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Islamisme, « islamophobie » et critique révolutionnaire de toutes les religions (et autres enfermements identitaires)

30 octobre 2016

Article paru dans A contrevents N°2 (Caen, octobre 2016) avec le chapeau suivant: Le texte qui suit émane d’un camarade du RRC. Il ne constitue pas pour autant une position collective de notre modeste regroupement. Il a cependant paru suffisamment intéressant pour être publié. Nous précisons qu’il a été écrit bien avant les évènements de cet été, que ce soit le carnage de Nice ou la polémique délirante autour du burkini.

Il apparaît aujourd’hui nécessaire de clarifier et de (ré)affirmer certaines positions révolutionnaires vis-à-vis des religions en général et de l’islamisme en particulier. Les attentats révoltants de 2015-2016 (aussi bien ceux visant Charlie Hebdo et le magasin Casher en janvier que ceux de Paris en novembre 2015 ou celui de Nice en juillet 2016) y poussent. Mais il n’y a pas que ça.

Depuis plusieurs années on sent s’affirmer en France l’émergence, certes limitée mais réelle, d’un islamisme, c’est-à-dire d’un islam directement ou indirectement politique, qui se manifeste dans la société. Il peut prendre des formes « modérées », rampantes, ce qui ne les empêchent aucunement d’être néfastes et réactionnaires, comme des formes « radicales », spectaculaires, djihadistes et meurtrières.

Face à ce phénomène, et en parallèle, a également émergé depuis plusieurs années un ensemble de discours stigmatisant les populations musulmanes ou supposées telles. Ces discours sont principalement portés par l’extrême droite mais aussi par toute une partie de la droite et également une partie de la gauche dites « républicaines ». Ces discours divers, aux relents xénophobes, « identitaires », nationalistes, voire carrément racistes, se dissimulent souvent derrière la défense de la laïcité, de la Liberté, des droits des femmes, parfois aussi derrière la défense des droits des homosexuel-le-s (« défense » souvent très hypocrite, opportuniste, limitée et à géométrie variable). Ces thèmes sont alors instrumentalisés au service de causes qui n’ont pas grand-chose à voir avec eux au final.

Ces deux phénomènes contribuent d’ailleurs à s’alimenter et se renforcer réciproquement, « en miroir » et ils ont désormais une certaine « consistance » dans la société. Dès lors, face à ces faits, un certain nombre de questions se posent aux mouvements révolutionnaires, questions auxquelles il va bien falloir trouver des réponses ou des éléments de réponses, politiques et pratiques, si nous ne voulons pas nous retrouver englué-e-s et incapables de réagir face à des situations politiquement et socialement lourdes de dangers et de possibles conséquences bien puantes. À savoir, montées d’idéologies politiques et/ou religieuses éminemment réactionnaires, racistes, communautaristes, identitaristes, développement de tensions et de violences entre pauvres et exploité-e-s de différentes origines, récupérées et instrumentalisées par différentes forces politiques ou politico-religieuse cherchant à « représenter » et « encadrer » telle ou telle « communauté » ou par l’État « républicain » cherchant à redorer son blason, à se « relégitimer » en se posant en défenseur/protecteur de la société, de la sécurité et de la liberté en général (placées sous sa surveillance et son contrôle pour notre bien… et surtout le sien).

Quelle est notre critique de l’islamisme ? Comment le critiquer sans hurler avec les loups de l’extrême droite et autres réactionnaires de gauche et de droite qui alimentent la xénophobie ? L’utilisation/acceptation du terme d’« islamophobie » n’aboutit-t-elle pas à inhiber la saine et nécessaire critique révolutionnaire de toutes les religions (sans aucunement se limiter, évidemment, à celle de l’islam) ? Voila quelques unes des questions que ce texte va chercher à défricher modestement.

Parce que ces questions se posent. Parce qu’il est temps. Parce qu’il va falloir faire face.

Critique révolutionnaire de la religion

Les mouvements révolutionnaires se sont très tôt confrontés avec les idées même de Dieu et d’ordre divin, car celles-ci constituent un obstacle et s’opposent à l’idée et aux soucis révolutionnaires de la liberté humaine (idée de la liberté qui n’est pas dissociée de celles de responsabilité, d’égalité et de solidarité). À l’idée d’un monde, d’un genre humain et d’une vie créés par Dieu, régis par une vérité révélée (propriété d’un clergé), encadrés par les préceptes moraux de textes sacrés très anciens, les mouvements révolutionnaires ont opposé l’idée de sociétés construites historiquement par les humain-e-s et transformables par eux et elles. Ils ont défendu l’idée du renversement possible et nécessaire d’un monde présenté comme immuable et ils défendent toujours l’idée qu’il n’y a pas de fatalité à subir l’exploitation et la domination des puissant-e-s et des possédant-e-s. Ils ont promu la révolte individuelle et collective, la lutte, l’éducation et la liberté contre les assignations, les obligations, les interdictions cléricales qui cherchaient et cherchent encore à encager la diversité de la vie, ses immenses champs des possibles et des choix dans l’étroitesse de textes soi-disant divins et de traditions religieuses poussiéreuses.

Les mouvements révolutionnaires ont également très tôt dénoncé le caractère illusoire de toute « communauté des croyant-e-s » qui prétend placer sur un pied d’égalité fictive, face à Dieu, à la mort et face au clergé, les hommes et les femmes, quelles que soient leurs conditions sociales, leur appartenances à telle ou telle classe sociale. Les religions sont des entreprises idéologiques interclassistes et paternalistes qui, derrière des représentations unitaires de la société et l’idée de la communion de tous et de toutes dans le respect de la religion, nient, dissimulent et étouffent souvent les conflits d’intérêts sociaux et politiques, les luttes sociales au sein des sociétés de classes. Et lorsqu’il est impossible de dissimuler la réalité de ces conflits, il leur est souvent opposé les vertus, toutes spirituelles et virtuelles de la patience, du pardon, de la bonté, de la charité, de la soumission face aux épreuves. Et si ça ne suffit pas, il reste l’anathème, l’excommunication, l’exclusion de la communauté des croyant-e-s, la bénédiction de la répression mise en œuvre par le pouvoir temporel.

Derrière la promesse d’un paradis après la mort se cache le fait de laisser en place les inégalités, les injustices du monde d’ici bas. C’est la religion comme « opium du peuple », qui embrume l’esprit, procure de doux rêves et aide à supporter passivement la dureté de la vie dans le monde tel qu’il est fait.

Les mouvements révolutionnaires ne se sont évidemment pas heurtés seulement aux idées religieuses mais aussi à leurs exploitants, les clergés plus ou moins centralisés, privilégiés, hiérarchisés suivant les religions, assurant la médiation avec Dieu, édictant les normes de conduites morales et pratiques, encadrant, guidant la vie des croyant-e-s, disposant d’un poids matériel parfois énorme (propriétés terriennes, immobilières, financières…), d’une influence politique et morale importante (à travers l’organisation de la charité, d’aides « sociales » diverses, le monopole de l’exercice des rites, le contrôle de tout ou partie du système éducatif par exemples). Et de même que les mouvements révolutionnaires se sont opposés aux grandes religions constituées, celles-ci se sont historiquement opposées aux projets, idées et pratiques émancipatrices et égalitaires des mouvements révolutionnaires.

Les mouvements révolutionnaires affrontent encore aujourd’hui les religions et clergés qui portent et colportent des valeurs, des prescriptions de vie, un ordre moral souvent éminemment réactionnaires (socialement, culturellement, sexuellement) et des représentations patriarcales, favorisant et légitimant la domination masculine, régissant ou tentant de régir spécialement ce qui concerne la sexualité en général, et celle des femmes en particulier, condamnant la plupart du temps la contraception, l’avortement, l’homosexualité et la transsexualité.

Les mouvements révolutionnaires ont également dénoncé historiquement le fait que religions et clergés se sont mis au service de nombreux projets impérialistes de conquêtes, ont légitimé d’innombrables guerres intérieures ou extérieures (certaines d’entre elles reposant même directement, au moins officiellement, sur des motifs religieux), soutenu de nombreux régimes dictatoriaux.

Voilà résumées, très brièvement, les principales critiques révolutionnaires envers les religions. D’où l’athéisme et l’anticléricalisme affirmés qui prédominent historiquement largement dans les mouvements révolutionnaires. Ce qui n’a jamais empêché les révolutionnaires de se retrouver aux côtés d’individus croyant-e-s lors de grèves, de manifs, d’actions, d’émeutes ou d’assemblées générales…

La « liberté » religieuse

Si, en tant que révolutionnaires, nous sommes, dans notre immense majorité, athées et anticléricaux, nous n’avons pas pour autant l’envie ou l’intention de nous ériger en inquisiteurs-rices de l’athéisme. Nous n’avons pas vocation à fliquer politiquement la vie des gens, à entrer en guerre politique contre les croyant-e-s des différentes religions.

Nous reconnaissons généralement aux individus le droit de croire en un dieu (ou en plusieurs) et de pratiquer leurs cultes et leurs rites, même si, nous, nous ne nous reconnaissons pas du tout dans de tels choix. Nous admettons ce droit d’autant plus que, souvent, les individus ne se résument pas uniquement à leurs croyances religieuses. Leur identité personnelle intègre la plupart du temps bien d’autres convictions, valeurs et pratiques que celles liées à leur religion. Et il est évident que la plupart des croyant-e-s sont loin d’être des « fous ou folles de Dieu » et ont souvent un rapport assez distancié, détendu et pacifique avec leur religion, avec celles des autres et avec les athées. Croyant-e-s ne veut pas dire pratiquant-e-s, et même les pratiquant-e-s ont souvent bricolé, plus ou moins ouvertement, leurs propres « petits arrangements avec Dieu » et vivent tranquillement leur religion.

La croyance et l’observance des prescriptions religieuses individuelles et la pratique collective du culte dans des lieux dédiés à cet effet ne nous dérange donc pas (même si elle ne nous réjouit pas non plus), tant que ces croyances et pratiques religieuses ne débordent pas dans l’espace public commun, qu’elles ne tentent pas de le régir, de le soumettre à leurs normes. Nous sommes conscients que cela laisse de côté des espaces privés comme le couple, la famille ou des « entre soi » communautaires et que ces espaces peuvent être propices à l’instauration autoritaire, à l’imposition de pratiques religieuses intégristes. Et, en tant qu’espaces privés, il peut être malaisé, difficile d’y intervenir politiquement pour contrecarrer et dénoncer des dérives intégristes. Il n’y a pas, dans ce genre de cas, d’autres « solutions » (avec toutes leurs limites pratiques fréquentes) que le recours à l’information, à l’éducation, au dialogue, à la solidarité, à l’intervention amicale et/ou familiale et/ou de voisinage (allant, dans la forme, de la médiation à la confrontation), à la pression et la vigilance sociale et collective contre les actes de violence, de maltraitance, de harcèlement, de manipulation mentale, d’embrigadement et de dérive sectaire dans les espaces privés.

La tolérance que nous assumons envers certaines formes détendues de croyances religieuses n’implique pas cependant que nous renoncions à ce que nous considérons comme notre « droit de critique athée » et aux discussions, voire aux engueulades, qu’il peut susciter. Tout comme nous ne renonçons pas au « droit de blasphémer » face aux figures divines fictives, aux bigots et autres intégristes, même si on pratique pour la plupart assez peu ce genre de choses, qui peut soulager et faire marrer mais s’avère rarement très constructif.

L’islamisme

Même très minoritaires, les différentes formes d’islamisme ont gagné ces dernières années une visibilité plus importante parmi les musulman-e-s en France. Il est difficile de savoir si cette visibilité accrue de l’islamisme provient d’une affirmation plus décomplexée de sa propre existence, d’un renforcement réel et sensible de son influence et/ou d’une plus grande attention politique, médiatique et sociale à son encontre. Peut être tout ça à la fois.

Par islamisme, nous entendons une affirmation politico-religieuse de l’islam comme ayant vocation à structurer la société et régir la vie sociale (et donc aussi celle des individus) à partir d’une interprétation rigoriste, réactionnaire et prétendument littérale du Coran. Le djihadisme à la sauce Al Quaeda ou État Islamique n’est que l’expression la plus brutale, la plus ultra de cet islamisme. Il y en a différentes formes et différents degrés. On peut y intégrer des formes « modérées » s’inspirant en général plus ou moins des Frères Musulmans, des formes plus dures comme le salafisme, le wahhabisme et aller jusqu’au djihadisme. En disant cela, on ne sous-entend pas qu’il y a nécessairement une continuité ou une même identité politico-religieuse entre ces différentes formes. Il peut y avoir des formes activistes et très directement politiques, plus ou moins radicales dans leurs manifestations, et des formes plus « quiétistes » mais qui s’attachent néanmoins à promouvoir, de manière prosélyte, une interprétation intégriste des textes et une surveillance pesante quant à la stricte observance individuelle et collective des (de leurs) obligations et conduites religieuses. Ces formes « quiétistes », si elles apparaissent, dans l’immédiat, assez détachées de toutes intervention à caractère politique, n’en aspirent pas moins à construire une hégémonie intellectuelle et culturelle intégriste au sein des musulman-e-s, musulman-e-s que les islamistes rêvent d’encadrer et guider comme un troupeau. Une sorte de métapolitique gramscienne en vue de constituer un bloc hégémonique au sein d’une fraction de la population, en somme ?

Même s’il y a des différences, des divergences, il y a cependant aussi des similarités, des points de convergences entre ces différentes formes d’islamisme et l’existence de l’islamisme « modéré » contribue certainement à légitimer en partie l’existence des formes d’islamisme djihadiste, en constituant un terreau intellectuel et culturel favorable au développement de ce dernier. Disons un peu comme les discours nationalistes, sécuritaires, xénophobes, réactionnaires de la gauche et de la droite contribuent à légitimer et renforcer les positions du Front national et comme les positions et l’influence du FN contribuent à légitimer et favoriser des expressions ouvertement fascistes et racistes.

En terme de contenus, je ne reviens pas sur les positions extrêmement réactionnaires, autoritaires, sexistes, puritaines, anti-communistes et anti-révolutionnaires véhiculées par l’islamisme en général. Signalons toutefois, juste au passage, qu’il véhicule également, là encore sous des formes diverses et à des degrés divers, du racisme, en tout cas au moins un, l’antisémitisme, qu’il travaille à répandre sous couvert de « soutien au peuple palestinien » et d’ « antisionisme ». Et, disons le, la récupération de ce terme d’« antisionisme » (à l’origine destiné justement à se dissocier de toute approche antisémite),  à la fois par les islamistes et l’extrême droite franchouillarde, est un succès tel que ce mot est devenu quasiment inemployable tant il véhicule fréquemment désormais des puanteurs antisémites. Le travail d’appropriation de ce terme politique mené par des antisémites de tous poils, de toutes nationalités et de toutes religions n’aurait cependant pas pu être mené « à bien », si vite (une bonne grosse décennie ?), si la gauche et l’extrême gauche pro-palestinienne et le mouvement révolutionnaire avaient été plus éveillés et réactifs en situations et plus intransigeants sur le fond et la forme. On récolte ce qu’on sème… c’est à dire aussi qu’on récolte, parfois, dans la gueule, ce qu’on a pas été capables de semer, de cultiver et de protéger.

L’islamisme rêve d’une communauté des croyant-e-s, d’où les conflits d’intérêts ont magiquement disparus, pure et harmonieuse, nettoyée de tous les individus et groupes déviants, soumise corps et âme à une soi-disant loi divine supérieure et parfaite, inscrivant cette communauté dans un ordre universel immuable tout en assignant à chacun-e une place et un rôle tout aussi immuable. L’islamisme est comme l’extrême droite qui rêve d’une communauté raciale et nationale unifiée par on ne sait quel miracle, de pouvoir étatique dictatorial, de nettoyage des indésirables et des subversifs-ves, d’ordre corporatiste. Dans un cas comme dans l’autre, on est en pleine utopie réactionnaire et despotique.

Les révolutionnaires sont donc des ennemis de l’islamisme (et réciproquement). Et il s’agit, au niveau mondial, d’un ennemi puissant, disposant de ressources financières, de moyens de communication, et parfois de moyens militaires importants. Il est soutenu par de forts riches « mécènes » capitalistes des pays du Golfe Persique quand ce n’est pas directement par des États intégristes comme l’Arabie Saoudite ou d’autres.

Le combattre, en temps que révolutionnaires, ne sera pas chose facile. Au niveau international, cela peut passer par la création ou le renforcement de liaisons solidaires concrètes avec des groupes, organisations, mouvements révolutionnaires, de lutte de classe, démocratiques, laïques et féministes dans les pays où l’islamisme menace. Souvent ces groupes et organisations sont rares et plutôt faibles (et même parfois inexistants) et il peut exister aussi des différences politiques sensibles avec les « traditions » révolutionnaires occidentales, que ce soit sur le plan des idées, des finalités, du fonctionnement, des pratiques et il est probable que la solidarité vis-à-vis de tel ou tel groupe ou mouvement dans tel pays fera rarement, ici, l’unanimité. Le soutien à la résistance actuelle au Kurdistan syrien face à l’État Islamique est un bon exemple de cette absence de consensus du mouvement révolutionnaire sur ces questions.

Par ailleurs, l’établissement de telles liaisons solidaires implique un effort réciproque s’inscrivant dans la durée. Effort qui passe par des travaux de synthèse d’informations et d’analyses, de traductions (ce qui implique éventuellement l’apprentissage de langues), de diffusion de l’information, de collecte et d’envois de fonds et de matériels, de voyages et de rencontres, d’organisation éventuelle de campagnes de soutien. Effort que la faiblesse actuelle du mouvement révolutionnaire, en France ou ailleurs, rend difficile car, en plus, évidemment, l’islamisme est loin d’être le seul et le plus puissant des ennemis auxquels les mouvements révolutionnaires se trouvent confrontés.

La lutte contre l’islamisme passe aussi, toujours au niveau international, bien sûr par le fait de lutter ici pour dénoncer et, si possible, vu nos forces plutôt dérisoires, gêner et affaiblir les interventions armées et les pillages impérialistes des États et du capital occidental, et donc, aussi, l’impérialisme de l’État et du capital français. L’impérialisme contribue en effet aussi à alimenter en partie l’islamisme dans de nombreux pays. Mais en partie seulement car dans les pays où il est puissant l’islamisme a également sa dynamique propre, ancrée dans la réalité propre de ces pays, réalité qui est loin d’être uniquement façonnée par l’impérialisme occidental.

En France, il paraît évident qu’un des ressorts de l’islamisme se trouve dans les inégalités et injustices sociales vécues, entre autres, par les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration et qui sont de cultures musulmanes. Ces fractions de la population ne sont bien sûr pas les seules à subir l’exploitation, la précarité et la répression mais elles sont certainement celles qui les subissent le plus. À ces inégalités sociales s’ajoutent des phénomènes de discriminations, de stigmatisations, de vexations politiques et symboliques à caractère raciste. La participation des mouvements révolutionnaires aux luttes sociales et le fait de tenter de développer dans celles-ci un travail politique sont des nécessités incontournables. Dans ce cadre, l’appui aux luttes de migrant-e-s, de travailleurs-euses immigré-e-s avec ou sans papiers, autour de la question du logement, contre les violences policières et la précarité sociale mérite toute notre attention. Participer, d’un point de vue révolutionnaire, à ces luttes sociales diverses, favoriser leur émergence et leur convergence et coordination n’a évidemment pas pour but premier la lutte contre l’islamisme, il s’agit avant tout d’essayer d’attaquer à la base l’exploitation sur laquelle repose le système étatico-capitaliste actuel et les relégations et divisions sociales qui aident à son maintien et à sa reproduction. Mais le développement de ces luttes sociales aurait certainement également comme effet indirect d’affaiblir les marges de manœuvres politiques, sociales et culturelles de l’islamisme. On sait qu’à l’heure actuelle lorsque les luttes sociales sont fortes, l’extrême droite franchouillarde fait souvent profil bas politiquement et d’un point de vue organisationnel. Il n’y a pas de raisons de penser que ces luttes n’entraîneraient pas les mêmes effets contre cette autre extrême droite qu’est l’islamisme.

Néanmoins, on ne va pas prendre nos désirs pour des réalités, « dire n’est pas faire » et le mouvement révolutionnaire devra sacrément ramer pour y arriver. Il y a des obstacles et des difficultés. Nombreuses. Les aborder dépasserait le cadre de ce texte. On remet ça à plus tard mais on essayera de s’y coller. Signalons juste la difficulté liée à la composition sociale actuelle des mouvements révolutionnaires, pour le moins éloignées en général des réalités vécues par les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration, de la condition ouvrière, de la réalité des quartiers populaires. Cette « extériorité » ne facilite évidemment pas notre activité et la réduire ou la dépasser prendra du temps et impliquera d’aller se frotter encore et encore au terrain.

Islamisme et autres replis identitaires se développent aussi dans le vide laissé par l’important affaissement des mouvements ouvriers et révolutionnaires actuels. Et ce vide, ce terrain perdu, d’autres l’occupent et le remplissent. Il faudra bien finir par nous remettre en question. La réalité qui vient nous y contraindra de toute façon. Va y avoir des réveils douloureux…

« Islamophobie » ?

Vous ne trouverez pas ce terme d’« islamophobie » dans les textes du RRC, où il ne fait pas consensus. Je l’utilise dans cet article seulement entre guillemets et accompagné de critiques. Parce qu’il pose un certain nombre de problèmes quand même… Ce terme opère en effet un certain nombre de « réductions » factuelles et politiques.

D’abord il tend à présenter les attaques et critiques contre l’islam, quelles qu’elles soient, comme une manifestation de racisme alors que la critique de la religion musulmane (ou de n’importe quelle autre) peut évidemment être déconnectée de toute approche raciste comme dans le cas de la critique athée révolutionnaire.

Du coup, il sous entend aussi que la critique de l’islam constituerait en quelque sorte la forme principale du racisme actuel alors que celui-ci s’exprime de manière bien plus générale et sur des plans bien plus cruciaux pour la vie des gens (logement, pauvreté, précarité des formes d’emplois, discriminations sociales, brutalités policières…) que la simple instrumentalisation xénophobe et nationaliste de la critique de l’islam.

En restreignant le racisme à la forme, censée être centrale, de la critique instrumentalisée de l’islam, il laisse de coté toutes les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration mais qui ne sont pas musulmane. Que devient la nigériane évangéliste ou le syrien athée ? En quoi la lutte antiraciste réduite principalement à la lutte contre l’« islamophobie » les concernerait ?

En partant du fait que l’islam est, en France, une religion minoritaire, pratiquée (quand elle l’est ! Tous les croyant-e-s sont loin d’être pratiquant-e-s…) principalement par des fractions de la population qui sont immigrées ou d’origine immigrée, souvent « de couleur », souvent issues d’anciennes colonies françaises, il introduit, en douce, par extension, l’idée que l’islam serait une religion opprimée et une religion des opprimé-e-s.

L’islam est certes une religion minoritaire en France mais c’est quand même la deuxième en importance dans ce pays. Et s’il est évident que le nombre, l’état et la taille des lieux de cultes musulmans ne permettent pas toujours, loin sans faut par endroits, d’assurer aux pratiquant-e-s des conditions décentes d’exercice collectif de la prière, la religion musulmane est loin d’être persécutée même s’il arrive qu’elle soit stigmatisée, discriminée et instrumentalisée. Par ailleurs, un certain nombre de régimes dans des pays majoritairement musulmans ne sont pas particulièrement bienveillants envers l’exercice de religions autres que la musulmane et envers l’athéisme et il y a des États musulmans qui sont impérialistes. Donc mollo sur l’islam comme religion opprimée…

Ensuite cette idée de l’islam comme religion des opprimé-e-s fait passer à la trappe le fait que certains musulman-e-s appartiennent aux classes possédantes et dominantes et sont des exploiteurs-rices. Et là encore se pose la question des « autres » prolétaires immigrés ou d’origine immigrée, « de couleur », athées ou croyant-e-s d’une autre religion que l’islam. En quoi sont-ils et elles particulièrement moins opprimé-e-s, exploité-e-s, précarisé-e-s, discriminé-e-s que les musulman-e-s ? Et en quoi le fait qu’une religion soit pratiquée par des opprimé-e-s devrait nous la rendre moins critiquable d’un point de vue révolutionnaire ? Le sexisme serait-il moins critiquable s’il est pratiqué par des prolétaires ? Les masses opprimées d’Amérique latine sont souvent chrétiennes, cela ne fait pas pour autant du catholicisme ou du protestantisme des religions d’opprimé-e-s. Donc mollo aussi sur cette idée que l’islam serait une religion d’opprimé-e-s.

Au final, et à l’usage, le terme « islamophobie », et les « alliances » concrètes qu’il peut entraîner sur le terrain politique avec des réacs religieux, semble bel et bien favoriser une inhibition, une autocensure de la critique révolutionnaire des religions et des « cohabitations » lors de meetings et de manifs qui tiennent du mariage entre une carpe et un lapin. Faudrait pas finir par servir la soupe à des bigot-e-s intégristes, qui oeuvrent à propager un communautarisme religieux lucratif, au sens où cette communauté, figurez vous qu’ils et elles entendent bien en être les pieux-ses berger-e-s et les représentant-e-s accrédité-e-s auprès de l’État. La critique de « l’islamophobie » actuelle doit-elle déboucher sur une quelconque « islamophilie » ? Pour moi, c’est définitivement NON.

Je comprends bien que le terme ait pu faire mouche et être repris par plein de gens qui ont capté que la critique dominante de l’islam n’est la plupart du temps qu’un paravent pour des courants xénophobes, nationalistes et racistes qui cherchent à attaquer les immigrés ou descendant-e-s d’immigré-e-s. Mais comme on peut le voir en situation et comme cela a été exposé dans ce paragraphe, ce terme introduit, d’un point de vue révolutionnaire, de la confusion politique… à une époque où il n’y en a déjà que trop… avec tous les dégâts qui vont avec.

C’est pourquoi comme d’autres, je préfère parler, au lieu d’« islamophobie », tout simplement de racisme ou, en cas de situations plus spécifiques, de racisme anti-arabes et anti-noir-e-s, ce qui ramène la question sur son terrain principal, à savoir que derrière les critiques xénophobes de l’islam ce n’est pas tant la religion musulmane qui est visée que des fractions immigrée ou issue de l’immigration, prolétaires, colorées et supposément musulmanes de la population. Et en utilisant ces termes, en tant que révolutionnaires, on se situe sur le terrain de la défense des individus et des fractions, souvent prolétaires, de la population visées par le racisme, pas sur le terrain de la défense d’une religion, ce qui n’est tout simplement pas notre vocation ni notre finalité.

Contre tous les replis identitaristes

En ces temps de crises sociales et politiques, et y compris de crise des mouvements révolutionnaires et ouvrier (ou de ce qu’il en reste…), en l’absence d’alternatives subversives ne seraient-ce qu’un tant soit peu crédibles, les replis et enfermements identitaristes se multiplient, se renforcent et se « légitiment » mutuellement, que se soit sur des bases nationalistes, ethniques, religieuses, culturelles, corporatistes.

Il ne s’agit pas de nier qu’on ait tous et toutes une identité, mais nos identités sont généralement composites, puisant à différentes sources culturelles et sociales, individuelles et collectives. Nous les concevons souvent, en tant que révoutionnaires, comme évolutives et ouvertes, destinées à être partagées et métissées. Toute définition étroite, uniformisée, figée, fermée et enfermante de l’identité aboutit à l’étouffement individuel et collectif et est souvent destinée politiquement à nourrir les replis communautaristes.

Présentement chacun-e est tenté et incité à se replier sur son « entre soi » (et le ghetto révolutionnaire en est une forme parmi d’autres), sur son « même », sur sa famille, sur son pays, sur sa soi-disante « communauté » et les solidarités limitées, étriquées et sélectives qu’elle permet. S’ouvre alors également la course à la représentation de la « communauté » : les aspirant-e-s aux postes de direction et d’encadrement politique, moral et spirituel ne manquent pas.

Il sortira de ces replis communautaires et identitaristes des divisions et des tensions accrues entre différentes fractions de la population, pourtant toutes exploitées et dominées par le même système, même si c’est sous des formes et à des degrés divers. À la guerre sociale, le système préfère évidemment la guerre de tous-tes contre tous-tes comme il préfère la guerre civile à la révolution. Et nul doute qu’il saura utiliser et alimenter les tensions communautaristes pour œuvrer à son propre maintien. Réussir à faire vivre et étendre des espaces de lutte politique et sociale, où se crée du commun et du communisme, ouverts à tous-tes les exploité-e-s, les dominé-e-s, les révolté-e-s, peu importe leurs origines ethniques ou culturelles, leurs nationalités, leurs couleurs de peau, leurs religions individuelles éventuelles va être une difficile nécessité.

Comment François Hollande voudrait lutter contre l’État islamique

20 novembre 2015

Tribune libre

Dans son discours du 16 novembre 2015, suite aux attentats qui ont coûté la vie à 129 personnes à Paris, François Hollande fait plusieurs effets d’annonce qui méritent d’être relevés et critiqués.

François Hollande propose de « déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou un acte de terrorisme, même s’il est né français ». Cependant, cette procédure ne doit pas rendre apatride et ne s’applique donc que si la personne bénéficie de la double-nationalité. Ces dispositions existent déjà depuis 1993 dans l’article 25 du code civil. Elles ont déjà été appliquées contre des personnes liées au terrorisme. Si Hollande les agite, c’est par pure démagogie, pour satisfaire les revendications d’une partie de la droite qui agite ce drapeau depuis quelque temps. C’est une simple variation sur la vieille antienne réactionnaire : « la France, tu l’aime ou tu la quitte », dans le contexte raciste où Valls enterre une énième fois la promesse socialiste du droit de vote pour les étrangers aux élections locales. Dans la lutte contre le terrorisme, c’est une mesure d’une efficacité folle : les candidats à l’attentat suicide seront sûrement arrêtés dans leur projets par la crainte de perdre leur nationalité.

Dans le même ordre d’idée, François Hollande aimerait que l’ont puisse « expulser plus rapidement les étrangers qui représentent une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public et la sécurité de la Nation », le tout dans le respect des engagements internationaux de la France. Donc, si une personne préparer des attentats, on l’envoie les préparer dans un autre pays… C’est une absurdité, même si on laisse de côté que les auteurs des attaques de ces derniers jours étaient de nationalité française. C’est d’avantage une menace pour les étrangers qui se battent pour leurs droits en France que pour les terroristes et leurs émules. François Hollande et ses conseillers n’ignorent naturellement pas que les lois existantes en matière de lutte antiterroristes permettent d’arrêter et de condamner toute personne qui participe de près ou de loin à la préparation d’un attentat, voir se renseigne sur la manière d’en commettre un. Tout cela se trouve dans la loi du 13 novembre 2014, votée un an jour pour jour avant les attentats de Paris, taillée sur mesure pour la lutte contre les Jihadistes. Au-delà de la bourde stupide, la rhétorique de François Hollande sert simplement à légitimer les expulsions d’étrangers en général, à satisfaire la xénophobie ambiante.

Daesh ne fait pas seulement des attentats, mais aussi et surtout la guerre en Syrie et en Irak, tout comme sa filiale Boko Aram le fait dans une grande partie de l’Afrique, tout comme son allié le gouvernement d’Erdogan en Turquie, tout comme son adversaire Bachar El-Assad en Syrie, tout comme. Ce sont ces guerres que les réfugiés fuient. François Hollande cherche des distinctions entre « ceux qui relèvent du droit d’asile mais renvoie dans leurs pays ceux qui n’en relèvent pas ». Qu’est-ce que ça signifie ? Que celles et ceux qui ont tout permis, leur logement, leur ville, leur famille, leurs amis, qui ont laissé derrière eux leurs affaires, leurs souvenirs, vont devoir prouver l’improuvable, à savoir qu’ils sont bel et bien des victimes de la guerre. Il ne peut ignorer que c’est le discours construit par l’extrême-droite depuis des mois, propageant l’image de terroristes sournoisement infiltrés au milieu de hordes de réfugiés. Comme si les auteurs d’actions terroristes, qui sont tous ressortissants français, n’avaient pas d’autres moyens plus simples et plus rapides de circuler que de se faire passer pour réfugiés ? Du point de vue tactique dans la lutte contre le terrorisme, cette proposition est inutile. Du point de vue humanitaire, elle est nuisible puisqu’elle jette l’opprobre sur les réfugiés et les raisons pour lesquelles ils quittent leur pays natal. Du point de vue éthique, elle confond les victimes et leurs bourreaux, ceux qui causent les guerres et ceux qui les subissent. Derrière les belles paroles humanitaires de François Hollande se cache le durcissement de la situation pour les réfugiés. Quand il évoque les frontières nationales, les murs et les barbelés, qu’il tolère fort bien de la part de pays membres de l’Union européenne, c’est bien d’un renforcement de l’Europe forteresse dont il parle.

La police et la gendarmerie vont voir leurs effectifs revenir à leur niveau de 2007. L’effort consenti sera tel que les sacro-saints critères de stabilité de l’Euro vont être mis de côté, avec la bénédiction de Bruxelles. Curieusement, les hôpitaux, les services d’urgence, qui ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de soins immédiats aux centaines de blessés des attentats de paris, ont été oubliés dans la liste. La loi santé a été repoussée, mais pas supprimée. Annoncé dans le contexte de ces attentats, le gonflement des effectifs policiers semble couler de source. Mais alors, comment expliquer que deux jours après le discours de François Hollande, le RAID ait été utilisé pour déloger trois logements occupés par des squatters, militants de gauche qui n’ont rien à voir de prêt ou de loin avec Daesh, ni avec l’Islamisme en général ? Parler, comme le fait François Hollande, des « conditions dans lesquelles ils peuvent faire usage de leurs armes » est inquiétant dans ce contexte. S’agit-il de lutte contre Daesh, ou de tuer d’autres militants écologistes, comme Rémi Fraisse voici à peine plus d’un an ? Contre qui, contre quoi doivent servir les unités d’élite ? Contre celles et ceux qui occupent des logements vides, qui luttent pour défendre l’environnement, ou contre les kamikazes de Daesh ? Les événements donnent à réfléchir sur ce que eux signifier l’état d’exception prolongé.

Voici des années que des militaires équipés de Famas sont déployés dans les gares, dans les galeries marchandes, dans les rues des grandes villes. Pour quel résultat ? Aucun, si ce n’est de satisfaire l’idéologie sécuritaire sous prétexte de rassurer les populations. Face à la stratégie de Daesh, doit-on mettre des soldats en armes dans chaque concert, dans chaque musée, à chaque terrasse de bistrot ? Face aux attentats de Paris, l’armée a été déployée pour sécuriser la capitale, mais c’est une unité de police qui a été envoyée à l’assaut du Bataclan. Depuis les attentats du 11 septembre à New York, tous les analystes n’ont cessé de répéter que les moyens les plus efficaces contre le terrorisme étaient le renseignement humain et l’infiltration. Dans ce contexte, les mesures annoncées par François Hollande n’ont à peu prêt aucun rapport avec les objectifs fixés. Elles s’inscrivent simplement dans la continuité des politiques sécuritaires de ses prédécesseurs.

Le ton de François Hollande est très guerrier, très martial. Il promet à l’armée de geler les diminutions d’effectifs pour quatre ans et de la réorganiser en fonction des objectifs du moment. Comptons un peu. Où sont les soldats français stationnés en dehors de la métropole ? En Syrie, aux côtés des YPG qui tiennent victorieusement tête à Daesh ? Certainement pas. En dehors de l’opération Barkhane, où 3000 soldats sont effectivement déployés contre les jihadistes dans cinq pays du Sahel, la principale force française en dehors de la métropole est située en Guyane, avec 2200 soldats, soit plus que l’immense équipage du Charles de Gaulle. Comme chacun sait, la Guyane a des frontières communes avec la Syrie… Plus de 7800 soldats stationnent dans les DOM-TOM pour maintenir les derniers restes des colonies françaises. D’autres servent à défendre les investissements des entreprises françaises dans la Françafrique, comme les 900 soldats stationnés au Gabon. Et ainsi de suite… François Hollande peut agiter dans tous les sens les mots de République, de Liberté et de Démocratie, la réalité restera la même : l’armée française sert à maintenir sa puissance néocoloniale, pas à défendre des principes. Pendant ce temps-là, le PKK, dont les YPG sont la branche armée en Syrie, est toujours considérés comme des terroristes dans l’Union européenne, certains de ses militants font toujours l’objet de poursuite en Belgique et en Allemagne, alors que c’est la seule force progressiste qui mène réellement la guerre à Daesh. François Hollande préfère bombarder Raqqa, sans soucis des victimes civiles, plutôt que de financer et de soutenir en armes et en munitions celles et ceux qui combattent réellement Daesh sur le terrain.

Tout le discours de Français Hollande est truffé d’appels à la Droite, jusqu’à la reprises des propositions de Balladur en 2007 pour justifier l’état d’exception prolongé. Il est truffé de concessions aux politiciens les plus racistes, les plus xénophobes, les plus réactionnaires. Son contenu réel n’a pas grand rapport avec la lutte contre Daesh et certaines de ses propositions prêteraient à rire si elles ne portaient pas sur des choses si graves. Quand aux causes du terrorisme, quand aux raisons pour lesquelles de jeunes français deviennent jihadistes, quand aux moyens de le prévenir, il n’en souffle mot. Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, bien au contraire. Pour les communistes-ouvriers, il faut affronter Daesh avec la plus grande détermination. Mais ce n’est pas en luttant contre les réfugiés, en donnant satisfaction aux racistes, en faisant de la démagogie sécuritaire qu’on combat Daesh. Il faut soutenir, financièrement et militairement, les progressistes qui se battent dans tous le Moyen-Orient, en Syrie, en Irak, en Turquie, contre Daesh et ses semblables, pour l’égalité et pour liberté.

Nicolas Dessaux

ypg

Pas une deuxième fois en se taisant

16 novembre 2015

Tribune libre

De nombreuses personnes ont été choquées du communiqué d’une des principales organisations d’extrême-gauche qui disait dès samedi que « Cette barbarie abjecte en plein Paris répond à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements perpétrés par l’aviation française en Syrie ». De nombreux militants, sans être surpris de cette rhétorique, éprouvent un malaise, pas seulement à cause d’un seul communiqué – on en trouve des bien pires – mais surtout parce que les discussions sur le terrain redeviennent difficiles. Les réactions aux attentats d’une partie de l’extrême-gauche ont en effet réactivé, voire amplifié par rapport à janvier, des incompréhensions et des divisions. Cette fois-ci, les terroristes islamistes n’ont pas attaqué « des blasphémateurs et des juifs » , pour reprendre une formule puante mais révélatrice. Cette fois-ci, ce sont des gens abattus dans la rue sans aucune discrimination de la part des assassins, dans le tas. On aurait pu croire que même les anti-impérialistes pro-Hamas ou les éponges de la pénétration d’idées extérieures à l’extrême-gauche dans celle-ci (tolérance aux convergences rouges-brunes, conspirationnisme, antisémitisme, racialisme, rejet total de la laïcité, etc), même eux donc se seraient « calmés » par rapport à janvier. Qu’ils refusent d’être Charlie soit. Mais là? Et pourtant on a vu refleurir, alors même que les hôpitaux de Paris étaient pleins de blessés graves, des communiqués et des discours plus problématiques les uns que les autres : manque de compassion pour les victimes, explication dans le plus ou moins franchement « on l’a bien cherché », auto-censure sur l’islam politique par peur de réactions contre les musulmans ou supposés tels.

Face à cela, nous devons être capables de tenir bon sur quelques axes importants :
  • faire preuve d’empathie réelle avec les victimes, ne pas réciter une leçon comme en toute circonstance sur un ton hautain et méprisant, ne pas caractériser à la va-vite les rassemblements en hommages en victimes de « réactionnaires ».
  • ne pas hésiter à caractériser l’islamisme djihadiste de Daesh comme fasciste, ou au minimum carrément fascistoïde : anti-ouvrier, anti-femmes, anti-humain, avec des méthodes terroristes haïssables que RIEN ne justifie, pas même notre propre impérialisme.
  • affirmer notre droit à critiquer l’islam politique comme courant réactionnaire, même dans ses formes non-terroristes, notre droit à critiquer toutes les religions aussi. On ne peut pas soutenir la résistance des kurdes au Moyen-Orient et s’interdire tout ici par crainte des récupérations racistes.
Il y aura d’autres attentats, d’autres colères contre la bêtise des mêmes discours. Il nous faut désormais faire avec. Dans ce contexte, il nous faut exister, avec notre voix.

Stéphane J.

isis-soldier

Vol et capitalisme mafieux

8 juillet 2008

Article publié par Socialiste de gauche 65 le 6 juillet 2008

La mafia est une organisation criminelle internationalisée, mondialisée pour utiliser le terme actuel. Son but c’est l’enrichissement de quelques uns de ses dirigeants par le vol et les différents trafics. Pour cela elle n’hésite pas à tuer. Elle se répartit les secteurs d’activité, collabore entre continents quand elle n’est pas en situation de concurrence, comme une entreprise privée d’un pays sans droit ni lois, hormis celles de l’argent. Elle finance des campagnes électorales, soutient des candidats, appuie telle ou telle loi et fait du « lobbying » auprès des pouvoirs publics. Elle s’intéresse à tous les secteurs de la vie économique et investit comme n’importe quel milieu d’affaire et avec n’importe quel milieu financier. L’argent ne devient sale que lorsque l’affaire tourne mal, autrement dit très rarement. Et il n’y a pas que les « paradis fiscaux » qui en profitent.
Les affaires sont les affaires et on peut prier la « madona » entre deux volées de chevrotines comme Bush entre deux bombardements et la main sur le cœur. La confusion est telle entre les nouveaux intérêts que dans certains pays il n’y a aucune différence entre mafia et nouvelle bourgeoisie. En Russie la nouvelle classe dirigeante est à la fois issue de la « nomenclatura » stalinienne et de la mafia. C’est le crime qui a produit la bourgeoisie entreprenante et d’affaire. Le principe est le même pour l’une comme pour l’autre, c’est de prendre les richesses à ceux qui les produisent, les travailleurs, directement ou indirectement. C’est la lutte des travailleurs organisés qui a depuis plus d’un siècle imposé des règles de fonctionnement du « marché du travail » et de la marchandise « force de travail ». Encore de nos jours la bourgeoisie s’accommode mal de ces règles et tend progressivement à les supprimer et va faire produire là ou elles sont inexistantes .
Dans nos sociétés il y a des règles de ce que l’on peut faire ou pas à des fins d’enrichissement et n’est vol qu’en dehors de ce qui est autorisé de prendre et de quelle manière. Encore faut-il être pris puisque le fond prime sur la forme, l’argent d’abord dans un milieu ou la fin justifie toujours les moyens. Les moyens, ça se plaide. Qu’est-ce qui différencie une entreprise privée d’un « cartel » mafieux ? La mafia n’est pas déclarée au registre du commerce et ne paie pas d’impôts en dehors de ses filiales légales et des agences de recyclages. L’entreprise est déclarée, paie des impôts et taxes mais tente de s’y soustraire pour une part au moins. Les deux versent des salaires, l’une sur un accord l’autre pas toujours. L’une ne déclare rien , l’autre déclare ses salariés et verse les cotisations sociales, en principe et ce n’est pas toujours le cas et tente de s’y soustraire et demande avec l’accord de l’Etat d’en baisser les « charges ».
Il arrive dans les deux cas que les salaires ne soient pas versés ou pas intégralement, que les heures supplémentaires ne soient pas payées et que le travail soit dissimulé. L’une fonctionne toujours avec une caisse noire, l’autre souvent comme l’organisation patronale de la métallurgie . Leur principe commun c’est le Marché et les mêmes banques reçoivent leur argent respectifs et dans les mêmes paradis fiscaux. Economie parallèle certes mais économie de marché avec la même revendication « moins d’Etat » et une administration moins « tatillonne », cela peut se comprendre pour la maffia. Cette dernière fonctionne avec « des hommes d’affaire » des comptables et des juristes, des chefs et des contrôleurs mais sans droit ni devoirs et en dehors de la loi. Lois droit et devoirs dont se passeraient volontiers bien des entreprises privées et plus particulièrement des droits des salariés qui selon elles freinent l’initiative comme par ailleurs la loi freine la mafia. Le néolibéralisme a trouvé son modèle sans Etat, sans lois, sans contraintes afin d’éviter la concurrence déloyale, il ne lui reste plus qu’à fonctionner comme la mafia . C’est à cela que certains aspirent.

Adresse aux militants PS de Marc Dolez

30 juin 2008

Contribution présentée par Marc DOLEZ et le réseau Forces Militantes rendue publique le 28 juin:

Debout la gauche !

Adresse aux militants, à l’occasion du prochain congrès du P.S

Extraits:
Le parti dont ont besoin les salariés comme les militants, c’est un parti qui défende leurs revendications, qui soit clairement à leurs côtés, qui propose une alternative politique au gouvernement de Sarkozy et, au-delà, qui inscrive son combat dans la seule perspective que l’on puisse opposer au capitalisme : celle du socialisme.
Alors que l’aggravation de la crise mondiale devrait conforter le caractère internationaliste et anticapitaliste du Parti Socialiste, celui-ci ne répond aucunement à ces exigences.

(…) Cette perspective suppose la mobilisation de tous les militants, d’horizons différents, qui ne se résignent pas à la faiblesse et à l’impuissance actuelles de la gauche. (…) L’état du Parti Socialiste est tel aujourd’hui que, pour réussir, nous les appelons à l’insurrection militante.

(…) Nous refusons de considérer le capitalisme comme l’horizon indépassable et ne renonçons pas à un autre mode d’organisation sociale, fondé sur la socialisation des moyens de production et d’échange car, pour reprendre le mot de Jaurès , « … les moyens de production et de richesse accumulés par l’humanité doivent être à la disposition de toutes les activités humaines et les affranchir. »

Rien n’est en effet plus urgent que de reconstruire une idéologie de rupture avec le capitalisme pour ouvrir une autre voie, après l’effondrement tragique du « communisme » d’Etat et le calamiteux ralliement de la social-démocratie au modèle néo-libéral.

[lire la contribution entière]

Communiqué de la fraction de LO

4 février 2008
Lutte Ouvrière exclut sa minorité

Le Comité central de LO a décidé samedi 2 février la « suspension » de la Fraction l’Etincelle jusqu’au prochain congrès de l’organisation qui se tiendra en décembre. Cette exclusion de fait, qui s’applique à tous les niveaux de l’organisation et toutes les instances et concerne toutes les activités militantes, en particulier la participation, rédaction et vente de la presse nationale comme d’entreprise, tombe au moment où Lutte Ouvrière effectue un tournant politique à 180° et cherche à s’intégrer dans l’union de la gauche à l’occasion des prochaines élections municipales.
Le prétexte qui a servi de justification à la direction de LO est d’ailleurs significatif. Cette mesure d’exclusion a été prise parce que deux conseillers sortants élus en 2001 sur les listes LO de Wattrelos (Nord), dont un membre de la Fraction, n’ont pas accepté d’être écartés cette année, manœuvre qui n’avait d’autre objectif que de faciliter les négociations pour des places éligibles sur la liste de gauche emmenée par le Parti Socialiste. On ne peut dire plus clairement qu’il s’agit de se débarrasser de ceux qui n’acceptent pas un alignement derrière le Parti Socialiste et refusent de prôner une union de la gauche à laquelle LO s’était toujours opposée jusque-là, que cette gauche soit dans l’opposition ou au gouvernement.
Cette intégration ne se fait certes pas sans mal puisque d’une part le Parti Socialiste a repoussé jusqu’ici les offres de services de Lutte ouvrière dans une majorité des villes où elle les a proposées et qu’elle se heurte d’autre part aux réticences ou même à l’hostilité d’une partie des militants et sympathisants d’extrême gauche. Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas étrangères à la détermination de la direction de LO à exclure son opposition interne.
Quoi qu’il en soit, la Fraction l’Etincelle continue évidemment ses activités militantes comme son combat politique pour la construction d’un parti ouvrier communiste révolutionnaire, entre autres pour un retour de Lutte Ouvrière à une politique non entachée d’opportunisme électoral.
Paris le 4 février 2008

La Fraction l’Etincelle de Lutte Ouvrière

Crise financière, refusons de payer !

30 janvier 2008

Editorial des bulletins d’entreprises de la fraction de LO, 28 janvier 2008

Ce sont 430 milliards d’euros qui sont partis en fumée sur les places financières européennes, dans la seule matinée de lundi dernier. Que de telles sommes, plus importantes que le budget de l’Etat français, s’évaporent des mains des financiers aurait peu d’importance, si ceux-ci ne faisaient pas payer leurs pertes aux travailleurs.

Le krach de la semaine dernière est la suite de la crise des « subprimes » commencée cet été aux Etats-unis. A l’origine de la crise : la spéculation sur la misère de millions de travailleurs américains. Un grand nombre d’entre eux, ne pouvant pas rembourser leurs emprunts immobiliers après les augmentations des taux d’intérêts, ont déjà perdu leur logement. Et on prévoit que 3 millions seront dans ce cas d’ici deux ans.

Pour l’avenir proche, on nous parle de risques de récession et de chômage aux Etats-Unis et en Europe. C’est que l’augmentation de la consommation américaine de ces dernières années qui a permis de gonfler les profits capitalistes s’est faite en contrepartie de l’endettement des travailleurs. Maintenant que les banques échaudées rechignent à prêter de l’argent, les entreprises envisagent de fermer des usines et de licencier en prévision de la baisse de consommation. Comme l’économie capitaliste est mondiale, ce sont les travailleurs du monde entier qui risquent de subir les contrecoups des jeux financiers de riches actionnaires.

Les « malheurs » de la Société Générale ici en France n’en sont qu’une des éclaboussures. Et même si ce serait bien commode de pouvoir faire porter le chapeau à un seul « trader », pas facile aujourd’hui de cacher que c’est tout le système économique qui est pourri.

Pourquoi faudrait-il que ce soit aux travailleurs et aux plus pauvres de payer la note ?

Pour maintenir la consommation, il suffirait d’augmenter les salaires ! Mais cette solution répugne aux patrons et magnats de la finance. A la recherche du profit immédiat, ils préfèrent licencier que réduire leurs bénéfices.

De part et d’autre de l’Atlantique, les gouvernements proclament que les caisses sont vides. Pourtant, il y a de l’argent pour les riches. Pour enrayer la crise, Georges Bush a proposé un cadeau fiscal sous forme de remboursement d’une part de l’impôt sur le revenu. Mais ce cadeau ne profitera pas aux plus pauvres, puisque 40 % des Américains n’ont pas les moyens de payer l’impôt sur le revenu. Une mesure dans la même ligne que les 15 milliards du paquet fiscal que Sarkozy a accordé aux plus riches en France.

L’Oscar de l’hypocrisie revient quand même à la Banque centrale européenne (BCE), qui a conseillé aux gouvernements et patrons européens de ne pas augmenter les salaires pour éviter qu’il y ait trop d’inflation. La même BCE a pourtant, au risque d’une forte inflation, dilapidé plusieurs centaines de milliards d’euros pour sauver les économies des spéculateurs à la suite de l’effondrement des bourses de cet été. Quand il s’agit des écoles, de la santé, des logements sociaux, il n’y a pas d’argent, mais pour les profits, pour renflouer les banques et les spéculateurs on trouve des milliards !

Cette crise montre dramatiquement l’incapacité des capitalistes à gérer l’économie de manière rationnelle. Plutôt que d’investir, les grands actionnaires préfèrent se servir en dividendes pour les jeter dans les labyrinthes de la finance. Mais la chasse aux gains faciles ne peut pas durer éternellement et un jour ou l’autre, l’économie rappelle que les richesses proviennent de la production, c’est-à-dire de notre travail, et pas des jeux financiers en tous genres.

Pour s’opposer aux conséquences catastrophiques de la crise, il faudrait une lutte collective des travailleurs : imposer l’augmentation générale des salaires et interdire les licenciements dans un premier temps. Mais au-delà, les travailleurs doivent contrôler les mouvements financiers et les comptes des entreprises. Ce serait un premier pas pour établir une économie où ceux qui décideront de ce qu’il faut produire et en quelle quantité, seront ceux qui par leur travail sont à l’origine de toutes les richesses, et pas la minorité des exploiteurs qui se les accaparent et sèment la misère sur toute la planète.

Sarkozy et la dictature

27 décembre 2007

Chroniques de la « France d’après », 14 décembre 2007 :

Sarkozy et la dictature
Article publié sur Démocratie communiste

Contre les mobilisations sociales qui se sont développées en novembre, le gouvernement UMP a usé de mensonges, de répression, a créé des divisions entre travailleurs, et a malgré tout été obligé de céder sur quelques points, de donner quelques compensations. Mais l’absence d’une union et d’une extension des luttes a empêché les revendications elles-mêmes d’aboutir.

Ce n’est cependant qu’un début, d’autres luttes sociales se produiront dans les mois qui viennent.

Parallèlement à ces manœuvres pour étouffer la contestation sociale, le régime a montré avec une précision rare son rapport aux principes démocratiques. Après avoir félicité le dictateur Poutine pour sa « victoire électorale », le monarque-président Sarkozy accueille à bras ouverts le dictateur Khadafi. On ne peut pas dire que tout les oppose : toute manifestation contre le dictateur lybien a été interdite à Paris par le pouvoir UMP…

Le 12 décembre au matin, des grands patrons français se pressaient pour applaudir le dictateur ; l’après-midi les ponts de Paris étaient fermés aux piétons, Khadafi ayant souhaité faire un tour en bateau sur la Seine… Aucun élément de ridicule n’aura donc été oublié, mais ces péripéties ne doivent pas nous faire perdre de vue ce que montrent ces évènements récents quand au rapport de Sarkozy à la dictature.

Par exemple, le nouveau traité européen – texte dont l’essentiel a été refusé par un référendum en France en mai 2005, puis par un référendum aux Pays-Bas en juin 2005 – ne sera pas soumis au suffrage universel. Non content de décider sans le peuple, ce qui est classique (même si strictement contraire au principe de la démocratie), il s’agit cette fois de décider ouvertement contre le peuple.

Mais, puisqu’il s’estime au dessus d’une décision populaire, de qui le pouvoir de Sarkozy est-il donc l’émanation ? De 42% des électeurs inscrits, qui ont voté pour lui au second tour de la présidentielle ? Même pas. Ce qu’on constate de par sa politique a été confirmé lors de son récent voyage en Algérie, où il s’est exprimé depuis une tribune portant le logo… du Medef ! Il n’est décidément que le président des patrons.

Quoi qu’en dise Sarkozy, il n’y a pas en la matière de « rupture » avec la situation antérieure. Ces tendances autocratiques (ou dictatoriales) du président, ce refus d’en passer par la démocratie pour les décisions importantes, sont belles et bien contenues, au moins partiellement, dans la nature des institutions actuelles.

On a donc la confirmation que la « France d’après », c’est en réalité la « France d’avant », en pire.

Où va la direction confédérale de la CGT ?

16 décembre 2007

TRIBUNE LIBRE

Réflexions à propos de la « Lettre ouverte »

Où va la direction confédérale de la CGT ?

Article paru aujourd’hui sur Prométhée, site communiste militant.

Avec un certain retard, Prométhée a donc décidé de faire connaitre à ses lecteurs la lettre ouverte élaborée par sept sections syndicales CGT de la RATP. Ce texte nous semble en effet d’une grande importance.
Sans faire un bilan exhaustif des mouvements des travailleurs de la SNCF et de la RATP il est nécessaire de revenir sur les événements de ces dernières semaines.

Un échec…

On sait que la réforme voulue par Sarkozy comportait trois éléments clé : la remise en cause de la règle des 37 années ½ de cotisations, la mise en place d’un système de décote et l’indexation des pensions sur les prix. Sur ces trois questions, les travailleurs n’ont pu faire reculer d’un iota Sarkozy et son gouvernement. Ce simple fait oblige lucidement à considérer que le mouvement des travailleurs des transports publics fut un échec.

Et qu’on ne vienne pas nous parler des gconcessionsh du gouvernement. Celles-ci, mineures, étaient largement anticipées, selon un scénario prévu, sinon arrangé, à l’avance. De toutes façons, l’essentiel était politique. Le démantèlement des régimes spéciaux – question qui empoisonnait la vie de la bourgeoisie depuis 12 ans – est un préalable à la poursuite de l’offensive contre les retraites de tous les travailleurs. Avec l’échec de novembre, le gouvernement a la voie désormais ouverte. On sait qu’un récent rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) prévoit tout simplement le passage à 41 annuités… option déjà envisagée par la loi Fillon de 2003.

Mais il faut aller encore plus loin. Raymond Soubie, conseiller social du Président, avait prévenu : parlant de cette réforme, il indiquait « si elle se fait, le reste suivra ». « Le reste », c’est la succession de contre-réformes en cours : fusion ANPE/UNEDIC, remise en cause du contrat de travail, de la durée hebdomadaire de travail (rachat des RTT), du statut de la Fonction Publique (chantier « services publics 2012 »), de la « dépolitisation » du SMIC. Bref d’une offensive généralisée contre le monde du travail venant parachever et dépasser la longue série de remises en cause progressives de ces vingt dernières années.

… dont la responsabilité incombe aux directions syndicales

Ceci n’empêche pas la direction CGT de pavoiser dans une adresse de la Commission exécutive confédérale en date du 6 décembre :

« Ces très fortes mobilisations que nous avons construites, avec les salariés directement concernés par les régimes spéciaux, ont permis de mettre en échec la publication imminente des décrets par le gouvernement. Nous avons réussi à contrarier fortement ce processus qufil nous faut amplifier pour peser sur le contenu de la négociation. »

Il suffit pourtant de lire la presse pour savoir ce que valent ces rodomontades. Par exemple, l’interview accordée le 11 décembre au Monde par Bertrand, ministre du Travail, à la question : « Les syndicats regrettent que les paramètres de la réforme des régimes spéciaux ne soient pas discutés » le ministre répond sans ambiguïté : « Depuis le départ, chacun savait que les trois paramètres, alignement de la durée de cotisation, décote et indexation des pensions ne seraient pas remis en question. Dans les discussions par entreprises, il s’agissait de discuter des conséquences de ces paramètres. »

En bref, les directions syndicales sont actuellement en train de participer à la mise en œuvre des plans du gouvernement.

Les pitreries de ces bureaucrates, appareil confédéral, directions de la fédération des cheminots, de l’union syndicale de la RATP, ont un double objectif. Il s’agit de masquer leur responsabilité écrasante. Il s’agit aussi de tenter de justifier aux yeux des militants le « bien fondé » de leur collaboration présente avec le gouvernement.

Car en fait, depuis le début de cette affaire, l’appareil cégétiste n’a pas cessé un seul instant de pratiquer cyniquement la collaboration. Un rapide retour sur les évènements le démontre.

La grève du 18 octobre

On sait que le 18 octobre, cheminots, agents de la RAT.P et ceux d’EDF-GDF s’engagèrent massivement dans l’action en défense de leurs acquis, après la décision de Sarkozy d’abroger leur régimes spéciaux.

Tous savaient qu’une journée d’action isolée ne pouvait permettre de préserver les régimes spéciaux. Pour les travailleurs des transports publics cette journée n’était qu’une étape vers le « tous ensemble », seul moyen d’infliger une défaite décisive au gouvernement et d’arrêter l’offensive en cours.

Ceci n’empêcha pas Thibault (et ses collègues, tel Aschiéri, etc….) de limiter autant que possible l’ampleur de cette journée, d’expliquer que les responsables syndicaux « qui parlent de grève reconductible manquent d’expérience », etc. Parallèlement, François Hollande, au nom de la direction du PS, fit le service après-vente du gouvernement en se prononçant explicitement pour la contre-réforme. De septembre à la fin de la grève, les critiques socialistes porteront exclusivement sur la méthode utilisée par Sarkozy et consorts.

Face à ce blocus, cheminots et agents de la RATP ne purent que rentrer dans leurs dépôts. La marche à la grève n’en était pas moins engagée.

La grève à la SNCF et à la RATP

Après le 18 octobre, le gouvernement Sarkozy fit montre de l’intransigeance la plus totale. Comme le dit Soubie : reculer sur cette question, c’était condamner le gouvernement lui-même. Notamment, il exigeait des syndicats de « négocier » entreprise par entreprise, autrement dit prendre en charge l’application de la réforme. A ce stade, la confédération ne pouvait s’engager si loin sans prendre le risque de relancer la crise rampante que connait la CGT

Dans ces conditions, face à la pression sourde de la base, l’appel à la grève reconductible fut donc lancé par les directions syndicales à la SNCF et la RATP pour le 14 novembre. Encore faut-il préciser qu’elles ne le firent qu’à reculons, en tentant de borner soigneusement les choses. Une circulaire confédérale expliquait alors :

« Pour l’heure, c’est moins la coordination dans un seul rendez-vous qui est nécessaire que le foisonnement et l’élargissement revendicatif dans l’ensemble des branches et entreprises ». (déclaration confédérale du 29 octobre)

Bref, si l’appareil avait reculé, il n’en continuait pas moins à combattre toute perspective de « tous ensemble ». Il s’agit bel et bien d’une position de principe. L’adresse du 6 décembre la confirme en se félicitant des fruits amers qu’elle a produite jusqu’à présent :

« Ce bouillement revendicatif, à mettre à l’actif de notre démarche initiée dès la rentrée de septembre à l’appui de notre consultation nationale, qui visait à nous tourner résoluement vers les salariés a porté ses fruits. »

Fait rarissime dans l’histoire de la CGT, le 13 novembre, à quelques heures du début de la grève, passant par-dessus l’ensemble des instances syndicales, le trio Le Reste, Le Duigou, Thibault se précipite ce soir-là chez Bertrand. La direction CGT annonce alors au gouvernement qu’elle accepte de négocier entreprise par entreprise, comme l’exigeait Sarkozy. Elle souhaite seulement la présence d’un représentant de l’Etat à chacune des « négociations ». A partir de cet épisode, le gouvernement va se reposer quasi-exclusivement sur la direction cégétiste.

Mais le mouvement étant engagé, l’opération capota pour un temps. Le lendemain, face à l’opposition des assemblées générales, la grève se déploya, largement majoritaire, tant à la SNCF qu’à la RATP

La journée de grève du 20 novembre

Encore une fois, aucun cheminot, aucun agent de la RATP ne pouvait imaginer que la préservation des régimes spéciaux puisse se faire par leur seule grève. D’où l’importance de la question de la « convergence », prégnante dès le début de l’action.

Concrètement, l’objectif était de faire jonction avec le gros de la classe ouvrière, invité à cesser le travail lors de la journée d’action du 20 novembre . Ce qui ce fit largement dans la fonction publique et même dans certains secteurs du privé.

Mais pour la direction confédérale, l’objectif était tout autre :

« La CGT est décidée à obtenir des négociations sur chacune des grandes revendications exprimées. C’est avec cet état d’esprit que la CGT apprécie positivement l’ouverture de négociations tripartites dans chacune des entreprises et branches pour l’avenir de leurs régimes spéciaux. C’est la mobilisation qui a permis d’ouvrir un espace de négociation face à un pouvoir qui se croyait légitime à passer en force. (…) Demain, deux réunions doivent à leur tour ouvrir, sans préalable, le processus de négociation pour l’avenir des régimes spéciaux SNCF et RATP. (…)

Pour décider de la suite de la mobilisation, la CGT recommande aux assemblées générales d’avoir le souci du rassemblement le plus large du personnel des entreprises concernées, et de préserver les capacités d’intervention des salariés dans l’unité pendant la période de négociation, prévue sur plusieurs semaines. »

En bref, la bureaucratie syndicale réaffirmait son accord pour s’inscrire dans le cadre de l’application des contre-réformes du gouvernement (qui n’avait d’ailleurs jamais prévu de « passer en force », mais comptait bien et à juste titre sur la collaboration des pontifes de Montreuil). Et surtout, elle appelait les travailleurs de la SNCF et de la RATP à la reprise du travail sous prétexte de « préserver les capacités d’intervention dans la durée ».

Isolés, les travailleurs en grève n’eurent d’autre solution que de cesser la grève, ce qui se fit en quelques jours à partir du 20 novembre.

Notons au passage que les bureaucrates de Montreuil se livrèrent à ce stade à une ahurissante dénonciation d’Olivier Besancenot, de la LCR et des militants lutte de classe :

« La CGT se doit d’attirer l’attention sur la prétention de certains responsables politiques à vouloir conduire un mouvement dont le caractère doit rester revendicatif, syndical et social. »

Pour la direction confédérale, il fallait dénoncer ceux qui tentent d’agir pour infliger une défaite au gouvernement, ceux qui se prononcent pour le « tous ensemble ». Voilà qui en dit bien plus long que bien des discours !

Le 12 décembre

A partir de la fin novembre, les directions syndicales, avant tout celles de la CGT ont joué à fond le jeu du « dialogue social » à la SNCF, comme à la RATP. Pris à la gorge par le gouvernement, les dirigeants de la CGT des deux entreprises se mirent donc en tête d’appeler à une journée d’action se situant totalement dans le cadre des plans du gouvernement (l’objectif déclaré était de « peser sur les négociations »). Sans doute l’objectif était-il à la fois de donner le change vis-à-vis de syndiqués largement révoltés par la politique de ces dirigeants et de tenter de desserrer la pression que fait peser sur eux le gouvernement.

En tout état de cause, la réaction fut telle face à cette aventure (voir la Lettre Ouverte), que tant à la RATP qu’à la SNCF, ces journées d’action furent annulées.

Que signifie le « tournant réformiste » de la CGT ?

Il ne sert à rien de se voiler la face : sauf imprévu, le démantèlement des régimes spéciaux est acquis. La responsabilité centrale de l’appareil CGT dans ce revers est incontournable. Durant toute la période 2003-2007, la direction CGT avait déjà trahi – comment employer un autre mot ? – à de multiples reprises. On se souvient notamment de son refus d’appeler à la grève générale en 2003, de ses pressions pour faire rentrer ceux qui, comme à la RATP, tentèrent de la déclencher. On se souvient aussi du sinistre « diagnostic partagé » avec Fillon contre les retraites et avec Douste-Blazy contre la Sécu.

Mais en novembre 2007, un pas de plus a été franchi : l’équipe Thibault-Le Duigou s’est frontalement affrontée à des corporations entières. Cette illustration du « tournant réformiste » enthousiasme tant Hollande qu’il en appelle à aider Thibault contre la « démagogie » de SUD.

Dans son ouvrage « programmatique » (« Demain le changement, manifeste pour un nouveau syndicalisme »), Le Duigou théorise cette évolution :

« Le syndicalisme ne peut pas demeurer un contrepoids sauf à se nier à long terme. Il doit affirmer son rôle de contre-pouvoir à partir du champ social et économique. Mais qui dit contre-pouvoir dit partage des pouvoirs [souligné par nous] »

En clair l’objectif est de passer d’un syndicalisme de classe assis sur ses adhérents à une structure de cogestion, étroitement associée à l’État et largement financée par celui-ci. Il s’agit ni plus ni moins que d’un changement de nature de la CGT dont la démarche est définie en ces termes par la direction confédérale:

« Elle incarne un syndicalisme nouveau, elle permet un autre regard de l’opinion publique sur la CGT, bouleverse le paysage syndical jusqu’ici perçu comme étant constitué par deux pôles : l’un de constestation, l’autre de négociation. » (adresse de la CE confédérale du 6 décembre).

Et pour que ne subsiste aucun doute sur l’intégration à la nouvelle gouvernance du « dialogue social » voulue par Sarkozy l’adresse en question précise :

« C’est la fin de l’opposition entre légitimité pour réformer, issue des résultats des élections présidentielles et, légitimité des organisations syndicales à intervenir sur le contenu des réformes à conduire. »

Inutile de se faire des illusions, rien d’autre que l’intervention des militants, des travailleurs n’arrêtera cette opération destructrice pour le syndicalisme.

Ceci étant, la bureaucratie syndicale n’a pas encore partie gagnée, loin de là. On a vu en 2005 comment la résistance de la base permit d’éviter que le centrale ne s’aligne sur Chirac à propos du Traité Constitutionnel Européen. La Lettre ouverte s’inscrit dans les mêmes processus, qu’il faut multiplier.

Unité contre Sarkozy et le MEDEF ! Rupture avec le gouvernement !

La conclusion de l’échec prévisible de la SNCF et la RATP s’impose d’elle-même : pas de combat contre le gouvernement sans combat contre les bureaucraties syndicales. Car la grande leçon de novembre 2007, c’est qu’on ne peut esquiver la question de l’orientation des organisations syndicales, et avant tout de la CGT.

Les échéances qui sont devant nous vont voir la question se poser avec la plus extrême acuité.

Ne prenons que la question des retraites. On sait que le COR vient de publier un rapport devant servir de support aux revendications patronales (l’augmentation des annuités nécessaires pour disposer d’une retraite à taux plein à court terme, l’avancée vers un système basé sur la capitalisation à terme). Bien évidemment, à ces exigences, il faut opposer la défense du système actuel et le retour au 37 années ½ pour tous. Sur ces bases, il faudra certes définir des initiatives. Mais on ne peut en rester là.

On sait en effet que le COR, mis en place par le gourvernement Jospin, est une structure qui sert justement à réaliser un « diagnostic partagé » entre les différents acteurs. Pour la CGT, c’est Le Duigou qui y siège. Le rapport Chertier (« Pour une modernisation du dialogue social ») indique : « Le COR, qui bénéficie de lfantériorité, a ainsi permis de rapprocher les points de vue sur le diagnostic du système de retraites, préalable indispensable à la réforme. Si les positions sont restées en partie divergentes sur les orientations choisies pour la réforme, les constats qui la sous-tendaient nfont pas été remis en cause. »

Comment dès lors ne pas conclure qu’il faut militer pour que la CGT (et FO) quittent de telles instances ? pour que ces mêmes organisations cessent de participer aux multitples conférences en cours ? Bref qu’elles rompent avec la méthode Sarkozy expliquée en ces termes par le sociologue Jean-Marie Pernot dans Le Monde du 3 octobre 2007 : « Nicolas Sarkozy embaume les syndicats dont il fait des acteurs sociaux centraux, mais il les embaume aussi au sens de la momification. Il veut bien négocier, mais sur ce qu’il a décidé, en y mettant éventuellement quelques formes. »

Mener cette activité dont la Lettre Ouverte permet de mesurer l’écho, c’est œuvrer à la réalisation de la contre-offensive ouvrière dont l’urgence ne fait que se renforcer semaine après semaine. Cet objectif, vital pour la classe ouvrière confrontée à une offensive généralisée, pose la question d’une orientation syndicale différente, unifiant tous les secteurs du salariat. Ce chantier ne peut être entrepris, ici et maintenant, que par une authentique opposition syndicale.

Prométhée, le 16 décembre 2007

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