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Lénine et le contrôle ouvrier en 1917 (Brinton, 1970)

6 juin 2009

Extrait de Les bolcheviks et le contrôle ouvrier, par Maurice Brinton, brochure du groupe Solidarity traduite en français  dans Autogestion et socialisme (sept.-déc. 1973). La brochure complète n’est actuellement disponible sur internet qu’en anglais et en espagnol.

1er octobre 1917: Publication de « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir? » de Lénine. Ce texte contient certains passages qui facilitent la compréhension des évènements ultérieurs.

« Quand nous disons: « contrôle ouvrier », ce mot d’odre étant toujours accompagné de celui de la dictature du prolétariat, le suivant toujours, nous expliquons par là de quel État il s’agit (…). [S]’il s’agit de l’Etat prolétarien, le contrôle ouvrier peut devenir le recensement (souligné par Lénine, M.B.) national, général, universel, le plus minutieux et le plus scrupuleux de la production de de la répartition des produits. »

Dans le même texte Lénine définit le type « d’appareil socialiste » (ou le cadre) dans lequel s’exercera la fonction de recensement (le contrôle ouvrier).

« Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable. Les grandes banques constituent « l’appareil d’État » dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme; notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d’État ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel (…). Une banque d’État, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l’appareil socialiste« .

Selon Lénine, ce type d’appareil devra permettre une « comptabilité à l’échelle nationale de la production et de la répartition des produits » et serait « quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste ». (C’est Lénine qui souligne).
Qu’il soit important d’enregistrer de façon exacte les données économiques, nul ne songera à le nier. Mais l’assimilation pure et simple chez Lénine du contrôle ouvrier, dans un « État ouvrier », au « recensement » (c’est-à-dire à la vérification de l’exécution de décisions déjà prises par d’autres) est tout à fait révélatrice. Nous ne trouverons pas un texte de Lénine qui identifie le contrôle ouvrier à la participation aux décisions fondamentales (c’est-à-dire à l’initiative de ces décisions) concernant la production (volume de production, mode de fabrication, « coût » économique et social). Dans d’autres écrits de la même période, Lénine répète inlassablement que l’une des fonctions du contrôle ouvrier, c’est d’empêcher le sabotage des grands bureaucrates et fonctionnaires.

« Quand aux cadres supérieurs (…) force sera de les traiter « avec rigueur », tout comme les capitalistes. Tout comme les capitalistes, ils résisteront (…). [O]n réussira peut-être, grâce au contrôle ouvrier (sur les capitalistes) à rendre toute résistance impossible« 

(Lénine, Œuvres choisies, Moscou, t.2, pp. 482-484)

Pour Lénine, l’idée du « contrôle ouvrier » (comme moyen d’éviter le lock-out), ainsi que la demande, maintes fois présentée d’ « ouverture des livres de compte » (comme moyen d’éviter le sabotage économique), étaient inséparables de la situation historique du moment et de celle des mois qui allaient suivre la révolution. Il envisageait une période pendant laquelle, dans un Etat ouvrier, la bourgeoisie pourrait conserver la propriété formelle et la gestion effective de la plus grande partie de la production. Le nouvel État, d’après Lénine, ne serait pas capable d’assurer immédiatement la bonne marche de l’industrie. Il y aurait donc une période de transition pendant laquelle il faudrait contraindre les capitalistes à coopérer avec le nouveau pouvoir. Le « contrôle ouvrier » n’était que l’instrument de cette contrainte.

10 octobre:

Quatrième Conférence des Comités d’Usine de Pétrograd et de ses environs. La question principale à l’ordre du jour était la convocation de la première Conférence panrusse des Comités d’usine.

13 octobre:

Goloss Trouda réclame un « contrôle ouvrier total sur toutes les activités de l’usine, un contrôle réel et non fictif, contrôle de réglementation du travail, de l’embauche, et du licenciement, des horaires, des salaires et des méthodes de fabrication ». Soviets et Comités d’usine surgissent partout, à une vitesse incroyable. Ce développement tient au caractère absolument radical des problèmes auxquels devait faire face la classe ouvrière. Les Soviets et les Comités, infiniment plus près des réalités de la vie quotidienne que les syndicats, sauront être des porte-parole beaucoup plus efficaces des aspirations fondamentales des masses. Une propagande intensive pour les idées libertaires fut menée pendant toute cette période. « Pas un seul journal ne fut saisi, pas un seul tract, texte ou livre ne fut confisqué, pas un seul rassemblement ou meeting de masse interdit (…) A vrai dire, le Gouvernement était tout disposé à utiliser la manière forte contre les anarchistes et les bolcheviks à ce moment-là. Kerenski menaça à diverses reprises de « cautériser la plaie au fer rouge ». Mais le Gouvernement était sans pouvoir: la révolution battait son plein »[1]. Comme nous l’avons déjà signalé, les bolcheviks, pendant cette phase, soutenaient encore les Comités d’usine. Ils y voyaient « le bélier qui portait des coups au capitalisme (…), organisations (…) du combat de classe créés par le prolétariat chez lui, sur son terrain, dès le début de la lutte »[2]. Ils voyaient aussi dans le mot d’ordre du « contrôle ouvrier » un moyen de saper l’influence des mencheviks dans les syndicats. Mais les bolcheviks se voyaient « entraînés par un mouvement qui par certains côtés les embarrassait fort, mais qu’ils ne pouvaient faire autrement que soutenir, car c’était une des forces motrices de la révolution »[3]. Au milieu de l’année 1917, le soutien des bolcheviks aux Comités d’usine avait pris de telles dimensions que les mencheviks en vinrent à les accuser d’ « abandonner » le marxisme et de défendre des positions anarchistes. « En fait, écrit Deutscher – Lénine et ses camarades restaient fermement attachés à la conception marxiste de l’État centralisé. Leur objectif immédiat n’était pas d’organiser la dictature centralisée du prolétariat, mais de décentraliser autant que possible l’État bourgeois et l’économie bourgeoise, car il s’agissait là d’une condition nécessaire du succès de la Révolution. Or dans le domaine économique, les Comités d’usine, organes créés sur les lieux mêmes de travail, étaient des instruments de subversion beaucoup plus puissants et efficaces que les syndicats. Ceux-ci furent donc relégués au second plan… » [4]. On ne saurait dire de façon plus nette et précise pourquoi les bolcheviks, pendant cette phase, apportèrent leur soutien à l’idée du contrôle ouvrier et à son expression organisationnelle, les Comités d’usine. Aujourd’hui, seule la pure et simple ignorance – ou la ferme volonté de se tromper soi-même – peut permettre encore à certains de croire ou de feindre de croire que le pouvoir ouvrier dans la production ait jamais été l’un des principes ou des objectifs fondamentaux du bolchevisme.

Notes:

[1] G. P. Maximoff, Syndicalists in the Russian Revolution, « Direct Action » pamphlet N°11, p. 6.

[2] A. Pankrata, op. cit., p. 5

[3] E. H. Carr, The Bolshevik Revolution, 1917-1923, Penguin ed., vol. 2, p. 80.

[4] I. Deutscher, op. cit., pp. 15-16

brinton001-250pixVoir aussi:

Délégués à la 1° Conférence des Comités d'usine (de Petrograd en mai-juin 1917, ou Panrusse en octobre 1917?)

Délégués à la 1° Conférence des Comités d'usine (de Petrograd en mai-juin 1917, ou Panrusse en octobre 1917?)

Ce que nous sommes, ce que nous voulons (Solidarity, 1967)

11 mai 2009

Le groupe anglais Solidarity, proche des groupes français Socialisme ou Barbarie et ICO (qui traduisirent plusieurs de ses articles), s’était formé à partir du groupe londonien Socialism Reaffirmed en 1960. Ce manifeste lui servait de plateforme. Solidarity défendait la gestion ouvrière de la production, l’autonomie des luttes, dénonçait la bureaucratie et l’exploitation dans les capitalismes d’État à l’Est, avait notamment réédité L’Opposition ouvrière de Kollontaï. ( la version anglaise de ce texte est disponible ici).

1 – Partout dans le monde, les hommes, dans leur grande majorité, sont privés de tout contrôle sur les décisions qui affectent leur vie de la façon la plus profonde et la plus directe. Ils vendent leur force de travail alors que d’autres, qui possèdent ou contrôlent les moyens de production, accumulent des richesses, font les lois et utilisent l’appareil d’Etat pour perpétuer et pour renforcer leurs privilèges.

2 – Pendant un siècle, le niveau de vie des travailleurs s’est amélioré. Mais ni cette augmentation du niveau de vie, ni la rationalisation des moyens de production, ni l’arrivée au pouvoir de partis qui prétendent représenter la classse ouvrière, n’ont modifié fondamentalement la situation du travailleur en tant que travailleur. Et, en dehors de la production, elles n’ont donné à la grande majorité des hommes qu’une très relative marge de liberté. A l’Est comme à l’Ouest, le capitalisme n’a cessé d’être un type de société inhumain, où la grande majorité est opprimée dans son travail, manipulée dans sa consommation et dans ses loisirs. La propagande et la police, les prisons et les écoles, les valeurs et la morale traditionnelles, contribuent à renforcer le pouvoir d’une minorité et à convaincre ou à obliger la majorité d’accepter un système brutal, dégradant et irrationnel. Le monde « communiste » n’est pas communiste, et le monde « libre » n’est pas libre.

3 – Les syndicats et partis « ouvriers » furent créés à l’origine pour changer cette situation. Mais ils ont tous fini par s’adapter d’une façon ou d’une autre aux formes d’exploitation existantes. Dans les faits, ils sont devenus actuellement un rouage essentiel dans le fonctionnement « normal » de la société d’exploitation: les syndicats servent d’intermédiaires sur le marché du travail, les partis politiques utilisent les luttes et les aspirations de la classe ouvrière pour des fins qui leur sont propres. La dégénérescence des organisations de la classe ouvrière, qui est elle-même un résultat de l’échec du mouvement révolutionnaire, a contribué de façon décisive à plonger dans l’apathie la classe ouvrière, et cette apathie a conduit à son tour à une dégénérescence accrue des partis et des syndicats.

4 – C’est une illusion de croire que les syndicats et les partis politiques peuvent être réformés, « noyautés », ou convertis en instrument de l’émancipation des travailleurs. Nous ne voulons pourtant pas créer de nouveaux syndicats – qui, dans les conditions actuelles, auraient un destin semblable à celui de ceux qui les ont précédés. Nous ne demandons pas non plus aux militants de déchirer leurs cartes syndicales. Ce que nous voulons, c’est tout simplement que les ouvriers eux-mêmes décident des objectifs de leurs luttes, et que la direction et l’organisation de ces luttes ne leur échappent pas. Les formes que peut prendre cette activité autonome des travailleurs peuvent varier considérablement de pays à pays et d’industrie à industrie, mais non leur contenu essentiel.

5 – Le socialisme, ce n’est pas seulement l’appropriation et la direction collectives des moyens de production et de distribution. Le socialisme implique également l’égalité, la liberté réelle, la reconnaissance réciproque et la trasformation radicale de tous les rapports humains. Il est « la conscience de soi positive de l’homme », la compréhension par l’homme de ce qu’est son environnement et de ce qu’il est lui-même, sa domination sur son travail et sur les institutions qu’ilo devra créer. Il ne s’agit pas là d’aspects secondaires, qui suivront automatiquement l’expropriation de l’ancienne classe dominante. Il s’agit, au contraire, déléments essentiels du processus de transformation sociale dans son ensemble, et sans lesquels il ne saurait y avoir de véritable transformation de la société.

6 – Une société socialiste ne peut donc être construite qu’en partant de la base – « par en bas ». Les décisions concernant la production et le travail doivent être prises par des Conseils de travailleurs composés de délégués élus et révocables. Les décisions dans d’autres secteurs doivent être prises en partant de la discussion et de la consultation la plus large possible de l’ensemble de la population. Ce que nous entendons par « pouvoir des travailleurs », c’est justement cette démocratisation de la société dans son fondement même.

7 – Les seules actions qui aient un sens, pour des révolutionnaires, sont celles qui permettent d’accroître la confiance, l’initiative, la participation, la solidarité, les tendances égalitaires et l’autonomie des masses et qui contribuent à les démystifier. Doit être considéré comme stérile et nocif tout ce qui renforce la passivité des masses, leur apathie, leur cynisme, leur différenciation hiérarchique, leur aliénation, leur abandon à d’autres des tâches qu’elles devraient exécuter elles-mêmes, et donc le degré auquel elles peuvent être manipulées par d’autres – même par ceux qui prétendent les « servir ».

8 – Aucune classe dirigeante dans l’histoire n’a abandonné son pouvoir sans lutte, et il ne semble pas que ceux qui nous gouvernent actuellement doivent être un exception. Le pouvoir ne leur sera arraché qu’à travers l’action autonome de la grande majorité. La construction du socialisme implique la conscience et la participation des masses. Mais la structure hiérarchique rigide, le idées et la pratique et du type social-démocrate, et du type bolchévik, d’organisation, empêchent le développement de cette conscience et interdisent cette participation. L’idée que le socialisme puisse être, d’une façon ou d’une autre, l’oeuvre d’un parti « d’élite », pour « révolutionnaire » qu’il soit, agissant « au nom » de la classe ouvrière, est en même temps absurde et réactionnaire.

9 – Nous rejettons l’idée selon laquelle la classe ouvrière, par ses seules forces, ne peut atteindre qu’une conscience « trade-unioniste ». Nous croyons au contraire que ses conditions de vie et son expérience dans la production conduisent constamment la classe ouvrière à adopter des normes et des valeurs, et à créer des formes d’organisation, qui mettent en question l’ordre social établi et le type de pensée qui correspônd à cet ordre. Et que ces réponses à sa situation ont donc un contenu implicite. D’un autre côté, il est vrai que la classe ouvrière n’est pas homogène, qu’elle ne dispose pas des moyens de communication, et que, à tel ou tel moment, ses divers secteurs atteignent des degrés différents de lucidité et de conscience. Le rôle de l’organisation révolutionnaire est de contribuer à ce que la conscience prolétarienne ait un contenu explicitement socialiste, de fournir une aide pratique aux ouvriers en lutte et de faciliter l’échange d’expériences et de liaisons entre groupes de travailleurs séparés géographiquement.

10 – Nous ne voulons pas être une « direction ». Nous voulons être un instrument de l’action des travailleurs. Le rôle de Solidarity est d’aider tous ceux qui, dans l’industrie et dans la société dans son ensemble, entrent en conflit avec la structure sociale autoritaire actuelle; les aider à généraliser leur expérience, à faire une critique globale de leur condition et de ses causes, et à développer la conscience révolutionnaire des masses indispensable à la transformation totale de la société.

Textes de Solidarity:

Textes sur Solidarity:

strategy for industrial struggle

17 octobre 2008

The Commune have published a new pamphlet ’strategy for industrial struggle’, a reprint of a 1971 solidarity pamphlet with a new introductory essay by Chris Kane.

The solidarity pamphlet explores different forms of working-class action (strikes; occupations and sit ins; sabotage; work-to-rules and go-slows; etc.) and looks at how different tactics used relate to rank-and-file involvement and control over struggles. Similarly, Chris’s introduction examines the lessons and relevance of these ideas for today, and stresses the centrality of self-organisation, democracy, and resistance to the conservatism of the trade union bureaucracies when faced with draconian anti-union laws.

The 24-page pamphlet, the third the Commune have produced, costs £1, or you can click here to download it: industrialstrugglepamphlet.pdf

If you would like to be posted a printed copy of the pamphlet, email uncaptiveminds@googlemail.com or write to The Commune, 2nd Floor, 145-157 St John Street, London EC1V 4PY