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Lettre à un ami français (Pannekoek, 1952)

27 mai 2009

Extraits d’une lettre d’Anton Pannekoek à un ami français [Rubel ?] en 1952, publiés dans Conseils ouvriers et utopie socialiste, N° spécial des Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils (novembre 1968), dans une présentation (en annexe II) de la traduction de trois chapitres des Conseils ouvriers (Pannekoek, 1946) qui précise quant à cette lettre: « Ces passages sont traduits de l’allemand ». Première mise en ligne en 2004 sur www.plusloin.org dans une série pdf de la version remaniée parue dans les Cahiers du centre d’études socialistes, n°91-93, mai-juin 1969.

« C’est une bonne idée de vouloir discuter, dans un cercle Zimmerwald [*], de la situation et de la tactique du socialisme (…). Le nom (de ce cercle) trace la perspective juste : face à la multiplicité des organisations qui, pendant la Première Guerre mondiale, en Europe, ont suivi les gouvernements capitalistes et ont ainsi empêché toute lutte ouvrière (union sacrée), un petit nombre de gens se sont réunis pour proclamer leur opposition et appeler au nouveau combat.
Aujourd’hui, il s’agit de petits groupes en face de la masse des socialistes et des syndicalistes gouvernementaux (…). Bien sûr, il ne peut encore s’agir d’autre chose que de discuter des nouvelles formes de lutte et d’organisation. Ou même pas encore de cela : tout ce dont on peut discuter, ce sont des points de vue généraux, de la théorie du développement mondial et de la lutte de classe. Or, vous posez une série de questions à propos de la théorie des conseils ; vous y voyez des contradictions, des difficultés, des impossibilités, et vous désirez plus de lumière, des détails que vous ne trouvez pas dans le livre Workers’ Councils. Mais vous ne devez pas oublier qu’en employant le terme « conseil ouvrier », nous ne proposons pas de solutions, mais nous posons des problèmes.
Et cela veut dire qu’en tant que petit groupe de discussion, nous ne pouvons pas résoudre ces problèmes, et ce n’est pas nous qui pouvons préserver le monde des crises et des catastrophes ; et même si tous les hommes politiques et chefs d’organisations se réunissaient et voulaient sauver le monde, ils ne pourraient pas eux non plus résoudre ces problèmes.
Seules pourraient le faire des forces de masses, des classes, à travers leur lutte pratique (c’est-à-dire une époque, une période historique de luttes de classes).
Nous ne sommes pas en mesure – et ce n’est pas notre tâche – d’imaginer comment elles le feront ; les gens qui se trouvent pratiquement et à tout moment devant les tâches auront à le faire, pour autant qu’ils en seront capables. Mais alors il s’agira moins de prendre des mesures particulières ou de découvrir des formes d’organisation, que de l’esprit qui anime les masses.
C’est ce que vous soulignez vous-même fort justement. Ce qui importe donc et que nous pouvons faire, ce n’est pas d’imaginer à leur place comment ils doivent agir, mais de leur faire connaître l’esprit, les principes, la pensée fondamentale du système des conseils qui se résument en ceci : les producteurs doivent être eux-mêmes les maîtres des moyens de production. Si leur esprit s’en pénètre, ils sauront eux-mêmes, nécessairement, ce qu’il faudra faire. Nous nous trouvons aujourd’hui dans la même situation qu’autrefois, lorsqu’on a reproché aux socialistes de se refuser à révéler exactement comment ils voulaient organiser la société future et de renvoyer à la révolution : les gens qui feront la révolution auront eux-mêmes à résoudre leurs problèmes. Il en est de même dans le cas qui nous préoccupe : lorsqu’on pose comme principe vivant que les travailleurs veulent être maîtres de leurs moyens de production, on n’a pas besoin de se creuser maintenant la tête pour savoir comment, avec quelles formes d’organisation, cela devra être réalisé. Même si on vous dit : « Dites-le nous exactement, sans quoi nous refusons de participer ». C’est de ce point de vue qu’on devrait envisager la discussion sur les moyens de lutte. Par conséquent, la propagande de l’idée des conseils ne signifie pas que si les travailleurs abolissent demain les partis et les syndicats et les remplacent par des conseils toute la situation sera d’un coup changée. Cela signifie que les différences de classe, la domination de classe et l’exploitation ne peuvent être abolies par le parlementarisme et les syndicats, mais seulement au moyen de l’organisation des conseils. Au demeurant, vous pouvez le lire dans Workers’ Councils : les conseils sont le type d’organisation naturel du prolétariat révolutionnaire »

Couverture du N° spécial (Source:chatquipeche.free.fr, le site bio-biliographique de Ngo Van)

Couverture du N° spécial (Source:chatquipeche.free.fr, le site bio-bibliographique de Ngo Van)

[*] Le Cercle Zimmerwald venait d’être fondé (en décembre 1951) par des militants comme Pierre Monatte, Alfred Rosmer, Marceau Pivert et Nicolas Faucier. Voir sur notre site un Message de Messali Hadj au cercle Zimmerwald (1954).

Pourquoi les mouvements révolutionnaires du passé ont fait faillite (1940)

10 août 2008
par Anton Pannekoek, Living Marxism, Vol.5, No.2, Fall 1940

I

Il y a trente ans, tout socialiste était convaincu que la guerre qui s’annonçait entre les grandes puissances entraînerait la catastrophe finale du capitalisme et serait suivie de la révolution prolétarienne. Ces espoirs restaient forts même après que la guerre eut éclaté et que le mouvement socialiste ouvrier se fut effondré comme facteur révolutionnaire. Même alors les révolutionnaires demeuraient convaincus que la révolution mondiale aurait lieu à la suite de la guerre mondiale. Et en effet elle est venue. Telle un météore, la révolution russe a éclaté et a brillé sur la terre, et les ouvriers de tous les pays se sont soulevés et ont commencé à bouger.

Ce n’est que quelques années après qu’il est devenu clair que la révolution déclinait, que les convulsions sociales décroissaient, que l’ordre capitaliste était graduellement restauré. Aujourd’hui le mouvement ouvrier révolutionnaire est au plus bas et le capitalisme est plus puissant que jamais. Une fois encore on a une grande guerre et une fois encore les ouvriers et les communistes se reposent la question : est-ce qu’elle va affecter le système capitaliste au point d’entraîner une révolution ouvrière ? Est-ce que l’espoir d’une lutte victorieuse pour la liberté de la classe ouvrière va cette fois devenir réalité ?

Il est clair qu’on ne peut pas espérer trouver une réponse tant qu’on n’a pas compris pourquoi les mouvements révolutionnaires d’après 1918 ont échoué. Ce n’est qu’en étudiant toutes les forces qui jouaient alors qu’on peut se faire une idée claire sur les causes de cet échec. On doit donc essayer de voir ce qui s’est passé il y a vingt ans dans le mouvement ouvrier mondial.

II

La croissance du mouvement ouvrier n’était pas le seul événement important, ni même le plus important de l’histoire du siècle dernier. Le plus important était la croissance du capitalisme lui-même. Il a crû non seulement en intensité – par la concentration du capital, le perfectionnement croissant des techniques industrielles, l’augmentation de la productivité – mais aussi en extension. Partant des premiers centres industriels et commerciaux (Angleterre, France, Amérique et Allemagne) le capitalisme a commencé à envahir les autres pays jusqu’à conquérir la terre entière. Dans les siècles passés les autres continents étaient voués à être exploités comme colonies. Mais à la fin du xixe siècle et au début du xxe on voit une forme de conquête supérieure. Ces continents sont assimilés par le capitalisme ; ils sont devenus eux-mêmes capitalistes. Ce fut un processus très important, qui s’est déroulé avec une vitesse croissante au siècle dernier et a entraîné un changement fondamental dans leur structure économique. Il fut à la base d’une série de révolutions d’envergure mondiale.

Autrefois les pays centraux du capitalisme développé, avec la classe moyenne (la bourgeoisie) comme classe dominante, étaient entourés par une frange d’autres pays moins développés. Là, la structure sociale était encore entièrement agricole et plus ou moins féodale ; des fermiers exploités par des propriétaires terriens cultivaient de grandes étendues de terre et ils étaient constamment en lutte plus ou moins ouverte contre eux et les autocrates en place. Dans le cas des colonies, cette pression interne était renforcée par l’exploitation imposée par le capital colonial européen qui faisait des propriétaires et des rois ses agents. Dans d’autres cas, cette exploitation par le capital européen était le fait d’emprunts financiers des gouvernements, qui imposaient de lourdes taxes aux fermiers. On a construit des chemins de fer pour apporter les produits industriels qui ont détruit les anciennes industries locales et qui emportaient la matière première et les produits agricoles. Cela a graduellement introduit les fermiers dans le commerce mondial et a fait naître en eux le désir de devenir des producteurs libres pour vendre sur le marché. On a construit des usines ; une classe d’hommes d’affaires et de commerçants s’est développée dans les villes, qui a ressenti la nécessité d’un meilleur gouvernement pour ses intérêts. Les jeunes qui faisaient leurs études dans les universités occidentales sont devenus les porte-parole révolutionnaires de ces tendances qu’ils formulaient dans des programmes théoriques, revendiquant principalement la libération nationale et l’indépendance, un gouvernement démocratique et responsable, des droits civils et des libertés leur permettant de se faire une place comme cadres et politiciens d’un Etat moderne.

Ce développement proprement capitaliste dans le monde prit place en même temps que le développement du mouvement ouvrier dans les pays centraux du grand capitalisme. On avait donc deux mouvements révolutionnaires, pas seulement parallèles et simultanés, mais ayant aussi de nombreux points de contact. Ils avaient un ennemi commun, le capitalisme qui, sous la forme de capital industriel exploitait les ouvriers et, sous la forme de capital colonial et financier exploitait les fermiers dans les pays orientaux et coloniaux, et soutenait leurs despotes. Les groupes révolutionnaires de ces pays n’ont trouvé compréhension et soutien que de la part des travailleurs socialistes d’Europe occidentale. Alors ils se sont dits socialistes aussi. Les vieilles illusions sur les révolutions des classes moyennes apportant la liberté et l’égalité à toute la population ont resurgi.

En réalité, il existait une différence profonde et fondamentale entre ces deux sortes de buts révolutionnaires, dits occidental et oriental. La révolution prolétarienne ne peut être le résultat que d’un capitalisme développé au plus haut point. Elle met fin au capitalisme. Les révolutions dans les pays de l’est étaient le produit d’un capitalisme qui n’en était qu’à ses débuts dans ces pays. Considérées ainsi, elles ressemblent aux révolutions que les classes moyennes ont faites dans les pays occidentaux (tout en tenant compte des spécificités des différents pays), et elles doivent être considérées comme des révolutions des classes moyennes. Bien que la classe moyenne composée d’artisans, de petits-bourgeois et de paysans riches ne fût pas aussi nombreuse que dans les révolutions française et anglaise (parce qu’à l’est le capitalisme est arrivé soudainement et comptait moins de grandes usines), leur caractère général est analogue.

Ici aussi nous assistons à la transformation d’une vision provinciale de village agraire à une conscience de communauté nationale ayant des intérêts au niveau mondial ; à la naissance de l’individualisme qui se libère des anciens liens de groupe ; à l’émergence d’une énergie qui court après le pouvoir personnel et l’argent ; à une libération des mentalités des vieilles superstitions et à une soif de connaissances comme moyen de progrès. Tout cela constitue l’équipement mental nécessaire au passage de l’humanité de la vie lente qu’impliquaient les conditions pré-capitalistes, à la rapidité du progrès économique et industriel qui, plus tard, ouvrira la voie au communisme.

Le caractère général d’une révolution prolétarienne doit être très différent. Au lieu de la lutte égoïste pour des intérêts personnels il doit y avoir une action commune pour les intérêts de la communauté de la classe. Un ouvrier seul est impuissant ; ce n’est que comme partie de sa classe, comme membre d’un groupe économique solidement relié, qu’il peut gagner du pouvoir. L’habitude de travailler et de lutter ensemble pousse les individualités ouvrières à s’aligner sur une discipline. Leurs mentalités doivent être libérées des superstitions sociales et ils doivent considérer comme une évidence que ce n’est qu’en étant solidement unis qu’ils peuvent produire l’abondance et libérer la société de la misère et du besoin. Cela fait partie de l’équipement mental nécessaire pour mener l’humanité de l’exploitation de classe, la misère, la destruction mutuelle capitalistes, au communisme lui-même.

Ainsi donc, ces deux types de révolution sont aussi différents l’un de l’autre que le sont le début et la fin du capitalisme. On peut le voir clairement aujourd’hui, trente ans après. On peut comprendre aussi comment, à l’époque, ils pouvaient se considérer non seulement comme des alliés, mais même comme les deux faces de la même grande révolution mondiale. Le grand soir était censé être proche ; la classe ouvrière, avec ses grands partis socialistes et ses syndicats encore plus grands, devait bientôt conquérir le pouvoir. Et puis, en même temps, avec l’effondrement de la puissance du capitalisme occidental, toutes les colonies et les pays de l’est seraient libérés de la domination occidentale et assumeraient leur vie nationale propre.

Une autre raison de la confusion qui existait entre ces deux buts sociaux différents était qu’à l’époque les mentalités des ouvriers occidentaux étaient entièrement tournées vers les idées réformistes sur la possibilité de réformer le capitalisme, en revenant aux formes démocratiques de ses débuts, et seuls quelques-uns d’entre eux se rendaient compte de ce qu’une révolution prolétarienne voulait dire.

III

La guerre mondiale de 1914-18, avec sa destruction massive de forces productives, a laissé des cicatrices profondes dans la structure sociale, particulièrement en Europe centrale et orientale. Les empereurs ont disparu, les anciens gouvernements démodés ont été renversés, les forces sociales subalternes se sont débridées, des classes différentes de différents peuples ont essayé de prendre le pouvoir et de réaliser leurs objectifs de classe, dans une série de mouvements révolutionnaires.

Dans les pays hautement industrialisés, la lutte de classe des ouvriers était déjà le facteur dominant de l’histoire. Maintenant ces ouvriers ont traversé une guerre mondiale. Ils ont appris que le capitalisme s’approprie non seulement leur force de travail mais aussi leur vie ; ils sont possédés par le capital complètement, corps et âme. La destruction et l’appauvrissement de l’appareil productif, la misère et les privations souffertes pendant la guerre, la déception et le désarroi après la paix, ont entraîné des vagues de mécontentement et d’agitation dans tous les pays qui y ont participé. Comme l’Allemagne a été vaincue, la rébellion des ouvriers y fut plus forte. Au lieu du conservatisme d’avant-guerre il apparut un nouvel esprit chez les ouvriers allemands, mélange de courage, d’énergie, de soif de liberté et de lutte révolutionnaire contre le capitalisme. Ce n’était qu’un début mais c’était le premier début d’une révolution prolétarienne.

Dans les pays de l’est de l’Europe, la lutte de classe avait une composition différente. L’aristocratie terrienne a été dépossédée ; les fermiers se sont emparés des terres ; on vit surgir une classe de petits et moyens propriétaires terriens. D’anciens conspirateurs révolutionnaires sont devenus des chefs, des ministres et des généraux dans les nouveaux Etats nationaux. Ces révolutions étaient des révolutions des classes moyennes et, en tant que telles, elles marquaient le début d’un développement illimité du capitalisme et de l’industrie.

En Russie la révolution est allée plus loin que partout ailleurs. Parce qu’elle a détruit le pouvoir tsariste, qui avait été une puissance dominante en Europe pendant un siècle et l’ennemi le plus haï par toute démocratie et par le socialisme, la révolution russe a guidé tous les mouvements révolutionnaires en Europe. Son chef avait été associé depuis des années avec les chefs socialistes d’Europe occidentale, de la même manière que le tsar avait été l’allié des gouvernements anglais et français. Il est vrai que l’essentiel du contenu social de la révolution russe – la terre aux paysans, l’écrasement de l’autocratie et de la noblesse – en faisait une révolution des classes moyennes et les bolcheviks eux-mêmes ont renforcé ce caractère en se comparant souvent aux jacobins de la Révolution française.

Mais les ouvriers de l’ouest, eux-mêmes pleins de traditions de liberté petite-bourgeoise, n’ont pas ressenti cela comme leur étant étranger. Et la révolution russe n’a pas fait qu’attirer leur admiration ; elle leur a montré en exemple des méthodes d’action. Dans les moments décisifs, son pouvoir était le pouvoir de l’action de masse spontanée des ouvriers industriels des grandes villes. Dans ces actions des ouvriers russes ont donné naissance à la forme d’organisation la plus appropriée à l’action indépendante : les soviets ou conseils. Ils sont ainsi devenus les guides et l’exemple pour les ouvriers des autres pays.

Quand, un an plus tard, en novembre 1918, l’empire allemand s’est écroulé, l’appel à la révolution mondiale lancé par les bolcheviks russes a été salué et reçu avec enthousiasme par les groupes révolutionnaires les plus avancés d’Europe occidentale. Ces groupes, qui se proclamaient communistes, ont été si fortement impressionnés par le caractère prolétarien de la lutte révolutionnaire en Russie qu’ils sont passés outre le fait que, économiquement, la Russie n’en était qu’au seuil du capitalisme, et que les centres prolétariens n’étaient que de petits îlots dans un océan de paysannerie primitive. Ils se disaient par ailleurs que quand la révolution mondiale viendrait, la Russie ne serait qu’une province du monde, le lieu où la lutte a commencé, et que les pays plus avancés du capitalisme prendraient rapidement la relève et détermineraient le cours réel du monde.

Mais le premier mouvement de révolte des ouvriers allemands a été battu. Seule une minorité avancée y prit part ; les grandes masses sont restées à l’écart, bercées par l’illusion que désormais la paix et la tranquillité étaient possibles. Contre ces rebelles s’est dressée une coalition du parti social-démocrate, dont les chefs avaient des sièges au gouvernement, et des anciennes classes gouvernantes, bourgeoisie et officiers de l’armée. Les premiers ont endormi la classe pour l’empêcher d’agir, les seconds ont organisé des bandes armées pour écraser le mouvement de révolte et ont assassiné les chefs révolutionnaires, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.

La révolution russe a donné plus d’énergie à la bourgeoisie par la peur qu’au prolétariat par l’espoir. Bien que, momentanément, l’organisation politique de la bourgeoisie se fût effondrée, son pouvoir réel matériel et spirituel était énorme. Les dirigeants socialistes n’ont rien fait pour affaiblir ce pouvoir ; ils avaient aussi peur que la bourgeoisie de la révolution prolétarienne. Ils ont tout fait pour restaurer l’ordre capitaliste dans lequel ils avaient des ministres et des présidents.

Cela ne voulait pas dire que la révolution prolétarienne en Allemagne eût été un échec total. Seule la première attaque, la première révolte, avait échoué. L’effondrement militaire n’avait pas entraîné directement le pouvoir prolétarien. Le pouvoir réel de la classe ouvrière (qui se fonde sur une conscience massive et claire de la position qu’on occupe dans la société et de la nécessité de lutter, un bouillonnement d’activité touchant des centaines de milliers de gens, l’enthousiasme, la solidarité, une unité inébranlable dans l’action, la conscience du but suprême : prendre les moyens de production), devait encore s’affirmer et se développer graduellement. Les perspectives de crise et de misère qui menaçaient cette société épuisée, brisée et appauvrie de l’après-guerre annonçaient que de nouvelles luttes étaient inévitables.

Dans tous les pays capitalistes, en Angleterre, en France, en Amérique, aussi bien qu’en Allemagne, des groupes révolutionnaires ouvriers se sont créés en 1919. Ils publiaient des journaux et des brochures, ils montraient à leurs camarades ouvriers des faits nouveaux, de nouvelles conditions et de nouvelles méthodes de lutte, et ils trouvaient une bonne écoute dans les masses inquiètes. Ils montraient la révolution russe comme le grand exemple à suivre, avec ses méthodes d’action de masse, et ses soviets ou conseils comme forme d’organisation. Ils se sont organisés en partis et groupes communistes, s’associant aux bolcheviks, le parti communiste russe. Ils lancèrent ainsi la campagne pour la révolution mondiale.

IV

Mais bientôt ces groupes ont pris conscience, avec une surprise de plus en plus douloureuse, que derrière le nom de communisme c’était d’autres principes et d’autres idées que les leurs que Moscou était en train de propager. Ils montraient les Soviets russes comme les nouveaux organes ouvriers d’auto-organisation de la production. Mais peu à peu on apprit que les usines russes étaient de nouveau dirigées par des directeurs nommés d’en haut et que les positions politiques importantes avaient été prises par le Parti Communiste. Ces groupes occidentaux prônaient la dictature du prolétariat qui incarnait les principes d’auto-gouvernement de la classe ouvrière et la forme politique de la révolution prolétarienne, contrairement à la démocratie parlementaire.

Mais les porte-parole et les chefs que Moscou envoya en Allemagne et en Europe occidentale proclamèrent que la dictature du prolétariat était incarnée par la dictature du Parti communiste.

Les communistes occidentaux considéraient que leur tâche principale était d’éclairer les ouvriers sur le rôle du parti socialiste et les syndicats. Ils disaient que dans ces organisations les actions et les décisions des chefs se substituaient aux actions et aux décisions des ouvriers, et que les chefs n’étaient jamais capables de mener une lutte révolutionnaire parce qu’une révolution c’est justement l’action autonome des ouvriers ; que les actions syndicales et les pratiques parlementaires sont valables dans un monde capitaliste jeune et paisible, mais qu’elles ne sont pas du tout appropriées pour des temps révolutionnaires où elles détournent l’attention des ouvriers des objectifs et des buts importants pour les orienter sur des réformes irréalistes ; qu’ils agissent donc comme des forces hostiles et réactionnaires ; que tout le pouvoir de ces organisations, dans les mains des chefs, est utilisé contre la révolution. En même temps, Moscou exigeait que les partis communistes participent aux élections parlementaires et au travail syndical. Les communistes occidentaux prônaient l’indépendance, l’initiative, la capacité de compter sur soi-même, le rejet de la dépendance par rapport aux chefs et la défiance à leur égard. Mais Moscou préconisait, en termes beaucoup plus forts, que l’obéissance aux chefs était la principale qualité du vrai communiste.

Les communistes occidentaux n’ont pas réalisé tout de suite combien la contradiction était fondamentale. Ils voyaient que la Russie, attaquée de toutes parts par les armées contre-révolutionnaires, appuyées par les gouvernements français et anglais, avait besoin de sympathie et d’assistance de la part de la classe ouvrière occidentale ; non pas de la part des petits groupes qui attaquaient durement les anciennes organisations, mais des anciennes organisations de masses elles-mêmes. Ils ont essayé de convaincre Lénine et les chefs russes qu’ils étaient mal informés sur les conditions réelles et sur le futur du mouvement prolétarien en occident. En vain, bien sûr. Ils ne voyaient pas, à l’époque, qu’il s’agissait en réalité d’un conflit entre deux conceptions de la révolution, la révolution des classes moyennes et la révolution prolétarienne.

Ce n’est pas étonnant que Lénine et ses camarades aient été tout à fait incapables de voir que la révolution prolétarienne à venir en occident était quelque chose de très différent de leur révolution russe. Lénine ne connaissait pas le capitalisme de l’intérieur, à son plus haut degré de développement, un monde où les masses prolétariennes croissaient, allant vers une période où elles pourraient prendre le pouvoir pour s’emparer d’un appareil de production potentiellement parfait.

Lénine ne connaissait le capitalisme que de l’extérieur, sous sa forme d’usurier étranger qui pille et dévaste, tel qu’avait dû lui apparaître le capital financier colonial en Russie et dans d’autres pays asiatiques. Son idée était que, pour vaincre, les masses occidentales n’avaient qu’à s’unir au pouvoir anticapitaliste établi en Russie ; elles n’avaient pas à chercher obstinément de nouvelles voies mais n’avaient qu’à suivre l’exemple russe. Il fallait donc user de tactiques souples à l’ouest pour gagner les grandes masses socialistes et syndicalistes le plus vite possible, pour les détacher de leurs chefs et partis, liés aux gouvernements nationaux, et les pousser à rejoindre les partis communistes ; aucun besoin de changer leurs idées et leurs convictions. Les tactiques de Moscou ont donc suivi logiquement cette incompréhension de base. Jouissant de l’autorité que confère une révolution victorieuse contre une révolution défaite (l’allemande), ce que défendait Moscou avait tout de suite un poids prépondérant. Peut-on savoir plus que ses maîtres ? L’autorité morale du communisme russe était tellement établie que même un an après avoir été exclue, l’opposition allemande a demandé à être admise comme adhérent sympathisant à la Troisième Internationale.

Mais en plus de l’autorité morale, les Russes avaient pour eux l’autorité matérielle de l’argent. Des masses énormes de littérature, subventionnées par Moscou, ont inondé les pays occidentaux : des hebdomadaires, des brochures, des nouvelles enthousiasmantes sur les succès russes, des revues scientifiques, qui toutes expliquaient le point de vue de Moscou. Les petits groupes communistes occidentaux, avec leurs pauvres moyens financiers, n’avaient aucune chance contre cette offensive écrasante de propagande tapageuse. Les armes puissantes de Moscou ont vite fait d’étouffer dans l’oeuf la nouvelle conscience des conditions nécessaires pour la révolution. Par ailleurs, les subsides russes servaient à payer le salaire de bon nombre de secrétaires de parti qui défendaient naturellement les tactiques russes, par peur de perdre leur emploi. Quand il est apparu que même tout cela ne suffisait pas, Lénine lui-même a écrit sa fameuse brochure « La maladie infantile du communisme : le gauchisme » . Bien que ses arguments n’aient fait que montrer son incompréhension des conditions occidentales, le fait que Lénine, avec son autorité encore intacte, prît si ouvertement parti dans ces querelles internes, a eu une grande influence sur bon nombre de communistes occidentaux. Et pourtant, malgré tout cela, la majorité du parti communiste allemand est restée fidèle aux connaissances qu’elle avait acquises avec l’expérience des luttes prolétariennes. Ainsi, au congrès suivant à Heidelberg, le Dr Lévi a dû user de basses manoeuvres – d’abord diviser la majorité, en exclure une partie, puis mettre en minorité l’autre partie – pour pouvoir gagner une victoire apparente et formelle pour les tactiques de Moscou.

Les groupes exclus continuèrent pendant quelques années à disséminer leur idées. Mais leurs points de vue étaient noyés dans l’énorme tapage de la propagande de Moscou et ils n’eurent aucune influence appréciable sur les événements politiques des années suivantes. Ils ne purent que maintenir et continuer à développer leur compréhension des conditions de la révolution prolétarienne, par des discussions théoriques collectives et quelques publications, et les garder en vie pour les temps à venir. Les débuts de révolution prolétarienne en occident avaient été tués par cette puissante révolution des classes moyennes à l’Est.

V

Est-il correct d’appeler cette révolution russe, qui a détruit la bourgeoisie et a introduit le socialisme, une révolution des classes moyennes ?

Quelques années après, dans les grandes villes de cette Russie frappée par la misère, sont apparus des magasins spéciaux avec des devantures chargées de délicatesses chères, spécialement pour les riches, et des boîtes de nuit fréquentées par des messieurs et des dames en tenue de soirée – chefs de département, hauts officiers, directeurs d’usines et de comités. Les pauvres les regardaient avec effarement dans la rue et les communistes déçus disaient : « Voilà la nouvelle bourgeoisie » . Ils avaient tort. Ce n’était pas une nouvelle bourgeoisie ; c’était une nouvelle classe dominante. Quand une nouvelle classe dominante apparaît, les révolutionnaires déçus l’appellent toujours par le nom de l’ancienne classe dominante. Dans la révolution française, les nouveaux capitalistes était appelés « nouvelle aristocratie » . En Russie, la nouvelle classe qui tenait fermement les rênes de l’appareil de production c’était la bureaucratie. Elle devait jouer en Russie le même rôle que les classes moyennes, la bourgeoisie, avaient joué à l’ouest : développer le pays en l’industrialisant, partant de conditions primitives pour atteindre la haute productivité.

De la même manière qu’en Europe occidentale la bourgeoisie était issue de gens ordinaires comme les artisans et les paysans, y compris quelques aristocrates, par l’habileté, la chance et la ruse, la bureaucratie qui régnait en Russie était issue de la classe ouvrière et des paysans (y compris d’anciens officiers) par l’habileté, la chance et la ruse. La différence était qu’en URSS ils ne possédaient pas les moyens de production individuellement mais collectivement ; leur concurrence mutuelle devait donc prendre aussi d’autres formes. Cela entraîna une différence fondamentale dans le système économique ; une production et une exploitation planifiées collectivement au lieu d’une production et d’une exploitation individuelles et hasardeuses ; capitalisme d’Etat au lieu de capitalisme privé. Pour les masses travailleuses cependant, la différence est petite, pas fondamentale ; elles sont toujours exploitées par une classe moyenne. Mais maintenant cette exploitation est intensifiée par la forme dictatoriale du gouvernement, par l’absence totale de toutes ces libertés qui rendent possible de lutter contre la bourgeoisie à l’ouest.

Ce caractère de la Russie moderne a déterminé le caractère de la lutte de la Troisième Internationale. Faisant alterner des discours rouge vif avec l’opportunisme parlementaire le plus plat, ou combinant les deux, la Troisième Internationale a essayé de gagner l’adhésion des masses travailleuses occidentales. Elle a exploité l’antagonisme de classe des ouvriers contre le capitalisme pour gagner du pouvoir pour le parti. Elle s’est emparée de l’enthousiasme révolutionnaire de la jeunesse et des pulsions de révolte des masses, les a empêchées de développer un pouvoir prolétarien et a gâché leur énergie dans des aventures politiques sans intérêt. Elle espérait ainsi gagner du pouvoir sur la bourgeoisie occidentale ; mais elle n’a pas pu le faire parce qu’il lui manquait totalement la compréhension du caractère profond du grand capitalisme. Ce capitalisme ne peut pas être conquis par une force extérieure ; il ne peut être détruit que de l’intérieur, par la révolution prolétarienne. La domination de classe ne peut être détruite que par l’initiative et la clairvoyance d’une classe prolétarienne autonome : la discipline de parti et l’obéissance des masses à leurs chefs ne peuvent conduire qu’à une nouvelle domination de classe. D’ailleurs, en Italie et en Allemagne l’activité du parti communiste a pavé le chemin au fascisme.

Les partis communistes qui appartiennent à la Troisième internationale sont entièrement dépendants de la Russie – tant du point de vue matériel que mental – ; ils sont les serviteurs dociles des dirigeants de la Russie. Quand, après 1933, la Russie a senti qu’elle devait s’allier avec la France contre l’Allemagne, toute l’intransigeance précédente a été oubliée. Le Comintern est devenu le champion de la « démocratie » et s’est allié non seulement avec les socialistes mais aussi avec certains partis capitalistes dans ce qu’on a appelé le Front Populaire. Graduellement, son pouvoir d’attraction, qu’il devait à sa prétention de représenter les vieilles traditions révolutionnaires, a commencé à disparaître ; son audience dans le prolétariat a diminué.

Mais en même temps son influence sur les classes moyennes intellectuelles en Europe et en Amérique a commencé a grandir. Un grand nombre de livres et de revues traitant de tous les domaines de la pensée sociale étaient publiés par des maisons d’édition anglaises, françaises et américaines, qui camouflaient plus ou moins leur appartenance communiste. On y trouvait des études historiques très valables ou des compilations populaires ; mais la plupart du temps c’étaient de mauvais exposés de la vision léniniste.

Tout cela c’était de la littérature, évidemment pas destinée aux ouvriers, mais aux intellectuels, pour les gagner au communisme russe.

Cette nouvelle approche a eu un certain succès. L’ex-diplomate soviétique Alexandre Barmine raconte dans ses mémoires combien il a été surpris de constater que, juste au moment où lui-même et d’autres bolcheviks commençaient à avoir des doutes sur le devenir de la révolution russe, en Europe occidentale la classe moyenne des intellectuels, dupée par toutes les louanges mensongères qui étaient faites aux succès des plans quinquennaux, ont commencé à montrer de la sympathie et de l’intérêt pour le communisme. La raison en est claire : maintenant qu’il était clair que la Russie n’était plus un Etat ouvrier, ils sentaient que ce pouvoir de la bureaucratie sur un capitalisme d’Etat correspondait mieux à leurs propres idéaux de pouvoir exercé par une intelligentsia, que le pouvoir de la grande finance qui régnait en Europe et en Amérique.

Maintenant qu’une nouvelle minorité, le Parti Communiste, dominait et régnait sur les masses en Russie, ses serviteurs à l’étranger devaient se tourner vers ces classes qui pourraient fournir de nouveaux dirigeants quand le capitalisme privé s’effondrerait. Bien sûr, pour parvenir à ces fins ils avaient besoin d’une révolution ouvrière qui fît tomber le pouvoir capitaliste. Ils devaient ensuite la détourner de son propre but pour en faire un instrument de leur pouvoir de parti. On peut donc voir à quelles sortes de difficultés la future révolution de la classe ouvrière devra faire face. Elle devra combattre pas seulement la bourgeoisie mais aussi les ennemis de la bourgeoisie. Elle ne devra pas seulement se débarrasser du joug de ses maîtres actuels ; elle devra aussi se garder de ceux qui essaieront d’être ses futurs maîtres.

VI

Le monde est maintenant plongé dans une nouvelle grande guerre impérialiste. Quelle que soit la prudence avec laquelle les gouvernements belligérants traitent les affaires économiques et sociales pour essayer d’éviter de tomber dans un enfer total, ils n’arriveront pas à prévenir une catastrophe sociale. Avec l’épuisement et l’appauvrissement général, particulièrement sévères sur le continent européen, avec l’esprit d’agressivité féroce encore puissant, de violentes luttes de classe accompagneront les restructurations inévitables du système de production. Quand le capitalisme privé se sera effondré, l’enjeu sera : économie planifiée, capitalisme d’Etat, exploitation ouvrière d’un côté ; liberté ouvrière et pouvoir de décision sur la production, de l’autre côté.

La classe ouvrière va à cette guerre handicapée par le fardeau de la tradition capitaliste de soumission aux partis et par le fantasme d’une révolution de type russe. L’immense pression de cette guerre poussera les ouvriers à résister spontanément contre leurs gouvernements et à entreprendre des luttes sous une nouvelle forme. Quand la Russie entrera dans le camp contre les pouvoirs occidentaux, elle rouvrira sa vieille boîte à slogans et appellera les ouvriers à faire une révolution mondiale contre le capitalisme pour essayer de mettre de son côté les ouvriers révoltés.

Le bolchevisme pourrait ainsi avoir encore une chance. Mais cela ne représenterait pas une solution aux problèmes des ouvriers. Quand la misère générale augmentera et que les conflits entre classes deviendront plus durs, la classe ouvrière devra, par nécessité, s’emparer des moyens de production et trouver les moyens de se libérer de l’influence du bolchevisme.

Marxism and Darwinism (Pannekoek, 1912)

17 mai 2008

A text that puts in context our origins as an animal species and also our social nature as a key part in the development of society.

Marxism and Darwinism / Anton Pannekoek

(Charles H. Kerr & Company, Chicago 1912) pdf

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Or pamphlet reprinted by the Socialist Party of Great Britain (2003) : see intro

£1.50

Voir aussi / See also:

La question nationale (1978)

12 avril 2008

(Compte-rendu paru dans Socialisme Mondial N° 9, publié par le Parti socialiste du Canada, été 1978)

Nation et lutte de classe de Josef Strasser et Anton Pannekoek. Chez 10/18, 1977.

Avant la première guerre mondiale, l’Autriche était un empire multinational dans lequel l’empereur et sa bureaucratie régnaient non seulement sur des Allemands et des Hongrois mais aussi sur des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Slovènes et autres. De ce fait l’aspect théorique de la “question nationale” devint une spécialité de la social-démocratie autrichienne.

Le problème était surtout critique en Bohème où Allemands et Tchèques vivaient côte à côte et où une “querelle linguistique” sévit à propos des écoles, des emplois dans l’administration publique, des panneaux dans les gares, etc. Même le parti social-démocrate n’a pas été épargné; on a vu la scission du parti tchèque en 1905 en deux groupes, ceux qui voulaient la séparation de la Bohème et ceux qui étaient prêts à travailler avec le parti de langue allemande au sein de l’empire autrichien.

Il fut difficile pour la social-démocratie orthodoxe de parler contre les séparatistes tchèques, puisqu’elle même était nationaliste, considérant la nation non seulement comme une forme politique légitime mais même comme le cadre le plus approprié pour l’établissement du “socialisme”. Cependant, il y eut au sein du mouvement social-démocrate des gens qui insistèrent sur la nature mondiale du socialisme et sur l’inconciliabilité du nationalisme et du socialisme. Ils se donnèrent le nom d’”internationalistes intransigeants”.

Parmi ceux-ci on trouve les auteurs des deux articles, d’abord publiés en 1912, et publiés maintenant en un seul volume: Josef Strasser, rédacteur d’un journal social-démocrate régional en langue allemande à Reichenberg (alors faisant partie de la Bohème autrichienne, et maintenant de la Tchécoslovaquie sous le nom de Liberec) et Anton Pannekoek qui, né aux Pays-Bas prit une part active dans le Parti social-démocrate en Allemagne du Nord.

Strasser dans son article “L’Ouvrier et la nation” expose les divers arguments des nationalistes qui expliquent pourquoi les travailleurs devraient se considérer comme faisant partie d’une nation ayant un intérêt commun (langue, terre natale, caractère national, etc.) et il les démolit l’un après l’autre. Il attaque aussi les sociaux-démocrates qui appuyaient le point de vue selon lequel la meilleure façon de l’emporter sur les nationalistes était d’emprunter leur style en montrant que le programme social-démocrate est dans “l’intérêt national”. Selon Strasser, ce raisonnement (qui était en fait la politique du parti social-démocrate autrichien) se donnait à l’échec, et devrait être rejeté.

L’article “Lutte de classe et nation” de Pannekoek est plus théorique. Il accepte la définition qu’Otto Bauer, théoreticien principal du parti autrichien, donne de nation: “l’ensemble des hommes reliés par une communauté de destin en une communauté de caractère”. Cependant Pannekoek considère les nations comme étant le produit de la phase de l’essor de la bourgeoisie durant laquelle les capitalistes et les travailleurs formeront “une communauté de destin” contre les forces du féodalisme.

Avec le développement du capitalisme cependant, la lutte de classe entre capitalistes et travailleurs s’accentue de plus en plus et détruit leur “communauté de destin”. Alors, la classe remplace la nation comme “communauté de destin” pour les travailleurs. La conscience de classe implique donc le rejet du nationalisme. Pannekoek décrit le “conflit national” dans les États multinationaux tels que l’Autriche comme un aspect tout simple de la concurrence des capitalistes dans de tels États, avec les diverses sections utilisant la langue et le nationalisme pour gagner l’appui des travailleurs dans le seul but de protéger leurs propres droits acquis.

Pannekoek voulait que les travailleurs de même langue se trouvant divisés entre deux États différents (il donne comme exemple les travailleurs de langue ukrainienne qu’on pouvait trouver alors en Hongrie et en Russie) ne forment pas un seul parti à travers les frontières, mais qu’ils joignent le parti social-démocrate de l’État dans lequel ils vivent, de façon à aider la lutte pour le pouvoir politique dans cet État.

Pannekoek souligne le caractère mondial du socialisme plutôt que son caractère inter-national:

“Le mode de production socialiste ne développe pas d’oppositions d’intérêts entre les nations comme c’est le cas pour le mode de production bourgeois. L’unité économique n’est ni l’État ni la nation, mais le monde. Ce mode de production est bien plus qu’un réseau d’unités productives nationales liées entre elles par une politique intelligente des communications et par des conventions internationales, tel que le décrit Bauer page 519; il est une ORGANISATION DE LA PRODUCTION MONDIALE EN UNE UNITÉ et l’affaire commune de l’humanité entière” (p. 163, c’est Pannekoek qui souligne).

Pour Pannekoek les “nations” ne survivront au sein du socialisme mondial qu’en tant que “des communautés de même langue” et même à ce moment il se peut qu’une unique langue mondiale se développe.

Voir aussi: