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Le parti de la mystification (Rubel, 1976)

30 mai 2011

Article de Maximilien Rubel paru dans Le Monde du 7 mai 1976. [Nous avions déjà publié sa traduction en anglais par A. Buick: The Dictatorship of the Proletariat ].

Dans le débat sur l’« abandon » par le parti communiste français de la dictature du prolétariat, personne ne semble avoir mentionné un fait qui méritait pour­tant d’être mis en lumière. Il permet d’éclairer, en effet, mieux que tout autre le sens et la nature de cette démarche : c’est le parti qui s’arroge le droit de décider si le prolétariat doit ou non exercer sa dictature ; c’est le parti, voire son secrétaire entouré de ses idéologues, qui, se substituant à la classe et à la masse des travailleurs, décide de rayer d’un trait de plume ce qui, selon Marx, représente une « période », transitoire certes, mais nécessaire et inévitable de l’évolution de la société et nullement un phénomène accidentel susceptible d’être abandonné ou accepté au gré des impératifs de la nouvelle stratégie politique dictée par le programme commun. Le parti se garde bien de remettre en question l’essentiel, à savoir ses prérogatives, de représentant autoproclamé de la classe ouvrière. C’est toujours lui qui, par la voix de ses chefs, décide au lieu et place de la classe ouvrière, c’est lui qui définit la nature et la forme que doit prendre l’action de cette classe ; et rien ne garantit que l’abandon de la dictature du prolétariat entraîne l’abandon de la dictature sur le prolétariat, la seule qui importe au parti.

Le concept de dictature du prolétariat est partie intégrante de la théorie du développement du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise, développement dont Marx affirme avoir révélé « la loi naturelle ». Engels range cette théorie parmi les deux grandes découvertes scientifiques de son ami, après la conception matérialiste de l’histoire comparable à la découverte de Darwin : « Ainsi que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx découvrit la loi de développement de l’histoire humaine. » Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain de l’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolé­tariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses pri­vilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans la conclusion du Capital comme « ex­propriation des expropriateurs » , autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Tout en étant limitées à une étape déterminée de l’évolution globale du genre humain, les lois et les tendances du développement de l’économie capitaliste « se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer », les pays développés industriellement montrant aux pays moins développés « l’image de leur propre avenir ». Donnant la parole à un cri­tique russe du Capital, Marx souscrivait sans réserve à une interprétation qui mettait tout l’accent sur le déterminisme implacable de sa théorie sociale : elle « démontre, déclarait ce critique, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une organisation dans laquelle la première doit inévitable­ment passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience ». Marx lui-même n’est pas moins catégorique : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (…) elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement ; mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement. » (Le Capital.)

Que faudrait-il penser d’une société de savants qui oserait proclamer le « renoncement » à la loi newtonienne de l’attraction universelle ou aux lois mendéliennes de la hybridation des plantes et de l’hérédité chez les végétaux ? Et qui invoquerait, pour justifier sa décision, le caractère « non dogmatique » de ces lois, sans se soucier de les réfuter par des méthodes scientifiques, mais en prétextant un profond changement des modes de pensée dans les classes non intellectuelles ? Cette société « savante » se couvrirait de ridicule. Telle est pourtant l’attitude de la compagnie savante se disant communiste et marxiste qui, tout en se réclamant d’une théorie dont elle ne cesse de souligner le caractère scientifique, en rejette l’enseignement majeur, celui même qui intéresse l’existence de la majorité des hommes : agissant au nom du « socialisme scientifique », ses dirigeants et idéologues ne déclarent-ils pas que l’évolution des sociétés capitalistes a rendu caduc l’impératif de la dictature du prolétariat, ce qui équivaut à remettre en question une thèse que Marx lui-même considérait comme son principal apport au socialisme scientifique.

Il importe peu de savoir si l’ « abandon de la dictature du prolétariat » répond à des impératifs de tactique électorale ou renvoie à d‘autres préoccupations : car cet « abandon » signifie au fond que les responsables de la politique du parti écartant du débat le principal intéressé, le prolétariat, qui seul a pour « mission historique » de libérer les sociétés de l’esclavage de l’argent et de l’Etat, donc d’exercer sa dictature. Ainsi le veut la science de Marx autant que le simple bon sens non marxiste : la dictature du prolétariat ne pouvant être que l’affaire des exploités – donc de la presque totalité de l’espèce humaine, – la décision d’un parti, quel qu’il soit, d’effacer un postulat dont la portée éthique le dispute au revêtement scientifique ne saurait avoir le moindre effet sur l’évolution de la société et la vocation révolutionnaire et émancipatrice des esclaves modernes. Car si le mouvement ouvrier est, d’après le Manifeste communiste, « le mouvement de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité », la dictature du prolétariat peut être définie comme la domination de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité, autre­ment dit, l’autodétermination du prolétariat. En somme, elle est censée réaliser les promesses d’une démocratie intégrale, l’autogouvernement du peuple, contrairement à la démocatie partielle (bourgeoise) dont les institutions assurent la dictature des possédants – du capital contrôlant le pouvoir politique, donc d’une minorité de citoyens – sur les non-possédants, donc sur l’immense majorité des citoyens. Dans ces conditions, comment expliquer qu’un parti se réclamant de Marx et du communisme abandonne une conception de la dictature du prolétariat qui – à tort ou à raison – annonce l’avènement de la démocratie intégrale ?

Alors qu’avant 1917 Lénine rêvait pour la Russie d‘un autogouvernement des ouvriers et des paysans, après la prise du pouvoir, il s’orientera vers la conception d’une dictature du prolétariat susceptible d’être exercée par la « dictature de quelques personnes », voire « par la volonté d’un seul » ; cette conception correspondait parfaite­ment à l’état économique et social d’un pays qui pouvait tout « développer » excepté le… socialisme, la dictature du parti ayant pour objectif la création du prolétariat « soviétique » et non l’abolition de celui-ci. donc la mise en place de rapports sociaux compatibles avec l’exploitation du travail salarié et là domination de l’homme par l’homme. C’est à cette école et non à celle de Marx que les dirigeants des partis communistes ont pris leurs leçons d’hommes politiques. C’est eux-mêmes qu’ils condamnent en prenant leur distance avec un régime qui a su construire pour des millions de paysans prolétarisés un archipel de bagnes dont la description n’a d’analogue que l’Inferno de Dante.

L’impératif de la dictature du prolétariat implique la vision de l’abrègement et de l’adoucissement des maux d’enfantement de la société enfin humaine. Les révolutions « marxistes », russe et chinoise, n’ont fait que susciter le mal qu’elles sont censées avoir supprimé. Telle est la mystification de notre époque. Et si les partis dits ouvriers peuvent décréter l’« abandon de la dictature du prolétariat », n’est-ce pas parce que le prolétariat n’a pas (encore ?) cette conscience révolution­naire que la conception matérialiste de l’histoire tient pour le résultat fatal du devenir-catastrophique du mode de production capitaliste en pleine expansion mondiale ?

Jean Ellenstein, réformiste (Socialisme mondial, 1979)

14 mars 2009

Extrait de Socialisme mondial N°12 (automne 1979)

Dans son émission « Questionnaire » sur TF1 du 6 novembre, Jean-Louis Servan-Schreiber interviewait Jean Ellenstein, écrivain appartenant au PCF et qui, depuis les élections de mars 1978, s’est affirmé comme l’un des leaders de l’opposition au sein de ce parti. Le PCF est bien entendu lui-même une organisation réformiste, mais lors de cette émission, Jean Ellenstein n’a pas cherché à dissimuler à quel point il l’était. La « révolution » qu’il désire , dit-il:

« ne peut ressembler en rien du tout [à] ce que l’histoire à produit jusqu’à présent. Elle ne peut donc être que démocratique, pacifique, graduelle et légale, c’est-à-dire s’exercer, se développer d’une façon graduelle dans le cadre de la légalité. »

Nous ne reprochons pas à Ellenstein de dire que la révolution doit être « démocratique » et « pacifique » – après tout, c’est notre propre point de vue – mais nous devons le critiquer quand il dit qu’elle doit être « graduelle ». Ceci pour la simple raison qu’une révolution n’est pas une révolution si elle est graduelle. Le mot n’implique pas seulement un changement fondamental (dans ce contexte, de la base de la société), mais un changement mené à bien – que ce soit pacifiquement ou violemment – assez rapidement. La révolution qui mène du capitalisme au socialisme, même si elle peut être réalisée pacifiquement, doit être une rupture rapide et radicale.

Ce n’est pas l’avis d’Ellenstein. Sa prétendue révolution n’est qu’un long processus ,graduel, de réforme sociale. C’est ce qu’il dit quand il préconise une « troisième voie », à mi-chemin entre la social-démocratie et la ligne traditionnelle du PC:

« C’est une voie de réforme. C’est l’ensemble des réformes qui constituent le processus révolutionnaire de longue durée. La différence avec la social-démocratie, je la vois dans le fait qu’il ne s’agit pas de réformes au sens de petites réformes et même de réformes sociales que l’on peut accomplir et qui peuvent être utiles, mais de grandes réformes de structure qui modifient profondément l’organisation économique et sociale de notre pays. »

Mais ce n’est absolument pas une théorie révolutionnaire. C’est du pur réformisme. Et cela ne diffère pas fondamentalement de la social-démocratie. Le sociaux-démocrates disaient cela eux aussi, et réclamaient de « grandes réformes » – mais c’était avant qu’ils n’aient appris que dans un régime capitaliste, c’est au profit que l’on donne la priorité. Alors les « grandes réformes » devinrent de « petites réformes » et, par la suite, les « petites réformes » devinrent de « mini-réformes ». Cela était inévitable, car on ne peut pas réformer le capitalisme de façon à servir les intérêts de la classe majoritaire des salariés. Ceux qui prennent cette voie, loin de « modifier profondément » le capitalisme, en sont eux-mêmes modifiés, et ne deviennent ni plus ni moins que des gérants du capitalisme. Et pourtant, avec l’échec manifeste de la social-démocratie sous les yeux, voilà qu’Ellenstein veut recommencer cette politique inefficace et vaine de réforme graduelle!

Le capitalisme ne peut pas être aboli graduellement par une série de réformes sociales réparties sur une longue période. Il ne peut être aboli que d’un seul coup, une fois que la majorité en est venue à comprendre et vouloir le socialisme. Une fois que cette majorité existe, on peut, certes, abolir le capitalisme pacifiquement, en se servant des institutions démocratiques existantes, mais ceci en un seul acte révolutionnaire, et non graduellement.

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Robert Hue: « Je ne crois pas que le parti soit réformable »

29 novembre 2008

La Bérésina ne frappe pas que le Parti soi-disant socialiste (cf. Un « congrès » « socialiste » ? ). Le Parti soi-disant communiste ne se remet pas de sa mort électorale aux dernières présidentielles et c’est au tour de Robert Hue, secrétaire national de 1994 à 2001 et président de 2001 à 2003 du PCF, de quitter ses instances.

Extraits: « Au terme d’une longue période de réflexion, je me sens confirmé dans les doutes que j’avais en débutant la tâche immense que je m’étais imposée : je ne crois pas, désormais, en dépit de la richesse humaine et du dévouement de milliers de militantes et militants communistes, que le parti soit réformable. » (…) « Le déclin du PCF a commencé bien avant 1997 et le gouvernement de la gauche plurielle. Bien avant l’implosion de l’Est. Il s’est produit par érosions successives, avec des décrochages plus marqués et de plus en plus répétés depuis 1981. Il tient à la crise du communisme, elle-même entamée à la charnière des années 1920-1930 avec l’ascension de Staline et la liquidation, partout, de toute opposition interne. Je ne nie pas que l’échec de la gauche plurielle ait joué dans ce déclin, mais il reste, selon moi, très marginal. »

Sur le PCF on pourra lire aussi:

Le PCF et la dictature du prolétariat

26 septembre 2008

Article paru dans Socialisme mondial N°6 (1976)

« LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT ». Qu’est-ce que cette expression obscure attribuée à Marx qui fut si largement discutée dans la presse lors du 22ème Congrès du Parti Communiste Français en février dernier et que le PCF projette de retirer de ses statuts?

Ce fut en fait une expression utilisée par Marx, mais jamais dans le sens que lui donne le PCF. Marx insista toujours sur le fait que le socialisme ne pourrait être instauré que par l’action politique uniquement; autrement dit que, pour instaurer le socialisme, la classe ouvrière devrait gagner le contrôle du pouvoir gouvernemental et l’utiliser pour forcer la classe capitaliste à abandonner sa propriété des moyens de production. Dans ses lettres privées, Marx se référa quelquefois à cette utilisation du pouvoir politique par la classe ouvrière pour abolir le capitalisme comme « la dictature du prolétariat ».

Ces termes sont obscurs et dérivent de l’ancienne Rome. Sous la constitution de la République romaine il était possible, en temps de crise, pour un magistrat, d’être nommé dictator, ce qui signifiait qu’il était investi des pleines pouvoirs pour faire face à la situation. Proletarii était le mot utilisé pour décrire les citoyens romains pauvres qui, considérait-on à l’époque, ne contribuaient en rien à l’État sinon en faisant des enfants (en latin proles signifie « lignée »).

Les deux mots furent introduits dans la terminologie politique moderne à l’époque de la Révolution française, dont les leaders et penseurs se servaient de l’ancienne République romaine comme modèle. Les jacobins furent en faveur d’une « dictature » par une minorité de révolutionnaires pour écraser la résistance de la noblesse. Le terme prolétaire vint en usage pour décrire ordinairement les gens pauvres. Les deux termes furent légués par les révolutionnaires extrémistes français à leurs descendants politiques du XIX° siècle et parmi eux les communistes utopistes chez qui Marx puisa une partie de son socialisme.

Marx, cependant, utilisa le terme prolétariat d’une façon plus précise, ne signifiant pas les gens pauvres en général mais seulement ceux qui travaillent contre des salaires, c’est-à-dire la classe ouvrière. La « dictature du prolétariat » fut donc, pour lui, l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans son propre intérêt. Ce qui pour Marx impliquait une démocratie politique complète dans laquelle la classe ouvrière – la majorité dans la société capitaliste – gouvernerait. Ses références à la « dictature du prolétariat » démontrent toutes qu’il entendait par là l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans un cadre démocratique.

Nous, du Parti Socialiste du Canada et des partis compagnons du socialisme mondial, n’utilisons normalement jamais l’expression « dictature du prolétariat », non parce que nous serions en désaccord avec Marx sur la nécessité de l’action politique démocratique pour instaurer le socialisme, mais parce que l’expression est devenue obscure et sujette à malentendu. Nous avons toujours préféré exprimer la même conception par l’utilisation d’expression comme « la prise du pouvoir politique » et « la conquête des pouvoirs gouvernementaux » qui sont plus faciles à comprendre et moins sujettes à malentendu.

En parlant de « dictature du prolétariat » plutôt que simplement d’une « dictature révolutionnaire », Marx fit une rupture décisive avec la tradition des jacobins. Car il donna ainsi à l’idée de « dictature » un contenu démocratique, les pleins pouvoirs politiques que cela implique devant être assumés par la classe majoritaire au sein de la société et non par quelques minorités révolutionnaires.

A la fin du XIX° siècle, les idées des jacobins en France étaient presque oubliées mais jouissaient d’un regain en Russie, un pays dont le système politique et social avait plus d’une caractéristique en commun avec « l’Ancien régime ». Là, l’idée d’une dictature minoritaire révolutionnaire semblait attrayante pour les révolutionnaires anti-tsaristes, dont quelques-uns se considéraient comme marxistes. Parmi ces derniers figurait Lénine qui amena cette idée dans le mouvement social-démocrate.

Lénine était en faveur de l’organisation des sociaux-démocrates russes en « parti d’avant-garde » dont l’objectif serait de diriger les ouvriers, paysans et nationalités opprimés de Russie contre le régime tsariste. La révolution bolchevique de 1917 fut exécutée de cette manière – et il en résulte l’établissement non pas de la « dictature du prolétariat » de Marx, c’est-à-dire une démocratie ouvrière, mais la dictature révolutionnaire du parti bolchevique minoritaire. Comme les conditions économiques et politiques en Russie ne permettaient pas l’instauration du socialisme, les bolchéviques n’eurent pas d’autre choix que de développer le capitalisme en Russie (pour une grande part sous la forme du « capitalisme d’État »). Mais puisque le capitalisme ne peut être dirigé dans l’intérêt de la classe ouvrière, la dictature bolchévique devint bientôt une dictature non seulement contre la noblesse, les capitalistes privés et les paysans les plus riches, mais aussi une dictature sur le prolétariat: le gouvernement s’empara des syndicats, les grèves furent interdites, les protestations supprimées et les opposants envoyés aux camps de travaux forcés.

Malheureusement cela n’était pas évident pour une partie de la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest mécontente et fatiguée par la guerre. Pour eux la Russie était ce qu’elle prétendait être: une « république ouvrière » qui montrait le chemin aux ouvriers des autres pays. Le gouvernement bolchévique exploita cette sympathie pour scissionner les partis sociaux-démocrates de l’Ouest et pour mettre sur pieds des partis « communistes » basés sur l’idéologie bolchévique.

En France en 1920, une majorité des délégués au Congrès de Tours vota pour aller vers le bolchevisme et pour fonder le Parti Communiste Français. Le nouveau PCF fut entraîné dans l’idéologie bolchévique, avec l’idée qu’étant l' »avant-garde de la classe ouvrière » il exercerait une dictature révolutionnaire. Par une étrange ironie de l’histoire, l’idée des jacobins sur la dictature minoritaire, qui avait été rejetée par Marx et qui avait presque disparu en France, fut réintroduite dans ce pays par le biais de la Russie arriérée. Cette fois, cependant, elle fut dénommée la « dictature du prolétariat ». Ce fut avec ce sens jacobin, léniniste, que cette expression fut introduite dans les statuts du PCF.

Le PCF a changé depuis 1920 car il ne croit plus à une insurrection armée comme chemin du pouvoir (ce qui ne fut jamais une proposition commode de toute façon) et est revenu au réformisme gradualiste de la social-démocratie. Ce changement date du milieu des années trente, lorsque sur les ordres de Moscou (suite à la signature du pacte de défense franco-russe de 1935), le PCF décida de battre les tambours patriotiques. L’ennemi n’était plus la classe capitaliste en tant que telle, mais une petite minorité de politiciens et capitalistes anti-patriotiques, pro-fascistes, contre lesquels le peuple de France devait s’unir. La stratégie actuelle du PCF est une variante de ce thème, avec les « grands monopoles » comme ennemis à vaincre.

Selon l’idéologie courante du PCF, le stade actuel du capitalisme est celui du « capitalisme monopoliste d’État » dans lequel le pouvoir politique et économique est entre les mains d’une infime minorité de grands monopolistes. La stratégie du PCF est d’essayer de renverser ces monopolistes en organisant « les classes non-monopolistes » (ouvriers, paysans, petites et moyennes entreprises, etc.) en une « Union du peuple de France ». Comme son secrétaire général, Georges Marchais, l’a exprimé au 22° Congrès en février: « Nous voulons rassembler toutes les forces vives de la nation contre les barons du grand capital, nous voulons l’Union du peuple de France ».

Le but de cette Union patriotique est, d’abord, de limiter, puis de briser le pouvoir des monopoles, ouvrant ainsi la voie à ce que Marchais appela dans son allocution de clôture (avec une obscénité contre tous les principes internationalistes du socialisme marxien) « socialisme aux couleurs de la France ».

Il n’est pas difficile de voir pourquoi un engagement, même si ce n’est que sur le papier, pour la dictature du prolétariat est un embarras. Ces « classes non-monopolistes » et les « forces vives de la nation » n’auraient jamais pu être persuadées de voter pour un tel programme; la majorité électorale anti-monopoliste n’aurait jamais pu être obtenue et le PCF serait condamné à demeurer un parti d’opposition en permanence. Qu’il n’y ait pas d’erreur à ce propos: les tactiques actuelles du PCF sont dictées par un pur opportunisme électoral.

Ce n’est pas la politique générale visant à gagner le contrôle du pouvoir politique par des moyens démocratiques – le scrutin – que nous critiquons. C’est le seul moyen praticable d’instaurer le socialisme dans les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui, et cela a toujours été notre politique ( même à l’époque où le PCF préconisait l’insurrection armée). Ce que nous critiquons, c’est le réformisme et l’opportunisme électoral du PCF. Parce que pour instaurer le socialisme il ne suffit pas qu’un parti se déclarant socialiste remporte une majorité électorale; ce qui est important c’est que cette majorité électorale soit une majorité pour le socialisme, une majorité gagnée sur le programme socialiste établissant la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens et outils de production. Le PCF a adopté la vieille – et vaine – politique sociale-démocrate consistant à essayer de gagner une majorité électorale sur des appels au nationalisme et des promesses de réformes du capitalisme.

Cette stratégie peut tout à fait être fructueuse au sens où des ministres d’un futur gouvernement peuvent être pris parmi les dirigeants du PCF, mais elle ne le sera pas si l’on a en vue l’amélioration du sort de la classe ouvrière. Car le PCF participerait à la gestion du capitalisme. Élu sur un programme réformiste, patriotique et non-socialiste, un gouvernement de gauche en France (ou ailleurs) n’aurait d’autre alternative que de continuer le capitalisme. Quelques autres éléments de capitalisme d’État (des nationalisations) peuvent certainement être ajoutés, mais cela ne fait que bien peu de différence pour la classe ouvrière que leurs employeurs soient des grands monopoles ou un plus grand monopole encore (l’État).

Le capitalisme ne pourra jamais être géré dans l’intérêt de la classe ouvrière pour la simple raison qu’il est basé sur leur exploitation. Dans le capitalisme, la consommation de la classe ouvrière doit être limitée pour fournir du capital pour des investissements rentables. C’est le cas dans la Russie capitaliste d’État comme dans tout autres pays capitalistes, et cela serait également le cas en France sous un gouvernement de gauche avec la participation du PCF. Comme résultat, tôt ou tard un tel gouvernement deviendrait en conflit avec la classe ouvrière: il devrait condamner les grèves; lancer des appels à l’austérité (le PCF en a bien entendu déjà fait l’expérience dans la période 1945-47 lorsqu’il participait au gouvernement d’après-guerre du capitalisme français). La rhétorique patriotique du PCF pourrait être très utile de ce point de vue: aussi bien les grèvistes que les grands monopoles pourraient – et le seraient sans doute – être dénoncés comme « non-patriote » et « anti-national ».

Le PCF n’est pas et n’a jamais été un parti socialiste. Il fut fondé comme un parti d’avant-garde bolchevique et est devenu un parti réformiste social-démocrate, mais ses objectifs sont toujours demeurés inchangés: un capitalisme d’État national et non pas le socialisme mondial.

Ce que les autres en disent

« Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain d’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolétariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses privilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans le conclusion du Capital comme « expropriation des expropriateurs », autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Maximilien Rubel, Le Monde, 7 mai 1976.

« Une force effective concentrée aux mains du pouvoir d’État et capable de réaliser la volonté consciente de la majorité en dépit de la résistance d’une minorité économiquement puissante – c’est cela la dictature du prolétariat et elle ne peut être autre chose en accord avec l’enseignement de Marx. Non contente de s’accomoder du régime de la démocratie, une telle dictature peut exister uniquement dans le cadre de la démocratie, dans le plein exercice de l’égalité politique absolue de tous les citoyens ».

Julius Martov, « Marx et le problème de la dictature du prolétariat » (1918)

Voir aussi:

Racistes, votez PC ! (1981)

29 juin 2008
(Article paru dans Socialisme Mondial 16, printemps 1981, publié par le Parti Socialiste du Canada)

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » disaient Marx et Engels. Mais pas Georges Marchais qui veut « stopper l’immigration officielle et clandestine » et « arrêter l’entrée en France de nouveaux travailleurs immigrés ». En ceci il est en plein accord avec Lionel Stoléru, secrétaire d’État aux Travailleurs manuels et immigrés, qui a déclaré lors d’une visite a Metz en octobre dernier: « Il n’est pas question d’accueillir un seul étranger nouveau en France ». Il y a, il est vrai, un certain désaccord entre le PC et Stoléru – « il bavarde, mais des mesures il n’y en a pas » ont déclaré au Monde (4 novembre) deux conseillers PC d’Ivry-sur-Seine à Paris. Le Bureau Politique du PC, dans une déclaration sur « le logement des travailleurs immigrés » publié dans L’Humanité (sic!) du 6 novembre, a aussi accusé Stoléru de n’avoir pas été assez rigoureux pour stopper l’immigration:

« Ces travailleurs ont été appelés en France par un patronat et un gouvernement avides de profits. Aujourd’hui, le gouvernement déclare qu’il faut arrêter l’immigration. Nous disons, nous communistes, oui il faut arrêter l’immigration sous peine de jeter de nouveaux travailleurs français et immigrés au chômage. C’est leur intérêt réciproque. Mais le pouvoir de M. Giscard d’Estaing, son ministre Stoléru ne font pas ce qu’ils disent. Ils contribuent à l’entrée clandestine organisée de travailleurs dépourvus de droits sociaux, avec l’objectif de peser sur les droits de travailleurs français. Nous exigeons que soit mis fin à ces pratiques et que les trafiquants qui s’y livrent soient réprimés. »

Au lieu, donc, de regarder les travailleurs immigrés comme d’autres membres de la classe salariée mondiale qui sont venus travailler dans cette partie du monde, le PC dit en effet: « Oui, les immigrés sont un problème mais ce n’est pas notre faute; c’est la faute de Giscard et des capitalistes ». Lucien Lanternier, maire PC de Gennevillers dans la banlieue parisienne, a même suggéré (L’Humanite, 4 novembre) que ces capitalistes acceptent ces immigrés chez eux au lieu de les parquer dans « les municipalités ouvrières ».

De l’autre coté de Paris, à Vitry-sur-Seine le maire PC est allé encore plus loin. La veille de Noël il a préside à la mise à sac d’un immeuble (« opération bulldozer ») afin d’essayer d’empêcher le relogement de trois cents immigrés noirs dans sa commune. Voila quelqu’un qui ne fait pas que bavarder!

Lors de son premier show télévisé pour la course aux présidentielles (« le grand débat », TF1 3 février) le leader du PC, pour justifier les événements de Vitry réaffirme: « il faut éviter les ghettos et se partager les immigrés » (sous-entendu : partageons-nous ce fléau!). Curieuse philosophie qui semble délibérément oublier qu’avant de se voir coller l’étiquette « attention, immigrés » par un organisme se prétendant défenseur du prolétariat, ceux-ci demeurent avant tout des travailleurs à part entière, et qui admet ainsi le principe même du racisme sans le remettre en cause un seul instant.

Par cette campagne anti-immigration (pour ne pas dire anti-immigrés) le PC espère sans doute recueillir quelques voix bon marché pour Georges Marchais, voix qui iraient autrement aux candidats du Front National ou du Parti des Forces Nouvelles. Encore une fois – après son soutien pour la soi-disant « force de frappe », après « produisons français », après le « socialisme » aux couleurs de la France – le PC montre qu’il n’est qu’un parti chauvin et nationaliste. Si ça continue il devra penser à changer son nom … en Parti Populaire Francais?

***

Document annexe:

Affiche du PCF en 1968

10 mai 2008

Cette affiche ne doit pas être dans le hors-série de l’Huma mais valait bien un rappel.

Voir aussi:

Le PCF et le Modem

12 mars 2008

Lecture de l’Humanité de ce matin:

« Un coup à droite, un coup à gauche. Malgré son faible score de dimanche, le Modem tente de troubler les alliances au second tour au gré des situations locales. Ses électeurs trancheront » (p.3). Fidèle à son discours d’avant le 1° tour, le PC devrait condamner toute alliance entre la gauche et le Modem. C’est effectivement ce qu’il fait page 7 :

Alliance PS-Modem à Lille

Martine Aubry s’allie au parti de François Bayrou

Martine Aubry a décidé de s’allier au Modem en vue du second tour des élections municipales à Lille. Rallier des responsables locaux de la formation de François Bayrou n’était pourtant pas une nécessité pour triompher de son adversaire UMP, Sébastien Huyghe, qui n’a recueilli que 21,64 % des suffrages au premier tour. Forte de son score de dimanche dernier (46,02%)…

Mais si l’on revient au bas de la page 5 du même Huma, on peut lire un autre article:

Fusion à Aubagne

La liste de gauche comptera trois candidats de la liste Modem.

Daniel Fontaine, maire (PCF) sortant et chef de file de la gauche rassemblée, et Jean-Marie Orihuel, tête de liste du Modem, ont annoncé, lors d’une conférence de presse hier en fin d’après-midi, la fusion de leurs listes en vue du second tour. (…) La liste « Tous pour Aubagne » comptera trois candidats issus de la liste Modem dont deux en position éligible (…) Lors du premier tour, la gauche avait recueilli 47,5 % des voix et le Modem 8%. Largement devancée, la candidate de l’UMP, Sylvia Barthélémy (36, « %)…

Ainsi donc le lecteur de l’Huma doit partager la condamnation des propos de l’ex candidate sociale-libérale à la présidentielles ou de la maire sortante de Lille, qui avec 46 % des voix au 1° tour n’avait pas besoin du Modem, mais doit approuver qu’un maire sortant communiste qui a fait 47,5% des voix au 1° tour fusionne avec ledit Modem. Il ne s’agit même pas de composer entre un principe et une nécessité de sauver les meubles après la déconfiture de M.-G. Buffet à la présidentielle: Aubagne n’avait mathématiquement pas besoin d’une telle alliance, pour reprendre les termes de l’Huma. La semaine dernière, en rejetant la perspective d’une alliance gauche-Modem à Paris, l’Huma s’appuyait sur les propos d’Henri Emmanuelli : « le Modem, « c’est un parti qui cherche à exister, je ne pense pas que ce soit le rôle du PS de lui faciliter les choses  » (6 mars). A Aubagne, c’est désormais le rôle du PCF de « lui faciliter les choses« . Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

De toute façon, François Bayrou a annoncé qu’il refuserait l’investiture Modem à cette liste, le PCF ne faisant pas selon lui partie des « partis républicains démocratiques » avec lesquels ont peu aller à la chasse au strapontin. On apprend à cette occasion (cf. France info) que le représentant du Modem à Aubagne avait reçu l’assurance d’obtenir un poste d’adjoint au maire…

S.J.

La mairie d'Aubagne

La mairie d'Aubagne

Voir aussi à propos des élections municipales:

Le « communisme » est mort, vive le communisme !

15 novembre 2007

Article de L. Sève paru sur le site des Communistes Unitaires, 12-11-07.

Telle qu’elle me paraît engagée en vue des rendez-vous de fin 2007 puis 2008, la discussion sur le problème capital qui nous préoccupe tous nous confronte à un dilemme de caractère, je le crains, très fallacieux.

D’un côté, pour le dire succinctement, l’évidence semble bien être que le communisme est mort. Mort comme système social avec l’implosion de l’Union soviétique ; mort comme force politique avec, pour ce qui nous concerne, l’irrémédiable 1,93% de l’élection présidentielle ; mort comme proposition intellectuelle avec un effacement public de Marx dont je ne sais si nous mesurons la profondeur, masqué qu’il nous est par un travail de recherche vivace mais confidentiel. Cet état de fait nourrit une conviction susceptible d’être déclinée de diverses façons politiques mais qui toutes optent au fond pour un premier terme de l’alternative : il faut renoncer au communisme.

D’un autre côté, cette supposée évidence est en tout point contestée. Où prend-on que l’implosion de l’URSS sonnerait le glas d’un socialisme foncièrement repensé à partir des rudes leçons d’hier, quand le capitalisme court à l’abîme ? Que le très mauvais résultat du parti à la présidentielle annulerait les forces qu’il conserve et le dynamisme qui l’anime ? Que le silence médiatique sur les fondamentales vues de Marx ôterait sa pertinence au message du Manifeste ? Il y a énormément à réexaminer, à réinventer, à réengager, nul n’en doute, mais le cap vaut plus que jamais, donc l’instrument historique qui fait corps avec lui. Conséquence : il faut garder le parti communiste.

Si tel est bien le dilemme à affronter – avec du vrai des deux côtés, mais dans des perspectives inconciliables -, mieux vaut ne pas se leurrer : il n’a d’issue prévisible que dans une séparation de corps entre les uns et les autres. La dialectique n’efface pas les « ou bien…, ou bien… » de l’histoire. Et la logique de l’émiettement de ce qui fut le communisme français peut aller encore au-dessous de 1,93%.

Mais est-ce le bon dilemme ? Je le conteste pour une double raison. La première est qu’il tourne tout entier autour du communisme – mot et chose – sans que soit vraiment, à mon sens du moins, désamorcé le terrible piège qu’il recèle. De quoi parle-t-on au juste ? A la clarification exigeante du terme « communisme » tient l’issue du débat et donc l’avenir du combat. C’est par elle qu’il est impératif de commencer. La deuxième raison est que, si on veut bien la considérer avec attention, l’alternative ci-dessus formulée – « il faut renoncer au communisme », « il faut garder le parti communiste » – n’épuise qu’en apparence les réponses pensables, pour la simple raison que sont en jeu deux termes et non un seul : « communisme » et « parti ». Je suis quant à moi irréversiblement attaché à une troisième manière de répondre qui me paraît occultée sans raison connue : il faut absolument conserver communisme et radicalement dépasser parti.

I- « Le communisme » : une terrible équivoque

La très grande majorité des Français, y compris sans doute nombre d’électeurs, voire de militants communistes, tiennent pour une parfaite évidence que, selon une formule connue, « le communisme a été essayé, et il a radicalement échoué ».

Dans cette phrase-clef, que veut dire « le communisme » ? _ Pour simplifier, disons : trois choses :
- 1) la sorte de société qu’ont représentée, par-delà leurs différences, l’Union soviétique, les pays d’Europe de l’Est, une demi-douzaine d’autres dont le Cambodge de Pol Pot (le cas de la Chine fait problème pour tout le monde) ;
- 2) le type d’organisation politique qu’avec des variantes ont pratiqué les partis composant le mouvement communiste, le PCF en étant tenu pour une exemplaire illustration ;
- 3) le mode de pensée qu’a longuement donné à voir le« marxisme-léninisme » sous ses diverses figures doctrinales, celles notamment du matérialisme dialectique et historique comme du socialisme scientifique.

On peut longuement épiloguer sur l’appréciation historique à porter sur « le communisme » ainsi défini, en faisant valoir à bon droit ce qu’on doit aussi lui reconnaître d’apports théoriques, de mérites politiques, d’avancées sociales. Bien rares sont ceux qui pour autant ne l’associent pas à l’idée d’un radical échec d’ensemble, et si pénible que ce puisse être il faut bien en convenir. Sans même parler des crimes, les sociétés qui se sont construites plus ou moins à l’image de l’URSS n’ont semble-t-il eu à terme le choix historique qu’entre disparaître ou s’ouvrir au capital. Les partis nés de la IIIe Internationale – pour ne rien dire ici de la IVe – apparaissent sauf rares exceptions voués eux-mêmes à l’auto dissolution ou à la marginalisation. Et si des lectures renouvelées de Marx en donnent à voir toute l’actuelle fécondité, nombre de certitudes doctrinales proclamées par ce qui s’est appelé le marxisme n’ont pas résisté elles-mêmes au temps et ont perdu tout crédit. Seuls des autistes politiques peuvent affecter de le nier : « le communisme » est bien mort.

Maintenant, revenons un instant à Marx. Chose stupéfiante : ce que lui n’a cessé de penser sous le mot communisme n’a à peu près rien à voir avec « le communisme », c’est même sur nombre de points plutôt le contraire. Avant tout, le communisme n’est ni un état social à instaurer ni un idéal à réciter mais le « mouvement réel qui dépasse l’état de choses existant ». Premier point crucial : un mouvement par quoi avance l’histoire au présent. Mouvement vers quoi ? Vers le complet dépassement du capitalisme, forme la plus extrême des sociétés de classes, le passage à une forme sociale sans classes où s’achève la préhistoire humaine pleine de bruit et de fureur. Mouvement par quoi ? Par la résorption de toutes les grandes aliénations historiques du genre humain – l’aliénation n’étant pas pour lui, comme on semble croire, une disgrâce parmi d’autres mais l’appellation la plus globale de tous les dessaisissements à quoi nous condamne la société de classes dans les domaines les plus divers quoique intimement communicants – économique, écologique, sociétal, politique, éthique, idéologique, culturel, existentiel… Le communisme, c’est l’immense processus, nécessairement mondial bien que nationalement enraciné, par quoi les humains associés se réapproprient leurs puissances sociales de tous ordres et émergent enfin ainsi d’un monde d’horreurs qui n’a rien de naturel.

Une chose et son contraire sous une même phrase

Il n’est pas besoin d’être long pour établir que « le communisme » n’a pas eu grand chose du communisme visé par Marx. Les « pays communistes » ? Pas un seul ne s’est jamais dit lui-même communiste, et pour cause : en aucun d’eux, quels qu’aient pu en être les mérites partiels, les travailleurs associés n’ont été maîtres de leurs puissances sociales ni libérés de formes classiques ou inédites d’aliénation – à mille lieues du « à chacun selon ses besoins ». Stalinisé ou brejnévisé, « le socialisme » n’a nulle part été l’antichambre annoncée du communisme, il lui a au contraire tourné le dos jusqu’à se vouloir « rattrapage du capitalisme ».Les « partis communistes » ? Même ceux qui se sont nommés ainsi ont retiré il y a longtemps le communisme de leur visée réelle au profit d’un« socialisme » supposé plus réaliste, alors que la conquête du pouvoir censée en ouvrir l’accès s’avérait, elle, inaccessible, de sorte que leur activité de plus en plus alignée sur le calendrier électoral a fait d’eux des partis comme les autres, mais sans chance crédible de devenir jamais dirigeants, les vouant ainsi à une implacable désaffection. Les « idées communistes » ? Une enquête montrerait que sous ce qualificatif est massivement placé par l’opinion commune le contraire même des vues de Marx – productivisme, étatisme, dédain de la démocratie et de l’individu… Mais nous-mêmes ? S’il m’est permis de le dire, menant depuis vingt-cinq ans un effort de pensée et de proposition pour que le communisme de Marx prenne place au centre de notre culture, j’ai pu mesurer à quel point son contenu effectif nous est en général resté peu familier.

On en vient ainsi à un constat aussi décisif que paradoxal : ce que l’idéologie dominante, celle de l’adversaire, appelle « le communisme » – et nous aussi hélas, trop souvent – a si peu de rapport avec le communisme marxien qu’il en est sur plus d’un point le contraire. En résulte un terrible malentendu : le même énoncé – « le communisme est mort, il faut l’abandonner » – est passible de deux significations politiques opposées. Premier sens : « le communisme », tel que l’entend le parler courant – étatisme généralisé, bureaucratisme de parti, doctrinarisme de pensée… – a été décisivement invalidé par l’histoire et c’est dans un tout autre sens qu’il faut désormais chercher – je ne vois pas quant à moi qui peut le contester. Deuxième sens : le communisme, tel que l’a entendu Marx, n’est plus d’aucune pertinence et c’est dans un tout autre sens qu’il faut aujourd’hui s’orienter – avec cela on est fondé à être, et je suis pour ma part, en désaccord radical.

Que « le communisme » soit mort n’est plus à débattre : c’est un fait massif et têtu ; que le communisme soit obsolète n’est en rien établi avant débat : c’est au contraire la question à examiner, et à expérimenter. L’idée si répandue selon laquelle « le communisme a été essayé, et il a échoué »relève de la totale équivoque. Si l’on a en vue ce que le parler courant nomme « le communisme », c’est flagrant ; si l’on pense au communisme de Marx, c’est absurde : en ce sens, le communisme n’a aucunement échoué pour la bonne raison qu’il n’a jamais existé nulle part. Même le PCF n’a, sauf exception, jamais encore fait de la politique avec le communisme. On peut certes se demander si le communisme est susceptible de devenir un « mouvement réel », sous quelles formes et par quelles voies au 21e siècle – voilà une question cruciale. Mais se demander s’il faut « abandonner ou conserver la référence au communisme », sans plus de précision, n’a aucun sens clair. Laisser s’engager le débat dans une telle confusion serait à mon sens un désastre.

Je suis pour ma part de ceux, très nombreux, qui constatent que « le communisme » est mort – et ne nous laissons pas abuser par des apparences : même chez un mort la barbe continue un certain temps à pousser – et qu’il faut non pas simplement « y renoncer » mais en faire très attentivement notre deuil. En même temps je suis de ceux – hélas bien moins nombreux qu’il ne faudrait – qui jamais n’abandonneront le communisme dans l’authenticité et la plénitude de son acception marxienne, et qui considèrent même qu’un tel abandon constituerait la plus impardonnable des fautes historiques.

II- Communisme : pourquoi ?

Parce que c’est la seule alternative vraie à ce capitalisme qui sur un rythme accéléré conduit l’humanité à sa perte. En quoi est-ce la seule alternative vraie ? Pour dire en trois phrases ce qui exigerait un gros livre :en ceci que le capitalisme est fondamentalement la mise en privé universelle ; il prive ainsi les humains de la maîtrise collective sur leurs puissances sociales – les avoirs, les savoirs, les pouvoirs. Il est la forme extrême de l’aliénation humaine. Sortir vraiment du capitalisme, c’est donc aller vers la mise en commun universelle de tout ce qui est social en en développant l’appropriation par tous : communisme.

Preuve contraire : l’échec partout du « communisme » sans communisme, ce « socialisme » mensongèrement donné pour « première phase du communisme » quand il lui tournait le dos sur tous les points essentiels – pas d’appropriation collective des moyens de production parles travailleurs associés mais leur confiscation par une nouvelle couche privilégiée, pas de dépérissement de l’État mais l’instauration d’un despotisme, et en fait d’émancipation des consciences, une mystificatrice idéologie officielle dépolitisante. Ce qui a été disqualifié par l’histoire n’est pas un communisme qui jamais ne fut « essayé » mais le socialisme sous toutes ses variantes, sans oublier les variantes social-démocrates, c’est-à-dire la promesse intenable d’une désaliénation ne s’en prenant pas au fond même des aliénations majeures. Un seul dirigeant a vu clair au20esiècle dans cette cruciale question du communisme : Lénine, mais dans un contexte où n’existait aucune de ses pré conditions nécessaires. Après quoi tout a été enseveli dans le « socialisme scientifique » stalinisé.

Le concept du communisme nous est encore si peu familier que beaucoup d’entre nous ne peuvent s’empêcher d’y voir un « idéal », une « utopie », oubliant l’essentiel : il s’agit avant tout d’un mouvement réel. On objecte : mais comment dire réel un mouvement qui n’existe pas encore ? C’est simple : il n’existe pas encore, hélas, comme mouvement conscient de forces sachant en faire leur visée concrète, mais comme mouvement inconscient de l’histoire, sa réalité crève les yeux. Exemple : « à chacun selon ses besoins », utopie ? Mais les révolutions en cours de la productivité réelle annoncent en clair comment une production de prodigieuse efficacité, à condition d’être délivrée des colossaux gâchis capitalistes et réorientée vers les besoins de tous, peut en faire au cours même de ce siècle une réalité naissante. De semblables pistes de réflexion s’entrouvrent partout – rôle décisif des savoirs dans le travail et dépassement du salariat, Internet et démocratie, révolution biomédicale et santé pour tous, métissage étendu et émergence concrète d’un genre humain… Le capital est à la fois le pire ennemi de toute avancée communiste et le très involontaire fourrier de ses pré conditions – Marx et Engels l’avaient déjà bien vu dans le Manifeste. Oui, le communisme n’attend que nous pour devenir mouvement consciemment réel.

Des vues stratégiques d’une foncière nouveauté.

Un texte individuel comme celui-ci ne peut bien entendu se proposer de faire ce que seule produira une vaste élaboration collective. Mais simplement considérer de façon attentive l’idée de base que le communisme est le mouvement réel dépassant toutes les grandes aliénations historiques de l’humanité, on voit se dessiner plusieurs vues stratégiques cardinales en rupture avec ce que furent trop longtemps les nôtres.

Dépassement de toutes les aliénations historiques : le communisme est désaliénation universelle ou n’est pas, non pas seulement parce que chaque aliénation est à résorber mais parce que toutes s’entrecroisent – ainsi l’exploitation économique a vitalement besoin de s’étayer sur la domination étatique et la mystification idéologique. _ Conséquence : le mouvement réel du communisme, s’il a un caractère de classe, n’est pas celui d’une classe en particulier – même si le peuple ouvrier y est au premier chef concerné – mais de toutes les forces collectives et individuelles avides de quelque désaliénation. Pour reprendre une formule à mes yeux judicieuse, la force communiste dont il est besoin doit être celle non d’une classe mais d’un projet un et divers à la fois : tout ce qui renvoie même de façon très indirecte à la logique infectieuse du capital, tout ce qui constitue un présupposé négatif ou positif de son dépassement possible peut et doit être source de mouvement communiste réel. Le champ des initiatives à prendre est immense.

Dépassement de toutes les aliénations historiques : si l’on entend bien ce terme-clef d’aliénation – métamorphose de nos activités sociales en puissances étrangères écrasantes, telles les dictatures de la rentabilité financière, de la raison d’Etat sarkozyenne, de l’évidence néolibérale… -, en résulte une vue stratégique encore plus cruciale. Car rien ici ne peut-être octroyé : toute réappropriation est l’œuvre propre des personnes elles-mêmes ou n’est pas. _ Faire aujourd’hui de la politique avec le communisme exige donc de rompre avec ce qui fut l’essence de la culture révolutionnaire traditionnelle, aujourd’hui caduque : conquête du pouvoir d’Etat comme préalable d’une transformation sociale par en haut avec organisation verticale de parti en conséquence. C’est là qu’est le plus essentiel à repenser du tout au tout. Car cette façon d’envisager la désaliénation conduisait droit au maintien dans l’aliénation – c’est le drame du « socialisme réel » et des partis communistes.
Si les meilleurs esprits d’hier – Lénine, Gramsci – l’ont pourtant adoptée, c’est qu’il n’y en avait pas d’autre quand manquaient tragiquement les présupposés objectifs et subjectifs d’un mouvement communiste. Le fait capital de ce siècle commençant est que le niveau de développement des forces productives et des individus rend envisageable, et pour une part déjà effectif en dehors même de nous, ce qui ne l’était pas naguère : un multiforme processus de réappropriation engagé au présent sur tous les terrains possibles. Le communisme sort de l’« idéal » pour devenir réel.

Dépassement de toutes les aliénations historiques : à son tour, le mot dépassement – celui même de Marx (en allemand : Aufhebung) quand il parle du communisme comme « mouvement réel » – ajoute encore de l’essentiel à ce qui précède. Une désaliénation est inévitablement un processus en temps long, hors de portée d’un acte révolutionnaire soudain même si des décisions de pouvoir peuvent le favoriser, mais c’est un processus que rien ne peut empêcher de s’engager aujourd’hui même. Ceci condamne tout renvoi du dépassement du capitalisme à un après-conquête du pouvoir qui n’est jamais venu dans aucun pays développé, et dans la supposée préparation duquel c’est en fait la subalterne bataille électorale qui accapare sans cesse les forces. Le mouvement du communisme s’engage aujourd’hui dans de tout autres batailles qu’électorales ou ne s’engagera jamais. Par-delà les vieilles images d’Epinal de « la révolution » – du moins pour ce qui concerne les pays les plus développés -, il faut réfléchir à l’idée forte d’évolution révolutionnaire, processus multiforme et inégal mais poursuivi avec esprit de suite d’initiatives engagées, de succès partiels remportés, de rapports des forces modifiés, d’élévation d’enjeu des initiatives dès lors possibles… Oui, on peut faire dès aujourd’hui de bonne politique avec le communisme. Et à moins du communisme, au point où en est le capitalisme, je ne vois pas quelle bonne politique est possible.

Abandonner la référence au communisme ?

Supposons qu’une certaine entente se manifeste sur une vision de cet ordre. Mais pourquoi tenir à l’inscrire sous l’emblème du communisme ? Est-ce bien voir, demande-t-on, à quel point le mot, fût-ce par malentendu, est décrié, donc combien de forces potentielles on risque d’éloigner à vouloir le maintenir ? Voilà qui pose bien trop petitement la question d’un mot aussi puissamment symbolique. Si on mesure toute sa portée, je tiens qu’il y a au moins trois raisons déterminantes de persister à nommer communisme le mouvement transformateur à déployer, et communiste la force organisée s’y consacrant.

- 1 – Un mouvement politique qui se veut grand doit dire en toute clarté ce qu’il est et ce qu’il vise. Vous prétendez dépasser le capitalisme ? Dites-nous sans faux-fuyant par quoi vous comptez le remplacer. Exigence irrécusable, qui exclut l’échappatoire d’une caractérisation purement formelle comme « transformation sociale profonde » – en quel sens ? Sarkozy aussi engage une « transformation sociale profonde » – ou négative comme « antilibéralisme » ou même « post capitalisme » – qui peut se contenter de pareil chèque en blanc ? Il faut un mot disant sans équivoque vers quelle sorte de société profondément nouvelle on veut dépasser le capitalisme. Le seul mot juste est communisme : au ravage de l’universelle mise en privé, il s’agit d’opposer le processus où se met en commun la maîtrise de toutes les grandes activités sociales. Que malgré tout ce qui au 20esiècle en a révélé les failles profondes le « socialisme » puisse retrouver demain en Amérique latine une certaine crédibilité ou non, l’avenir nous le dira. Pour ce qui nous concerne en tout cas, il est crucial de marquer clairement, en récusant la référence au « socialisme », la rupture délibérée avec ses formes stalinisées aussi bien que la radicale insuffisance de ses variantes social-démocrates.

Hésiter à placer notre action sous le signe du communisme, ne serait-ce pas en fait gravement méconnaître à quel point il est déjà tard dans l’histoire du capitalisme ? L’implosion du camp soviétique l’a rendu fou – même des hommes du grand capital s’en inquiètent fort : seul au monde, il fonce désormais vers un abîme, y entraînant avec lui l’humanité. Les Verts ont réussi à faire une grande cause politique du souci écologique ; n’avons-nous pas à faire une tout aussi grande cause politique du souci anthropologique, à l’heure où la frénésie schizophrène du taux de profit financier pousse à un point inouï la déshumanisation de nos vies et engage un tragique holocauste du sens de toutes les activités humaines ?Que maints artistes flairent la venue d’un fascisme économique porteur d’autres horreurs que celles même du 20e siècle donne à penser. Beaucoup commencent à le sentir : devient urgente une insurrection générale en faveur du bien commun. Et c’est en un tel moment que nous trouverions judicieux de mettre à la poubelle le drapeau d’une telle insurrection, le mot communisme ? Serions-nous en train de devenir fous nous-mêmes ?

- 2. A côté de cette capitale raison stratégique, j’en vois une autre non moins décisive : politique au sens direct du terme. Depuis bientôt un siècle est marqué dans la vie politique nationale un emplacement profondément original, celui d’une force tenant une notoire place à part dans l’éventail de « la gauche » : inconfondable d’origine avec le socialisme réformiste, à plus forte raison depuis qu’il s’est mis à tenir le capitalisme pour définitif, mais inconfondable aussi avec l’extrême-gauche trotskiste et toute forme de gauchisme en ce que, refusant le stérile enfermement sectaire, elle ne renonce jamais aux plus larges ententes susceptibles à tous niveaux de faire avancer les choses. Cet emplacement correspond dans la conscience, voire l’inconscient de tous à l’étiquette : communiste. Dans la perspective même, foncièrement inédite, d’un mouvement communiste réel, un tel positionnement politique n’est en rien obsolète ; il ne fait que prendre plus encore de pertinence. Abandonner communiste et par là l’identification à cet emplacement nécessaire gravé dans les consciences et les pratiques politiques relèverait à mes yeux du plus aberrant des non-sens. On peut du reste être certain que si nous commettions cette insigne erreur, l’étiquette communiste ne tarderait pas à être brandie par d’autres, et vu ce qu’ils en feraient nous risquerions bien de terriblement le regretter – mais trop tard, car un tel abandon est aussitôt irréversible.

- 3. Ma troisième raison est une contre-raison. A ce qui vient d’être dit, je ne connais qu’une vraie objection, d’allure modeste mais souvent jugée irrésistible : quoi qu’on dise, le mot communisme demeure massivement évocateur de Staline et du Mur de Berlin, de la « dictature du prolétariat » et du « bilan globalement positif », de cent autres choses de même résonance qu’il est superflu d’énumérer ici, et désormais, en plus, du terrible 1,93%. C’est un mot empoisonné, répulsif, inemployable. Nous avons perdu notre crédibilité à un point tel qu’aucune remontée n’est concevable sans un acte symbolique de radicale innovation – cet acte, ce ne peut être que le solennel abandon de la référence communiste.

Ce qui frappe en premier dans l’audience que paraît avoir cet argument chez nombre de communistes avec ou sans carte, c’est la profondeur du désarroi qu’elle traduit. Oui, alors que nous avons voué nos vies à la plus haute des causes humaines, il y a eu Staline et Pol Pot pour la déshonorer, il y a eu aussi un long cortège de sottises historiques en tous genres pour la discréditer. Il y a eu tout ce qui fait que « le communisme » est bien mort. Quel communiste peut ne pas le ressentir au plus profond ? Mais ce qui relèverait à mon sens d’une extraordinaire inconséquence, ce serait qu’en renonçant au communisme de Marx parce que « le communisme » l’a odieusement trahi nous mettions ainsi nous-mêmes un incroyable signe d’égalité entre les deux. J’ai eu bien des occasions de parler devant des auditoires divers du communisme tel que l’entend Marx : j’ai bien sûr rencontré plus d’une fois de l’incrédulité – « ce serait trop beau » – mais pas une fois, j’en témoigne, la moindre hostilité. La seule raison de renoncer au communisme serait donc qu’il est le plus souvent confondu avec « le communisme », à plus d’un égard son contraire ? Et par notre abandon nous contresignerions cet invraisemblable malentendu ? Aberrant.

La paille des choses et le grain des mots.

Certes, dira-t-on, si « communisme » est irrécupérable, il est vrai qu’à communisme il n’y aurait pas de raison de renoncer. Mais c’est que nous savons faire toute la différence entre les deux ; l’opinion, de façon massive, ne le sait pas, au point que vouloir disculper le communisme des fautes du « communisme » passerait pour une pitoyable argutie. Voici justement le point où l’argument se retourne contre lui-même. Car en somme il revient à dire : la bataille pour détromper nos concitoyens sur un point d’importance aussi cardinale est perdue d’avance, mieux vaut y renoncer. Et c’est ce défaitisme fondateur qui donnerait le coup d’envoi à une combative novation politique ? On pourrait dire tout aussi bien – tout aussi mal : la bataille est perdue d’avance pour convaincre nos concitoyens que le capitalisme est dépassable, mieux vaut y renoncer. Terrible est la logique de pareils renoncements : enclenchée, elle devient sans rivage.

Veut-on oui ou non engager pour de bon le dépassement du capitalisme ? Si oui, il faut se préparer à bien des batailles « perdues d’avance » en se créant les moyens de les gagner. L’une des plus décisives est de donner à comprendre ce qu’a été le drame du 20e siècle : ayant commencé en un temps et un lieu où ses préconditions essentielles faisaient défaut, le communisme s’est dénaturé en « communisme » voué à terme au plus noir échec. Aujourd’hui, dans des conditions bien plus mûres et forts des rudes leçons de cet échec, nous pouvons mettre pour la première fois à l’ordre du jour le communisme en son authenticité et sa plénitude. Faire entendre largement cela au peuple français, et aux autres, ne sera ni aisé ni rapide ; tous les bâtons nous seront mis dans les roues – raison de plus pour développer sans délai cette bataille incontournable. Car qui ne comprend pas le drame du 20e siècle ne saura jamais s’orienter correctement dans le 21e. C’est pourquoi retirer le mot communisme en croyant supprimer la difficulté serait un vrai marché de dupes. Le garder nous contraint au contraire à l’indispensable effort suivi d’explication avec les autres et avec nous-mêmes.

La droite ne nous a-t-elle pas donné une éclatante leçon en la matière ? Dans l’après-guerre, le mot droite était si discrédité par tout ce qu’il avait couvert durant l’Occupation allemande qu’à part une poignée d’extrémistes personne ne voulait s’avouer de droite. Et puis il y a eu Thatcher, Reagan, Giscard, l’offensive néolibérale, une vraie campagne de réhabilitation du mot, et aujourd’hui un Sarkozy a pu s’en faire un triomphal drapeau. Aurions-nous moins d’audace que la droite ? Au reste, si l’adjectif communiste devait, par notre carence, rester captif de son acception répulsive, il faudrait être d’une grande naïveté pour s’imaginer que l’adversaire de classe aurait le bon goût de ne pas stigmatiser une formation authentiquement anticapitaliste en lui collant quand même l’étiquette « communiste », sa répudiation étant dénoncée comme pure hypocrisie.

De cet argument ne subsiste au fond qu’une chose, mais importante : la nécessité d’une très forte rupture symbolique avec une façon de faire de la politique qui n’en peut plus et dont la plupart ne veulent plus. Je tiens pour fondée cette exigence de rupture. Mais ce avec quoi il faut emblématiquement rompre n’est pas communisme, c’est parti.

III- Communisme : comment ?

Donner vie à la perspective communiste esquissée plus haut implique des façons essentiellement nouvelles de faire de la politique et de s’organiser cette fin. Questions déterminantes qui ne trouveront réponse appropriée que dans le mouvement réel – c’est une formidable expérimentation politique en vraie grandeur qu’il s’agit d’engager. A titre exploratoire, essayons d’en dire d’avance un peu davantage en acompte personnel sur une réflexion collective.

Faire de la politique avec le communisme, c’est avant tout multiplier les initiatives transformatrices désaliénantes sur tous les terrains et avec la participation de qui veut. On mesure la maturité objective d’un mouvement communiste aujourd’hui dans un pays comme le nôtre à la spectaculaire abondance des occasions de telles initiatives qu’offre sans cesse l’actualité. Enquêtes accusatrices sur l’insupportable charge de travail chez Renault ou IBM jusqu’à pousser des salariés au suicide, réactions d’enseignants à l’idéologie pédagogique peu croyablement rétrograde sous la démagogie qui traverse toute la « Lettre aux éducateurs » de Sarkozy, refus montant des révoltantes franchises en matière de soins médicaux, adresse de Michel Platini aux chefs d’Etat contre le pourrissement du foot par le fric, sensibilité croissante des professionnels à l’asservissement de la presse, refus massif chez les chercheurs scientifiques de voir réduire le CNRS à une agence de moyens, énormes scandales de gestion à répétition pointant la nécessité de droits nouveaux des salariés dans l’entreprise, profondeur des remous éthiques suscités par l’affaire du test ADN d’appartenance familiale… : il suffit de reprendre une collection récente de l’Humanité pour remplir des pages entières avec les exemples d’initiatives possibles, les plus opportunes étant celles qui touchent au cœur des logiques du capital tout en disposant au départ de quelque atout favorable – reconstruire une confiance dans le succès possible du combat anticapitaliste est de première urgence.

Mais qu’y a-t-il là de neuf ? S’emparer d’une actualité révoltante pour en clarifier le sens et en dénoncer les causes, montrer la possibilité de faire autrement en avançant des contre-propositions et en engageant des actions, n’est-ce pas à quoi le PCF s’efforce depuis toujours ? Oui bien entendu, il s’y efforce avec mérite selon la façon de faire de la politique qui est la sienne en tant que parti. Le résultat en est connu : affaiblissement continu depuis maintenant près de trois décennies jusqu’à un niveau tel qu’en bien des lieux et domaines la survie même de sa capacité d’initiative est en cause. Impossible d’échapper à la conclusion que quelque chose d’essentiel est à reconcevoir dans cette manière de faire de la politique. Quoi donc ?

En quel sens « faire de la politique autrement » ?

Comment se présente en général une initiative du PCF sur un sujet d’importance majeure ? La direction nationale étudie la question, adopte des décisions, lance l’action en invitant toutes les cellules à s’impliquer, à appuyer, à relayer une initiative élaborée au-dessus de leur tête. Dans son principe même, et quelques correctifs secondaires qu’on puisse s’efforcer d’y apporter, ce mode d’initiative à visée désaliénatrice trouve donc moyen d’être aliénant en lui-même : on y saisit l’adhérent en le dessaisissant. Contradiction structurelle, puisque la cellule, organisme territorial « de base » – au sens de tout en bas – n’a ni la taille ni les moyens d’élaborer et animer par elle-même d’amples initiatives transformatrices, alors que son statut généraliste lui fait en principe devoir de les prendre toutes en charge. Quelle que puisse être la bonne volonté des individus, c’est forcément « le sommet » qui décide de ce compte. Sans doute était-ce naguère la seule manière de faire de la politique émancipatrice avec un peuple largement immature ; elle est aujourd’hui d’un intenable archaïsme. La crise flagrante de la forme même qu’est un parti – avant tout instrument de conquête du pouvoir impliquant du même coup pouvoir de la direction sur les militants – fait éclater cette antinomie : le combat pour l’émancipation sociale ne peut absolument plus se mener dans la sujétion militante. Les femmes et les hommes d’aujourd’hui, dans leur masse, exigent le plein exercice de leurs responsabilités. Là n’est pas la moins forte des raisons qui expliquent la mort du « communisme », ni le moindre indice de maturation du communisme.

Est-il concevable de mener tout autrement des initiatives communistes ? Imaginons. Impératif de base : que jamais leurs acteurs n’en soient dépossédés. Ce qui vaut dès le départ : l’initiative donc naît sur le terrain – groupe d’entreprises ou de services, arrondissement urbain ou grand ensemble, région rurale… – et y demeure. Concrètement : les adhérents d’une section – au sens actuel du terme – décident ensemble des initiatives qu’ils jugent les plus judicieuses dans le contexte qui est le leur – décision révisible, évolutive -, chacun choisissant lui-même à quel collectif d’initiative – nommons-le ici par convention atelier – il veut prendre part. L’atelier a tout pouvoir pour élaborer son initiative : étude de données, appropriation de connaissances, fixation d’objectifs, engagement d’actions… Dans d’autres sections, d’autres régions, des ateliers mènent une initiative analogue : des informations et expériences sont échangées, des problèmes communs mis à l’étude, des objectifs plus ambitieux adoptés… Sans perdre ses racines, sans échapper à la responsabilité plénière de ses acteurs, l’initiative devient l’affaire commune de toute une famille d’ateliers, elle peut se nationaliser, voire s’internationaliser ; elle devient pépinière de compétences et de porte-parole, instrument de transformation à taille efficace comme jamais cellule n’a pu l’être.

Les ensembles d’ateliers aux objectifs les plus variés s’interconnectent eux-mêmes en fonction des besoins : une initiative contre les insupportables charges de travail recoupe celles qui visent à de nouveaux droits des salariés, au pluralisme de l’information médiatique, au développement de la prévention sanitaire… Un mouvement politique communiste s’esquisse, dans le prolongement des « mouvements sociaux »de la dernière décennie, mais dépassant par construction leur triple difficulté structurelle : limitation du champ travaillé, absence de débouché politique, par là-même risque récurrent d’instrumentalisation par un parti. Le centre de gravité de l’action politique passe des faits et gestes d’une direction à l’initiative sur le terrain, sur tous les terrains : on commence à rendre palpable une sorte vraiment différente de politique. Est-ce « utopie » que de voir commencer ici à se dissoudre le rapport aliéné du dirigé au dirigeant, à changer de sens le mot « base », à émerger la politique hors de la forme-parti où elle s’asphyxie ?

N’est-ce pas pourtant en revenir au décevant « culte du spontané »,incapable de produire une vraie cohérence ? Sous cette affleure une conviction ancestrale que chacun porte pour une part au fond de lui-même : la cohérence ne pourrait être produite que par une direction. Qui dit cohérence dirait verticalité, donc maintien nécessaire de la forme-parti. Je tiens que cette conviction est hantée à son insu par un préjugé de classe qu’a relayé dans la tradition communiste un bolchevisme stalinisé : il faudrait toujours un chef. C’est faux. Partout autour de nous fonctionnent des cohérences sans verticalité. Les équilibres biologiques ne sont régulés d’en haut par aucun dieu. Le cerveau humain, explique le prix Nobel Gerald Edelman, produit d’extraordinaires cohérences que n’assure aucun poste de commande, fût-ce cortical. Nombre de chercheurs scientifiques refusent en ce moment même à infiniment juste titre qu’on prétende leur imposer toute autre cohérence que celle du libre mouvement des savoirs fondamentaux. La vérité est qu’il y a deux moyens opposés de produire de la cohérence : une verticalité externe ou une horizontalité interne. En politique, la première est la formule même de l’aliénation, la seconde celle d’une possible désaliénation. C’est celle qu’il nous faut absolument explorer en matière d’organisation s’il est bien vrai que le 1,93% nous condamne à changer de façon radicale sous peine d’entrée dans un coma irréversible. C’est celle qui est déjà à l’œuvre, trop souvent sans nous, dans tant d’efforts au présent sur les terrains les plus divers de la transformation sociale.

Du parti au mouvement.

Regardons de près ce que requiert pour sa cohérence un mouvement communiste tel qu’on vient de l’esquisser. Les militants à l’initiative dans le maillage général en ateliers n’ont nul besoin d’instances décidant à leur place ; ils apprennent eux-mêmes à décider de façon experte, selon le principe communiste : « Que chaque cuisinière apprenne à gouverner l’État ! ». Ce qui répond à leur besoin n’est pas la délégation de pouvoir à une direction mais la centralisation de savoir au service des acteurs directs – une capitale revalorisation et réanimation du travail d’idées communiste est à tous égards urgente. La cohérence de leurs initiatives repose sur d’incessants échanges : d’informations, de questions, d’analyses, de propositions… Organiser ces échanges avec une efficacité économe, produire une visibilité de l’ensemble, préalable de toute prospective pertinente : c’est le rôle de centres à divers niveaux. Des centres – appelons-les par exemple conseils – ne confisquant rien du pouvoir de décision des ateliers et de leur maillage, redécentralisant sans cesse au contraire des moyens élaborés de mieux décider. Ceci oriente vers une sorte d’organisation politique en rupture avec le parti.

L’idée a prévalu dans les années 90, malgré des avis contraires inécoutés, qu’on résoudrait la crise du PCF en s’en prenant à la centralité – entreprise qui serait foncièrement néfaste si elle n’était impossible : aujourd’hui comme hier continuent bien sûr d’exister à tous niveaux des organismes centraux dans le PCF. Ce n’est pas la centralité qui fait la crise mortelle de la forme-parti mais la verticalité qu’elle recouvre, celle d’une direction détenant seule, par position, les moyens de décider pour tout ce qui compte et qui, voulût-on le contraire, dépossède les militants de la maîtrise des initiatives dont ils ont pourtant à être les acteurs. Disons-le sous une forme provocante mais imparable : la verticalité est anti-communiste. Tant qu’on n’aura pas surmonté l’angoisse directionnelle à l’idée d’une radicale élimination de la verticalité, la façon « communiste » de faire de la politique continuera d’apparaître à tous, non sans motif, semblable à celle des autres partis – préjugés anti-communistes en plus et crédibilité de l’accès au pouvoir en moins. Qui veut venir aujourd’hui dans une organisation politique à vocation émancipatrice pour y être dirigé ? Nous venons de payer horriblement cher d’avoir trop peu senti combien se reconnaître dans un dirigeant national de parti, même personnellement sympathique, répugne aujourd’hui à beaucoup. Croire sauver le parti en s’accrochant à la verticalité, ce serait travailler à perdre sans retour le communisme politique.

Pour engager sur tous les terrains un dépassement du capitalisme au présent, ce dont il est besoin comme force organisée n’est plus un parti mais un mouvement – donnons-lui ici par hypothèse un nom qui dise en clair à la fois sa raison et son mode d’être : Initiative communiste (IC). I C est avant tout dès le départ un maillage naissant d’ateliers qui engagent des initiatives transformatrices dans l’intense échange horizontal qu’ont à tâche de favoriser des conseils de divers niveaux, de la section à l’échelon national. C’est un ensemble de chantiers auxquels participe qui veut, la responsabilité des décisions restant aux adhérents du mouvement. IC n’a pas de direction mais un conseil national travaillant à centraliser l’expérience, cerner les problèmes, organiser le débat, en décentraliser les résultats dans leur pluralité. Des divergences d’orientation se manifestent : on les traite sur le mode de l’expérimentation ouverte soumise au critère de la pratique. Résorption du pouvoir vertical dans la centralité horizontale : nous sortons du parti pour passer à un tout autre type de force organisée, inédit dans la vie nationale, propre à renouveler en profondeur l’attitude des milieux populaires, des intellectuels, de la jeunesse envers la politique.

Déplacer résolument le centre de gravité de la politique sur les terrains de la transformation sociale n’équivaut en rien à négliger les exigences de la politique institutionnelle, mais à les aborder comme des aspects subordonnés de l’action d’ensemble. Les fortes spécificités de ces tâches dictées par le système institutionnel – batailles électorales, participation à des pouvoirs, relations extérieures… – peuvent suggérer d’en confier l’exécution à des délégations mises en place par le conseil national d’IC. Ces délégations, disposant d’une réelle autonomie d’initiative et d’une forte visibilité publique, ne sauraient pour autant – point capital – jouer le rôle d’une direction : elles se verraient fixer leur orientation par le conseil national et à travers lui l’ensemble des ateliers dont il n’est qu’un organe, restant responsables devant eux de l’accomplissement de leur mandat. Avec la disparition d’un Secrétariat national – mais non de plusieurs porte-parole attitrés -, on passe de très voyante manière au-delà de la forme-parti.

Par-delà celles et ceux qui se veulent expressément communistes, beaucoup, partageant telle ou telle des mêmes visées anticapitalistes, font dans les conditions présentes un choix différent. La criante nécessité du « tous ensemble » oblige donc à se prononcer sur le mode d’entente à rechercher entre les uns et les autres.
Deux hypothèses se présentent :
- 1) la constitution d’une force alternative unique fédérant des entités distinctes dont l’une seulement se référerait au communisme ;
- 2) la conclusion d’un pacte entre formations diverses, dont la communiste, chacune conservant son autonomie. Je soutiens quant à moi cette deuxième formule, pour la raison qu’à mon sens ne peuvent durablement cohabiter des forces politiques n’ayant pas sur les points essentiels un même projet historique. La spécificité du projet communiste en sa pleine acception est à mes yeux trop forte pour se plier à une vision commune n’y faisant que très incomplètement droit. Préférable me paraît une association à buts concertés en commun – expression publique, initiatives politiques, stratégies électorales… – réservant à chaque partenaire une entière liberté de jugement et une responsabilité plénière sur ses démarches propres.

Ultime question, non la moindre : comment parvenir à cette nouvelle organisation ? Cela suppose de satisfaire à deux exigences contradictoires.
- 1) Il est exclu que le PCF soit son creuset, pour cette décisive raison de fond que la verticalité ne peut donner naissance à l’horizontalité. Le croire possible est précisément ce qui conduit à 1,93%.Il faut admettre sans réticence de se placer d’emblée au-delà des organisations existantes pour faire exister une force de nouvelle génération.
- 2) Mais il est non moins exclu que les adhérents du PCF acceptent de renoncer à leur parti sans garantie majeure quant à l’authenticité communiste de la formation où ils se retrouveraient avec d’autres. Si cette lourde décision devait leur apparaître comme une aventure, ils ne seraient pas nombreux à s’y impliquer. Je ne le ferais pas moi-même. Or le principe d’une telle garantie n’est pas difficile à concevoir : il faut, entre co-fondateurs motivé-e-s de la nouvelle organisation communiste, travailler à un clair manifeste de ses buts et moyens jusqu’à susciter l’accord de tous, ce document de référence servant de préalable aux assises ouvertes qui en constitueront l’acte de naissance. Il ne peut s’agir de demander à quiconque un saut dans l’inconnu, mais bien à tous un saut vers l’avenir.

Garder le PCF ou renoncer au communisme : ce dilemme condamne à un double désastre. L’issue est d’inventer une force inédite pour donner vie à un communisme du 21e siècle. »

Lucien Séve,
7 novembre 2007

Toujours sur le groupe parlementaire communiste…

14 août 2007

Lettre d’André Gérin, député du Rhône,

à Marie-George Buffet,

secrétaire nationale du Parti Communiste Français

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Le 31 juillet 2007

Chère Marie-George,
Je regrette ta seconde lettre du 19 juillet dernier concernant la
constitution du groupe de la « Gauche Démocrate et Républicaine ».
Dire, comme tu le fais : « l’objectif de cette formation est strictement technique » est une contrevérité :
– Qui peut croire que la disparition de la dénomination « communiste » dans l’intitulé du nouveau groupe est un choix
technique ?
– Qui peut croire qu’obtenir un tiers des moyens pour trois quarts des députés est un choix technique ?
– Qui peut croire que le licenciement de six collaborateurs sur huit est un choix technique ?
Tu sais que les députés communistes et républicains n’ont pas
été associés à la réflexion sur la formation du nouveau groupe mais ils ont été mis devant le fait accompli. Lors de la réunion du mardi 26 juin 2007, ils n’ont pas eu d’autre choix que d’accepter une solution mutilante sous peine de perdre plus de moyens encore.
Pourtant, il est clair que, vu sous l’angle « strictement technique », il était possible à la fois de préserver notre identité et les moyens en proportion de notre influence.

Tu ne peux pas esquiver davantage la question que je te posais le 13 juillet dernier : qui a négocié un accord aussi peu « technique », un accord aussi défavorable aux communistes, un accord d’effacement de l’identité communiste ? A quoi a servi notre campagne pour la présence d’un groupe communiste à l’Assemblée nationale et pour l’avenir du Parti communiste français ?
Il faut dire clairement que loin d’être une solution technique,
la composition du groupe de la « Gauche Démocrate et
Républicaine » s’inscrit dans la même démarche que les collectifs antilibéraux.
Jouer la transparence est indispensable pour permettre aux
communistes d’exercer leur souveraineté, pour travailler ensemble, pour trouver les moyens de faire remonter l’influence du PCF et de lui redonner toute sa place dans la vie politique et sociale du pays.
Comme secrétaire nationale, tu devrais mettre toutes les cartes sur la table, devant les adhérents. Le plus tôt sera le mieux.
Reçois, Chère Marie-George, mes fraternelles salutations.

André GERIN

Le PCF face à la guerre d’Éthiopie (1935-1936)

4 août 2007

Publié dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine 2002-4

Les deux incendies.

Le PCF face à la guerre d’Éthiopie ( 1935-1936)

Yves Santamaria
Yves SANTAMARIA IUFM des Pays de Loire et Institut d’Études Politiques, Paris

D’octobre 1935 à mai 1936, la guerre victorieuse menée par l’Italie contre l’Éthiopie ne constitue qu’un bref épisode de ce processus que nous construisons (suivant en cela l’exemple de nombre de contemporains des faits) comme la « marche à la guerre » des années trente. Éclairé par une typologie héritée de la Deuxième internationale [1] et revisitée par le bolchévisme de Grande guerre [2], le Mouvement communiste international n’hésita pas dans sa caractérisation du conflit. Avant même le déclenchement de l’agression mussolinienne, la cause était entendue : on avait indiscutablement affaire en l’espèce, côté éthiopien, à une guerre d’« indépendance nationale » [3]. Si l’incertitude subsistait, à l’automne 1935, quant à la possibilité d’existence de ce cas de figure sur le théâtre européen avant la prise de pouvoir du prolétariat [4], la doctrine était fixée (et elle le demeurera sous Khrouchtchev et ses successeurs) en matière de soutien aux États « semi-coloniaux » en lutte contre les métropoles impérialistes. En un ultime effort de théorisation prospective, Lénine n’avait-il pas jugé inéluctable le « conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre-révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire et nationaliste, entre les États les plus civilisés du monde et les pays arriérés comme ceux de l’Orient » ? S’ils forment la majorité de l’humanité – et Lénine pensait surtout à la Chine, l’Inde et la Russie – « il faut que cette majorité ait le temps de se civiliser [5] ». Telle fut l’image que le Mouvement communiste diffusa de l’Empire du Roi des rois, le négus Hailé Sélassié, chef d’un État membre de la Société des nations. L’une des rares entités politiques africaines à avoir conservé son indépendance, l’Éthiopie relevait à la fois des petits pays en butte à l’agression des puissants, des mondes coloniaux en proie à la rapacité européenne et des peuples victimes de l’expansionnisme fasciste. À ce triple titre, elle bénéficia, de la part du PCF, d’un soutien politique [6] qui n’a à ce jour guère fait l’objet de recherches approfondies [7]. Cette approche se fixe donc pour seule tâche de dégager les formes prises par l’expression de ce positionnement, tout en tenant compte de ses limites idéologiques et stratégiques. Conformément au double code génétique de la Section française de la IIIe Internationale, ce bornage tiendra compte de l’inscription du Parti dans le champ politique national, alors marqué par la constitution d’une coalition électorale (le Front populaire) à vocation gouvernementale dont le PCF est partie prenante et qui affiche sur ses drapeaux la défense de la paix. Bien évidemment, il ne peut que prendre également en considération la dimension diplomatique de l’antifascisme communiste.

Opérationnel sur le plan intérieur, celui-ci va de surcroît se révéler parfaitement apte à appliquer à la coalition – largement virtuelle en 1935 – de ces « États fascistes » que sont l’Allemagne et l’Italie les leçons dégagées par Lénine en matière de « louvoiement » entre puissances impérialistes, donc intrinsèquement rivales.

Les sanctions ne sont pas la guerre

À l’été 1935, le VIIe congrès du Komintern avait relégué au second plan la notion léniniste de « coexistence pacifique » [8] afin de mieux sensibiliser le Mouvement communiste à la présence d’un « ennemi principal »: nul à présent ne pouvait plus ignorer que la menace pour l’URSS était clairement portraiturée sous les traits du fascisme allemand. Lorsque, les 13 et 14 août, Palmiro Togliatti fixa publiquement Les tâches de l’Internationale communiste face à la préparation par les impérialistes d’une nouvelle guerre mondiale [9], la nationalité du rapporteur n’entraîna pas, contrairement à une tradition établie [10], une valorisation du rôle de l’impérialisme italien, pourtant en passe de se jeter sur l’Abyssinie. Certes, remarquait l’orateur, la paix est « indivisible » et la détérioration de la situation ne manquerait pas d’aiguiser les rapports inter-impérialistes. Mais – et cette observation n’était pas la moins importante – l’affaire ressortissait pour l’essentiel au chapitre de l’« aggravation des contradictions et de la lutte ouverte entre le monde des impérialistes et les peuples coloniaux » [11]. Si, à long terme, l’affrontement Orient-Occident pouvait sceller le sort du Capitalisme [12], la maturation des antagonismes relevait en la matière d’une temporalité encore incertaine et en tout cas moins pressante aux yeux des décideurs communistes. La hiérarchie des urgences désormais lisible sur l’agenda révolutionnaire ne pouvait échapper à l’ambassadeur britannique à Moscou, qui, en la circonstance, établit avec perspicacité l’ordre des priorités soviétiques [13].

Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que le chef kominternien Dimitri Manouilski, dans son compte rendu du VIIe congrès aux activistes du Parti russe [14] opposât à la proposition social-démocrate de fermeture du canal de Suez à la flotte italienne le mot d’ordre de « sanctions prolétariennes » qui, pour discutable qu’ait pu se révéler son efficacité aux yeux des troupes du Négus, évitait au Mouvement communiste d’apparaître à la remorque de l’impérialisme de Sa Majesté. Annonçant la petite phrase de Staline lors des manœuvres préparatoires à la conclusion du pacte d’août 1939 avec l’Allemagne [15], Togliatti était on ne peut plus clair – en privé – sur le sujet : il était hors de question de figurer parmi les dupes d’une bourgeoisie anglaise [qui] avait réussi à maintes reprises à trouver des imbéciles disposés à lui retirer les « marrons du feu » [16].

La faible conformité du régime abyssin aux canons démocratiques n’était pas de nature à influencer l’attitude communiste : déjà au Maroc, de 1925 à 1926, le PCF n’avait pas marchandé son soutien aux insurgés rifains [17]. Dans les pays vivant « sous régime patriarcal », expliquait-on aux militants en formation [18], la masse indigène vit sous le « régime d’autrefois » et les chefs restent liés à elle contre l’envahisseur. Tel était le cas des dirigeants de la République du Rif : « Nous avons beau savoir qu’Abd el Krim est un chef féodal et que plus tard nous aurons à combattre les hommes de son espèce, pour l’instant, la tâche qu’il nous faut accomplir est de soutenir [19] son mouvement ». Lorsque le développement atteint un stade supérieur et qu’il y a bourgeoisie indigène anti-impérialiste – c’est-à-dire « qui veut exploiter elle-même ses propres travailleurs » –, il convient de soutenir et « orienter » son action en veillant au refus des compromis avec l’impérialisme et en organisant les masses (surtout prolétariennes) de façon indépendante.

Comme le faisait remarquer Gabriel Péri avec cet humour très british dont il n’était pourtant pas prodigue dans ses chroniques journalistiques, il n’était nullement question de décerner des palmes à un souverain chez qui la journée de huit heures n’était sans doute pas scrupuleusement respectée [20]. Plus directement, l’IC recourait, comme en 1925, à l’inusable et polymorphe concept de « féodalité » et balayait les éventuelles hésitations des communistes d’Algérie et de Tunisie à s’engager en soutien d’un « appareil d’État réactionnaire et moyenâgeux [21] ». En dépit de la faiblesse du prolétariat abyssin, c’est donc sans réticences que, le 5 octobre 1935, les Partis et organisations communistes d’Afrique et des pays arabes reprirent, une fois l’assaut déclenché par Mussolini, le cri de guerre du Parti communiste italien : « Bas les pattes devant l’Abyssinie [22] ». Conjuguée au caractère limité des forces alors engagées par ce texte, l’absence d’appel commun des sections européennes donnait d’emblée une indication fiable sur la volonté du mouvement communiste de maîtriser la graduation de sa riposte.

Le Bureau politique du PCF avait délibéré au lendemain de l’attaque italienne. Si l’on se fie à la synthèse personnelle de Marcel Cachin [23], les limites de la campagne qu’il convenait d’engager contre l’Italie y furent clairement établies. Les sanctions militaires, agitées jusque dans certaines colonnes du Populaire, n’étaient pas à l’ordre du jour. Il fallait dire : les sanctions économiques, financières, c’est suffisant pour empêcher Mussolini de faire la guerre. Sans doute, dans la confidentialité du BP, pouvait-on envisager l’escalade : « Si la situation se modifie, nous sommes pour les sanctions militaires. »

Mais aujourd’hui, on n’irait « pas plus loin ». Les socialistes étaient d’ailleurs invités à ne pas exiger de l’URSS qu’elle appliquât à l’Italie des sanctions économiques auxquelles les « gouvernements bourgeois » ne se montreraient pas disposés [24]. La vigilance pacifiste du PCF, face à l’antifascisme diplomatique bourgeonnant à la direction de la SFIO, s’éclaire de l’attitude prudente adoptée jusqu’à l’été 1936 par le PCF sur le chapitre de la Défense nationale.

Malgré le soutien apporté par Staline au réarmement de la France lors du voyage de Pierre Laval à Moscou, les communistes français demeurent extrêmement précautionneux sur le sujet [25], conformément au télégramme reçu de la Maison (le Komintern) le 17 mai 1935 :

« Étant donné que l’armée reste aux mains de la bourgeoisie, il n’y a aucune garantie qu’elle ne sera pas utilisée comme un moyen d’oppression contre la classe ouvrière et paysanne dans le pays et contre les peuples des colonies. En conséquence le PCF refuse les crédits militaires et rejette le budget, dans son ensemble, ainsi que le projet de loi sur un service militaire de deux ans [26]. »

L’éclaircissement était le bienvenu. On peut en juger quand on découvre le désarroi d’un Henri Barbusse qui, surpris par le feu vert stalinien au réarmement français alors qu’il s’est déplacé en Suisse afin – précisément – d’alerter l’opinion sur la situation éthiopienne, ne peut qu’esquisser en public, au débotté, une défense surannée du désarmement général [27]. Quoi qu’il en soit, le refus de toute surenchère patriotique face à l’Italie est pleinement en phase avec les choix diplomatiques des dirigeants soviétiques. Sur ce chapitre, on le sait depuis les recherches de Giuliano Procacci, l’URSS entendait faire montre dans l’affaire éthiopienne d’une notable fermeté sur les positions de principe assortie d’une sereine prudence sur le plan tactique, et particulièrement en matière d’approvisionnement pétrolier. L’ouverture de fonds diplomatiques inaccessibles à l’époque où il réalisa son étude a depuis largement confirmé les analyses de l’historien italien [28].

Publiée dans l’Humanité du 4 octobre, la déclaration du Bureau politique se voulut apaisante, conformément à la ligne de masse adoptée depuis l’été.

Le PCF ne pouvait se résigner à l’idée de la guerre :

«(Il entendait) tout faire pour sauver la paix, pour éviter à tout prix que notre pays soit entraîné dans un conflit sanglant qui serait un désastre pour la France entière. Une conjonction loyale des efforts pacifiques de la France, de l’Angleterre et de l’URSS peut sauver la paix. »

À la remorque de l’impérialisme britannique ?

Le texte, s’il témoignait d’une indéniable bonne volonté, accordait un crédit excessif à celle de la Grande-Bretagne. S’il adoptait le titre – À bas la guerre ! – retenu par le quotidien du PCF, l’appel lancé le 7 octobre par le Comité exécutif de l’IC ne s’embarrassait pas de précautions verbales pour caractériser les menées britanniques. La référence à la boucherie mondiale de 1914 ne pouvait guère laisser planer de doute quant à l’équidistance de mise face aux véritables protagonistes de la tragédie :

« La lutte impérialiste des grandes puissances capitalistes, principalement l’Angleterre et l’Italie, pour l’Abyssinie, a conduit à une agression du fascisme italien contre le peuple abyssin. Des avions italiens bombardent des villes et des villages paisibles d’Abyssinie. L’impérialisme anglais, prétextant une sollicitude douteuse pour “l’indépendance” de l’Abyssinie, s’apprête à la guerre contre l’Italie pour s’emparer de l’Abyssinie. La flotte britan- nique se tient prête. En même temps que l’Angleterre, les autres États impérialistes réclament, soi-disant dans l’intérêt de la paix, la protection sur l’Abyssinie » [29].

L’Internationale se plaçait par là même sur les positions définies par Manouilski dès le 5 septembre. La neutralité entre les belligérants impérialistes n’était, il est vrai, pas absolument respectée du fait de la présence simultanée de deux types de conflits (interimpérialiste et d’indépendance nationale). S’il était exclu de favoriser l’une des deux puissances européennes, l’appui prolétarien ne devait pas faire défaut aux Éthiopiens :

pour ce faire, il fallait que pas un train, pas un navire ne parte pour soutenir la guerre italo-abyssine. Front unique au sommet oblige (pas question ici de Front populaire, formule impliquant l’alliance avec les « partis bourgeois de gauche »), le mot d’ordre s’adressait, à la différence de 1932 [30], aussi bien aux travailleurs qu’à leurs organisations; il n’apparaît pas avoir nui davantage à l’effort de guerre italien qu’au potentiel japonais. En fait, il signalait plus une position politique qu’il ne fit l’objet d’une mise en œuvre systématique. Il ne s’inscrivait pas davantage dans une perspective de collaboration des masses à l’action de la S.D.N. Bien au contraire, l’organisation genevoise était frappée par avance de discrédit :

« Les gouvernements des plus grands États capitalistes représentés à la Société des Nations la condamnent une fois de plus à l’impuissance. Le jeu des intérêts cupides des puissances impérialistes rend impossible une action collective efficace de la Société des Nations contre les instigateurs de guerre fasciste. »

L’équidistance adoptée dans le conflit interimpérialiste qui surdéterminait le combat pour l’indépendance abyssine ne pouvait mieux se manifester que lors des événements qui secouèrent, à compter du 13 novembre 1935, l’Égypte.

Après le refus britannique de rétablissement de la Constitution de 1923, les violentes manifestations qui s’ensuivirent venaient poser aux communistes des questions bientôt classiques (et que la deuxième guerre tranchera sur une grande échelle) de légitimité et de priorité d’exigences nationales logiquement attisées par l’impérialisme rival. Sur le terrain, le Mouvement communiste ne disposait que de capacités d’intervention extrêmement réduites [31] et, s’il ne fallait pas surestimer l’impact de la propagande italienne [32], l’agitation nationaliste pouvait objectivement causer quelque émoi sur les arrières d’un dispositif militaire que les Britanniques s’attachaient à renforcer. Et de fait, le réarmement allemand ne devait pas conduire à sous-estimer l’ampleur des efforts engagés en ce sens par l’impérialisme anglais. Gabriel Péri dénonçait en conséquence les tentatives du gouvernement de Londres en vue de créer un « esprit de panique » dans l’opinion à propos d’une pseudo-insuffisance de la Royal Air Force [33]. Aussi le Komintern ne pouvait-il laisser passer sans réagir le faux-pas de la Correspondance internationale qui, dans son numéro du 16 novembre, émit l’opinion selon laquelle, en Égypte, « un mouvement insurrectionnel serait, hélas, nuisible à la cause de la paix » [34]. L’affirmation fut promptement jugée malencontreuse [35] et André Ferrat, qui jouissait d’un droit de regard sur les (rares) rapports en provenance d’Égypte [36], consacra en décembre une part importante de son Bulletin colonial aux répercussions de la guerre d’Éthiopie dans la zone d’influence britannique [37]. Il se fit ainsi l’écho de l’appel du Wafd à la Société des nations dans lequel le mouvement nationaliste égyptien dénonçait le double-jeu britannique consistant à prêcher la paix aux autres et à défendre les prétentions les plus injustifiées par les voies les plus illégales et les moyens les plus tyranniques. L’Humanité du 15 décembre, sans mentionner l’origine de la déviation qu’elle redressait, jugea quant à elle la révolte égyptienne parfaitement compatible avec l’application des sanctions puisqu’une Égypte libre… serait le pays le plus apte à imposer l’embargo véritable.

Les rappels à l’ordre ne concernaient pas des cibles isolées. Le 20 novembre 1935, le Présidium de l’IC prit connaissance d’un rapport, œuvre de Kuusinen, dont le titre – Point de raison pour la suffisance [38] témoignait à l’envie du mécontentement ressenti à Moscou devant le comportement adopté par les sections à l’égard du conflit en cours. Celles-ci se voyaient accusées de suivisme vis-à-vis des sociaux-démocrates qui tentaient d’orienter les masses vers le soutien de la politique philosociétaire anglo-française. Le Parti français était nommément désigné, du fait du caractère propagandiste d’une attitude qui l’avait, disaient les Soviétiques, conduit à négliger les revendications concrètes au profit d’une agitation générale pour la paix et la liberté. La direction française avait, reconnaissait Kuusinen, tenu compte de ces critiques [39] et put donc adopter une attitude conséquente lorsque fut rendue publique l’existence d’un accord conclu les 7-8 décembre 1935 par Pierre Laval avec le ministre britannique des affaires étrangères Samuel Hoare [40].

Faire de la politique

Les Soviétiques avaient déployé un lobbying intense, souvent assorti d’arguments trébuchants, pour faire pression sur Laval [41]. Ont-ils joué un rôle direct dans sa chute ? On manque d’éléments de preuve pour l’affirmer, même si à Moscou le remplacement du président du Conseil était, à ce moment-là, la seule solution envisagée pour l’avenir des relations franco-soviétiques [42]. Avant même la divulgation des indiscrétions qui visaient à torpiller le plan francobritannique de partition de l’Éthiopie, le député communiste Gabriel Péri, fort bien informé et qui suivait de très près l’affaire [43], fit entendre à la Chambre une vibrante interpellation, de concert avec Pierre Cot [44], le jour même où les journalistes Pertinax et Geneviève Tabouis recueillirent leurs informations.

L’opération de politique intérieure qui se dessinait et qui vit Laval affronter, le 27 décembre, une coalition parlementaire hétéroclite n’était pas contradictoire avec la publication, par l’Humanité du 17 décembre, d’un article de Radek paru dans les Izvestia et situant la position soviétique. L’URSS, pouvait-on lire, n’était pas directement intéressée à l’issue de la guerre en Afrique orientale. Tout en soutenant les sanctions décidées par la SDN, elle n’était nullement opposée à des pourparlers avec l’Italie. Soucieuse d’éviter toute source de complications en Europe, elle envisageait sans défaveur un éventuel désir de l’Éthiopie de mettre fin à la guerre à telle ou telle condition qui lui conviendrait mais que l’on ne saurait lui imposer.

Cette prise de position, officieuse si l’on songe au statut des Izvestia, ne pouvait prétendre résumer à elle seule les multiples facettes d’une diplomatie soviétique qui conservait des contacts réguliers avec chacune des parties en présence. Sa publication dans le quotidien du PCF permettait de relativiser les virulentes dénonciations du fascisme colonial, techniquement peu dommageables à l’agresseur italien, et de concentrer les coups sur l’homme désigné comme leader de la réaction interne, Pierre Laval. L’objectif était établi par le titre de l’Humanité du 19 : Hoare a démissionné.À quand Laval ? Le même jour, un meeting du Rassemblement populaire était convoqué sous les mots d’ordre, jadis honnis et désormais réunis, Pour la Paix ! Pour la sécurité de la France ! tandis que Vaillant-Couturier choisissait pour son éditorial du 21 Vive la paix ! À bas Laval ! Dénonçant le bluff de Mussolini qui, affirmait-il, n’était nullement disposé à se lancer dans une aventure européenne dans l’hypothèse de sanctions pétrolières, il n’en réaffirmait pas moins la traditionnelle répugnance communiste à l’idée de peser sur un seul plateau de la balance impérialiste :

« Nous ne partageons pas le moins du monde certaines des raisons qui inspirent l’opinion britannique. Impérialisme anglais et impérialisme britannique suivent une voie naturellement hostile aux intérêts du prolétariat et des peuples opprimés… Nous ne voulons nous battre ni pour le roi d’Angleterre, empereur des Indes, ni pour le Duce italien agresseur de l’Éthiopie. NOUS VOULONS LA PAIX » [45].

L’agonie du ministère Laval, patente depuis qu’il est notoire qu’Édouard Herriot (un garant, pour Moscou, de l’amitié anti-allemande) a décidé de mettre un terme à sa collaboration, induit tout naturellement un déficit d’intérêt porté à la question éthiopienne. Au point que le Parti communiste italien doit intervenir, en janvier, auprès de Gabriel Péri et de la direction du PCF pour obtenir de l’Humanité une couverture de la « question essentielle du moment sur le plan international »: on ne pouvait en la matière, estimait le Bureau Politique du PC d’Italie, se laisser impressionner par l’argument selon lequel la chute de Mussolini (encore considéré à cette date comme le garant de l’indépendance autrichienne) « laisserait les mains libres à Hitler et annulerait en fait le traité de Locarno » [46].

La chute de Laval, effective le 22 janvier 1936, constituait un objectif plus immédiatement accessible. Son remplacement par Albert Sarraut était, estima le PCF, un premier pas qui méritait que l’on s’abstînt de voter contre l’homme du discours de Constantine [47]. Le dirigeant radical ne se proposait-il pas de soumettre enfin le Pacte franco-soviétique (celui-là même qui avait été signé au printemps précédent par Laval) à la ratification des Chambres ? Entre l’homme du rapprochement avec Rome et celui qui resserrerait les liens avec Moscou, on avait depuis longtemps tranché. Gabriel Péri put alors lancer une mise en garde à ceux qui prendraient prétexte des avertissements hitlériens pour atténuer la portée du traité et la valeur des engagements qu’il implique. Reconnaissant qu’il était bien difficile de « faire le départ entre le bluff et la menace réelle », Péri exigeait « que l’on ne se soumette pas à ces sortes de chantage », tout en paraissant relativiser l’importance de l’éventuelle rétorsion allemande dans la mesure où, « en fait, la démilitarisation rhénane n’est déjà plus qu’un souvenir ».

Le 29 février 1936, quarante-huit heures après la ratification par la Chambre des députés, les déclarations quasiment francophiles d’Hitler à Bertrand de Jouvenel parurent confirmer la justesse de l’analyse de Gabriel Péri qui, à l’image de la majorité des observateurs contemporains, négligea la chronologie. L’entretien avait, en fait, été accordé avant la date prévue pour le scrutin. Péri a-t-il été la dupe, plus ou moins consentante, d’une manœuvre tendant à retarder la publication d’un texte destiné à peser sur la décision des parlementaires [48] ? L’avenir apparaît en tout cas plus serein, début mars, surtout après la lecture des propos de Staline du 1er mars, classifiant irrévocablement la question abyssine sous la rubrique épisodes [49]. Le terme par lequel Staline qualifiait le conflit italo-éthiopien se justifiait à ses yeux si on comparait les événements africains à deux « foyers de guerre » autrement décisifs :

l’Extrême Orient et l’Allemagne.

Oublier l’Afrique

Le franchissement du Rhin, le 7 mars 1936, par quelques unités de la jeune Wehrmacht vint conférer, si besoin était, un poids supplémentaire à cet ordre de priorités. L’embarras ne fut nulle part plus perceptible qu’à la direction du PC italien. Le Bureau politique (restreint) du 20 mars s’avoua que pendant quelques jours sa prise de position fut suspendue à l’attitude du gouvernement italien, après tout signataire de l’accord de Locarno malmené par le Führer [50]. Togliatti, qui s’était laissé aller à rêver aux vertus conjuguées de la flotte britannique et de l’infanterie française, fut vertement rabroué par ses interlocuteurs soviétiques [51].

Du côté de la section française, sous l’un des titres – La paix est en danger – les plus volumineux, typographiquement parlant, de l’entre-deux-guerres, le quotidien du Parti se mit le 8 mars au diapason de l’opinion. Une fois établie la volonté hitlérienne de déclencher un conflit armé, la colère angoissée du lecteur était orientée contre ses agents en France Jean Goy, Doriot, Taittinger, Kérillis, de Wendel, Schneider… avant d’être conviée à se tourner vers des cibles plus diffuses :

« On nous prépare de nouvelles hécatombes semblables à celles de Verdun… On nous prépare une nouvelle mobilisation qui vous laisserait seules, vous mamans et épouses, tandis que vos enfants, vos maris partiraient pour ne jamais revenir peut-être… On nous prépare une nouvelle invasion qui viendra semer la désolation… »

Contrairement à ce qu’affirmera bientôt le PCF [52], le ton, on le voit, n’était pas à la mâle résolution chez les publicistes communistes. Jouant sur les ressorts déjà mobilisés lors du déclenchement du conflit éthiopien comme en d’autres occasions dans la littérature du PCF, l’emphase tendait à alimenter une angoisse sociétale bien réelle depuis 1932 et qui transparaissait cette fois-ci dans l’ensemble de la presse française. Contre les « puissances de mort » liguées par-dessus les frontières, le Parti en appelait à un « rassemblement des forces de vie » qui, par ces temps de campagne, ressemblait à s’y méprendre au « Rassemblement populaire » formé par les partis de gauche afin de remporter les élections législatives de mai. En aucune façon le lien entre ennemi intérieur et menace externe n’était élucidé : sous l’expression « ceux qui, en France veulent nous conduire au massacre » pouvaient, pêle-mêle, coexister marchands de canon et adeptes d’un fascisme à la française dont l’Humanité éprouvait quelques difficultés à expliquer l’agressivité à l’égard du Reich.

Le pouvoir en place fut traité avec de notables ménagements. La déclaration grandiloquente d’Albert Sarraut fut, dans un premier temps, rapportée avec une objectivité bienveillante [53]. Éventuellement, suggérait Paul Nizan, des sanctions économiques porteraient-elles un coup fatal à l’économie d’une Allemagne déjà passablement touchée par « la ferme attitude adoptée par la France [qui] n’a pas manqué d’impressionner les milieux politiques dirigeants de Berlin » [54]. Le coup de chapeau s’accompagnait d’un soulagement croissant à mesure que s’éloignait le spectre de l’option militaire, parfois préconisée à droite :

« Nos fascistes, saisis malgré eux dans une contradiction où s’opposent, d’une part leur pro-hitlérisme et, de l’autre, le nationalisme agressif qui est dans leur tradition… continuent à demander au gouvernement français des mesures de rigueur : les uns, comme Maurras, demandent pourquoi, dès dimanche, les troupes françaises n’ont pas occupé les villes rhénanes encore vides de garnisons allemandes (il est vrai que cette solution est utilisée par Locarno mais une action précipitée dans ce sens signifiait probablement la guerre). Les autres, comme les dirigeants fascistes de l’UNC [55], demandent une mobilisation au moins partielle… »

L’attentisme intérieur était en phase avec l’isolationnisme prévalant à Moscou [56]. Du 23 mars au 1er avril, le présidium de l’IC définit sans rendre ses décisions publiques à l’époque – les mesures permettant aux masses populaires d’infléchir, dans l’éventualité d’une agression hitlérienne, les politiques de défense des États concernés [57]. L’inflexion serait d’autant plus forte, écrivit peu après Dimitrov [58] que le Mouvement communiste persisterait, dans le même temps où il se préparerait à la guerre, dans son combat pour le maintien de la paix, mortel pour le fascisme et, de ce fait, révolutionnaire par essence.

Retrouvant au profit de cette perspective certains accents de la social-démocratie d’avant guerre, harmonieusement conjugués à la volonté soviétique de répit, il énumérait les avantages à attendre de la position récemment adoptée par l’IC :

« Le maintien de la paix favorise l’accroissement des forces du prolétariat, des forces de la révolution, il hâte la maîtrise de la division dans les rangs du mouvement ouvrier; il aide le prolétariat à devenir la classe dirigeante dans la lutte de tous les travailleurs contre le capitalisme; il mine les fondements du régime capitaliste; il accélère la victoire du socialisme. »

La volonté d’utilisation de la dynamique unitaire du pacifisme devait prendre en compte la nécessité de neutraliser les courants qualifiés de « pseudo-pacifistes », certes hétéroclites (de l’extrême gauche antistalinienne aux « intégraux [59] ») mais présentant ceci de commun qu’en considérant tous les États comme des fauteurs de guerre, ils visent en réalité, selon la logique d’objectivation du PCF, à « couvrir les véritables agresseurs [60] ». La chronologie est ici de quelque secours : c’est en octobre 1935, mois du déclenchement de l’offensive mussolinienne, que cesse la parution du bulletin du Centre International de Documentation antiguerrière, œuvre du kominternien Louis Dolivet [61] et pont jeté hâtivement en juillet entre le PCF et une mouvance pacifiste (Louis Launay, Armand Charpentier) désorientée par l’infléchissement patriotique du Parti. Quelques jours avant le début des opérations militaires, le même Dolivet – qui venait de recueillir l’héritage d’Henri Barbusse à la tête du « Mouvement de la paix [62] » – avait su mettre sur pied ce remarquable (bien que peu maniable) outil, destiné à orienter personnalités pacifistes et milieux favorables à la Société des nations vers une ligne de sécurité collective, que fut le Rassemblement universel pour la paix [63].

Alors que sonnait le dernier quart d’heure de l’armée impériale d’Abyssinie, la crise rhénane venait atténuer le fracas des combats africains.

Tandis que le Bureau politique du PCF s’inquiétait à huis clos de l’incidence des futures fortifications allemandes sur la capacité d’intervention française à l’appui de l’URSS [64], le Journal de Moscou du 15 avril (reproduit dès le lendemain dans l’Humanité) n’y allait pas par quatre chemins :

« Nous déclarons nettement pour notre part que la préparation d’un incendie dans toute l’Europe par un somnambule qui, en pleine conscience, marche vers ce but, présente un danger incomparablement plus grand que le conflit italo-éthiopien… Quel enthousiasme peut avoir un homme à éteindre un petit incendie éloigné si, à l’avance, il sait ne pouvoir attendre que l’indifférence des autres sur le sort de sa propre maison qui, elle, sera dès demain la proie de l’incendie. »

L’entrée, le 5 mai 1936, des Italiens à Addis-Abbeba et les prémisses du rapprochement germano-italien provoquèrent d’ultimes efforts pour ne pas fournir de prétexte à la constitution du bloc fasciste. Sensibles dans la politique – peu productive, eu égard au rapport de forces – du PC d’Italie [65], ils se manifestèrent dans la presse communiste française par une réelle compréhension envers les partisans de la levée des sanctions qui frappaient l’Italie. On peut négliger, dans les ultimes pelletées jetées sur le cercueil abyssin, les hommages rendus au courage manifesté par des peuples dont on rappelait désormais ouvertement qu’ils étaient « opprimés par leurs féodaux » [66], de même que quelques incidentes mettant en parallèle leur sort et l’exil doré du négus [67]. L’essentiel résidait dans la volonté communiste de « concilier deux devoirs également sacrés ». Pour l’auteur de la formule, Gabriel Péri, on en était désormais au stade de l’« incendie consommé » et de l’« incendie qui menace » [68]. Nul ne proposant, à propos de la défunte souveraineté éthiopienne, « un moyen susceptible d’opérer cette résurrection », une attitude intransigeante à Genève ne risquait-elle pas de « faire surgir au centre de l’Europe une coalition des fascismes brun et noir ?».

La théorie des deux incendies entraîna ipso facto le sabordage par le Komintern de la Conférence internationale des Noirs et des Arabes, œuvre entreprise pourtant de longue haleine par Romano Cocchi, connu des internationaux sous le nom d’Adami et qui militait à l’interface du PCF et du PCI [69]. Et l’accession aux responsabilités gouvernementales de la coalition de Front populaire rendait nécessaire une clarification des positions : le 19 mai 1936, le Secrétariat du Comité exécutif de l’Internationale communiste, tout en jugeant urgent de reporter à une conjoncture plus favorable l’entrée des communistes au gouvernement français, demanda au PCF d’essayer d’influencer le nouveau ministère dans le sens d’une consolidation des « courants favorables à la paix en Angleterre qui appuient les mesures de sécurité collective » indispensables à la lutte contre le danger principal :

« Tout en poursuivant la propagande et la campagne de protestation contre le rapt colonial d’Abyssinie par l’impérialisme italien et contre la soif d’expansion de l’Italie, le parti ne perd pas de vue, pas plus dans cette question que dans les autres, que c’est surtout Hitler qui met en danger la paix en Europe » [70].

Le PCF apporta en conséquence son soutien à la décision prise par le Conseil des ministres du 19 juin : la France proposerait à l’assemblée genevoise de lever les sanctions contre l’Italie. Le Parti poursuivait ainsi, dans la première décision importante de politique extérieure du ministère Blum, la politique déjà partiellement amorcée à l’égard de ses prédécesseurs [71].

Quelques semaines plus tard, la guerre d’Espagne allait dissiper les espoirs mis par le Mouvement communiste en une possible dissociation des deux puissances fascistes. Elle allait de surcroît alourdir le faisceau des charges que ceux qui instruisaient le procès du « bellicisme communiste » s’efforçaient d’accumuler depuis le déclenchement de l’affaire éthiopienne. Dès l’automne 1935, en effet, l’Internationale communiste avait très vite cerné les enjeux et vu venir le danger :

« Sous le mot d’ordre : “les sanctions c’est la guerre”, les organisations et la presse fasciste s’efforcent de dresser la population contre l’application du pacte de la SDN. D’une manière très insidieuse, elles essayent de s’annexer le mot d’ordre de la paix » [72].

Le chassé-croisé entre les deux pacifismes désormais en compétition fut immédiatement relevé par les démocrates-chrétiens :

« On entend dire que toute une catégorie de Français veut la guerre. Cela se disait autrefois, mais pas des mêmes. Pour nous, qui avons constamment combattu l’horrible imputation dirigée par des Français contre leurs compatriotes, nous continuerons sans fléchir de la dénoncer maintenant que ceux contre lesquels elle était dirigée ont jugé habile et politique de la reprendre maintenant à leur tour » [73].

Togliatti avait au moins l’amère satisfaction de vérifier la perspicacité de son diagnostic. Tandis que Léon Trotsky fondait de vains espoirs, après mai 1935, sur les traditions antimilitaristes du prolétariat français, le dirigeant italien avait, depuis mai 1932, prévu que celles-ci pourraient se retourner un jour contre la cause révolutionnaire [74]. La résolution du casse-tête pacifiste incombait à Maurice Thorez qui dut, lors du Comité central du 17 octobre 1935, prendre pour la première fois le problème à bras le corps. Signe de l’embarras de la direction – et du rapport avant-garde/masses cultivé par le Mouvement communiste – le passage dans lequel le rapporteur se représentait l’état de l’opinion ne fut pas, à l’époque, porté à la connaissance des lecteurs de l’Humanité:

« Nous devons nous rendre compte que les masses ne sont pas du tout enthousiasmées par les sanctions militaires, qu’il y a chez elles un fond de pacifisme mêlé d’égoïsme, et qu’elles ont une crainte assez justifiée d’être entraînées par la voie des sanctions militaires vers la guerre mondiale. C’est pourquoi les campagnes des fascistes ont obtenu un certain succès dans les masses » [75].

Les travers que Thorez blâmait chez les « masses » n’épargnaient pas l’intelligence antifasciste. À son congrès de novembre, le Comité de vigilance antifasciste ne masquait plus ses dissensions un temps occultées face au manifeste de la droite intellectuelle [76] déplorant qu’on veuille « lancer les peuples européens contre Rome ». Pacifistes/révisionnistes antistaliniens [77] contre mouvance communiste et/ou philosoviétique : les deux pôles identifiés dans les travaux de Nicole Racine s’étaient d’ores et déjà stabilisés [78]. En ce sens, de la bataille idéologique à front renversé entre pacifisme et bellicisme dont l’Espagne demeurera le paradigme, l’affaire éthiopienne fut sans conteste la répétition générale. Plus généralement, elle témoignait de la gestion volontaire mais difficile des passions pacifistes par un Mouvement communiste toujours soucieux d’orienter frayeurs et colères contre un ennemi principal. De cette difficulté à hiérarchiser la « partie et le tout [79] », la guerre d’Algérie – pendant laquelle, comme en 1935, l’Allemagne demeura une priorité pour le PCF – constituera, pour la génération suivante, une illustration majeure [80].

Notes

[1] Voir Y. SANTAMARIA « La IIe Internationale et la politique étrangère de la France, 1889-1914 » in Louis CLAYES Claudine PAILHÈS, Rémy PECH (éd.), Théophile Delcassé et l’Europe à la veille de la Grande guerre, Foix, Archives Départementales de l’Ariège, 2001, p. 181-194.

[2] Voir notamment la polémique menée par Lénine contre Rosa Luxemburg dans « À propos de la brochure de Junius » (juillet/octobre 1916), Œuvres, t. 22, p. 328-343, Paris-Moscou, Éditions sociales, Éditions en langues étrangères, 1965.

[3] Résolution sur les tâches des pays arabes pour défendre l’Abyssinie contre l’invasion italienne (août 1935), Centre russe de conservation et d’étude d’histoire contemporaine, Moscou (désormais RGASPI), 495/20/2.

[4] En 1923, le Parti communiste allemand (KPD) avait copieusement glosé sur l’hypothèse d’une guerre d’agression menée par la France contre l’Allemagne. Pratiquant un jeu subtil à l’égard des nationalistes, le KPD avait affiché son intention de résister par les armes en cas de succès de l’Octobre germanique. Sur ces questions, la meilleure analyse reste celle de Louis DUPEUX, National-bolchévisme. Stratégie communiste et dynamique conservatrice, Paris, Champion, 1979. Voir aussi de saisissantes déclarations de leaders bolchéviks dans Cahiers Léon Trotsky, n° 55,1995 : « 1923, une révolution rêvée ».

[5] Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », Œuvres, op. cit., t. 33, p. 515.

[6] Nous n’examinerons pas ici la coopération militaire, symbolisée en France par le « colonel Paul » (le capitaine Jules Dumont, dépêché auprès du négus par le Komintern) pas plus que la structure organisationnelle ad hoc (Comité pour la défense du peuple éthiopien et de la paix) issue d’une commission du Comité mondial contre la guerre et le fascisme (Fonds Henri Barbusse, Bibliothèque marxiste de Paris [désormais BMP], « Réunion du secrétariat mondial, 22 mai 1935 », Dossier 58 [ 1], p. 135)

[7] Nous avons été fortement redevables à l’ouvrage de Giuliano PROCACCI, Il socialismo internazionale e la guerra d’Etiopia, Rome, Editori Riuniti, 1978. Du même auteur : Dalla parte dell’Etiopia. L’agressione italiana vista dei movimenti anticolonialisti d’Asia, d’Africa, d’America, Milan, Feltrinelli, 1984. À titre d’exemple, la riche Histoire de l’Internationale communiste de Pierre BROUÉ, Paris, Fayard, 1997, n’évoque qu’incidemment l’épisode abyssin.

[8] Cf. G. PROCACCI, « La coesistenza pacifica. Appunti per la storia di un concetto », in L. SESTAN (ed.), La politica estera della perstrojka, Rome, Editori Reuniti, 1988.

[9] Le rapport fut publié à l’époque dans la Correspondance internationale. Nous avons utilisé le recueil de documents L’Internationale communiste et la lutte contre la guerre et le fascisme publié aux éditions du Progrès à Moscou en 1980 par K.K. CHIRINIA (rédacteur général), A.I. SOBOLEV et F.I. FIRSOV.

[10] Les rapports sur le danger de guerre avaient été précédemment confiés à des dirigeants issus du pays incarnant le risque impérialiste majeur aux yeux de l’Union soviétique. C’est ainsi que Marcel Cachin avait, lors du XIe Plenum de l’IC ( 25 mars-13 avril 1931), lancé une mise en garde solennelle contre l’agressivité française.

[11] L’Internationale communiste et la lutte… op. cit., p. 259.

[12] « Plutôt moins mais mieux », op. cit.

[13] Le fait est relevé par Jean-Paul JOUBERT in « Autour du 7e congrès de l’IC », Cahiers Léon Trotsky, n° 28, décembre 1986.

[14] G. PROCACCI, Il socialismo…, op. cit., p. 99.

[15] Le 10 mars 1939, devant le XVIIIe congrès du PC (b) de l’URSS, Staline avait fait part de la détermination soviétique à « ne pas permettre aux provocateurs de guerre, habitués à faire tirer les marrons du feu par les autres, d’entraîner notre pays dans des conflits ». Cit. in A. ROSSI, Deux ans d’alliance germano-soviétique, août 1939-juin 1941, Paris, Fayard, 1949, p. 19.

[16] Palmiro TOGLIATTI, Opere, vol. III, 2, Rome, Editori Reuniti, 1984, p. 753.

[17] Voir Georges OVED, La gauche française et le nationalisme marocain, 1905-1955, Paris, L’Harmattan, 1984.

[18] BMP 163, 1er Cours, Écoles léninistes de rayon. La question nationale et coloniale (mai 1926).

[19] On parle plus loin de « soutien pur et simple ».

[20] Gabriel Péri, « Le conflit italo-éthiopien et la course à la guerre », L’Humanité, 19 juillet 1935.

[21] Résolutions sur les tâches des pays arabes, doc. cit.

[22] L’appel portait, à côté de celle du PCI, les signatures des organisations communistes d’Alger et de Tunis ainsi que celles des PC d’Afrique du Sud, de Palestine, d’Égypte, de Syrie et d’Irak. Cf. La Correspondance internationale, n° 89-90,5 octobre 1935.

[23] Marcel CACHIN, Carnets (Denis PESCHANSKI, éd.), Tome IV, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 278.

Directives pour la délégation de l’IC en vue des négociations avec la IIe Internationale au sujet de la réalisation de l’unité d’action internationale contre la guerre en Abyssinie, CRCEDHC, 495/20/730.

[25] Yves SANTAMARIA, «“Noblesse oblige” : PCF, Défense nationale et Lutte pour la paix ( 1935-1936) », in Serge WOLIKOW et Annie BLETON -BURGET (éd.), Antifascismes et nation. Les gauches européennes au temps du Front populaire, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1997.

[26] RGASPI, Moscou, 495/19/650/f. 12.

[27] Lettre d’Henri Barbusse à Dimitrov, 22 mai 1935, BMP, Fonds Barbusse, D 22 [ 1], p. 237.

[28] Voir la thèse de doctorat de Sabine DULLIN (sous la direction de René GIRAULT ), Diplomates et diplomatie soviétiques en Europe (1930-1939). Structures et méthodes d’une politique extérieure sous Staline, Université de Paris I, 1998, publiée sous le titre : Des hommes d’influence. Les ambassadeurs de Staline en Europe ( 1930-1939), Paris, Payot, 2001.

[29] L’IC et la lutte…, op. cit., p. 259.

[30] La précédente campagne anti-guerre du Komintern visait la France et le Japon. Marquée par le congrès d’Amsterdam ( 27-29 août 1932), elle voyait les possibilités de la tactique de « Front unique » limitées par la ligne « classe contre classe » qui interdisait aux PC de s’adresser aux organisations rivales (social-démocratie, au premier chef) au sein du mouvement ouvrier. Voir ma thèse de doctorat (sous la direction d’Annie KRIEGEL ) « Le PCF dans la “Lutte pour la paix”, 1932-1936 », Université Paris-X, 1991 et sa version éditorialement resserrée et chronologiquement élargie : L’enfant du malheur. Le PCF dans la Lutte pour la paix, 1914-1947, Paris, Seli Arslan, 2002.

[31] De nombreuses précisions à ce sujet sont fournies dans un rapport de René (Spano), L’Égypte à la fin de 1935, adressé le 14 janvier 1936 à Paris, au PCF et au PCI. L’auteur y met en évidence le poids des PC français et syrien sur une organisation embryonnaire et dont il se demande si elle est vraiment reconnue par le Komintern. (Archivi del Partito Comunista [désormais APC], Istituto Gramsci, Roma, 1393/2).

[32] Le rapport du délégué du Comité d’aide au peuple éthiopien, adressé en janvier 1936 à Spano, remarque que, si l’attitude de la presse locale était – à l’exception des journaux anglaisfavorable à l’Italie, l’agression avait provoqué un retournement pro-éthiopien (APC, 1393/1).

[33] Gabriel PÉRI, « Le surarmement et la hantise de la guerre », L’Humanité, 11 novembre 1935. La méfiance (fondée sur un solide noyau de rationalité… ) du Mouvement communiste (et de son chef suprême) envers la Grande-Bretagne constitue un facteur explicatif fondamental et permanent pour qui souhaite démêler les calculs des décideurs soviétiques. C’est ce qu’a encore démontré l’ouvrage de Gabriel GORODETSKY, Le grand jeu de dupes. Staline et l’invasion allemande, Paris Les Belles Lettres, 2000.

[34] Spano explique cet impair par les difficultés de communication Égypte-France et déplore qu’à Paris on n’ait pas jugé utile de surseoir, à des fins de vérification, à la publication de l’article litigieux (APC, 93/2).

[35] G. PROCACCI, Il socialismo internazionale, op. cit., p. 188.

[36] Même source que la note 33.

[37] Bulletin colonial (supplément aux Cahiers du bolchévisme), n° 11, décembre 1935.

[38] L’Internationale communiste, n° 1, janvier 1936. La date du rapport est précisée dans Storia dell’IC, Moscou, Éditions du Progrès, 1974 (référence fournie in G. PROCACCI, op. cit., p. 192).

[39] Voir également TOGLIATTI, « Les tâches du Front unique et la lutte contre la guerre », L’Internationale communiste, n° 20, novembre 1935.

[40] Pour suivre l’attitude soviétique en cette affaire, cf. S. DULLIN, Diplomates et diplomatie… op. cit., p. 382 sq. Varga cerne d’assez près les fondements de la position embarrassée de Pierre Laval dans son rapport – au titre éloquent – du 30 octobre 1935, « L’Italie et la Grande-Bretagne dans la lutte pour l’Abyssinie », La Correspondance internationale, n° 121,16 décembre 1935.

[41] S. DULLIN, Diplomates et diplomatie, op. cit., p. 381.

[42] Ibid.

[43] Voir son article « M. Laval et la croisade contre la sécurité collective » paru le 9 novembre 1935 dans le n° 104-105 de la Correspondance internationale et dans lequel il évoquait un premier projet de partition du territoire abyssin.

[44] L’Humanité, 14 décembre 1935.

[45] En caractères gras dans le texte.

[46] Lettre (non signée) d’un représentant du BP du PCI à Gabriel Péri, datée du 13 janvier 1936. Lettre du BP du PCI au BP du PCF, datée du 15 janvier 1936. APC, 1388.

[47] Le 22 avril 1927, le ministre (radical) de l’Intérieur Albert Sarraut, alors confronté à plusieurs affaires d’espionnage dans lesquelles étaient impliqués des responsables du PCF, avait prononcé en Algérie un discours dont ressortait la formule « le communisme, voilà l’ennemi !».

[48] G. Péri « La ratification du pacte franco-soviétique, une victoire de la sécurité collective », La Correspondance internationale, n° 11,7 mars 1936, p. 280.

[49] L’interview accordée par Staline à Roy Howard fut publiée dans la Correspondance internationale, n° 11, publiée – clin d’œil du Destin ? – le 7 mars 1936.

[50] APC 1357/3.

[51] Silvio PONS, Stalin e la guerra inevitabile, 1936-1941, Turin, Einaudi, 1995, p. 43.

[52] Voir par exemple le retour sur l’événement opéré par Gabriel Péri (« La Tchécoslovaquie a osé faire ce que la France n’a pas osé après le 7 mars 1936 ») devant le Comité central de mai 1938. BMP 835.

[53] L’Humanité, 9 mars 1936.

[54] L’Humanité, 12 mars 1936.

[55] Union nationale des combattants.

[56] Silvio PONS, « L’URSS, il Comintern e la rimilitarizzazione della Renania », Studi Storici, n° 1, 1991, p. 169-220.

[57] L’IC et la lutte…, op. cit., p 445 sq.

[58] DIMITROV, « Le Front unique de lutte pour la paix », La Correspondance internationale, n° 22, 16 mai 1936, p. 581 sq. Le texte, daté du 30 avril, est reproduit par l’Humanité du 18 mai.

[59] L’une des figures les plus représentatives du « pacifisme intégral » (ou « extrême ») était Félicien Challaye, qui avait fait adhérer la Ligue internationale des combattants de la paix au Front populaire tout en émettant des réserves sur sa politique extérieure. Cf. Nicolas Offenstadt, « Le pacifisme extrême à la conquête des masses : la Ligue internationale des combattants de la paix ( 1931-1939) et la propagande », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 30, janvier-mars 1993.

[60] L’IC et la lutte, op. cit., p. 454

[61] Sabine JANSEN, « Louis Dolivet, kominternien », Communisme, n° 40-41,1995.

[62] Henri Barbusse, figure tutélaire du mouvement dit « Amsterdam-Pleyel », était mort le 30 août à Moscou. L’anachronisme de l’expression n’est qu’apparent : les Soviétiques commencent à l’utiliser à l’automne 1936. Voir par exemple la « Décision du secrétariat du CE de l’IC sur le comité mondial de lutte contre la guerre et le fascisme » in L’internationale communiste dans la lutteop. cit. p. 469.

[63] La première déclaration publique de personnalités anglaises parut le 24 septembre 1935 dans la presse. Sur le RUP, voir Rachel MAZUY, « Le rassemblement universel pour la paix ( 1935-1939): une organisation de masse ? », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 30, janvier-mars 1993.

[64] Marcel Cachin, BP du 1er avril 1936, Carnets, op. cit., p. 358-360.

[65] Cf. Aldo AGOSTI, « Un Front populaire avec les fascistes ? Les communistes et l’anomalie italienne », in S. WOLIKOW et A. BLETON -RUGET (éd), Antifascisme et nation, op. cit.

[66] Karl RADEK, « Fin de l’Abyssinie ? », L’Humanité, 7 mai 1936 (article paru précédemment dans les Izvestia).

[67] L’Humanité, 10 mai 1936 (dépêche Reuter).

[68] L’Humanité, 2 juin 1936.

[69] Le Komintern supprima toute aide financière au mouvement au lendemain de la conférence, qui se tint malgré tout du fait de l’insistance des militants coloniaux. Le rapport d’Adami est un modèle d’intelligence – résignée – des conditions objectives ainsi que de self-control d’un militant profondément engagé auprès des milieux africains et proche-orientaux ( 1er juillet 1936, APC 1393/115).

[70] Protokoll (A) nr. 43 der Sitzung des Sekretariats des EKKI, RGASPI, 495/18/1088.

[71] Marcel Cachin écrivait dans ses notes concernant le BP du 1er avril 1936 « Aucune confiance dans ce gouvernement. Nous pouvons soutenir des mesures de Sarraut. Mais nous sommes pour le F.P. ». Voir ses Carnets, op. cit., p. 360.

[72] C.S. « La lutte contre la guerre en France », L’Internationale communiste, n° 20, novembre 1935.

[73] Georges BIDAULT, L’Aube, 5 octobre 1935. L’extrait est reproduit dans l’Humanité du même jour. La veille, Maurice Thorez avait adressé une lettre à l’Aube en soutien de la réplique du quotidien démocrate-chrétien à la violente campagne déclenchée par Charles Maurras contre Léon Blum et, plus généralement, le personnel politique de la IIIe République que le chef de l’Action française taxait de bellicisme.

[74] L’Internationale communiste, 10 mai 1932.

[75] « Pour la cause du peuple », intervention de Maurice Thorez au Comité central du 17 octobre 1935, Œuvres, L. 2, t. 10, p. 21, Éditions sociales, 1952.

[76] Jean-François SIRINELLI, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 92 sq.

[77] Il s’agit des partisans de la révision du traité de Versailles.

[78] Nicole RACINE, « Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1934-1939. Antifascisme et pacifisme », Le Mouvement social, n° 101, octobre-décembre 1977. N. RACINE : « Batailles autour d’« intellectuels » dans les manifestes et contre-manifestes de 1918 à 1939 » in Danielle BONNAUD -LAMOTTE et Jean-Luc RISPAIL (éd.), Intellectuel(s) des années trente. Entre le rêve et l’action, Paris, Éditions du CNRS, 1989.

[79] Pierre DAZY, La partie et le tout. Le PCF et la guerre franco-algérienne, Paris, Syllepse, 1990. L’auteur reprend une expression de François Billoux dans son rapport au Comité central d’Arcueil, les 9 et 10 mai 1956.

[80] Danièle JOLY, The French Communist Party and the Algerian War, Londres, Mac Millan, 1991.