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« Militarisation du travail » et « incompétence des masses » ou gestion ouvrière en Russie (Papaioannou, 1963)

28 novembre 2010

Extrait de l’article de Kostas Papaioannou « Classe et parti (II) » paru dans Le Contrat social vol. VII, n°5 (Institut d’histoire sociale, sept.-oct. 1963, extr. pp. 280-281 sur pp. 274-284).

Trotski, « patriarche des bureaucrates »

Trotski n’a jamais caché la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de toute forme de gestion ouvrière. Le système des administrations élues, disait-il déjà en mars 1918…

… est la réaction toute naturelle d’une classe jeune, révolutionnaire, opprimée hier encore, qui répudie l’autorité personnelle de ses maîtres d’hier et les remplace partout par ses représentants élus. C’est une réaction révolutionnaire tout à fait naturelle et saine, au début. Mais ce n’est pas le dernier mot de l’édification économique de l’État prolétarien « .

Un an plus tard, il était d’accord avec Lénine pour dénoncer la direction collégiale comme une « désastreuse utopie »: « un collège de malades ne remplace pas le médecin. 25 » En outre, disait- il, en passant l’éponge sur les acquisitions les plus fondamentales du marxisme, le socialisme ne concerne pas « la forme de direction des diverses entreprises » 26. D’ailleurs, la désorganisation quasi complète de l’industrie et des transports, la dépréciation de la monnaie, la famine rendaient sans objet les discussions académiques sur le socialisme. Puisqu’il était impossible d’attirer les ouvriers dans les usines en leur promettant des salaires décents et un ravitaillement régulier, Trotski en conclut qu’il fallait recruter la main- d’œuvre industrielle de la même manière qu’on recrutait les soldats pour l’armée :

Nous n’avons nulle possibilité de trancher ces difficultés par l’achat de la main-d’œuvre, par suite de la dépréciation de l’argent et de l’absence presque complète d’articles manufacturés. (…)

(…) Avec l’appui entier de Lénine, Trotski demanda au parti et aux syndicats de reconnaître…

… le droit de l’État ouvrier d’envoyer tout homme ou toute femme qui travaille à l’endroit où l’on, a besoin d’eux pour l’accomplissement de tâches économiques, (…) de punir le travailleur qui refuse d’exécuter l’ordre de l’État. (…) La militarisation du travail est la méthode indispensable et fondamentale pour l’organisation de notre main-d’œuvre [appel de note illisible].

Lorsque, le 12 janvier 1920, Lénine et Trotski demandèrent à la fraction bolchévique des syndicats d’accepter la militarisation du travail, deux chefs bolchéviks seulement, sur plus de soixante, votèrent pour. Mais le IX° Congrès (mars 1920) du parti accepte la militarisation: la « mobilisation totale », la totale Mobilmachung dont rêvait Ludendorff à la même époque, fut proclamée comme le droit souverain de l’État:

Aucune autre organisation sociale, excepté l’armée, ne s’est cru le droit de se subordonner aussi complètement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volonté, que ne le fait le gouvernement de la dictature prolétarienne. L’armée seule (précisément parce qu’elle a tranché à à sa manière les questions de vie et de mort des nations des États, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, aux règlements et aux ordres (Terrorisme et communisme, pp. 213-214).

Dans le feu de l’argumentation, Trotski alla jusqu’à faire l’apologie du travail forcé. Répondant, au III° Congrès des syndicats (avril 1920), à ses contradicteurs menchéviks, lesquels avaient fait remarquer que « le travail obligatoire n’a jamais été que peu productif », il déclara que l’homme est « un animal paresseux » (ibid., p. 202) et que seule la contrainte pourrait l’amener à travailler:

Que le travail libre soit plus productif que le travail obligatoire, c’est une vérité, en ce qui concerne le passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais il faut être un libéral, ou, à notre époque, un kautskyste, pour éterniser cette vérité et l’étendre à notre époque de transition du capitalisme au socialisme. (…) L’État ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire (ibid., p. 215).

Est-il bien vrai que le travail obligatoire ait toujours été improductif ? C’est le plus pauvre et le plus libéral des préjugés. (…) Même le servage a été, dans certaines conditions, un progrès et a amené à une augmentation de la production (p. 217)…

En réclamant l’étatisation des syndicats, en menaçant même de « démissionner » les dirigeants élus des syndicats et de les remplacer par des fonctionnaires dociles, Trotski, alors plus stalinien que Staline, mérita pleinement le titre de « patriarche des bureaucrates » que, par une étrange ironie du sort,  Staline lui décerna par la suite. Lénine qui, dans son « Testament », lui reprochera un « engouement exagéré pour le côté administratif des choses », se désolidarisa de lui et appela le parti à lutter contre le « centralisme dégénéré » et les « formes militarisées et bureaucratiques de travail ». L’État dont parle Trotski est une « abstraction », déclara-t-il : « Notre État n’est pas ouvrier, mais ouvrier et paysan », et de plus, « présentant une déformation bureaucratique » (XXXII, 16-17). Les syndicats devraient rester autonomes pour « défendre les ouvriers contre leur État ».

La bureaucratie était alors à l’ordre du jour. Chaque conférence, chaque congrès du parti comportait presque obligatoirement une dénonciation solennelle, de plus en plus alarmiste, de la « plaie » bureaucratique. Seul Trotski ne paraissait pas s’en inquiéter outre mesure. La bureaucratie, expliquait-il, « n’est pas une découverte du tsarisme. Elle a représenté toute une époque dans le développement de l’humanité », et cette époque était loin d’être révolue. Le pays ne souffrait pas des excès, mais de l’absence d’une bureaucratie rationnellement organisée. Tel n’était pas l’avis des militants bolchéviks que leur travail ou leur activité syndicale mettaient tous les jours en contact avec la classe ouvrière.

L’Opposition ouvrière

Rassemblés dans la fraction dite de l’Opposition ouvrière, les principaux militants communistes du syndicat des ouvriers métallurgistes (le plus combatif des syndicats russes) et du syndicat des mineurs, étaient les seuls – avec les menchéviks – à exprimer les doléances du prolétariat industriel. Pour eux, le rejet de la gestion collective avait vidé le régime de l’ « essentiel du communisme », restauré l’« autocratie du capital » et ramené les ouvriers à leur ancienne passivité. Écoutons Alexandra Kollontaï:

Les ouvriers demandent: Qui sommes-nous? Sommes-nous réellement la base de la dictature de classe ou seulement un troupeau docile qui sert à soutenir ceux qui, après avoir coupé tous leurs liens avec les masses, appliquent leur propre politique et développent l’industrie sous le couvert assuré de la marque du parti sans se soucier de nos opinions, ni de nos possibilités créatrices ?

L’Opposition ouvrière rappelait que le programme du parti prescrivait aux syndicats de « parvenir à concentrer effectivement entre leurs mains la direction de toute l’économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique ». Elle ajoutait que « la participation des syndicats et des larges masses qu’ils initient à la gestion de l’économie, constitue, en même temps, le moyen principal pour lutter contre la bureaucratisation de l’appareil économique du pouvoir des soviets, et permet d’instaurer un véritable contrôle du peuple sur les résultats de la production ».

Le parti, les soviets et l’organisation économique auraient dû être rigoureusement séparés ; un organisme central, un organisme central, élu par le « congrès des producteurs de Russie », aurait dirigé l’ensemble de l’économie nationale tandis que, dans chacune des entreprises, la direction aurait été confiée à un comité ouvrier relevant uniquement de l’organisme syndical hiérarchiquement supérieur. Si le parti ajournait continuellement la réalisation de son propre programme (« dans vingt-cinq siècles… », disait ironiquement Chliapnikov), c’était parce qu’il avait perdu sa base prolétarienne (selon Alexandra Kollontaï, il n’y avait guère plus de 17 % d’ouvriers aux postes-clés) et s’appuyait principalement sur les professionnels de la politique. De plus, il « faisait la chasse aux hérésies » et étouffait l’initiative et la libre discussion. Il fallait donc épurer le parti de ses éléments non prolétariens et rétablir des mœurs plus démocratiques. Il fallait, en outre, rendre obligatoire le travail manuel pour tous les membres du parti, du sommet à la base, trois mois par an, sauf en cas d’exemption médicale. Ainsi le parti retrouverait son âme prolétarienne et rétablirait le contact perdu avec les masses.

Critiqué avec acharnement par une fraction qui rassemblait une grande partie, sinon la majorité des éléments ouvriers du parti, placé devant l’échec irrémédiable de son propre programme, condamné à se renier pour conserver le pouvoir face aux émeutes et aux grèves qui se multipliaient dans les villes et dans les campagnes, Lénine se retrouva, au moment de la révolte de  Cronstadt, dans le même isolement sectaire qu’à l’époque où il rédigeait Que faire? La similitude des situations provoqua l’identité des réflexes. Mais en 1921 Lénine n’était plus l’animateur d’un groupuscule de révolutionnaires professionnels ; il était le chef d’un État dont les prétentions totalitaires et la structure bureaucratisée et militarisée semblaient réaliser, jusqu’à la caricature, les principes oligarchiques qu’il avait depuis toujours inculqués au parti. Cette fois, la contestation de la « spontanéité » du prolétariat s’élargira jusqu’à une négation totale, radicale, de l’autonomie de la société civile, et le primat de l’avant-garde se doublera d’un appel solennel et définitif au monopole totalitaire.

Primat de la politique, hétéronomie de la classe

L’Opposition ouvrière accusait Lénine de « semer la terreur » avec le mot « syndicalisme » (XXXII, 205). En effet, pendant les années décisives 1920-22, le « syndicalisme » prend la place du « trade-unionisme » dans le rôle du méchant de la fable. La gestion ouvrière, la démocratie économique, l’« autogouvernement des producteurs » dont parle Marx désignent désormais une « déviation anarcho-syndicaliste petite-bourgeoise » ; pire : une « bourde », une « ineptie ». « Que signifie cela ? s’écrie Lénine. Chaque ouvrier saurait-il administrer l’État ? Les gens pratiques savent que c’est une fable » (Ibid, p. 56). « Les syndicats peuvent-ils assurer la gestion ? Tous ceux qui ont plus de trente ans et ont quelque expérience pratique de l’édification socialiste, éclateront de rire » (p. 61). Mais l’éternel argument de l’ « incompétence des masses » s’insère dans une vaste répudiation de tout ce que le marxisme et le mouvement ouvrier avaient jusqu’alors considéré comme la quintessence du socialisme, répudiation qui culminera dans une proclamation solennelle de la subordination de la classe et de l’économie au parti et à la politique.

Notes:

Cité par Trotski : Terrorisme et Communisme, 1920 (éd. française, 1963, p. 183).

25. Ibid., p. 245.

26. Ibid., p. 243.

27. Ibid., pp. 204-205.

28. Cité par EH Carr : The Bolshevik Revolution, II, p. 110.

Plate-forme de l’Opposition ouvrière (1921)

27 septembre 2008

Texte traduit en 1974 par Pierre Pascal d’après le compte rendu sténographique du Xe congrès du parti communiste russe, Desiati siefzd PCR (b), Stenografitcheskii otchiot, institut de marxisme-léninisme près le Comité central du parti communiste d’Union soviétique, édition d’État de littérature politique, Moscou, 1963.

PLATE-FORME DE L’OPPOSITION OUVRIÈRE POUR LE Xe CONGRÈS DU PARTI

Situation générale

1. Les résolutions des congrès panrusses des syndicats ont clairement fixé le rôle et les tâches des syndicats à notre époque de transition. Le premier congrès panrusse des syndicats qui s’est tenu en janvier 1918 a ainsi défini leurs tâches :
« Actuellement les syndicats doivent axer leur travail sur les problèmes de l’organisation économique. Les syndicats, en tant qu’organismes de classe du prolétariat établis sur le « principe de la production » doivent organiser la production et relever les forces détruites du pays. »
Le deuxième congrès a affirmé en février 1919 que « les syndicats, lors de leur travail commun avec les soviets dans le domaine du renforcement et de l’organisation de l’économie, sont passés du stade du contrôle de la production à celui de son organisation et ont pris une part active aussi bien à la gestion d’entreprises particulières qu’à la direction de toute la vie économique du pays ».
La fin de cette résolution conclut : « Par leur activité directe dans tous les domaines du travail soviétique, par le fait qu’ils peuvent donner naissance à des organismes d’État, les syndicats doivent éduquer aussi bien leurs propres organisations que les masses ouvrières ; ils doivent les préparer non seulement à la gestion de la production mais aussi à la direction de l’appareil d’État. »

Le troisième congrès qui a eu lieu en avril 1920 a formellement confirmé les principales décisions des deux congrès précédents; il a donné une série d’indications et de recommandations concrètes aux syndicats sur la façon dont ils doivent participer à l’organisation de l’économie et il a réduit le nombre des problèmes fixés par les résolutions des premier et deuxième congrès. Le programme du Parti communiste russe, accepté lors du VIIIe congrès du Parti en mars 1919, a défini de façon particulièrement nette les tâches concrètes des syndicats.
La section « économie » du programme du PCR contient dans son point 5 les mots suivants :
« L’appareil organisationnel de l’industrie spécialisée doit s’appuyer en premier lieu sur les syndicats… Ceux-ci, qui font déjà partie, conformément aux lois de la République soviétique et à la pratique qui s’est instaurée, de tous les organismes centraux et locaux de gestion de l’industrie, doivent parvenir à concentrer en leur pouvoir la gestion de l’économie dans son ensemble. »
2. Les problèmes de la construction économique ayant remplacé ceux de la guerre et les méthodes militaires de travail s’étant muées en procédés démocratiques, une crise est apparue dans les syndicats ; elle s’exprime par le fossé séparant le travail quotidien des syndicats des tâches fixées par les résolutions des congrès et confirmées par le programme du Parti. Lors des
deux dernières années, la pratique des organismes du Parti et de ceux de l’État a été de diminuer systématiquement le travail des syndicats et de réduire pratiquement à zéro l’influence des syndicats ouvriers dans l’État soviétique. Le rôle des syndicats dans l’organisation et la gestion de la production a été ravalé à celui d’un bureau d’information, ou de placement des travailleurs aux postes administratifs; il n’existe aucune coordination entre les organismes d’État et les syndicats; les organisations du Parti sont débordées par les conflits. Un aperçu de la situation de la presse syndicale donne une bonne illustration de la position des syndicats eux-mêmes. Les syndicats ne possèdent encore ni papier ni presse à imprimer. Les revues des syndicats les plus puissants sortent avec plusieurs mois de retard. Les imprimeries d’État font toujours passer en dernier le travail des syndicats.

3. Cet affaiblissement du rôle et de la signification des syndicats se produit au moment où l’expérience des trois dernières années de la révolution prolétarienne prouve qu’ils ont totalement suivi, et avec conséquence, une ligne communiste, qu’ils ont attiré de nombreux ouvriers sans parti, où il est clair pour tous que la réalisation du programme du PCR dans notre pays (dont la population est composée en majorité de petits producteurs) exige une organisation de masse, solide, pourvue d’autorité et accessible pour de larges couches du prolétariat. La réduction de la signification et du rôle concret des syndicats en Russie soviétique signifie l’apparition d’une haine de classe dirigée contre le prolétariat qui doit être immédiatement éliminée.

Tâches immédiates et activité des syndicats

4. Pour la première fois est donnée à la république des Travailleurs la possibilité réelle de connaître un moment de « répit », d’abandonner la sanglante lutte armée contre la contre-révolution interne et souterraine, contre l’impérialisme mondial, et de concentrer toutes les forces du pays afin de surmonter la ruine économique et de relever le potentiel producteur. L’expérience de quatre années de révolution et de trois années et demie de
lutte et de construction soviétiques enseigne que la réalisation des tâches posées n’a été réussie que dans la mesure où de larges couches des masses ouvrières ont participé à leur mise en pratique. Nous devons prendre cette expérience en considération et nous devons agir de telle sorte que les masses ouvrières soient directement concernées par la gestion de l’économie.
5. Une victoire sur la désorganisation économique — c’est-à-dire le relèvement des forces productives de notre pays — n’est possible que si un changement profond du système existant et des procédés d’organisation et de gestion de l’économie est effectué. Le système qui consiste à s’appuyer sur une machine bureaucratique encombrante pour rétablir l’économie empêche toute initiative créatrice de la part des producteurs organisés dans les syndicats. Une certaine dualité dans la gestion de l’économie a été introduite du fait que les fonctionnaires, les personnes nommées d’office, des spécialistes douteux mènent la politique économique de façon bureaucratique sans faire appel aux producteurs organisés; des conflits constants sont ainsi engendrés entre les comités d’usine et leurs directions, entre les syndicats et les organisations économiques. Toutes les conditions créées par ce système freinent l’apparition d’enthousiasme pour la production chez les masses laborieuses et constituent un obstacle à leur participation active et systématique à la lutte contre la désorganisation économique. Il faut donc définitivement modifier cette situation.
6. Actuellement se fait jour en Union soviétique une tendance à ne pas mettre en pratique les résolutions du programme du Parti relatives au rôle et aux tâches des syndicats ; ceci témoigne du fait qu’il n’existe aucune confiance réelle dans les forces de la classe ouvrière. Les éléments de l’avant-garde consciente de la classe ouvrière, les communistes organisés, doivent énergiquement s’efforcer de surmonter ce manque de confiance et
d’éliminer la routine bureaucratique dans le Parti.
Les syndicats ont expliqué à la majorité des producteurs que la défense réelle de leurs intérêts de classe à notre époque réside dans la victoire sur la désorganisation économique et dans le redressement des forces productives de la république, ce qui impose la suppression du système actuel ; en fait l’existence même de la classe ouvrière de notre pays dépend du succès de la réalisation des tâches économiques. L’approche bureaucratique des problèmes de la reconstruction économique ne permet pas d’obtenir les résultats maximum dans la production, ce qui provoque discorde, manque de confiance et démoralisation dans les rangs des ouvriers.
7. La situation économique difficile de notre pays, caractérisée par la pénurie de métaux, de combustibles, l’insuffisance d’équipements de toutes sortes et de matières premières, exige que des mesures soient rapidement prises afin d’éloigner la catastrophe menaçante. Afin de relever la productivité, il paraît capital de mener dans les organisations ouvrières une politique économique fidèle à la ligne des syndicats et des unions de production,
et de leur accorder une influence décisive dans les organismes économiques d’État chargés d’assurer le rassemblement et la répartition des moyens matériels du pays. La direction de l’économie apparaît être en même temps le gouvernement des masses ouvrières. L’organisation et la gestion de l’économie par les unions de production permettent d’établir une direction unique et de supprimer les antagonismes entre les masses ouvrières et les spécialistes ; théoriciens et praticiens disposent ainsi d’une grande liberté pour organiser et administrer leurs secteurs.

8. Les unions professionnelles et les unions de production constituent le noyau d’une organisation économique collectiviste ; elles sont établies sur la base de la démocratie ouvrière, du principe de l’élection et de la responsabilité de tous les organes à tous les échelons. Lors de leur existence, les syndicats ont acquis suffisamment d’expérience et formé de nombreuses personnes douées de capacités et de talents administratifs et économiques. Des « ouvriers-managers » dirigent des branches entières de l’économie : industrie militaire, constructions mécaniques, métallurgie. Des organisations collégiales ou de simples « ouvriers-managers » s’occupent de plusieurs centaines d’entre¬prises industrielles complexes. Mais les dirigeants de ces entre¬prises, tout en étant les représentants des syndicats et des organismes économiques, ne sont responsables que devant ces derniers et non devant les organismes qui les ont nommés. Les syndicats ne peuvent même pas leur demander des comptes. Ce phénomène serait supprimé par l’union dans les syndicats de la direction et de la base.
9. Il est absolument indispensable d’abandonner le système actuel de gestion bureaucratique coupée de l’initiative des masses laborieuses ; il faut commencer par renforcer les cellules de base des syndicats et des unions de production (comités ouvriers de fabrique et d’usine) en leur fixant comme but de se préparer à la gestion directe de l’économie : ainsi pourrait être réalisé avec succès le passage du stade actuel de la collaboration passive avec les organismes économiques à celui de la participation active, consciente et créatrice à la direction de toute la vie économique du pays. Pour accélérer ce passage, il est nécessaire de prendre les mesures suivantes :

  • a) procéder à une délimitation précise entre les différents syndicats selon les types de production ;
  • b) renforcer les moyens techniques, matériels et humains des syndicats afin de les rendre capables de remplir leurs nouvelles tâches ;
  • c) choisir les ouvriers des syndicats et des comités ouvriers en fonction de leurs capacités à résoudre les problèmes concrets des syndicats. Il revient à la base, sous le contrôle des syndicats, d’effectuer ce choix;
  • d) personne ne doit être nommé à un poste de l’administration économique en dehors du syndicat ;
  • e) aucun des candidats proposés par le syndicat ne peut être écarté ; le Conseil supérieur de l’économie et ses organismes sont obligés de le retenir;
  • f) tous les ouvriers nommés ou proposés par les syndicats sont responsables devant eux et révocables à tout moment;
  • g) les syndicats, reconnus capables par le Conseil supérieur central des syndicats d’assurer directement la gestion de certaines branches industrielles, commencent immédiatement ce travail quel que soit le degré de préparation des autres syndicats.

10. Les syndicats doivent accorder toute leur attention aux fabriques et aux usines, aux entreprises et aux établissements ; ils doivent développer l’activité et la conscience des ouvriers sur leurs lieux de travail. Les syndicats doivent donc être des écoles de communisme. Ils doivent organiser la production de façon telle que les ouvriers deviennent des édificateurs conscients du communisme en l’établissant sur la division rationnelle du travail alors qu’ils étaient auparavant les appendices d’une machine économique morte. La moindre vis du serreur de boulons, le moindre fil du tisserand, le moindre clou du forgeron, la moindre brique du maçon doivent servir de fondation et de ciment à l’établissement de nouvelles relations de production. L’éducation communiste doit être effectuée sur ces bases.

La gestion de l’économie

A. Indications générales.

11. Les formes achevées de l’organisation de la gestion de l’économie et le système définitif des relations mutuelles entre les différents organismes économiques doivent conduire les syndicats et les unions de production actuels à concentrer entre leurs mains la gestion de l’économie dans son ensemble, en tant que tout indivisible.
12. La concentration de la gestion de toute l’économie de la république ne sera possible que si tous les organes de gestion économique — centraux et locaux — sont élus par les représentants des ouvriers organisés. Ainsi pourraient être réalisées l’unité de commandement et de volonté nécessaire à l’organisation de l’économie et la possibilité réelle pour les masses
ouvrières d’influencer par leurs initiatives le développement du pays.
13. L’organisation de la gestion de l’économie dans son ensemble appartient au Congrès panrusse des producteurs, réunis dans les syndicats de production : ce Congrès élit l’organe central dirigeant l’économie de la république :

  • a) les congrès panrusses des unions de production de branches et secteurs économiques donnés élisent leurs organismes directeurs ;
  • b) les congrès locaux des syndicats et des unions de production élisent les organismes directeurs au niveau des régions, des provinces, des districts et des rayons. Ainsi peuvent s’allier le centralisme de la production et l’initiative locale. Les sections des organes directeurs des régions, provinces, districts, rayons se réunissent en unions professionnelles.

14. Les entreprises, créées selon le principe de la production, doivent se grouper afin de mieux utiliser les moyens techniques et matériels (groupements, glavk [1]). Les entreprises de même nature qui se trouvent dans la même ville ou le même village reçoivent une direction unique créée par le syndicat ; celles qui sont dispersées géographiquement ont une direction nommée par les congrès de leurs comités ouvriers, convoqués par les syndicats.

B. Organisation des comités ouvriers dirigeant les entreprises.

15. Tous les ouvriers et employés occupés dans les entreprises et les institutions de la république, étant membres des syndicats et des unions de production, doivent participer activement à la gestion de l’économie afin d’assurer au plus vite des bases socialistes à l’organisation du travail et de la production.
16. Tous les ouvriers et les employés, sans distinction d’emploi ni de profession, travaillant dans des unités économiques distinctes (telles que fabriques, usines, puits de mines, entreprises de transport et de communications, entreprises agricoles) disposent directement des richesses se trouvant sous leur direction ; ils sont responsables de leur bonne conservation et de leur utilisation rationnelle devant tous les travailleurs de la république.
17. Participant à l’organisation de la gestion de leur entreprise, ouvriers et employés en élisent l’organe directeur : le comité ouvrier.
18. Le comité ouvrier constitue le maillon organisationnel primaire d’une union de production donnée ; il est formé sous le contrôle de cette union.
19. Les tâches du comité ouvrier, chargé de diriger une usine ou une branche économique, sont les suivantes :

  • a) direction de l’activité de production de tous les ouvriers et employés de l’unité économique donnée ;
  • b) attention accordée à tous les besoins des producteurs.

Selon les dispositions et les instructions du syndicat, les membres du comité doivent se répartir le travail de gestion de l’économie de façon à fixer la responsabilité personnelle de chacun parallèlement à la responsabilité collective reposant d’abord sur le président.

20. Les travailleurs d’une entreprise donnée, sous la responsabilité et la direction du comité ouvrier et du syndicat, élaborent et approuvent l’activité de l’entreprise, son programme de travail et son organisation interne dans les limites des dispositions législatives existantes et des tâches confiées.

C. Organisation de la vie quotidienne des ouvriers.

21. En vue de relever notre économie, il est absolument nécessaire de verser une partie des salaires en nature : cela permettra d’élever la productivité du travail et d’améliorer la vie quotidienne des producteurs. Toutes les mesures énoncées ci-dessous doivent être liées par un système de barèmes et doivent s’intégrer aux salaires payés en nature :

  • a) suppression du paiement des rations et des objets de consommation d’usage courant donnés aux travailleurs selon un système de tickets et de bons des magasins de distribution ;
  • b) suppression du paiement des repas des ouvriers et de leurs familles, des bains, des tramways, du théâtre, des loyers, du chauffage et de l’éclairage ;
  • c) concentration des institutions militaires et soviétiques afin de procurer des logements aux ouvriers là où le problème se pose avec acuité ;
  • d) réparation des logements ouvriers et recours aux moyens des entreprises dans la mesure où cela ne les empêche pas de remplir les tâches fondamentales de la production ;
  • e) reconnaissance de l’importance de la construction de cités ouvrières et de « communes » ; inscription dans le programme du Komgosor pour la période à venir de la construction de nombreux logements ouvriers ;
  • f) organisation de trains et de tramways spéciaux dont les horaires coïncident avec ceux des usines ;
  • g) mesures visant à ravitailler en priorité les ouvriers en produits de grande consommation ;
  • h) simplification et accélération de la réception des vêtements de travail, des primes, etc. ;
  • i) organisation auprès des entreprises de cordonneries et de teintureries afin d’aider les ouvriers ; les entreprises doivent soutenir ces ateliers aussi bien en ce qui concerne leur équipement que leurs possibilités d’approvisionnement en matières premières indispensables ;
  • j) assistance technique des entreprises à l’économie communale lorsqu’il existe une exploitation communale de potagers, etc. ;
  • k) réparation des machines agricoles par les entreprises dans les régions rurales.

Toutes ces mesures doivent être prises en considération lors de l’établissement du budget des entreprises (budget monétaire et comptes exprimés en nature).
22. Toutes les mesures qui ont été énoncées ci-dessus doivent être réalisées en premier lieu dans les entreprises nationalisées ; dans les entreprises privées et artisanales, elles le sont avec la permission du syndicat.
Il est nécessaire d’introduire les mesures concernant l’ensemble d’une entreprise en fonction de ses résultats ; les mesures concernant les ouvriers doivent être considérées comme des récompenses et être attribuées en priorité aux meilleurs.

Le président du CC du syndicat panrusse des métallurgistes : Chliapnikov ; le vice-président : M. Vladimirov ; le secrétaire : A. Skliznev ; membres : I. Koriakine, V. Plechkov, S. Medvedev. Direction centrale des usines d’artillerie : membre du CC et président : A. Tolokontsev ; membres : P. Borissov, G. Bruno, Ia. Koubychkine. Vice-président du soviet de l’industrie de guerre : K. Orlov. Directeur du glavk de l’aviation : Mikhailov. Directeur de l’usine d’État de constructions mécaniques (Gomza) : A. Vassiliev. Le président de la direction centrale de l’industrie lourde : I. Kotliakov. Le président de la direction centrale de l’Union des usines de constructions mécaniques moyennes : I. Barouline. Le président de la direction de l’usine Sormovski : Tchernov-Grechnev. Membre du Comité de la section moscovite du VSRM : N. Ivanov. Le directeur du Département de la propagande de production du VSRM : N. Kopylov. Le président du CC du syndicat panrusse des mineurs : A. Kisselev ; membres : M. Mikov, S. Lossev, V. Sivert, S. Aroutouniants, A. Gorbatchev, A. Storojenko. Membre du CC des mineurs et membre du collège du Conseil des mines et: du Conseil supérieur de l’économie : V. Strokine. Le président du Comité de rayon de Kizelov des mineurs : I. Ialounine ; membres : S. Rytchkov, A. Mironov, I. Lagounov, P. Fedourine, A. Zarboudaiev. Le président du CC du syndicat des ouvriers du textile : I. Koutouzov. Le président du CC du syndicat des travailleurs de la terre : N. Kouriak ; membre : Khitrov. Le président de la  commission provinciale de Koursk pour l’approvisionnement des ouvriers : Izvorine. Le membre de la commission de contrôle du Parti près le CC du PCR : Tchelychev.

18 janvier 1921

Imprimé en 1921 en brochure distincte pour les délégués du Congrès. Imprimé d’après le texte de la brochure.

Note:

[1] Les « glavk» correspondent à des directions de ministère.

Voir aussi:

Contrôle ouvrier et bureaucratie en Russie: Kollontaï et Trotsky (Huhn, 1952)

25 septembre 2008

Extrait (chapitre 5) de Trotsky et la révolution prolétarienne, texte de Willy Huhn daté de janvier 1952 traduit dans Trotsky le Staline manqué (Spartacus, 1981). Texte d’origine en allemand ici.

Selon la constitution révolutionnaire, la Russie était définie comme une république des conseils. Dans le Recueil des lois et ordonnances du gouvernement ouvrier et paysan, n°1, article 9, on lit:

« Tout le pouvoir [d’État] appartient désormais aux conseils. Les commissaires du gouvernement provisoire sont destitués. Les présidents des conseils sont en contact direct avec le gouvernement révolutionnaire. »(Publié par le Journal du gouvernement provisoire ouvrier et paysan, N°1, Moscou, 28 octobre 1917).

Dans le n°2 de ce même recueil, on trouve un appel à la population (article 22), où l’on peut lire ces phrases:

« Camarades! Travailleurs! Pensez-y! Maintenant c’est vous-mêmes qui gouvernez l’État. Personne ne vous aidera à vous unir vous-mêmes et à prendre en mains les affaires de l’État. Vos conseils sont désormais les organes du pouvoir d’État, les organes de décision souverains. Unissez-vous au sein de vos conseils. Renforcez-les. Prenez les choses en main à partir de la base sans attendre qui que ce soit… Établissez le plus strict contrôle de la production et de la distribution des produits… En tous lieux, remettez tout le pouvoir dans les mains de vos conseils » (Id., n°6, 8 nov. 1917).

Signalons encore que le n°5 du Recueil ordonnait l’élection des membres du commandement de l’armée et supprimait les différences de grade, « seul [devant] être conservé le rang qui correspond à une charge réellement remplie » (Id., n°2, 2 déc. 1917).

Citons pour terminer le premier paragraphe du premier article de la constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie adopté à la session du 10 juillet 1918 du congrès panrusse des soviets: « La Russie est déclarée République des conseils de députés ouvriers, soldats et paysans. Tout le pouvoir central et tout le pouvoir local sont transférés à ces soviets. »

L’article 5 des « dispositions générales » de cette constitution indique explicitement que le devoir principal de la constitution de la R.S.F.S.R., établie pour la période de transition actuelle, est « d’installer la dictature du prolétariat », ce qui veut dire « étendre à l’ensemble de la Russie, le pouvoir complet des soviets« .

Nous rappelons ces faits historiques de la République des conseils russes de 1917-18 et nous citons ces extraits de documents importants parce que ce n’est qu’à leur lumière que l’exposé qui suit prend tout son sens. En effet, lorsque Alexandra Kollontaï, au III° Congrès international du Komintern (juillet 1921), prophétisa que la bureaucratie finirait par éliminer physiquement non seulement les conseils mais aussi l’avant-garde prolétarienne (c’est-à-dire le parti bolchevique), sa déclaration fut accueillie par les rires de … Léon D. Trotsky qui était au faîte de sa puissance bonapartiste et qui venait d’écraser Cronstadt! Il vaut la peine d’écouter ce que Kollontaï avait à dire, pour pouvoir ensuite déterminer qui d’elle ou de Trotsky avait vu ce danger en toute clarté.

A cette époque, Alexandra Kollontaï appartenait à l’Opposition ouvrière. Un des leaders de cette Opposition ouvrière, Chliapnikov, avait exigé un changement fondamental de « tout le système de contrôle de l’économie » et, dans son rapport au VIII° Congrès panrusse des soviets, du 30 décembre 1920, il pose clairement et nettement la question fondamentale de la « dictature du prolétariat »: « La base de la controverse tourne autour de la question: par quels moyens le Parti peut-il réaliser sa politique économique dans cette période de transformation? Par l’intermédiaire des ouvriers organisés dans leurs syndicats, ou par dessus leurs têtes, par des moyens bureaucratiques, par fonctionnaires canonisés de l’État? »

Alexandra Kollontaï était alors en parfait accord avec cette façon de poser le problème. Elle voyait dans cette question le fond du différent. La tâche de la révolution prolétarienne consiste justement à « chercher, découvrir et créer des formes nouvelles et plus parfaites d’économie; trouver de nouveaux stimulants de la productivité du travail« . Selon la conception que Kollontaï devait défendre publiquement après le VIII° congrès des conseils, la construction de l’économie communiste ne peut être le fait que de cette classe qui est liée organiquement aux formes de production nouvelles, naissant dans les affres de l’enfantement d’un système économique plus productif et plus achevé. les agents de la socialisation doivent être les « communautés de production des travailleurs« . C’est pourquoi Kollontaï faisait siennes les revendications de l’Opposition ouvrière.

« L’organisation du contrôle de l’économie sociale est la prérogative du congrès pan-russe des producteurs unis dans leurs syndicats et élisant le corps central dirigeant toute la vie économique de la République« . [*]

Pratiquement, cette thèse de l’Opposition revenait à exiger que la conduite de l’économie communiste soit réellement entre les mains des syndicats. Mais, fondamentalement, il s’agissait d’une « anti-thèse » aux exigences formulées le 30 décembre 1920 par Trotsky de « faire fusionner dans leur croissance » le Conseil supérieur de l’économie (une autorité centrale bureaucratique depuis belle lurette!) et les syndicats, ces derniers devant finalement être « absorbés » par le premier. Selon Trotsky ce ne sont pas les travailleurs qui sont « les véritables organisateurs de la production, groupés autour de leurs syndicats, mais les communistes à l’intérieur de ceux-ci » (autrement dit: le parti bolchevique). Les thèses de l’Opposition ouvrière – dont les dirigeants (outre Chliapnikov, il convient de nommer Loutovinov) étaient deux anciens ouvriers métallurgistes depuis longtemps membres du parti – revenaient à rien moins que réclamer l’effacement du Parti et son remplacement par l’auto-gouvernement des travailleurs organisés dans leurs syndicats. Rosenberg est même d’avis que l’Opposition ouvrière voulait « en somme le retour à la stricte démocratie soviétique de 1917« . Quoi qu’il en soit, Lénine qualifia la doctrine de l’Opposition d' »hérésie anarcho-syndicaliste« . Alexandra Kollontaï répond à cet anathème: « Est-ce que cela est du syndicalisme? N’est-ce pas au contraire ce qui est écrit dans le programme de notre Parti? Et les principes proposés par les autres camarades ne dévient-ils pas de ce programme? »

Les autres camarades dont il est question sont Lénine et Zinoviev d’un côté, Trotsky et Boukharine de l’autre. En dépit de leurs divergences – on sait que Lénine et Trotsky s’opposèrent violemment sur la question de l' »étatisation des syndicats » dont Lénine ne voulait pas – ils étaient au moins d’accord sur un point, selon Kollontaï:

« Ils sont tous d’accord sur le fait que, pour l’instant, la direction de la production doit se faire par-dessus la tête des ouvriers, par le moyen d’un système bureaucratique hérité du passé. Là-dessus l’accord est complet entre les leaders… Tous – Lénine, Trotsky, Zinoviev, Boukharine – pensent que la production est une affaire ‘si délicate’ qu’elle est impossible sans l’assistance des ‘directeurs’. Il faut d’abord éduquer les ouvriers, leur ‘apprendre’… »

Tout en reconnaissant la « franchise » de Trotsky, elle remarque qu' »il ne croit pas les ouvriers prêts à créer le communisme, capables, à travers les peines et les souffrances, de chercher, de se tromper et pourtant de créer les nouvelles formes de production« .

Les peines, les souffrances, les erreurs, voilà bien ce qu’une bureaucratie ne saurait connaître ! Finalement Alexandra Kollontaï couronne son argumentation en posant la question de fond : « Bureaucratie ou activité autonome des masses ? » « Durant la période création de la base économique pour le communisme, quel système d’administration dans une république ouvrière offre le plus de liberté à la puissance créatrice de la classe : un système de bureaucratie d’Etat ou un système reposant sur une large activité autonome pratique des masses ouvrières ? » Et elle reproche aux dirigeants du parti, qu’elle vient de nommer, de « prendre soudain le rôle de défenseurs et de chevaliers de la bureaucratie », et remarque : « Combien de camarades, suivant l’exemple de Trotsky, répètent que ‘si nous souffrons ce n’est pas pour avoir adopté le mauvais côté de la bureaucratie, mais pour ne pas en avoir appris les bons côtés (Trotsky, Pour un plan commun) » Alexandra Kollontaï caractérise la bureaucratie correctement, comme une « négation directe de l’activité autonome des masses… [dont on] ne peut chercher les bons et les mauvais côtés, … mais [dont on] doit résolument et ouvertement condamner [le] système, inutilisable pour une économie socialiste ». Et, bien avant que Trotsky ait remarqué ce danger, elle affirme : « La bureaucratie est une peste qui pénètre jusqu’à la moëlle de notre Parti et des institutions soviétiques.» Avec le système bureaucratique se combinent « la peur de la critique et de la liberté de pensée ». Le mal que fait la bureaucratie réside surtout « dans la manière dont on résoud les problèmes : non par un échange ouvert d’opinions, ou par les efforts de tous ceux qui sont concernés, mais par des décisions formelles prises dans les institutions centrales, par une seule personne ou très petit nombre de personnes, et transmises toutes faites vers le bas, tandis que les personnes directement intéressées sont souvent complètement exclues. »

Mais « pour chasser la bureaucratie qui s’abrite dans les institutions soviétiques, il faut d’abord se débarrasser de la bureaucratie dans le Parti lui-même ». Pour cela il faut procéder à « l’expulsion du Parti de tous les éléments non prolétariens ». « Le Parti doit devenir un parti ouvrier. » « Les intérêts de l’Etat commencent à peser plus lourd que les intérêts des ouvriers ». Elle exige le retour au « principe de l’éligibilité des responsables », « à l’état de choses où toutes les questions importantes concernant l’activité du Parti et la politique soviétique sont soumises aux militants de base et ne sont supervisées par les leaders que par la suite ». Alexandra Kollontaï s’élève aussi contre un autre phénomène apparu dans le Parti, qu’elle qualifie de « fonctionnarisme pompeux », et qui est responsable des relations formelles, officielles qui s’imposent partout. « S’il y a encore de la camaraderie dans le Parti, elle n’existe qu’à la base », ajoute-t-elle. La camaraderie et la fraternité ont disparu à cause de l’abandon du système de l’élection dans le Parti :

« Les nominations ne doivent être tolérées qu’à titre d’exception; récemment elles ont commencé à devenir la règle. La nomination des responsables est une caractéristique de la bureaucratie; cependant, actuellement, cette pratique est générale, légale, quotidienne, reconnue… Le principe de la nomination diminue le sens du devoir et la responsabilité devant les masses. Ceux qui sont nommés ne sont pas responsables devant les masses, ce qui aggrave la division entre les dirigeants et les militants de base. »

Comme pas décisif sur la voie de l’élimination de la bureaucratie, Alexandra Kollontaï demande « la large circulation de l’information, la publicité des débats, la liberté d’opinion et de discussion, le droit de critique à l’intérieur du Parti et parmi les membres des syndicats… et l’expulsion du Parti de tous ceux qui ont peur de la diffusion de l’information, de la responsabilité absolue devant la base, de la liberté de critique« .

Ces quelques extraits de Kollontaï montrent que la critique de l’Opposition ouvrière allait beaucoup plus au fond des choses que tout ce que Trotsky a pu écrire par la suite sur la bureaucratie, c’est-à-dire seulement après qu’il fut lui-même tombé victime de ce système bureaucratique. Et d’ailleurs le meilleur de ce qu’il put en dire à ce moment n’arriva pas à dépasser cette critique de l’Opposition, et même la présuppose. Bien plus: Alexandra Kollontaï, en procédant à une analyse marxiste des phénomènes qu’elle critique, avait pu déterminer quelle couche sociale en était responsable. Et c’est justement ce point précis que Trotsky ne put jamais atteindre de toute sa vie, même dans sa discussion avec James Burnham.

En revanche, dès 1920, Alexandra Kollontaï affirmait avec force: dans le domaine de la gestion de l’économie, de l’industrie, dans celui du rétablissement du commerce avec l’Occident capitaliste, les « représentants de la bourgeoisie riche » ont pris les postes de responsabilité et de direction des organes soviétiques. Pourtant ce ne sont pas ces restes de la ci-devant bourgeoisie qui ont le plus contribué à la  crise du système soviétique dans ces années 1920-21, avant l’introduction de la N.E.P., mais plutôt l’interférence de tendances de trois groupes sociaux différentes: d’abord la classe ouvrière, ensuite la paysannerie et les classes moyennes, enfin la ci-devant bourgeoisie déjà nommée. Il est intéressant de noter qu’Alexandra Kollontaï range dans cette dernière les « spécialistes, techniciens, ingénieurs, les anciens directeurs d’entreprises industrielles et financières« . Tandis que la classe moyenne s’infiltrait dans les organes de direction soviétiques et l’intendance de l’Armée rouge, les « spécialistes » peuplaient les organes fondamentaux de l’économie. Par conséquent ce sont des « représentants du ci-devant monde capitaliste » qui, en proportion croissante, dirigent l’économie russe. Le Parti met sa confiance dans ces éléments complètement étrangers à la classe ouvrière. Mais ni l’Opposition ouvrière, ni Alexandra Kollontaï ne croyaient possible de « construire une économie communiste en utilisant les moyens et les capacités créatrices des rejetons de l’autre classe, tout imprégnés de la routine du passé. Si nous pensons en marxistes, en hommes de science, nous répondrons catégoriquement et explicitement: Non! La racine de la controverse et la cause de la crise se trouvent dans la croyance que les ‘réalistes’, techniciens, spécialistes et organisateurs de la production capitaliste peuvent d’un seul coup se libérer de leurs conceptions traditionnelles sur la façon de gérer le travail, conceptions qui sont profondément imprimées dans leur chair pendant les années qu’ils ont passées au service du capital, et qu’ils peuvent devenir capables de créer de nouvelles formes de production, d’organisation du travail et de motivation des travailleurs ».

C’est pourquoi Alexandra Kollontaï reconnaît ce mérite à l’Opposition ouvrière d’avoir posé la question: qui doit construire les nouvelles formes économiques, les techniciens, les hommes d’affaires venus à l’époque tasariste avec leur psychologie complètement liée au passé, assistés ici ou là de quelques communistes honnêtes, fonctionnaires de soviets, ou « la collectivité de la classe ouvrière » qui, dans la lutte présente, s’incarne dans les syndicats? Et elle décrit déjà avec assez de précision la classe qui alors luttait pour le pouvoir et qui depuis l’a atteint et l’exerce par une dictature sans équivalent: ce sont ces « réalistes« , les ci-devant maîtres bourgeois du système capitaliste. “Ce ne sont pas les magnats du capital… dont la République soviéti­que s’est débarassée pendant la première phase de la révolu­tion, mais ce sont les serviteurs les plus talentueux du système capitaliste, le ‘cerveau et le génie’ du capitalisme, ses vérita­bles créateurs et promoteurs. Approuvant chaleureusement les tendances centralistes du gouvernement soviétique dans le domaine économique, comprenant bien les bénéfices d’une ‘trustification’ et d’une régulation de l’économie (ce qui, soit dit en passant, est en train d’être fait par le capital dans tous les pays industriels avancés), ils s’efforcent d’obtenir une seule chose: que cette régulation soit faite non pas par les organisations ouvrières (les syndicats d’usine) mais par eux-mêmes sous le couvert des institutions économiques soviéti­ques, des comités industriels centraux, des organes indus­triels du Conseil Supérieur de l’Économie Nationale où ils sont déjà fortement enracinés. L ’influence de ces messieurs sur la politique ‘sobre’ de nos dirigeants est grande, bien plus grande qu’il n’est souhaitable…

En 1929, Trotsky pensait encore que les « forces techniques et intellectuelles nombreuses du pays » constituaient une protection efficace du système des soviets, non pas qu’elles aient été gagnées « par l’idée socialiste » mais parce qu’elles adhéraient à un « patriotisme qui s’était incorporé les enseignements élémentaires de l’histoire« , voyaient dans le système soviétique un système de protection, de défense de l’indépendance de l’économie et du pays, face à l’exploitation impérialiste et coloniale. Mais contre l’Opposition ouvrière, il se présenta en 1920 avec un plan qui ne signifiait rien de moins qu’une aggravation de la « militarisation du travail », l’étendant aux syndicats qu’il voulait intégrer à l’appareil d’Etat.[**] (Nous traiterons de ce bonapartisme d’économie de guerre à la Trotsky dans un autre chapitre). Et Lénine vint expliquer à l’Opposition ouvrière comment il concevait la dictature du prolétariat:

« La dictature du prolétariat est inévitable lors du passage au socialisme mais elle ne s’exerce pas par l’intermédiaire de l’organisation groupant tous les ouvriers de l’industrie. Pourquoi? Nous pouvons lire à ce propos les thèses du II° Congrès de l’Internationale communiste sur le rôle du parti politique en général. Je ne m’arrêterai pas sur ce point. Les choses se passent ainsi: le Parti absorbe, en quelque sorte, l’avant-garde du prolétariat et c’est elle qui exerce la dictature du prolétariat« .[***]

Entre temps, Alexandra Kollontaï avait déjà caractérisé ce Parti:

« La politique claire du Parti de s’identifier avec les institutions de l’Etat soviétique se transforme peu à peu en une politique de classe supérieure, ce qui n’est rien d’autre, dans son essence, qu’une adaptation de nos centres dirigeants aux intérêts divergents et inconciliables de cette population hétérogène. »

Elle s’en prend avec fougue à la croissance de l’inégalité entre le prolétariat, ce « fer de lance de la dictature« , et les groupes « privilégiés » de la population de la Russie soviétique. Le travailleurs des grandes masses voit très bien comment vivent les « réalistes » et les fonctionnaires soviétiques, et comment il vit, lui, sur qui repose la dictature du prolétariat. Et Alexandra Kollontaï de demander finalement: « Sommes-nous vraiment le fer de lance de la dictature de classe, ou bien simplement un troupeau obéissant qui sert de soutien à ceux qui, ayant coupé tout lien avec les masses, mènent leur propre politique et construisent l’industrie sans se soucier de nos opinions et de nos capacités créatrices, sous le couvert du nom du Parti? »

Ainsi, tandis que s’exprimait cette critique fondamentale du prolétariat russe à l’égard de la dictature du parti bolchevique, Trotsky ne se trouvait pas du tout aux côtés des critiques, mais aux côtés des critiqués. Et il était déjà prêt à répondre à l’aide d’une Armée rouge, quelque peu défraîchie par ses aventures polonaises, à la critique pratique des ouvriers, soldats et paysans de Cronstadt, en mars 1921.

Notes:

[*] A. Kollontaï, L’Opposition ouvrière (Moscou, 1921).

Il existe à notre connaissance trois versions françaises de ce texte. la première, publiée en 1923 dans la Revue anarchiste de Sébastien faure; la seconde due à Alain et Hélène Girard, parue dans le N° 35 de Socialisme ou Barbarie (Paris, janvier-mars 1964), faite vraisemblablement à partir d’une traduction anglaise; la troisième faite à partir d’une texte russe, due à Pierre Pascal (Le Seuiol, Paris). Nous avons préféré la version de Socialisme ou Barbarie, plus proche du texte allemand, mais nous avons indiqué entre parenthèses les pages de la version de Pascal, sans doute plus facile à trouver aujourd’hui. Le lecteur qui comparera ces deux versions se rendra immédiatement compte que celle de Socialisme ou Barbarie a davantage de « punch », comme si les deux versions ne provenaient pas d’un même original russe, celle du Seuil provenant d’un texte sinon édulcoré, du moins disons, policé (Note du traducteur Daniel Saint-James).

[**] L. Trotsky, « Ist die Umwandlung des Sowjets in eine parlamentarische Demokratie wahrscheinlich? » in Die neue Bücherschau, VII° année, 6° cahier, juin 1929, p. 297.

[***] V.I. Lénine, Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs du camarade Trotsky (Discours au VIII° Congrès commun des délégués des soviets, des membres du conseil central des syndicats de l’U.R.S.S. et du conseil des syndicats de Moscou appartenant au P.C.(b). R.), O.C., XXXII, p.12.

 

Typographes de Moscou à une conférence des syndicats (1924)

Typographes de Moscou à une conférence des syndicats (1924)