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Les Prétendues Scissions dans l’Internationale (1872) [1]

9 septembre 2011

Circulaire privée du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, principalement rédigée par K. Marx, reproduite dans Le Mouvement socialiste tome XXXIV N°253-254 (juillet-août 1913).bataille socialiste

Jusqu’à ce jour le Conseil Général s’est imposé une réserve absolue quant aux luttes intérieures de l’Internationale et n’a jamais répondu publiquement aux attaques publiques, lancées pendant plus de deux ans contre lui par des membres de l’Association.

Mais si la persistance de quelques intrigants, à entretenir à dessein une confusion entre l’Internationale et une Société qui, dès son origine, lui a été hostile, pouvait permettre de garder plus longtemps le silence, l’appui que la réaction européenne trouve dans les scandales provoqués par cette Société, à un moment où l’Internationale traverse la crise la plus sérieuse, depuis sa fondation, obligerait le Conseil Général à faire l’histoire de toutes ces intrigues.

I

Après la chute de la Commune de Paris, le premier acte du Conseil Général fut de publier son Manifeste sur « la Guerre civile en France », dans lequel il se rendit solidaire de tous les actes de la Commune, qui, justement à ce moment servaient à la bourgeoisie, à la presse et aux gouvernements de l’Europe centrale à accabler sous les calomnies les plus infâmes les vaincus de Paris. Une partie de la classe ouvrière même n’avait pas encore compris que son drapeau venait de succomber. Le Conseil en acquit une preuve, entre autres, par les démissions de deux de ses membres, les citoyens Odger et Lucraft, répudiant toute solidarité avec ce Manifeste. On peut dire que de sa publication dans tous les pays civilisés, date l’unité de vues de la classe ouvrière sur les événements de Paris.

D’un autre côté, l’Internationale trouva un autre moyen de propagande des plus puissants dans la presse bourgeoise et surtout la grande presse anglaise, forcée par ce Manifeste de s’engager dans une polémique soutenue par les répliques du Conseil Général.

L’arrivée à Londres de nombreux réfugiés de la Commune obligea le Conseil général à se constituer en Comité de secours et à exercer, pendant plus de 8 mois, cette fonction tout à fait en dehors de ses attributions régulières. Il va sans dire que les vaincus et les exilés de la Commune n’avaient rien à espérer de la bourgeoisie. Quant à la classe ouvrière, les demandes de secours venaient dans un moment difficile. La Suisse et la Belgique avaient déjà reçu leur contingent de réfugiés qu’elles avaient à soutenir ou dont elles avaient à faciliter le passage vers Londres. Les sommes recueillies en Allemagne, en Autriche et en Espagne étaient envoyées en Suisse. En Angleterre, la grande lutte pour la journée de 9 heures de travail, dont la bataille décisive fut menée à Newcastle, avait absorbé et les contributions individuelles des ouvriers et les fonds organisés des Trade unions, fonds qui, du reste, d’après les statuts même, ne peuvent être affectés qu’aux luttes de métier. Cependant, par des démarches et correspondances incessantes, le Conseil put réunir par petites sommes, l’argent qu’il distribuait chaque semaine. Les ouvriers américains ont répondu plus largement à son appel. Encore si le Conseil avait pu réaliser les millions que l’imagination terrifiée de la bourgeoisie dépose si généreusement dans le coffre-fort international !

Après mai 1871, un certain nombre de réfugiés de la Commune furent appelés à remplacer au Conseil l’élément français qui, par suite de la guerre, ne s’y trouvait plus représenté. Parmi les membres ainsi adjoints, il y avait d’anciens Internationaux et une majorité composée d’hommes connus par leur énergie révolutionnaire et dont l’élection fut un hommage rendu à la Commune de Paris.

C’est au milieu de ces préoccupations que le Conseil dut faire les travaux préparatoires pour la Conférence des délégués qu’il venait de convoquer.

Les mesures violentes prises contre l’Internationale par le gouvernement bonapartiste, avaient empêché la réunion du Congrès de Paris, prescrite par le Congrès de Bâle. Usant du droit conféré par l’article 4 des Statuts, le Conseil général, dans sa circulaire du 12 juillet 1871, convoqua le congrès à Mayence. Dans les lettres adressées en même temps aux différentes fédérations, il leur proposa de transférer le siège du Conseil général d’Angleterre en un autre pays et demanda de munir les délégués de mandats impératifs à ce sujet. Les Fédérations se prononcèrent à l’unanimité pour son maintien à Londres. La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après, rendit tout Congrès impossible. C’est alors que les Fédérations consultées nous donnèrent le pouvoir de fixer la date du prochain Congrès d’après les événements.

Aussitôt que la situation politique parut le permettre, le Conseil Général convoqua une Conférence privée, convocation appuyée sur les précédents de la Conférence de 1865 et des séances administratives privées de chaque Congrès. — Un Congrès public était impossible et n’eut fait que dénoncer les délégués continentaux, à un moment où la réaction européenne célébrait ses orgies; où Jules Favre demandait l’extradition des réfugiés comme criminels de droit commun, à tous les gouvernements, même à celui de l’Angleterre; où Dufaure proposait à l’Assemblée rurale une loi mettant l’Internationale hors la loi et dont Malou plus tard servait aux Belges une contrefaçon hypocrite; où, en Suisse, un réfugié de la Commune était arrêté préventivement, en attendant la décision du gouvernement fédéral sur la demande d’extradition; où la chasse aux Internationaux était la base ostensible d’une alliance entre Beust et Bismarck, dont Victor Emmanuel s’empressa d’adopter la clause dirigée contre l’Internationale; ou le gouvernement espagnol, se mettant entièrement çà la disposition des bourreaux de Versailles, forçait le bureau fédéral de Madrid à chercher un refuge en Portugal; au moment enfin où l’Internationale avait pour premier devoir de resserrer son organisation et de relever le gant jeté par les gouvernements.

Toutes les sections en rapports réguliers avec le Conseil Général furent en temps opportun convoquées à la Conférence qui, bien que n’étant pas un Congrès public, rencontra de sérieuses difficultés. Il va sans dire que la France, dans l’état où elle se trouvait, ne pouvait élire de délégués. En Italie, la seule section, organisée alors, était celle de Naples: au moment de nommer un délégué elle fut dissoute par la force armée. En Autriche et en Hongrie, les membres les plus actifs étaient emprisonnés. En Allemagne, quelques uns des membres les plus connus étaient poursuivis pour crime de haute trahison, d’autres étaient en prison, et les moyens pécuniaires du parti étaient absorbés par la nécessité de venir en aide à leurs familles. Les Américains, tout en adressant à la Conférence un Mémoire détaillé sur la situation de l’Internationale dans leur pays, employèrent les frais de délégation au soutien des réfugiés. Du reste, toutes les fédérations reconnurent la nécessité de substituer la Conférence privée au Congrès public.

La Conférence, après avoir siégé à Londres du 17 au 23 septembre 1871, laissa au Conseil général le soin de publier ses résolutions, de codifier les règlements administratifs et de les publier avec les Statuts généraux, revus et corrigés, en trois langues, d’exécuter la résolution substituant les timbres adhésifs aux cartes de membres, de réorganiser l’Internationale en Angleterre, et enfin de subvenir aux dépenses nécessitées par ces divers travaux.

Dès la publication des travaux de la Conférence, la presse réactionnaire, de Paris à Moscou, de Londres à New-York, dénonça la résolution sur la politique de la classe ouvrière comme renfermant des desseins si dangereux — le Times l’accusa « d’une audace froidement calculée » — qu’il était urgent de mettre l’Internationale hors la loi. D’autre part, la résolution faisant justice des sections sectaires interlopes, fut le prétexte pour la police internationale aux aguets de revendiquer bruyamment la liberté autonome des ouvriers, ses protégés, contre le despotisme avilissant du Conseil général et de la Conférence. La classe ouvrière se sentait si « lourdement opprimée » que le Conseil général reçut de l’Europe, de l’Amérique, de l’Australie et même des Indes orientales des adhésions et des avis de la formation de nouvelles sections.

II

Les dénonciations de la presse bourgeoise ainsi que les lamentations de la police internationale trouvaient un écho sympathique même dans notre Association. Des intrigues, dirigées en apparence contre le Conseil général et en réalité contre l’Association, furent tramées dans son sein. Au fond de ces intrigues se trouve l’inévitable Alliance internationale de la Démocratie socialiste enfantée par le Russe Michel Bakounine. A son retour de la Sibérie, il prêcha dans le Kolokol de Herzen, comme fruit de sa longue expérience, le panslavisme et la guerre des races. Plus tard, durant son séjour en Suisse, il fut nommé au Comité directeur de la « Ligue de la paix et de la liberté », fondée en opposition à l’Internationale. Les affaires de cette société bourgeoise allant de mal en pis, son président, M. G. Vogt, sur l’avis de Bakounine, proposa une alliance au Congrès international réuni à Bruxelles en septembre 1868.

Le Congrès déclara à l’unanimité que de deux choses l’une: ou la Ligue poursuivait le même but que l’Internationale, et dans ce cas elle n’avait aucune raison d’être, ou son but était différent, et alors l’alliance était impossible. Au Congrès de la Ligue, tenu à Berne, quelques jours après, Bakounine opéra sa conversion. Il y proposa un programme d’occasion dont la valeur scientifique peut être jugée par cette seule phrase: l’égalisation économique et sociale des classes. Soutenu par une infime minorité, il rompit avec la Ligue pour entrer dans l’Internationale, déterminé à substituer son programme de circonstance, repoussé par la Ligue, aux statuts généraux de l’Internationale et sa dictature personnelle au Conseil général. Dans ce but, il se créa un instrument spécial, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, destinée à devenir une Internationale dans l’Internationale.

Bakounine trouva les éléments nécessaires à la formation de cette société dans les relations qu’il avait nouées durant son séjour en Italie et dans un noyau de Russes exilés, lui servant d’émissaires et de recruteurs parmi les membres de l’Internationale en Suisse, en France et en Espagne. Ce ne fut cependant que sur les refus réitérés des Conseils fédéraux belge et parisien de reconnaître l’Alliance qu’il se décida à soumettre à l’approbation du Conseil général les statuts de sa nouvelle société, lesquels n’étaient que la reproduction fidèle du programme « incompris » de Berne. Le Conseil répondit par la circulaire suivante, en date du 22 décembre 1868:

Il y a un mois environ qu’un certain nombre de citoyens s’est constitué à Genève comme Comité central initiateur d’une nouvelle Société internationale dite « l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste se donnant pour mission spéciale d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base même de ce grand principe de l’égalité », etc. »

Le programme et le règlement imprimés de ce Comité initiateur n’ont été communiqués au Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs que le 15 décembre 1868. D’après ces documents, ladite Alliance est « fondue entièrement dans l’Internationale » en même temps qu’elle est fondée entièrement en dehors de cette association. À côté du Conseil général de l’Internationale élu par les Congrès successifs de Genève, Lausanne et Bruxelles, il y aura, d’après le règlement initiateur, un autre Conseil général à Genève qui s’est nommé lui-même. À côté des groupes locaux de l’Internationale, il y aura les groupes locaux de l’Alliance qui, par l’intermédiaire de leurs bureaux nationaux, fonctionnant en dehors des bureaux nationaux de l’Internationale, « demanderont au Bureau central de l’Alliance leur admission dans l’Internationale », le Comité central de l’Alliance s’arrogeant ainsi le droit d’admission dans l’Internationale. En dernier lieu, le Congrès général de l’Association internationale des travailleurs trouvera encore sa doublure dans le Congrès général de lAlliance, car, dit le règlement initiateur, au congrès annuel des travailleurs, la délégation de l’Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l’Association internationale des travailleurs, « tiendra ses séances publiques dans un local séparé. »

Considérant

Que la présence d’un deuxième corps international fonctionnant à l’intérieur et à l’extérieur de l’Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ;
Que n’importe quel autre groupe d’individus, résidant dans une localité quelconque, aurait le droit d’imiter le groupe initiateur de Genève et, sous des prétextes plus ou moins plausibles, de greffer sur l’Association internationale des travailleurs d’autres associations internationales avec d’autres « missions spéciales » ;
Que de cette manière l’Association internationale des travailleurs deviendrait bientôt le jouet des intrigants de toute race et de toute nationalité ;
Que d’ailleurs les statuts de l’Association internationale des travailleurs n’admettent dans son cadre que des branches locales et nationales (voir l’article 1 et l’article 6 des statuts) ;
Que défense est faite aux sections de l’Association internationale de se donner des statuts ou règlements administratifs contraires aux statuts généraux et aux règlements administratifs de l’Association internationale (voir l’article 12) ;
Que les statuts et règlements administratifs de l’Association internationale ne peuvent être révisés que par un congrès général où deux tiers des délégués présents voteraient en faveur d’une telle révision (voir l’article 13 des règlements administratifs) ;
Que la question a déjà été jugée par les résolutions contre la Ligue de la paix, adoptées à l’unanimité par le Conseil général de Bruxelles ;
Que, dans ses résolutions, le congrès déclarait que la Ligue de la paix n’avait aucune raison d’être, puisque, d’après ses récentes déclarations, son but et ses principes étaient identiques à ceux de l’Association internationale des travailleurs ;
Que plusieurs membres du groupe initiateur de l’Alliance, en leur qualité de délégués au Congrès de Bruxelles, ont voté ces résolutions:

  Le Conseil général, dans sa séance du 22 décembre 1868, a unanimement résolu:

1 ) Tous les articles du règlement de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, statuant sur ses relations avec l’Association internationale des travailleurs, sont déclarés nuls et de nul effet ;
2) L’Alliance internationale de la démocratie socialiste n’est pas admise comme branche de l’Association internationale des travailleurs .

G. ODGER, président de la séance.

V. SHAW, secrétaire général.

Londres, 22 décembre 1868.

Quelques mois après, l’Alliance s’adressa de nouveau au Conseil général et lui demanda si, oui ou non, il en admettait les principes ? En cas affirmatif, l’Alliance se déclarait prête à se dissoudre en sections internationales. Elle reçut en réponse la circulaire suivante du 9 mars 1869:

Le Conseil général au Comité central de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste

D’après l’article premier de nos statuts, l’Association internationale des travailleurs admet toutes les Sociétés ouvrières qui poursuivent le même but, savoir: le concours mutuel, le progrès et l’émancipation complète de la classe ouvrière ».

Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s’ensuit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.

Cependant, la communauté d’action établie par l’Association Internationale des Travailleurs, l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux Congrès généraux ne manquent pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun.

Ainsi, il est en dehors des attributions du Conseil général de faire l’examen critique du Programme de l’Alliance. Nous n’avons pas à rechercher si, oui ou non, c’est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s’agit seulement de savoir s’il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c’est-à-dire à l’émancipation complète de la classe ouvrière. Il y a une phrase dans votre programme qui de ce point de vue fait défaut. Dans l’article II, on lit :

« Elle [Alliance] veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes . »

L’égalisation des classe, interprétée littéralement, aboutit à l’harmonie du Capital et du Travail, si importunément prêchée par les socialistes bourgeois. Ce n’est pas l’égalisation des classes — contre-sens logique, impossible à réaliser, mais au contraire l’abolition des Classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l’Association Internationale des Travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans lequel cette phrase: égalisation des classes se trouve, elle semble s’y être glissée comme une erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une phrase prêtant à des malentendus si dangereux. A la réserve des cas où la tendance générale de notre Association serait contredite, il correspond à ses principes de laisser à chaque section la liberté de formuler librement son programme théorique.

Il n’existe donc pas d’obstacle pour la conversion des sections de l’Alliance en sections de l’Association Internationale des Travailleurs.

Si la dissolution de l’Alliance et l’entrée des sections dans l’Internationale étaient définitivement décidées, il deviendrait nécessaire, d’après nos règlements, d’informer le Conseil du lieu et de la force numérique de chaque nouvelle section.

Séance du Conseil général du 9 mars 1869.

L’Alliance ayant accepté ces conditions, fut admise dans l’Internationale par le Conseil général, lequel, induit en erreur par quelques signatures du programme Bakounine, la supposa reconnue par le Conseil fédéral romand de Genève, qui, au contraire, ne cessa jamais de la tenir à l’écart. Désormais, elle avait atteint son but immédiat: se faire représenter au Congrès de Bâle. En dépit des moyens déloyaux dont ses partisans se servirent — moyens employés, à cette occasion, et cette fois-là seulement dans un Congrès de l’Internationale, Bakounine fut déçu dans son attente de voir le Congrès transférer à Genève le siège du Conseil Général et sanctionner officiellement la vieillerie St-Simonienne, l’abolition immédiate du droit d’héritage, dont Bakounine avait fait le point de départ pratique du socialisme. Ce fut le signal de la guerre ouverte  et incessante que fit l’Alliance; non seulement au Conseil Général, mais encore à toutes les sections de l’Internationale, qui refusèrent d’adopter le programme de cette coterie sectaire et surtout la doctrine de l’abstention absolue en matière politique.

Déjà avant le Congrès de Bâle, Netchaïeff étant venu à Genève, Bakounine entra en relations avec lui, et fonda en Russie une société secrète parmi les étudiants. Cachant toujours sa propre personne sous le nom de différents « comités révolutionnaires », il revendiqua des pouvoirs autocratiques, entés sur toutes les duperies et mystifications du temps de Cagliostro. Le grand moyen de propagande de cette société consistait à compromettre des personnes innocentes vis-à-vis de la police russe, en leur adressant de Genève des communications sous enveloppes jaunes, revêtues à l’extérieur, en langue russe, de l’estampille du « Comité révolutionnaire secret ». Les rapports publics du procès Netchaïeff prouvent qu’il a été fait un abus infâme du nom de l’Internationale [1].

L’Alliance commença dans ce temps une polémique publique contre le Conseil général, d’abord dans le Progrès de Locle, puis dans l’Egalité de Genève, journal officiel de la fédération romande où s’étaient glissés quelques membres de l’Alliance à la suite de Bakounine. Le Conseil général, qui avait dédaigné les attaques du Progrès, organe personnel de Bakounine, ne pouvait ignorer celles de l’Egalité, qu’il devait croire approuvées par le Comité fédéral romand. Il publia alors la circulaire du 1er janvier 1870 où il est dit:

« Nous lisons dans l’Egalité, numéro du 11 décembre 1869: Il est « certain que le Conseil général néglige des choses extrêmement importantes. Nous lui rappelons ses obligations avec l’article premier du règlement: le Conseil général est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès, etc… Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général, pour que ses réponses constituent un assez long bulletin. Elles viendront plus tard… En attendant, etc… » Le Conseil général ne connaît pas d’article, soit dans les statuts, soit dans les règlements, qui l’obligeât d’entrer en correspondance ou en polémique avec l’Egalité ou de faire des « réponses aux questions » des journaux. Ce n’est que le Comité fédéral de Genève qui, vis-à-vis du Conseil général, représente les branches de la Suisse romande. Lorsque le Comité fédéral romand nous adressera des demandes ou des réprimandes par la seule voie légitime, c’est-à-dire par son secrétaire, le Conseil général sera toujours prêt à y répondre. Mais le Comité fédéral romand n’a le droit ni d’abdiquer ses fonctions entre les mains des rédacteurs de l’Egalité et du Progrès, ni de laisser ces journaux usurper ses fonctions. Généralement parlant, la correspondance administrative du Conseil général avec les Comités nationaux et locaux ne pourrait pas être publiée sans porter un grand préjudice à l’intérêt général de l’Association. Donc, si les autres organes de l’Internationale imitaient le Progrès et l’Egalité, le Conseil général se trouverait placé dans l’alternative, ou de se discréditer devant le public en se taisant ou de violer ses devoirs en répondant publiquement. L’Egalité s’est jointe au Progrès pour inviter « le Travail » (journal parisien) à attaquer de son côté le Conseil général. C’est presque une Ligue du bien public. »

Cependant, avant d’avoir connaissance de cette circulaire, le Comité fédéral romand avait déjà éloigné de la rédaction de l’Egalité les partisans de l’Alliance.

La circulaire du 1er janvier 1870, comme celle du 22 décembre 1868 et du 9 mars 1869, furent approuvées par toutes les sections de l’Internationale.

Il va sans dire qu’aucune des conditions acceptées par l’Alliance, n’a jamais été remplie. Ses prétendues sections restaient un mystère pour le Conseil général. Bakounine cherchait à retenir sous sa direction personnelle les quelques groupes épars en Espagne et en Italie et la section de Naples qu’il avait détachée de l’Internationale. Dans les autres villes italiennes, il correspondait avec des petits noyaux, composés non d’ouvriers, mais d’avocats, de journalistes et autres bourgeois doctrinaires. A Barcelone, quelques amis maintenaient son influence. Dans quelques villes du Midi de la France, l’Alliance s’efforçait de fonder des sections séparatistes sous la direction d’Albert Richard et de Gaspard Blanc, de Lyon, sur lesquels nous aurons à revenir. En un mot, la Société internationale dans l’Internationale continuait à s’agiter.

Le grand coup de l’Alliance, la tentative pour s’emparer de la direction de la Suisse romande, devait être frappé au Congrès de La Chaux-de-Fonds, ouvert le 4 avril 1870.

La lutte s’engagea sur le droit d’admission des délégués de l’Alliance, droit contesté par les délégués de la fédération genévoise et des sections de La Chaux-de-Fonds.

Bien que, d’après leur propre recensement, les partisans de l’Alliance ne fussent que la représentation du cinquième des membres de la fédération, ils réussirent, grâce à la répétition des manœuvres de Bâle, à se procurer une majorité fictive d’une ou deux voix, majorité qui, au dire de leur propre organe (voir la Solidarité du 7 mai 1870) ne représentait que quinze sections, tandis qu’à Genève seule il y en avait trente ! Sur ce vote, le Congrès romand se divisa en deux partis qui continuèrent leurs séances séparément. Les partisans de l’Alliance se considérant comme les représentants légaux de toute la fédération, transférère[nt] le siège du Comité fédéral romand à La Chaux-de-Fonds, et fondèrent à Neufchâtel leur organe officiel, la Solidarité rédigé par le citoyen Guillaume. Ce jeune écrivain avait pour mission spéciale de décrier « les ouvriers de fabrique » de Genève, ces « bourgeois odieux », de faire la guerre à l’Egalité, journal de la fédération romande, et de prêcher l’abstention absolue en matière politique. Les articles les plus marquants relatifs à ce dernier sujet eurent pour auteurs, à Marseille, Bastelica et à Lyon les deux grands piliers de l’Alliance, Albert Richard et Gaspard Blanc.

A leur tour, les délégués de Genève convoquèrent leurs sections en une assemblée générale qui, malgré l’opposition de Bakounine et de ses amis, approuva leurs actes au Congrès de La Chaux-de-Fonds. A quelques temps de là, Bakounine et ses acolytes les plus actifs furent exclus de la fédération romande.

A peine le Congrès était-il clos que le nouveau Comité de La Chaux-de-Fonds en appelait à l’intervention du Conseil Général, dans une lettre signée F. Robert, secrétaire, et Henri Chevalley, président, dénoncé deux mois plus tard comme voleur, par l’organe du Comité, la Solidarité du 7 juillet. Après avoir examiné les pièces justificatives des deux parties, le Conseil Général décida, le 28 juin 1870, de maintenir le Comité fédéral de Genève dans ses anciennes fonctions et d’inviter le nouveau Comité fédéral de La Chaux-de-Fonds à prendre un nom local. Devant cette déception, qui trompait ses désirs, le Comité de La Chaux-de-Fonds dénonça l’autoritarisme du Conseil Général, oubliant que, le premier, il en avait demandé l’intervention. Le trouble que sa persistance à usurper le nom du Comité fédéral romand jetait dans la fédération suisse obligea le Conseil Général de suspendre toutes relations officielles avec ce Comité.

Louis Bonaparte venait de livrer son armée à Sedan. De toutes parts s’élevèrent les protestations des Internationaux contre la continuation de la guerre. Le Conseil Général, dans son Manifeste du 9 septembre, dénonçant les projets de conquête de la Prusse, montrait le danger de son triomphe pour la cause prolétaire et prédisait aux ouvriers allemands qu’ils en seraient les premières victimes. Il provoquait en Angleterre des meetings qui contrecarrèrent les tendances prussiennes de la Cour. En Allemagne, les ouvriers internationaux firent des démonstrations réclamant la reconnaissance de la République et « une paix honorable pour la France… »

De son côté, la nature belliqueuse du bouillant Guillaume (de Neufchâtel) lui suggéra l’idée lumineuse d’un manifeste anonyme, publié en supplément et sous le couvert du journal officiel la Solidarité, demandant la formation de corps francs suisses pour aller combattre les Prussiens, ce qu’il fut toujours empêché de faire, sans aucun doute par ses convictions abstentionnistes.

Survint l’insurrection de Lyon. Bakounine accourut et, appuyé sur Albert Richard, Gaspard Blanc et Bastelica, s’installa, le 28 septembre, à l’Hôtel de Ville, dont il s’abstint de garder les abords comme d’un acte politique. Il en fut chassé piteusement par quelques gardes nationaux au moment où, après un enfantement laborieux, son décret sur l’abolition de l’État venait enfin de voir le jour.

En octobre 1870, le Conseil Général, en l’absence de ses membres français, s’adjoignit le citoyen Paul Robin, réfugié de Brest, un des partisans les plus connus de l’Alliance et, de plus, l’auteur des attaques lancées dans l’Egalité contre le Conseil Général où, depuis ce moment, il ne cessait de fonctionner comme correspondant officieux du Comité de La Chaux-de-Fonds. Le 14 mars 1871 il provoqua la convocation d’une Conférence privée de l’Internationale pour vider le différend suisse. Le Conseil, prévoyant que de grands événements se préparaient à Paris, refusa net. Robin revint à la charge à plusieurs reprises et proposa même au Conseil de prendre une décision définitive sur le différend. Le 25 juillet, le Conseil Général décida que cette affaire serait une des questions soumises à la Conférence qui serait convoquée pour le mois de septembre 1871.

Le 10 août, l’Alliance, peu désireuse de voir ses agissements scrutés par une Conférence, déclarait qu’elle était dissoute depuis le 6 du même mois. Mais le 15 septembre, elle reparait et demande son admission au Conseil, sous le nom de Section des athées socialistes. D’après la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle, le Conseil n’aurait pu l’admettre sans consulter le Comité fédéral de Genève, qui était fatigué des deux années de lutte avec les sections sectaires. D’ailleurs, le Conseil avait déjà déclaré aux sociétés ouvrières chrétiennes anglaises (Young mens’ Christian Association) que l’Internationale ne reconnaît pas de sections théologiques.

Le 6 août, date de la dissolution de l’Alliance, le Comité fédéral de la Chaux-de-Fonds, tout en renouvelant sa demande d’entrer en relations officielles avec le Conseil, lui déclare qu’il continuera d’ignorer la résolution du 28 juin et de se poser, vis-à-vis de Genève, en comité fédéral romand; et « que c’est au Congrès général qu’il appartient à juger cette affaire ». Le 4 septembre, le même Comité envoya une protestation contre la compétence de la Conférence dont il avait cependant demandé le premier la convocation. La Conférence aurait pu demander à son tour, quelle était la compétence du Conseil fédéral de Paris, que ce Comité avait requis, avant le siège, de décider sur le différend suisse ? Elle se contenta de confirmer la décision du Conseil Général du 28 juin 1870. ( Voir les motifs dans l’Egalité de Genève du 21 octobre 1871).

A SUIVRE

Note:bataillesocialiste.wordpress.com

[1] Un extrait du procès Netchaïeff sera prochainement publié. Le lecteur y trouvera un échantillon des maximes à la fois sottes et infâmes dont les amis de Bakounine ont fait peser la responsabilité sur l’Internationale.

Préface au Livre I du Capital (Korsch, 1932)

18 août 2011

Publié en annexe à L’Anti-Kautsky (Champ Libre, 1973, l’éditeur a été mis en liquidation en 1991 et son fonds repris par Ivréa, mais ce livre, contrairement au Karl Marx de Korsch réédité en 2002, n’est plus dans le commerce). Les passages ayant traits aux particularités éditoriales du livre, publié par Korsch chez Gustav Kiepenheuer, à Berlin, ont été supprimés par la traduction française et sont signalés par des traits de suspension. Les notes de la traduction ne sont pas reproduites ici. Les références renvoient à l’édition Rubel à la Pléiade. Cette préface était déjà disponible en anglais.

Tout comme pour La République de Platon, Le Prince de Machiavel, Du contrat social de Rousseau, ce qui confère au Capital de Marx son immense et durable force d’impact, c’est d’être survenu à un tournant de l’histoire et d’avoir profondément saisi et exprimé dans toute son étendue le principe nouveau qui a fait irruption dans le vieux monde. Les ques­tions économiques, politiques et sociales autour des­quelles se meut l’analyse théorique du Capital agitent aujourd’hui pratiquement le monde, sont l’enjeu des luttes concrètes que mènent autour de la Terre les grandes forces sociales, les États et les classes. Karl Marx est passé à la postérité comme le grand esprit de son temps qui prévit que le monde était à un tournant, et qui de bonne heure saisit que ces questions étaient capitales. Mais même cet esprit supé­rieur n’aurait pu parvenir à un tel résultat théorique en incorporant pareilles questions à son œuvre si elles ne s’étaient pas en même temps posées d’une quel­conque manière et très concrètement dans la réalité de l’époque. Il était du destin de ce quarante-huitard allemand d’être projeté hors de son champ d’action pratique par les gouvernements despotiques et répu­blicains d’Europe, pour se retrouver justement, à cause des poursuites qui l’éloignèrent opportunément des conditions allemandes, bornées et retardataires, transporté dans sa sphère d’activité historique propre. Ce sont précisément ces tribulations imposées au jeune penseur et chercheur Marx avant et après la révolution allemande avortée de 1848 qui — dépla­çant un domaine d’activité où, tout juste âgé de trente ans, il s’était déjà élevé d’une confrontation avec la philosophie de Hegel à un vaste et profond savoir universel dans le cadre de la philosophie allemande — lui permirent de prendre connaissance théorique­ment et pratiquement, et de la manière la plus directe — au cours de ses deux périodes successives d’émi­gration, d’abord en France et en Belgique, puis en Angleterre — des deux aspects nouveaux que le monde d’alors réservait à l’avenir : d’une part les socialisme et communisme français qui avaient dé­passé les conquêtes de la grande révolution bourgeoise jacobine pour mettre au premier plan des objectifs prolétariens nouveaux, d’autre part, issue de la révo­lution industrielle qui avait eu lieu en Angleterre, entre 1770 et 1830, la forme développée de la pro­duction capitaliste moderne et des rapports de pro­duction et d’échange qui lui correspondent.

(more…)

Post-scriptum à « Marx théoricien de l’anarchisme » (Rubel, 1983)

14 août 2011

Maximilien Rubel: Post-scriptum (1983) à Marx théoricien de l’anarchisme (dans Les Cahiers du Vent du Ch’min). Texte transcrit par A.B.

En cette année du centenaire de la mort de Marx, l’essai ci-dessus, publié il y a dix ans, nécessiterait un remaniement en vue d’en renforcer la thèse centrale : la fondation par Marx d’une théorie politique de l’anarchisme [1]. Si l’on fait abstraction de la critique traditionnelle de caractère purement phraséologique, dont cette théorie fait l’objet de la part d’idéologues anarchistes et libertaires, on doit admettre que le véritable débat sur les modes de transition des sociétés dominées par le capital et l’État est loin d’être commencé. Le plus souvent, le verbalisme tient lieu d’argument dans les deux camps, anarchiste et marxiste, sans que l’enseignement du principal intéressé soit réellement pris en considération. Que la quasi-totalité des résolutions « politiques » rédigées par Marx pour les congrès successifs de l’Internationale ouvrière aient obtenu l’accord unanime des délégués, ce seul fait suffit pourtant pour reconnaître l’inanité des critiques soi-disant anti-autoritaires. En réalité, les « anti-autoritaires » n’étaient pas moins « marxistes » que leurs opposants, puisque, en votant ces résolutions dont ils ignoraient probablement l’auteur, ils rendaient hommage à l’« autorité » de ce dernier [2]. Et que dire du vote unanime, par l’ensemble des sections de l’A.I.T., de l’adresse sur la Guerre civile en France où le « vrai secret » de la nature de la Commune est révélé en ces termes :

« C’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des accapareurs, la forme politique enfin découverte sous laquelle s’accomplira l’émancipation économique du Travail. » [3]

Comment ne pas s’étonner d’une phraséologie « anti-autoritaire » toujours florissante, lorsqu’on sait que cette conception du caractère politique de la Commune fut partagée sans réserve par les adeptes de Proudhon comme par ceux de Bakounine, lequel, peu de temps après, s’est évertué à répandre parmi ses compagnons de lutte des libelles où Marx est traité de « représentant de la pensée allemande », de « Juif allemand », de « chef des communistes autoritaires de l’Allemagne » aux allures de « dictateur-messie », partisan fanatique du « pangermanisme » [4]. Que dire de ces « Pièces justificatives » où Marx est décrit d’une part comme un « économiste profond… passionnément dévoué à la cause du prolétariat », comme « l’initiateur et l’inspirateur principal de la fondation de l’Internationale » et, d’autre part, comme un doctrinaire qui « en est arrivé à se considérer très sérieusement comme le pape du socialisme, ou plutôt du communisme » ? Il est, « par toute sa théorie, un communiste autoritaire, voulant comme Mazzini […] l’émancipation du prolétariat par la puissance centralisée du prolétariat ». Que penser d’un « anarchiste » ou d’un « communiste révolutionnaire » qui croit et affirme que le juif Marx est entouré d’une « foule de petits Juifs », que « tout ce monde juif », « un peuple sangsue », est « intimement organisé […] à travers toutes les différences des opinions politiques », qu’il est « en grande partie à la disposition de Marx d’un côté, des Rothschild de l’autre » [5] ? Comment prendre au sérieux un « anarchisme » qui, « anti-autoritaire » par essence et proclamation, attribue au même Marx le glorieux mérite d’avoir rédigé « les considérants si beaux et si profonds des statuts », et d’avoir « donné corps aux aspirations instinctives, unanimes, du prolétariat de presque tous les pays de l’Europe, en concevant l’idée et en proposant l’institution de l’Internationale, dans les années 1863-1864 », tout en oubliant ou feignant d’oublier que la charte de l’Internationale fut d’emblée un document politique, un manifeste qui confère à la lutte politique de la classe des producteurs le caractère d’un impératif catégorique, condition absolue et moyen indubitable de l’émancipation humaine [6] ?

Ce n’est pas Marx, c’est Bakounine qui pratiquait le principe de la libération de « haut en bas », prônant la constitution d’une autorité centralisée et secrète, d’une élite ayant pour mission d’exercer une « dictature collective et invisible » afin de faire triompher « la révolution bien dirigée » [7]. Confiant dans le mouvement réel des ouvriers, Marx soulignait l’importance des syndicats, des coopératives et des partis politiques en tant que créations « de bas en haut », pendant que Bakounine, tout en retraçant magistralement la carrière de Mazzini, héros des expéditions en marge de la vie réelle des masses, dessinait pour les révolutionnaires italiens, appelés à organiser « une grande révolution populaire », un plan d’action en vue de soulever, de révolutionner les paysans « nécessairement » fédéralistes et socialistes. Le programme prévoyait la formation d’un « parti actif et puissant » qui ne devait être en réalité qu’une avant-garde marchant « parallèlement » aux mazziniens, mais en se gardant de s’allier avec eux, en veillant à ce qu’ils ne pénètrent pas dans ce nouveau parti, etc. Ce n’est pas Marx qui, face aux persécutions gouvernementales et policières dont l’Internationale était la victime, dans tous les pays du continent européen, conseillait la création, « au milieu des sections », des « nuclei » composés des membres les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents et les plus énergiques, en un mot des plus intimes », avec la « double mission » de former « l’âme inspiratrice et vivifiante de cet immense corps qu’on appelle l’Association Internationale des Travailleurs en Italie comme ailleurs […]. Ils formeront le pont nécessaire entre la propagande des théories socialistes et la pratique révolutionnaire ». Ce n’est pas Marx qui recommandait aux Italiens ainsi recrutés de former une « alliance secrète » qui « n’accepterait dans son sein qu’un très petit nombre d’individus, les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents, les meilleurs, car dans ces sortes d’organisations, ce n’est pas la quantité, c’est la qualité qu’il faut chercher » ; il ne fallait pas imiter les mazziniens et « recruter des soldats pour former des petites armées secrètes, capables de tenter des coups par surprise », car pour la révolution populaire, l’armée, c’est le peuple. Ce n’est pas Marx qui suggérait de former des « états-majors », un « réseau bien organisé et bien inspiré des chefs du mouvement populaire », une organisation pour laquelle « il n’est nullement nécessaire d’avoir une grande quantité d’individus initiés dans l’organisation secrète » [8].

Imagine-t-on l’homme, dénoncé comme la personnification du « communisme autoritaire », apostropher de cette manière un réseau secret de compagnons ou employer ses talents d’homme de science et de militant pour « convertir l’Internationale en une sorte d’État, bien réglementé, bien discipliné, obéissant à un gouvernement unitaire et dont tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains de Marx » [9] ?

Comment expliquer le fait que, pour justifier leur dogme « anti-autoritaire », les soi-disant anarchistes n’ont d’autre recours que l’invocation sans cesse répétée de quelques passages du Manifeste communiste ou la citation d’extraits de lettres privées, ainsi que, naturellement, le rappel des manœuvres douteuses et diplomatiques de Marx et d’Engels pour faire exclure Bakounine et ses fidèles de l’Internationale ? Alors qu’il est facile de composer une anthologie d’écrits jacobins et blanquistes-babouvistes à partir de l’œuvre de Bakounine, pareille gageure se révèle impossible en tant que démonstration du « communisme d’État » prétendument prôné par Marx.

La carrière de Marx s’inscrit d’un bout à l’autre dans un processus de militantisme contre l’autorité. L’État et l’Église de Prusse furent le premier obstacle que le « docteur en philosophie » eut à affronter, pour pouvoir exercer la profession d’enseignant universitaire : ce fut le premier échec et aussi la première impulsion au combat contre l’autorité politique. Désormais, la vie de Marx se confond avec un combat politique mené dans tous les lieux d’exil comme dans le pays natal où il put retourner en 1848, non comme citoyen allemand mais comme apatride. A l’exception de l’Angleterre, lieu de liberté relative, les pays où Marx a séjourné ont mis la police à ses trousses. Jouissant du droit de libre expression en Grande-Bretagne, il ne s’est pas abstenu de pratiquer un journalisme « anti-autoritaire » et de chercher des contacts dans le milieu du chartisme alors sans grandes perspectives politiques. A Cologne, à Paris, à Bruxelles et à Londres, il a milité selon ses convictions socio-politiques, non en aventurier fomentant des conspirations de nul effet contre l’ordre établi, mais à visage découvert, là où les libertés bourgeoises étaient assurées, et dans la clandestinité quand la bourgeoisie devait encore lutter contre les vestiges de l’absolutisme féodal. Bref, son combat était toujours dirigé contre les régimes réactionnaires, donc autoritaires.

Un ensemble de principes ne mérite de s’appeler « théorie » que s’il développe des thèses empiriquement vérifiables et détermine les normes de réalisation rationnellement concevables. La théorie marxienne de l’anarchisme réunit ces deux caractéristiques ; elle analyse les phénomènes socio-historiques dans leur déroulement fixé par des témoignages vérifiés et vérifiables d’une part, et formule des pronostics relativement crédibles en fonction de comportements humains, de tendances transformatrices de la réalité sociale, d’autre part. Analytique et normative, cette théorie ne peut égaler l’exactitude des sciences dites naturelles, même si l’épistémologie moderne remet en question les présupposés déterministes des sciences dites exactes, assurant en quelque sorte le triomphe posthume de ce principe du « hasard », clef de l’atomisme épicurien (qui fut le sujet de thèse de l’étudiant Marx, candidat au doctorat en philosophie). Par opposition à la plupart des penseurs se réclamant de l’anarchisme ou d’un individualisme nihiliste (Max Stirner !), mais peu soucieux des moyens pratiques susceptibles de conduire à des formes de communauté libérées des institutions de classe favorisant l’exploitation et la domination de l’homme par l’homme, Marx a cherché à connaître les modes de transformation révolutionnaire des sociétés dans le passé, afin de déduire de ces expériences historiques des enseignements généraux. Lorsqu’il prétendait avoir assigné à ses recherches l’objectif ambitieux de « révéler la loi économique du mouvement de la société moderne », il avait déjà derrière lui près de trois décennies d’études dans plusieurs domaines du savoir. Ce n’est donc pas en spécialiste de l’économie politique qu’il se posait pour prétendre rivaliser avec Adam Smith ou David Ricardo et leurs épigones. L’originalité de sa méthode devait s’exercer dans l’observation des rapports humains qui sous-tendent les phénomènes dits économiques, tant dans leur expression théorique que dans leur manifestation pratique. Séparer le critique de l’économie politique et le théoricien de la politique révolutionnaire, c’est se fermer à la compréhension du sens profond de son œuvre, mais c’est aussi méconnaître l’influence forcément négative des circonstances « bourgeoises », plus exactement : de la « misère bourgeoise » qui a marqué toute sa carrière de paria intellectuel.

Nous disposons de nombreux indices qui permettent d’affirmer que le Livre de l’Etat prévu dans le plan de l’« Economie » défini par Marx dans l’Avant-propos de la Critique de l’économie politique (1859) devait exposer une Théorie de l’Anarchisme. Lorsque, pour commémorer le centenaire de la mort de Marx, un chroniqueur regrette que l’économiste l’ait emporté sur le théoricien du politique, il semble se fonder sur ce plan qu’il n’a pas été donné à Marx de mettre à exécution. Or, l’auteur de la Critique prétend disposer des « matériaux » destinés aux cinq « rubriques » ou « Livres » ; il parle même de « monographies » susceptibles de se changer, les circonstances aidant, en écrits élaborés conformément au schéma des deux triades où l’on devine facilement le rapport à la méthode dialectique d’un Hegel préalablement « redressé » [10]. Le halo de légende qui entoure l’œuvre de Marx a fini par atteindre un degré de mystification jamais atteint jusqu’ici, et l’on est bien obligé d’admettre que « libertaires » et « anti-autoritaires » y ont contribué pour une part non négligeable, se faisant ainsi les complices, souvent involontaires, des idéologues libéraux et démocrates enrôlés au service des intérêts du capitalisme vrai contre le faux socialisme peint sous les couleurs du démon totalitaire.

A la vérité, c’est « le politique » qui traverse de bout en bout l’ensemble de l’œuvre de Marx, demeurée fragmentaire pour des raisons évidentes. Pour ce qui est de la « monographie » mentionnée parmi les matériaux partiellement rédigés comme texte provisoire du « Livre », elle pourrait être reconstituée à partir des éléments épars et fort nombreux, présents dans presque tous les écrits, publiés et inédits, désormais accessibles, grâce aux éditions et rééditions dont Engels fut l’initiateur. Elles s’échelonnent, après sa disparition, sur plus de huit décennies, au bout desquelles la question posée par Kautsky à Marx en avril 1881 semble enfin recevoir une réponse définitive grâce à l’entreprise éditoriale la plus récente, la Marx-Engels-Gesamtausgabe [12].

On sait donc maintenant que Marx n’a jamais cessé de travailler pour la « rubrique » intitulée « l’Etat ». C’est même par une critique de la morale politique de Hegel qu’il a commencé sa carrière d’homme de science « engagé », tout comme il l’a terminée par un travail sur les perspectives révolutionnaires dans la Russie tsariste. On sait surtout que le premier plan du Livre de l’Etat date de 1845, alors qu’il venait d’écrire la première ébauche d’une critique de l’économie politique. Traiter d’un sujet tel que « Marx théoricien de l’anarchisme » sans soumettre ce plan au jugement des lecteurs et plus particulièrement de ceux parmi eux qui ne se lassent pas de s’acharner contre le « communiste d’Etat », c’est se priver d’un argument capital. Voici donc les onze thèmes inscrits par Marx dans un carnet utilisé pendant les années 1844-1847, leur date précise n’étant pas établie :

I. L’histoire de la genèse de l’Etat moderne ou la Révolution française.
L’outrecuidance du politique (des politischen Wesens) : confusion avec l’Etat antique. Rapport des révolutionnaires à la société bourgeoise. Dédoublement de tous les éléments en bourgeois et citoyens (bürgerliche und Staatswesen).

II. La proclamation des droits de l’homme et la constitution de l’État. La liberté individuelle et la puissance publique. Liberté, égalité et unité. La souveraineté populaire.

III. L’État et la société civile.

IV. L’Etat représentatif et la Charte.
L’État représentatif constitutionnel, ou l’État représentatif démocratique.

V. La séparation des pouvoirs. Pouvoir législatif et pouvoir exécutif.

VI. Le pouvoir législatif et les corps législatifs. Clubs politiques.

VII. Le pouvoir exécutif. Centralisation et hiérarchie. Centralisation et civilisation politique. Système fédéral et industrialisme. L’administration publique et l’administration communale.

VIII. Le pouvoir judiciaire et le droit.

IX. La nationalité et le peuple.

X. Les partis politiques.

XI. Le droit de suffrage, la lutte pour l’abolition (Aufhebung) de l’État et de la société bourgeoise [13].

Marx s’est engagé en février 1845 à céder à un éditeur allemand l’exclusivité d’un ouvrage en deux volumes ayant pour titre « Critique de la politique et de l’économie politique » (voir plus haut). On peut donc s’autoriser à affirmer que le schéma ci-dessus devait servir à l’auteur de cadre de référence pour ses études à entreprendre. Plusieurs des thèmes énumérés avaient déjà été abordés dans les écrits rédigés par Marx avant l’année 1845, d’autres feront l’objet de ses travaux tout au long de son activité d’historien, de chroniqueur politique et de polémiste. « Le politique » sera au cœur de ses affrontements avec les anarchistes affiliés à l’Internationale ouvrière.

A la liste des textes déjà mentionnés, il convient d’ajouter un écrit polémique d’une concision et d’une ironie telles qu’il mériterait d’être cité en entier en tant que document conclusif de la théorie politique qui se dégage de l’ensemble de l’œuvre de Marx et en justifie l’intention stratégique subordonnée à la cause de l’anarchie. Par le subterfuge d’un pastiche, Marx prête la parole à un défenseur de l’« indifférentisme politique », si bien que les propos cités, avant même d’être commentés, révèlent l’inanité du raisonnement soi-disant anarchiste. Il suffit de modifier le caractère ironique du discours fictif, pour parvenir à reconstituer la conception positive du prétendu « communiste d’Etat » :

« La classe ouvrière doit se constituer en parti politique, elle doit entreprendre des actions politiques, au risque de heurter les « principes éternels » selon lesquels le combat contre l’État signifie la reconnaissance de l’État. Ils doivent organiser des grèves, lutter pour des salaires plus élevés ou empêcher leur réduction, au risque de reconnaître le système du salariat et de renier les principes éternels de la libération de la classe ouvrière.

Les ouvriers doivent s’unir dans leur combat politique contre l’État bourgeois, pour obtenir des concessions, au risque de heurter les principes éternels en acceptant des compromis. Il n’y a pas lieu de condamner les mouvements pacifiques des ouvriers anglais et américains, pas plus que les luttes pour obtenir une limite légale de la journée de travail, donc de conclure des compromis avec des entrepreneurs qui ne pourront exploiter les ouvriers que dix ou douze heures, au lieu de quatorze ou seize. Ils doivent s’efforcer d’obtenir l’interdiction légale du travail en usine des filles de moins de dix ans, même si, par ce moyen, l’exploitation des garçons au-dessous de dix ans n’est pas supprimée — donc, nouveau compromis heurtant la pureté des principes éternels !

Les ouvriers doivent exiger que l’État — comme c’est le cas dans la République américaine — soit obligé d’accorder aux enfants des ouvriers la gratuité de l’école élémentaire, même si l’enseignement primaire n’est pas encore l’instruction universelle. Le budget de l’État étant établi aux dépens de la classe ouvrière, il est normal que les ouvriers et les ouvrières apprennent à lire, à écrire et à calculer grâce à l’enseignement de maîtres rémunérés par l’État, dans des écoles publiques, — car mieux vaut renier les principes éternels qu’être illettré et abruti par un travail quotidien de seize heures.

Aux yeux des « anti-autoritaires », les travailleurs commettent l’horrible crime de violation des principes si, pour satisfaire leurs mesquins et profanes besoins quotidiens et pour briser la résistance de la bourgeoisie, ils mènent le combat politique sans reculer devant des moyens violents, en mettant à la place de la dictature de la bourgeoisie leur propre dictature révolutionnaire. » [14]

Marx ne s’avise nullement de désigner cette dictature ouvrière de « communisme d’État », bien qu’il emploie une formule non dépourvue d’ambiguïté, en déclarant que le nouveau pouvoir, « au lieu de déposer les armes et d’abolir l’État », conserve en quelque sorte l’appareil de coercition existant en « donnant à l’État une forme révolutionnaire et transitoire ». Ces lignes, écrites dix-huit mois après l’écrasement de la Commune de Paris, nous prouvent à l’évidence que, dans la théorie politique de Marx, les événements de 1871 en France n’avaient rien d’une expérience susceptible d’être évoquée pour illustrer le concept de « dictature du prolétariat ». Nous avons signalé ailleurs l’erreur commise par Engels à cet égard et nous jugeons utile de la rappeler dans ce post-scriptum — qui est loin d’épuiser le débat sur le thème examiné — par quelques passages d’un texte publié en 1971 :

« Engels ne pouvait ignorer que, pour Marx, la dictature du prolétariat était une phase de transition « nécessaire » — au sens historique et éthique — entre le système capitaliste et le mode de production socialiste, « négation » du précédent. La théorie politique de Marx — qu’il aurait sans doute développée dans le Livre sur l’État prévu dans le plan de l’ « Economie » –— repose sur le principe de l’évolution progressive des « modes de production » dont chacun crée, en se développant, les conditions matérielles et morales de son dépassement par le suivant. En vertu de ses propres antagonismes sociaux, le capitalisme prépare le terrain économique et social de sa mutation révolutionnaire qui n’a rien d’un phénomène accidentel : afin que puisse se réaliser la dictature du prolétariat, les conditions matérielles et intellectuelles doivent avoir atteint un niveau de développement qui rende tout retour en arrière impossible. En d’autres termes, le postulat de la dictature prolétarienne exclut l’éventualité d’un échec. Une dictature, pour mériter le nom de prolétarienne, doit aboutir au type de société qu’elle a aidé à naître. Son existence ne peut être démontrée qu’a posteriori. Par conséquent, l’échec de la Commune prouve qu’il n’y eut pas de dictature du prolétariat et qu’il ne pouvait pas y en avoir. » [15]

En accordant à l’œuvre de Marx une place éminente parmi les contributions à une théorie de l’anarchisme, nous nous efforçons de préserver l’héritage intellectuel des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle. La nouvelle théorie naîtra d’un mouvement révolutionnaire à l’échelle mondiale, sans quoi la « loi économique du mouvement de la société moderne » — que Marx prétendait avoir révélée — l’emportera sur l’instinct de survie et de conservation de notre espèce. Alors que cette « loi » relève de l’analyse scientifique du mode de production capitaliste — qui semble loin d’être parvenu au terme de son évolution — l’impératif catégorique de la révolution prolétarienne s’inscrit dans cette éthique de l’anarchie dont Kropotkine nous a légué les prolégomènes [16].

M.R. octobre 1983

Notes:

 

[1] Voir L. Janover et M. Rubel, « Matériaux pour un Lexique de Marx. — Etat. Anarchisme ». Etudes de marxologie (Cahiers de l’I.S.M.EA), nº 19-20, janvier-février 1978, p. 11-161.

[2] M. Rubel, « La charte de la Première Internationale. Essai sur le « marxisme » dans l’Association internationale des travailleurs. » Dans : Marx critique du marxisme, Paris, 1974, p. 25-41. Le Rapport du Conseil central de l’A.I.T., rédigé par Marx pour le Congrès de Genève (1866), contient sous la question 4 (« Travail des jeunes personnes et des enfants des deux sexes ») un paragraphe où il est dit entre autres : « La partie la plus éclairée des classes ouvrières comprend pleinement que l’avenir de leur classe, et par conséquent de l’espèce humaine, dépend de la formation de la génération ouvrière qui grandit. Ils comprennent que surtout les enfants et les jeunes personnes doivent être préservés des effets destructeurs du système présent. Cela peut seulement être accompli par la transformation de la raison sociale en force sociale et dans les circonstances présentes nous ne pouvons faire ceci que par des lois générales mises en vigueur par le pouvoir de l’Etat. En créant de telles lois, les classes ouvrières ne fortifieront pas le pouvoir gouvernemental. De même qu’il y a des lois pour défendre les privilèges de la propriété, pourquoi n’en existerait-il pas pour en empêcher les abus ? Au contraire, ces lois transformeraient le pouvoir dirigé contre elles en leur propre agent. Le prolétariat fera alors par une mesure générale ce qu’il essaierait en vain d’accomplir par une multitude d’efforts individuels. » A.I.T., Compte rendu du Congrès de Genève publié dans le Courrier international. Londres, 1867; cf. La Première Internationale, sous la direction de J. Freymond, t. I, Genève, 1962, p. 32. En votant « à une grande majorité » ce rapport, les délégués ne se sont sans doute pas aperçus qu’ils adhéraient à la théorie du « communisme d’Etat » fabriqué plus tard par la propagande obstinée de Bakounine et ses amis.

[3] Marx, The Civil War in France, 3e éd., Londres, 1871. MEGA, 1/22, 1978, p. 142.

[4] Nous nous abstenons de produire ici un florilège des propos racistes et germanophobes que la figure de Marx a inspirés à Bakounine. On les trouvera, fidèlement rapportés mais peu commentés, dans les Archives Bakounine, I, Michel Bakounine et l’Italie 1871-1872, 2e partie : La première Internationale en Italie et le conflit avec Marx. Leiden, 1963. Le parti pris « anti-autoritaire » de l’éditeur, A. Lehning, ne favorise pas un jugement équilibré et éclairant sur le fond théorique d’un conflit dont l’étude serait à reprendre à zéro, vu le désarroi des porte-parole dans les camps des « marxistes » et des « antimarxistes ».

[5] Bakounine, Rapports personnels avec Marx. Pièces justificatives nº 2. op. cit., p. 124 sq. « Cela peut paraître étrange. (…) Ah ! c’est que le communisme de Marx veut la puissante centralisation de l’Etat, et là où il y a centralisation de l’Etat, il doit y avoir nécessairement une Banque centrale de l’Etat, et là où une pareille Banque existe, la nature parasite des Juifs, spéculant sur le travail du peuple, trouvera toujours moyen d’exister… » (ibid., p. 125).

[6] Voir la « Lettre aux internationaux de la Romagne », datée du 23 janvier 1872, Archives Bakounine, I, 1963, op. cit., p. 207-228. Bakounine y fait son mea culpa pour avoir contribué à l’élargissement des pouvoirs du Conseil général de l’A.I.T. lors du Congrès de Bâle (1869) et renforcé de la sorte l’autorité de la « secte marxienne ».

[7] Bakounine à Albert Richard, 1er avril 1870. Archives…. op. cit.. p. XXXVI sq. A. Lehning résume dans son Introduction les activités de Bakounine tendant à « donner aux masses une direction vraiment révolutionnaire » en multipliant les organisations secrètes.

[8] Lettre à Celso Ceretti, 13-27 mars 1872. Archives…. op. cit.. p. 251 sq.

[9] Lettre aux internationaux de la Romagne…. op. cit., p. 220. Avant de forger l’expression « marxistes » pour désigner les amis de Marx. Bakounine parlait de « marxiens » et du « nucleo marxien ».

[10] Cf. Jacques Julliard, « Marx mort et vif », le Nouvel Observateur, 25-31 mars 1983, p. 60 : Marx aurait « négligé la théorie politique » au profit d’une « théorie de l’exploitation économiques »… « pour notre malheur ».

[11] Marx, Œuvres, Pléiade, t.1.

[12] Cette édition est due à l’initiative conjuguée des Instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de Berlin (RDA). Une quinzaine de volumes — sur un total calculé à plus de cent — sont parus depuis 1975.

[13] Cf. Marx-Engels-Werke, Berlin (RDA), vol. III, p. 537. Les points VIII à XI (8 à 11 ) sont indiqués par 8′, 8″, 9′ et 9″.

[14] Marx, « L’indifférentisme en matière politique » (en italien) dans Allmanacco repubblicano, 1873, p. 141-148.

[15] Introduction à Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871, Paris, Payot, 1971. Édition établie par M. Rubel et L. Janover. Le volume sera repris par l’éditeur de Spartacus, René Lefeuvre.

[16] Pierre Kropotkine, l’Ethique. Trad. du russe avec une introduction par Marie Goldsmith. Stock + Plus, Paris 1979. Un deuxième volume livrera le texte inédit d’une ébauche dont la traductrice résume la pensée directrice, p. 8 sq. Il convient de signaler une étude italienne récemment parue où les thèses présentées ci-dessus reçoivent des éclaircissements complémentaires : Bruno Bongiovanni, L’Universale pregiudizio Le interpretazioni della critica marxiana della politica, Milan, La Salamandra, 1981.

 

Une anthologie de Marx-Engels sur la dictature du prolétariat

6 novembre 2010

Traduction inédite réalisée par Roger Dangeville (1979), jamais publiée. Une publication originale des Classiques des sciences sociales avec l’autorisation des ayant-droits:

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Table des matières

Avertissement
Présentation

  • Double solution aux mêmes conditions historiques
  • Rôle spécifique de l’État prolétarien
  • Liaison entre pays arriérés et métropoles avancées
  • Défaillance bourgeoise dans les pays arriérés
  • Réformes bourgeoises et interventions despotiques du prolétariat
  • Praxis et théorisation des mesures de transition au communisme
  • Expérience d’hier, armes pour demain
  • Programme en vue de la conquête du pouvoir dans un pays arriéré
  • Dictature égale contrôle
  • Stades du socialisme et communisme de guerre

TEXTES DE MARX-ENGELS

I. PRAXIS ET THÉORIE DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

1. MARX ET LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

  • Révolution et moyens dictatoriaux
  • Dictature du prolétariat et Parti de classe
  • L’Internationale et la conquête du pouvoir

2. TENTATIVES DE CONQUÊTE DU POUVOIR À L’AUBE DU CAPITALISME

  • Tentatives communistes durant la révolution bourgeoise
  • Perspective de bond par-dessus le capitalisme: l’exemple du communisme primitif en Russie
  • Mesures politiques de préparation à la lutte de classe contre la bourgeoisie
  • Phases de développement de la révolution à l’échelle de l’Allemagne
  • Programme révolutionnaire international dans les conditions de 1848

3. SOCIÉTÉS DE CLASSE ET DRESSAGE DE L’HOMME

  • Despotisme de fabrique
  • De l’autorité dans la production
  • Ruine de l’individu par le capitalisme
  • Despotisme bureaucratique
  • Dénouement de l’opposition entre liberté et nécessité

II. EXEMPLE HISTORIQUE DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

PRÉLIMINAIRE

  • Du communisme aliéné au communisme insurgé
  • Guerre et paix
  • Au centre: la dictature du prolétariat
  • Rupture politique et transition économique

LA COMMUNE DE PARIS DE 1871

  • Universalité du processus révolutionnaire
  • Leviers pour changer la guerre impérialiste en guerre civile
  • Guerre sans merci entre les classes
  • Enseignements politiques et militaires
  • Révolution et autorité
  • Organisation militaire de l’État du travail
  • Conquête et destruction de l’État
  • La république n’est possible que si elle est ouvertement sociale
  • Alliance avec la paysannerie: conquête de la démocratie
  • Les mesures de la Commune
  • Programme économique de la Commune

III. TRANSITION ÉCONOMIQUE À LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE

PRÉLIMINAIRE

  • Succession chronologique des mesures de transition

1. Mise en place de la base économique (pays attardés)
2. Dans les pays développés: destruction du capitalisme

  • Le moyen discriminatoire du temps
  • La lutte pour la conquête du temps libre
  • La révolution dans les pays développés
  • Programme révolutionnaire IMMÉDIAT dans les pays développés

3. Du stade inférieur au stade supérieur du communisme

1. ABOLITION DE L’ANTAGONISME ENTRE AGRICULTURE ET INDUSTRIE, ENTRE CAMPAGNE ET VILLE

  • Marx et la nationalisation du sol
  • Programme de transition dans l’agriculture

2. VERS L’ABOLITION DES CLASSES

  • Éloge funèbre du capitalisme
  • Vers l’élimination du travail salarié

3. CRITIQUE DU PROGRAMME DE GOTHA

  • Stades du communisme inférieur et supérieur

Herr Vogt, de Karl Marx

14 mars 2009

Extrait de Critique sociale N°6 (mars 2009).

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Herr Vogt est un livre de Karl Marx publié à Londres en décembre 1860, en allemand. L’existence même de ce texte est souvent ignorée.

Il s’agit à l’origine d’un ouvrage polémique. Depuis la lecture d’un livre de Carl Vogt [1] en 1859, Marx avait « la conviction absolue que Vogt était de connivence avec la propagande bonapartiste. »[2] Cela ne sera établi avec certitude qu’une décennie plus tard, après la chute de Napoléon III et la découverte de documents – comme Mehring le signale ci-après.

Vogt ayant calomnié Marx[3] par écrit, ce dernier entreprit avec Herr Vogt de répondre pour démontrer le caractère mensonger de ces allégations. Dans ce but, Marx sollicita de nombreuses personnes pouvant témoigner et rétablir les faits réels.

Mais dans sa réponse, Marx s’en prend également aux jugements politiques de Vogt : « Marx prend sous la loupe chacun des arguments de Vogt, en démontre la fausseté et l’inanité : il fait à son adversaire un cours d’histoire […] enfin il démolit la construction idyllique d’un Napoléon III « libérateur des nationalités ». »[4]

Au travers de Vogt, Marx s’attaque en effet à Napoléon III, « celui qui, tel Macbeth, a barboté dans le sang humain pour conquérir une couronne. »[5] Marx, replaçant l’empereur dans la perspective historique, a un jugement plus radical que celui de Hugo : « Lorsque Victor Hugo appela le neveu « Napoléon le Petit », il reconnut la grandeur de l’oncle. Le titre de son célèbre pamphlet exprima une antithèse et, à un certain degré, il s’est associé à ce culte de Napoléon sur lequel le fils d’Hortense de Beauharnais réussit à édifier le système sanglant de sa fortune. Il serait plus utile de faire admettre à la génération actuelle que Napoléon le Petit représente en réalité la petitesse de Napoléon le Grand. »[6]

Franz Mehring écrivait dans sa biographie de Marx publiée en 1918, à propos de Herr Vogt : « C’est le seul de ses livres qui n’ait pas encore à ce jour été réédité et dont il ne reste peut-être plus que de rares exemplaires ; cela s’explique par le fait que cet ouvrage, déjà volumineux par lui-même […] nécessiterait par-dessus le marché un très long commentaire pour rendre intelligible au lecteur d’aujourd’hui toutes les allusions, tous les tenants et aboutissants de l’affaire. Cela n’en vaut nullement la peine. […]

Dans les documents publiés à partir des archives des Tuileries par le gouvernement de Défense nationale, après la chute du Second Empire, se trouve le reçu de 40 000 francs touchés par Vogt sur les fonds secrets de l’homme du 2 Décembre […]

l’histoire n’a pas retenu Monsieur Vogt parmi les ouvrages polémiques les plus importants de Marx. Au contraire, il est de plus en plus tombé dans l’oubli, tandis que le 18 brumaire, ou même le pamphlet contre Proudhon [Misère de la philosophie], ont avec le temps retenu une attention grandissante. Cela tient en partie au sujet même, car le cas Vogt n’était en définitive qu’une péripétie relativement secondaire »[7].

Ajoutons que l’ouvrage comprend de très nombreux extraits de textes divers (nous republions une partie de l’un de ces extraits), qui lui servent à établir sa démonstration.

Ce texte de circonstance montre effectivement un des traits de caractère de Marx : une fois qu’il s’intéressait à un sujet, il ne pouvait s’empêcher de l’étudier dans les moindres détails.

L’unique traduction française de Herr Vogt a été publiée par les éditions Costes, en trois tomes, en 1927 et 1928 (traduction de Jacques Molitor).

L’ouvrage devait figurer dans le tome V des Œuvres de Karl Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, mais ce volume n’est jamais paru, du fait de la mort de Maximilien Rubel en 1996.

Herr Vogt étant donc très difficilement trouvable en français, nous en publions quelques extraits [8] – nous avons ajouté quelques notes de bas de page pour faciliter la compréhension.

« Avant-propos

Sous la date : Londres, le 6 février 1860, j’ai publié, dans la Volkszeitung de Berlin, la Reform de Hambourg et d’autres journaux allemands une déclaration dont voici les premières lignes :

« Je fais connaître par la présente que j’ai fait les démarches préparatoires nécessaires à l’introduction d’une plainte en diffamation contre la National-Zeitung de Berlin à propos des articles de fond n° 37 et n° 41 sur le pamphlet de Vogt : « Mein Prozess gegen die Allgemeine Zeitung [9] ». Je me réserve de faire à Vogt plus tard une réponse écrite. »

Pour quelles raisons me suis-je décidé à traduire la Nationalzeitung devant les tribunaux et à faire à Karl Vogt une réponse écrite ? C’est ce que dira le présent écrit.

Dans le courant du mois de février 1860, j’introduisis, contre la Nationalzeitung, la plainte en diffamation. Après que le procès eut passé par quatre instances préparatoires, je reçus, le 23 octobre, la décision du tribunal supérieur prussien, me déniant en dernière instance le droit de porter plainte. Le procès fut donc étouffé, avant d’avoir connu les débats publics. Si l’affaire était venue en audience publique, comme je pouvais m’y attendre, j’aurais économisé le premier tiers de ce travail. Je n’aurais eu qu’à reproduire le compte-rendu sténographique des débats judiciaires et j’aurais de la sorte évité la tâche excessivement déplaisante de répondre à des accusations contre ma propre personne, c’est-à-dire de parler de moi-même. J’ai toujours mis un tel soucis à ne pas me mettre en cause que Vogt pouvait espérer quelque succès pour ses inventions mensongères. Mais sunt certi denique fines [10]. Dans son factum, que la Nationalzeitung a résumé à sa façon, Vogt m’a reproché toute une série d’actes infamants qui, la réfutation publique devant les tribunaux m’étant définitivement interdite, réclament une réfutation écrite. En dehors de cette considération, qui ne me laissait pas le choix, j’avais d’autres raisons de traiter en détail, puisqu’il le fallait, les histoires de chasse répandues par Vogt sur mes camarades de parti et moi-même : d’une part, les cris de triomphe presque unanimes avec lesquels la presse allemande dite libérale accueillit ses prétendues révélations ; et d’autre part l’occasion que l’analyse de ce factum m’offrait de tracer le caractère de cet individu, représentatif de toute une tendance.

En répondant à Vogt, j’ai dû par-ci, par-là, découvrir une « partie honteuse »[11] de l’histoire de l’émigration [12]. Ce faisant, j’use tout simplement du droit de légitime défense. Tout ce que l’on peut d’ailleurs, exception faite pour quelques personnes, reprocher à l’émigration, ce sont des illusions, plus ou moins justifiées par les circonstances, et des folies découlant nécessairement des conditions extraordinaires créées à l’improviste. Je ne parle ici, cela va de soi, que des premières années de l’émigration. Etablir une comparaison entre l’histoire des gouvernements et de la société bourgeoise, mettons de 1849 à 1859, et l’histoire de l’émigration pendant cette même période, ce serait écrire l’apologie la plus brillante que l’on puisse faire de cette émigration.

Je le sais d’avance, les hommes d’expérience qui, lors de la publication du factum de Vogt, eurent des hochements de tête inquiets devant l’importance de ces « révélations », ne comprendront pas du tout que j’aie pu gaspiller mon temps à la réfutation de pareils enfantillages, et les écrivailleurs « libéraux » qui, avec une joie maligne, n’avaient eu rien de plus pressé que de colporter dans la presse allemande, suisse, française et américaine les plates infamies et les mensonges éhontés de Vogt, trouveront révoltante et scandaleuse ma manière de les « éreinter », eux et leur héros. But never mind !

[…]

Londres, le 17 novembre 1860

Karl Marx »[13]

« A Bruxelles, où je fus relégué par Guizot, je fondai avec Engels, W. Wolff et quelques autres l’association ouvrière allemande d’instruction, qui existe encore. Nous publiions en même temps une série de pamphlets imprimés ou lithographiés. […] nous y établissions que seule l’étude scientifique de la structure économique de la société bourgeoise pouvait fournir une solide base théorique ; et nous y exposions enfin, sous une forme populaire, qu’il ne s’agissait pas de mettre en vigueur un système utopique, mais d’intervenir, en connaissance de cause, dans le procès de bouleversement historique qui s’opérait dans la société. »[14]

« Techow « se figure » donc que j’ai composé un « catéchisme du prolétaire ». Il veut parler du Manifeste, où l’utopisme socialiste et critique de toute espèce est critiqué et, si Techow le veut, « raillé ». Mais cette « raillerie » ne fut pas aussi simple qu’il se le « figure », mais exigea une bonne somme de travail, comme il a pu le voir par ma brochure contre Proudhon : Misère de la philosophie (1847). Techow « se figure » en outre, que j’ai « taillé un système », alors que j’ai tout au contraire, même dans le Manifeste, directement destiné aux ouvriers, rejeté tous les systèmes et mis à leur place « l’examen critique des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement social réel ». Mais un tel examen ne se laisse pas répéter machinalement ni tailler à la façon d’une cartouchière. »15

Pendant la révolution allemande de 1848-1849, Vogt avait été membre du parlement de Francfort. Marx lui reproche certaines de ses prises de position, et en particulier son manque de pugnacité. Or, Whilelm Wolff, ami de Marx et membre de la rédaction de la Neue rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane), fut brièvement membre de cette assemblée et, à titre d’exemple face à Vogt, Marx recopie le compte-rendu officiel de la première et unique intervention de Wolff à la tribune de ce parlement, le 26 mai 1849 :

« WOLFF (Breslau) : […] Si vous tenez absolument à lancer une proclamation, publiez-en une où vous mettrez hors la loi le premier traître au peuple, le vicaire de l’empire16. (Cris : à l’ordre ! – Vifs applaudissements aux galeries). De même tous les ministres ! (Nouveaux mouvements). Oh ! Je ne me laisse pas troubler ; c’est le premier traître au peuple.

LE PRÉSIDENT : Je crois que M. Wolff a dépassé et violé toutes les limites. Il n’a pas le droit, devant ce Parlement, d’appeler traître au peuple l’archiduc vicaire de l’empire ; et je me vois donc forcé de le rappeler à l’ordre. En même temps et pour la dernière fois j’invite les galeries à ne plus intervenir de cette façon dans tous les débats.

WOLFF : J’accepte, pour ma part, le rappel à l’ordre et je déclare que j’ai voulu violer l’ordre, et je répète que le vicaire de l’empire et ses ministres sont des traîtres. (Sur tous les bancs on crie : A l’ordre ! C’est de la grossièreté !)

LE PRESIDENT : Je suis forcé de vous retirer la parole.

WOLFF : Bien ! Je proteste ; j’ai voulu parler ici au nom du peuple et dire ce que l’on pense dans le peuple. […]

LE PRÉSIDENT : […] Messieurs, l’incident qui vient de se produire, je puis dire que c’est le premier depuis que le Parlement siège ici. »

Et Marx ajoute : « C’était en effet le premier et ce fut le seul incident de ce club de discoureurs. »[17]

Vogt avait annoncé publiquement qu’il disposait de fonds pour des personnes qui voudraient écrire dans le même sens que lui. Marx, en comparant les divers écrits de Vogt, note à quel point ce dernier varie dans ses déclarations écrites quand à la provenance et la destination de ces fonds :

« « Il s’agit de l’Italie », tout simplement […] (Programme, p. 34). Non, « il ne s’agit pas de l’Italie » (Lettre à Loening, p. 34). « Il s’agit de la Hongrie » (Lettre à M. H. à N.) . Non, il ne s’agit pas de la Hongrie. « Il s’agit… de choses que je ne puis communiquer » (Hauptbuch, Documente, p. 36).

Tout aussi contradictoire que la chose dont il s’agit est la source d’où proviennent les fonds « convenables »[18]. C’est « un coin éloigné de la Suisse française » (Hauptbuch, p. 210). Non, « ce sont des femmes hongroises de l’Ouest » (Lettre à Karl Blind. Supplément du n° 44 de l’Allgemeine Zeitung, 13 février 1860). Tout au contraire, ce sont des hommes, « des pays soumis à la police allemande et surtout autrichienne » (Centralfest, p. 17). Tout autant que le but et la source, la quantité des fonds prend des allures de caméléon. Ce sont « quelques francs » (Hauptbuch, p. 110). Ce sont « de petits fonds » (Centralfest, p. 17). Ce sont des fonds suffisants pour rétribuer convenablement tous les gens qui travaillent dans le sens de Vogt, dans la presse et les brochures allemandes. Enfin, pour mettre le comble, la constitution même des fonds est en partie double. Vogt les a ramassés « avec bien du mal et bien des peines » (Hauptbuch, p. 110). Mais non « on les a mis à sa disposition » (Hauptbuch, Documente, p. 36). »[19]

Le fin mot de l’histoire fut connu 11 ans plus tard, comme Marx l’écrivit à L. Kugelmann le 12 avril 1871 : « La publication officielle des noms de ceux qui ont reçu directement des subsides de la cassette de Louis Bonaparte révèle que Vogt a touché 40.000 francs en août 1859 ! »[20]

Comme il l’a indiqué, Marx avait été expulsé de France par le régime monarchique, en 1845. Après la révolution de février 1848, le gouvernement de la nouvelle République revint sur ce bannissement. Marx publie dans les annexes la lettre qu’il reçut en ce sens :

« Gouvernement provisoire. – République Française. – Liberté, égalité, fraternité.

Au nom du peuple français

Paris, 1er mars 1848.

Brave et loyal Marx,

Le sol de la république française est un champ d’asile pour tous les amis de la liberté. La tyrannie vous a banni, la France libre vous rouvre ses portes, à vous et à tous ceux qui combattent pour la cause sainte, la cause fraternelle de tous les peuples. Tout agent du gouvernement français doit interpréter sa mission dans ce sens. Salut et fraternité.

Ferdinand Flocon

Membre du Gouvernement provisoire »[21]

« Après avoir été expulsé de Prusse au printemps 1849 et de France à la fin de l’été de la même année, je me rendis à Londres où, depuis la dissolution de la Ligue [22] (1852) et le départ de la plupart de mes amis, je vis absolument à l’écart de toutes les sociétés publiques ou secrètes et même de toute société, me contentant de faire de temps à autre, devant un cercle choisi d’ouvriers […] des conférences gratuites sur l’économie politique. »[23]

« L’imagination populaire créatrice de mythes a de tout temps fait ses preuves en inventant de « grand hommes ». L’exemple le plus frappant de cette espèce, c’est indiscutablement Simon Bolivar. Quand à Kossuth, on le célèbre par exemple comme l’homme qui détruit la féodalité en Hongrie. Et cependant, il n’est pour rien dans les trois grandes mesures : impôt général [Marx précise plus loin : « la noblesse était exemptée jusque là »], abolition des charges féodales pesant sur les paysans, suppression, sans indemnité, des dîmes ecclésiastiques. »[24]

Sommaire de la traduction française de Herr Vogt

Tome I :

Avant-propos

Chapitre I : La « Schwefelbande »

Chapitre II : Les « Buerstenheimer »

Chapitre III : Histoires de police

  • 1. Aveux spontanés
  • 2. La journée révolutionnaire de Morat
  • 3. Cherval
  • 4. Le procès des communistes à Cologne
  • 5. Fête centrale des associations ouvrières allemandes d’instruction
  • 6.Variétés

Chapitre IV : La lettre de Techow

Chapitre V : Régent de l’empire et comte palatin

Chapitre VI : Vogt et la Neue rheinische Zeitung

Chapitre VII : La campagne d’Augsbourg

Tome II :

Chapitre VIII : Dada Vogt et ses « Etudes »

Chapitre IX : Agence

Chapitre X : Patrons et compères ou canailles et compagnie

Tome III :

Chapitre XI : Un procès

Chapitre XII : Annexes

  • 1. L’expulsion de Schily de Suisse
  • 2.La journée révolutionnaire de Morat
  • 3.Cherval
  • 4. Le procès communiste de Cologne
  • 5. Calomnies
  • 6. Batrachomyomachie
  • 7.La politique Palmerston
  • 8. La déclaration de M. Scherzer
  • 9. Article de Blind dans la Freie Press du 22 mai 1859
  • 10.Lettres de M. Orges
  • 11.Circulaire contre K. Blind
  • 12.L’affidavit de Voegele
  • 13.L’affidavit de Wiche
  • 14. Quelques pièces du procès
  • 15. Les pamphlets Dentu
  • 16. Supplément

(ce dernier tome comprend également une traduction du 18 brumaire de Louis Bonaparte)

Notes

[1] Carl Vogt – ou Karl Vogt – (1817-1895), était un scientifique, médecin et biologiste allemand. C’est dans le cadre de ses activités politiques qu’il entra en conflit à distance avec Marx. A l’époque de la polémique, il était naturalisé suisse et siégeait au conseil des États suisses.

[2] Herr Vogt, tome I, p. 173.

[3] Ainsi que certains de ses amis et camarades, dont Wilhelm Liebknecht, le père de Karl Liebknecht.

[4] Maximilien Rubel, Karl Marx devant le bonapartisme [1960], réédité dans Les Luttes de classes en France, Gallimard, 2002, p. 421.

[5] Karl Marx, « The War Prospect in France », New-York Daily Tribune, 31 mars 1859, traduit par Maximilien Rubel dans Karl Marx devant le bonapartisme [1960], réédité dans Les Luttes de classes en France, op. cit., p. 390.

[6] Karl Marx, « The French Trials in London », New-York Daily Tribune, 27 avril 1858, traduit par Maximilien Rubel dans Karl Marx devant le bonapartisme [1960], réédité dans Les Luttes de classes en France, op. cit., p. 627.

[7] Franz Mehring, Karl Marx, histoire de sa vie, Messidor, 1983, pp. 333-335.

[8] Nous avons précédemment publié : « Entretien de Karl Marx avec J. Hamann » (Critique Sociale n° 1, octobre 2008) et « Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871 » (Critique Sociale n° 3, décembre 2008).

[9] Mon procès contre l’Allgemeine Zeitung (Note du traducteur).

[10] Locution latine, extraite des Satires de Horace, livre I (Sermonum liber primus). Ce que veut dire Marx est à peu près : « Il y a finalement des limites à tout ».

[11] En français dans le texte (Note du traducteur).

[12] Il s’agit des émigrés allemands au XIXe siècle, qui émigraient essentiellement vers d’autres pays d’Europe, pour des raisons politiques ou économiques. Marx et Vogt étaient tous deux du nombre.

[13] Herr Vogt, Tome I, pp. 1 à 5.

[14] Herr Vogt, Tome I, p. 105.

[15] Herr Vogt, Tome I, pp. 125-126.

[16] Il s’agit de l’archiduc Jean d’Autriche (1782-1859), dit aussi Jean de Habsbourg, qui dirigeait la Confédération germanique.

[17] Herr Vogt, Tome I, pp. 158-159.

[18] Carl Vogt avait proposé à ceux qui voulaient collaborer avec lui d’écrire « contre des honoraires convenables » (cité dans Herr Vogt, Tome II, p. 93). Marx emploie le terme avec ironie, soulignant que c’est le montant des honoraires qui est convenable, et non leur provenance.

[19] Herr Vogt, Tome II, pp. 94-95.

[20] Karl Marx, Lettres à Kugelmann, Editions sociales internationales, 1930, p. 163.

[21] Herr Vogt, Tome III, pp. 121-122.

[22] Il s’agit de la Ligue des communistes. Comme Marx l’indique : « la Ligue fut, sur ma proposition, déclarée dissoute. » (Herr Vogt, Tome I, p. 107).

[23] Herr Vogt, Tome III, p. 11. Ce passage est à mettre en relation avec le fait que Marx parle dans le même texte de ses « camarades de parti » (par exemple, ici, cité p. 4) – dans l’original en allemand : « Parteigenossen ». Ici comme ailleurs, Marx parle de « parti » non pour désigner une organisation, mais simplement un ensemble de personnes de même tendance. Voir aussi sa lettre à Ferdinand Freiligrath du 29 février 1860, où il écrit notamment : « La « Ligue », comme la « Société des Saisons » de Paris, comme cent autres sociétés, n’a été qu’un épisode dans l’histoire du parti, qui naît spontanément du sol de la société moderne. […] J’ai essayé d’écarter ce malentendu, qui me ferait comprendre par « parti » une Ligue morte depuis huit ans, ou une rédaction de journal dissoute depuis douze. J’entends le terme « parti » dans sa large acception historique. »

[24] Herr Vogt, Tome III, p. 137.

herrvogt

Revue Critique Sociale.

Deux lettres de Marx à Freiligrath

26 juin 2008

Paru dans Masses N°14 (avril-mai 1948). La deuxième lettre traduite dans Masses est en fait la deuxième partie d’une lettre de Marx à Freiligrath du 29 février 1860 (MECW, Volume 41, p. 80. traduction anglaise ici), qui sera plus tard citée et étudiée par Maximilien Rubel dans Remarques sur le concept de parti prolétarien (Revue Française de Sociologie , juillet-sept. 1961, pp. 166-176). La lettre se situe dans le contexte de la polémique de Marx avec Karl Vogt. Dans le milieu des exilés politiques à Londres, Vogt accusa Marx d’être le chef de diffamateurs l’accusant d’être à la solde de Napoléon III. Marx répondit dans un pamphlet (Herr Vogt, 1860) et en 1871 fut publiée la preuve que Vogt avait été appointé sur la cassette personnelle de l’empereur. Ferdinand Freiligrath était un poète allemand qui avait collaboré à la Neue Rheinische Zeitung.

Deux lettres de Marx à Freiligrath
Traduites et préfacées par Robert MEIGNIEZ

L’ENORME correspondance de Marx nous apporte souvent plus de précisions sur des aspects essentiels de sa pensée intime que n’importe laquelle de ses œuvres de longue haleine. Précisément, ces deux lettres de Marx à son ami Freiligrath, datées de février 1860, viennent fort à propos dénoncer l’imposture de ceux qui, affublés d’une conception autoritaire et exclusive du « Parti », prétendent à ce titre posséder l’unique Vérité marxiste, celle qui justifie tous les mensonges, toutes, les trahisons, tous les assassinats — précisément parce qu’elle est unique.
Au poète Freiligrath qui lui écrit : « Le Parti est une cage, et l’on chante mieux, même pour le Parti, à l’extérieur qu’à l’intérieur. », que répond Marx? Aura-t-il aux lèvres l’anathème des modernes « Communistes » : « Tempérament indiscipliné, anarchiste, libéral, petit-bourgeois, etc.. » — de ces décrets qui font qu’un Aragon lèche le lendemain ses crachats de la veille, que tel compositeur s’accuse d’avoir écrit de la musique réactionnaire, et promet de se mettre au nouveau pas. Non. Marx répond au contraire : « Le Parti se vante de te compter parmi les siens ». Mieux encore, il ajoute que lui-même n’a appartenu à aucune organisation depuis huit ans, n’a été en liaison avec aucune, et qu’il a la ferme conviction que les travaux qu’il pu ainsi poursuivre ont davantage servi la classe ouvrière.
A de tels hommes qui travaillent ainsi dans, l’ignorance des Ukases d’un puissant Comité Central, à de tels hommes qui luttent librement, selon leur conscience, qui n’ont d’autre fondement à leur action commune que la communauté de leur idéal, Marx n’hésite pas à décerner le titre de Parti, « dans sa large acceptation historique », de ce Parti « qui naît spontanément du sol de la société moderne ». Et l’on songe alors aux critiques pleines de suffisance des Bolcheviks et de leurs continuateurs trotskystes en face du « spontanéisme » de Rosa Luxembourg.
« Du « Parti », tel que tu m’en parles dans ta lettre, je ne sais plus rien débuts 1852 ». — Mais s’il ne sait plus rien de ce Parti au sens « éphémère », il y a une chose qu’il n’a pas oubliée et qu’il n’oubliera pas : le sens de la propreté morale, de la pureté intellectuelle, au nom desquels il fustige « l’honnête infamie » de !a bourgeoisie.
Car ces deux attitudes se complètent. Pour celui qui se soumet corps et âme à un Parti totalitaire — et qui met le doigt dans l’engrenage ne manque pas d’y passer entièrement —, pour celui qui vit dans « la crainte et le tremblement » d’une instance supérieure, qui lui épargne de penser par lui-même, les moyens deviennent les buts réels et le Parti l’unique raison d’être du Parti. Dès lors, est bon ce qui affermit la puissance du Parti, quelle que soit sa nature, sa racine, la signification finale de son utilisation. Et la Morale, le respect de l’homme envers lui-même, la Vérité, — tout ceci se mercantilise, se falsifie en idées-forces totalitaires, dans le cadre d’un néo-machiavélisme qui’ a substitué au Prince le Comité Central, jusqu’au jour où le liquide un nouveau « Prince », encore plus sanguinaire, plus. « efficient » — et certes pas « Protecteur des Lettres et des Arts ».
Humain — tel se présente ici Marx, tel il est toujours apparu. Humain de toute la compréhension et de toute l’indignation de ceux pour qui « rien d’humain n’est étranger ». Comme garant de notre certitude de suivre le sentier révolutionnaire, en dehors des voies du totalitarisme, Marx nous rassure de son humanité.

I.

JE t’écris cette lettre car toi, poète et homme accablé d’affaires, tu sembles te tromper quant à la portée des procès que j’ai intentés à Berlin et à Londres (1). Ils sont décisifs pour la défense historique du parti, et pour son existence ultérieure en Allemagne; principalement le procès de Berlin, survenant en même temps que l’instruction du procès Eickhoff-Stieber, qui tourne principalement autour de celui des communistes de Cologne… (2).
D’une part, il serait préférable dans tous les cas, tant pour nous deux que pour la cause, d’agir en entente (3).

D’autre part, je te le dis sans ambages, je ne peux pas me résoudre à perdre, à cause d’insignifiants malentendus, l’un des quelques hommes qui furent mes amis au sens éminent du terme. Si j’ai fauté quelque part envers toi, je suis à tout instant prêt à la reconnaître. Nuhil humani a me alienum puto (4)… Tu comprendras qu’il n’est pas possible que tu demeures entièrement en dehors du jeu. D’une part parce que Vogt se sert de ton nom comme d’un capital politique, et se donne l’apparence de recevoir ton approbation lorsqu’il couvre entièrement de saleté ce parti qui se vante de te compter parmi tes siens…
Si nous avons tous les deux la conscience que, chacun de notre façon, rejetant au dernier rang tous les intérêts privés, nous avons, pour les motifs les plus purs, fait flotter pendant des années la bannière de « la classe la plus laborieuse et la plus misérable » (3) loin au-dessus des têtes de Phillistins, je tiendrai pour un mesquin péché envers l’Histoire que nous devions nous brouiller à cause de futilités qui se ramènent à des malentendus…

II.


JE remarque d’abord (3) qu’après que sur ma demande, la « Ligue » eut été dissoute en novembre 1852, je n’ai appartenu — ni appartiens — à aucune organisation secrète ou publique, donc que le parti, dans le sens tout à fait éphémère du terme, a cessé d’exister pour moi depuis huit ans. Les conférences sur l’Economie Politique, que j’ai tenues depuis la parution de mes écrits (automne 1859) devant une élite de quelques ouvriers, dont d’anciens membres de la Ligne, n’avaient rien de commun avec le travail d’une société fermée…
Tu te souviendras de la lettre que j’ai reçue des dirigeants de l’Association communiste… (5) de New-York, qui est passée par tes mains, et qui me sollicitait de réorganiser, pour ainsi dire, la vieille Ligue. Toute une année s’écoula avant que je réponde, et alors j’écrivis que je n’étais plus en liaison avec aucune association depuis 1852, et que j’avais la ferme conviction que mes travaux théoriques servaient davantage la classe laborieuse que mon entrée dans des associations qui ont fait leur temps sur le continent. Dans le Neuen Zeit de Londres… j’ai été attaqué à plusieurs reprises, sinon ouvertement, du moins de façon compréhensible, à cause de cette « inactivité »…
Du « parti », tel que tu m’en parles dans ta lettre, je ne sais plus rien depuis 1852. Si tu es poète, je suis critique, et j’avais vraiment assez à faire sur l’expérience de 1849 à 1852. La « Ligue », comme la « Société des Saisons » (3) de Paris, comme cent autres sociétés, n’a été qu’un épisode dans l’histoire du parti, qui naît spontanément du sol de la société moderne.
Je veux prouver deux choses : d’abord, qu’il n’a existé depuis 1852 aucune société dont je sois membre. Ensuite, que Herr Vogt est un fieffé diffamateur…

Il s’ensuit que les « réunions, résolutions et agissements » du Parti (6) depuis 1852, appartiennent au domaine des rêves… L’unique action que j’ai poursuivie après 1852, aussi longtemps qu’il fut nécessaire, c’est-à-dire jusque fin 1853, avec quelques camarades de conviction d’Outre-Atlantique, a été le système de mockery and contempt (7)… contre les mensonges de l’émigration et des faiseurs de révolutions démocrates. Ton poème contre Kinkel, tout comme ton échange de lettres avec moi pendant ce temps prouve que nous étions pleinement d’accord…
Que la saleté soit projetée en tourbillons, qu’aucune époque révolutionnaire ne sente l’essence de rose, qu’ici et là même pas mal d’ordures éclaboussent, cela est sûr. Aut-Aut (8). Du reste, si l’on pense aux efforts inouïs du monde bien officiel contre nous, qui n’a pas, pour nous ruiner, seulement effleuré le délit pénal, mais s’y est vautré, si l’on pense aux langues de vipère de la « démocratie de la bêtise », qui ne peuvent jamais pardonner à notre parti d’avoir plus d’intelligence et de caractère qu’elles-mêmes, si l’on connaît l’histoire actuelle de tous les autres partis, et si l’on se demande finalement ce qui, somme toute, peut bien être en fait… reproché à l’ensemble du parti, on en arrive à cette conclusion que, dans ce XIX° siècle, il tranche par sa propreté. Peut-on, au milieu des relations et du commerce bourgeois, s’élever au-dessus de l’ordure ? Ce n’est que dans cette ambiance qu’elle est naturellement à sa place… L’honnête infamie ou l’infâme honnêteté de la Morale solvable… ne vaut pas pour moi un liard de plus que l’irrespectable infamie, dont ni les premières communautés chrétiennes, ni le Club des Jacobins, ni même notre vieille Ligue, n’ont pu s’affranchir entièrement. Mais on s’habitue, dans le cours des trafics bourgeois, à perdre le sentiment de la respectable infamie ou de l’infâme respectabilité…
Ces choses sont sans doute répugnantes, mais pas davantage que toute l’histoire européenne depuis 1851, avec ses manifestations diplomatiques, militaires, littéraires et financières. « Envers et contre tout ». La devise : le Philistin sur moi ! sera toujours pour nous, préférable à : plus bas que le Philistin…
J’ai essayé d’écarter ce malentendu, qui me ferait comprendre par « parti »
une Ligue morte depuis huit ans, ou une rédaction de journal dissoute depuis douze. J’entends le terme « parti » dans sa large acception historique.

KARL MARX

Notes de Masses

(1) Dans l’affaire Vogt.
(2) Sauf avis contraire, les points de suspension correspondent à des passages omis à cause de leur caractère trop particulier.
(3) En français dans le texte.
(4) « Rien d’huamin ne m’est étranger ».
(5) Illisible.
(6) Dont parle Freiligrath à Marx.
(7) « Rallier et mépriser ».
(8) L’un ou l’autre.

Audiobook: Wage Labour and Capital

26 mai 2008

On peut dorénavant écouter en anglais Travail salarié et Capital, la conférence donnée à Bruxelles par Karl Marx en 1847 (1 heure 42 minutes), sur MIA, sur archive.org ou sur LibriVox. Excellente façon de réviser l’anglais, is’nt it?

Fichiers mp3:

00: Introduction by Frederick Engels
01: Preliminary
02: What are Wages?
03: By What is the Price of a Commodity Determined?
04: By What are Wages Determined?
05: The Nature and Growth of Capital
06: Relation of Wage-Labour to Capital
07: The General Law that Determines the Rise and Fall of Wages and Profits
08: The Interests of Capital and Wage-Labour are Diametrically Opposed
09: Effect of Capitalist Competition on the Capitalist Class, the Middle Class and the Working Class

Texte:

en anglais

Marx et « le marxisme » (Rubel lu par ‘Socialisme mondial’, 1976)

23 avril 2008

(Compte-rendu paru dans Socialisme Mondial N°6, publié par le Parti Socialiste du Canada, 1976)

Marx Critique du Marxisme de Maximilien Rubel, Payot, Paris, 1974.

Maximilien Rubel est celui qui en France a étudié Marx avec la plus grande pertinence, et nous disons bien Marx, non pas le marxisme, puisque le but de don livre est de montrer que le terme « marxisme » est une idéologie dont la création incombe en partie sur Engels et que Marx lui-même n’aurait pas accepte. D’une certaine façon Rubel a raison : parler de « marxisme » pourrait impliquer que la théorie socialiste était la création d’un seul homme, Marx, point de vue qui est en contradiction avec la théorie énoncée par Marx lui-même. Pour Marx, la théorie socialiste n’est pas la création des penseurs individuels, mais elle est l’expression théorique du mouvement pratique de la classe ouvrière, c’est-à-dire l’expression de leur lutte contre la classe capitaliste dans le but d’abord de protéger leur standard de vie au sein du capitalisme et plus tard de s’emparer du pouvoir politique afin d’abolir le capitalisme.

Contrairement à la plupart de ceux qui se disent « marxistes », Rubel (qui cependant refuse cette épithète) a compris avec clarté que Marx soutenait une société mondiale dans laquelle seraient abolis le salariat, l’État et l’argent. En bref, par « socialisme » il fait référence au même concept que nous.

Rubel fait ailleurs d’autres bonnes remarques ; une partie de son livre (qui est en fait une collection d’articles écrits durant une période datant de 1957 au 1973) portant le titre « Le mythe d’octobre » fournit une brillante analyse de l’origine et de la nature du capitalisme d’État de la Russie. Rubel dénonce « la révolution prolétarienne » de 1917 comme étant un mythe. A son avis :

« 1917 . . . a inaugure, au contraire, l’entrée de la Russie dans le processus mondial de l’accumulation capitaliste. Ainsi le bolchevisme en tant que pouvoir politique n’a pu être que l’instrument de ce processus. Pour parler une fois encore le langage de Marx : s’étant montrée impuissante à accomplir sa « fonction historique », la bourgeoisie russe a légué cette « mission » au bolchevisme. »

Et, en harmonie avec les propos du Parti Socialiste de Grande Bretagne à ce moment-là :

« en 1917 aucune des conditions requises pour que la Russie entre dans la vole du socialisme n’étaient réunies : les conditions économiques et les rapports de classe au sein d’une société essentiellement paysanne aussi bien que l’importance sociale et le degré de maturité du prolétariat l’interdisaient, à moins d’une miraculeuse métamorphose intellectuelle et morale à tous les échelons de la société russe. »

Ainsi les bolchevistes, dans l’impossibilité d’établir le socialisme, se sont vus forcés à développer le capitalisme. Ainsi leur révolution ne fut pas une révolution « prolétarienne », mais plutôt une révolution « bourgeoise » :

« Pour qui accepte la description marxienne du processus d’exploitation du travail par le capital, Lénine, son parti et la bureaucratie accomplirent le rôle que la bourgeoisie russe n’avait pu mener à bien : jeter les fondements matériels, autrement dit capitalistes, d’un socialisme futur. Ce rôle bourgeois et jacobin, les bolcheviks le présentèrent sous un masque socialiste et baptisèrent la domination du parti « dictature du prolétariat » : tant il est vrai que le capital a besoin de justifications idéologiques pour cacher son oppression économique. En Russie, Lénine, son parti et la bureaucratie assumèrent le rôle dévolu partout ailleurs à la bourgeoisie, et le remplirent avec la plus grande efficacité. Et quand nous parlons de révolution « bourgeoise » accomplie par les bolcheviks, nous entendons bien que cette révolution se déroulait nécessairement dans le champ clos du capitalisme, et non pas en terrain socialiste. »

Rubel souligne également le fait que « Marx n’excluait pas une passation de pouvoir à l’aide du suffrage universel » (p. 179). En effet Marx a souligné l’importance de la démocratie politique en tant que base sur laquelle la classe ouvrière pourrait développer le savoir et l’expérience nécessaire pour abolir le capitalisme, en utilisant précisément les institutions de la démocratie politique :

« Constitué en classe et en parti dans les conditions de la démocratie bourgeoise, le prolétariat se libère lui-même en luttant pour conquérir cette démocrate: il fait du suffrage universel, hier encore « instrument de duperie », un moyen d’émancipation. Une classe qui constitue l’immense majorité d’une société moderne ne s’aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d’État que pour l’utiliser contre la minorité anciennement dominante. »

C’est-à-dire, la classe ouvrière s’empare du pouvoir politique non pas pour former un gouvernement – et à ce propos Rubel souligne que le terme « État ouvrier » n’a « jamais été employé par Marx » (p. 288) – mais seulement en tant qu’arme révolutionnaire pour abolir le capitalisme.

A vrai dire, Rubel est quelque peu ambigu sur ce point, puisque, ailleurs, il écrit: « « la conquête du pouvoir politique ‘, c’est le piège absolu, le suicide du mouvement ouvrier » (p. 213). Nos vues et celles de Rubel bifurquent au moment où il propose la formation de « conseils ouvriers » comme alternative à la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière. II devrait se reporter pour une juste interprétation de ce terme de Marx au passage qu’il a écrit lui-même et qui cite ci-dessus, C’est vrai que le Bolchevisme et ses divers dérivés – stalinisme, trotskysme, maoisme – ont dénaturé le sens que Marx a donné à ce terme, en préconisant la saisie du pouvoir par la violence par une élite de révolutionnaires professionnels. Ce n’est pas ceci que Marx a voulu dire soit par « la conquête du pouvoir politique » soit par « la dictature du prolétariat », ainsi que l’a montré Rubel même.

L’organisation ouvrière en conseils ne fournit pas vraiment une alternative valable a l’organisation politique, c’est-à-dire à l’auto-organisation en un parti politique démocratique de masse dont le seul but est de s’emparer du pouvoir politique afin d’abolir le capitalisme. La classe ouvrière doit s’emparer du pouvoir gouvernemental afin d’empêcher que celui-ci ne s’oppose à l’établissement du socialisme. La violence serait inévitable si en essayant d’ établir un autre centre du pouvoir basé sur des « conseils ouvriers » on laisserait ce premier à la disposition de la classe capitaliste. Le seul moyen d’établir le socialisme pacifiquement est de convertir le suffrage universel en un « agent d’émancipation » ainsi que le préconisait Marx.

Le « parti politique de la classe ouvrière » doit être totalement différent des partis actuels, ça va de soi. Son but ne sera pas de conduire la classe ouvrière à la victoire parlementaire ou à l’insurrection. Ce devra être un parti intégralement démocratique, ou ceux qui auront été choisis pour achever quelque tâche à son compte – y compris les envoyés au parlement – seront des délégués sous mandat, passibles d’une révocation immédiate au cas où ils ne répondraient pas aux exigences de la classe ouvrière, qui bien entendu dans sa majorite doit être socialiste.

Néanmoins, on peut recommander le livre de Rubel Marx Critique du Marxisme. II y a, après tout, peu d’autres qui sont d’accord avec nous à propos et de la nature du socialisme en tant que société sans argent, sans salariat et du caractère essentiellement capitaliste de la révolution russe.

Voir aussi:

Outline of Marx’s Capital Volume I (Dunayevskaya, 1979)

8 avril 2008

pdf

Nouveau texte de Raya Dunayevskaya ():

CONTENTS

Preface – How To Teach CAPITAL

Section I – INTRODUCTION

Lecture 1 – The Aim, Structure and Scope of CAPITAL

Section II – THE PHENOMENA OF CAPITALISM: THE BUYING AND SELLING OF COMMODITIES

Lecture 2 – Part I, Chapter 1
Lecture 3 – Part I, Chapters 2-3
Lecture 4 – Part II

Section III – THE ESSENCE OF CAPITALISM:

A: THE CAPITALIST LABOR PROCESS

Lecture 5 – Part III, Chapters 7-9
Lecture 6 – Part III, Chapters 10-11
Lecture 7 – Part IV, Chapters 12-14
Lecture 8 – Part IV, Chapter 15
Lecture 9 – Part V

B: THE RESULTS OF THE CAPITALIST LABOR PROCESS:
The transformation of the Value of Labor Power into Wages

Lecture 10 – Part VI

Section IV – THE LAW OF MOTION OF THE CAPITALIST LABOR PROCESS:

Lecture 11 – Part VII, Chapters 23-24
Lecture 12 – Part VII, Chapter 25
Lecture 13 – Part VIII

Section V – CONCLUSION

Lecture 14

Voir aussi:

La société socialiste future décrite par Staline en 1906

23 mars 2008

Un extrait d’une brochure de Staline de 1906 où il décrit le socialisme parfaitement . . . et montre pourquoi l’URSS n’a jamais été socialiste!

La société future 

(extrait d’Anarchisme et Socialisme. J. Staline. 1906)

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire avant tout qu’il n’y aura point de classes; il n’y aura ni capitalistes, ni prolétaires, et, par suite, pas d’exploitation. Il n’y aura là que des travailleurs unis dans un effort collectif.

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire aussi qu’avec l’exploitation y seront supprimés la production marchande, la vente et l’achat. Aussi bien, n’y aura-t-il point de place pour les acheteurs et les vendeurs de la force de travail, pour les employeurs et les employés. II n’y aura la que des travailleurs libres.

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire enfin, que, avec le travail salarié, sera supprimée toute propriété privée des instruments et moyens de production; il n’y aura la ni prolétaires pauvres, ni riches capitalistes, — il n’y aura que des travailleurs possédant en commun toute la terre et le sous-sol, toutes les forêts, toutes les fabriques et usines, tous les chemins de fer, etc.

Comme on le voit, le but principal de la production future consiste à satisfaire directement les besoins de la société, et non à produire des marchandises destinées à la vente en vue d’augmenter les profits des capitalistes. II n’y aura pas de place ici pour la production marchande, de lutte pour les profits, etc.

II est évident, d’autre part, que la production future sera organisée sur le mode socialiste: ce sera une production hautement évoluée, qui tiendra compte des besoins de la société et ne produira que la quantité nécessaire a la société. II n’y aura point de place, ici, pour une production éparpillée, ni pour la concurrence, ni pour les crises, ni pour le chômage.

Là où les classes n’existent pas, où n’existent ni riches ni pauvres, l’État devient inutile, de même que le pouvoir politique qui opprime les pauvres et défend les riches. Par conséquent, la société socialiste n’aura pas besoin, de maintenir le pouvoir politique.

Aussi Karl Marx disait-il déjà en 1846:

«La classe laborieuse substituera dans le cours de son développement à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit…» (Voir: Misère de la philosophie).

Aussi Engels disait-il en 1884:

«Ainsi, l’Etat n’a pas existé de tout temps. Il y eut des sociétés qui s’en sont passées, qui n’avaient pas la moindre idée de l’Etat ni du pouvoir de l’Etat. A un certain degré de son développement économique, impliquant nécessairement la division de la société en classes, l’Etat devint… une nécessité. Nous approchons maintenant à grands pas vers un degré de développement de la production tel que l’existence de ces classes a non seulement cessé d’être une nécessité, mais devient un obstacle direct a la production. Les classes disparaîtront aussi inéluctablement qu’elles sont apparues. Avec la disparition des classes disparaîtra inéluctablement I’Etat. La société, qui réorganisera la production sur la base de l’association libre et égale des producteurs, renverra la machine d’Etat à la place qui lui revient: au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze.» (Voir: I’Origine de la famille, de la propriété privée et de I’Etat.)

D’autre part, l’on conçoit que pour administrer les affaires publiques, à côté des bureaux locaux où seront concentrés les divers renseignements, la société socialiste aura besoin d’un bureau central des statistiques, qui sera chargé de s’informer des besoins de toute la société pour, ensuite, répartir d’une façon adéquate les divers emplois entre les travailleurs. II faudra aussi réunir des conférences et surtout des congrès, dont les décisions seront absolument obligatoires, jusqu’au congrès suivant, pour les camarades restés en minorité.

II est évident enfin que le travail libre et fraternel devra entraîner à sa suite une satisfaction non moins fraternelle et complète de tous les besoins, dans la future société socialiste. C’est dire que si la société future demande à chacun de ses membres juste autant de travail qu’il en peut fournir, la société à son tour sera tenue de délivrer à chacun la quantité de produits dont il aura besoin. De chacun selon ses capacités, à chacun suivant ses besoins! telle est la base sur laquelle doit être crée le futur régime collectiviste. Certes, au premier degré du socialisme, quand des éléments non encore habitués au travail s’associeront à la vie nouvelle, les forces productives, elles aussi, ne seront pas suffisamment développées, et il existera encore le travail «dur» et le travail «facile»; l’application du principe – «à chacun suivant ses besoins» – sera sans aucun doute rendu très difficile, et la société sera obligée de se placer momentanément sur une autre voie, sur une voie moyenne. Mais il est certain d’autre part que lorsque la société future se sera engagée dans la bonne voie, que les survivances du capitalisme auront été déracinées, le seul principe répondant à la société socialiste sera le principe mentionné plus haut. Aussi Marx disait-il en 1875:

« Dans une phase supérieure de la société communiste [c’est-à-dire socialiste], quand auront disparu I’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’antagonisme entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail sera devenu non seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même un premier besoin de l’existence; quand, avec le développement des individus en tous sens, les forces productives iront s’accroissant… alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement depassé et la société pourra inscrire sur ses drapeaux: «De chacun selon ses capacités, à chacun suivant ses besoins !» (Voir: Critique du programme de Gotha.)

Tel est en somme le tableau de la future société socialiste conformément à la théorie de Marx.