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La nationalisation par rachat des chemins de fer (Guesde, 1911)

12 avril 2012

Intervention de Jules Guesde au Congrès de Saint-Quentin de la S.F.I.O. (lundi 17 avril 1911, l’après-midi).

GUESDE. – Je demande la parole pour traiter la question de la nationalisation des chemins de fer, qui vient d’être portée à l’ordre du jour par le citoyen Milhaud.

(…)

JULES GUESDE. – Si j’ai demandé la parole ce n’est pas pour intervertir l’ordre du jour du Congrès ou pour y introduire des questions qui n’y étaient pas portées. Mais étant donné qu’on soulève ici une question absolument imprévue, sur laquelle nos Fédérations n’ont pas eu à se prononcer, j’ai dit, et je répète, qu’avant même d’en saisir la Commission du Congrès, il faudrait au moins qu’une discussion générale s’engageât devant le Congrès lui-même. Que voulez-vous que fasse la Commission à laquelle vous renverrez la proposition Milhaud ? à quel titre, au nom de qui va-t-elle l’adopter ou va-t-elle la repousser ou l’amender ? Où sont ses pouvoirs ? Quelles sont les Fédérations qui en ont discuté ? Aucune. A moins que vous ne la renvoyiez à la Commission à fin d’enterrement. Alors j’en serais et je renoncerais à la parole; mais ce que j’affirme, c’est qu’aucune Commission ne peut se substituer aux Fédérations d’abord, au Congrès ensuite. (Applaudissements.)

Comment ! on soulève, par voie de motion, cette grande question de ce qu’on a appelé, les uns, les services publics, les autres (des partis socialistes considérables comme la démocratie socialiste allemande), tout simplement du capitalisme d’État; et on enlèverait ici le vote d’une pareille motion où l’on permettrait à une Commission sans mandat de trancher la question, c’est absolument impossible. Je demande que la question de la nationalisation ou de l’étatisation des chemins de fer soit renvoyée au prochain Congrès. Je demande que les Fédérations en soient régulièrement saisies et puissent en discuter à fond. On vient de nous dire que la manière de venir en aide aux cheminots, d’aider à leur libération, c’est de les mettre directement entre les mains de l’État, en rachetant les chemins de fer; si c’était vrai, demain ce sont les ouvriers textiles qui vont se lever et vouloir que l’État rachète les tissages et les filatures. (Applaudissements.) Ce sont les mineurs qui, à leur tour, vont exiger que les mines soient rachetées par l’État. (Applaudissements, interruptions.) … Avec quoi allez-vous faire tous ces rachats ? Où allez-vous trouver les 200 et quelques milliards nécessaires à une pareille opération… (Interruptions.) … Le Parti socialiste n’est pas le Parti du rachat, il est le parti de l’expropriation (Applaudissements.) Il n’a pas à racheter, il a à reprendre par et pour le prolétariat, ce qui a été volé au prolétariat; et pour un pareil but, il n’y a qu’un moyen qui s’impose: c’est la prise du pouvoir politique, condition de la reprise de la propriété capitaliste. Là est tout le socialisme et quand vous entrez dans la voie des rachats, si fructueux pour les capitalistes, vous faites purement et simplement les affaires de ces requins dont parlait tout à l’heure la proposition Milhaud (Applaudissements et protestations.)

Il y avait des requins derrière les chemins de fer des Charentes en déconfiture, qui rachetés au prix que vous savez, ont constitué le premier chemin de fer de l’État. Il y avait des requins derrière l’Ouest, non moins en déconfiture, qui s’est fait racheter dans des conditions telles que les actions ont monté de plus de cent francs (Applaudissements, protestations.) Ce n’est pas là du socialisme, encore une fois, c’est du contre-socialisme. Je comprends très bien que des capitalistes avisés cherchent à se faire racheter dans la société actuelle, ne serait-ce que pour ne pas être expropriés demain. (Applaudissements, interruptions.)

Je répète qu’une Commission nommée par le Congrès ne saurait trancher une question comme celle-là. Si on veut qu’elle soit abordée utilement, elle doit être d’abord discutée par les Fédérations et renvoyée par elles à un Congrès. Jusque-là, nous avons à rester le Parti socialiste, et à ne pas nous suicider; surtout dans des manifestations qui font, qu’on le veuille ou non, le jeu d’une fraction de la classe capitaliste, sinon de toute la classe capitaliste. (Applaudissements et protestations.)

Voir aussi:

Les nationalisations des banques en période de crise financière

9 octobre 2008

« Si l’étatisation du tabac était socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme. » (F. Engels)

L’avancement de la crise financière a entraîné de nouvelles attitudes recourant à l’État comme garantie: émetteur de plans de socialisation des pertes, et maintenant actionnaire de secours. La mode du jour est à la nationalisation des banques, mot d’ordre de gauche mis en œuvre par les libéraux. Que faut-il en penser?

Commençons par l’Angleterre avec cet extrait d’article paru dans Le Monde d’aujourd’hui:

« Londres nationalise partiellement ses plus grandes banques

Alistair Darling, le chancelier de l’Échiquier britannique, a annoncé, mercredi 8 octobre avant l’ouverture des marchés, un plan de sauvetage des banques passant par l’ouverture par la Banque d’Angleterre d’une ligne de crédit de 200 milliards de livres (257 milliards d’euros) et une nationalisation partielle des établissements financiers britanniques à hauteur de 50 milliards de livres.

(…) Huit d’entre elles – Barclays, Royal Bank of Scotland, Lloyds TSB, HBOS, Abbey, HSBC, Nationwide Building Society, Standard Chartered – ont demandé l’entrée de l’État dans leur capital pour une somme qui pourra aller jusqu’à 50 milliards de livres.

(…) Cette nationalisation partielle du secteur bancaire britannique coûtera 2 000 livres sterling à chaque contribuable. »

On note que se sont les grandes banques elles-mêmes qui ont « demandé l’entrée de l’État dans leur capital« . Continuons avec les USA avec cet article, également d’aujourd’hui, sur Capital.fr:

« Vers de nouvelles nationalisations de banques aux États-Unis

Après la baisse des taux concertée des banques centrales hier, le gouvernement américain pourrait passer la vitesse supérieure en entrant au capital des banques en difficultés, selon le New York Times.

Pour le quotidien, le gouvernement Bush, qui souhaite relancer au plus vite la machine du crédit aux États-Unis, envisagerait sérieusement cette option alors que le plan Paulson de 700 milliards de dollars, récemment voté au Congrès, lui donne juridiquement la possibilité de le faire.

Les États-Unis pourraient ainsi se porter au chevet des établissements les plus fragilisés par la crise financière. La Maison blanche se réserve aussi le droit de procéder à des prises de participations dans les institutions financières américaines saines, de façon à obliger celles-ci à ouvrir le robinet du crédit.

Cette annonce fait écho au plan de sauvetage présenté hier par Gordon Brown en Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique a décidé d’injecter 50 milliards de livres dans les principales banques de la City, dont Barclays, HBOS ou encore Royal Bank of Scotland. »

En avril dernier, la Réserve fédérale américaine envisageait déjà le recours à des nationalisations bancaires (cf. Federal Reserve Plans To Nationalize All US Banks, Telegraph, 03-2008).

En France ce n’est pas seulement Olivier Besancenot, le porte-parole de la LCR, qui demande la nationalisations des banques, mais François Fillon qui annonce qu’il n’hésitera pas à nationaliser pour empêcher les faillites (et « remettre sur le marché » une fois la crise passée). Les capitalistes ne sont pas fétichistes de la forme juridique de la propriété. Si l’État leur est inutilement coûteux pour le social et les services public, il est en revanche précieux comme garantie. La nationalisation des banques leur est une solution technique opportuniste dans le cadre du capitalisme, au service de celui-ci en temps de crise, une des fonctions premières du crédit (qu’il faut « relancer au plus vite ») étant d’être une avance de trésorerie pour les salaires, condition nécessaire de l’extorsion de plus-value.

Howard Zinn écrivait très justement hier sur le site de The Nation: « Mais regardons une vérité historique : il n’y a jamais eu de « libre marché ». Nous avons toujours eu un gouvernement intervenant dans l’économie et, en fait, de telles interventions ont été bien reçues par les capitaines d’industrie et des finances. Ces titans de la richesse ne dénoncent le « beaucoup d’Etat » que lorsque le gouvernement menace de réguler leurs activités, ou quand ils se rendent compte qu’une partie de la richesse de la nation est destinée aux plus nécessiteux. Ils ne se sont en revanche jamais plaint du « beaucoup d’Etat » quand ça servait leurs intérêts. »

Le mot d’ordre de nationalisations des banques est lancé par la bourgeoisie elle-même pour, via des nationalisations provisoires, y défendre un moyen pour les banques de se renflouer en fonds propres. Quant à ceux qui nous diront qu’il ne s’agit pas (pour eux) de cela, mais de « socialiser » (pas seulement les pertes en attendant la reprivatisation des profits), on s’interrogera donc sur ce que peut bien être la valeur d’une « socialisation » des banques en régime capitaliste pour peu que ce soit autre chose qu’une présentation gauchisante d’une vague idée de banque « sous contrôle »  des usagers, « participative »  comme on dit maintenant: apprendre à autogérer le crédit qui permettra sa propre exploitation ? ou plutôt: diffuser l’illusion que le capitalisme marcherait mieux s’il était géré plus démocratiquement ? Mais à quoi bon, peut-être, engager de telles méditations puisque la seule chose qui en restera c’est un sentiment de caution politique donnée à l’idée au moment même où la bourgeoisie s’en sert pour se renflouer à nos dépens.

Ce qui fait le succès à gauche du mot d’ordre bourgeois de nationalisation des banques en faillite, c’est qu’il rencontre de vieux mythes, qu’ils soient réformistes, considérant qu’une grande banque d’État est l’outil nécessaire d’une politique keynésienne et protectionniste, ou trotskystes, considérant que plus d’État rapprocherait d’un socialisme réduit à un changement de forme juridique de la propriété. Rosa Luxemburg disait il y a plus d’un siècle que « la reprise par l’État actuel ne modifie nullement le caractère capitaliste de la propriété ». Dans le même ordre de rappel de principes clairs, goûtons pour conclure une citation de Jules Guesde:

« Pour nationaliser, il faut la nation, qui ne peut surgir que de la disparition des classes et de leurs antagonismes. Jusque-là (…) il n’y a place que pour l’étatisme, qui double l’exploitation économique de la compression politique. Nationalisation, socialisation ne cesseront d’être une duperie pour devenir une réalité (…) que quand la classe ouvrière se sera emparé de l’État, non pas pour le conserver, mais pour le détruire et substituer au gouvernement des hommes l’administration des choses. »

S.J.

La banque Fortis, rachetée par les États belge, hollandais et luxembourgeois pour 11,2 milliards d’euros.