donnent une force d’intervention dont les barricades de Paris et les combats de Flins ont montré l’ampleur. Par ailleurs, leur formation intellectuelle leur confère un degré élevé de conscience politique. Dans une seconde phase, le détonateur constitue par la révolte des étudiants, embraserait l’ensemble des travailleurs. Par la grève générale, ceux-ci paralyseraient alors toute l’activité de l’Etat bourgeois et le réduiraient ainsi à l’impuissance. En même temps, ils commenceraient à lui substituer un État socialiste, en assurant eux-mêmes la gestion des entreprises et des services et en les remettant en marche: telle serait la troisième phase. Ainsi le pouvoir ancien deviendrait de plus en plus irréel et factice, cependant qu’un pouvoir nouveau le remplacerait progressivement. Finalement, le premier s’effondrerait et le second prendrait totalement en main la société. »

En mal 1968 on ne parvint qu’au second stade, disent-ils, parce que le Parti communiste français et le syndicat qui le soutient, la CGT, firent plus pour freiner le mouvement que pour l’encourager.

Les commentaires de Duverger là-dessus rejoignent les nôtres et semblent être la leçon évidente à tirer de mai 1968: la nouvelle théorie fait comme si le très grand pouvoir répressif de l’État moderne n’existait pas et s’obstine à ne pas voir que la plupart des travailleurs ne veulent pas d’insurrection violente. Les organisations étudiantes extrémistes ont été interdites et les gaullistes ont obtenu une victoire écrasante aux élections en jouant sur la peur de la guerre civile.

Duverger admet, et nous aussi, qu’il y a une bonne dose de mécontentement parmi les travailleurs qui pourrait exploser si les étudiants donnaient l’exemple. Mais il ne faudrait pas, dit-il, prendre ce mécontentement pour un désir de révolution violente. L’absence de ce désir, sauf peut-être parmi les jeunes, « n’était pas la conséquence du réformisme de la CGT et du parti communiste. Au contraire, le réformisme de la CGT et du parti communiste était le reflet de cette absence ». La plupart des travailleurs, pour diverses raisons, sont hostiles à une insurrection violente.

Voici ce qui rend la nouvelle théorie dangereuse:

« Les mouvements d’étudiants ne peuvent à eux seuls renverser l’ordre existant. Mais ils peuvent suffisamment le menacer – ou donner l’impression de le menacer – pour maintenir et accroître un sentiment d’insécurité dans l’ensemble du corps social qui pousserait celui-ci vers des régimes autoritaires le jour ou il ne verrait pas d’autre moyen d’échapper a l’anarchie. »

Ainsi la nouvelle stratégie pourrait servir à saper à la base des institutions démocratiques établies et à renforcer les pouvoirs répressifs au service de l’État.

Duverger dit que certains étudiants sont en train de prendre conscience de ceci et

« essaient aujourd’hui de définir une stratégie à long terme des transformations de la société, restant révolutionnaire quant aux buts, mais mieux adaptée quant aux moyens aux conditions des pays sur-développés. »

Nous sommes heureux de savoir que certaines leçons ont été tirées de mai 1968 (nous voudrions seulement qu’elles parviennent jusqu’à nos révolutionnaires en chambre britanniques qui veulent répéter ici la débâcle française). Duverger ne dit pas quelles sont leurs idées mais il fait remarquer lui-même qu’on ne peut rien faire sans le soutien de la masse du peuple.

Sur cette question le Parti Socialiste de Grande-Bretagne a quelque-chose à apporter puisque, nous inspirant du travail fait par Engels vers la fin de sa vie, nous avons conçu un système de révolution sociale adapté au capitalisme moderne et basé sur l’utilisation révolutionnaire des institutions démocratiques. Étant donnée la croissance du pouvoir répressif de l’État les insurrections avec barricades et batailles de rue sont inefficaces. Cependant, grâce aux luttes passées (y compris en France en 1848 et 1871) dans lesquelles les travailleurs jouèrent un rôle décisif on a ouvert une autre voie menant au pouvoir politique: le suffrage universel.

II est courant dans certains milieux étudiants de parler de « sornettes parlementaires » et d’appeler à un boycott des élections. Les gens qui parlent ainsi refusent d’admettre que la grande majorité des travailleurs ne veulent pas pour le moment de révolution sociale. Ce n’est ni le suffrage universel ni les autres institutions démocratiques qui sont à blâmer mais la manière dont on les utilise. Tant que les travailleurs ne seront pas devenus partisans du socialisme (et pour l’instant ils ne le sont pas) ils utiliseront leurs voix pour élire des défenseurs du capitalisme, y compris les réformistes sociaux-démocrates et « communistes » et donneront en fait le pouvoir à la classe capitaliste, un pouvoir, il est bon d’ajouter, qui peut être utiliser pour écraser des insurrections estudiantines.

Rien ne reflète mieux que les élections l’opinion populaire et malheureusement elles montrent clairement que pour l’instant ce n’est qu’un très petit nombre qui veut le socialisme. La tache de ceux qui sont socialistes devrait donc être claire: non pas d’essayer de provoquer des conflits violents avec l’État dans l’espoir de déclencher un mouvement généralisé, mais de mener une campagne intensive d’éducation et d’agitation socialistes. Il faudra donc condamner la « nouvelle » théorie comme étant dangereuse puisqu’elle pourrait affaiblir les institutions mêmes qui permettront à un mouvement de travailleurs socialiste d’arriver au pouvoir pacifiquement.

Nous ne voulons pas utiliser le parlement à faire passer des séries de mesures sociales censées transformer peu à peu la société. Nous sommes tout aussi hostiles au réformisme qu’a l’insurrection. Le parti socialiste peut éviter tout compromis avec le capitalisme en se faisant soutenir uniquement à partir d’un programme socialiste. En d’autres termes en n’ayant ni programme de réformes ni « mesures prioritaires » à réaliser dans le cadre du capitalisme. Car un tel programme attirerait des non-socialistes et mènerait le parti sur le chemin du compromis et du réformisme.

Nous pensons que l’on peut éviter de verser tant dans l’insurrection que dans le réformisme en bâtissant un parti socialiste composé et soutenu uniquement par des socialistes convaincus. Lorsqu’une majorité de travailleurs se tourneront vers le socialisme et s’organiseront pour former un tel parti, ils pourront utiliser leur droit de vote pour élire au parlement et aux conseils municipaux des délégués qui se seront engagés à utiliser le pouvoir d’État uniquement pour réaliser le seul acte révolutionnaire de la dépossession de la classe capitaliste par la conversion des moyens de production en propriété de toute la communauté. C’est sur cette stratégie à long terme pour transformer la société et adapte aux conditions du capitalisme moderne que les étudiants de Duverger feraient bien de se pencher.

Affiche du PCF en 1968

10 mai 2008

Cette affiche ne doit pas être dans le hors-série de l’Huma mais valait bien un rappel.

Voir aussi:

La grève

5 mai 2008

Les Actualités Françaises du 22/05/1968 :

(2mn 18s)

Voir aussi:

L’Autogestion l’État et la Révolution (ICO, mai 1968)

5 mai 2008

Une brochure du groupe Informations et correspondances ouvrières (scission de Socialisme ou Barbarie) publié en supplément à Noir et Rouge N° 41 (mai 1968). Numérisée au format pdf (cliquer sur l’image):

Voir aussi:

Appel du SPGB en 1968

4 mai 2008

La Chienlit? Non!
La Réforme? Non!
Le Socialisme International? OUI!

Frères travailleurs de France

Nous nous adressons à vous non en tant que citoyens d’un pays parlant aux citoyens d’un autre pays, mais en tant que socialistes mondiaux à des frères membres de la même classe ouvrière mondiale.

Nous rejetons les frontières comme barrières artificielles érigées par les gouvernants. Tous les hommes sont frères – le monde devrait leur appartenir. Tous les hommes devraient être égaux dans l’ordre social jouissant d’un accès libre à l’abondance qui existerait si les moyens de vivre appartenaient à une communauté mondiale socialiste. Nous sommes contre les gouvernements où qu’ils se trouvent, contre tout nationalisme, racisme, religion, contre toute censure, contre toutes les guerres et les préparatifs de guerre.

Travailleurs! Nous soutenons votre lutte de classe, pour obtenir de meilleurs salaires, de meilleures conditions, contre le patronat et le gouvernement. Mais ne vous laissez par duper par la facilité avec laquelle vous avez occupé les usines. Ils vous ont permis de le faire sachant que, tôt ou tard, vous seriez obligés de céder. Le pouvoir politique se trouve toujours aux mains de ceux qui détiennent la commande de l’institution gouvernementale, y compris les forces armées et la C.R.S. brutale. Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui disent que le suffrage universel n’est qu’un leurre. Tirez enseignement de vos maîtres. Vous aussi, il faut que vous vous organisiez pour obtenir le pouvoir politique, si vous voulez instaurer une nouvelle société. Ne permettez pas aux politiciens malins, ni au méprisable Parti Communiste de France, de reprendre le pouvoir en vous montant sur le dos. Ne tenez aucun compte de ceux qui prétendent vous mener. Comptez sur votre propre intelligence et votre propre organisation. Transformez le suffrage universel en outil d’émancipation.

Étudiants! Nous partageons votre aversion pour les indignités et les hypocrisies de l’ordre actuel. Nous partageons votre désir de voir une nouvelle société exempte de l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais ne sous-estimez pas la tâche que changer la société implique. Ce sera cent fois plus difficile que de changer un gouvernement. Une communauté mondiale démocratique, fondée sur la propriété commune où la production sera destinée, non pour faire des bénéfices, mais pour être utilisée par l’humanité entière, cette communauté mondiale démocratique ne pourra être établie que lors que les peuples la voudront et seront prêts à prendre les mesures nécessaires pour l’instaurer et pour la maintenir. L’action politique démocratique est la seule voie du socialisme. II n’y a pas de raccourcis. II faut que nous ayons une majorité agissant activement à nos côtés. Ne vous laissez pas leurrer par des étudiants démagogues, ceux qui font l’éloge de Bakounine, de Trotsky, de Mao ou de Che Guevera, qui voudraient se servir de vous pour atteindre leurs buts mal conçus. Ils sont d’avis qu’une élite doit se servir de l’agitation pour acquérir le pouvoir et ensuite établir une société sans classes. Absurdité dangereuse! Jetez un coup d’œil sur le capitalisme d’état de la Russie où une nouvelle classe privilégiée tient le pouvoir et gouverne – à l’aide de l’intimidation par la police et de la censure – une population de plus en plus inquiète. Regardez le capitalisme d’état de la Chine où des bureaucrates avides de pouvoir manœuvrent cyniquement le peuple dans leurs querelles personnelles sordides. Apprenez la leçon donnée par l’histoire: l’action de l’élite mène au gouvernement par l’élite. II n’y a de socialisme que par l’action politique démocratique fondée sur la compréhension socialiste.

La tâche à laquelle vous faites face en France est identique à celle que nous confrontons en Grande-Bretagne, de même que nos frères en Allemagne, en Russie, aux États-Unis et ailleurs: c’est celle de créer et de renforcer un fort mouvement mondial pour le socialisme. Ce qu’il faut plus que tout pendant cette période d’agitation sociale, c’est un énoncé net et intransigeant de la cause de la communauté mondiale socialiste.

Si vous êtes d’accord avec nous, prière de nous écrire. Nous serons heureux de vous aider à assurer que la voix du socialisme se fera entendre à nouveau en France.

Prolétaires de tous les pays unissez-vous!

EXECUTIVE COMMITTEE, SOCIALIST PARTY OF GREAT BRITAIN
juin 1968

Pour le pouvoir des Conseils ouvriers

4 mai 2008

En dix jours, non seulement des centaines d’usines ont été occupées par les ouvriers, et une grève générale spontanée a interrompu totalement l’activité du pays, mais encore différents bâtiments appartenant à l’État sont occupés par des comités de fait qui s’en sont appropriés la gestion. En présence d’une telle situation, qui ne peut en aucun cas durer, mais qui est devant l’alternative de s’étendre ou de disparaître (répression ou négociation liquidatrice), toutes les vieilles idées sont balayées, toutes les hypothèses radicales sur le retour du mouvement révolutionnaire prolétarien sont confirmées. Le fait que tout le mouvement ait réellement été déclenché, voici cinq mois, par une demi-douzaine de révolutionnaires du groupe des «Enragés» dévoile d’autant mieux combien les conditions objectives étaient déjà présentes. D’ores et déjà l’exemple français a retenti par-delà les frontières, et fait resurgir l’internationalisme, indissociable des révolutions de notre siècle.

La lutte fondamentale aujourd’hui est entre, d’une part, la masse des travailleurs — qui n’a pas directement la parole — et, d’autre part, les bureaucraties politiques et syndicales de gauche qui contrôlent — même si c’est seulement à partir des 14% de syndiqués que compte la population active — les portes des usines et le droit de traiter au nom des occupants. Ces bureaucraties n’étaient pas des organisations ouvrières déchues et traîtresses, mais un mécanisme d’intégration à la société capitaliste. Dans la crise actuelle, elles sont la principale protection du capitalisme ébranlé.

Le gaullisme peut traiter, essentiellement avec le P.C.-C.G.T. (serait-ce indirectement) sur la démobilisation des ouvriers, en échange d’avantages économiques : on réprimerait alors les courants radicaux. Le pouvoir peut passer à «la gauche», qui fera la même politique, quoique à partir d’une position plus affaiblie. On peut aussi tenter la répression par la force. Enfin, les ouvriers peuvent prendre le dessus, en parlant pour eux-mêmes, et en prenant conscience de revendications qui soient au niveau du radicalisme des formes de lutte qu’ils ont déjà mises en pratique. Un tel processus conduirait à la formation de Conseils de travailleurs, décidant démocratiquement à la base, se fédérant par délégués révocables à tout instant, et devenant le seul pouvoir délibératif et exécutif sur tout le pays.

En quoi le prolongement de la situation actuelle contient-il une telle perspective ? Dans quelques jours peut-être, l’obligation de remettre en marche certains secteurs de l’économie sous le contrôle ouvrier, peut poser les bases de ce nouveau pouvoir, que tout porte à déborder les syndicats et partis existants. Il faudra remettre en marche les chemins de fer et les imprimeries, pour les besoins de la lutte ouvrière. Il faudra que les nouvelles autorités de fait réquisitionnent et distribuent les vivres. Il faudra peut-être que la monnaie défaillante soit remplacée par des bons engageant l’avenir de ces nouvelles autorités. C’est dans un tel processus pratique que peut s’imposer la conscience de classe qui s’empare de l’histoire, et qui réalise pour tous les travailleurs la domination de tous les aspects de leur propre vie.

Conseil pour le maintien des occupations
Paris, le 22 mai 1968

Note: Le Conseil pour le maintien des occupations venait d’être formé par les militants situationnistes qui avaient quitté le Comité d’occupation de la Sorbonne le 17 mai et les « Enragés » de Nanterre. Il produisit jusqu’au 15 juin de nombreux documents et plusieurs affiches dont celle ci-dessous. Son but était « de défendre un programme de démocratie directe totale, et d’étendre quantitativement et qualitativement le mouvement des occupations et la constitution des Conseils Ouvriers » (Thomas Genty).

Affiche du C.M.D.O.

Voir aussi: