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Interview de Marceau Pivert sur le catholicisme (1936)

25 février 2014

Paru dans Sept N°118 (29 mai 1936).

Dans un clair cabinet de travail, entouré de jeunes militants socialistes, M. Marceau Pivert, membre de la C.A.P. du parti socialiste, m’expose, avec cet art professoral qui lui est propre, son point de vue et celui  de ses amis :

« Je suis socialiste, syndicaliste, laïque et, par conséquent, les problèmes spirituels  ne sont considérés par moi que sous l’angle  matérialiste, comme des épiphénomènes.

Vous prenez donc à leur égard une attitude de simple expectative ?

  —Pas du tout ! Nous sommes aussi des acteurs dans le monde actuel. Nous prenons position en face de tous les problèmes :  Quand nous travaillons au renversement de l’ordre économique actuel, nous touchons à un certain nombre de valeurs spirituelles qui ont pu être considérées comme permanentes et définitives et qui sont en réalité  toute relatives à une étape du progrès de  la civilisation.

Mais vous proposez-vous de combattre  effectivement les diverses croyances ?

Tout ce qui concerne les croyances individuelles ne peut être abordé par nous  qu’indirectement, comme un aspect du problème économique. Mais nous savons bien que la seule existence de notre mouvement prolétarien constitue déjà une sorte de lésion à l’égard des croyances.

Si je vous comprends bien : liberté absolue de conscience ?

Oui ! Tout ce qui est du domaine de la conscience individuelle est hors de notre objectif essentiel. Une seule exception en ce qui regarde l’enfance : l’Etat moderne doit être laïque et protéger l’enfant contre les diverses croyances.

En ce qui concerne plus spécialement le catholicisme, avez-vous une autre attitude ?

— Tout ce qui touche à la vie politique doit être soumis aux mêmes règles. Nous voulons empêcher l’intrusion de l’Eglise dans la vie politique. Je prends un exemple : lorsque l’Eglise catholique encourage et favorise la politique d’expansion de l’Italie contre l’Ethiopie, elle joue incontestablement un rôle politique et doit s’attendre à en subir les conséquences. Nous ne sommes pas contre l’Eglise en tant que communauté spirituelle, mais en tant  qu‘instrument de domination politique et économique d’une classe.

— Sur le plan pratique, au regard des divers mouvements d’action catholique, quelle sera voire attitude ? Les groupements de jeunesse, la J. O. C. par  exemple ?

Nous considérons que la J.O.C. divise la classe ouvrière sur son propre terrain de classe et fait par suite le jeu du capitalisme. Nous sommes donc adversaires, nous ne le cachons pas.

L’enseignement ?

—  Nous réclamons la nationalisation de l’enseignement jusqu’à quinze ans. Au delà, nous ne voyons pas d’inconvénient à la liberté.

La presse?

Liberté, sauf si elle sert ouvertement, par ses mensonges et sa corruption, la cause des ennemis du peuple.

Les syndicats ?

Il n y a qu’un seul prolétariat, il ne doit y avoir qu’un seul syndicat. Ceux qui créent des divisions servent objectivement les ennemis de la classe ouvrière. »

MICHEL.P. HAMELET.

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Contre le fascisme et contre la guerre (Pivert & Modiano, 1938)

18 août 2013

Paru en tribune libre (avec mention Les articles de cette rubrique n’engagent que la responsabilité de leur auteur ) dans le Populaire du 19 mars 1938.

Contre le fascisme
et contre la guerre

NOTRE POLITIQUE DE PAIX

ON sait -€” malgré la discrétion  des comptes rendus que nous nous sommes élevés contre toute tentative d’Union nationale, et que nous faisons appel à ce sujet de la décision hâtive du Conseil national devant un Congrès extraordinaire. Mais quelle politique opposons-nous à celle de l’apparente majorité « unioniste » du Parti ?

Nous constatons que le prétexte de « sécurité collective » couvre, en fait, l’augmentation indéfinie des armements ; que celui de « l’assistance mutuelle » dissimule les vieilles alliances militaires,… et qu’on revient ouvertement au « Si vis pacem para bellum », repoussé par tout le socialisme (Paul Faure, jadis), c’est-
à-dire à la défense de la paix… par tous les moyens, y compris la guerre !…

Or, cette méthode a fait ses preuves : elle mène automatiquement à la guerre (Léon Blum,… autrefois). Elle ruine tous les pays, elle exige une économie fermée qui, à elle seule, constitue la meilleure introduction au fascisme et à une prétendue défense des libertés, qui commence par les écraser sous la botte du militarisme…

Nous la répudions formellement !

Pour nous, la préparation, la conduite et les objectifs de la guerre impérialiste sont autant de moyens raffinés et rigoureux employés par chaque capitalisme pour renforcer sa domination de classe.

C’est pourquoi nous restons fidèles à la position définie par Léon Blum en 1930 : Nous opposons une fin de non-recevoir absolue et inconditionnelle à toute solution des litiges internationaux par la guerre.

Mais cette déclaration de principe, que vaut-elle devant le drame espagnol, l’événement autrichien, les menaces de toutes sortes qui se précisent à l’horizon ?

Elle vaut dans la mesure la classe ouvrière encore libre prendra conscience que TOUT DÉPEND désormais, de son action directe de classe.

Ainsi, le fascisme procède par infiltration, en s’appuyant sur ses alliés naturels : les ligues stipendiées et armées par le grand capitalisme. En France : le C. S. A. R., le grand patronat, les Michelin et les Gignoux, les Rotschild et les de Wendel… C’est que nous devons frapper, ET TRÈS VITE, les coups décisifs.

Nous proposons comme objectif : la mise hors d’état de nuire de nos propres hitlériens. Nous proposons comme moyen : la confiscation des biens des émigrés de l’intérieur (et, si on le veut, on trouvera derrière le C. S. A. R., toute la haute banque ét les industries-clés).

Nous proposons comme méthode : l’action directe de masse comme en juin 1936.

Est-ce assez clair ?

D’autre part, la guerre exige dès maintenant des stocks formidables de certaines matières premières indispensables : carburants et minerais spéciaux. Le prolétariat peut, par l’embargo, en contrôler une proportion considérable ; il peut venir en aide à nos frères espagnols et refuser le réarmement de tous les impérialismes. Mêmes objectifs, mes moyens, mêmes méthodes, me conclusion implacable : seule, l’intervention de la force autonome du prolétariat révolutionnaire, peut actuellement renverser le cours des événements.

Oui, c’est bien l’heure de la lutte décisive entre le fascisme et le socialisme.

Le prolétariat subira dans la faite la construction d’une nouvelle Europe basée sur son esclavage renforcé, ou bien il devra s’emparer des sources de matières premières pour les gérer collectivement.

Oui, c’est en même temps la course entre la révolution et la guerre.

Le prolétariat qui refuse de se battre contre son ennemi de classe pour conquérir le pouvoir, devra se battre contre ses frères de classe pour consolider le pouvoir de ses maîtres. Quant à nous, notre choix est fait.

Plus que jamais, nous demeurons fidèles aux principes et aux espoirs du socialisme international.

D’autres semblent se réfugier dans une attitude de collaboration de classe qui conduit fatalement à l’intégration du mouvement ouvrier dans l’union sacrée, et à l’acceptation de la guerre.

Soit ! Qu’ils sachent dès maintenant -€” et qu’on note bien partout -€” que cette politique et ces opérations n’auront jamais notre approbation.

HELENE MODIANO
et MARCEAU PIVERT.

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La crise de l’internationalisme socialiste (Pivert, 1950)

24 mars 2013

Publié dans La Revue socialiste en avril 1950.

Un siècle après le Manifeste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », où en est l’internationalisme prolétarien ?

Nous qui portons dans notre poche une carte rouge d’un Parti qui se propose, dès les premières lignes de ses statuts, « l’entente et l’action internationale des travailleurs », que faisons-nous, en réalité, pour mettre en pratique cette règle socialiste fondamentale ? Si la Première, puis la Deuxième, puis la Troisième Internationale ont fait faillite, quelles sont les causes de ces échecs successifs ? Dans la division actuelle du monde en deux blocs hostiles qui semblent se préparer fiévreusement à l’éventualité d’une troisième guerre mondiale, où voit-on la possibilité d’intervention d’une force internationale indépendante, parlant et agissant au nom de la communauté des peuples menacés, au nom des opprimés enchaînés sous toutes les latitudes, au nom des travailleurs exploités de tous les pays ? Comment répondre ?

Depuis 1933, il n’y a pas eu de véritable Conférence Socialiste Internationale: il n’y a plus d’Internationale Socialiste...

La crise de l’internationalisme socialiste, c’est la crise même du mouvement ouvrier: contrairement aux appels, et aux espoirs de Marx, le prolétariat international s’est révélé infiniment plus perméable aux idéologies des classes dominantes, dont il a épousé les querelles nationales, qu’à l’idéologie socialiste internationale. C’est que la lutte de classes s’est terriblement compliquée, depuis un siècle. Et que la classe ouvrière s’est trouvée parfois obligée de défendre certaines valeurs, comme les libertés républicaines et l’indépendance nationale, au moment même où les classes dominantes les foulaient au pied.

C’est aussi que la conception générale de la révolution socialiste a dû être révisée à l’expérience, par réaction contre une monstrueuse caricature, qui s’est manifestée à l’Est de l’Europe. La violence calculée d’une minorité de « révolutionnaires professionnels » s’élançant à la conquête du pouvoir politique pour brûler les étapes de l’histoire, comporte décidément des risques trop évidents que Fr. Engels avait déjà aperçus à la fin de sa vie. Ce sont aujourd’hui des masses sachant ce qu’elles veulent, et comment elles le veulent, qui construiront, indiscutablement, la société socialiste, ou bien il n’y aura pas de société socialiste ! Mais précisément, les masses laborieuses sont actuellement désorientées. A peine sorties d’une guerre atroce et libérées de l’oppression totalitaire, elles sont invitées, pour éviter une autre oppression, à recommencer la course aux armements, à placer  leurs garanties de sécurité dans l’organisation militaire. Il doit pourtant y avoir autre chose à tenter ? Mais cette « autre chose » ne peut être trouvée en dehors de l’expérience ouvrière. C’est pourquoi il est essentiel de découvrir les raisons de la crise de l’internationalisme socialiste, et de chercher, dans la réalité politique et sociale de 1950, les chances de sa renaissance.

Tout se paie.

Les masses populaires des nations européennes ont abordé la période de la grande crise (ouverte en août 14) avec des illusions et des formules simplistes. Leurs organisations forgées pendant la période ascendante du capitalisme, n’étaient pas préparées à affronter les bouleversements qu’allaient entraîner la première guerre mondiale et ses conséquences. Les précurseurs, ceux qui avaient indiqué la route, furent sacrifiés: Jean Jaurès, Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, les « pèlerins de Kienthal et de Zimmerwald — autant de pionniers incompris sur la route de « l’internationalisme inconditionnel et viril » (pour reprendre l’expression même de Fritz Adler, dans sa brochure, écrite en 1915).

La première phase de la Révolution Russe fut cependant une magnifique démonstration de la puissance et de la vitalité, dans la conscience prolétarienne, des sentiments internationalistes. Ce n’étaient pas seulement les plus « co-religionnaires communistes » de Lénine et de Trotsky, c’étaient les classes ouvrières même les plus « réformistes » comme celles de Belgique et d’Angleterre qui marquaient, dans l’action, leur solidarité avec le peuple russe. Mais bientôt, les conceptions autoritaires des bolcheviks, leur frénésie de généralisation, à toute la planète, des méthodes que des circonstances exceptionnelles leur avaient permis de faire triompher, eurent pour résultat un véritable état de guerre civile au sein même du prolétariat. L’on donnait à choisir, aux travailleurs de l’Europe occidentale, entre la solidarité internationale et la liberté. Ils choisirent la liberté. Et, par là même, retombèrent dans une autre forme de solidarité : la solidarité nationale. Mais celle-ci ne pouvait pas fournir une solution aux problèmes nés de la première guerre. La conséquence fut un double désastre : croissance foudroyante d’un totalitarisme contre-révolutionnaire, ultra-nationaliste, dans les pays impérialistes arrivés trop tard à la distribution des colonies et des marchés. Ultra-nationalisme développant inévitablement, dans les pays voisins, des réflexes de « défense nationale » d’autant plus vifs, dans les rangs ouvriers, que les classes dirigeantes commençaient à être gagnées par la contagion contre-révolutionnaire et s’avouaient prêtes à abandonner la cause de l’indépendance nationale : « Plutôt Hitler que Léon Blum ! ». En somme, chaque abandon, même explicable, de l’internationalisme socialiste entraînait une défaite nouvelle pour le socialisme lui-même. Et un renforcement corrélatif de la contre-révolution totalitaire : les ouvriers de l’Europe occidentale, après l’échec de la révolution allemande, étaient condamnés à la retraite continue, dans chaque pays, alors que leurs ennemis les plus irréductibles avançaient partout, en formations totalitaires internationales. Fascisme et stalinisme jouaient leur rôle combiné dans les défaites successives que les socialistes durent enregistrer, pays après pays — en dernier lieu en Espagne. C’est lorsque les deux forces totalitaires, nazi-fascisme et stalinisme, signèrent leur alliance d’août 1939 que la deuxième guerre fut rendue possible; mais il y avait auparavant les derniers épisodes de la résistance politique au double danger: pour retarder la guerre les socialistes avaient dû accepter Munich — et le fascisme avait alors remporté une victoire formidable. Ceux des socialistes qui préféraient la guerre, en 38, au compromis munichois ne représentaient qu’une minorité par rapport à l’état réel de conscience des masses, qui avaient horreur de la guerre. Alors, la tragédie éclata partout : entre ceux qui, pour combattre le fascisme, acceptaient la guerre (et parmi eux, cela se comprend, beaucoup de réfugiés politiques des pays fascistes) et ceux qui, pour refuser la guerre, se résignaient à d’impossibles compromis avec le fascisme. Seuls — et encore une fois désespérément seuls — les internationalistes proposaient par l’aide directe au prolétariat espagnol, comme point d’appui, une contre-offensive révolutionnaire risquée, certes, mais audacieuse, pour briser à la fois la menace fasciste et la menace de guerre.

Leurs prévisions ne se sont hélas que trop bien réalisées, et c’est parce qu’ils savent que rien n’est encore résolu, que les mêmes faux dilemmes risquent d’être encore posés aux prolétaires, qu’ils ne considèrent pas comme une solution suffisante et durable le seul écrasement militaire du totalitarisme (hier hitlérien ou demain stalinien). Ce que le socialisme international doit imaginer et imposer, c’est une solution politique : Il s’agit bien moins de détruire militairement des dictatures que de construire une société nouvelle sans exploiteurs et sans dictateurs : c’est là le rôle du prolétariat international, et plus spécialement la mission du prolétariat européen, dont les classes dominantes ont pactisé avec le totalitarisme nazi. Mais deux conditions sont à remplir préalablement : se débarrasser du virus totalitaire stalinien et dépasser enfin le cadre étroit du nationalisme pour atteindre à la première grande expérience historique d’internationalisme en action. Sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, à une plus grande échelle: TOUT SE PAIE.

Le cas singulier.

Le cas singulier de la classe ouvrière britannique mérite qu’on s’y arrête : en lui réside probablement la clé de tous nos problèmes socialistes et européens. Nous pouvons sans doute regretter que le Labour Party n’ait pas pris la tête du Mouvement Socialiste, Internationaliste, pour les Etats-Unis d’Europe, comme il a pris la tête, avec une remarquable audace, dans ses rapports avec le peuple hindou, des nouvelles relations socialistes qu’il convient d’établir entre peuples ex-coloniaux et vieux pays industriels. On pourrait aussi regretter que les internationalistes, à commencer par Jean Jaurès, n’aient pas été mieux entendus, des socialistes et des masses laborieuses, en 1914-19, en 1936-38, etc. Mais les regrets ne servent à rien : les faits sont là et le mieux est d’essayer de les comprendre pour tirer des enseignements d’une expérience cruelle. Or il se trouve que, dans cette circonstance comme dans d’autres, « c’est le mauvais côté de l’histoire qui fait l’histoire ». Le peuple britannique, seul sur son île, en 1940, a effectivement brisé la menace de la contre-révolution. Sans cette résistance, qui a lié dans un effort commun la plus grande partie de la bourgeoisie britannique, sous la direction de Churchill et la totalité de la classe ouvrière, le cours des choses aurait été entièrement différent. Partout, sur le continent, le totalitarisme nazi a contaminé la majorité des classes bourgeoises et des classes moyennes. En Angleterre, au contraire, l’échec de la mission Hess (compromis avec Hitler) est total: les pro-nazis sont une minorité infime. Partout, sur le continent européen, la classe ouvrière est plus ou moins contaminée par le stalinisme. En Angleterre, non ! Comment expliquer ce double phénomène ? C’est l’histoire même des luttes de la bourgeoisie britannique pour conquérir le pouvoir et construire le plus vieil Empire du monde qui peut nous permettre d’interpréter cette situation paradoxale : la vigueur avec laquelle la bourgeoisie britannique s’est forgée ses instruments de domination — sur ses exploités de la métropole — et sur ses centaines de millions d’esclaves des colonies — a préparé une classe ouvrière également imprégnée de valeurs démocratiques et rebelle aux solidarités internationalistes. Contre la menace de dictature totalitaire, d’où qu’elle vienne, la presque totalité du peuple britannique est d’accord pour prendre les armes. Mais pour découvrir une solution moderne, révolutionnaire, marxiste, à la menace renaissante de guerre et de dictature, la classe ouvrière britannique marque une évidente répugnance: elle craint de s’engager trop loin; elle manque d’audace et d’imagination; elle laisse aux représentants de sa classe dominante (et Churchill est le plus astucieux, le plus éminent de tous) le soin d’entreprendre hardiment, de s’écarter des sentiers battus. La pierre d’achoppement du retour à l’internationalisme socialiste se trouve dans cette psychologie paradoxale. C’est elle qui explique des erreurs symboliques particulièrement désastreuses, comme l’affaire Seretsé ou des discours comme celui de Bevin, justifiant les démontages d’usines allemandes, à la veille des élections en Allemagne, ce qui coûta, dit-on, un million de voix aux socialistes. Le nationalisme est un réflexe de self défense : l’oppression d’un peuple par un autre — ou la menace — le fait sortir des profondeurs du peuple. Mais la solidarité internationale des opprimés seule serait vraiment créatrice.

Spontanéité et organisation.

On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière britannique, et celles des pays du continent européen, sont aussi rebelles que semblent l’être leurs dirigeants à l’internationalisme socialiste.

Lors d’une conférence qui m’avait été demandée, à Winbledon, par les sections du Labour Party de la banlieue sud de Londres, j’ai entendu avec une extrême satisfaction, un vieux militant mineur déclarer: « Nous aurons sans doute à prolonger la durée de nos privations afin de venir en aide à nos camarades du continent qui sont en plus mauvaise condition que nous ».

Mais cet état d’esprit ne transparaît pas assez quand se réunissent les délégués des différents partis socialistes européens pour étudier le problème de la Ruhr, ou celui de la Sarre, ou celui du Conseil de l’Europe…

C’est qu’en effet nous nous trouvons ici devant l’une des questions théoriques les plus classiques, et que tout militant socialiste qui pense par lui-même doit rencontrer un jour ou l’autre: comment concilier les exigences d’organisation du mouvement ouvrier et les manifestations de la spontanéité des masses ? La plupart des défaites ouvrières de 1919 à 1939 mettent en évidence, lorsqu’on les analyse, des spontanéités révolutionnaires (parfois, comme en Espagne, en réplique à des initiatives contre-révolutionnaires). Ce fut le cas, en juin 36, en France. Et les organisations, alors, jouent un rôle conservateur. Le processus historique auquel les masses participent d’un effort créateur, qui comporte ses risques, mais aussi ses conquêtes les plus précieuses, est généralement « encadré » plus ou moins rapidement par les états-majors des organisations. Ensuite, quand la « masse en fusion est refroidie » selon la magnifique expression de Léon Blum, il faut attendre — ou subir les conséquences de l’absence d’audace et de volonté créatrice. En ce qui concerne l’internationalisme socialiste, il y a évidemment aujourd’hui un retard très important, très dangereux, du côté de l’organisation, puisqu’il n’y a pas eu reconstruction de l’Internationale. Doit-on en déduire que « le besoin ne s’en fait pas sentir » dans les rangs des différents partis socialistes ? C’est précisément ce qui reste à voir.

Notre Parti s’est montré, sur ce point, très bien inspiré en favorisant et patronnant aux yeux des autres partis socialistes d’Europe le « Mouvement Socialiste pour les Etats-Unis d’Europe ». Comme organisation démocratique et socialiste, le M.S.E.U.E. est un excellent moyen de se rendre compte de l’état réel de la conscience politique du prolétariat européen. Si, comme nous le croyons, l’étude des problèmes précis relatifs à la socialisation et à la planification européenne des industries de base, ou de la création d’une autorité politique européenne, met en évidence une volonté socialiste internationaliste des militants, il faudra songer rapidement à réunir un véritable Congrès Socialiste International, pour prendre en charge tous les problèmes d’actualité, d’ailleurs liés à celui de l’intégration européenne. Sinon, nous risquons d’être une fois de plus à la remorque des événements, en position de retraite, obligés de nous abriter sous telle ou telle combinaison diplomatique ou ministérielle. Mais alors nous devrons subir les conséquences de cette subordination même en politique intérieure, même en ce qui touche à la répartition du revenu national et du pouvoir d’achat: car il n’y a pas de politique socialiste efficace en dehors d’une orientation socialiste de la politique internationale. La définition d’une telle politique permet de prévoir les phénomènes de « spontanéité » qui se produiront tôt ou tard. Et de forger l’organisation internationale chargée de les interpréter et de les guider vers les objectifs socialistes.

Le socialisme au gouvernement.

Dans la période d’après-guerre que nous vivons, le retour à l’internationalisme socialiste est rendu encore plus difficile par des habitudes prises au gouvernement : trop souvent les ministres socialistes et les responsables des partis socialistes ont dû mettre de côté les conceptions socialistes qu’ils représentaient pour devenir les interprètes de conceptions purement nationalistes, voire même impérialistes, que l’exercice du pouvoir leur imposait. Les socialistes portés au gouvernement ont plus ou moins été solidaires des accords de Yalta, des marchandages de Postdam, des déplacements arbitraires de frontières, des entreprises colonialistes, des destructions d’usines, des annexions déguisées, etc. Il est urgent qu’une Internationale Socialiste se reconstitue pour désolidariser complètement les travailleurs socialistes de ce genre d’entreprises. En particulier, rien n’est plus navrant que le spectacle de ces destructions d’usines, de hauts fourneaux, de laminoirs, de machines-outils, par des soldats britanniques ou autres, sous les yeux des ouvriers désespérés par la menace du chômage. La destruction d’un métier à tisser par les canuts lyonnais au début du siècle dernier s’expliquait par l’ignorance et par la cruauté des conséquences du machinisme générateur de misère dans le régime capitaliste. Aujourd’hui, détruire des machines, créer du chômage, ou détruire des denrées, c’est, pour des socialistes, le signe même de la barbarie capitaliste : il ne faut pas détruire, il faut faire tourner les machines ; et pour qu’elles produisent des moyens de consommation en rapport avec leur capacité de production, il faut les socialiser; là est le point de départ du langage commun entre tous les travailleurs, donc d’une politique commune, internationaliste et socialiste, de tous les exploités.

Qu’est-ce également que ce genre de littérature, jusque dans notre presse socialiste, relative à la « nécessité » de réduire la production de l’acier en Allemagne. Quoi de commun entre cette proposition et les « Cinq points » de Baarn, qui se proposent la planification européenne de la sidérurgie ? Une certaine « accoutumance » dangereuse s’est établie au cours des années d’« exercice du pouvoir » : on a semble-t-il oublié les objectifs fondamentaux du socialisme international. Et les diplomates supervisent les projets socialistes pour les adapter à la défense de certains intérêts « nationaux » cette fois purement capitalistes. N’est-ce pas scandaleux, par ailleurs, de lire, dans le News Chronicle du 18-3-50, le nom des « administrateurs » désignés par la Haute Commission interalliée pour diriger l’industrie charbonnière et l’industrie sidérurgique dans la Ruhr ? Le premier est Heinrich Kost, qui fut membre du parti nazi pendant 11 ans et le second est Heinrich Dinkelbach, qui a dirigé pendant 30 ans la politique financière du grand trust allemand de l’acier, c’est-à-dire qu’il a largement contribué à l’équipement et à l’armement des S.S. nazis. Ainsi, les « Alliés » en sont là ! et cependant, Truman est l’élu des ouvriers américains organisés, Bevin représente authentiquement la classe ouvrière britannique et notre parti S.F.I.O. a tout de même son mot à dire à un gouvernement qui n’existe qu’avec son soutien. Au lieu de rabrouer le Parti Socialiste Allemand qui voit ces choses et qui réclame la socialisation des industries de de la Ruhr, ne devrait-on pas lui marquer un peu mieux notre solidarité internationaliste dans ce domaine ?

Ne parlons pas de la Sarre. Il y a tout de même un certain temps que le problème est posé, que des mesures anti-démocratiques évidentes ont été prises sur ce territoire allemand. Il aurait été souhaitable que, de notre côté, s’élevât une voix de protestation comme pour faire écho, 80 ans plus tard, à la protestation du vieux Wilhelm Liebknecht contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Mais une sous-commission du C.O.M.I.S.C.O. doit « arbitrer ». Il faudra bien en revenir, bon gré mal gré, à une conception socialiste internationale de ce genre de problèmes, c’est-à-dire qu’il faudra se résigner à ne plus défendre des revendications purement nationales qui opposent travailleurs à travailleurs.

Le soi-disant « internationalisme » stalinien.

Au moins, dans les rangs des partis socialistes démocratiques, nous avons l’espoir de redresser la situation ; un certain nombre de facteurs objectifs nous permettent d’espérer que ce sera rapide : car l’Europe se fera. Et notre front international de classe se reformera, les militants internationalistes y travailleront.

Mais du côté du stalinisme, aucun espoir n’est permis. Si l’on avait besoin d’une preuve supplémentaire que le régime soviétique n’est pas socialiste, il suffirait de la trouver dans la manière dont la Russie stalinienne traite ses satellites ; les relations économiques et politiques entre nations avancées et nations peu développées sont un excellent critère pour le socialisme : plus un peuple est développé et plus il a de devoirs et de responsabilités à l’égard des autres, telle est la règle pour un gouvernement socialiste (et pour un militant socialiste !). Pour Staline, c’est le contraire: plus il est développé, expérimenté, puissant et plus il a le droit d’exploiter les autres, de les encadrer, de les coloniser, de leur fournir ses policiers et ses maréchaux, de leur réclamer des gages, des prix de faveur, des ristournes sur le commerce international, des participations à ses richesses naturelles, etc.

Inutile d’insister: la Yougoslavie en a fait l’expérience et d’autres, qui se taisent, parce que la dictature les tient à la gorge, pourraient aujourd’hui en témoigner.

Mais alors, on doit comprendre à quel point est périlleuse la défense de la construction socialiste dans un seul pays, qu’il soit britannique ou balkanique. A l’échelle nationale, l’expérience la plus audacieuse, la plus méthodique, est fragile et directement menacée par les forces envahissantes de l’impérialisme politique ou financier. L’internationalisme devient donc une nécessité immédiate, même du point de vue de chaque nation, dans le cadre européen: les hommes d’Etat les plus clairvoyants de la bourgeoisie (parfaitement orchestrés par le Vatican !) se sont rendu compte, avant même la plupart des dirigeants socialistes nationaux, que leur chance de survie capitaliste résidait dans la construction d’une Europe capitaliste.

Sous-estimer cette entreprise, ce serait manquer une occasion qui ne se retrouverait pas de sitôt. Nous aussi, nous voulons l’Europe, notre Europe Socialiste. Et c’est pourquoi nous demandons que les militants socialistes de toute l’Europe — en premier lieu nos amis du Labour Party — travaillent à la convocation d’un Congrès Socialiste Européen destiné à définir le programme socialiste commun à tous les travailleurs européens. Après la réussite de ce premier Congrès, l’internationalisme socialiste aura repris force et vigueur et «l’Internationale» ne sera plus un hymne dépourvu de toute signification.

Marceau Pivert et Fenner Brockway en 1947

Marceau Pivert et Fenner Brockway en 1947

Signification internationale de la bataille laïque (Pivert, 1955)

3 mars 2013

Paru dans la Revue socialiste (mai 1955) et en brochure (Société d’éditions du Pas-de-Calais).

Il suffit de jeter un regard sur ce qui se passe en de nombreux pays autour des institutions scolaires ou dans le mouvement ouvrier pour découvrir le caractère international d’une stratégie politique très cohérente de la part de l’Église romaine. Notre ami Deixonne a bien marqué ici même la virulence des infiltrations cléricales dans tous les domaines de la République française, qui pourtant, par définition, est une République laïque, qui ne devrait reconnaître ou subventionner aucun culte. Mais à cette menace parfaitement calculée, et qui développe son offensive sur le plan international, est-il bien sûr que tous les socialistes soient disposés à opposer une autre stratégie, non moins cohérente, et s’inspirant aussi, dans tous les domaines, des conceptions fondamentales du socialisme international ? Nous nous proposons de fournir ici quelques munitions pour permettre à nos militants et sympathisants de répliquer avec toute l’efficacité désirable. Une expérience, en France, vient de nous apporter des éléments d’information décisifs, et que personne ne pourra plus effacer des mémoires : l’Assemblée Nationale élue en 1951 et qui devrait être renvoyée devant les électeurs l’an prochain est l’une des plus réactionnaires, dans sa composition et dans son orientation, que la France ait jamais eue. Dès son installation, on a vu au minimum 310 députés s’acharner à démolir la législation scolaire républicaine ; refuser des crédits pour l’enseignement public, et subventionner l’école libre ; accorder des bourses nationales aux élèves de l’enseignement secondaire privé, puis des allocations aux écoles primaires privées ; puis des bourses nationales à l’enseignement supérieur privé; puis à l’enseignement agricole privé; puis aux écoles maternelles privées; puis aux cours complémentaires privés; les allocations furent augmentées. Et le personnel enseignant a dû faire une grève générale, le 23 mars, pour protester contre la prétention de la même majorité cléricale de démanteler les services de l’Éducation nationale, en refusant les crédits pour l’enseignement agricole, mais en confiant cet enseignement à des maîtres privés « en accord avec la profession »… Le dessein est évident.

On a quelquefois reproché aux socialistes la loi électorale et les « apparentements » qui sont à l’origine de cette situation ; mais les chiffres montrent que, sans apparentements, les deux extrêmes totalitaires ayant eu plus de députés (le R.P.F. et le P.C.F.), il y aurait eu entre 300 et 325 voix réactionnaires pour entreprendre la même offensive. La responsabilité est ailleurs: elle est naturellement en premier lieu dans le corps électoral lui-même; mais elle est aussi dans l’attitude du M.R.P., parti équivoque en qui trop de socialistes semblent encore avoir confiance ; c’est lui qui, après avoir accepté de se faire élire contre la menace totalitaire, c’est-à-dire dans le respect des institutions démocratiques fondamentales, a mené l’agression en plein accord avec la pire réaction cléricale, et, pour commencer, contre l’école laïque; la lutte sur les deux fronts pour la défense des libertés républicaines était ainsi remplacée par la volonté de l’Église, qui mobilisait toutes ses forces, par une véritable trahison, au service de la réaction; c’est pourquoi on pouvait à la rigueur, dans la situation difficile de 1947 à 1951, parler de «statu quo ». Mais aujourd’hui avec d’ailleurs toutes les autres caractéristiques de la politique réactionnaire que le pays a dû subir, avec les massacres d’Indochine ou les ratissages de Tunisie, ou la stagnation de l’économie, ou l’inconsistance et la servilité de la politique internationale de la France, il n’y a pas d’autre attitude possible que la contre-attaque générale. Le choix même du premier objectif: attaque contre le caractère laïque de l’État et de l’École, est pour nous plein de signification. On ne sera donc pas surpris de nous voir retourner aux sources d’une explication du phénomène. Personne, et le M.R.P. moins que toute autre organisation, puisqu’il nous a fait comprendre que quelque chose, pour lui, est plus important que les institutions républicaines fondamentales, ne s’étonnera de nous voir en tirer toutes les conséquences: au surplus, lors de sa magnifique résistance, le Groupe parlementaire socialiste a bien averti les responsables de ce genre d’opération. Mais l’analyse qui va suivre nous paraît absolument nécessaire, car on n’a pas perdu, dans certains milieux, malgré tout, le désir de ramener le socialisme démocratique au rang d’auxiliaire bénévole d’une vaste entreprise de sauvetage du système social contre lequel il s’est fondé. On parle ouvertement dans certaines revues d’un « travaillisme européen » composé de la démocratie chrétienne et du socialisme démocratique. On oppose spirituellement la « néo-gauche » à la « gauche ancienne manière », celle qui ne se résigne pas à « couper la barbe de Karl Marx ». Ces rêves insensés prennent consistance dans la mesure, précisément, où des forces sociales internationales celles de l’impérialisme capitaliste et de la conservation sociale la plus caractérisée, les alimentent de leur idéologie et de leurs subventions. C’est pourquoi nous croyons devoir alerter tous les militants syndicalistes et socialistes sur la signification exacte de l’offensive cléricale par rapport à une orientation évidente de la politique internationale. Nous avons déjà entendu des affirmations curieuses à ce sujet : la laïcité, après tout, n’était pas un sujet de premier plan ; des impératifs (c’est le cas de le dire) de politique étrangère devaient passer avant ce genre de préoccupation, etc… La vigilance critique de tous est ici sollicitée: nous croyons quant à nous que l’offensive cléricale et la volonté d’union sacrée internationale, c’est-à-dire d’intégration de la classe ouvrière socialiste dans un camp impérialiste sont les deux aspects complémentaires d’une même stratégie contre-révolutionnaire. Dans les deux cas, c’est le même attentat contre l’autonomie de l’action de classe du prolétariat international; c’est la rupture avec cette affirmation permanente du socialisme et du syndicalisme : l’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes. Dans le premier cas, laïcité, il s’agit de persuader les exploités qu’ils doivent se ranger sous la bannière d’une Église; dans le deuxième cas, il s’agit de les convaincre qu’ils doivent s’aligner sur une puissance militaire protectrice. Il suffit d’ailleurs de lire certaines récentes invocations du Président Eisenhower nous invitant à « revenir à Dieu » (discours devant l’American Legion, 20 février) ou celle du nouveau Président — M.R.P. — de l’Assemblée Nationale, plaçant celle-ci sous la même invocation, pour se rendre compte des raisons, et aussi des inquiétudes, qui préoccupent les classes dominantes : comme au cours de toutes les grandes crises, le « retour à Dieu » est apparu comme la suprême ressource ! Mais voyons déjà les faits tels qu’ils se présentent.

LES FAITS PARLENT D’EUX-MÊMES.

Les intentions de l’Église romaine ne sont nullement mystérieuses : partout où elle le peut, elle contrôle la société civile, les phases de la vie, naissance, mariage, mort, et surtout l’éducation… Voyez l’Espagne et voyez l’Italie. Partout où elle a dû céder du terrain, elle cherche à le reconquérir. En Allemagne, l’Église catholique est l’un des soutiens les plus ardents du chancelier Adenauer; en Belgique, elle a profité de son passage au pouvoir, de 1950 à 1954, pour se tailler la part du lion dans le budget : de 1.944 millions de francs belges, les subventions à l’enseignement libre sont passées, en 1955, à 3.203 millions ; le gouvernement actuel, socialiste-libéral, a eu la « malencontreuse » idée de diminuer de 500 millions ces crédits, et surtout d’affirmer que l’Etat a le devoir de créer un enseignement public à tous les degrés. C’en est trop : le cardinal Van Roey, archevêque de Malines et primat de l’Église belge, a failli provoquer la guerre civile. Il y a 940.000 élèves dans les écoles privées et 690.000 dans les écoles publiques : les cléricaux accusent le projet Collard d’être « totalitaire ». Il a fallu que notre camarade Max Buset lance un suprême avertissement contre les jeunes cléricaux s’attaquant aux permanences du Parti Socialiste :

« A partir d’aujourd’hui, la classe ouvrière répondra du tac au tac. Local pour local… Prenez garde que demain les usines ne s’arrêtent et que les travailleurs ne viennent mettre le pied sur votre agitation ».

Mais là aussi, des tendances conciliatrices inspirées par des considérations de politique extérieure s’exercent en faveur d’une sorte de statu quo qui laisserait aux cléricaux crédits et privilèges au détriment d’une véritable laïcisation de l’École comme ont eu le courage de la réaliser en France les Jules Ferry, Paul Bert, J. Macé et Ferdinand Buisson avec l’appui total des masses ouvrières éclairées. C’est en effet la France républicaine qui a eu le mérite de légiférer, dans un pays catholique, en faveur d’une conception laïque, respectueuse de la liberté de conscience des enfants, des institutions scolaires. Cette école publique est devenue si populaire, elle répond si bien aux exigences de la liberté de croyance des familles qu’elle reçoit actuellement 85 % de la population enfantine des écoles primaires. Mais elle est néanmoins attaquée systématiquement par toutes les forces de conservation sociale. Il y a là une raison fort claire : l’Église romaine se présente comme le meilleur bouclier pour protéger les classes dominantes contre la montée lente mais certaine des forces socialistes. L’École laïque n’est que le symbole d’une possible libération des pauvres par leur propre effort. Derrière l’École, c’est le socialisme lui-même qui est visé; cependant, dans les rangs mêmes du prolétariat catholique, le socialisme démocratique fait des progrès; les exigences et les expériences de la lutte des classes portent des frères de combat à se retrouver côte à côte pour la transformation sociale alors même que leurs confessions religieuses tendent à les séparer; alors, les autorités ecclésiastiques interviennent parfois brutalement: c’est le cas de la Hollande, où la fraction catholique du Parti socialiste du Travail vient de répondre courageusement par un refus à l’injonction qui lui était faite de quitter le Parti.

Par contre, les nouvelles qui nous parviennent d’Australie sont plus inquiétantes puisque la fraction catholique du Parti travailliste, qui menait contre la direction du Dr Evatt une lutte acharnée depuis des mois, vient de se faire exclure (par 19 délégués contre 17) ; c’est la scission portée dans les rangs ouvriers par la volonté des catholiques australiens, liés aux catholiques américains et romains, alors que le Dr Evatt et ses amis sont solidaires du Parti Travailliste britannique en politique internationale. Il convient de souligner que certaines bureaucraties syndicales australiennes viennent de décider de supprimer leurs cotisations au Parti travailliste: la majorité de celui-ci s’est opposée à l’envoi de troupes australiennes en Malaisie. Il n’y a pas qu’en Australie que des bureaucraties syndicales se dressent contre une politique socialiste internationale. Même en Angleterre, certaines influences catholiques liées à une certaines politique internationale se font jour. Il convient donc, pour protéger l’unité socialiste et syndicale, de porter une attention scrupuleuse aux inspirations extérieures qui tenteraient de porter au sein du mouvement ouvrier les conflits impérialistes.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier, posent au socialisme international des problèmes de doctrine et de tactique: il est trop évident que l’influence de l’Église sur des masses populaires encore nombreuses est une des causes de la consolidation du capitalisme, de la lenteur des progrès du socialisme dans certains pays ou certaines provinces. Est-ce à dire que le socialisme doive s’attaquer directement, comme l’ont fait certains anticléricaux d’origine bourgeoise, à la croyance même des prolétaires catholiques ? Non: toute croyance sincère est respectable et dans une certaine mesure explicable pour un socialiste. Il est d’ailleurs évident que le phénomène religieux se manifeste encore plus dans les périodes de désarroi, de désorientation, de crise générale: les Eglises expriment le besoin d’évasion vers une sorte de consolation; c’est la vieille chanson qui berce la misère humaine; mais le socialisme ne peut pas se taire sur la véritable escroquerie dont sont victimes les malheureux prolétaires qui se bornent à la prière pour obtenir l’amélioration de leur sort, ou qui se laissent asservir moralement à un paternalisme débilitant et insultant pour la dignité de l’homme. Pendant des siècles et des siècles, munis de tous les pouvoirs temporels et spirituels, disposant de la suprême puissance et de richesses incalculables, l’Église catholique n’a pas résolu la « question sociale ». Elle a endormi de son mieux la révolte et la souffrance des malheureux. Elle s’est solidarisée officiellement avec toutes les inégalités, toutes les iniquités, qui étaient voulues par le Créateur comme autant d’épreuves préparant le salut éternel dans l’autre monde. Et pour bien s’assurer que les générations dociles accepteraient avec résignation et ferveur cette interprétation de l’univers, la maîtrise de l’éducation était nécessaire. Ce n’est pas là une sorte de malveillante insinuation à l’égard de l’Église : c’est le pape le plus éclairé de la fin du XIX°, Léon XIII, qui explique ainsi lui-même la fonction sociale de l’Église, comme directement opposée à la menace socialiste:

« Il est nécessaire de réunir toutes les forces conservatrices pour arrêter les progrès du socialisme (1).

… Or, entre ces forces, la première, la principale de toutes, c’est celle que peut donner la religion et l’Église. Sans elle, les lois les plus sévères, les rigueurs des tribunaux, la force armée elle-même resteront vaines et insuffisantes… » (id.)

C’est le même « pape social » qui marque rigoureusement la limite infranchissable entre la « démocratie chrétienne » et la « démocratie socialiste »:

« En dehors de cette démocratie qui se nomme et qui est chrétienne le mouvement démocratique séditieux et athée s’avance vers un idéal tout autre par d’autres voies. Aux sociétés civiles qui le flattent et qui s’abritent dans son sein, il prépare des jours amers. Maintenant, l’action populaire chrétienne est, sur le même sujet, une force rivale, qui s’oppose au succès de l’autre, et très souvent le prévient. Si elle ne réussissait qu’à disputer le terrain à la démocratie socialiste, et à en circonscrire les pernicieuses influences, elle rendrait par cela seul un grand service à la société civile et à la civilisation chrétienne» (2).

C’est encore lui qui donne aux catholiques l’ordre d’entrer en tant que tels dans les compétitions politiques afin de faire élire leurs amis :

Vous devez aussi faire vos efforts pour que, dans les Assemblées législatives, soient élus des hommes d’une religion et d’une vertu éprouvées, doués d’une grande persévérance, toujours prêts à soutenir les droits de l’Église (3).

Enfin, et pour ne pas multiplier ces citations, qui marquent clairement les objectifs du cléricalisme, la liaison entre cette fonction de conservation sociale et le système d’éducation est mise en lumière par Pie IX, dans son Encyclique Quanta Cura (p. 8) :

« Enseignant et professant la funeste erreur, ils affirment que la société domestique ou la famille emprunte toute sa raison d’être du droit purement civil et, en conséquence, que de la loi civile découlent et dépendent tous les droits des parents sur les enfants, même le droit d’instruction et d’éducation. Pour ces hommes de mensonge, le but principal de ces maximes impies et de ces machinations est de soustraire complètement à la salutaire doctrine et à l’influence de l’Église l’instruction et l’éducation de la jeunesse, afin de souiller et de dépraver par les erreurs les plus pernicieuses et par toutes sortes de vices l’âme tendre et faible des jeunes gens. »

Ainsi, aucun doute n’est permis : c’est bien pour conserver sa domination sur l’enfance, et au service de la conservation sociale, c’est-à-dire directement en opposition avec le mouvement ouvrier socialiste que l’Église mène sa lutte systématique et obstinée contre la laïcité. Pour elle, le socialisme et la laïcité constituent d’ «horribles fléaux». Et «tous les gens de bien sans distinction de parti» doivent s’unir pour le combattre (Cf. Rerum Novarum). Si le socialisme ne méritait plus cet anathème; s’il ne relevait pas fièrement le défi ; s’il n’apparaissait pas aujourd’hui, et lui seul, comme l’authentique expression de toutes les forces de libération matérielle et intellectuelle de l’humanité, il serait condamné à disparaître, et avec lui toutes les valeurs de civilisation si péniblement conquises à travers des siècles et des siècles de dictature théocratique totalitaire.

Aucune hésitation n’est possible à ce sujet; non seulement le socialisme démocratique international doit relever l’insolent défi, mais encore il est en mesure d’interpréter les causes profondes, et les limites, de l’entreprise cléricale sur la société moderne.

INTERPRÉTATION SOCIALISTE.

Nous avons déjà esquissé ailleurs le rôle de l’Église dans la lutte des classes (4). Les grandes crises sociales, accompagnées d’un affaissement général de l’esprit critique lorsque la guerre et la dictature ont réussi à détruire les forces révolutionnaires, ont toujours pour conséquence d’affreux cortèges de désespoir, de crédulité, de résignation, de peur, d’« idolâtrie de l’autorité » (K. Marx). Alors, en notre vieille Europe, l’influence de l’Église catholique se renouvelle et s’étend; le phénomène auquel nous assistons de nos jours n’est pas nouveau. Pendant des siècles et des siècles, l’Église catholique romaine a été la puissance dominante associée au destin de la société féodale. C’est dans ses rangs qu’il faut aller rechercher les traditions totalitaires les plus anciennes ; l’ombre de l’Empire romain accompagne son règne ; et jamais elle n’a abandonné l’espoir de redevenir cette énorme puissance monolithique, spirituelle aussi bien que temporelle, dominant sans partage les âmes comme les corps. il faut voir dans la théologie catholique une première approximation cohérente d’une interprétation de la vie collective de l’humanité. Malheureusement, comme le fera l’ « autre Eglise », celle du stalinisme, dont nous parlerons plus loin, elle aura la prétention d’extrapoler sa propre expérience méditerranéenne et de vouloir l’imposer au reste du monde. A ses yeux, les « hérétiques » ou les « infidèles » seront des exceptions accidentelles dans l’ordre universel voulu par le Créateur. Il faudra donc les supprimer, purement et simplement, par le fer et par le feu (ou par tous autres moyens raffinés, le mensonge, la balle dans la nuque, les camps de déportation, etc., diront les cléricaux staliniens).

Cependant, en dépit de tous les anathèmes, de toutes les inquisitions et de tous les bûchers, les transformations économiques et sociales du monde font éclater la prétention totalitaire du cléricalisme catholique (comme elles feront éclater finalement, n’en doutons pas, la tyrannie stalinienne). Avec le XVI° siècle, les manifestations de résistance prennent un caractère de masse; dans les luttes sociales comme dans les guerres de religion ; nous renvoyons ici à l’excellent travail théorique, toujours valable, de notre regretté ami Otto Bauer (5). Cette analyse vivante et pénétrante est précisément dédiée à ces « premiers socialistes » que furent les anabaptistes, car ceux-ci, pour la première fois revendiquent la séparation des Eglises et de l’État; ils vont même jusqu’à affirmer que « toute propriété est un péché ». Alors, un décret sanguinaire de Ferdinand 1° de Habsbourg ordonne leur extermination complète ; ce qui fut fait avec une cruauté effroyable; ces « non-conformistes » furent torturés, persécutés et brûlés jusqu’au dernier (en somme, c’étaient les « trotskystes » de l’époque par rapport à la religion officielle, obligatoire pour tous: ce simple rapprochement, en passant, pour inviter les travailleurs, et surtout quelques intellectuels ‘Mandarins » à réfléchir sur l’incompatibilité doctrinale profonde entre la laïcité et le stalinisme, du point de vue socialiste).

Quoi qu’il en soit, c’est de ce combat incessant contre le totalitarisme clérical dans le sein même de la société féodale, et du surgissement renouvelé des forces économiques et sociales dont les « non-conformistes » traduisaient les exigences croissantes, qu’est venue cette conquête de la civilisation moderne: la liberté de conscience.

C’est d’abord la bourgeoisie révolutionnaire qui se heurte durement à l’absolutisme féodal et clérical. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’une compétition entre deux idéologies: les intérêts matériels de l’Église, les propriétés de ses évêques, de ses abbayes, de ses monastères, de ses couvents, sont autant de raisons concrètes pour une identification totale entre la féodalité et l’Église catholique. Mais les forces de la bourgeoisie révolutionnaire se développent en même temps que les exigences rapides de la révolution industrielle ; et dans tous les domaines, bientôt, l’assaut est mené contre les structures et les idéologies du passé: défense des libertés individuelles fondamentales, surgissement d’une philosophie matérialiste; schisme et lézardes irréparables dans le vieil édifice clérical romain ; guerres de religion ; guerre de Trente ans ; toutes les phases de cette transformation révolutionnaire conduisent à la destruction du monopole intellectuel et religieux de l’Église romaine ; au terme de l’évolution se trouvera l’égalité de toutes les Églises devant la loi, la reconnaissance du pluralisme des confessions. A noter, dans ce processus, la création de ce que notre ami, l’historien britannique F. A. Ridley, appelle « l’élite des cadres contre-révolutionnaires professionnels », c’est-à-dire la Compagnie de Jésus. Mais rien n’arrêtera désormais la montée générale de la classe révolutionnaire à la direction de l’économie et au pouvoir politique. On comprend alors les condamnations fulminantes de l’Église romaine contre ces « libertés de perdition » que comportent les principes de 1789. Et aussi la source réelle des conflits entre les « deux pouvoirs » : celui de l’Église et celui de l’État moderne. C’est Napoléon qui véhiculera les principes de 1789 derrière sa Grande Armée et qui ira même détruire en Espagne, en 1808, les les tribunaux d’Inquisition. A travers tout le XIX » siècle, la lutte va continuer entre deux tendances au despotisme, représentant d’une part l’Église et tous les vestiges de la contre-révolution, de la contre-réforme, tous les essais de Restauration, et celui de la bourgeoisie capitaliste, qui va de Napoléon à Bismarck et qui tend à contrôler son système d’éducation et de formation des cadres: c’est la naissance du prolétariat moderne, dans le sillage même du capitalisme industriel, qui va bientôt rapprocher les tendances antagonistes. La peur du « spectre rouge », la menace du « socialisme » va bientôt différencier les classes sociales selon un dispositif nouveau: une fois encore, l’Église catholique va se porter au secours de la classe dominante contre la classe révolutionnaire; mais une fois encore, comme on l’a vu au cours de la Révolution française lorsque le petit clergé bénissait les arbres de la liberté, les contagions et les élans vers l’avenir se manifestent jusque dans les rangs des croyants sincères, qui ouvrent les yeux sur le rôle de leurs supérieurs de l’Église romaine, et osent le dire. L’un des exemplaires les plus admirables de ce genre de chrétiens c’est Lamennais, ce « bonnet rouge planté sur la croix » ainsi que le décrivait notre bon maître Bouglé. Lamennais, comme Flora Tristan, répétera que le peuple, pour se libérer, DOIT S’UNIR (Flora Tristan apppelait cette condition indispensable l’UNION OUVRIERE). Et du premier coup, l’ardent orateur catholique posera la question cruciale que les travailleurs catholiques auront à résoudre de notre temps, et aussi les travailleurs staliniens : s’unir EN TANT QUE CLASSE et non plus en fonction des croyances et des frontières confessionnelles et des Eglises… Lamennais ira même jusqu’à souhaiter, au même titre que Babeuf, en face des iniquités monstrueuses qui révoltaient sa conscience de chrétien, l’avènement d’un nouveau Spartacus pour diriger le combat libérateur des classes opprimées…  En contre-partie de cette attitude solidaire des exploités et opprimés, la grande bourgeoisie va se précipiter dans les bras du Vatican dès les premiers combats entre la classe ouvrière et le patronat capitaliste. L’évolution de Thiers prototype le plus cruel, le plus impitoyable du possédant fanatique est à ce sujet significative: en 1828, il est pour l’expulsion des Jésuites; en 1850 il est pour le monopole clérical sur l’enseignement; en 1871, il mitraille et couche dans la tombe 35.000 communards. L’étape de 1850 est décisive : l’alliance entre la bourgeoisie ex-voltairienne et l’Église se scelle sur la question scolaire. On trouve dans le Mémoire Confidentiel des Evêques préparant la loi Falloux le cri du cœur et la raison d’être du cléricalisme:

« Tandis que le funeste enseignement égare les esprits les plus cultivés, la détestable influence des instituteurs primaires, couverts d’une inviolabilité inouïe, achève de jeter dans les populations des campagnes le venin de l’impiété et du socialisme.

Ce démocratisme sauvage qui nie tout pouvoir spécial, tous ces maux, on en convient maintenant, viennent en grande partie de l’éducation donnée à la jeunesse française depuis 50 ans. Tout esprit qui voit de haut les choses de cette terre doit être épouvanté pour le présent et pour l’avenir, pour l’Église et pour la Société… »

C’est alors qu’on institue le monopole clérical de l’enseignement, comme il existe encore en Espagne et en Italie. Cela n’empêchera pas la Commune et la naissance du mouvement ouvrier moderne. Il faut tenter autre chose: le Pape Léon XIII dont nous avons cité les objectifs antisocialistes propose aux catholiques une action  sociale sur le plan même de la classe ouvrière : d’où les mouvements catholiques de Jeunesse, les syndicats chrétiens, les partis social-chrétiens: l’essentiel est de garder le contrôle sur une large fraction de la classe ouvrière. L’Action catholique devancera même dans certaines régions les préoccupations purement conservatrices d’un certain patronat matérialiste et réactionnaire. Mais le nombre croissant de capitalistes libéraux qui se rallient à l’Église, au moment où celle-ci opère son « ralliement » à la République bourgeoise, souligne très exactement le caractère de plus en plus accentué de la ligne de classe qui sépare les défenseurs inconditionnels de l’École laïque, les travailleurs, des cléricaux de toutes obédiences: cette évolution a été parfaitement exposée par Jaurès un peu avant la première guerre. Elle s’est encore accentuée au cours des quarante dernières années. La question posée aux travailleurs syndicalistes et socialistes est donc aujourd’hui sans équivoque: vont-ils à leur tour se laisser gagner par la contagion de « ralliement » en considérant qu’après tout ces querelles autour de l’École publique sont d’un autre âge ? C’est impossible.

C’est d’autant plus impossible que dans les rangs même de la classe ouvrière une autre forme de cléricalisme s’est développée sur les ruines de l’unité révolutionnaire du prolétariat ; une autre forme d’oppression matérielle et intellectuelle, un autre péril de dogmatisme totalitaire ont vu le jour. Entre l’Église de Rome et celle de Moscou seront-ils obligés de choisir ? Devront-ils se laisser diviser, déchirer, et détruire avec certitude en tant que forces de libération sociale, en s’alliant avec un cléricalisme sous prétexte de réformes de la structure nationale de l’Europe, ou avec un autre sous prétexte de défense laïque ? Ce genre d’alliances ne peut conduire qu’à un désastre et c’est pour l’éviter dans toute la mesure du possible que nous tenons à mettre en garde les militants, alors qu’il en est encore temps, contre la tentation de choisir le chemin qui paraît le plus séduisant: bloc « travailliste » (?) entre démo-chrétiens et socialistes d’un côté, ou « bloc laïque » entre socialisme et stalinisme de l’autre. C’est au contraire en demeurant fidèle à la fois à ses traditions révolutionnaires les plus authentiques et à sa capacité de compréhension et d’intégration des éléments prolétariens aujourd’hui divisés par des influences cléricales extérieures que le socialisme démocratique international remplira le rôle qui lui revient. C’est en France que ce genre de problème a été posé le plus clairement depuis plus d’un siècle. C’est en France que se trouvera donc le champ de bataille décisif pour toute l’Europe. Une prise de conscience des masses populaires françaises au sujet de la signification des entreprises cléricales contre la laïcité et de leur traduction par rapport à la situation internationale n’est nullement impossible. Militants socialistes et et syndicalistes s’y emploieront certainement.

CONSÉQUENCES TACTIQUES.

A aucun prix, tout d’abord, le Parti Socialiste ne devra chercher une atténuation quelconque à son programme fondamental pour essayer d’obtenir une alliance électorale ou ou parlementaire soit avec le cléricalisme romain, soit avec le stalinisme. Toutes les traditions du Parti s’y opposent. Au moment où le Groupe Parlementaire, avec les brillants travaux des techniciens du Parti en matière d’enseignement, vient de déposer la proposition 10.390 portant réforme de l’Enseignement public, cette conséquence tactique de l’analyse ci-dessus doit être bien soulignée : en accord avec le mouvement syndical et les Associations des Parents des Elèves des Écoles publiques, il sera nécessaire d’envisager l’ensemble du problème, c’est-à-dire la nationalisation de l’enseignement. Il y a sur ce point continuité entre les décisions de nos congrès : l’excellente résolution de 1929, rapportée par Léon Blum (à Nancy), reprend et précise, en fonction même des agressions cléricales, les dispositions de 1912 :

« Le but que poursuit le Parti Socialiste est l’appropriation collective des moyens de production et d’échange par l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste (1). Sa politique est donc une politique de lutte de classe.

Pour l’organisation des travailleurs en parti distinct, il fait appel à tous les exploités, sans faire de distinction entre les sexes, les races, les religions. Mais considérant que les Eglises organisées, désireuses d’utiliser à leur profit la suprématie de l’Etat, mettant leurs représentants presque toujours au service de l’oppression capitaliste, sont amenées à intervenir dans l’action politique quotidienne…

Le parti socialiste doit défendre avec vigueur, avec passion, contre toutes les menaces, les institutions de laïcité ; …si la Séparation des Eglises et de l’Etat est un fait accompli, la lutte pour la laïcité totale des services de la Nation n’est pas close et doit être poursuivie sans défaillance et jusqu’à ce que les Eglises et leurs défenseurs se tiennent strictement sur le terrain de la conscience individuelle. »

La motion fait ensuite obligation à tous les élus de repousser tous les crédits destinés à subventionner les cultes divers et de s’opposer à la reprise de toutes relations officielles avec les représentants du culte.

La lutte pour la liberté de conscience, pour la séparation des Églises et de l’État est naturellement la première à livrer par le socialisme dans les pays où existe encore une religion d’Etat. Mais ce n’est qu’une première bataille, elle ne suffit pas à résoudre tous les problèmes posés à un mouvement révolutionnaire ; celui-ci n’a de sens que s’il sait parfaitement calculer les étapes qui le conduiront à la véritable émancipation sociale. Et c’est aussi par rapport à celle-ci que doivent se traiter les questions de programme partiel et de programme intégral du Parti: une proposition partielle dans le domaine de l’éducation aurait-elle des chances d’atténuer le conflit fondamental entre les deux classes, celle des exploiteurs et celle des exploités ? Certes, il est permis d’avoir cette illusion. Et plus encore en l’état actuel de division du prolétariat. Cependant, nous sommes plutôt en accord, sur ce problème tactique, avec Marx et Engels, qui, dans une circulaire envoyée en 1879 à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres, traitaient précisément de ce sujet:

« Le programme ne sera pas abandonné, mais simplement ajourné, pour un temps indéterminé (disent certains auxquels répond le texte répond M.P.). On l’adopte, mais non pas pour soi-même et pour le présent, mais à titre posthume, comme un legs destiné aux générations futures. En attendant, on emploie « toute sa force et toute son énergie » pour toutes sortes de bricoles et de rafistolages de la société capitaliste, pour faire croire qu’il se passe quand même quelque chose et pour que la bourgeoisie n’en prenne pas peur. Ce sont les représentants de la petite bourgeoisie qui se présentent ainsi ».

Nous ne voyons en effet aucune raison pour rechercher à tout prix un accord avec des adversaires soit du socialisme, soit de la laïcité : il faut au contraire présenter tout le programme socialiste, et celui-ci comporte nécessairement la nationalisation de l’enseignement ; on nous permettra d’invoquer ici le témoignage direct de Léon Blum, qui a écrit la préface de « L’Église et l’École » et qui déclare :

« Je pense comme lui (comme l’auteur M.P.), et d’ailleurs comme tout le Parti, si je me réfère à la résolution unanime de Nancy, que LE SOCIALISME PEUT SEUL CONCEVOIR ET CRÉER UN SYSTÈME D’ÉDUCATION INTÉGRALEMENT LAÏQUE, c’est-à-dire intégralement fondé sur la culture rationnelle de l’esprit, c’est-à-dire INTÉGRALEMENT ÉPURÉ DE TOUTE TRADITION RELIGIEUSE COMME DE TOUT PRÉJUGÉ DE CLASSE.  Je pense que la collectivité étant seule capable de dispenser un enseignement ainsi défini, l’argument serait suffisant, même s’il n’en existait pas d’autres aussi forts, POUR REVENDIQUER EN SA FAVEUR UNE VOCATION EXCLUSIVE DU DROIT D’ENSEIGNER, ET QUE L’IDÉE DE LAÏCITÉ CONDUIT AINSI PAR UNE DÉDUCTION INÉLUCTABLE A L’IDÉE DE LA NATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT…. »

C’est même la nationalisation de l’enseignement, en protégeant la liberté de toutes les consciences, qui mettrait fin à l’intervention de l’Église dans la vie politique aux côtés de la réaction sociale, ce qui oblige le prolétariat organisé à la considérer comme ennemie. Ce sont aujourd’hui les mêmes antagonismes qui se révèlent plus âpres, en raison même des espoirs internationaux du cléricalisme. Ce sont les mêmes solutions qui s’imposent : les travailleurs catholiques eux-mêmes seront amenés à comprendre que c’est le socialisme qui garantit le mieux leur liberté intérieure au contraire. En apparaissant comme l’auxiliaire du régime qui les exploite, après avoir justifié le servage médiéval et l’esclavage antique, l’Église catholique lie son sort à un système social condamné qui l’entraînera dans sa ruine. Aucun compromis, en tous cas, n’est concevable pour le socialisme : sacrifier la laïcité pour quelque raison que ce soit signifierait une abdication irréparable pour ses perspectives générales de libération de l’humanité par son propre effort.

L’existence, dans les rangs ouvriers, d’une autre forme de cléricalisme, le stalinisme, n’entraîne aucune atténuation à cette rigueur doctrinale et tactique : tout au contraire. Il est incontestable que le stalinisme a affaibli considérablement la capacité de combat de la classe ouvrière; il introduit en effet au cœur de celle-ci les méthodes mêmes de la contre-révolution : comme pour l’Église catholique au Moyen-Age, pour le stalinisme, l’hérétique est l’ennemi qu’il faut détruire ; toute opposition est « impie », monstrueuse, intolérable ; il faut donc la supprimer impitoyablement. Pour les deux cléricalismes, la vérité scientifique, la probité scientifique, l’objectivité, n’existent pas : ce sont les faits qui servent la cause qui comptent et méritent d’être retenus ; les autres, et surtout ceux qui gênent, doivent être ignorés ; on brûle les livres et on censure, on organise la congrégation de l’index et l’épuration des bibliothèques, on fabrique l’histoire, on arrache périodiquement des pages de l’Encyclopédie, on supprime le rôle de Trotsky dans la fondation de l’Armée Rouge comme le Père Loriquet passait sous silence la Révolution française tout entière. On dirige la recherche scientifique à coups de décrets, et on chasse les modernes Galilée des universités où ils pourraient propager des idées subversives, c’est-à-dire en contradiction avec les « idées » du Chef Génial, infaillible et omniscient… Enfin, quant à l’éducation proprement dite, à la valeur de la personnalité formée par les deux cléricalismes (mais fort heureusement il y a toujours des « rebelles »), il convient de reprendre, sur les deux fronts, les termes mêmes de Karl Marx (12 septembre 1847. D.B.Z.) :

« Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’abaissement, la soumission, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille. Le prolétariat qui refuse de se laisser traiter en canaille a besoin beaucoup plus de son courage, de son respect de soi, de sa fierté et de son goût de l’indépendance que de son pain. Les principes sociaux du christianisme sont sournois; le prolétariat est révolutionnaire ».

En sorte que lorsque le stalinisme se présente à nous avec les défroques du cléricalisme et du jésuitisme, c’est un retard de quatre siècles sur l’évolution de l’humanité civilisée qu’il voudrait nous imposer : il ne fait qu’imiter les manifestations de dégénérescence d’une société incapable de regarder ouvertement le monde tel qu’il est ; il cultive les attitudes de servilité et de résignation qui ont toujours été dénoncées par toutes les avant-gardes révolutionnaires. Il transforme en pantins sans personnalité ni caractère des savants assez imprudents pour accepter cette tutelle ridicule. Quelle est l’opinion, par exemple, de Frédéric Joliot-Curie sur la bombe atomique ? En 1945, c’est une arme formidable, et puis ensuite, à Stockholm, c’est une barbarie sans nom ; et puis la bombe H menace l’existence de toute l’humanité… et puis non, elle ne menace que le capitalisme… Le moment est venu pour le socialisme international de reprendre le drapeau de la libre investigation dans tous les domaines contre tous les dogmatismes, tous les obscurantismes, toutes les congrégations de profiteurs et de parasites qui faussent la réalité pour dissimuler à leurs victimes les iniquités sociales.

Mais il faut, pour que cette lutte sur les deux fronts soit victorieuse, que le socialisme prenne pleinement conscience de ses possibilités et de ses responsabilités: une classe révolutionnaire qui ne peut compter que sur elle-même doit combattre impitoyablement toutes les manœuvres d’enveloppement, de mensonge, de corruption ou de séduction de l’ennemi. En premier lieu, il lui faut faire son unité profonde autour de son école laïque ; toutes les forces sociales qui ont intérêt à l’organisation d’un enseignement objectif, respectueux des croyances, et valable pour tous les enfants sans distinction se retrouveront d’autant plus aisément pour le développement des institutions scolaires laïques qu’il s’établira entre elles un contrat spontané de tolérance et de loyauté mutuelle à l’égard de ce qui est. C’est une véritable rééducation nécessaire aussi pour les adultes, et que l’École laïque devra préparer, que la reconnaissance des diversités de croyance, de couleur, de traditions, d’idéal… Les dogmatiques, les totalitaires, les autoritaires sont choqués par tout ce qui est « autre ». Le laïque éducateur ou militant, cherche à connaître et à découvrir, derrière ces diversités respectables, ce qu’il y a cependant de commun, l’homme, équivalent en droits à un autre homme ; il considère l’enfant non plus en fonction de son Église, de son État, mais par rapport à ce qu’il sera lui-même, et en fonction de sa capacité de libre détermination.

La conciliation entre les deux orientations est impossible. L’une, la cléricale, postule que l’humanité ne peut pas découvrir elle-même la voie de son salut : il lui faut le concours d’un Être Suprême, ou diront les staliniens, d’un Chef Génial… Tandis que les laïques et les socialistes postulent au contraire que c’est seulement dans ses propres tâtonnements, dans ses erreurs mêmes que l’humanité doit trouver la possibilité de dominer son propre développement, sa maîtrise sur l’Univers et sur la société. A ces différents cléricalismes s’ajoutent même parfois des bureaucraties puissantes, qui cherchent, elles aussi à « excommunier » l’hérétique, celles dont Marx, dans sa Critique de la philosophie de l’État de Hegel (p. 456) rappelle « l’esprit foncièrement jésuitique, théologique »… Les Jésuites de l’État, les théologiens de l’État constituent en effet la « République-prêtre ». Leur réflexe de défense est le Décret d’Inquisition et la Suppression. Mais les socialistes et les syndicalistes peuvent se prémunir contre ce nouveau danger par un retour permanent aux méthodes de libre détermination et de démocratisation. On ne combat les tendances liberticides avec efficacité que par des méthodes de liberté. C’est donc la même attitude qu’ils auront à l’égard des travailleurs catholiques et des travailleurs staliniens: la libre discussion et la mise en évidence de ce qu’il y a de commun chez les travailleurs, chez les hommes victimes des mêmes iniquités, des mêmes aliénations ; l’appel constant aussi à ce qui doit être la personnalité, l’individualité de chacun, son propre jugement, son appréciation originale des faits et des devoirs de solidarité prolétarienne. Les croyances et les idéologies différentes dans les rangs d’une classe exploitée sont des produits d’une évolution antérieure : les heurter de front ne conduit qu’à un blocage des possibilités de contact ; il faut considérer même le phénomène religieux en socialiste pour comprendre ce que représente « ce soupir de la créature accablée, le cœur d’un monde sans cœur, l’esprit d’une existence sans esprit, l’opium du peuple » (K. Marx, Philosophie du Droit, 1844). Mais cette appréciation du phénomène vu de l’extérieur par un observateur affranchi doit comporter en même temps la reconnaissance d’une existence intérieure qui mérite le respect dans la mesure même où elle a dépassé le stade du fanatisme conquérant et agressif à l’égard d’autrui. Libre à chacun de cultiver sa propre métaphysique ou de s’en passer, l’essentiel est de se mettre au travail côte à côte, et sans attendre, pour  transformer la structure sociale afin de libérer les esclaves modernes. La défense du niveau de vie, de la liberté, de la paix constituent autant d’occasions pour rassembler les travailleurs sur leur terrain de classe. La séparation des prolétaires en organisations différentes selon les exigences confessionnelles sera le premier obstacle à surmonter. Pourquoi donc une organisation confessionnelle, ou stalinienne, si nous sommes convaincus que nous avons besoin de toutes nos forces, et qu’il n’y a pas d’autre méthode, pour déterminer notre action, que la consultation démocratique et libre de tous ? Là se trouve le test de la bonne foi à l’égard de la classe exploitée dans son ensemble; là se lit le fait qu’on a préféré la secte, ou l’Église ou l’appareil, à la classe elle-même. Et cette sorte d’éducation peut être préparée sur les bancs de l’École laïque, non pas en posant ce genre de problème, mais indirectement, en créant chez l’enfant et l’adolescent le besoin de se décider en connaissance de cause, après avoir entendu ou recueilli tous les éléments contradictoires d’une décision, le besoin de n’être pas seulement un serviteur docile d’une machine quelconque dont on ne comprend pas le mécanisme ni la raison d’être, mais un être capable de penser et d’agir par lui-même. Au surplus, il n’y a pas de problèmes avec des catholiques ou d’anciens communistes qui sont déjà dans les rangs du socialisme international parce qu’ils ont reconnu en lui la grande école mutuelle par laquelle doivent nécessairement passer tous ceux qui aspirent à une vie de plus en plus libérée. Ils ont décidé, ces catholiques ou ces communistes, de faire comme Lamennais: « J’ai abandonné le christianisme pontifical pour le christianisme de la race humaine ». Alors, nous sommes avec eux comme ils sont avec nous et certains portent encore plus douloureusement que nous « la blessure de leur temps », car ils ont eu plus de peine que nous à quitter leur Église, cette « sauvegarde », mais aussi cette étouffante protection…

Dans cette conception générale de l’éducation laïque considérée comme la préparation nécessaire à toutes les transformations démocratiques conscientes des structures sociales, le rôle du syndicalisme universitaire est évidemment essentiel. Les travailleurs de l’enseignement se trouvent placés au cœur même d’un service public d’importance décisive, et ils sont en ce sens chargés d’une double responsabilité: à l’égard de la communauté qui leur confie le sort des enfants, et dont ils doivent assurer loyalement la formation et la préparation à la vie démocratique ; et à l’égard de leur classe, dont ils doivent se sentir solidaires, aussi bien dans ses luttes quotidiennes que dans ses perspectives les plus ambitieuses. C’est en assurant correctement et pleinement la première tâche qu’ils serviront le mieux la seconde; ils doivent donc se garder rigoureusement d’introduire à l’école les querelles et propagandes qui divisent les familles ; mais ils doivent également se protéger eux-mêmes et protéger leurs élèves contre les déformations, les pressions, les ignorances calculées qui résultent de l’existence ou de la volonté des classes privilégiées. Ce genre de préparation à leurs tâches délicates et fécondes est déjà entrepris par des initiatives syndicales prospères : les publications pédagogiques, les ouvrages scolaires, les coopératives scolaires, les revues pour enfants, les œuvres postscolaires, les colonies de vacances, etc.. etc.. Autant de moyens d’action directe en vue de compenser, dans l’intérêt de l’enfant, les déterminisme d’un régime social dans lequel la frontière et les privilèges de l’argent sont encore trop évidents.

Mais cet aspect syndical de la défense et du développement des œuvres laïques doit aujourd’hui s’insérer dans une prise de conscience internationale du front de bataille : il ne suffit plus, à notre époque de bouleversements rapides dans les conditions de la production, de l’éducation et de la lutte de classe, de limiter son horizon aux bornes d’un étroit corporatisme, ou aux frontières nationales ; c’est l’ensemble de l’évolution de l’humanité qui doit être aperçu par les travailleurs, et en premier lieu, par les éducateurs ; et c’est en liaison étroite avec la diversité fabuleuse des forces d’émancipation qui montent partout qu’une véritable contre-offensive laïque et socialiste peut, et doit bloquer l’entreprise réactionnaire de tous les cléricalismes.

En d’autres termes, nous considérons la bataille laïque comme l’une des phases les plus significatives d’une bataille de classe internationale pour la paix et la liberté: à l’heure où l’on parle beaucoup, dans certains milieux qui ne sont pas tous socialistes, d’intégration européenne ou autre, il convient donc de tenter, entre socialistes, syndicalistes et laïques cette première « intégration » de nos perspectives de classe afin que tout progrès sur un plan puisse entraîner un progrès correspondant sur l’autre. Si cet effort n’est pas tenté, nous sommes tous menacés de « désintégration » rapide… et nous serons vaincus en ordre dispersé.

LA BATAILLE LAÏQUE ET LE TROISIÈME CAMP.

L’éducation laïque doit contribuer à former des générations capables de décider elles-mêmes, démocratiquement et lucidement, de leur sort et de celui de l’humanité tout entière. Le syndicalisme et le socialisme d’aujourd’hui ne peuvent continuer à demeurer au-dessous de cette condition essentielle de leur progression: si chaque prolétariat s’associe à sa bourgeoisie exploiteuse ou à sa bureaucratie totalitaire, il est évident que l’émancipation par rapport à la tutelle idéologique et politique des Églises perd son sens: puisqu’on retomberait, au sujet des questions cruciales de notre temps, la guerre et la paix, la tyrannie et la liberté, la misère et le bien-être, à l’alignement avec une Église ou avec l’autre, dans un camp ou dans un autre. A quoi bon se battre pour la laïcité si le stalinien doit se comporter comme un esclave obéissant à l’égard des ordres que lui envoie la hiérarchie de son Église, et qui le placeront aux heures décisives, aux côtés des pires réactionnaires fascistes et cléricaux (par exemple contre P. Mendès-France ou contre Ch. Pineau). A quoi bon lutter pour la laïcité si, d’autre part, une certaine conception de la « sécurité » vous place nécessairement dans le même camp que Franco, soi-disant pour défendre le « monde libre ». Toute bataille laïque engagée en dehors d’une véritable perspective internationale risque fort d’être rapidement perdue ; au contraire, si elle est considérée comme un secteur important d’une bataille plus vaste, elle a de grandes chances d’être victorieuse, et en outre, de contribuer elle-même à des victoires plus importantes sur le champ international de la lutte de classe. Et pour commencer, elle oblige les combattants à revenir aux sources profondes de leur inspiration ; elle les replace automatiquement sur le plan de leur tolérance mutuelle, de leur participation volontaire à une œuvre qui dépasse chaque fraction, chaque idéologie particulière, chaque clan… Pour bien fixer, dans le concret, cette donnée essentielle, la « co-existence » nécessaire et pacifique de tous les éléments ouvriers se réclamant de la démocratie intérieure, observons l’attitude de deux puissants mouvements syndicaux en face d’une question internationale comme la remilitarisation de l’Allemagne et la course aux armements. Prenons, pour éviter toute polémique entre nous, l’attitude des syndicats allemands et celles des syndicats américains: les premiers sont énergiquement hostiles à cette remilitarisation qui risque de compromettre définitivement la réunification de leur pays; les seconds (du moins l’A.F.L.) insistent ouvertement auprès des travailleurs allemands pour qu’ils se laissent remilitariser. Nous sommes ici au cœur même de notre sujet: une éducation laïque et démocratique internationale devrait considérer que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est absolu : même s’il se trompe, il n’appartient à personne, de l’extérieur, de dicter sa ligne de conduite au prolétariat allemand; au contraire, toute politique internationale raisonnable et autonome doit tenir compte de cette résistance; sans doute celle-ci gagnerait à s’exprimer au nom de la solidarité internationale des exploités et pas seulement au nom des intérêts du peuple allemand, si légitimes soient-ils. Sans doute aussi, devrait-on voir s’affirmer plus énergiquement partout cette volonté farouche de refuser la marche à la guerre comme moyen de résoudre quoi que ce soit, encore plus à l’ère thermo-nucléaire qu’antérieurement. Mais la première découverte à faire, pour le mouvement ouvrier international, et particulièrement pour le mouvement ouvrier américain, c’est celle d’une politique autonome de classe, valable pour tous les travailleurs, pour tous les peuples, au service de la liberté et de la paix aussi bien pour le peuple russe que pour le peuple américain et pour tous les autres; c’est qu’il est impossible de définir cette politique commune si l’on se contente de suivre les inspirations diplomatiques de ses propres classes dominantes. Car alors, chacun suivra son inspiration vers le moindre mal ; des peuples résignés accepteront la tyrannie stalinienne pour ne pas revenir à l’insécurité capitaliste; et d’autres peuples résignés accepteront de se mettre au service des militaristes occidentaux pour les charger de protéger leurs libertés, mêmes relatives. Dans les deux cas, l’abdication est éclatante; dans les deux cas, la peur ou l’aveu de faiblesse et d’impuissance sont à l’origine de la démoralisation et de l’obéissance plus ou moins passive. Et l’humanité continuera à descendre la pente vers la barbarie atomique, et les pauvres conquêtes de la laïcité seront emportées comme fétus de paille dans le dispositif général de dégradation des libertés démocratiques et d’infiltration totalitaire et cléricale dans tous les domaines. Une véritable ligne de résistance, une stratégie générale capable de contre-attaquer victorieusement, sur tous les fronts, contre le stalinisme dans les rangs ouvriers, contre l’union sacrée et la docilité à l’impérialisme capitaliste dans les pays démocratiques, exigent donc la reconquête de l’autonomie de pensée et d’action du mouvement ouvrier dans tous les domaines, à commencer par le domaine qui commande tous les autres, celui de la politique internationale. On ne défendra efficacement les institutions que si l’on se place sur le terrain de l’indépendance totale du mouvement ouvrier à l’égard de tous les gouvernements et de toutes les Églises ; et pour réaliser cette indépendance totale, il faut se porter résolument sur la ligne internationale du « troisième camp », le camp de tous les opprimés contre tous les oppresseurs.

Ces idées surgissent d’ailleurs des rangs du mouvement ouvrier lui-même et nous pourrions citer de nombreux témoignages. L’un des plus émouvants est celui de nos camarades socialistes et syndicalistes espagnols, bien placés pour voir, avant beaucoup d’autres, la liaison indissoluble entre laïcité et troisième camp. Car ils ont été trahis successivement par l’Eglise stalinienne, puis par celle de Rome, par l’Est comme par l’Ouest. Notre camarade Luis Hernandez critiquait ainsi récemment avec beaucoup d’à-propos une brochure de l’A.F.L. (faite par Mathew Woll) qui prenait position contre l’admission de la Chine communiste à l’O.N.U. au moment même où les Etats-Unis font campagne pour l’admission de Franco à l’O.N.U. Singulière identification d’un mouvement syndical puissant avec la politique impéraliste de son gouvernement ! Luis Hernandez réplique: « Le rôle du mouvement syndical ne doit pas être d’encourager la politique nationaliste de son propre gouvernement, mais au contraire de rechercher à tout moment les occasions de solidarité internationale des travailleurs ». Le redressement constant des organisations internationales ouvrières pour qu’elles en finissent avec ce genre de docilité aux grands impérialismes qui s’affrontent est donc l’un des aspects de la bataille pour la laïcité : si le mouvement ouvrier libre ne se dégage pas de ses liens avec un camp ou avec l’autre (car la condition est ici exactement identique pour les fractions stalinisantes), il y a de grandes chances que la bataille laïque soit sacrifiée et perdue parce que les grands blocs antagonistes auront imposé leur loi et déchiré ou paralysé tout véritable mouvement international indépendant. Mais rien n’est perdu si l’action de classe elle-même s’inspire peu à peu des exigences de l’esprit démocratique, qui doit considérer l’état actuel de diversité des tendances dans le mouvement ouvrier comme une réalité à analyser, à comprendre, et à dépasser par un effort de libre coopération. Ce sont surtout les grandes organisations, qui ont tendance à confondre la prospérité de leurs maîtres avec la supériorité politique de leurs conceptions, qui devront faire effort pour tenir compte de l’opinion des minorités décimées, exilées, vaincues au cours des combats précédents, mais par là même mûries et mieux préparées aux prochaines exigences de la lutte internationale de classe.

Tout reviendra finalement à un choix impératif entre la confiance d’une classe révolutionnaire en ses propres méthodes et la confiance que ses éléments les moins évolués continueront à exprimer à leurs Églises, leurs bureaucraties, et à des forces militaristes et et impérialistes nettement contre-révolutionnaires. Les défaites de l’internationalisme prolétarien au cours de deux grandes guerres mondiales ont évidemment créé un complexe d’infériorité, un doute angoissant chez de nombreux prolétaires. Mais il faudra bien pourtant qu’on en revienne à la claire affirmation de la fameuse « Adresse inaugurale » (1864):

« Les travailleurs doivent se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir et enfin lorsqu’ils seront impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune… Et revendiquer les lois de la morale et de la justice qui doivent gouverner les relations des individus comme la règle suprême des rapports entre les nations ».

La classe ouvrière internationale doit donc définir sa propre politique internationale ; les grands impérialismes ont manifestement mis en lumière ce qu’on pouvait attendre de leur « Club des cinq millions », lorsqu’ils ont cyniquement traité les peuples comme des troupeaux, à Yalta ou ailleurs. L’heure est venue de dénoncer sur ce point aussi bien l’Est que l’Ouest, c’est-à-dire les gouvernements de colonisateurs et d’exploiteurs. Et d’appeler à la solidarité, à la collaboration active, à la résistance et aux revendications fondamentales tous les travailleurs qui doivent aujourd’hui faire la preuve de leur capacité démocratique et révolutionnaire. Le retour à l’indépendance à l’égard des deux blocs ne pourra que renforcer la tendance à l’indépendance idéologique, à la révision permanente, expérimentale, des doctrines et des méthodes ; or cette renaissance sera facilité par le développement des institutions laïques. La classe ouvrière rencontrera sur tous les plans les mêmes ennemis; qu’elle se garde donc des compromis ici ou là: elle y perdrait ses chances de rassembler toutes les valeurs, toutes les forces neuves, à commencer par la jeunesse laborieuse et estudiantine, qui a intérêt à forger une société d’hommes libres, capable de maîtriser la misère, le despotisme et la guerre.

C’est l’Église catholique elle-même qui nous invite à cette prise de conscience internationale de la bataille laïque (le prochain pape sera-t-il américain ? Quel joli sujet de méditation sur le transfert aux États-Unis du centre de gravité du monde capitaliste!). Nous refusons quant à nous, socialistes, de laisser se poser l’alternative entre l’Église de Rome et celle de Moscou. C’est le retour aux techniques de libre investigation, de tolérance, de respect des diversités au sein du mouvement des classes laborieuses, de libre détermination démocratique et de solidarité internationale qui doit permettre, à nos yeux, une renaissance rapide de la capacité politique des travailleurs. Ils ne sont aujourd’hui impuissants et menacés, leurs conquêtes les plus précieuses comme la laïcité de l’éducation ne sont en danger que parce qu’ils se sont laissé diviser par les conflits de leurs maîtres d’esclaves, parce qu’ils ont trop aisément adopté les compétitions et antagonismes de leurs classes ou bureaucraties dominantes. La gravité même du danger doit permettre une clairvoyance accrue et la découverte des alliés latents; dans cette société en pleine transformation, à l’aube d’une révolution technique formidable (la conquête de l’énergie atomique d’où peut sortir le meilleur comme le pire), alors que des centaines de millions de travailleurs à peau colorée sont en marche vers leur émancipation, la bataille laïque en France et en Europe doit prendre toute sa signification symbolique: il y a des gens qui ont intérêt, comme le faisaient autrefois les guerriers Scythes pour mieux garder leurs prisonniers en esclavage, à crever les yeux des exploités pour mieux maintenir leur système d’exploitation. Les laïques, les syndicalistes et les socialistes relèvent ce défi insolent. Nos alliés sont innombrables. Dans tous les pays, on commence à se rendre compte que la lutte contre le totalitarisme stalinien ne peut être entreprise victorieusement que par la classe ouvrière elle-même et pour ses propres objectifs. On commence à retrouver les traditions révolutionnaires authentiques du passé ; à regarder au-delà de la stupide et bornée conservation pure et simple d’un ordre social criblé d’iniquités révoltantes. En face des forces de « l’ordre », de la « stabilité », de la coercition permanente, par un travail lent mais insaisissable et invincible de libre réflexion et de libre critique, tout ce qui est vermoulu, artificiel, imposé de force par la violence ou la pression de conscience apparaît comme fragile, et condamné à disparaître. Le pouvoir politique des Eglises, celui des bureaucraties totalitaires, celui des colonialismes colonisateurs et des militarismes destructeurs de richesses sont déjà mis en cause par le lent surgissement universel des besoins de bien-être et de liberté. Le rôle des minorités lui-même apparaît aux esprits clairvoyants comme indispensable et salutaire; c’est le grand spécialiste américain des questions russes, George F. Kennan, qui le signale:

« Un trop grand besoin de symétrie et d’ordre, une trop forte insistance sur l’uniformité et la conformité; trop peu de tolérance pour l’atypique et le phénomène minoritaire: tout cela peut savonner la pente sur laquelle les nations glissent vers le totalitarisme ». (6)

Or une éducation laïque et un régime de démocratie politique sont précisément destinés à permettre l’expression de toutes les pensées, de toutes les opinions comme dans une société ouverte, ayant confiance en l’humanité elle-même pour déterminer la marche de son destin. Les adversaires de cette conception basique se trouvent aujourd’hui dans les rangs des classes privilégiées qui cherchent à imposer leurs vues dogmatiques totalitaires dans la formation des esprits. Ils se trouvent dans les rangs des appareils de gouvernement qui ne pensent qu’à la dictature policière ou militaire pour étouffer les oppositions; ils se manifestent par des législations d’exception, par l’écrasement des minorités non-conformistes, et finalement par l’entreprise la plus spectaculaire que nous ayons vue depuis longtemps contre les institutions scolaires laïques de notre République. Tous ces adversaires de la laïcité se définissent ainsi comme des ennemis conscients et déclarés de l’émancipation des travailleurs. Tous préparent un nouveau massacre pour arrêter encore une fois la marche de l’humanité vers une organisation socialiste de l’économie garantissant à tous bien-être et liberté. Il est donc tout naturel que le socialisme international prenne conscience de ses responsabilités et organise, dans tous les domaines, sa propre réplique, constructive, créatrice, libératrice au « monde de la puissance » (7) et à tous les calculs insidieux. Une humanité qui veut libre libre, et non plus détruire et opprimer, qui veut jouir des fruits de ses conquêtes pacifiques, et continuer à se débarrasser des angoisses primitives pour aménager enfin son propre domaine, oui, cette humanité maîtresse de son destin est au bout de nos longs combats (8).

Notes:


(1) Léon XIII. Lettre à l’Episcopat italien in La Cité Chrétienne d’après les enseignements pontificaux, par Henri Brun, approuvé par le Card. Gasparri. 9-4-1924, p. 103.

(2) Léon XIII: Allocution au Cardinal Oreglia, T. VII, p. 1968.

(3) Léon XIII: Lettre aux Evêques de Hongrie, T. III. p. 234.

(4) Marceau Pivert : L’Eglise et l’Ecole. 1932.

(5) Otto Bauer : Le Socialisme, la Religion et l’Eglise. 1928.

(6) Extrait de « Totalitarisme » publié sous la direction de Cari J. Friedrich.

(7) Expression de Camus.

(8) A titre d’exercice devérification des thèses générales exposées ci-dessus je suggère l’étude des relations entre la guerre d’Indochine (et la situation actuelle) et le rôle des Missions Catholiques, de d’Argenlieu, de Diem, en rapport avec les différents et successifs impérialismes qui ont ensanglanté ce malheureux pays.

 

Réponse à l’enquête « Le syndicalisme en danger » (Pivert, 1935)

27 janvier 2013

Paru dans La Révolution prolétarienne N°205 du 25 août 1935.

J’ai quelque scrupule à  vous donner mon avis sur la réplique que j’aurais souhaitée aux décrets-lois : je suis fonctionnaire de l’enseignement et, par suite, en vacances. Il m’est  assez désagréable, dans cette situation, de préconiser des moyens d’action qu’en dépit de ma volonté je ne pourrais pas, matériellement, appliquer moi-même.

Mais j’indiquerai d’un mot que cette attaque brutale, on devait la prévoir. A chaque diminution antérieure, j’ai eu l’occasion de le dire à mes camarades du mouvement syndical : « de la vigueur de la réplique dépendra la suite ». Trop souvent on répliquait : « ils » ne recommenceront pas de sitôt! Voilà l’erreur de perspective. « Ils » ont recommencé! Ils y étaient obligés par leur système.

Aujourd’hui, on aurait peut-être pu, par une bonne préparation antérieure (on n’ignorait pas les projets de 10 %!) amener l’ensemble des victimes à la seule réplique efficace : « Tous ensemble et au même moment ».

Mais ne récriminons pas. Notre rôle est encore une fois de regarder l’avenir immédiat et lointain avec le maximum de clairvoyance : on n’évitera pas non plus la réplique décisive : grève générale jusqu’à victoire complète, c’est-à-dire : gouvernement ouvrier et paysan.

Ceci m’amène à votre deuxième question : elle soulève les problèmes les plus graves, comme ceux du passage des revendications corporatives à la revendication du pouvoir. Il faut incontestablement consulter les organisations sur la solution à apporter : ce n’est pas d’une équipe gouvernementale, quelle qu’elle soit, que dépend le sort du prolétariat: c’est du prolétariat lui-même, de son action directe de classe, de ses organisations, de sa capacité de défense et d’attaque contre le régime capitaliste, cause de tous ses maux.

Or, à l’heure où nous sommes, le capitalisme menace de prolonger son agonie par une dictature fasciste et par la guerre. Toutes les revendications matérielles immédiates sont liées directement au rapport des forces antagonistes : ce qui est arraché à l’une renforce l’autre; la déflation, arrachant aux travailleurs une part nouvelle de sa capacité de consommation, permet au capitalisme de se prolonger, d’armer ses Croix de Feu et de nourrir grassement ses munitionnaires. Tout recul de l’heure du corps à corps final risque de livrer une classe ouvrière affaiblie à la servitude fasciste.

Cependant, tout ce qui doit permettre au prolétariat de réunir des facteurs de succès doit être utilisé par lui : alliances de toutes les victimes, neutralisation de certaines couches sociales intermédiaires, utilisation des dernières parcelles de démocratie bourgeoise, etc., ces éléments sont recherchés et peuvent être rassemblés. Mais les organisations syndicales doivent prendre conscience qu’elles seules constituent le véritable moteur et leurs initiatives doivent être dirigées dans le sens du pouvoir pour les travailleurs.

D’où indépendance à l’égard de tout gouvernement!

Mais non pas indépendance de tout gouvernement à leur égard!

Un gouvernement des travailleurs peut être porté au pouvoir : ce sera « le pouvoir » factice, illusoire, et par suite inefficace au plus haut point, si les syndicats comptent exclusivement sur le fonctionnement des institutions parlementaires et ne se préparent pas à utiliser ce dispositif pour la conquête du vrai pouvoir, c’est-à-dire la production entre les mains des syndicats, l’administration politique du pays entre les mains du parti prolétarien (unifié), la répartition des produits entre les mains des coopératives, toutes ces modalités de l’action prolétarienne étant inspirées par la même interprétation marxiste de la révolution. A ce moment, les relations entre gouvernement et syndicats ne sont plus de la même nature : elles sont déterminées par la solidarité de classe qui cimente le pouvoir ouvrier, mais le pouvoir ouvrier n’est vraiment installé sur une base historique solide que si les institutions politiques et économiques créées par la classe ouvrière sont des formes différentes, également nécessaires, mais complémentaires d’une classe appelée tout entière, avec le maximum de liberté et de démocratie intérieure, à la construction de la société socialiste.

En résumé, une nouvelle orientation syndicale est commencée. Si elle n’est le fait que des cadres, elle risque de subordonner l’avenir du prolétariat à des intérêts non spécifiquement prolétariens, donc de reculer la révolution nécessaire. Au contraire, si elle est constamment propulsée par l’initiative des masses conscientes, sachant ce qu’elles veulent, sachant où elles vont, elle peut conduire très rapidement à la conquête du pouvoir politique et à la révolution prolétarienne.

Que les travailleurs, dans leurs assemblées syndicales, regardent en face l’ensemble de la situation et qu’ils dictent leurs volontés.

Sans titre-1

La Révolution avant la guerre (Pivert, 1935)

15 octobre 2011

Brochure de 48 pages de Marceau Pivert écrite pendant l’été 1935, répondant à L’ Internationale et la guerre (O. Bauer, Th. Dan, A. Dunois et J. Zyromski), qui prélude l’éclatement définitif de la Bataille socialiste en deux courants, numérisée au format pdf image. Nous avions publié il y a deux ans le texte de l’Avant-propos.

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Femmes du PSOP

9 août 2009

Extraits du texte de Séverine Liatard, « Autour de la Gauche révolutionnaire : des femmes en politique au temps du Front populaire », dans Les deux France du Front populaire, de Gilles Morin et Gilles Richard. (L’Harmattan, juin 2008, ISBN : 978-2-296-05702-9, 416 pages). Gilles Morin a réalisé en 1995 l’inventaire du Fonds Pivert au Centre histoire sociale de Paris I.

Au sein du P.S.O.P. [1], le taux de représentativité des femmes est supérieur à celui des autres organisations de gauche: sur 972 militants, on compte 138 femmes. Elles représentent donc 14,2% des effectifs militants [2]. Une proportion qui a priori est plus favorable à l’accession de certaines d’entre elles à des postes de responsabilité, comme le comité directeur ou les comités de rédaction des diverses publications de l’organisation.

En septembre 1935, le comité directeur [3] de la tendance pivertiste comprend 25 membres dont 3 femmes (12%): Colette Audry, Hélène Modiano et Simone Kahn. La composition de ce comité reste la même jusqu’au début de l’année 1937 [4]. Lorsque la tendance pivertiste est exclue de la SFIO au lendemain du congrès de Royan en juin 1938, la commission administrative permanente (CAP) du PSOP comprend désormais 33 membres, parmi lesquels une seule femme: Suzanne Nicolitch [5].

Madeleine Hérard à Royan (1938)

Les comités de rédaction des trois organes d’information et de propagande pivertistes [6] sont dirigés par Marceau Pivert, Michel Collinet et René Lefeuvre pour La Gauche révolutionnaire, par Marceau Pivert, Lucien Hérard et René Modiano pour Les Cahiers rouges et par Michel Collinet pour Juin 36. Aucune femme n’occupe la fonction de rédactrice en chef. Toutefois, parmi la quinzaine de collaborateurs réguliers qui alimentent les pages de ces publications, sept sont des femmes: Colette Audry, Simone Kahn, Berthe Fouchère, Hélène Modiano, Madeleine Hérard, Suzanne Nicolitch et Charlotte Ricard. A titre d’exemple, la collaboration de Colette Audry s’évalue ainsi: elle publie un article tous les deux numéros dans La Gauche révolutionnaire d’octobre 1935 à décembre 1936, trois articles dans Les Cahiers rouges de mai 1937 à mai 1938, et tient une revue de presse régulière dans l’hebdomadaire Juin 36 jusqu’en avril 1938. Peu impliquée au sein du PSOP, elle n’intervient plus que très ponctuellement dans Juin 36 lorsque celui-ci devient l’hebdomadaire de cette organisation à partir de juin 1938.

De son côté, le CASPLE (Comité d’action socialiste pour la levée de l’embargo), mis sur pied en septembre 1936 pour soutenir la cause des républicains espagnols et qui revendique en décembre 150 adhérents appartenant tous à la Gauche révolutionnaire, est dirigé par une équipe de huit membres dont Simone Kahn et Colette Audry [7]. Cette dernière, qui fait partie des initiateurs de cet organisme, se rend dans la péninsule ibérique au cours de l’été 1936, et rentre à Paris en septembre. Comme Michel Collinet, présent dès la mi-juillet en Catalogne, elle rapporte des témoignages sur le déroulement de la révolution libertaire et rencontre les membres du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), que les pivertistes considèrent comme la seule organisation capable de conduire le prolétariat espagnol à la victoire. Elle écrit des articles sur les conséquences désastreuses de l’inaction des organisations socialistes françaises. A travers cette démarche, il s’agit d’infléchir la politique de non-intervention énoncée par le gouvernement Blum le 6 septembre 1936 dans le discours de Luna Park. De plus, Colette Audry participe à la traduction de la publication hebdomadaire du bulletin du POUM, La Révolution espagnole, et devient l’administratrice de cette édition pour la France [8]. Lorsque le CASPLE étend son recrutement à l’ensemble de la SFIO et en particulier aux zyromskistes [9], Simone Kahn endosse la responsabilité de secrétaire administrative aux côtés de Jean Prader (secrétaire général), et 2 femmes (Berthe Fouchère et Colette Audry) sur 23 membres font désormais partie de son bureau [10].

Hélène Modiano à la conférence constitutive du PSOP

Selon ce recensement sommaire, six militantes émergent des instances de direction de la tendance pivertistes: Colette Audry, Hélène Modiano, Berthe Fouchère, Suzanne Nicolitch, Madeleine Hérard et Simone Kahn [11]. Ces femmes appartiennent pour la plupart à une génération née au début du siècle (elle ont une trentaine d’années) et elles possèdent un capital scolaire élevé: Colette Audry (1906-1990), Suzanne Nicolitch (1902-1942) et Hélène Modiano (1909-1987) sont toutes trois agrégées de lettres et enseignent dans le secondaire. Les deux premières ont préparé ce diplôme en partie ou dans son intégralité à l’ENS de Sèvres [12]. Madeleine Hérard (1897-1978) devient libraire après avoir fait des études dans un collège méthodiste en Grande-Bretagne et avoir séjourné aux Etats-Unis. Enfin, Berthe Fouchère (1899-1979) est institutrice. Rayée des cadres de l’enseignement en raison de ses engagements syndicaux, elle s’expatrie successivement en Algérie, en Allemagne et en Autriche de 1923 à 1925.

Il est certain que la place des enseignants, en particulier des instituteurs, est prépondérante aux postes de responsabilité et sans aucune mesure avec leur poids démographique dans l’organisation, tous sexes confondus. La hiérarchie des tâches le plus reproduit souvent dans l’organisation la division sociale du travail. Ces professions représentent 5% des effectifs militants et accaparent plus de la moitié des postes de responsabilité nationale. En détaillant davantage la composition de la direction pivertiste, on comptabilise en moyenne 30% d’instituteurs, 15% de professeurs, 13,9% d’ouvriers qualifiés, 14,1% d’employés subalternes et 10,1% d’employés supérieurs pour la période allant de 1935 à 1937 [13]. Toutefois, l’appartenance à une catégorie socioprofessionnelle « diplômée » semble être pour une femme un impératif si elle veut siéger dans les espaces décisionnels: aucune militante des catégories socio-professionnelles ouvrières, employées ou sans profession, ne détient de responsabilité alors qu’elles constituent la majorité des effectifs militants de la Gauche révolutionnaire [14].
On peut également constater la fréquence des couples militants au sein des organes de direction du courant pivertiste. Le phénomène s’explique en partie par le fait que le mariage ne transgresse pas les barrières sociales: ouvriers et employés se marient entre eux, les intellectuels aussi (…)

Notes:

[1] Nous ne connaissons pas la répartition par sexe lors de la signature de la plate-forme de la Gauche révolutionnaire en octobre 1935. L’organe mensuel mentionne seulement que 824 militants, dont 408 de la Seine, ont adhéré à l’organisation (La Gauche révolutionnaire, N°3, décembre 1935).

[2] Bruno David, « Récurrences et Figures de l’histoire ouvrières. Histoire sociale du pivertisme (1935-1940) », thèse de doctorat, sous la direction de Jacques Julliard, EHESS, 1996, p. 412. L’auteur ajoute que la 15° section de la Seine où les pivertistes sont majoritaires comprend 12% de femmes.

[3] Membres du comité directeur de la GR à l’automne 1935: Pivert, Collinet, Modiano, Beaurepaire, Périgaud, Mallarte, Floutard, Jacquier, Weil-Curiel, Hélène Modiano, Midov, Hérard, Lefeuvre, G. Goldschild, Lalande, Simone Kahn, Guérin, Weitz, Brévillard, Jospin, Thouron, Gillet, Krihiff, Colette Audry.

Suppléants: G. Kahn, Etcheverry, Meier, Langier, Fournier, Zahn. Papiers des Amis de Marceau Pivert, 22AS-I-12, CARAN.

[4] Comité directeur de la Gauche révolutionnaire en janvier 1937, papiers des amis de Marceau Pivert, op. cit.

[5] Membres de la CAP (équivalent du comité directeur) du PSOP élus par la conférence nationale des 16-17 juillet 1938: Pivert, L. Hérard, R. Modiano, Collinet, H. Goldschild, Jacquier, Poireaudeau, Guérin, Broussaudier, R. Cazanave, A. Weil-Curiel, Moncond’huy, H. Midov, Degez, F. Pichon, Lancelle, Suzanne Nicolitch, Domisse, R. Rul, Sagette, Marc, L. Weitz, Rouaix, G. Floutard, Petit, Delmas, C. Spinetta, G. Mora, L. Vaillant, G. Levant, J. Enock, L. Vallon, Edouard (Juin 36, N° 18, 22 juillet 1938).

[6] La Gauche révolutionnaire (mensuel de la tendance), Les Cahiers rouges (mensuel d’études et d’action révolutionnaire réservé aux militants, dont le premier numéro paraît en mai 1937), Juin 36 (hebdomadaire de la Fédération de la seine de février à juin 1938, puis hebdomadaire du PSOP).

[7] CASPLE N°1, décembre 1936.

[8] La Révolution espagnole N°1, 3 septembre 1935.

[9] Le CASPLE devient le CASPE en avril 1937.

[10] L’Espagne socialiste (organe franco-espagnol du CASPE), N°1, 16 avril 1937.

[11] Nous n’avons trouvé aucun renseignement sur Simone Kahn.

[12] Colette Audry appartient à la promotion de 1925, Suzanne Nicolitch (née Alamercery) à la promotion de 1924. A la même époque, Hélène Modiano prépare l’agrégation de lettres au collège Sévigné.

[13] Bruno David, art. cit., p. 470.

[14] Il y a 16,5% d’ouvrières, 39,1% d’employées et 23,5% de femmes sans profession (dont les femmes au chômage). Ibid., tableau 22, p. 412.

Les “crimes” de la Gauche révolutionnaire (1937) [2]

7 septembre 2008

Suite et fin de l’intervention de Marceau Pivert au C.N. extraordinaire du 18 avril 1937, monté par P. Faure comme une mise en accusation de la G.R.

Oui, j’ai fait une préface pour présenter des jeunes gens, exclus, qui ont été mes élèves jusqu’à 17 ans, et, pour exposer comment je conçois l’éducation laïque. Et je n’ai pas lu leur brochure pour n’avoir à aucun moment la tentation de leur demander une modification de leur pensée. C’est à ce titre, comme document, qu’elle est intéressante. Au moment où ces jeunes sont frappés parce que indésirables, lisez donc comment ils comprennent leur devoir de classe, quelles idées ils se font du socialisme international et vous sentirez peut-être comme je le sens moi-même qu’un Parti se blesse lui-même et se diminue lorsqu’il se déclare incapable d’initier, de perfectionner, d’encadrer des jeunes gens incontestablement venus sur des positions révolutionnaires.

Mais si l’on recherche les responsabilités morales (que je ne veux pas esquiver) dans la formation de l’esprit des jeunes camarades que j’estime d’autant plus qu’ils disent fièrement ce qu’ils pensent, ne pourrais-je, à mon tour, moi qui ne suis également qu’un élève un peu plus âgé, faire remonter à d’autres, qui ont été mes maîtres et mes modèles, l’origine de mes crimes?

DES PRÉCÉDENTS

On a parlé de « la Vague ».

J’y viens maintenant. La simple lecture du document Collinet preouve que ce journal a été repris par des camarades pupistes, avant leur retour au Parti, et en accord avec Marcelle Capy, à qui le titre appartient. S’il s’agit de ma collaboration à ce journal pacifiste, internationaliste, anticlérical, je veux préciser immédiatement qu’on m’avait en effet demandé de faire partie d’un Comité politique qui le dirigeait au début. J’ai écrit à mes camarades pour leur expliquer les inconvénients de cette formule, car je ne pouvais ni politiquement, ni même matériellement contrôler tout le contenu de chaque numéro. Mais j’ai conservé ma collaboration à la Vague. Vous avez là un exemple de ces collaborations de militants du Parti à la presse extérieure au Parti. Si c’est interdit, il faudra le dire à tout le monde, aux élus, aux ministres qui collaborent à la presse bourgeoise comme aux militants… et encore, pour la presse ouvrière (syndicats, Ligue des Droits de l’Homme, Vigilance), cela n’est pas près d’être réglé dans le sens de la restriction…

Mais revenons à mes « maîtres ». Puisque la Vague est mise en cause, je veux rappeler un précédent que je considère quant à moi comme un titre de gloire de ceux de nos camarades qui ont commis cette « indiscipline » et notre camarade Vardelle, certainement, ne pourra pas contester cette appréciation…

C’est, en effet, de la Haute-Vienne, le 8 avril 1916, si je ne me trompe, que partait un appel annonçant pour le 1er mai le journal, revue hebdomadaire Le Populaire… Les collaborateurs étaient, avec Marcelle Capy, Paul Faure, Jean Longuet, Pressemane, Betoulle, Mayéras, Amédée Dunois

Le Populaire paraissait à la suite de la formation d’une minorité dont voici la déclaration, en tête de la première colonne:

« Pourquoi cette revue? Simplement pour dire en toute franchise et sans crainte tout ce que nous pensons. On nous connaît mal et d’aucuns voudraient discréditer notre action. La tâche leur était d’autant plus facile que nous n’avions aucun moyen de nous défendre. Les Congrès du Parti Socialiste où nous avons exposé nos vues sont restés secrets. Tout ce qui a pu filtrer au travers des portes closes a été abominablement travesti par nos ennemis. Certains de nos camarades même ne nous ont pas compris. Il nous fallait donc une tribune libre. La voici ouverte.

« Ce que nous sommes? » Des socialistes fervents qui ne renoncent à aucun de leurs principes et qui, même dans les tragiques événements qui ensanglantent l’Europe, trouvent chaque jour de nouvelles raisons de s’attacher à leur doctrine.

Nous sommes plus que jamais unitaires et plus que jamais aussi, nous sommes internationalistes« .

Combien nous sommes d’accord avec cette déclaration, et comme nous entendons lui rester fidèles! Mais, camarades, permettez-moi de vous exprimer ma surprise de trouver la plupart de ses signataires parmi ceux qui nous accusent, aujourd’hui, de je ne sais quelle indiscipline? Et quant à la Vague, n’a t-elle pas l’ambition de reprendre, précisément, avant la guerre qui menace, le bon combat internationaliste des minoritaires?

Sur ce point encore, c’est le Parti lui-même qui, se saisissant des problèmes politiques essentiels, doit fixer les règles de discipline pour tout le monde et nous nous y soumettrons.

On ne le fera pas sans apprécier le contenu de la politique du gouvernement et définir la politique du Parti.

LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT

Ceux qui ont affirmé que la Gauche Révolutionnaire était un parti dans le parti, un bloc monolithique, une fraction, n’ont même pas pris la peine d’observer que sur une question importante comme l’aide à l’Espagne, nous avions eu des positions différentes. Certains de mes amis étaient d’accord, en principe, avec Zyromski, alors que les autres, dont j’étais approuvaient, face au péril de guerre, l’attitude de Léon Blum.

Mais a-t-on le droit de dire l’inquiétude croissante qui se développe dans les masses populaires en face de certaines situations intolérables. Demandez aux camarades d’Alsace-Lorraine, à toutes les organisations laïques, sans exception, ce qu’elles pensent du néant des réalisations dans le domaine de la laïcité: on va arrêter, dans quelques jours, la liste des candidats aux Écoles Normales: cette année encore, dans les trois départements de l’Est, les jeunes gens et les jeunes filles qui appartiennent à des familles laïques ne pourront être candidats: seuls pourront être instituteurs ceux qui subiront une épreuve de religion. N’est-ce pas révoltant? Quelle doit être notre attitude sur ce point? Pouvons-nous être solidaires, c’est-à-dire complices? Tout le Front Populaire unanime devait se dresser pour exiger un minimum de mesures de défense laïque élémentaires. Mais cela est-il encore possible après les services demandés au cardinal Verdier? Est-ce manquer à la discipline socialiste que poser ces questions, même au dehors?

Sur les questions financières, nous avons les mêmes doutes et les mêmes inquiétudes. Est-ce à dire que nous voulons accabler nos camarades délégués au gouvernement? Au contraire, nous voudrions qu’ils nous aident à comprendre du point de vue socialiste où ils se trouvent les véritables responsabilités. Nous voudrions que le Parti, grâce à une politique autonome, se dégage de la confusion actuelle, s’empare des mécontentements, des colères et les dirige contre l’ennemi capitaliste. S’il ne le fait pas, c’est d’abord contre le gouvernement, c’est ensuite contre le Parti, que se tourneront les colères populaires.

Je ferais la même démonstration sur les questions militaires, qui sont effrayantes. Mais il ne faut pas essayer de nous faire admettre toutes ces positions, qui sont autant de défaites, comme des victoires pour le Parti !… Et si l’on interdit aux socialistes de donner leur avis, d’autres le donneront, eux, et grossiront leur popularité à nos dépens.

La voie de la « discipline » est d’ailleurs périlleuse à plus d’un titre. Je lis, par exemple, ces observations sévères, mais justes, sur les insuffisances de l’action gouvernementale:

« Toutes les organisations du Rassemblement s’étaient mises d’accord pour républicaniser la haute administration. Toutes avaient applaudi aux paroles prononcées par Léon Blum à ce sujet. Or, l’effort accompli dans ce sens a été nettement insiffisant. Ce fut notre première déception et, je crois, la cause principale de toutes les autres

Je pourrais vous donner maints exemples précis, choisis dans les ministères que je connais plus particulièrement: Colonies, Éducation Nationale, Marine, Affaires étrangères… Je vous dirai ceci: Que les hommes qui, en juin 1936, s’attendaient à être remplacés ont relevé la tête et se sentent à nouveau les maîtres, et que ce sont trop souvent les fonctionnaires républicains qu’on envoie sur des voies de garage ou qu’on retarde dans leur avancement sous les plus fallacieux prétextes. Ce sont eux qui, dans les administrations centrales, auprès des ministres, commencent à se sentir indésirables et en quasi disgrâce…

… Il y a des réformes que nous ne pourrons plus attendre longtemps. La situation des vieux travailleurs devient tragique.

… En politique extérieure, je peux dire que l’exécution du programme n’est pas amorcée dans les faits.

Si la politique extérieure du Front Populaire ne devait aboutir qu’à la construction de quelque nouvelle ligne Maginot, ce serait vraiment la plus amère des dérisions. »

Va-t-on contester à un militant socialiste le droit de s’exprimer ainsi publiquement?

Va-t-on régler cette grave question en faisant fonctionner le couperet de la guillotine?

Attention, camarades! Le signataire de ces lignes est un de ceux qui ont peut-être le plus contribué à la formation du Front Populaire, donc du gouvernement: c’est le professeur Rivet, et cette déclaration se trouve dans son numéro, que j’ai reçu ce matin, du Bulletin du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes.

Est-ce à dire que nous méconnaissons la partie positive de l’œuvre du gouvernement? J’ai dit et je répète que le plus important poste du bilan en dehors des lois sociales, c’est que son existence a permis l’élévation du niveau de conscience des masses populaires, qui ont découvert leur véritable force et qui sauront s’en servir.

Mais que d’insuffisances inexplicables, je dirai même inexcusables. Dans les colonies, la trahison des cadres fascistes s’installe partout. En Indochine, on emprisonne un Annamite qui diffusait dans sa langue la brochure de Léon Blum: « Pour être socialiste« . En Algérie, on a dissous l’Etoile Nord-Africaine. Au Maroc, on dissout le Parti d’Action Marocain; en Cochinchine, on interdit la formation de sections socialistes mixtes (qui devraient être formées en application d’une décision de la C.A.P.)! Qui commande?

QUI COMMANDE ?

L’heure paraît venue de rappeler dans quelles conditions nous avons toujours défini l’exercice du pouvoir dans nos Congrès et Conseils Nationaux. Ainsi, en 1929, lors des propositions Daladier, nous avons voté:

« Le Conseil National rappelle que le Parti est toujours prêt à assumer les responsabilités directes du pouvoir, soit tout seul, soit avec le soutien des groupes de gauche, soit en appelant dans le gouvernement qu’il constituerait et où il conserverait l’autorité et la majorité des représentants d’autres groupes, de façon à avoir toujours la certitude d’assurer dans l’action gouvernementale la prépondérance des solutions de décision, d’énergie, d’audace et de volonté qu’il croit seules capables de sauvegarder l’avenir du pays et de sauver la démocratie menacée. »

Oui, c’est dans la voie du combat mené avec audace, en utilisant l’autorité dans la majorité que nos délégués au gouvernement doivent s’engager.

Ils ne le pourront que s’ils s’appuient sur un parti fort, qui a sa politique à lui et qui exige qu’on en tienne compte, pour résister aux pressions de classe qui s’accentuent.

DANS LE PARTI

Est-ce le cas?

Nous voyons, au contraire, s’aggraver des phénomènes de dégradation de la propagande socialiste et d’altération de la physionomie propre du Parti.

On affirme sans preuves, on condamne sans entendre, on monte la machine répressive sans prendre garde qu’elle risque de léser profondément le Parti lui-même.

On injurie des camarades, on les flétrit sans aucune justification. Et la figure du Parti en paraît assombrie aux yeux des masses ouvrières.

On abaisse la discussion idéologique à un niveau écœurant, comme dans cette lettre de Bernard Chochoy faisant grief à un jeune chômeur qui lui avait demandé du travail, d’avoir l’audace de penser autrement que la majorité…

On parle de discipline pour des militants révolutionnaires mais on n’a rien à dire quand un ministre socialiste prononce devant les représentants de l’ennemi de classe des paroles sans aucun rapport avec notre Charte constitutive ou nos décisions de Congrès. Je lis:

« Croyez-vous donc, Messieurs, que je veuille casser les reins du régime capitaliste alors que je ne suis pas en état de le remplacer? Allons donc! Je sais qu’il est parfaitement capable de fournir encore une longue course et je pense que c’est l’intérêt même des classes ouvrières de le voir s’adapter aux nécessités modernes, afin de profiter pour leur repos, pour leur culture et pour leur libération des progrès de la science, du magnifique effort fourni tout au long d’un siècle par les plus grands cerveaux de l’humanité qui ont transformé les procédés, bouleversé les méthodes de travail, agité l’industrie de révolutions incessantes ».

Nous constatons seulement que notre Parti est formé, depuis 1904, pour « la transofrmation la plus rapide possible de la société bourgeoise en société socialiste. »

Mais nous ne traduisons pas, nous, notre camarade Spinasse devant une Haute Cour socialiste, car nous comprenons parfaitement que son langage correspond à une conception originale qu’il a du socialisme. Nouvelle preuve de la dégradation de la justice socialiste. Oui, c’est là ce qui constitue notre inquiétude dominante, bien plus que le sort particulier qui nous sera fait à la fin de cette assemblée [*]. N’y-a-t-il pas de quoi rougir de honte, en tant que militant socialiste, lorsqu’on lit l’incroyable document publié par le Secrétariat du Parti: C’est du pur bourrage de crâne. On célèbre en termes lyriques les mesures financières prises par le gouvernement le 5 mars:

« Coup droit à la réaction: La Finance asservie… Quelle capitulation! Sont levés toutes les barrières, brisés tous les obstacles à la libre circulation de l’or; au lieu de fuir, l’or rentre; chacun se précipite pour apporter le sien. Quel miracle… Le gouvernement du peuple a stérilisé l’or et réalisé son asservissement, tout à la fois.

Le socialisme, qui anime et dirige le Rassemblement Populaire… vainqueur de la finance, poursuivra ses avantages, étendra ses victoires. »

Les vieux militants du Parti se rendront certainement compte du danger terrible que fait courir à celui-ci une telle confusion entre la politique du gouvernement et celle du Parti Socialiste !

Que le gouvernement fasse sa propagande, soit, et je sais par expérience qu’il est loin de faire tout ce qu’il pourrait à ce sujet.

Mais le Parti doit expliquer même les échecs du gouvernement comme celui du 5 mars [**]… Transformer cette défaite en victoire et en victoire socialiste, c’est tout simplement se moquer du monde. C’est aussi donner des armes meurtrières à l’ennemi: Nous verrons dans quelques mois si l’auteur de cet article « d’éducation socialiste » sera fier de son œuvre. Et nos camarades ministres sont assez sérieux pour imaginer le mal que pourra nous faire à ce moment cet article.

NOTRE TENDANCE

Nous avons une autre conception de nos tâches et du socialisme, camarades, et l’avenir montrera de quel côté sont les serviteurs infidèles. Ceci m’amène à vous donner quelques précisions sur l’objet de toutes les préoccupations de ce Conseil National extraordinaire; la Gauche Révolutionnaire. On me prendra peut-être pour un naïf, mais réserve faite d’une plus grande activité, je n’aperçois pas la différence d’organisation entre notre tendance et celle de la Bataille Socialiste, à laquelle j’ai longtemps appartenu avec Paul Faure et Séverac: Des réunions de militants, des conférences d’information, des adresses de camarades, des cartes d’adhésion, un bulletin périodique, des tracts, des motions pour les Congrès; c’est avec ces moyens de propagande que j’ai travaillé près de dix années durant avec des camarades qui, aujourd’hui, semblent l’avoir oublié, et avec lesquels pourtant nous avons sauvé, oui, sauvé, l’existence même de notre Parti.

Si nous avons trop précisé ce genre d’activité, si l’organisation d’un « Comité Directeur » prête à équivoque plus qu’un « Comité des Cent », soit, il faudra que le Parti lui-même nous le dise, en fixant, par un règlement intérieur applicable à tous, ce qui est permis et ce qui ne l’est pas; mais il ne peut être question (nous [ne] le permettrions pas, et le Parti non plus) de mettre en cause la possibilité même pour une minorité d’exister dans le Parti, de défendre ses conceptions, de revendiquer sa part de travail commun. Loin de nuire au Parti, une conception élevée de ce que peut être une tendance pourrait au contraire améliorer la vie intérieure du Parti.

UNE DEFINITION

J’ai sous les yeux, précisément, une excellente définition qui cadre exactement avec nos objectifs. Elle émane d’un camarade qui quittait la Bataille Socialiste à la veille du Congrès de 1931 et qui m’en expliquait les raisons:

« Je ne quitte pas seulement la B.S. Je m’en éloigne. J’ai été profondément déçu de ne pas trouver en elle un organisme de combat, discipliné, forgeant des mots d’ordre clairs, nets, directs et aussi un cercle de culture révolutionnaire vérifiant sans cesse nos vieilles doctrines par l’étude des faits, étudiant un à un les programmes d’action du Parti; de ne pas rencontrer un noyau sans cesse plus important et plus éclairé de camarades pourchassant impitoyablement l’équivoque là où elle se trouve. Et ce n’est pas à droite qu’elle se trouve, l’équivoque, c’est au centre, toujours au centre ! Comme le redressement du Parti ne doit pas être recherché dans une bataille systématique contre la droite, mais dans une réaction contre les faiblesses et les complaisances de la majorité. »

Etant données les méthodes de lutte inaugurées dans le Parti contre nous, on ne trouvera pas extraordinaire, je pense, que je livre maintenant, le nom de l’auteur de cette excellente définition du rôle que s’est assigné en fait la Gauche révolutionnaire. Elle est d’un braconnier devenu garde-chasse, qui s’appelle Louis Lagorgette…
Nous ne voulons pas faire autre chose que ce qu’il souhaitait à cette époque, et s’il se trouvait à mes côtés, des camarades cherchant à provoquer une scission, je m’en séparerais sans hésitation. Mais il faut aussi qu’on cesse les déformations sytématiques des faits.
Ainsi, vous, camarade Lebas, vous vous obstinez à affirmer que nous avons non seulement des cartes mais des timbres : devant la C. A. P. je vous ai dit : non, c’est une erreur, vous ne pourriez pas m’en montrer un seul cas, nous n’en avons pas… Cependant, vous êtes venu encore à cette tribune affirmer aux délégués que nous avions des timbres sur nos cartes. Que signifie cette obstination ?

QUESTION

On a, en somme, affirmé ici que nous serions des instruments inconscients de certains éléments de désagrégation de la classe ouvrière. Mais vous, camarades, qui nous accusez, êtes-vous bien sûrs que vous n’êtes pas manœuvres par les ennemis de la classe ouvrière et du Front Populaire. La clef de voûte du Front Populaire, c’est notre Parti : si on pouvait l’affaiblir, le diviser, le diminuer, la fissure pourrait atteindre des dimensions imprévisibles. Dans l’état d’inquiétude où se trouvent les masses populaires, qui sait ce qu’il en résulterait pour l’avenir de notre mouvement. Incontestablement, la réaction se réjouirait des mesures brutales de coercition dont nous sommes menacés. Et d’un autre côté, si j’en crois certaines instructions adressées par le Parti Communiste, on n’est pas non plus indifférent à l’opération préparée contre nous, Un secrétaire de cellule de l’Eure écrit au secrétaire de la section socialiste en lui proposant une réunion commune sur le sujet suivant : « La Gauche Révolutionnaire (trotskyste) (sic) au sein du Parti socialiste. » II y a donc beaucoup de forces qui concourent à souhaiter notre exclusion. Êtes-vous sûr que c’est en vue de l’intérêt du Parti? Pour moi, toutes ces têtes penchées sur notre unité, pour en observer la solidité me dictent mon devoir : Je ne ferai rien pour donner satisfaction à nos adversaires.

RÔLE DU PARTI

Mais je ne cesserai pas non plus d’alerter le Parti sur son rôle spécifique. Jamais il ne s’est trouvé dans une telle situation à la fois difficile, et favorable à ses perspectives propres. Sans doute certains camarades ne se sont pas suffisamment préoccupés de cette phase particulièrement délicate de notre existence en tant que Parti: ils sont passés d’une conception d’opposition systématique et absolue à une collaboration si étroite qu’elle ne permettrait plus au Parti, si on les suivait, de jouer son rôle révolutionnaire. Il est assez curieux de rappeler à ce sujet comment Paul Faure caractérisait le rôle du Parti il y a quelques années.

« A moins de vouloir mettre la maison à l’envers et de prétendre que le jour c’est la nuit, les militants, depuis l’origine du mouvement socialiste ont tous été d’accord pour proclamer que la place normale du Parti, c’était d’être dans l’opposition. Ceux qui seraient assez ignorants pour avoir le moindre doute a ce sujet n’ont qu’à relire les statuts et la charte du Parti en même temps que les nombreuses résolutions de nos congrès. » (Vie du Parti, 6-12-29.)

…Lecture salutaire, en effet, mais ce qui est en cause, en ce moment, ce n’est ni « l’opposition » ni la « participation ». C’est quelque chose que Zyromski définissait ainsi, en juin dernier: « Il est évident que nous allons au Gouvernement non pas pour nous contenter de gérer les intérêts de la société bourgeoise, mais pour attaquer la racine, le principe même de la structure capitaliste. »
Voilà ce que le Parti doit dire, et propager. Si ses délégués au Gouvernement ne peuvent le dire, raison de plus pour que nous parlions en tant que socialistes; l’exercice du pouvoir n’aurait aucun sens, mieux, il comporterait de terribles inconvénients pour l’avenir s’il ne servait pas à cette préparation, dans les faits comme dans les esprits, de l’issue révolutionnaire. C’est parce que les militants ont plus ou moins obscurément conscience de cette situation, qu’il y a du malaise dans nos rangs comme d’ailleurs dans les niasses populaires. Nous avons tous la charge de conduire le Parti à une des heures les plus décisives de son histoire : s’il ne remplit pas sa mission, qu’il se prépare à céder la place à d’autres. Pour tous les grands problèmes, il a ses solutions à lui. Même sur la question de la guerre où notre minorité apparaît comme plus particulièrement en désaccord avec la majorité, nous considérons que l’ensemble du Parti peut et doit faire siennes, comme directives fondamentales, ces lignes de Léon Blum :

« La guerre devient possible quand la masse de l’opinion la croît possible. Elle ne sera pas, si nous ne voulons pas qu’elle soit.

…La position socialiste est d’éclaircir et de débattre au grand jour les faits de toute nature qui contiennent des risques de litige entre nations mais en écartant d’une façon absolue l’idée
que ces litiges puissent trouver leur solution dans la guerre, Cette attitude comporte au préalable une résolution d’ordre théorique et général : Celle d’opposer une fin de non recevoir catégorique à la possibilité même de toute guerre. »

Expliquer cela aux masses populaires, au nom du Parti, et montrer que les contradictions du régime tiennent prisonniers nos délégués au Gouvernement, ce n’est pas se désolidariser de nos camarades, c’est au contraire sauvegarder leur prestige socialiste. Mais si on veut nous faire admettre comme conformes aux doctrines,aux décisions et aux intérêts du Parti, les crédits militaires formidables, la défense passive, l’union sacrée, la militarisation de la jeunesse, les deux ans, alors non, nous ne le pouvons pas et nous ne pouvons pas mentir, à aucun prix, sous aucun prétexte, à la classe ouvrière.
Vous savez maintenant l’objet de nos divergences, camarades, le Parti se prononcera clairement. Et votre décision, elle aussi, quelle qu’elle soit, aura un sens politique. Pour l’organisation de notre tendance, nous appliquerons la règle générale fixée par le Congrès; mais quant à nos conceptions politiques, il n’appartient à personne de les supprimer par décret. Que craignez-vous ? Si ce que nous disons est si absurde, alors nous resterons une petite minorité insignifiante et vous n’avez pas à vous inquiéter. Mais si ce que nous disons correspond à une réalité de classe, pourquoi brandir vos foudres, vous devriez savoir d’avance que ce n’est pas ainsi qu’on brise un courant d’opinion, bien au contraire. Est-ce que la répression de la bourgeoisie a pu jamais arrêter autrement que pour peu de temps la montée du socialisme dans le monde ?

STRUCTURE DU PARTI

C’est le Parti qui appréciera, ce sont les militants, lorsqu’ils feront leur expérience, leurs réflexions, qui prendront position. Il faut le leur permettre : toutes nos difficultés s’aggraveront si on fausse la démocratie intérieure. Elles s’atténueront dans le cas contraire. Le Parti, ce n’est pas telle ou telle personnalité même éminente, telle ou telle tendance, c’est l’ensemble, c’est la synthèse et la collaboration fraternelle de tous ceux qui se dressent contre le vieux monde et veulent en finir avec lui. Le Parti, c’est l’instrument dont le prolétariat a besoin pour vaincre; il doit donc permettre d’enregistrer et de composer tous les courants qui existent au sein du prolétariat. Ceux qui voudraient nous proscrire ne se rendent-ils pas compte qu’ils seraient à leur tour proscrits dans un Parti unifié d’où les minorités seraient chassées ? Nous restons fidèles, nous, à la physionomie traditionnelle du Parti, à celle que définissait notre camarade Léon Blum dans son substantiel commentaire du Programme d’Action du 21 avril 1919.

« Je considèrerais, quant à moi, disait-il, comme un très grand malheur que nos camarades kienthaliens quittassent demain. Et pourquoi ? Parce que, dans ma pensée, ils représentent d’une façon particulièrement précise cette force de contemplation vers l’avenir et vers l’idéal qui est une nécessité de la vie et du développement socialistes. »
Voilà l’œuvre et l’organisation à laquelle nous sommes profondément attachés, travaillons-y tous ensemble, en donnant à notre vie intérieure le maximum d’intensité en favorisant l’expression spontanée des réflexions des militants, en diffusant toutes les idées, en sollicitant toutes les critiques et tous les efforts constructifs.
Et pour reprendre l’image qui termine le discours auquel je viens d’emprunter un passage, lorsque, comme en ce moment, des malentendus ou des oppositions risquent de nous diviser gravement, tournons-nous vers les sommets, élevons-nous ensemble au-dessus des brumes de la vallée, prenons résolument le chemin qui conduit à la conquête du pouvoir, alors, dans un élan enthousiaste vers la révolution socialiste, notre unité profonde s’imposera d’elle-même par l’immensité des tâches que nous aurons à remplir…

(Applaudissements. )

Note de la BS:

* Ce sera la dissolution de la G.R. et l’interdiction de sa revue. (La GR dissoute devient officiellement jusqu’en 1938 la « minorité de la C.A.P. »)

** Le 5 mars 1937 le gouvernement décide de bloquer les dépenses nouvelles sauf d’armement (avec un emprunt spécial), de réduire les crédits pour les grands travaux et de ne pas instaurer le contrôle des changes. Il n’y a plus seulement pause mais marche arrière.

 

Les « crimes » de la Gauche révolutionnaire (1937) [1]

3 septembre 2008

DISCOURS PRONONCE PAR MARCEAU PIVERT
AU CONSEIL NATIONAL EXTRAORDINAIRE
DU 18 AVRIL 1937 A PUTEAUX

Camarades,

Je ne vous demande qu’une seule chose, avant de commencer mon exposé, c’est de croire à son absolue sincérité.

J’aborde cette tribune sans émotion et la conscience tranquille quant aux accusations dont mes amis et moi nous sommes l’objet.

Mais mon inquiétude est certaine en ce qui concerne le Parti. Une réunion brusquée du C.N. pour des questions dites de « discipline » à vingt-six jours des assises du Congrès National, prend un sens qui ne nous échappe pas. C’est pourquoi, dans les explications que je vous dois, camarades, je m’efforcerai de conserver toujours présente à l’esprit la nécessité de l’intégrité du Parti, tel qu’il a été forgé, avec sa structure et ses caractères propres, par nos devanciers et par nos propres efforts.

On devait en terminer très vite avec le programme du Rassemblement populaire. Vous n’avez pas perdu le souvenir de ce que Paul Faure écrivait en août: « Nous aurons réalisé le programme avant la fin de l’année ».

Il avait dit aussi en juin: « S’il y a des obstacles sur notre route, nous les dénoncerons devant le pays…« .

Or, les obstacles se sont dressés: l’obstacle militariste de l’Etat-Major; l’obstacle financier de la haute banque; l’obstacle clérical aussi…

Où avons-nous entendu la dénonciation?

Silence général…

Ah! si, j’oubliais! C’est une tendance du Parti, ce sont les camarades qui n’ont eu que le tort de jeter le cri d’alarme, que l’on dénonce violemment comme des « criminels », des « traîtres » et des « factieux ».

Ainsi la question est nettement posée: si nous sommes vraiment coupables comme on l’affirme, si nous constituons vraiment un péril grave pour le Parti, il ne faudra pas hésiter à nous frapper. Mieux, il faudra demander au Congrès, qui donnera une forme plus solennelle à la sanction, après un rapport motivé, de nous exclure du Parti.

Mais auparavant, camarades, il faut nous entendre, il faut que vous vous assuriez toutes les garanties qu’on doit à des membres du Parti. Quand vous serez informés, il faudra que vous retourniez devant les militants pour être mandatés. La force d’une majorité ne suffit pas! L’autorité du Secrétariat ne suffit pas. Le prestige du gouvernement ne suffit pas. Il faut que la justice socialiste soit satisfaite.

Lorsqu’il s’est agi des indisciplines d’une fraction parlementaire se dressant contre la volonté du Parti, on a pris d’infinies précautions. Cependant ils étaient, eux, indisciplinés à l’égard des décisions RÉGULIÈRES du Parti, ce qui n’est pas le cas en ce qui nous concerne. Ils avaient voté les crédits militaires en mai et cependant, en juillet 1933, vous vous dressiez tous pour les protéger. Et en novembre encore, alors que leur volonté de scission était patente, Paul Faure leur tendait des mains traternelles.

Malgré l’humiliation que comporte pour nous cette comparaison, nous constatons que nous sommes traités beaucoup plus cruellement alors que nous sommes restés fidèles, nous, aux engagements pris devant le Parti et à ses principes constitutifs.

Car nous affirmons n’avoir pas violé la discipline du Parti. Quand à la discipline à observer à l’égard du Gouvernement, c’est évidemment sur ce point que la discussion doit porter.

LE DOSSIER DE L’ACCUSATION

Si quelque chose m’a vraiment surpris dans cette séance, c’est d’avoir vu monter à la tribune un délégué qui me paraît être parmi les moins qualifiés pour dresser un tel réquisitoire contre nous. Je revois Francis Desphilippon [*], il y a quelques années, à la suite d’une réunion de propagande que j’avais faite à la 19° section. Il était alors associé aux milieux communistes, à la revue Monde, et je me souviens de l’insistance que je mettais à le convaincre de la nécessité d’adhérer à notre Parti. Que ce soit lui qui ait fait l’effort maximum, aujourd’hui, pour obtenir qu’on m’en fasse sortir me paraît tout de même manquer d’élégance.

Je le revois ensuite donnant des articles à la publication trotskyste La Vérité, et lié continuellement et défendant des motions avec les trotskystes (dont Molinier)… Que ce soit lui qui soit venu établir ici frauduleusement l’existence d’un vaste complot « trotskyste » contre le Parti, cela me paraît assez indécent.

Enfin, je l’entends encore, il y a quelques jours, au Conseil fédéral de la Seine, qui devait, par 7.500 mandats sur 11.000 s’opposer à toute exclusion de la minorité (la minorité n’osant même pas proposer des exclusions) me demander de faire une motion unanime pour s’opposer ici à toute exclusion. Ces attitudes jugent un homme et une thèse. Nous demanderons à la fédération de la Seine si c’est ainsi qu’elle avait compris le mandat de son délégué. Mais pour le moment, je me bornerai à reprendre une à une les accusations apportées à cette tribune contre la Gauche révolutionnaire.

Qu’il se lève, le délégué d’une fédération dans laquelle mes amis ou moi nous avons porté préjudice au Parti par notre propagande extérieure. Personnellement, j’invoque le témoignage des camarades de Nancy, Marpent (Nord), Blois, Keryado, Dijon, Orléans, Corbie, Bordeaux, Saint-Etienne, Firminy, Migennes, Roche-laMolière, Longwy, Chartres… où je suis allé ces dernières semaines…

Nous avons porté nos critiques à l’extérieur? Dans le Populaire à la tribune libre, nous avons dit ce que nous pensions. On nous a blâmés, nous nous sommes inclinés. Dans la Vie intérieure du Parti, nous avons dit ce que nous pensions, on nous blâme encore. Est-ce que l’on voudrait nous empêcher de penser et de dire ce que nous croyons être la vérité à nos camarades du Parti?

Nous sommes loyaux à l’égard du Parti: nous faisons confiance à l’honnêteté politique et à l’indépendance de ses militants. Aucune preuve sérieuse n’a pu être apportée ici pour établir la réalité d’un « complot » contre l’unité du Parti. Rien, dans l’idéologie de la Gauche Révolutionnaire, qui est démocratique et fidèle aux aspirations des masses, ne permet de maintenir cette prétention.

LE DOCUMENT COLLINET

On s’appuie sur une lettre de Collinet. Ce document-massue, émanant d’un camarade retenu en Espagne et qui écrit librement une lettre privée à quatre de ses amis sur la situation politique et les tâches de la Gauche Révolutionnaire n’a pu être utilisé qu’à la suite d’un méprisable abus de confiance. Mais dès que certains de ses passages, arbitrairement tronqués ont commencé à circuler nous avons nous-mêmes demandé à la fédération de la Seine sa publication intégrale et bien loin d’indigner les militants, il a été apprécié comme l’effort d’un camarade qui réfléchit à ses responsabilités et veut travailler dans le Parti.

Certes, il parle des « cellules socialistes » d’usine. Et cela prend un caractère mystérieux et assez en marge de la discipline formelle. Mais qu’est-ce que la discipline dans ce cas précis? Nous avons en effet, à la 15° section, en dehors de toute décision de Congrès, il y a plus de quatre années déjà, constitué des groupes de militants socialistes sur la base de l’entreprise. C’est sans doute là une des raisons du développement remarquable de notre section, la plus forte de Paris, passant de 270 adhérents à 1.600 et conservant pour le Parti et pour ses délégués au Gouvernement, les sentiments de loyauté et de solidarité dont peuvent témoigner Vincent Auriol, Jardillier, Blancho, Léo Lagrange, appelés dans nos réunions.

Indiscipline, la création de « Groupes socialistes d’usines »? Allons donc… la formule correspondait si bien à une nécessité que la fédération depuis l’avènement du Front populaire et en dehors de toute décision de Congrès, a constitué à son tour, et avec un grand succès des Amicales d’Usine. Ce que nous trouvons dans la lettre Collinet, c’est la nécessité de faire circuler dans ces formations des mots d’ordre socialistes. Et nous n’éviterons pas la divergence fondamentale qui nous oppose, au fond: la politique du Gouvernement est une chose que nous devons expliquer et, s’il y a lieu, critiquer, du point de vue de la politique socialiste, qui en est distincte

Mais dans tout cela, rien ne permet d’affirmer, comme on l’a fait, que nous constituons une sorte de noyau de désagrégation dans le Parti. Je l’ai déjà dit, je le répète ici: Si j’avais le sentiment que l’un quelconque de mes camarades vienne à notre mouvement d’opinion avec l’intention de faire ce travail de sabotage, je serais le premier à le prier de ne pas rester avec nous.

LA 17° SECTION

Beaucoup de faits disparates sont d’ailleurs portés à cette tribune d’après les récits fantaisistes parus dans la Lutte ouvrière, organe trotskyste dont l’intention est trop évidente et devrait, à elle seule, permettre de récuser de tels témoignages.

C’est le cas, en particulier pour les « crimes » commis par la 17° section qui s’est rencontrée, en effet, avec des éléments prolétariens, (mais qui a constaté très vite l’impossibilité d’un accord quelconque) pour certaines actions communes analogues à celles qui se pratiquent au Front populaire.

De même les paroles prononcées par nos camarades à un meeting relatif à la révolution espagnole tenu le 18 mars, et rapportées par La Lutte ouvrière, sont formellement démenties par les témoins sérieux.

J’ajoute que cette fameuse section « dominée par le trotskysme » ne compte pas plus de cinq anciens communistes sur 450 adhérents, et que pour le vente du Populaire, elle est actuellement au sixième rang des sections de la seine.

L’AFFAIRE DU LOT

Il y a encore un autre crime dont s’est rendu coupable Collinet… Il est allé, lui, universitaire (agrégé de mathématiques) passer deux nuits dans le train pour faire de la propagande dans le Lot et comme il avait été régulièrement invité par les J.S. du Lot, il a assisté à leur Congrès. Je ne m’explique l’incident que par un manque de liaison entre les J.S. et la fédération. Mais tout militant de bonne foi trouvera extraordinaire qu’on ait monté en épingle un tel événement et qu’on l’ait considéré comme « absolument intolérable ». Je me bornerai à lire la lettre qui a été adressée à Paul faure par le secrétairefédéral des Jeunesses Socialistes du Lot, que je ne connais ni de près, ni de loin, et dont l’Entente a voté, à Creil, avec B. Chochoy et Laforgette.

Le Secrétaire Fédéral à Paul Faure:

Aynac, le 17 avril 1937.

Mon cher Camarade,

Je tiens à protester énergiquement contre le document D. [**] paru sur le dernier B.I.S. pour sa non conformité avec les faits:

Le camarade Collinet a effectivement assisté au Congrès fédéral des J.S. du Lot, mais non dans l’intention d’y intervenir au nom de sa tendance. Ceci avait d’ailleurs été convenu avant l’ouverture du Congrès.

La présence de Collinet s’explique par le fait qu’il devait participer le soir, à un meeting adulte à Goudon.

J’affirme qu’en aucune façon Collinet n’a essayé d’influencer le vote de la fédération, et qu’une telle délicatesse n’a pas été observée par Coll. Ce dernier a exercé une pression odieuse et indigne d’une organisation démocratique. Il a même soulevé la réprobation générale en intervenant dans une question fédérale pour faire désavouer un camarade non présent.

Je prends sur moi l’entière responsabilité de cette lettre et, en toute impartialité, j’insiste pour qu’elle soit jointe au dossier de Collinet, dans le cas où ce dernier serait convoqué devant une commission de discipline.

Avec toute ma confiance, je vous prie d’agréer, mon cher camarade, mes sentiments socialistes.

Jean THAMIE.

Tout cela n’est pas très sérieux, mais prouve une volonté systématique de charger le dossier de l’accusation sans doute un peu trop maigre.

CLICHY

J’arrive au grief le plus important: celui de l’action extérieure dont nous avons pris la responsabilité pleine et entière.

Ce sont les événements eux-mêmes qui ont fait éclater cette discordance entre nos militants, ceux qui nous font confiance, et la majorité du Parti. Pour comprendre l’extériorisation décidée par plusieurs grosses sections parisiennes au moyen d’une affiche et par la majorité de l’Entente des Jeunesses de la Seine, au moyen d’un numéro spécial de la Jeune Garde, il faut commencer par expliquer Clichy. Ces deux manifestations, sans relation matérielle directe, mais dont la parenté idéologique est évidente, ne se seraient pas produites s’il n’y avait pas eu Clichy. En juin 1936, la classe ouvrière n’avait pas de contacts avec la police et il n’y a eu aucune divergence entre nous. En mars 1937, la police tire sur les ouvriers; si l’on veut juger sans parti pris, on doit tenir compte de ce fait initial et comprendre qu’il ne peut pas ne pas y avoir de répercussion sur la vie du Parti.

Je voudrais donner aux délégués une idée de ce drame atroce, sur lequel nous voulons faire toute la lumière… [***]

Voici pour commencer, quelques passages du journal socialiste Le Prolétaire de Clichy (la section de Clichy n’est pas sur les positions de la Gauche Révolutionnaire et son récit ne peut être suspect).

« Malgré les ordres du ministre de l’Intérieur, les forces de police se regroupent autour de la mairie, les élus se heurtent à l’incompréhension criminelle des chefs qui ne veulent pas céder le terrain.

« .. Dormoy est allé au devant des fusils donner des ordres. Mais il ne sera pas obéi et jusqu’à 1 h. du matin, malgré le ministre, malgré le Préfet de Police en personne, les officiers factieux pourront continuer à canarder cette foule admirable et exaspérée qui résiste héroïquement, se sert de tous les projectiles possibles et dresse même une barricade à l’angle des rues Villeneuve et Dagobert… »

Ce qu’attend avec impatience la classe ouvrière de la Région parisienne, ce que nous avons réclamé, c’est le nom et la révocation de ces chefs de la police qui n’obéissent pas à leur ministre.

Mais en même temps, la réaction et les radicaux sommaient le Gouvernement de ne pas toucher au service d’ordre et l’idée qui a circulé dans tous les esprits exaspérés par ces évènements, c’est qu’ils avaient une logique interne… oui, on a rapproché (et rien ne sert de fermer les yeux sur cette réalité) les mesures prises par le Gouvernement pour rétablir la confiance des possédants et les mesures de protection de la réunion des croix de feu. Oui, on a difficilement compris que le rassemblement populaire, la fédération de la Seine, la municipalité socialiste de Clichy, convoquent une contre-manifestation et que le ministre de l’Intérieur, socialiste, n’interdise pas la réunion fasciste. Mais surtout, imaginez la révolte et la douleur des compagnons de Solange Domangel, membre de notre 18° section, couchée sur le sol avec une balle dans le cervelet. Imaginez l’atmosphère des sections parisiennes au lendemain de cette fusillade tragique. Et vous comprendrez comment j’ai été amené à considérer comme une obligation de fournir aux militants le moyen d’exprimer, avec le maximum de modération – je dis bien de modération – leurs véritables sentiments. Ce n’est pas mon rôle, direz-vous? Comme secrétaire de section, responsable du développement du Parti sur le territoire de mon arrondissement, si (et c’était la même chose pour d’autres camarades de sections) la fédération n’avait pas de position, car elle « regrettait » la décision du ministre de l’Intérieur. Et la C.A.P.? Oui! la C.A.P.! Mais permettez-moi de vous dire que la C.A.P., où siègent précisément nos camarades ministres, était dans une situation trop délicate pour interpréter avec une véritable objectivité les sentiments réels de la classe ouvrière et même du Parti, et en tout cas des militants de la Région parisienne. J’ai donc rédigé cette affiche, en marquant notre volonté de ne plus capituler et d’entamer la lutte contre les trusts. Du point de vue socialiste, quel reproche peut-on faire à cette affiche?

Qu’il y ait eu des provocations au cours de cette soirée, c’est possible. N’y a-t-il pas eu un chef policier fasciste amenant les brigades de réserves des 20 arrondissements et leur disant: « Armez vos revolvers, vous aurez à vous en servir! » puis lançant ses hommes dans la nuit, sans cadres, sans ordres précis, en pleine débandade? N’y a-t-il pas eu, au pied de la maison d’Auffray, un petit groupe de fascistes, protégés par le barrage de police et qui auraient effectivement tiré les quatre premiers coups de feu, d’où est né le drame, car la foule a pu croire que ces coups de feu venaient de la police? Différents témoins me l’ont affirmé.

INTERPRÉTATION POLITIQUE

Mais cette provocation n’a été rendue possible que par suite d’une attitude politique contre laquelle je me suis élevé dès le lendemain à la C.A.P. Il ne fallait pas autoriser cette manifestation de croix de feu dans une cité ouvrière comme Clichy, dressée toute entière contre cette provocation. Si on l’a autorisée, n’est-ce pas parce qu’on a dû céder, sur d’autres terrains, à des adversaires ou même à des alliés peu sûrs? Mais les masses, elles, ne sont pas disposées à céder; elles sentent quel est l’enjeu de la bataille anti-fasciste. Elles restent fidèles aux méthodes d’action directe qui ont déjà brisé la vague fasciste et sans lesquelles il n’y aurait pas eu de gouvernement de Front populaire.

C’est là que réside le véritable problème: il est essentiellement politique; il y aura lieu de l’examiner à fond devant le Congrès National. Mais on doit comprendre dès maintenant que toute discordance sérieuse entre l’attitude du gouvernement et les désirs, la combativité des masses prolétariennes a sa répercussion inévitable sur la vie du Parti. Notre « Gauche Révolutionnaire » exprime précisément la mesure de cette température des masses, qui commence à monter. Nous constituons pour le Parti une sorte de thermomètre: vous pouvez sans doute briser le thermomètre. Est-ce que cela guérira la fièvre?

Notre rôle de militants ne peut pas consister à fermer les yeux mais au contraire à étudier la nature des difficultés qui ont surgi entre nous de manière à conserver au Parti sa cohésion et sa force.

Indiscipline à l’égard du Gouvernement, oui, sans doute… Mais il n’est pas un Gouvernement socialiste et l’essentiel est de rester disciplinés à l’égard du Parti. Et c’est au Parti lui-même, et non à un Conseil National qu’il convient de poser la question.

Ce que nous combattons, je tiens à le préciser, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des camarades, placés à des postes de responsables, c’est une ligne politique fausse, qui n’est plus d’accord avec les principes adoptés au début de l’expérience, ni avec les conditions que nous avions mises à notre solidarité sans réserves. C’est ce que nous dirons au Congrès de Marseille.

PRÉCISIONS

Cette attitude appelle une protestation énergique contre certains procédés employés à notre égard. Nous prenons en charge les faits précis qui relèvent de notre tendance et même ceux qui peuvent être considérés comme accomplis sous notre influence, mais il y a manifestement dans le dossier apporté à cette tribune des textes qui ont été presque miraculeusement fournis aux accusateurs pour leur donner un élément de justification, par exemple cet article d’un trotskyste connu comme tel, aujourd’hui retourné aux Jeunesses Socialistes  Révolutionnaires, croyez-moi camarades, si nous avions eu, comme on l’a affirmé faussement, une organisation de la Gauche Révolutionnaire dans la Jeunesse, nous aurions guidé nos jeunes camarades de manière que certaines imprudences de langage ne puissent pas leur être attribuées. On comprendra mal, sans doute, ce que je précise, en ce moment, les uns diront: « Dégonflage? », les autres: « Cynisme? », mais je ne fais que dire la vérité toute simple: notre mouvement intérieur au Parti a des répercussions inévitables, et en dehors de notre propre initiative, dans la pensée et l’orientation de la classe ouvrière et donc des Jeunesses. Mais nous ne pouvons endosser qu’une responsabilité politique générale, qui correspond au courant d’opinion que nous exprimons. Par exemple, on a lu une circulaire des Jeunes exclus qui demandent à leurs camarades de rester unis et de n’aller ni aux anarchistes, ni aux trotskistes, ni aux communistes, mais d’entrevoir la formation d’un grand Parti révolutionnaire. Il est bien évident que les termes mêmes de cette circulaire, que j’ignorais il y a quelques heures traduisent un état d’esprit assez confus consécutif à la mesure brutale prise contre des jeunes gens qui avaient une conception élevée de nos organisations et qui s’en trouvent chassés. Les excès dans la répression bureaucratique déterminent des réactions en sens contraire. Mais où se trouvent les véritables responsabilités? Malgré tout, je suis convaincu que les excellents militants dont on veut à tout prix se séparer devraient être traités avec un minimum d’équité et de compréhension socialistes. Au lieu de cela, on demande aux jeunes à qui on s’adresse pour reconstituer l’Entente un engagement de « refuser de participer à toutes discussions politiques« . Je lis textuellement pour vous montrer avec quel état d’esprit invraisemblable on aborde la jeunesse ouvrière.

RESPONSABILITÉS

Dans la mesure où j’ai une conception diamétralement opposée de l’éducation, j’ai ici encore une responsabilité que j’accepte, comme je l’ai écrit dans la préface de la brochure que vous avez sous les yeux.

(Ici Roucayrol puis Château posent des questions à l’orateur)

A suivre

Notes de la BS:

* Francis Desphilippon (1894-1965) deviendra collabo, membre de la direction du R.N.P. de Déat.

** Une des pièces annexes à la circulaire de Paul Faure convoquant ce C.N. extraordinaire.

Note de Marceau Pivert:

*** Au cours de son exposé, Marx Dormoy devait apporter une accusation monstrueuse contre la Gauche Révolutionnaire en disant: « Il y avait à Clichy 200 membres de la G.R., organisés en T.P.P.S. et participant à l’attaque du barrage de police. » On imagine quelkle atmosphère cette affirmation peut créer. Avec le maximum de sang-froid j’affirme que cette accusation ne résulte que de rapports de police non contrôlés par les témoins ouvriers, par les organisations ouvrières; la preuve est facile à faire: Aucun appel particulier n’a été lancé par la Gauche Révolutionnaire. Les T.P.P.S. constituent l’organisme de sécurité des deux fédérations, placés directement sous l’autorité des bureaux fédéraux, ils s’interdisent absolument toute discussion ou activité de tendance et la correction absolue de leur attitude a été reconnue dans un ordre du jour unanime de la Commission exécutive de la Seine voté le 5 avril. Je n’ajouterai aucun commentaire, si Marx Dormoy a plus confiance dans ses policiers que dans ses camarades du Parti, nous aurons certainement d’autres occasions d’en discuter.

M.P.


La guerre sous la direction de notre bourgeoisie? A aucun prix! (Pivert, 1935)

26 juillet 2008

Intervention de Marceau Pivert au congrès de Mulhouse de la SFIO (juin 1935).

LE PRESIDENT. – (…) Je donne maintenant la parole à notre camarade Marceau Pivert.

Une voix. – Il est encore de la Seine!

MARCEAU PIVERT. – Je suis prêt à me retirer si le Congrès le désire, mais je pense qu’il n’est pas inutile de préciser ici la position des camarades qui ont voté contre le Rapport du Groupe parlementaire. Notre vote a le sens d’une protestation. En effet, pendant qu’on refuse de consulter le Parti, celui-ci s’est engagé dans une politique que mon ami Zyromski approuve sans doute, mais que l’ensemble du Parti ne peut pas approuver, attendu que le problème ne lui a pas été posé.

Nous protestons contre cette situation. Et nous nous désolidarisons immédiatement des conclusions qu’ont tirées nos camarades trotskystes. S’il y a désaccord au sein de la Bataille socialiste sur le problème de la Défense nationale, ce n’est pas d’aujourd’hui.

L’HEVEDER. – Cela ne nous intéresse pas, cette histoire-là!

MARCEAU PIVERT. – L’Hévéder me fera l’amitié de penser que puisque tout à l’heure il applaudissait Zyromski, il n’est pas tout à fait indifférent à nos positions respectives.

Aussi bien, autant il y a de discordance sur une question qui n’est pas à l’ordre du jour du Congrès (ce contre quoi nous protestons), autant tout à l’heure, et demain, vous constaterez notre solidarité complète sur la motion concernant la conquête du pouvoir, présentée par la « Bataille socialiste ». (Quelques applaudissement.)

C’est donc maintenant une protestation que nous apportons ici. Mais cette protestation, je veux la préciser. Nous condamnons des attitudes qui expriment une politique qui ne peut pas être celle du Parti socialiste. Je ne reprendrai pas ce qu’on a dit; ce que nous avons dit à la C.A.P. contre la défense passive; ce que nous avons dit à propos du fameux passage du discours de Léon Blum, ce que nous n’approuvons pas; ce que nous avons dit également à propos d’un certain nombre d’attitudes du Groupe parlementaire qui semblent laisser intégrer le Parti socialiste dans la politique internationale de notre bourgeoisie comme le vote des accords de Rome. En protestant contre tout cela, nous jugeons que c’est l’expression d’une politique fausse dont les événements internationaux sont en train de préparer la faillite. Alors, ici, nous nous séparons nettement d’un certain nombre de camarades et nous prenons date; car enfin, et surtout depuis la déclaration de Staline, il y a des événements et des renversements sur lesquels il faudra bien que le Parti se prononce.

Voici notre position en quelques mots qui sont surtout un appel pour que les travailleurs, non seulement dans le Congrès, mais en dehors du Congrès, nous entendent.

Nous ne sommes pas non plus d’accord avec nos camarades trotskystes, qui traduisent les paroles de Staline comme une trahison pure et simple, et qui font aujourd’hui de l’antibolchevisme. Nous ne voulons pas faire cela. Il y a un grand pays que nous voulons défendre, nous aussi; nous ne confondons pas… (applaudissements) … nous ne confondons pas la Russie des Soviets, son édification, ses créations, avec Staline, et si… (applaudissements de Molinier)… et si le problème de la défense de l’U.R.S.S. se pose, et si vous devez, en conscience, le résoudre, c’est parce que, camarades, il y a actuellement un grand trouble dans la classe ouvrière; mais nous ne voulons pas que ces difficultés sur lesquelles la classe ouvrière n’est pas d’accord – elle n’était pas d’accord bien antérieurement à notre pays, elle est encore plus en désaccord maintenant, internationalement – ces questions dites de « défense nationale », nous ne voulons pas qu’elles soient des obstacles à la reconstitution de l’unité ouvrière, nous ne voulons pas qu’il y ait préalablement à la reconstitution de l’unité ouvrière, des conditions, des chartes à signer ou des idéologies à imposer à ce sujet; nous constatons que notre désaccord avec ceux de nos camarades qui voudraient faire passer l’unité par le canal d’un certain nombre de principes; même si nous sommes d’accord avec les principes, nous voulons que l’unité organique soit recherchée coûte que coûte, en dépit du divorce considérable qu’il y a actuellement entre la nouvelle position de l’Internationale communiste et celle de l’Internationalisme prolétarien en lutte contre la guerre. L’unité d’abord, et à l’intérieur de l’unité, eh bien! nous défendrons notre position que je résume ici en deux mots: La guerre sous la direction de notre bourgeoisie? A aucun prix, sous aucun prétexte, jamais! (Applaudissements.) Oui, à aucun prix, sous aucun prétexte; ce que nous reprochons à nos camarades, c’est de ne pas être restés fidèles à la motion que nous avons signée en commun à Tours; nous n’avons jamais accepté d’examiner le cas où un prétendu agresseur hitlérien entrerait sur notre territoire; car, camarades, cela laisse penser implicitement que nous passons l’éponge sur les responsabilités effroyables de notre bourgeoisie capitaliste, depuis Poincaré jusqu’à Tardieu, qui sont aussi coupables qu’Hitler d’avoir conduit la France dans la situation où nous sommes! (Applaudissements.) Les agresseurs, les coupables, sont dans les deux camps, c’est notre régime, c’est notre bourgeoisie qui n’a pas voulu appliquer les traités régulièrement signés, qui n’a pas voulu désarmer, qui n’a pas voulu répondre à l’appel profond des peuples exigeant la paix, des peuples qui ont été trahis; aussi bien nous mettons ces régimes dans le même sac, et notre premier postulat pour la lutte contre la guerre, c’est qu’à aucun prix nous ne nous laisserons museler, juguler, domestiquer ou intoxiquer! Non, sous aucun prétexte nous n’accepterons l’idée de la guerre!

Camarades, ceux qui pensent que l’on peut encore imaginer une invasion de territoire, que l’on peut encore imaginer même un départ, avec un sac qu’on se mettrait sur le dos, savent-ils que c’est en une nuit que des centaines d’avions, des centaines de gaz et des milliers de bombes au phosphore peuvent réduire en cendres les grandes cités et entraîner le meurtre collectif de populations énormes? Savent-ils que quelques minutes après, de l’autre côté, dans d’autres pays, d’autres destructions effroyables seront déclenchées? Savent-ils qu’en même temps ce sera partout une panique comme jamais l’humanité n’en a connue, camarades! Ne sentez-vous pas qu’à ce moment-là, toutes les forces de coercition, tout ce qui maintient la stabilité de l’État bourgeois, tout cela sera ébranlé, tout craquera, tout sera démoli! Nous voulons que le Parti socialiste, dans tous les pays capitalistes, soit précisément l’animateur de la lutte contre la guerre, de manière à saisir l’occasion, à ce moment-là, pour briser les cadres du régime capitaliste, conquérir le pouvoir et faire la paix. (Applaudissements.)

Camarades, ce sera mon dernier mot: Unité organique, malgré les paroles de Staline! Unité et lutte contre la guerre, à tout prix, par la révolution. Le gouvernement des Soviets voit la situation de son point de vue. Nous avons le devoir, nous, de la voir du nôtre, et nous n’acceptons pas de confondre l’intérêt de l’Internationale prolétarienne avec un système provisoire d’alliances d’ailleurs extrêmement fragile! Vous savez, on nous a dit à un moment donné: « Le soldat polonais, c’est l’avant-garde de la civilisation », et c’est un homme qui était encore dans le Parti, qui disait cela! Oui, mais la Pologne est passée à Hitler! On a signé des accords avec Mussolini, mais peut-être Mussolini n’est pas loin de passer de l’autre côté, à moins qu’on lui laisse les mains libres en Éthiopie. Ces marchandages de la bourgeoisie, nous ne pouvons pas permettre que le socialisme y ait une part quelconque, et c’est pourquoi nous crions non seulement au Parti, mais au-delà du Parti, à tout le prolétariat de France: Unifiez-vous, faites un grand parti révolutionnaire, et à l’intérieur de vos organisations unifiées, luttez contre la guerre par tous les moyens, et puisque d’autre part il faut considérer la Russie des Soviets comme un point de mire pour le capitalisme international: défendons la Russie des Soviets! Mais défendons-la non pas en nous laissant embrigader par notre état-major, pour aller nous battre contre les prolétaires allemands; défendons-la par le seul moyen qui nous reste: par la conquête du pouvoir dans notre pays, et par la révolution internationale. (Vifs applaudissements.)

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