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« Militarisation du travail » et « incompétence des masses » ou gestion ouvrière en Russie (Papaioannou, 1963)

28 novembre 2010

Extrait de l’article de Kostas Papaioannou « Classe et parti (II) » paru dans Le Contrat social vol. VII, n°5 (Institut d’histoire sociale, sept.-oct. 1963, extr. pp. 280-281 sur pp. 274-284).

Trotski, « patriarche des bureaucrates »

Trotski n’a jamais caché la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de toute forme de gestion ouvrière. Le système des administrations élues, disait-il déjà en mars 1918…

… est la réaction toute naturelle d’une classe jeune, révolutionnaire, opprimée hier encore, qui répudie l’autorité personnelle de ses maîtres d’hier et les remplace partout par ses représentants élus. C’est une réaction révolutionnaire tout à fait naturelle et saine, au début. Mais ce n’est pas le dernier mot de l’édification économique de l’État prolétarien « .

Un an plus tard, il était d’accord avec Lénine pour dénoncer la direction collégiale comme une « désastreuse utopie »: « un collège de malades ne remplace pas le médecin. 25 » En outre, disait- il, en passant l’éponge sur les acquisitions les plus fondamentales du marxisme, le socialisme ne concerne pas « la forme de direction des diverses entreprises » 26. D’ailleurs, la désorganisation quasi complète de l’industrie et des transports, la dépréciation de la monnaie, la famine rendaient sans objet les discussions académiques sur le socialisme. Puisqu’il était impossible d’attirer les ouvriers dans les usines en leur promettant des salaires décents et un ravitaillement régulier, Trotski en conclut qu’il fallait recruter la main- d’œuvre industrielle de la même manière qu’on recrutait les soldats pour l’armée :

Nous n’avons nulle possibilité de trancher ces difficultés par l’achat de la main-d’œuvre, par suite de la dépréciation de l’argent et de l’absence presque complète d’articles manufacturés. (…)

(…) Avec l’appui entier de Lénine, Trotski demanda au parti et aux syndicats de reconnaître…

… le droit de l’État ouvrier d’envoyer tout homme ou toute femme qui travaille à l’endroit où l’on, a besoin d’eux pour l’accomplissement de tâches économiques, (…) de punir le travailleur qui refuse d’exécuter l’ordre de l’État. (…) La militarisation du travail est la méthode indispensable et fondamentale pour l’organisation de notre main-d’œuvre [appel de note illisible].

Lorsque, le 12 janvier 1920, Lénine et Trotski demandèrent à la fraction bolchévique des syndicats d’accepter la militarisation du travail, deux chefs bolchéviks seulement, sur plus de soixante, votèrent pour. Mais le IX° Congrès (mars 1920) du parti accepte la militarisation: la « mobilisation totale », la totale Mobilmachung dont rêvait Ludendorff à la même époque, fut proclamée comme le droit souverain de l’État:

Aucune autre organisation sociale, excepté l’armée, ne s’est cru le droit de se subordonner aussi complètement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volonté, que ne le fait le gouvernement de la dictature prolétarienne. L’armée seule (précisément parce qu’elle a tranché à à sa manière les questions de vie et de mort des nations des États, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, aux règlements et aux ordres (Terrorisme et communisme, pp. 213-214).

Dans le feu de l’argumentation, Trotski alla jusqu’à faire l’apologie du travail forcé. Répondant, au III° Congrès des syndicats (avril 1920), à ses contradicteurs menchéviks, lesquels avaient fait remarquer que « le travail obligatoire n’a jamais été que peu productif », il déclara que l’homme est « un animal paresseux » (ibid., p. 202) et que seule la contrainte pourrait l’amener à travailler:

Que le travail libre soit plus productif que le travail obligatoire, c’est une vérité, en ce qui concerne le passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais il faut être un libéral, ou, à notre époque, un kautskyste, pour éterniser cette vérité et l’étendre à notre époque de transition du capitalisme au socialisme. (…) L’État ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire (ibid., p. 215).

Est-il bien vrai que le travail obligatoire ait toujours été improductif ? C’est le plus pauvre et le plus libéral des préjugés. (…) Même le servage a été, dans certaines conditions, un progrès et a amené à une augmentation de la production (p. 217)…

En réclamant l’étatisation des syndicats, en menaçant même de « démissionner » les dirigeants élus des syndicats et de les remplacer par des fonctionnaires dociles, Trotski, alors plus stalinien que Staline, mérita pleinement le titre de « patriarche des bureaucrates » que, par une étrange ironie du sort,  Staline lui décerna par la suite. Lénine qui, dans son « Testament », lui reprochera un « engouement exagéré pour le côté administratif des choses », se désolidarisa de lui et appela le parti à lutter contre le « centralisme dégénéré » et les « formes militarisées et bureaucratiques de travail ». L’État dont parle Trotski est une « abstraction », déclara-t-il : « Notre État n’est pas ouvrier, mais ouvrier et paysan », et de plus, « présentant une déformation bureaucratique » (XXXII, 16-17). Les syndicats devraient rester autonomes pour « défendre les ouvriers contre leur État ».

La bureaucratie était alors à l’ordre du jour. Chaque conférence, chaque congrès du parti comportait presque obligatoirement une dénonciation solennelle, de plus en plus alarmiste, de la « plaie » bureaucratique. Seul Trotski ne paraissait pas s’en inquiéter outre mesure. La bureaucratie, expliquait-il, « n’est pas une découverte du tsarisme. Elle a représenté toute une époque dans le développement de l’humanité », et cette époque était loin d’être révolue. Le pays ne souffrait pas des excès, mais de l’absence d’une bureaucratie rationnellement organisée. Tel n’était pas l’avis des militants bolchéviks que leur travail ou leur activité syndicale mettaient tous les jours en contact avec la classe ouvrière.

L’Opposition ouvrière

Rassemblés dans la fraction dite de l’Opposition ouvrière, les principaux militants communistes du syndicat des ouvriers métallurgistes (le plus combatif des syndicats russes) et du syndicat des mineurs, étaient les seuls – avec les menchéviks – à exprimer les doléances du prolétariat industriel. Pour eux, le rejet de la gestion collective avait vidé le régime de l’ « essentiel du communisme », restauré l’« autocratie du capital » et ramené les ouvriers à leur ancienne passivité. Écoutons Alexandra Kollontaï:

Les ouvriers demandent: Qui sommes-nous? Sommes-nous réellement la base de la dictature de classe ou seulement un troupeau docile qui sert à soutenir ceux qui, après avoir coupé tous leurs liens avec les masses, appliquent leur propre politique et développent l’industrie sous le couvert assuré de la marque du parti sans se soucier de nos opinions, ni de nos possibilités créatrices ?

L’Opposition ouvrière rappelait que le programme du parti prescrivait aux syndicats de « parvenir à concentrer effectivement entre leurs mains la direction de toute l’économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique ». Elle ajoutait que « la participation des syndicats et des larges masses qu’ils initient à la gestion de l’économie, constitue, en même temps, le moyen principal pour lutter contre la bureaucratisation de l’appareil économique du pouvoir des soviets, et permet d’instaurer un véritable contrôle du peuple sur les résultats de la production ».

Le parti, les soviets et l’organisation économique auraient dû être rigoureusement séparés ; un organisme central, un organisme central, élu par le « congrès des producteurs de Russie », aurait dirigé l’ensemble de l’économie nationale tandis que, dans chacune des entreprises, la direction aurait été confiée à un comité ouvrier relevant uniquement de l’organisme syndical hiérarchiquement supérieur. Si le parti ajournait continuellement la réalisation de son propre programme (« dans vingt-cinq siècles… », disait ironiquement Chliapnikov), c’était parce qu’il avait perdu sa base prolétarienne (selon Alexandra Kollontaï, il n’y avait guère plus de 17 % d’ouvriers aux postes-clés) et s’appuyait principalement sur les professionnels de la politique. De plus, il « faisait la chasse aux hérésies » et étouffait l’initiative et la libre discussion. Il fallait donc épurer le parti de ses éléments non prolétariens et rétablir des mœurs plus démocratiques. Il fallait, en outre, rendre obligatoire le travail manuel pour tous les membres du parti, du sommet à la base, trois mois par an, sauf en cas d’exemption médicale. Ainsi le parti retrouverait son âme prolétarienne et rétablirait le contact perdu avec les masses.

Critiqué avec acharnement par une fraction qui rassemblait une grande partie, sinon la majorité des éléments ouvriers du parti, placé devant l’échec irrémédiable de son propre programme, condamné à se renier pour conserver le pouvoir face aux émeutes et aux grèves qui se multipliaient dans les villes et dans les campagnes, Lénine se retrouva, au moment de la révolte de  Cronstadt, dans le même isolement sectaire qu’à l’époque où il rédigeait Que faire? La similitude des situations provoqua l’identité des réflexes. Mais en 1921 Lénine n’était plus l’animateur d’un groupuscule de révolutionnaires professionnels ; il était le chef d’un État dont les prétentions totalitaires et la structure bureaucratisée et militarisée semblaient réaliser, jusqu’à la caricature, les principes oligarchiques qu’il avait depuis toujours inculqués au parti. Cette fois, la contestation de la « spontanéité » du prolétariat s’élargira jusqu’à une négation totale, radicale, de l’autonomie de la société civile, et le primat de l’avant-garde se doublera d’un appel solennel et définitif au monopole totalitaire.

Primat de la politique, hétéronomie de la classe

L’Opposition ouvrière accusait Lénine de « semer la terreur » avec le mot « syndicalisme » (XXXII, 205). En effet, pendant les années décisives 1920-22, le « syndicalisme » prend la place du « trade-unionisme » dans le rôle du méchant de la fable. La gestion ouvrière, la démocratie économique, l’« autogouvernement des producteurs » dont parle Marx désignent désormais une « déviation anarcho-syndicaliste petite-bourgeoise » ; pire : une « bourde », une « ineptie ». « Que signifie cela ? s’écrie Lénine. Chaque ouvrier saurait-il administrer l’État ? Les gens pratiques savent que c’est une fable » (Ibid, p. 56). « Les syndicats peuvent-ils assurer la gestion ? Tous ceux qui ont plus de trente ans et ont quelque expérience pratique de l’édification socialiste, éclateront de rire » (p. 61). Mais l’éternel argument de l’ « incompétence des masses » s’insère dans une vaste répudiation de tout ce que le marxisme et le mouvement ouvrier avaient jusqu’alors considéré comme la quintessence du socialisme, répudiation qui culminera dans une proclamation solennelle de la subordination de la classe et de l’économie au parti et à la politique.

Notes:

Cité par Trotski : Terrorisme et Communisme, 1920 (éd. française, 1963, p. 183).

25. Ibid., p. 245.

26. Ibid., p. 243.

27. Ibid., pp. 204-205.

28. Cité par EH Carr : The Bolshevik Revolution, II, p. 110.

L’affaire Netchaïev

18 mars 2009

Extrait de La vie de Karl Marx par Boris Nicolaïevski et Otto Maenschen-Helfen (traduction française chez Gallimard en 1937). Menchevik de gauche, expulsé de Russie, Boris Nicolaïevski (1888-1966) collabora avec D. Riazanov à la sécurisation des archives Marx, et participa à la création en 1935 de l’Institut d’Histoire Sociale à Paris (avec Souvarine, Bracke-Desrousseaux et Georges Bourgin). Un guide [en anglais] des archives de Nicolaïesvki à la Hoover Institution est disponible en ligne ici.

[Bakounine] savait que l’affaire Netchaïev avait été évoquée au cours de la Conférence [de Londres, sept 1871]. La Conférence avait chargé le Conseil général de « publier immédiatement une déclaration formelle indiquant que l’Association Internationale des travailleurs n’a rien de commun avec la soi-disant conspiration de Netchaïev, et que celui-ci a traîtreusement usurpé et exploité le nom de l’Internationale ». En outre, Outine, un exilé russe qui vivait en Suisse, devait publier dans le journal genevois L’Egalité un résumé du procès Netchaïev d’après les comptes rendus des journaux russes.

L’affaire Netchaïev a joué un rôle si important dans l’histoire de l’Internationale – ou plutôt dans l’histoire de la ruine de l’Internationale -, qu’il est nécessaire de la relater plus longuement.

Fils d’un domestique, Netchaïev était né dans une petite ville de province russe. Entré comme garçon de courses au bureau d’une fabrique, il s’était si bien instruit pendant ses heures de liberté, qu’il avait réussi à passer un examen pour devenir instituteur. A force de privations, il fit assez d’économies pour se rendre à Saint-Pétersbourg, où il se fit inscrire à l’Université comme auditeur libre. Dès le premier hiver, en 1868, il adhéra au mouvement des étudiants. Son énergie et le radicalisme de ses conceptions le mirent bientôt en vedette. mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait être le premier et, pour rehausser son renom de révolutionnaire, il inventa une histoire surprenante: il raconta tout d’abord qu’il avait été prisonnier à la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, puis il fit le récit de son évasion téméraire. La plupart de ses camarades le crurent sur parole; on s’indigna contre les geôliers, on convoqua une réunion d’étudiants, et une délégation spéciale se rendit à l’Université. Toutefois, certains camarades de Netchaïev restaient sceptiques; les plus intelligents trouvaient maintes invraisemblances dans ces histoires de prison, et l’administration de l’Université affirmait que Netchaïev n’avait jamais été incarcéré.

Avant que ce point eût été éclairci, Netchaïev gagna illégalement l’étranger, afin de se mettre en rapport avec les chefs de l’émigration russe. En mars 1869, il arriva à Genève, où il fit la connaissance de Herzen et d’Ogarev, patriarches de l’émigration, ainsi que d’exilés appartenant à la jeune génération. Sur tous, il produisit une impression extraordinaire. Herzen, vieilli, las, sceptique, disait que Netchaïev lui montait à la tête comme de l’absinthe. Le jeune étudiant ne se contenta pas d’être estimé et honoré de ce milieu. Il lui fallait quelque chose de plus. Il raconta que la Russie se trouvait à la veille d’une immense révolution préparée par une société secrète aux nombreuses ramifications, dont lui, Netchaïev, était le délégué. A Genève aussi, certains se trouvèrent peu disposés à croire Netchaïev. Maints émigrés connaissaient par expérience les cachots de la forteresse et savaient qu’il était impossible de s’en évader. De Saint-Pétersbourg arrivaient des lettres de gens qui auraient dû être au courant, et qui disaient que la grande société secrète n’existait pas, qu’en tout cas elle ne donnait aucun signe d’activité. Mais ceux qui se défiaient de Netchaïev appartenaient à un groupe hostile à Bakounine; ils constituèrent peu après une « section russe » de l’Internationale et chargèrent Marx de la représenter au Conseil général. Ce n’est pas pour cette seule raison que Bakounine se moqua de leurs avertissements. Il connaissait lui-même la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, et il savait, il devait savoir que Netchaïev mentait. Mais cela n’avait aucune importance. Le mensonge pouvait servir à convaincre les hésitants; tout dépendait de celui qui en usait, et Netchaïev était un être admirable. Dans une lettre à Guillaume, Bakounine chantait les louanges de Netchaïev:  » Un spécimen de ces jeunes fanatiques qui ne doutent de rien et qui ne craignent rien, et qui ont posé pour principe qu’il en doit périr sous la main du gouvernement beaucoup, beaucoup, mais qu’on ne se reposera pas un instant jusqu’à ce que le peuple se soit soulevé. Ils sont admirables, ces jeunes fanatiques, des croyants sans Dieu et des héros sans phrases! » Bakounine et Netchaïev conclure un pacte d’alliance et d’amitié.

Bakounine ne paraît pas avoir officiellement admis son ami Netchaïev sans sa société secrète. Il lui était désagréable de penser que son association avec Netchaïev pût être surveillée même par les initiés. L’alliance Bakounine-Netchaïev était une de ces unions plus que secrètes que le vieux conspirateur aimait tant. Elle avait pour but la révolution en Russie.

Au cours du printemps et de l’été 1869, Bakounine écrivit une dizaine de brochures et de proclamations, que Netchaïev s’occupait à faire imprimer. Une de ces brochures était le Catéchisme du Révolutionnaire, qui fut plus tard célèbre. Une question se posait: Quels étaient les meilleurs moyens d’accélérer la venue de la révolution en Russie? Le Catéchisme y répondait par la mise en application de deux principes inébranlables: « La fin sanctifie les moyens », et: « Les pires sont les meilleurs ». Tout, absolument tout ce qui favorise la révolution doit se concentrer sur un but: la destruction; « il n’y a pour lui qu’une science » – c’est ainsi que Bakounine définissait les devoirs du révolutionnaire – , « la science de la destruction. Jour et nuit, il ne doit avoir qu’une chose devant les yeux: la destruction ». Une stricte centralisation, une discipline extrême doivent régner dans l’organisation; les membres doivent être absolument soumis aux chefs. L’organisation consacre « toutes ses forces et tous ses moyens à aggraver et à étendre les souffrances et les misères qui doivent finalement pousser le peuple à un soulèvement général ». Le Catéchisme allait jusqu’à reconnaître le recours aux méthodes terroristes contre le gouvernement, mais il recommandait de ne pas user de la terreur contre les oppresseurs les plus acharnés; plus longtemps ceux-ci pourraient donner libre cours à leur rage, mieux cela vaudrait pour rendre le peuple révolutionnaire.

Vers la fin de l’été 1869, Netchaïev fit un voyage illégal en Russie. Il était muni d’un mandat du « Comité central de l’Alliance révolutionnaire européenne », écrit et signé par Bakounine, mandat qui l’accréditait comme délégué authentique auprès de la section russe de cette Alliance. Bakounine avait même apposé un cachet spécial du « Bureau des agents étrangers de la société révolutionnaire russe Narodnaïa Rasprawa« .

Netchaïev resta plus de trois mois en Russie. Il parvint à constituer une organisation qui répondait ou qui devait répondre aux exigence du Catéchisme révolutionnaire. Il n’avait pas été difficile de trouver de jeunes hommes à l’esprit révolutionnaire, et la recommandation de Bakounine, de l’homme que tous vénéraient, valait à Netchaïev l’estime générale. A Moscou, qu’il avait choisit pour centre, il n’avait pas tardé à devenir le centre d’un petit cercle. S’il lui avait proposé des tâches possibles, les choses auraient marché, comme elles marchent toujours en Russie. Le groupe n’aurait pas manqué d’être poursuivi et dissous par la police, mais deux ou trois nouveaux groupes auraient aussitôt pris la place de l’ancien. Pour Netchaïev, une telle façon de procéder n’avait aucun sens. Il voulait convaincre ses hommes de l’existence d’un Comité révolutionnaire secret, auquel ils devaient obéir aveuglément. Se conformant aux conseils du Catéchisme, il employa dans ce but tous les moyens qui lui semblèrent bons. Un jour, par exemple, il décida un officier de sa connaissance à jouer le rôle d’un envoyé extraordinaire du centre secret. Cela pouvait encore passer. Mais Netchaïev ne recula pas devant des mystifications encore plus grossières, si grossières même, qu’il finit par déconcerter plusieurs de ses partisans. Un étudiant nommé Ivanov déclara aux membres du groupe qu’il ne croyait plus à l’existence du Comité, que Netchaïev les trompait, et qu’il ne voulait plus avoir affaire à lui. Netchaïev décida que le « criminel » mourrait. Il parvint à faire croire aux autres membres du groupe que l’étudiant était un traître, et que sa mort pourrait seule les sauver. Le 29 novembre 1869 ils attirèrent Ivanov dans un coin peu fréquenté d’un parc, et ils le tuèrent. La victime s’était désespérément défendue et avait mordu jusqu’aux os les mains de Netchaïev qui l’étranglait avec un foulard. Netchaïev en conserva toujours des cicatrices. Les meurtriers furent rapidement découverts et arrêtés. Seul Netchaïev réussit à fuir à l’étranger.

Les journaux publièrent de longs articles sur l’assassinat d’Ivanov. Pendant des années, on se souvint de ce forfait, et les révolutionnaires russes se trouvèrent armés contre les méthodes de Netchaïev.

Bakounine savait tout, jusque dans les moindres détails, mais cela ne faisait qu’accroître son estime pour Netchaïev. Il vivait alors à Locarno, et il écrivait à Ogarev qu’en apprenant l’arrivée de Netchaïev à Genève, il s’était mis à sauter de joie, si haut qu’il avait manqué briser son vieux crâne contre le plafond. Il invita Netchaïev, s’occupa de lui, et lui témoigna la même amitié qu’auparavant. « Voilà l’organisation que j’ai rêvée, que je continue à rêver, et que je voudrais vous voir appliquer », écrivit-il à son ami Richard. A cette époque, Bakounine avait déjà commencé  d’attaquer le Conseil général de l’Internationale à cause de ses « prétentions dictatoriales ».

C’est alors que se déroula l’épisode qui, abstraction faite de toutes autres raisons, devait faire exclure Bakounine de l’Internationale. La situation de Bakounine n’avait jamais été très brillante, mais elle fut particulièrement précaire durant l’automne 1869. Des étudiants russes qui s’intéressaient à Bakounine le mirent en relation avec un éditeur, qui lui offrit 1_200 roubles pour traduire en russe Le Capital de Marx – somme supérieure à ce que cet ouvrage rapporta à Marx lui-même. Bakounine saisit avec joie l’occasion et reçut une avance de 300 roubles. Il ne se montra pas très pressé de faire ce travail, car en trois mois il ne traduisit qu’une trentaine de pages. Aussi Netchaïev n’eut-il pas beaucoup de peine à le persuader que son temps appartenait à la plus haute activité, qu’il devait vivre pour la révolution et rien que pour la révolution. Il abandonna son travail. Netchaïev s’était chargé de régler la question pécuniaire avec l’éditeur; Bakounine lui avait donné pleins pouvoirs; Netchaïev s’y prit d’une façon extrêmement originale. Surveillé par la police, Bakounine n’avait pu traiter directement avec l’éditeur, et un étudiant du nom de Lioubavine s’en était chargé. Le contrat avait été établi au nom de Lioubavine, et dans les livres de l’éditeur, Lioubavine était débiteur du montant de l’avance. Un beau jour, Lioubavine reçut une lettre portant le timbre de l' »organisation de Netchaïev ». Nous en reproduisons les passages les plus caractéristiques:

« Monsieur,

Au nom du bureau, j’ai l’honneur de vous écrire ce qui suit: Nous avons reçu du Comité de Russie une lettre dont certains passages vous concernent. Voici les passages en question: Il est venu à la connaissance du Comité que de jeunes messieurs, des dilettantes libéraux, exploitent le savoir et l’énergie de personnes dont nous connaissons les tendances, en mettant à profit les difficultés de leur situation pécuniaire. D’éminentes personnalités, que ces dilettantes exploiteurs contraignent à un travail de journaliers, perdent ainsi toute possibilité de travailler à la libération de l’humanité. C’est ainsi qu’un certain Lioubavine a chargé le célèbre Bakounine de traduire un livre de Marx; en vrai bourgeois exploiteur, il a profité de ses difficultés financières pour lui remettre une avance, et il insiste maintenant pour que ce travail soit achevé. Bakounine est livré à la merci du jeune Lioubavine, qui se préoccupe d’éclairer la Russie – mais seulement avec le travail d’autrui. Il se trouve donc dans l’impossibilité de servir la cause suprêmement importante du peuple russe, qui ne peut se passer de lui. Tout homme sincère comprendra combien les procédés de Lioubavine et de ses pareils sont méprisables, bourgeois et immoraux envers la cause de la liberté du peuple, comme envers ceux qu’ils font travailler, combien peu ces procédés diffèrent des pratiques de la police.

Le Comité donne mandat au Bureau étranger d’informer Lioubavine:

1° Que si lui-même et des parasites de son genre sont d’avis qu’une traduction du Capital présente actuellement une telle importance pour la Russie, ils n’ont qu’à la faire par leurs propres moyens, au lieu d’étudier la chimie et de se préparer à des postes de professeurs grassement rétribués par l’Etat.

2° Qu’il doit immédiatement faire comprendre à Bakounine qu’en raison de l’exigence du Comité révolutionnaire russe, il est libéré de toute obligation morale de continuer son travail de traduction…

Persuadés que vous comprenez parfaitement la situation, nous vous demandons, monsieur, de ne pas nous mettre dans la désagréable obligation de faire auprès de vous une nouvelle démarche, qui serait alors moins civilisée…

Le Secrétaire du Bureau,

AMSKIY.

Bakounine affirma plus tard qu’il n’avait pas eu connaissance du contenu de cette lettre, et il faut sans doute le croire. Pourtant, au reçu d’une lettre de Lioubavine qui protestait avec indignation contre de telles menaces, Bakounine s’abstint de demander raison à Netchaïev – quoiqu’il dût maintenant deviner quel était l’auteur de ces menaces. La lettre de Lioubavine était, on s’en doute, écrite sur un ton assez dur, et Bakounine en profita pour se dire offensé; il écrivit à Lioubavine qu’il rompait avec lui et qu’il ne continuerait pas la traduction; quant à l’avance qu’il avait reçue, il la rembourserait… Il ne la remboursa jamais, et il devait fort bien savoir qu’il ne serait pas en mesure de la rembourser.

Selon Netchaïev, un révolutionnaire avait le droit et même le devoir de pratiquer des chantages de ce genre. En toute occasion, il menaçait d’avoir recours à la violence ou à la dénonciation; il volait les lettres qui pouvaient compromettre ses adversaires aux yeux de la police. Il ne reculait devant rien. C’est ainsi qu’il fit envoyer des appels révolutionnaires à l’un de ses adversaires les plus résolus, l’étudiant Negrescu; la police qui, comme le pensait Netchaïev, surveillait le courrier de l’étudiant, s’empara de ces documents. Netchaïev parvint à ses fins. Negrescu fut arrêté, contracta la tuberculose en prison, et mourut quelques mois après sa mise en liberté.

Nombre de gens savaient maintenant de quoi Netchaïev était capable, et Bakounine le savait aussi bien que quiconque; il continuait pourtant à la considérer comme son ami. Mais Netchaïev n’hésita pas à menacer des personnes chères à Bakounine, entre autres, la fille de Herzen. Bakounine dut alors s’opposer à ses agissements. Il semble que la cause directe de leur rupture ait été un projet de Netchaïev; celui-ci voulait organiser une bande destinée à dévaliser les riches touristes visitant la Suisse; il tenta de contraindre le beau-fils d’Ogarev à en faire partie. Bakounine protesta. Sur quoi Netchaïev vola chez Bakounine une cassette renfermant des papiers confidentiels, les statuts des organisations révolutionnaires « bakouninistes », le manuscrit original du Catéchisme et de nombreuses lettres qu’il mença de publier si Bakounine tentait quelque chose contre lui.

Ce fut la fin de leur amitié. Bakounine s’effraya des conséquences pratiques tirées par Netchaïev des principes au développement desquels il avait personnellement collaboré. Plus tard, Netchaïev raconta à quelques-uns de ses amis qu’à son arrivée à l’étranger il était « un jeune homme droit, intègre et bon » et que Bakounine l’avait corrompu, ce qui était certainement faux. Avant son premier voyage à l’étranger, Netchaïev avait déjà commencé ses mystifications en Russie. Mais loin de corriger Netchaïev de ses mauvais penchants, Bakounine n’a fait que les encourager en leur donnant une sorte de fondement théorique. La brouille entre les deux hommes ne pouvait effacer le fait que netchaïev avait fortement subi l’influence de Bakounine, et que Bakounine avait formulé pour lui une théorie du combat selon laquelle tous les moyens étaient permis.

La suite de la carrière de Netchaïev peut se résumer brièvement. Il vécut encore deux ans à l’étranger, à Londres, à Paris, puis en Suisse, continuant à publier des ouvrages révolutionnaires, à menacer et à faire chanter comme par le passé. Bakounine ne voulait plus avoir rien de commun avec lui. Il était exaspéré au point de vouloir le dénoncer publiquement comme un « monomane du meurtre, un fou dangereux et criminel contre lequel il faut absolument prendre des mesures de protection ». Netchaïev fut enfin dénoncé par un émigré polonais, indicateur de police. Au milieu du mois d’août 1872, il fut arrêté à Zurich et livré à la Russie comme criminel de droit commun. Le 8 janvier 1873, le tribunal le condamna à vingt ans de travaux forcés dans les mines de Sibérie. Il ne fut pourtant pas déporté, et on l’incarcéra à la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul. Son ascendant était si grand, qu’il parvint à gagner à sa cause les soldats de la forteresse, qui l’aidèrent à communiquer avec les révolutionnaires de Russie. Netchaïev élabora un plan pour s’emprare de la forteresse au moment où le tsar la visiterait. Un compagnon de détention dénonça Netchaïev qui fut mis au secret le plus absolu, et qui mourut du scorbut le 21 novembre 1882.

Depuis les années 50, Marx suivait attentivement tout ce qui concernait la Russie; il s’était d’abord intéressé à la politique extérieure russe puis, de plus en plus vivement, au mouvement social en Russie. Vers la fin des années 60, il apprit le russe afin de pouvoir étudier les documents dans leur texte original. Il signala très tôt l’activité de Bakounine et de Netchaïev. Marx tenait ses premières informations détaillées d’un émigré russe venu à Londres pendant l’été 1870, Hermann Lopatine, qui s’était lié avec lui. Lopatine avait vécu à Saint-Pétersbourg, où il avait pu observer de près les premiers pas de Netchaïev. Après ses premiers entretiens avec Lopatine, Marx écrivit à Engels: « Il m’a raconté que toute l’histoire de Netchaïev n’est qu’un abominable mensonge. Netchaïev n’a jamais été détenu dans une prison russe, le gouvernement n’a jamais tenté de le faire assassiner, etc. » C’est par Lopatine que Marx apprit l’assassinat d’Ivanov. A partir de l’automne 1871, il fut surtout renseigné par un autre émigré russe, Outine, qui lui donna toujours des informations dignes de foi.

Si l’on voulait que l’Internationale continuât à vivre, il importait qu’elle se débarrassât de Bakounine et du « bakouninisme ». Depuis longtemps, il ne s’agissait pas d’abstractions, « d’anarchie ou d’autorité ». On ne pouvait permettre que l’Internationale servît de paravent aux méthodes de Netchaïev. Si Bakounine lui-même n’était pas capable de tirer les conséquences pratiques de sa propre doctrine, le cas Netchaïev avait prouvé que d’autres pouvaient prendre ses théories au sérieux. Un seul forfait analogue à ceux de Netchaïev, commis en Europe au nom de l’Internationale, porterait un terrible préjudice à la cause du mouvement ouvrier. La lutte contre Bakounine devenait pour l’Internationale une question de vie ou de mort.

bakounine

Voir aussi:

Extrait sur les soviets (Martov, 1919)

3 mars 2009

Nous pensons peut-être utile de zoomer sur un aspect de l’argumentaire de Martov dans Le bolchevisme mondial (publ. 1923), dont nous venons de publier l’avant-propos par Dan. Publié d’abord dans Mysl en 1919.

3c2b0congres-soviets-19173° Congrès des Soviets (novembre 1917)

(…)

Dans la dernière décade du dix-neuvième siècle, Engels était arrivé à la conclusion que l’époque des révolutions effectuées par des minorités conscientes à la tête des masses inconscientes était close à jamais. Désormais, disait-il, les révolutions seront préparées pendant des dizaines d’années par le travail de propagande politique, d’organisation et d’éducation des partis socialistes et seront réalisées directement et consciemment par les masses intéressées elles-mêmes.

Cette idée d’Engels est devenue certainement celle de la grande majorité des socialistes modernes. Cela à un tel point que le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! » a été lancé primitivement comme une réponse à ceci : comment assurer, de la part des masses, le maximum de participation active et consciente, en même temps que le maximum d’initiative dans l’œuvre de la création sociale en période révolutionnaire ?

Relisez les écrits et les discours de Lénine d’automne 1917 et vous y découvrirez l’idée maîtresse que voici : « tout le pouvoir aux soviets ! » – c’est la participation directe et active des masses à la direction de la production et des affaires publiques ; c’est la suppression de toute cloison entre les dirigeants et les dirigés, de toute hiérarchie sociale ; c’est, au plus haut degré possible, l’unification du pouvoir législatif et de l’exécutif, de l’appareil de production et de l’appareil d’administration, du mécanisme d’Etat et du mécanisme de l’administration locale ; c’est le maximum d’activité des masses avec le minimum de liberté des représentants élus ; c’est la suppression totale de toute bureaucratie.

Le parlementarisme est répudié non seulement comme arène, où deux classes ennemies collaborent politiquement entre elles et se livrent des combats « pacifiques », mais encore comme mécanisme d’administration publique. Et cette répudiation est motivée, avant tout, par l’antagonisme qui surgit entre ce mécanisme et l’activité révolutionnaire illimités des masses intervenant directement dans l’administration et dans la production.

En août 1917, Lénine écrivait :

« Lorsqu’ils se seront emparés du pouvoir politique, les ouvriers briseront le vieil appareil bureaucratique, ils le démoliront jusqu’aux fondations et n’en laisseront pas pierre sur pierre ; ils lui en substitueront un nouveau, composé de ces mêmes ouvriers et employés, contre la transformation desquels en bureaucrates on prendra aussitôt les mesures qui ont été exposées, dans le détail, par Marx et Engels, à savoir : 1° non seulement électivité, mais révocabilité à tout moment ; 2° rémunération ne dépassant pas le salaire ouvrier ; 3° réorganisation immédiate en ce sens que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent momentanément « bureaucrates » de façon que personne ne puisse le devenir définitivement. » (L’Etat et la Révolution, page 103).

Ailleurs, il écrit encore : « Substitution d’une milice populaire universelle à la police », « électivité et révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires et des cadres de commandement », « contrôle ouvrier dans son sens initial, participation directe du peuple à la juridiction, non seulement sous forme de jury, mais encore par la suppression des défenseurs et des accusateurs spécialisés et par le vote de tous les assistants dans la question de culpabilité » : c’est ainsi que l’on interprétait en théorie – et parfois dans la pratique – le renversement de la vieille démocratie bourgeoise par le régime des Soviets.

La première constitution – qui fut adoptée au troisième congrès des soviets sur l’initiative de V. Troutovsky – donnait une expression exacte à l’idée de « tout le pouvoir aux soviets » lorsqu’elle établissait la plénitude du pouvoir du soviet communal dans les limites de la commune (« volost »), celle du soviet cantonal dans la limite du canton (« ouyèzde »), celle du soviet départemental dans la limite du département (« gouvernement ») et lorsque les fonctions unificatrices de chacun des organes soviétiques supérieurs se résumait uniquement dans l’aplanissement des différends éventuels entre ceux qui lui étaient subordonnés.

En prévision de l’argument qu’un fédéralisme aussi poussé saperait l’unité nationale, Lénine écrivait dans la même brochure :

« Seuls des gens ayant en l’Etat une foi petite-bourgeoise et superstitieuse peuvent prendre la suppression de la machine bourgeoise pour la suppression du centralisme. Qu’adviendra-t-il si le prolétariat et la paysannerie pauvre s’emparent du pouvoir d’Etat, qu’ils s’organisent en toute liberté par communes et qu’ils unifient l’action de toutes les communes en frappant sur le capital, en réduisant à néant la résistance des capitalistes, en supprimant au profit de la nation la propriété privée : chemins de fer, fabriques, terres, etc. ? Est-ce ce ne sera pas du centralisme ? » (Page 50.)

La réalité a cruellement brisé toutes ces illusions. « L’Etat soviétique » n’a pas établi l’électivité et la révocabilité à tout moment des fonctionnaires et des cadres de commandement ; n’a pas supprimé la police professionnelle ; n’a pas résorbé les tribunaux dans une juridiction directe par les masses ; n’a pas banni la hiérarchie sociale de la production ; n’a pas annulé le sujétion des communes au pouvoir de l’Etat. Tout au contraire, au fur et à mesure de son évolution, il fait apparaître une tendance inverse : vers l’intensification extrême du centralisme d’Etat, vers le renforcement à l’extrême des principes hiérarchiques et de l’astreinte, vers l’épanouissement de tout l’appareil spécial de la répression, vers la plus grande émancipation des fonctions électives et l’annihilation de leur contrôle direct par les masses électrices, vers l’affranchissement des organismes exécutifs de la tutelle des institutions électives dont ils dépendent. Dans le mouvement de la vie, « le pouvoir des soviets » est devenu « le pouvoir soviétique », pouvoir issu des soviets et devenant de plus en plus indépendant de ces derniers.

Il faut croire que les idéologues russes de ce système n’ont pas du tout renoncé à leur notion d’un ordre social non-étatique, but de la révolution. Mais, dans leur conception, la voie qui y mène ne va plus par l’atrophie progressive des fonctions et institutions forgées par l’Etat bourgeois, ainsi que cela paraissait en 1917. Elle y va, plutôt, par l’hypertrophie desdites fonctions et par la résurrection – sous un aspect différent – de bien des institutions d’Etat de la période bourgeoise. On continue à répudier le parlementarisme démocratique, mais on ne rejette plus, avec lui, les autres instruments du pouvoir d’Etat dont le parlementarisme était, dans une certaine mesure, le contrepoids au sein de la société bourgeoise ; bureaucratie, police, armée permanente avec des cadres de commandement ne dépendant pas des soldats, tribunaux ne dépendant pas de la société, etc.

En d’autres termes : théoriquement l’Etat de la période révolutionnaire transitoire devait constituer, par opposition à l’Etat bourgeois, un appareil de la « répression de la minorité par la majorité », un appareil gouvernemental aux mains d’une majorité ; pratiquement, il continue à être, comme par le passé, un appareil gouvernemental aux mains d’une minorité. (D’une autre minorité, bien entendu.)

Lorsque l’on prend conscience de ce phénomène, on en arrive, explicitement ou implicitement, à remplacer « le pouvoir des soviets » par le pouvoir d’un parti déterminé, lequel devient petit à petit une institution d’Etat essentielle et l’armature de tout le système de « la république des soviets ».

Voir aussi:

Le léninisme dans la révolution russe

29 mars 2008

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Texte de Démocratie Communiste (Luxemburgiste) :

Pour le marxisme l’histoire doit être analysée et critiquée : c’est la « conception matérialiste et critique »[1] de l’histoire. Connaître l’histoire ne doit pas servir à répéter des formules ou des recettes, mais à comprendre les événements et à ne pas commettre les mêmes erreurs. Notre but est donc de comprendre l’action du léninisme dans la révolution russe, et ainsi d’approcher la nature pratique, réelle, de cette doctrine.

Contrairement aux léninistes, il ne s’agit pas pour nous de défendre tel courant ou telle personne, et déclarer que tout ce qu’il a fait et dit était juste et parfait. Un tel courant « parfait » n’existe pas dans la révolution russe, et certainement dans aucune révolution.

La prise du pouvoir d’octobre 1917

Le mythe répété religieusement est clair : en octobre 1917, les bolcheviks auraient fait une « révolution ». Encore plus fort, cette « révolution » d’octobre aurait été une « révolution socialiste », voire une « révolution marxiste » !

Il est donc nécessaire de rappeler ici une des bases du marxisme : le volontarisme politique ne peut pas se substituer à l’action consciente des masses elles-mêmes. L’action politique ne peut en aucun cas remplacer l’action sociale.

Ce qui a eu lieu en octobre 1917 en Russie, c’est une prise du pouvoir par un parti, le parti bolchevik. Lénine écrit en septembre 1917 au comité central bolchevik : « les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir. »[2] C’est franc : pour Lénine, c’est bien aux bolcheviks seuls de prendre le pouvoir.

Juste après le coup bolchevik, Trotsky le dit sans ambiguïté : « L’habitant dormait tranquillement et ne savait pas que, pendant ce temps, un pouvoir était remplacé par un autre. »[3] Aucun rapport, donc, avec une révolution populaire.

D’où vient alors la confusion ? D’abord la Russie était en révolution depuis février 1917, cette révolution ayant renversé le tsarisme, mais n’arrivant pas à se trouver un nouveau régime, bien que l’aspiration populaire soit clairement pour une véritable démocratie. Le « coup d’Etat d’octobre »[4] n’a été qu’un des événements de la révolution russe, mais des décennies de propagande et de contre-vérités ont fait confondre ce putsch mené de nuit avec la révolution russe, qui est un événement bien plus vaste où les masses ont joué un rôle primordial.

Après octobre, le pouvoir est exercé par un « Conseil des commissaires » dirigé par Lénine (qui n’a jamais été membre d’un soviet), et en pratique encore plus par la petite direction bolchevique.

La pratique du pouvoir léniniste

L’échec des gouvernements provisoires de février à octobre 1917 a constitué le terreau du développement des bolcheviks. Mais il ne faudra que quelques semaines pour que les bolcheviks fassent sur plusieurs points les mêmes reniements que les gouvernements provisoires (les similitudes sont évidentes concernant le rétablissement de la peine de mort, ainsi que le renoncement à la Constituante).

La volte-face de Lénine est ainsi résumée par Boris Souvarine en 1935 : « Après avoir demandé aux socialistes au pouvoir la liberté au nom de leurs principes, il la leur refusait au nom de sa tactique. »[5] Souvarine poursuit : « Dans la mesure où ils théorisent la terreur, Lénine et Trotsky entrent en contradiction avec la pensée marxiste dont ils se croient les fidèles interprètes. Ils n’ont su que répondre quand on leur opposait Engels pour qui la terreur est « la domination de gens eux-mêmes terrorisés », faite de « cruautés inutiles commises pour se rassurer par des gens qui ont peur eux-mêmes ». Opinion nullement fortuite confirmée par Marx »[6].

Rosa Luxemburg constate en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik a fait « preuve du mépris le plus glacial à l’égard de l’Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires »[7]. Cette politique des bolcheviks constitue l’inverse de ce qui est indispensable selon le marxisme, ce que rappelle Luxemburg quand elle en appelle à « la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires »[8], à « la démocratie la plus large et la plus illimitée »[9], à « une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée »[10].

Moins d’un an après le coup d’Etat bolchevik, Rosa Luxemburg constate que « sans l’action internationale de la révolution prolétarienne », le régime russe doit « inévitablement tomber dans un tourbillon de contradictions et d’erreurs »[11], ce que l’histoire a amplement confirmé.

Luxemburg déplore « les 200 victimes expiatoires de Moscou », et « la terreur et l’écrasement de la démocratie »[12]. Les 200 victimes dont il est question étaient 200 militants socialistes-révolutionnaires de gauche, qui avaient été exécutés à Moscou par le pouvoir bolchevik en juillet 1918. Rosa Luxemburg avait été très affectée par cette répression, comme en témoigne cet extrait de sa correspondance : « règne au vrai tout autour de moi un climat de fin du monde. Peut-être sont-ce spécialement les 200 « exécutions d’otages » de Moscou que j’ai lues hier dans le journal, qui m’ont affectée de la sorte… »[13]

Selon Luxemburg le pouvoir léniniste est « un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine »[14]. Lénine se revendique lui-même de « l’exemple » du gouvernement jacobin, et en 1920 il reconnaît que le régime n’est dirigé que par quelques chefs bolcheviks : « la plus authentique « oligarchie » »[15] selon ses propres mots.

Sur le plan économique, les bolcheviks mettent en place les méthodes d’exploitation capitaliste : « salaire aux pièces » et « système Taylor »[16], notamment.

Le 29 avril 1918 Lénine déclare au comité exécutif central de Russie : « Etablir à présent le capitalisme d’Etat, c’est appliquer le recensement et le contrôle qu’appliquaient les classes capitalistes. »[17] En mai 1918, Lénine confirme que son but est d’« organiser la grande production à l’échelle de l’Etat, sur les bases du capitalisme d’Etat » ! Il s’agit là d’un point central pour comprendre le léninisme : la mise en place dès 1918 du capitalisme d’Etat (perspective qui était auparavant unanimement condamnée par les marxistes, et qui était désormais revendiquée et appliquée par Lénine). Ce système économique sera par la suite appliqué par l’ensemble des régimes d’inspiration léniniste.

Dans le même article, Lénine ajoute : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie »[18]. Rosa Luxemburg n’eut pas connaissance de cet éloge par Lénine du système qu’elle avait tant combattu, qu’avaient durement subi des millions de prolétaires en Allemagne, et que maintenant un « marxiste » voulait… copier. Lénine a donc, effectivement, appliqué le système économique de la monarchie allemande, et l’a fait avec les méthodes de la monarchie allemande.

Au bout de trois ans, en avril 1921, Lénine persistait dans sa défense du capitalisme d’Etat : « Puisque nous ne sommes pas encore en état de réaliser le passage immédiat de la petite production au socialisme, le capitalisme est, dans une certaine mesure, inévitable […] aussi devons-nous l’utiliser (surtout en l’orientant dans la voie du capitalisme d’Etat) »[19]. Découvrant au printemps 1921, trois ans et demi après la prise du pouvoir, que le capitalisme est inévitable étant donné l’état de développement de la Russie, Lénine décide néanmoins de se maintenir comme chef d’un Etat capitaliste. Seule modification du système économique : la NEP, qui consiste en l’injection d’une dose de capitalisme privé au sein du capitalisme d’Etat, lequel reste malgré tout la base du mode de production de la Russie léniniste.

Le 28 mars 1922 à la tribune du congrès du parti bolchevik, il reconnaît encore que l’économie russe est un capitalisme d’Etat, et il déclare que « le capitalisme d’Etat […] c’est un capitalisme toléré par nous », ajoutant : « le capitalisme d’Etat est toléré par notre État prolétarien : or, l’Etat, c’est nous. Si nous nous y sommes mal pris, nous sommes les coupables, inutile d’en chercher d’autres ! ». Au delà de la formule absurde « État prolétarien », Lénine emprunte ici à Louis XIV sa conception de l’Etat (« l’Etat, c’est moi »), le souverain russe s’associant cependant la direction du parti bolchevik en un « l’Etat, c’est nous » qui pousse le reniement jusqu’au ridicule.

Enfin, Lénine affirme qu’il ne veut pas d’un « débat sur la façon dont les professeurs allemands comprenaient le capitalisme d’Etat et dont nous le comprenons. Depuis lors, nous avons subi bien des épreuves et il n’y a absolument aucune raison de regarder en arrière »[20]. Et pour cause : un « regard en arrière » permettrait de s’apercevoir que les marxistes et les autres socialistes ont toujours rejeté le capitalisme d’Etat ; et les épreuves russes ne justifient en rien qu’au nom du « socialisme » soit menée une politique capitaliste.

Faire de nécessité vertu est une chose, déjà peu acceptable pour un marxiste, mais mentir de façon aussi nette pour couvrir ce retournement en est une autre, encore plus grave. C’est ce mensonge sur lequel est bâti la légende de l’« URSS socialiste » – alors que c’était en réalité l’inverse : l’URSS capitaliste d’Etat. En effet, les rapports de production y ont du début à la fin été basés sur le travail salarié, la forme marchandise, et le capital. Ces trois éléments sont décrits par Karl Marx dans Le Capital comme les trois bases du capitalisme.

Fin 1922 encore, Lénine affirme : « l’instauration du capitalisme d’Etat dans notre pays n’est pas aussi rapide que nous le voudrions. […] si le capital étranger ne participe pas au développement de notre économie on ne peut espérer la rétablir rapidement. »[21]

Comme l’écrivit le marxologue Maximilien Rubel : « En Russie, Lénine, son parti et la bureaucratie assumèrent le rôle dévolu partout ailleurs à la bourgeoisie […] Cette économie prétendument socialiste n’est autre qu’une forme particulière du type de production et de distribution déjà décrit dans le troisième livre du Capital : le capitalisme directorial, variété du capitalisme privé surgie grâce à l’expropriation des petites entreprises et à leur absorption dans des oligopoles et monopoles. »[22].

L’exploitation du travail contraint étant restée la règle sous le régime léniniste, les travailleurs russes sont donc restés exploités de la même façon. La production était dirigée par la nouvelle classe dominante : la bureaucratie d’Etat (laquelle n’était pas plus élue que les possesseurs du capital en régime de capitalisme privé). Les privilégiés de cette classe dirigeante obtenaient leurs privilèges économiques par l’exploitation de la majorité, tout comme les autres classes capitalistes dans les autres formes d’économies capitalistes.

Déjà, en renonçant à la démocratie, les léninistes renonçaient de fait à toute tendance vers le socialisme. Lénine tenta en 1920 de justifier son « pouvoir personnel », par ces propos clairement opposés au marxisme : « la volonté d’une classe est parfois réalisée par un dictateur, qui parfois fait à lui seul davantage et est souvent plus nécessaire. »[23] Difficile d’être plus clair, et de renier encore plus la pensée de Marx.

Au niveau de l’appareil répressif d’Etat, la tchéka s’est développée dès les premiers mois du pouvoir léniniste, se comportant en continuatrice de l’okhrana (la tentaculaire police politique tsariste). Le schéma de la continuité du tsarisme par le régime léniniste est pour l’essentiel le même concernant les camps de prisonniers.

Avec la suppression de la liberté de la presse et de la démocratie politique (qui étaient des conquêtes de la révolution des masses de 1917), ainsi qu’avec le maintien de la répression, Lénine renie ses promesses antérieures. C’est cet ensemble de reniements que des générations de léninistes ont approuvé.

Le 30 décembre 1922, Lénine estime que l’appareil de l’Etat russe est « emprunté au tsarisme »[24], lucidité dont l’immense majorité de ses « disciples » seront incapables.

Concernant le soulèvement de Kronstadt de février-mars 1921, on se limitera ici à citer quelques éléments relevés par Boris Souvarine en 1935, soit avant que la controverse concernant Trotsky ne se déclenche[25] : « Le mouvement de revendication des ouvriers et des marins, d’aspect absolument pacifique à l’origine, correspondait à l’agitation du prolétariat de Pétrograd excédé de privations, de déceptions et des brutalités de la « commissarocratie ». […] Si les matelots et les ouvriers de Cronstadt avaient ourdi un complot ou dressé un plan, ils eussent attendu le dégel qui rendrait leur forteresse imprenable et mettrait Pétrograd sous le tir de la flotte. Mais ils espéraient gain de cause par la seule puissance de leur droit et grâce à la solidarité de la Russie laborieuse. […] ils se savaient les interprètes des doléances populaires. Leur candeur politique reste hors de doute comme leur fidélité à la révolution. Mais le lourd « appareil » du parti bolchéviste n’était déjà plus sensible à la pureté des meilleures intentions. […] Par une sinistre ironie de l’histoire, la Commune de Cronstadt périt le 18 mars 1921, cinquantième anniversaire de la Commune de Paris. »[26]

Une pratique ossifiée en… « théorie »

D’un point de vue théorique, Lénine était inspiré par Plekhanov et Kautsky, bien plus que par Marx ou Engels. Il ne fut par ailleurs jamais lui-même un théoricien et, avant de devenir chef d’Etat, ne fut pas considéré comme tel. Il a fallu tout le pouvoir de persuasion de l’Etat qu’il dirigeait pour réussir à faire croire à un « Lénine théoricien » voire, plus absurde encore, à un « Lénine théoricien marxiste » !

Suivant Lénine, les principaux dirigeants bolcheviks (Trotsky, Zinoviev, Staline, Boukharine…) avaient des formules justifiant la situation politique et économique qu’ils menaient en Russie, cela au nom du « marxisme » – mentant ou se fourvoyant ainsi de façon grotesque. Le léninisme s’est souvent présenté comme étant « le marxisme », contribuant ainsi à recouvrir le marxisme de dogmatisme, de nombreux mythes, et d’innombrables déformations. En « remplaçant » le marxisme, le léninisme a ainsi participé à l’ignorance très répandue vis-à-vis du marxisme réel, aboutissant à la situation – qui perdure aujourd’hui encore – où le marxisme n’est le plus souvent « connu » qu’au travers de quelques formules vidées de leur sens, voire absentes des écrits de Marx.

Le léninisme appliquant la « realpolitik », les divers courants léninistes se sont nourris de cet opportunisme, allant jusqu’à croire que ce serait une qualité… « marxiste » ! Loin de la rigueur et de l’esprit critique marxiste, le léninisme fonctionne à base de sentences aussi définitives que fausses, de jugements aussi arrêtés qu’inexacts, d’argumentaires aussi pauvres qu’insultants.

La base du léninisme, ce « volontarisme politique » se substituant à la libre œuvre émancipatrice des masses, consiste dans une foi irrationnelle en un gouvernement « socialiste », naturellement dirigé par des léninistes, qui mènerait la transformation sociale. En vérité, un gouvernement « socialiste » ne permet en aucun cas un passage au socialisme. C’est seulement un mouvement populaire massif qui peut bouleverser les structures de la société, passant d’une société hiérarchique-capitaliste à une société démocratique-socialiste, par la victoire du champ social sur les champs économique et politique.

Ignorant cette réalité, on retrouve la même illusion d’un « gouvernement socialiste » chez Lénine comme chez Ebert en Allemagne à la même époque, et finalement la même trahison dans les deux cas (que cette trahison se fasse en conscience ou « malgré eux » étant une autre question).

Des bolcheviks contre le léninisme

Même chez les bolcheviks, dès le début nombreux sont ceux qui s’opposent à telle ou telle des fautes de Lénine : Victor Serge rappellera « la lutte de Maxime Gorki contre la Terreur, l’insistance de Riazanov à réclamer l’abolition de la peine de mort, les efforts de Kaménev en vue de sauvegarder un minimum de liberté pour la pensée imprimée »[27].

Par la suite, des courants, tendances ou fractions s’opposent encore à la conception léniniste ou à certains de ses aspects : les communistes de gauche de la revue Le Communiste au printemps 1918, l’Opposition Ouvrière à partir de 1919, le Groupe du Centralisme Démocratique (dit « déciste »), la Vérité Ouvrière, le Groupe Ouvrier de Miasnikov… Mais l’interdiction des tendances par le congrès bolchevik en mars 1921 empêche cette contestation de s’exprimer librement, et elle devient essentiellement clandestine[28].

Anton Ciliga, communiste yougoslave anti-stalinien arrêté en URSS en 1930, a côtoyé des militants bolcheviks emprisonnés appartenant aux différents courants d’opposition. Il explique notamment les positions du Groupe Ouvrier, qui « entra en guerre dès le début contre les concepts léninistes de la « dictature du parti », et de l’organisation bureaucratique de la production » ; pour ce Groupe, « le socialisme ne peut être qu’une œuvre de libre création des travailleurs. Tandis que ce que l’on édifiait par la contrainte, en lui donnant le nom de socialisme, ne fut pour eux, dès le début, qu’un capitalisme bureaucratique d’Etat. »[29]. L’ouvrier « déciste » Procopénia estime que « Lénine, à la fin de sa vie, persistait à se méfier des masses ouvrières »[30]. Ciliga estime pour sa part que « dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses »[31].

Les faits désavouent les deux mythes centraux concernant le léninisme, qui disent que ce serait un courant « marxiste » et « ouvrier ». En réalité, au sein même du parti bolchevik les très rares ouvriers associés à la direction s’opposèrent tous à Lénine (Chliapnikov, Sapronov, Loutovinov) ; de même concernant le seul véritable spécialiste de Marx parmi les bolcheviks : David Riazanov[32].

Le léninisme après Lénine

La propagande mensongère menée par la presse de droite et d’extrême-droite, avec ses clichés anti-communistes et anti-marxistes, a contribué à légitimer le léninisme : de nombreux militants de gauche ont, en réaction, défendu le régime bolchevik, qui était dans ce cas attaqué pour des raisons absolument fausses, sur la base d’arguments fallacieux.

Plus tragique encore, la répression anti-communiste des dictatures d’extrême-droite, touchant tant les communistes réels que les staliniens, contribua à faire passer les différences fondamentales au second plan, amenant au fait que des dirigeants du Komintern sont devenus des victimes aux côtés de véritables tenants du marxisme et de la démocratie.

La guerre civile menée par les « blancs », en réduisant l’alternative politique à seulement tsarisme ou bolchevisme, a donné une légitimité aux bolcheviks comme opposition au régime d’avant février 1917 – faisant oublier que février aurait pu déboucher sur un autre résultat, plus conforme aux aspirations des masses (même s’il est évident que ce régime se serait également trouvé face à de nombreuses difficultés). En réalité dans les premières années du pouvoir léniniste, même au niveau des pouvoirs concurrents on trouve certes des tsaristes et des bolcheviks, mais aussi des groupes de paysans indépendants, ainsi que des gouvernements locaux mencheviks, socialistes-révolutionnaires, ou encore anarchistes. S’ajoutent à cela les SR de gauche, les bolcheviks oppositionnels, et les possibilités de coalitions (l’idée d’une coalition de tous les socialistes avait rencontré de nombreux avis favorables au cours du 2e semestre 1917, mais elle fut rejetée par Lénine).

La direction léniniste de l’Etat russe n’est évidemment pas seule responsable de la stérilisation de la vie politique russe après octobre 1917, mais sa responsabilité ne saurait être minimisée.

Par la suite, on peut parler de divers léninismes : en fait essentiellement le trotskisme et le bordiguisme – le stalinisme, et son dérivé le maoïsme, bien que se revendiquant du léninisme, sont des courants décomposés et opportunistes qu’il est difficile de rattacher réellement au léninisme en tant que doctrine. Après Lénine, c’est officiellement au nom du « léninisme » que va être dirigée l’URSS, mais c’est en réalité le stalinisme qui va s’imposer.

L’étatisme intégral est instauré avec le premier plan quinquennal en 1928, et l’étatisation de l’agriculture en 1929 (qu’on trouve encore parfois désignée comme « collectivisation », qui était le terme utilisé par la désinformation stalinienne). L’exploitation salariale est systématisée dans les campagnes par les sovkhozes et kolkhozes, qui sont des systèmes d’étatisation de la paysannerie[33]. A partir de 1935, la doctrine du stakhanovisme renforça encore l’exploitation des salariés.

Il est évident à partir de ces faits que la logique du stalinisme était de « n’invoquer le socialisme que pour en illustrer l’antithèse. »[34]

Fernand Loriot écrivait en 1929 que pour « les pseudos-communistes » de l’IC et du PC, « l’ennemi n’est plus, depuis longtemps, le capitaliste, c’est l’ouvrier syndiqué, c’est l’ouvrier communiste lui-même, s’ils ne sont pas stalinistes. »[35]

En 1936, l’écrivain André Gide rapporta ses observations sur l’URSS stalinienne. Il écrit notamment : « Qu’il y ait divergence de l’idéal premier, voici qui ne peut être mis en doute. » Observant en particulier la situation politique, il constate : « Dictature, évidemment ; mais celle d’un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c’est exactement ceci que l’on ne voulait pas. » Ces observations faites, Gide conclue que « Les erreurs particulières d’un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d’une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l’ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir. »[36]

Au delà du stalinisme, qui constitue en quelque sorte la trahison d’une trahison, s’est également formé le trotskisme, comme continuation du léninisme. L’intervention de Trotsky au 13e congrès bolchevik, en mai 1924, est révélatrice : « Personne d’entre nous ne veut ni ne peut avoir raison contre son parti. En définitive, le parti a toujours raison »[37]. Le trotskisme a ainsi conservé telles quelles les tares du léninisme, alors que le stalinisme les a aggravées jusqu’à l’extrême, tout en ajoutant de nouveaux crimes, de nouvelles trahisons, et de nouveaux « emprunts » à la dictature tsariste.

Les léninistes sont essentiellement dans un rapport d’imitation par rapport à la révolution russe ; il faudrait selon eux prendre exemple sur ce qu’y ont fait les bolcheviks. Une perspective marxiste se doit au contraire d’analyser et de tirer toutes les leçons des multiples erreurs et renoncements du pouvoir léniniste, et ce dès les premières années.

Le léninisme est la théorie d’un parti « d’élite », auto-proclamé, qui cherche à prendre le pouvoir au nom de la classe salariée, et à sa place.

Marxisme ou léninisme : il s’agit là d’un choix décisif à faire, entre deux conceptions politiques très différentes.

Signalons quelques autres textes, non cités dans cet article : Rosa Luxemburg : « Centralisme et démocratie » (1904) ; Alexandra Kollontaï : « L’Opposition Ouvrière » (1921) ; Rudolf Rocker : « Les Soviets trahis par les bolcheviks » (1921) ; Simon Zagorsky : « Où va la Russie ? Vers le socialisme ou vers le capitalisme ? » (1928) ; Henri Dollet : « Vive l’unité ! Critique révolutionnaire de quelques idées fondamentales du léninisme » (1934) ; Anton Pannekoek : « Lénine en philosophe » (1938) ; Anton Ciliga : « Dix ans au pays du mensonge déconcertant » (1938) ; Leonard Schapiro : « Les Bolchéviques et l’Opposition (1917-1922) – du musellement des partis à l’interdiction des fractions dans le parti » (1955) ; Maurice Brinton : « Bolsheviks and Workers’ Control, 1917-21 : The State and Counter-revolution » (1970) ; Claude Berger : « Marx, l’association, l’anti-Lénine – vers l’abolition du salariat » (1974) ; Socialisme Mondial : « Comment le capitalisme d’Etat est arrivé en Russie » et « Les Travailleurs en Russie » (1978) ; Rafael Clemente : « Lenin, padre del arribismo y del oportunismo » (2007).

Notes

[1] Karl Marx, L’Idéologie allemande, 1845-1846.

[2] Lénine, Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir, 12-14 septembre 1917, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 26, 1958, p. 10 (souligné dans l’original).

[3] Rapport de Trotsky du 25 octobre 1917, reproduit par Léon Trotsky en 1930 dans Ma Vie, chapitre 27 (« La nuit décisive »).

[4] Pour reprendre l’expression employée par Rosa Luxemburg en septembre 1918 dans La Révolution russe. La formule « coup d’Etat d’octobre » n’est pas écrite au hasard, puisqu’elle revient à trois reprises dans ce texte assez court : La Révolution russe, dans Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? (et autres textes politiques), Spartacus, 1997, pp. 155, 164 et 170.

[5] Boris Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, Ivrea, 1992 (première publication : 1935), p. 191.

[6] Idem, p. 225. Souligné par nous.

[7] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 165.

[8] Idem, p. 174.

[9] Idem, p. 179.

[10] Idem, p. 180. Elle résume l’ensemble par un mot d’ordre clair : « activité sociale des masses, liberté politique illimitée » (Idem, p. 181).

[11] Idem, p. 154.

[12] Idem, p. 170.

[13] Rosa Luxemburg, lettre du 25 juillet 1918, dans : Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai ! (correspondance 1914-1919), Maspero, 1977, p. 351.

[14] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 179.

[15] Lénine, La Maladie infantile du communisme, mai 1920, chapitre 6, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 31, 1961, p. 42.

[16] Lénine, Les Tâches immédiates du pouvoir des soviets, Pravda n° 83, 28 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 268.

[17] Lénine, Intervention au comité exécutif central de Russie, 29 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 305.

[18] Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, Pravda n° 88-89-90, 9-11 mai 1918, Œuvres, tome 27, 1961, pp. 355-356 (souligné dans l’original).

[19] Lénine, L’Impôt en nature, brochure éditée en mai 1921, Œuvres, tome 32, 1962, p. 373.

[20] Lénine, Conclusions sur le rapport politique du CC du PC(b)R, 28 mars 1922, Œuvres, tome 33, 1963, pp. 317-319. Dans le même discours, Lénine soutient Staline (p. 320) – lequel sera nommé secrétaire général du parti unique à l’issue de ce congrès.

[21] Lénine, A la colonie russe d’Amérique du nord, 14 novembre 1922, Œuvres, tome 42, 1969, p. 451.

[22] Maximilien Rubel, Le Mythe d’octobre [The relationship of Bolchevism to Marxism, 1968], dans Marx critique du marxisme, Payot, 2000, pp. 177-178.

[23] Lénine, Intervention au 9e congrès bolchevik, 31 mars 1920, Œuvres, tome 30, 1969, p. 489.

[24] Lénine, La question des nationalités ou de l’ »autonomie », 30 décembre 1922, Œuvres, tome 36, 1959, p. 619.

[25] La polémique concernant la responsabilité de Trotsky a été soulevée en 1937 par le révolutionnaire allemand Wendelin Thomas ; les articles de Trotsky sur la question datent de 1937 et de 1938. Trotsky est bel et bien impliqué dans la répression, même si la responsabilité est en fait partagée collectivement par les dirigeants bolcheviks.

[26] Boris Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, op. cit., pp. 248-249.

[27] Victor Serge, Le Nouvel impérialisme russe [1947], Spartacus, 1972, p. 40.

[28] Toutes les oppositions citées ici sont antérieures à l’opposition de Trotsky, et sont plus radicales.

[29] Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1947, p. 8.

[30] Idem, p. 9.

[31] Idem, p. 13.

[32] Tous furent arrêtés, puis assassinés par le pouvoir stalinien dans les années 1930 – sauf Loutovinov qui, désespéré, s’était suicidé en 1924.

[33] « En réalité un kolkhoze est un organisme étatique qui tend à transformer les paysans en ouvriers agricoles accomplissant leur tâche par peur des sanctions pénales » (Ida Mett, Le Paysan russe dans la révolution et la post-révolution, Spartacus, 1968, p. 49). Les kolkhoziens étaient donc, eux aussi, exploités par la classe bureaucratique d’Etat.

[34] Boris Souvarine, Le Stalinisme, Spartacus, 1972, p. 30.

[35] Fernand Loriot, La Faillite de l’Internationale Communiste et l’indépendance du mouvement syndical [15 novembre 1929], La Révolution prolétarienne n° 95, 1er janvier 1930, p. 8.

[36] André Gide, Retour de l’URSS, Gallimard, 1936, pp. 17, 74, 76-77. Retour de l’URSS et Retouches à mon Retour de l’URSS seront interdits en France par les nazis – c’est l’époque du pacte germano-soviétique. Sur la même liste de livres interdits et rien que pour Gallimard, on trouve entre autres : Sigmund Freud, HG Wells, Anton Ciliga, Daniel Guérin, Karl Marx… (cf Album NRF, 39e album de La Pléiade, Gallimard, 2000, pp. 132-133).

 

[37] Cité par B. Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, pp. 315-316.

(source : Le léninisme et la révolution russe)

La révolution russe de 1917 (SPGB, 1938)

24 mars 2008

(Article écrit en français, septembre 1938)

En 1917, nous autres du Socialist Party of Great Britain avons dit que la révolution russe n’était pas socialiste et qu’elle n’amènerait pas le socialisme. Nous avons insisté que le résultat en serait un développement du capitalisme.

Par le socialisme nous entendons un système de société où les moyens de production appartiennent à la société et où ses moyens sont administrés démocratiquement. C’est le système de société qui suit le capitalisme, ainsi que le capitalisme a suivi la féodalité.

Avant qu’on puisse avoir le socialisme, ce qu’il faut c’est le capitalisme avancé qui met en opposition deux classes – celle des capitalistes qui vivent sans travailler parce qu’’ils détiennent entre leurs mains les moyens de production, et celle des travailleurs, qui travaillent pour vivre parce qu’ils ne possédant rien sauf leur force – leur pouvoir de travailler. Ces deux classes ayant des intérêts tout à fait opposés, il se produit un conflit entre eux, qui continue toujours sous le capitalisme, jusqu’au point où le prolétariat, voyant qu’il ne peut plus rien espérer du capitalisme, s’organise pour gainer le pouvoir politique, et met fin au capitalisme en transformant la propriété privée en propriété commune.

La Russie de 1917 n’était pas avancée à ce point. Le nombre d’ouvriers était relativement petit, car la grande industrie avait fait peu de progrès sauf dans de certaines régions. La plupart de la population se composait de paysans, paysans qui voulaient posséder la terre, qui avaient eu très peu d’expérience dans la production sociale, qui étaient isolés, qui ne savaient ni lire ni écrire. Ces paysans, qui constituaient la plupart de la population, n’avaient pas la moindre idée de ce que nous entendons par le socialisme; par conséquent ils n’auraient pu le désirer. En 1917, tout ce que les paysans désiraient, c’était la paix, le pain, et la terre, et c’est dans le but de gainer le pouvoir que les Bolcheviks leur ont promis de satisfaire à ces désirs. Voici le point important – en gagnant le pouvoir, les bolcheviks n’étaient pas soutenus par une population qui demandait le socialisme.

Ainsi qu’a dit Marx, le socialisme doit être établi par le prolétariat lui-même. On ne peut pas le lui donner. C’est un ordre social qui est avantageux à la classe salariée, et c’est à eux de l’établir.

En Russie, c’est une minorité qui a essayé d’imposer d’en haut le socialisme, pendant que les paysans – eux, la plupart de la population – ne le désiraient pas.

Si une population ne comprend pas le socialisme, si elle ne veut pas l’avoir, comment peut-on l’imposer, quand pour le socialisme il faut une majorité qui le comprend et qui est prête à prendre part à l’administrer.

Quoiqu’il se peut que les bolcheviks aient désiré le socialisme, ils ne pouvaient donc pas l’imposer sur une population qui ne l’a pas compris. En outre, comme nous avons déjà dit, les choses n’étaient pas encore mûres – les moyens de production n’étaient pas assez développés. C’est la fonction du capitalisme de faire avancer les moyens de production; mais, en 1917, le capitalisme était jeune encore en Russie. Aussi les bolcheviks ont-ils dû s’incliner devant les obstacles (industrie peu développée et population anti-socialiste) et pour maintenir leur pouvoir, ils ont été obligés d’abandonner toute idée d’établir le socialisme. Ce qu’ils font depuis 1917, c’est de développer le capitalisme.

Naturellement le capitalisme en se développant apporte les mêmes maux en Russie qu’ailleurs. Pour les masses il y a la pauvreté, les mauvaises demeures, etc.; pour un petit nombre il y a la vie luxueuse. Déjà ces vices commencent à se faire voir en Russie – voir Yvon, Ce qu’est devenue la Révolution Russe, et Gide, Retour de l’U.R.S.S. En outre, avec le développement du capitalisme, en Russie comme ailleurs, il se produit un conflit entre les deux classes dont est constitué le capitalisme. Mais pour la classe des salariés, il est nécessaire qu’ils puissent discuter librement sur les questions politiques et sociales, établir des organisations indépendantes, et apprendre à apprécier ainsi le fait qu’ils ne sont qu’une classe assujettie. Il n’est pas permis aux salariés russes de faire ainsi. Ils ne peuvent pas établir leurs propres organisations. En effet, le parti bolchevik n’a d’autre but que de conserver l’ordre actuel.

Reste aux salariés russes, avec les salariés des autres pays, d’établir le socialisme. Les minorités ne peuvent pas le faire, quels que soient leurs noms.

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Voir aussi:

La société socialiste future décrite par Staline en 1906

23 mars 2008

Un extrait d’une brochure de Staline de 1906 où il décrit le socialisme parfaitement . . . et montre pourquoi l’URSS n’a jamais été socialiste!

La société future 

(extrait d’Anarchisme et Socialisme. J. Staline. 1906)

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire avant tout qu’il n’y aura point de classes; il n’y aura ni capitalistes, ni prolétaires, et, par suite, pas d’exploitation. Il n’y aura là que des travailleurs unis dans un effort collectif.

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire aussi qu’avec l’exploitation y seront supprimés la production marchande, la vente et l’achat. Aussi bien, n’y aura-t-il point de place pour les acheteurs et les vendeurs de la force de travail, pour les employeurs et les employés. II n’y aura la que des travailleurs libres.

La société future sera une société socialiste. Cela veut dire enfin, que, avec le travail salarié, sera supprimée toute propriété privée des instruments et moyens de production; il n’y aura la ni prolétaires pauvres, ni riches capitalistes, — il n’y aura que des travailleurs possédant en commun toute la terre et le sous-sol, toutes les forêts, toutes les fabriques et usines, tous les chemins de fer, etc.

Comme on le voit, le but principal de la production future consiste à satisfaire directement les besoins de la société, et non à produire des marchandises destinées à la vente en vue d’augmenter les profits des capitalistes. II n’y aura pas de place ici pour la production marchande, de lutte pour les profits, etc.

II est évident, d’autre part, que la production future sera organisée sur le mode socialiste: ce sera une production hautement évoluée, qui tiendra compte des besoins de la société et ne produira que la quantité nécessaire a la société. II n’y aura point de place, ici, pour une production éparpillée, ni pour la concurrence, ni pour les crises, ni pour le chômage.

Là où les classes n’existent pas, où n’existent ni riches ni pauvres, l’État devient inutile, de même que le pouvoir politique qui opprime les pauvres et défend les riches. Par conséquent, la société socialiste n’aura pas besoin, de maintenir le pouvoir politique.

Aussi Karl Marx disait-il déjà en 1846:

«La classe laborieuse substituera dans le cours de son développement à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit…» (Voir: Misère de la philosophie).

Aussi Engels disait-il en 1884:

«Ainsi, l’Etat n’a pas existé de tout temps. Il y eut des sociétés qui s’en sont passées, qui n’avaient pas la moindre idée de l’Etat ni du pouvoir de l’Etat. A un certain degré de son développement économique, impliquant nécessairement la division de la société en classes, l’Etat devint… une nécessité. Nous approchons maintenant à grands pas vers un degré de développement de la production tel que l’existence de ces classes a non seulement cessé d’être une nécessité, mais devient un obstacle direct a la production. Les classes disparaîtront aussi inéluctablement qu’elles sont apparues. Avec la disparition des classes disparaîtra inéluctablement I’Etat. La société, qui réorganisera la production sur la base de l’association libre et égale des producteurs, renverra la machine d’Etat à la place qui lui revient: au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze.» (Voir: I’Origine de la famille, de la propriété privée et de I’Etat.)

D’autre part, l’on conçoit que pour administrer les affaires publiques, à côté des bureaux locaux où seront concentrés les divers renseignements, la société socialiste aura besoin d’un bureau central des statistiques, qui sera chargé de s’informer des besoins de toute la société pour, ensuite, répartir d’une façon adéquate les divers emplois entre les travailleurs. II faudra aussi réunir des conférences et surtout des congrès, dont les décisions seront absolument obligatoires, jusqu’au congrès suivant, pour les camarades restés en minorité.

II est évident enfin que le travail libre et fraternel devra entraîner à sa suite une satisfaction non moins fraternelle et complète de tous les besoins, dans la future société socialiste. C’est dire que si la société future demande à chacun de ses membres juste autant de travail qu’il en peut fournir, la société à son tour sera tenue de délivrer à chacun la quantité de produits dont il aura besoin. De chacun selon ses capacités, à chacun suivant ses besoins! telle est la base sur laquelle doit être crée le futur régime collectiviste. Certes, au premier degré du socialisme, quand des éléments non encore habitués au travail s’associeront à la vie nouvelle, les forces productives, elles aussi, ne seront pas suffisamment développées, et il existera encore le travail «dur» et le travail «facile»; l’application du principe – «à chacun suivant ses besoins» – sera sans aucun doute rendu très difficile, et la société sera obligée de se placer momentanément sur une autre voie, sur une voie moyenne. Mais il est certain d’autre part que lorsque la société future se sera engagée dans la bonne voie, que les survivances du capitalisme auront été déracinées, le seul principe répondant à la société socialiste sera le principe mentionné plus haut. Aussi Marx disait-il en 1875:

« Dans une phase supérieure de la société communiste [c’est-à-dire socialiste], quand auront disparu I’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’antagonisme entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail sera devenu non seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même un premier besoin de l’existence; quand, avec le développement des individus en tous sens, les forces productives iront s’accroissant… alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement depassé et la société pourra inscrire sur ses drapeaux: «De chacun selon ses capacités, à chacun suivant ses besoins !» (Voir: Critique du programme de Gotha.)

Tel est en somme le tableau de la future société socialiste conformément à la théorie de Marx.

Evaluating the debates about the Soviet Union

12 décembre 2007

Western Marxism and the Soviet Union: Evaluating the debates 1917-2006, by Marcel VAN DER LINDEN (Historical Materialism conference, 12-2006)

[Extract:] Critical theorizing about the Soviet Union in 1917-2005 appears to fall in four clearly different phases:

  • The period 1917-29, in which the classical unilinearism dominated, and postrevolutionary societies were only analyzed in terms of a transition to socialism which was either successful, or historically impossible, or doomed to failure.
  • The period 1929-68, in which – in the wake of the Stalinist transformation – it was generally recognized that a new type of society had emerged in the Soviet Union. Three main variants were offered in these years: (i) the theory of state capitalism and (ii) the theory of the degenerated workers’ state, both of which still adhered rather closely to the unilinear schema, as well as (iii) the theory of bureaucratic collectivism, according to which the bureaucracy operated as a new ruling class. That aside, cautious attempts at a fourth approach (‘theories without label’) emerged in the beginning of the 1940s (Pedrosa, Hilferding) and especially in West Germany in the early 1950s, but these remained relatively isolated, and were forgotten again.
  • The period 1968-85, during which the debate strongly revived, the fourth approach gained much more prominence, and the three old approaches tended to stagnate.
  • The period after 1985, in which the intensity of the debate was reduced and especially the number of new theories of (state) capitalism proliferated.

A posteriori, the first phase (1917-29) appears as no more than a transitional period of orientation, because the terms for all the later debates were fixed in the 1930s, at which time people like Weil, Trotsky, Worrall and others formulated the main perspectives which negatively or positively dominated the discussion.

(…) I would like to defend the thesis, that all “classical” variants conflict in essential respects with Marx’s own theory, and in addition occasionally run counter to the facts or violate logical principles.
To begin with, let us examine the theories of (state-) capitalism. If we disregard for a moment the fact that these theories identified different dates for the establishment of a capitalist formation in the Soviet Union,1 then what is most striking in the first instance is how much they differed in their interpretations about the real essence of (state-) capitalism.

Schematically, we could distinguish between four different perspectives:

  • Most theoreticians emphasized that capitalism is predicated on the existence of a working class which does not rule society. For some, that characteristic was really already sufficient in itself to define a society as capitalist (James, Mattick, Di Leo), but some others added other criteria. Thus, Worrall mentioned as a second condition the production of surplus-value, and Holmberg the fact that means of production were applied for the purpose of exploiting the wage workers.
  • Bordiga, Bettelheim, Chattopadhyay et al. emphasized the separation between individual enterprises, who attempt to realize ‘profit’ and exchange goods among themselves via ‘market contracts’. Bordiga considered this a sufficient condition to speak of capitalism; Bettelheim added the separation between wage-labour and capital.
  • Grandizo spoke of capitalism when wages were minimized, and surplus-value was used for investment and unproductive consumption.
  • Finally, Cliff saw the essence of capitalist society in the competition between capitals motivated by profit maximization.

Grandizo’s description is undoubtedly farthest removed from Marx’s. After all, talk of surplus-value already implies the existence of capitalism, and thus a petitio principii is involved. Definitions based on wage-labour then make an orthodox impression; Marx himself had written in Capital that

The capitalist epoch is therefore characterised by the fact that labour-power, in the eyes of the worker himself, takes on the form of a commodity which is his property; his labour consequently takes on the form of wage-labour.

If however one reduces Marx’s conception to such a passage, he is done an injustice.
Capitalism for him was after all a complex and dynamic system, in which wage-labour was only one important aspect. Thus, Marx also mentioned ‘commodity production and commodity circulation’ as ‘general prerequisites of the capitalist mode of production’.Essential in his opinion was especially the generalization of commodity production (labourpower and labour products) by capitals, in a market ruled by competition.
(…)

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Professeur à l’Université d’Amsterdam et directeur de recherches à l’IISG, Marcel van der Linden est conseiller éditorial d’Historical Materialism et d’International Review of Social History. On peut aussi lire de lui: Socialisme ou Barbarie: A French Revolutionary Group 1949-1965 (1997).

See too/Voir aussi:

Boukharine, la vie d’un bolchevik

27 novembre 2007

Note de lecture par Pierre Souyri de la biographie de N. Boukharine par Stephen Cohen, parue dans les Annales en 1979:

Stephen COHEN, Nicolas Boukharine. la vie d’un bolchevik, Paris, Maspero, 1979, 501 p.

Voici un des derniers ouvrages qu’édite la « Bibliothèque socialiste » qui va prendre fin avec la disparition de son animateur, l’irremplaçable historien du mouvement ouvrier qu’était Georges Haupt.
En décidant la publication du livre de S. Cohen, G. Haupt avait fait un choix judicieux : quarante ans après son exécution, Boukharine reste une des figures les moins bien connues du marxisme russe et soviétique alors même qu’il a joué un rôle crucial dans l’élaboration et la fragmentation du système théorique des bolcheviks. Il a précédé Lénine dans la mise au point de la théorie de l’impérialisme et la dénonciation de l’interprétation kautskiste du problème de l’État, et il est, avant Staline, le plus acharné défenseur de la politique de construction du socialisme dans un seul pays.
Faute d’avoir pu accéder à des documents qui, aujourd’hui encore, restent des secrets d’État en URSS, S. Cohen n’est pas toujours parvenu à élucider, avec certitude, tous les aspects de la pensée et de la personnalité de Boukharine et notamment après sa défaite de 1929. Il n’est pas encore possible d’écrire sur Boukharine des livres qui ne soient sujets à révision. En dépit de ces inévitables limites, l’ouvrage de S. Cohen informe solidement sur ce qui est, après tout, l’essentiel : l’évolution et l’originalité de la pensée théorique et politique de Boukharine.
Très vite, Boukharine, dont l’ouverture d’esprit est très supérieure à celle des autres dirigeants bolcheviks et qui n’a jamais négligé de s’informer des travaux des sociologues occidentaux — il a lu attentivement Pareto, Michels, Weber — est hanté par un lancinant problème qui le préoccupera de plus en plus : comment éviter que la révolution n’enfante un nouveau système d’oppression et d’exploitation des masses ?
La guerre civile, les échecs répétés des révolutions à l’étranger, les dures réalités du communisme de guerre dont il n’a jamais d’ailleurs contesté la légitimité, ont ruiné bien des illusions chez cet ancien « communiste de gauche ».
Dès 1923, il se voit contraint d’admettre que la stabilisation du capitalisme, qu’il s’était d’abord refusé à envisager, ajourne pour longtemps la perspective d’une révolution dans les pays capitalistes avancés, et s’il est très conscient du caractère despotique et bureaucratique qu’a pris l’État soviétique, il s’oppose immédiatement à Trotsky sur les mesures à prendre pour remédier à cette situation. Affirmer, comme le fait le leader de la gauche, que l’internationalisation de la révolution permettrait de couper court à sa dégénérescence menaçante du pouvoir soviétique, parce qu’elle donnerait au socialisme des bases économiques et culturelles beaucoup plus élevées que celles qu’offre la Russie, paraît à Boukharine une pure illusion. Les régions agraires et sous-développées du globe conservent un tel poids dans l’économie mondiale que, même à supposer que la révolution gagne ta planète entière, le socialisme ne disposerait pas de bases de départ économiques sensiblement différentes de celles qui existent dans la Russie isolée. Mais c’est surtout la

politique économique que préconisent Préobrajenski et Trotsky qui horrifie Boukharine. Procéder à une « accumulation socialiste primitive » en pressurant la paysannerie et en développant, par priorité, les industries du Département I, lui apparaît comme un projet monstrueux. C’est là, répétera-t-il à plusieurs reprises, se préparer à mettre en place quelque chose qui ressemblera à la société de cauchemars naguère imaginée par Tougan-Baronovski. Non seulement, souligne Boukharine, un tel projet nécessitera une politique de terreur permanente, mais il provoquera une formidable hypertrophie des organes administra¬tifs de l’économie dont le coût d’entretien dévorera une trop grande part des faibles ressources disponibles pour l’accumulation. Il faudra donc finalement infliger à la paysannerie une telle extorsion de surproduits que l’agriculture ruinée sera incapable de fournir les fonds nécessaires à une croissance industrielle régulière. La politique de la gauche conduit le régime vers un despotisme forcené qui ne gouvernera qu’un chaos économique. En vain, objecte-t-on à Boukharine que la prolongation de la NEP et la politique d’industrialisation mesurée qu’il préconise font aussi courir les plus graves risques à l’État soviétique. Boukharine ne croit ni à la menace dune restauration du capitalisme privé à partir de l’enrichissement des koulaks et des nepmen dont il accuse la gauche de surestimer le poids social et économique, ni à la nécessité de mettre rapidement en place, et à n’importe que) prix, les infrastructures industrielles nécessaires à la défense du pays. Le capitalisme entré maintenant dans une phase de consolidation et d’expansion de longue durée ne fait pas réellement peser sur l’URSS le risque d’une agression à court terme. Bien plus que Staline et son appareil, c’est la gauche qui représente aux yeux de Boukharine le principal danger pour le socialisme. La réalisation de son programme ferait de l’État soviétique un monstrueux Léviathan qui écraserait pour une période d’une durée indéterminable, toute possibilité de faire renaître la liberté et la démocratie en URSS.

Car, à en croire S. Cohen, telle était bien la visée fondamentale de la politique boukharinienne. Même lorsque la fraction stalinienne victorieuse sur toute la ligne eut collectivisé les campagnes et lancé le pays sur la voie de l’industrialisation accélérée, l’ancien leader de la droite crut encore qu’il pouvait jouer un rôle modérateur dans le cadre du nouveau système économique désormais en place. Après quelques années de silence réprobateur et méprisant, Boukharine entreprit de recommencer une carrière politique avec l’appui de bureaucrates de haut rang qui avaient soutenu Staline, mais qui s’effrayaient maintenant de l’état dans lequel se trouvait le pays et redoutaient que le désespoir des populations ne les conduise à faire défection en cas d’invasion étrangère. 11 s’agissait désormais d’assagir, de civiliser, voire même de libéraliser quelque peu un régime que pourtant Boukharine lui-même avait, au plus fort des convulsions des premières années trente, comparé au despotisme pillard des Khans Mongols. On sait avec quelle brutalité Staline-Gengis-Khan sut mettre un terme aux dernières illusions de Boukharine.
S. Cohen a voulu faire de son héros un personnage attachant et en tout cas une figure acceptable pour l’intelligentsia éclairée et libérale de l’Occident. Face aux trotskistes perdus dans leurs inquiétantes idées fixes et leur démesure irréaliste, comme face aux aveugles brutes staliniennes, le Boukharine de S. Cohen incarne la culture, l’humanisme, le projet d’une société qui serait enfin délivrée des déchirements sanglants et de la terreur. Il est le révolutionnaire qui a appris à détester les cruautés de la guerre civile et à avoir pitié des hommes, dérivant ainsi, sans pourtant le renier complètement, bien loin du bolchevisme dur et combattant qui avait enthousiasmé sa jeunesse.
Mais, à trop souligner ce qui lui paraît séparer Boukharine de ses adversaires, S. Cohen finit par construire une image quelque peu mythique de son personnage. Car enfin, Boukharine qui a été un des premiers à fournir à la dictature les plus raffinées des légitimations théoriques a couvert ses pires pratiques. Pendant toute la période où il collabore avec Staline, celui-ci ne porte pas seul la responsabilité des méthodes qui sont employées pour dis¬qualifier et éliminer l’opposition à laquelle n’est laissé que le choix entre le reniement ou la déportation. Par une singulière incon¬séquence, Boukharine qui s’effrayait du développement d’une bureaucratie tentaculaire et rêvait d’une restauration de la démocratie et de la liberté dans les soviets, n’a jamais admis le retour à la pluralité des partis ni même la coexistence acceptée et légalisée de plusieurs tendances ou fractions dans le parti unique. Boukharine n’avait ni l’implacable détermination de Staline ni l’inébranlable assurance de Trotsky. Il a sans doute mieux que celui-ci aperçu par quels cheminements s’effectuaient l’ascension et la stabilisation d’une nouvelle classe dominante en Russie : ce grand théoricien savait au plus haut point imaginer et, par-là même, faire apparaître des perspectives audacieuses et originales. Il est mort écrasé d’avoir eu raison en pronostiquant que l’étatisation de l’économie et l’industrialisation forcée constitueraient les véritables bases de la consolidation d’un système dont les brutalités le scandalisaient. Mais il était quand même un des Pères fondateurs du régime stalinien.

Pierre SOUYRI

Lire aussi:

90° anniversaire de la Révolution d’Octobre

7 novembre 2007

Proclamation du Soviet de Petrograd annonçant la destitution du gouvernement provisoire (25 octobre 1917 de l’ancien calendrier, soit le 7 novembre)

Les bolcheviks ont, de même, posé immédiatement comme but à cette prise du pouvoir le programme révolutionnaire le plus avancé : non pas défense de la démocratie bourgeoise, mais dictature du prolétariat en vue de la réalisation du socialisme. Ils ont ainsi acquis devant l’histoire le mérite impérissable d’avoir proclamé pour la première fois le but final du socialisme comme un programme immédiat de la politique pratique.

Tout ce qu’un parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’Octobre n’a pas sauvé seulement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.

Rosa Luxemburg (1918)

Lénine

Soldats avec des slogans bolcheviks

Manifestation à Petrograd

Anarkistimatruuseja 1917

Marins de la Flotte

Assaut du Palais d'Hiver

Le Soviet de Petrograd

Diffusion de la presse bolchevique

Lénine sur la Place Rouge

Affiche commémorative en 1920

Voiture blindée

Le Comité révolutionnaire militaire de Petrograd

Régiment bolchevik marchant sur Smolny

Gardes rouges à Smolny

Citations:

La Révolution russe est une des grandes conquêtes historiques du prolétariat. En URSS le capitalisme a été abattu, et la classe ouvrière a engagé la marche vers le socialisme. C’est pourquoi le POUM est un ardent défenseur de la Révolution russe. Ceci dit, cette sympathie partagée par tout travailleur révolutionnaire ne signifie pas que tout ce qui se passe en URSS doit être reçu avec une admiration béate. Le marxisme c’est un examen et une critique constants.

(POUM, février 1936)

Si nous ne pouvons pas détacher notre esprit de la Russie, c’est qu’elle a été le premier grand essai de révolution socialiste. Un essai qui a malheureusement échoué. Mais pourquoi a t-il échoué ? Par quelles erreurs ? En raison de quelles conditions ? Comment devrons-nous nous y prendre pour réussir là où les Russes ont échoué ?

(P. Monatte, avril 1947)

Avec la révolution d’octobre 1917, le mouvement communiste ouvrier, mené par les Bolcheviks, est parvenu à briser le pouvoir d’état de la classe dominante, mettre en place le pouvoir ouvrier et même à battre les efforts militaires de la réaction vaincue pour restaurer son pouvoir perdu. Mais en dépit de cette victoire politique, la classe ouvrière russe a finalement échoué à transformer les rapports de production, c’est-à-dire à abolir le travail salarié et à transformer les moyens de production en propriété commune.

(Mansoor Hekmat, 1994)

Dans les premières années du XXe siècle en Russie, toutes les tendances se référant à Marx, que l’on falsifiait alors avec moins d’impudence qu’aujourd’hui, s’accordaient à reconnaître que la révolution à venir serait une révolution bourgeoise. Trotsky lui-même qui, dans un article intitulé «Trois conceptions de la révolution russe», a exposé les vues respectives des menchéviks, de Lénine et les siennes propres le reconnaît expressément. Une des faiblesses les plus graves de Trotsky sera précisément d’oublier par la suite que dans le domaine économique, la révolution d’Octobre avait été une révolution bourgeoise, même si politiquement c’était le prolétariat qui en avait pris la tête et avait su en profiter pour imposer, par l’intermédiaire du Parti Bolchévique, sa propre dictature. Avant la révolution d’Octobre, en tout cas, il n’y avait aucun doute; les tâches économiques de la révolution étaient claires: les propriétaires fonciers devaient perdre leurs privilèges, le féodalisme devait être abattu, la grande industrie moderne devait se développer et les lois du marché se mettre à l’œuvre sur tout le territoire de la vieille Russie. Les mesures économico-sociales que prendrait le pouvoir révolutionnaire devaient être des mesures bourgeoises, c’est-à-dire des mesures visant uniquement à briser les obstacles au développement capitaliste des forces productives.

Programme communiste N°57 (1972)

Voir aussi:

et quelques autres photos:

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213 affiches de la Révolution russe

24 juillet 2007

Une collection de 213 posters et affiches de la période de la guerre civile en Russie (1918-1922): cliquer ici.