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Ouvriers et paysans en U.R.S.S. (Souvarine, 1937)

26 octobre 2015

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Bilan de la Terreur en U.R.S.S. (Faits et Chiffres) (1936)

16 octobre 2015

A force d’entendre parler de l’impitoyable dictature bolchéviste et de lire dans les journaux des nouvelles sinistres ou des récits horrifiants à propos d’exécutions capitales en série, d’arrestations et déportations en masse, le public devient blasé et perd la notion exacte de ces choses atroces.

On finit même par n’y plus prêter qu’une attention vague ou résignée, quand ce n’est pas indifférence ou scepticisme. L’on s’habitue à tout, à la répression com me à la guerre, surtout si ce sont d’autres qui en souffrent.

Il importe pourtant que les travailleurs de tous les pays sachent la vérité sur le régime intérieur de l’U.R.S.S. et prennent conscience du malheur qui pèse sur leurs frères « soviétiques » et les écrase. A défaut de la plus élémentaire solidarité humaine, pour ne pas évoquer une imaginaire « solidarité de classe », leur strict intérêt bien compris serait au moins de se tenir sur leurs gardes.

En France, hors de certaine presse qui a longtemps donné le mauvais exemple de l’information tendancieuse sur l’U.R.S.S. et qui, dans son ensemble, depuis deux ou trois ans, pour des raisons de politique extérieure, déforme aujourd’hui en sens contraire, quelques publications seulement (du côté socialiste, syndicaliste ou communiste) ont donné aux travailleurs des renseignements précis et sérieux sur la répression et la terreur exercées par Staline contre les ouvriers, les paysans, les intellectuels, contre tous les Russes coupables ou simplement suspects de penser.

Le Populaire lui-même, organe du parti socialiste, a cessé ou presque de publier des informations sur le sort des militants social-démocrates de l’U.R.S.S. emprisonnés ou déportés sans jugement, attitude inexplicable à moins que l’entente politique du « Front Populaire » ne prime la traditionnelle solidarité socialiste internationale.

Les rares publications d’extrême-gauche qui aient divulgué la vérité ou s’y efforcent, dans la mesure où des renseignements valables leur parviennent à travers les multiples censures de Staline, sont malheureusement de faible tirage comme le Bulletin Communiste (qui a cessé de paraître), la Révolution Prolétarienne (revue syndicaliste), le Courrier Socialiste (organe social-démocrate en langue russe), le Combat Marxiste (revue socialiste), la Critique Sociale (revue des idées et des livres), le Bulletin de l’Opposition (en russe, publié par Trotski), le Libertaire, le Combat Syndicaliste, l’ En-Dehors et quelques autres, plus éphémères ou confidentielles. Le grand public est donc encore mal informé ou ne l’est pas du tout. Aussi faut-il attirer son attention et, si possible, secouer sa torpeur en lui mettant sous les yeux, sous une forme accessible, les faits et les chiffres impressionnants relevés par diverses personnes tout à fait dignes de foi et bien au courant. La valeur de ces données fragmentaires est indiscutable et n’a jamais été discutée, pas plus que celles des publications d’avant-garde ci-dessus désignées. La presse dite communiste n’a jamais pu les réfuter et n’a même pas osé les contester.

Le silence des agents de Staline en France a toute la valeur d’une confirmation implicite. Raison de plus pour diffuser largement ce Bilan de la Terreur en U.R.S.S.

Citons d’abord un premier texte de B. Souvarine, écrivain communiste indépendant et spécialisé en matière de problèmes russes. Questionné en 1934 par des personnalités du parti socialiste qui semblaient ignorer tout des persécutions dont leurs camarades de l’U.R.S.S. sont victimes, B. Souvarine leur remit une brève notice énumérative que voici :

LES PERSÉCUTIONS EN U. R. S. S.

Il y a en U.R.S.S. plusieurs millions de déportés ou de bannis de toutes catégories et des centaines de milliers de détenus politiques dans les prisons, les isolateurs et les camps de concentration.

Ce sont la plupart d’obscurs travailleurs, ouvriers ou paysans, sans notoriété ni soutien. A de rares exceptions près, ils ont été condamnés par voie administrative, c’est- à-dire par une procédure sommaire et secrète sans instruction contradictoire, sans procès, sans témoins, sans défense. A l’expiration de leur peine, la Guépéou la renouvelle automatiquement si tel est son bon plaisir.

Parmi les victimes de cet arbitraire illimité figurent aussi des représentants de toutes les nuances de l’opinion révolutionnaire non conformiste, même passifs ou retirés de toute action sociale. Il s’y trouve également des suspects de toutes sortes ou soi-disant tels, sous diverses étiquettes politiques ou religieuses. Un essai d’énumération des tendances frappées donnerait à première vue le résultat suivant :

1° Des communistes hétérodoxes qui n’appartiennent à aucune fraction comme D. Riazanov, fondateur de l’Académie Communiste et de l’Institut Marx-Engels ; comme Victor-Serge, écrivain communiste, etc. (Rappelons que la presse soviétique monopolisée ne donne aucune publicité à cette répression, que l’on ignore à moins d’un hasard, relations personnelles, liens de parenté, etc.).

2° Les communistes ayant appartenu aux groupes dénommés « Vérité ouvrière », « Groupe ouvrier » et « Opposition ouvrière », et prolétaires pour la plupart.

3° Les communistes de la tendance dite de Sapronov- Smirnov, y compris leurs deux leaders, ancienne frac tion du « Centralisme démocratique » ou « Détsistes ».

4° Les communistes de gauche ou « trotskistes » ; d’après leur chef de file, leur nombre s’est élevé à quel que 5.000 individus. 5° Un groupe de communistes géorgiens taxés de « déviation nationale » et apparentés aux précédents.

6° Divers communistes de droite, ancienne fraction Rykov-Boukharine-Tomski, comme Rioutine, Sliepkov, Esmondt, etc.

7° Des socialistes hors parti, comme Bazarov, traducteur du Capital de Marx, longtemps collaborateur de Maxime Gorki.

8° Les socialistes menchéviks, parmi lesquels le vieil écrivain Tchérévanine, âgé de 68 ans ; Koutchine, con damné à dix ans de détention pour avoir assisté à une réunion de l’Internationale Socialiste ; Iejov, frère de Martov; Eva Broïdo, Ber, Braunstein, etc.

9° Les socialistes-révolutionnaires de gauche, anciens alliés des bolchévîks lors du coup d’État d’Octobre ; parmi eux Marie Spiridonova, Irène Kakhovskaïa, Kamkov, Maïorov, Troutovski, etc.

10° Les socialistes-révolutionnaires du centre et de droite, dont les condamnés du procès de 1922 maintenus en exil au-delà de leur peine, Gotz, Timoféiev, Donskoï, etc.

11° Les Bundistes (parti socialiste juif).

12° Les socialistes de Géorgie, déportés ou incarcérés dans leur quasi totalité.

13° Diverses nuances de socialistes nationaux d’Ukraine.

14° Les socialistes d’Arménie.

15° Les socialistes Israélites du groupe Poale-Zion.

16° Les anarchistes et syndicalistes de toutes nuances comme Baron, Barmasch, Kaïdanov, Kakhordine, Andréiev, etc.

17° Les Tolstoïens.

18° Les Sionistes.

19° Les adeptes des diverses sectes ou confréries religieuses.

20° Les restes des anciens partis politiques bourgeois.

Mais la grande masse des déportés se compose sur tout de paysans « dékoulakisés » lors de la collectivisation forcée et d’ouvriers arrêtés au cours de grèves. M. Walter Duranty, apologiste de Staline et « ami de l’U.R.S.S.  » évaluait à 2.000.000 le nombre des paysans déportés au début de 1931 (New-York Times du 3 février 1931), mais son estimation restait au-dessous de la réalité et les déportations n’ont pas cessé dans la suite. Au total, on peut considérer comme un minimum le chiffre de 5.000.000 de paysans déportés.

A signaler encore parmi les victimes de l’arbitraire policier en U.R.S.S. les savants et les techniciens décrétés coupables de « nuisance » ou sabotage.

Les « Commissions Extraordinaires » (Tchéka) avaient été crées, comme leur nom l’indique, pour une période extraordinaire, c’est-à-dire pour la guerre civi le, laquelle a pris fin en 1921. Mais treize ans après ces circonstances extraordinaires qui expliquaient les me sures extraordinaires de la Tchéka, la Guépéou dispose toujours, use et abuse, des mêmes pouvoirs extraordinaires.

La peine de mort n’a jamais figuré au programme des bolchéviks. C’est son abolition que préconisaient Lénine et ses disciples. Aujourd’hui, elle est inscrite dans le Code pour les délits les plus anodins, comme le glanage de quelques épis dans les champs (atteinte à la propriété d’État) ou le départ d’un sujet soviétique pour l’étranger (qualifié de fuite et de trahison).

Un certain « Comité pour la libération de Thaelman » lance un appel qui conclut : « Ceux qui se taisent se rendent coupables. Ceux qui ne font rien aident Hitler ». A plus forte raison sont coupables ceux qui taisent les persécutions accomplies en U.R.S.S. sous le drapeau usurpé du socialisme et qui, par leur indifférence ou leur apathie, aident Staline.

B. SOUVARINE.

Quelque temps après la circulation de cette notice, le Populaire ayant publié un article de Th. Dan à l’occasion de l’anniversaire du vieux socialiste Tchérévanine emprisonné, cet article fit son effet à Moscou : l’incarcération de ce vieillard de 70 ans au mépris de tout droit, de toute justice, sans inculpation ni jugement, fut commuée en déportation sibérienne. C’était un léger progrès. Preuve que si l’on se donnait la peine de pro tester, en France et ailleurs, les bolchéviks seraient obligés de tenir compte des manifestations de la réprobation générale.

***

Dans sa brochure : Les Prisonniers politiques dans la République des Soviets, R. Abramovitch, membre du Bureau Socialiste International et l’un des principaux leaders du Parti social-démocrate ouvrier de Russie, écrit ce qui suit :

« Si l’on considère les statistiques officielles de per sonnes fusillées après verdicts judiciaires et si l’on ajoute le nombre de celles exécutées par voie « administrative » par la Guépéou, on constate qu’aucun pays au monde ne tue « légalement » autant d’individus annuellement que l’U. R. S. S.

« En 1924, le chiffre des exécutés atteignit 1.804, sans compter plus de 4.000 personnes (otages et prisonniers) qui furent exécutés par la Tchéka à l’occasion des tentatives de soulèvement en Géorgie.

« Dans les trois premiers mois de 1925, les exécutions s’élevèrent à 275, ce qui ferait pour une année 1.100 (les exécutions par la Tchéka non comprises). « En 1926, on compta plus de 2.000 victimes.

« Pour les années 1927 et 1928, les chiffres n’ont pas été publiés. Si l’on considère toutefois le grand nombre de fusillades en masse, à l’occasion de « conspirations » de toute espèce, (Chakhty, etc.), ainsi que les dispositions du nouveau Code pénal, il n’est pas douteux que le nombre des exécutions ait crû constamment.

« Le nombre des exécutions a augmenté de façon effrayante en 1929-1930. D’après les avis publiés dans la presse soviétique, au cours des derniers mois de 1929, environ 500 personnes ont été fusillées du 1er octobre au 15 novembre 1929. Le nombre des fusillés doit donc atteindre plusieurs milliers pour 1929.

« En 1930, au cours de la campagne de « collectivisation » forcée des paysans russes, menée par le gouvernement soviétique par les méthodes les plus inhumaines, des dizaines de milliers de prétendus paysans riches (koulaks) ont été fusillés. »

Après ce bilan des exécutions capitales avouées pour quelques années, R. Abramovitch passe aux effets terrifiants de la « guillotine sèche », laquelle tue avec autant d’efficacité que « la balle de revolver du bourreau tchékiste », mais avec en plus d’indicibles tortures morales ou physiques :

« Le système de démoralisation, d’intimidation et de désorganisation se manifeste le plus fréquemment par des arrestations en masse et des perquisitions ininterrompues. « De telles opérations ont lieu dans tout le territoire, à un couple de mois d’intervalle. Elles prennent des pro portions formidables à l’approche des jours ayant une signification politique (1″ mai, ou anniversaire de la révolution, etc.).

« Les pouvoirs de la police étant illimités, des perquisitions et des arrestations peuvent être opérées sans indication de motifs. Le moindre soupçon suffit. Les causes peuvent être de nature les plus diverses’: la dénonciation d’un espion, d’un ennemi personnel ou d’un concurrent, l’affiliation à un parti socialiste en 1917, même en 1905 !…

« La participation d’un ouvrier à une grève ou à un conflit économique, une querelle avec un communiste influent, la connaissance d’un socialiste recherché par la police ou une parenté avec lui, ce sont là des motifs suffisants pour s’exposer à toute la rage des persécutions tchékistes.

« …Des centaines et parfois des milliers de personnes sont enlevées à leurs familles et à leurs occupations et doivent croupir des semaines et des mois dans les prisons soviétiques, sombres et infectes. Là, commencent des interrogatoires inquisitoriaux sans fin, sans le moindre contrôle ni la moindre garantie juridique…

« …Des conversations nocturnes pendant des heures plusieurs jours de suite où les juges d’instruction se relaient, des coups, des menaces avec le revolver braqué, le départ en vue d’une soi-disant « exécution immédiate »…, dans les cas graves des simulacres d’exécution avec le terrible « masque de feutre » sur la tête, ainsi que de véritables tortures,… toute la gamme des moyens de pression et d’intimidation est utilisée. »

Par ces moyens, écrit R. Abramovitch, la Guépéou réussit souvent à obtenir des dénonciations, mais beaucoup de dénonciateurs « se repentent ensuite amèrement et, talonnés par les remords, se suicident ».

Ce sont surtout les socialistes qui sont victimes de cette répression implacable : « La majorité de ceux qui sont pris dans les arrestations en masse sont des gens qui n’ont pas de rapports directs avec le parti ou d’anciens socialistes qui, depuis des années, ne participent plus à la vie politique. L’exil est non seulement pour eux un coup redoutable, il signifie la ruine matérielle, la faim et la misère de leur famille. »

Le régime des prisons est épouvantable, pire que sous le tsarisme : « Les conditions sanitaires, le traitement des détenus et l’attitude générale à leur égard ont même considérablement empiré, pour autant qu’il s’agisse de détenus politiques. »

Les prisons sont des cloaques, « des foyers d’épidémies dangereuses, dont une série de socialistes notoires ont déjà été victimes ». Parmi ces socialistes, R. Abramovitch nomme :

  • Boris Zeitlin-Batourski, leader ouvrier très considéré ;
  • Liakhovitch, gendre de l’écrivain Korolenko ;
  • Lestchinski, socialiste connu de Nicolaïev ;
  • Isaac Astrov, membre du Comité Central social- démocrate ;
  • Jacques Petcherski, vieux socialiste.

L’auteur donne des détails précis et effroyables sur diverses prisons. Il cite d’ailleurs l’article d’un communiste, publié dans la Pravda (n° 258, du 13 novembre 1924). Cet homme avait été jeté en prison pour avoir révélé des abus de ses camarades communistes locaux. Or, voici ce qu’il a constaté, et subi :

« J’ai séjourné là toute une semaine sans recevoir un seul morceau de pain. Des jours entiers, on ne nous laissait pas aller à la cour pour satisfaire nos besoins, boire un peu d’eau et respirer l’air pur. On nous a gar dés enfermés derrière deux verrous tandis que des montagnes d’excréments humains s’amoncelaient sur le sol et que des détenus malades couchaient entre elles sur le sol nu. »

Il faut lire dans la brochure d’Abramovitch l’exposé des conditions atroces infligées aux détenus dans les prisons et les isolateurs. Il est impossible de le résumer.

Ce régime provoque naturellement des grèves de la faim, des réactions désespérées, de nombreux suicides. Parmi les exemples recueillis par Abramovitch, relevons les suivants :

  • Les socialistes révolutionnaires Gotz, Timoféiev et d’autres font la grève de la faim pendant 15 jours ;
  • Le communiste opposant Gabriel Miasnikov, vieil ouvrier, pendant 10 jours, puis 12 jours, avec tentatives de suicide ;
  • L’ouvrier social-démocrate Deviatkine, leader des typo graphes, pendant 24 jours, pour faire relâcher sa fille tuberculeuse, que la Gépéou avait arrêtée ;
  • L’ouvrier Beliankine, de l’usine Dynamo, pendant 17 jours, ce qui suscita la solidarité de 200 prisonniers socialistes de toutes nuances, y compris 50 femmes, à Verkhne-Ouralsk, et des brutalités inouïes des geôliers, en particulier contre des femmes comme Kchechnevska, socialiste-révolutionnaire, et Holzman, socialiste- sioniste ;
  • Le vieil ouvrier social-démocrate Stroukov s’est suicidé, à la suite de sévices ;
  • Le communiste E. Dreiser, deux fois décoré de l’ordre du Drapeau Rouge, est mort de faim et de mauvais traitements lors d’une grève de la faim accomplie par 63 communistes non-conformistes ;
  • Samuel Bronstein, socialiste-sioniste d’Odessa, a été tué d’une balle de revolver dans la nuque, à la prison de Khiva ;
  • Le cheminot Makedonski, transporté sur une civière en Sibérie, périt en cours de route ;
  • L’ouvrier Vladimir Lestchinski, social-démocrate et syndicaliste, meurt en prison ;
  • De même, l’ajusteur Alexandre Smirnov, membre du Comité Central social-démocrate ;
  • De même, le socialiste juif Aron Kritchevski (bundiste) ;
  • Serge Morozov, socialiste-révolutionnaire très connu, se suicide en s’ouvrant les veines avec des morceaux de verre ;
  • Origoriev, paysan anarchiste, fait un tentative de se brûler vif pour échapper à ses bourreaux ;
  • Logatchev, socialiste-révolutionnaire de gauche, s’im bibe de pétrole et périt dans d’atroces souffrances ;
  • Stroukov se suicide en se jetant la tête la première du haut d’un escalier ;
  • Boutov, communiste, ancien secrétaire de Trotski, se suicide de la même manière.

Ayant mentionné tous ces cas tragiques, pour illustrer l’état des choses dans les prisons, R. Abramovitch passe aux déportations. Là encore, il est impossible de résumer en quelques lignes. Il faut lire la brochure et les descriptions qui s’y trouvent.

Les déportés succombent nombreux, en Sibérie et ailleurs. Les décès et les suicides se succèdent et se ressemblent :

  • Vladislas Kamenski, social-démocrate, membre du Soviet de Pétrograd, faute de soins meurt de maladie en Sibérie;
  • Boukhariev ,social-démocrate, se tranche la gorge avec un rasoir ;
  • La femme de Michel Lvov, socialiste-révolutionnaire, meurt en couches, faute de soins médicaux ;
  • Alexandre Mikhels, social-démocrate ;
  • Mikhéiev, ouvrier social-démocrate ;Samuel Abachidzé, mineur géorgien, social-démocrate ;Béridzé, national-démocrate géorgien ;Alexis Tarassov (N. Morozov), ouvrier social-démocrate, coopérateur ;Michel Konomenko, social- démocrate ;Alexandra Speresnevska, socialiste-révolutionnaire ;Minna Bauer, socialiste-révolutionnaire ; Anatole Lévine, social-démocrate, — sont tous morts par manque de soins ;

Houmeniouk, anarchiste, et Prokofiev, socialiste-révolutionnaire, se sont suicidés.

(On pourrait allonger indéfiniment de telles listes en consultant les publications d’extrême-gauche plus haut désignées).

Il y a enfin les camps de concentration. Le Courrier Socialiste (n° 5, du 8 mars 1924) a publié une lettre de socialistes internés au camp des lies Solovki, disant « Kern, Khomogory, Pertominsk, Solovki, — cette Guyane soviétique modernisée — sont des abominations du bolchévisme que l’historien le plus discret ne pourra passer sous silence. Beaucoup de temps et d’efforts seront encore nécessaires pour évaluer approximative ment le nombre de milliers d’existences humaines dé truites sur la Dvina et au bord de la mer Blanche, dans les « camps septentrionaux à destination spéciale ».

300 socialistes prisonniers aux Solovki ayant élevé des protestations contre le régime pénitentiaire, le chef tchékiste fit tirer sans sommation sur des détenus sans défense. Six furent tués: Elisabeth Kotov, Anastasie Zeit- Iin, Georges Kotcharovski, Gabriel Pasternak, Meer Gorelik, Vsevolod Popov, la plupart atteints dans le dos et à bout portant.

160 prisonniers firent la grève de la faim pendant 14 jours, à la suite de cette tuerie.

[à suivre]

bilan

Lettre d’Anton Ciliga sur la répression politique en URSS (1935)

16 août 2015

Traduit du serbo-croate par Dragan Grcic.

Chers camarades,

Vous attendez de moi que je vous présente un rapport concis sur ma situation, sur les bolcheviks-léninistes russes, sur les isolateurs et les camps tout à la fois. Dans ces circonstances, des informations rapides sont nécessaires, je tenterai de vous répondre le mieux possible lorsque je le pourrai, même si cela se fera aux dépens d’une vision globale. J’espère être en mesure de combler ultérieurement les lacunes qui figurent dans ces informations.

LES COMMUNISTES ETRANGERS EN PRISON.

Je commence par le destin du groupe auquel j’appartiens. En mai 1930, la Guépéou a appréhendé à Leningrad et à Moscou un groupe de communistes yougoslaves qui étaient en Russie sur mandat du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ). Le groupe a été arrêté en raison de ses liens avec l’opposition trotskiste. Trois autres ont été expulsés dans l’isolateur politique de Verhnouralsk: Stanko Dragić (son nom russe est J. V. Kovalev), un ancien membre du Comité central du Parti communiste (CK KPJ), qui dirige l’une des plus importantes organisations en Yougoslavie, dans la ville de Zagreb; Mustafa Dedić (son nom russe est Viktor Solovjev), ancien secrétaire du Comité syndical en Herzégovine, à Mostar; l’auteur de ces lignes, ancien membre du Politburo PB KPJ, rédacteur de l’organe officiel du parti «Borba» à Zagreb et ancien représentant du Comité central du parti à l’étranger, dr. Ante Ciliga.

Un camarade, Stefan Heberling (son nom russe est V. Suslov), ancien membre du Comité du parti pour la Vojvodine, à Novi Sad, a été déporté pour trois années dans l’Oural. Une vingtaine de nos amis ont été déportés et placés sous surveillance dans différents endroits de la Russie européenne.

Deux camarades russes avec lesquels nous avions des liens, Viktor Zankov et Orest Glibovski, ont également été envoyés dans l’isolateur de Verhnouralsk. Notre groupe y est arrivé le 7 novembre 1930, cela n’est pas mentionné dans le Bulletin de l’opposition russe n°19 (mai 1931), étant donné que le journal a été confectionné en octobre 1930.

Le camarade Taro qui a fui l’URSS (ses lettres ont été publiées dans le Bulletin de l’opposition n°46, à partir de décembre 1935), mentionne notre groupe mais, en raison de la ressemblance de nos noms, il a désigné de façon incorrecte nos origines, c’est ainsi qu’il écrit «trois camarades de Tchécoslovaquie» à la place de «trois camarades de Yougoslavie». Dans sa lettre s’est glissée une autre imprécision en ce qui concerne mon nom. Il écrit: «Un des nôtres, ancien membre de l’IO communiste internationale, est un farouche partisan de la IVe Internationale». C’est tout à fait exact pour ce qui concerne ma position envers la IVe Internationale, mais je n’ai pas été membre de IO KI. J’étais membre de la délégation du parti au service du Comité exécutif et délégué au travail du Secrétariat pour les Balkans de l’IO.

A l’été 1931, mes camarades et moi avons participé à une grève de la faim qui a duré 18 jours et à laquelle ont participé plus de 150 prisonniers de l’isolateur politique de Verhnouralsk. La grève de la faim a été provoquée par le fait que des gardes avaient tiré sur des prisonniers, parmi lesquels l’un d’entre eux, Gabo Esajan, a été blessé alors qu’il était assis calmement à la fenêtre. La grève avait aussi pour objectif l’amélioration des portions de nourriture avec lesquelles nous avions faim. L’atmosphère de terreur et des portions de famine ont entraîné la folie chez deux prisonniers (Vera Berger et Viktor Krajni).

Après 3 années d’emprisonnement, en 1933, mes amis et moi-même avons demandé aux organes soviétiques de nous relâcher pour revenir dans notre pays. Nous avons entamé un long jeûne (23 jours) pour cette demande. Les organes soviétiques non seulement ne nous ont pas laissé partir, mais ils ont même augmenté notre détention de deux années, sans nouvelle accusation ni jugement. (Les lois soviétiques autorisent la guépéou à prolonger de façon automatique et sans jugement la durée d’emprisonnement et d’exil. C’est une loi qui vous fait se dresser les cheveux sur la tête, mais c’est un fait et c’est sur cette base qu’est fondée toute l’histoire de la persécution politique en Russie depuis 15 ans.)

Après cette grève de la faim, ils nous ont fait sortir de l’isolateur et nous ont envoyés en exil dans des endroits différents. C’est ainsi que je devais me rendre dans la ville de Jenisejsk, dans l’extrême-orient sibérien; le camarade Dedić a été envoyé dans l’ouest de la Sibérie, dans le village de Kolpacevo, dans la circonscription de Najram; le camarade Dragić à Saratov sur la Volga; quant à Herberling il a été déplacé d’un endroit à un autre jusque l’Oural. Le camarade Dragić s’est échappé pour revenir dans notre pays. Il a été arrêté à la frontière entre la Russie et la Pologne en 1934 et emprisonné dans une cellule d’isolement secrète des îles Solovki, et il n’y a plus de nouvelles à son sujet depuis plus d’un an déjà.

(Suit une description de la situation des prisonniers dans différents camps de l’URSS.)

IL FAUT VENIR EN AIDE AUX PRISONNIERS!

Obtenir de Moscou, par notre travail en faveur des prisonniers, la cessation des rations de nourritures de famine dans les isolateurs, la libération et la liberté pour les prisonniers politiques des camps de concentration, la libération et la fin de l’exil et des cellules d’isolement des camarades yougoslaves Dedić, Dragić et Heberling et la possibilité de rentrer dans leur pays, voici ce qui m’empêche de dormir la nuit, ce à quoi je pense de jour comme de nuit. Et je suis prêt à tout faire pour soulager le sort des centaines de camarades avec lesquels j’ai passé cinq années et demi en prison et en déportation et dont je connais si bien la terrible situation. Sous la pression des travailleurs européens et du mouvement démocratique, je pense que quelque chose peut être obtenu.

LEUR VIE POLITIQUE.

Il me reste peu de temps pour vous décrire les choses comme il le faudrait. Il faudrait que je vous écrive particulièrement sur cela un peu plus tard, dans une semaine ou deux. En deux mots, je peux dire que la vie politique à Vernhouralsk est très intense, il y a abondance d’articles publiés sur toutes les questions de la vie sociale dans l’URSS, ainsi que sur la question principale de la politique internationale au cours des années 1930-1933: le fascisme, l’Allemagne. Un certain nombre de journaux manuscrits sont publiés sans cesse, et ils appartiennent à tous les groupes, sous-groupes et courants. Il y a eu de grandes discussions. Dans les années 1931-1932, le groupe bolchevik-léniniste (B-L, nom pour les trotskistes – R.P.) a subi une scission et le chaos organisationnel. Dans les années 1933-1934, les vues se sont à nouveau rapprochées et s’est formé un collectif unique avec un seul journal commun. Quelques B-L (une dizaine) ont rejoint les décistes [1]. Il y a cependant eu parmi les décistes et les partisans de Mjasenikov (Myasnikov) des conflits et scissions, mais en 1933-1934 ils se sont rapprochés et ont fondé une «fédération des communistes de gauche». Les vues des bolchevik-léninistes dans les isolateurs se sont orientées dans la même direction que les vues de l’opposition à l’étranger du camarade L. D. Trotski.

Avec mes salutations fraternelles,

A. CILIGA, 9 décembre 1935.

Note:
[1] Les décistes (courant de l’opposition au centralisme démocratique) et Mjasnikov estimaient que l’URSS était soumise à un «capitalisme d’Etat», qu’une nouvelle classe y était au pouvoir et que du socialisme, il ne restait rien. C’était la vision de A. Ciliga déjà avant son départ d’URSS, comme il le dit lui-même dans son livre « Au pays du grand mensonge ». – Cette note de bas de page est semble-t-il signée Radoslav Pavlović.

Voir aussi:

 

Réponses aux critiques au sujet de l’U.R.S.S.(Louzon, 1932)

7 septembre 2011

Deux articles de Robert Louzon parus dans les numéros 127 et 131 de la Révolution prolétarienne.

Réponse à quelques critiques au sujet de l’URSS

Paru dans La Révolution prolétarienne du 10 mai 1932.

J’ai reçu d’un lecteur de la « R.P. » une lettre où il est dit:

Je comprends parfaitement que vous n’approuviez pas tout ce qui se tente en URSS ni surtout les moyens employés, mais je ne peux concevoir que vous en arriviez à des critiques aussi répétées et aussi violentes. II me semble que si l’on tient compte de l’immense misère de la Russie en 1921-22, on conçoit qu’il ne soit pas si aisé de faire passer un immense pays d’un état à un autre diamétralement opposé. Il me parait donc normal que des erreurs, inévitables dès que l’on agit, aient été commises. Et j’en arrive au plus important: Croyez-vous qu’il y ait intérêt à souligner, à amplifier presque, les erreurs commises, sans indiquer, en contre-partie, les difficultés à vaincre.

Un autre camarade, collaborateur de la « RP », m’écrit pareillement :

Je ne critique et ne discute aucun des textes publiés, aucun des chiffres fournis. Mais je voudrais voir, en face, d’autres textes et d’autres chiffres, le positif à côté du négatif.

Enfin, un troisième se plaint que je me laisse « emporter par ma passion de dialecticien».

Tous ces reproches seraient vrais s’il n’y avait actuellement en URSS que des « erreurs », de « mauvaises choses » a côté de « bonnes ». Ils tombent, au contraire, si on est en présence, non d’une révolution, avec ses erreurs, mais d’une contre-révolution.  Toute la question est là. Il ne s’agit pas rie savoir si telle ou telle mesure est « bonne » ou « mauvaise », mais ce qu’elle caractérise : une Révolution ou une Réaction, le Socialisme ou le Fascisme ?

Qu’est que le Socialisme ? Le Socialisme, c’est tout le pouvoir au prolétariat. Tout le pouvoir au prolétariat afin de réaliser l’égalité entre les hommes. Le Travail est maître afin que  » qui ne travaille pas, ne mange pas », et que « qui travaille également, mange également ». Or, sur ces deux points : pouvoir des travailleurs et égalité entre les travailleurs, c’est  l’exact contre-pied du socialisme que prend le régime stalinien.

Un État fasciste n’est pas la dictature du prolétariat

Où est en Russie, actuellement, le pouvoir des travailleurs ? Quel pouvoir possède actuellement, en quelque matière que ce soit, le travailleur russe ? En dehors du droit d’applaudir au maître du du jour: aucun ; ni dans le domaine politique, ni dans le domaine économique. Pas plus pour discuter de ses conditions de travail que de la politique à suivre, à l’intérieur ou à l’extérieur, l’ouvrier russe n’a le droit de discuter ; il n’a que celui d’approuver. Ses syndicats ont moins d’indépendance même que les corporations fascistes. Les soi-disant contrats collectifs qui fixent ses conditions de travail sont des contrats conclus par une même personne : l’État sous deux visages. C’est l’État sous forme de trust d’entreprise qui traite avec l’État sous forme de « syndicat ». Le Congrès des Soviets, organe suprême du pouvoir politique d’après la Constitution, est mis dans l’incapacité d’exercer une action politique quelconque, par la brièveté et la rareté de ses sessions. C’est une assemblée de pur apparat, doté de moins de pouvoir que le Sénat de Napoléon !

Dictature du prolétariat, cela signifie que tout le pouvoir doit’ venir du prolétariat, c’est-à-dire d’en bas. Or, sous le régime stalinien, c’est exactement le contraire: tout le pouvoir vient d’en haut.  Personne n’est nommé par la collectivité; chacun est désigné par son supérieur. Au lieu du principe prolétarien de la « délégation », c’est le principe fasciste de la « hiérarchie ». Au lieu de la dictature d’une classe, la dictature d’un homme : celui qui est en haut de la hiérarchie, le « Duce ». Entre Staline et Mussolini, il est impossible de discerner la moindre différence dans la nature de leur pouvoir.

Entre la bureaucratie hiérarchisée du parti communiste, chargée de faire exécuter par tous, les ordres de son secrétaire général dont elle dépend exclusivement, et la bureaucratie hiérarchisée du parti fasciste, chargée de faire exécuter par tous les ordres du « Duce » dont elle dépend exclusivement, quelle différence ? – Si, une; la franchise: la franchise du côté fasciste. Les fascistes ont, eux, proclamé ouvertement ce qu’ils appliquaient. Ils ont établi une théorie de l’État, fondée sur le principe de la hiérarchie (Gerarchia), en accord avec leur pratique, au lieu de la dissimuler sous le mensonge de la « dictature du prolétariat ». Ah! qu’on relise, – disons-le encore une fois – ce qu’entendaient, par dictature du prolétariat ceux qui créèrent cette expression. Qu’on relise quelle sorte d’État prolétarien Marx avait perçu à travers la grandiose expérience révolutionnaire que fut la Commune de Paris ! Qu’on relise le livre admirable de Lénine sur l’État et la Révolution ! Et l’on comprendra toute l’opposition qu’il y a entre l’État prolétarien et l’État fasciste. Entre l’État fondé sur la liberté et le pouvoir des travailleurs, et l’État fondé sur la domination d’une caste, soumise elle-même, dans le but d’assurer sa propre domination, à la volonté d’un homme !

Or, la forme de l’État conditionne la nature de ses réalisations. Un État formé sur la hiérarchie ne peut réaliser l’égalité économique. Les nombreuses mesures que nous avons dénoncées qui montrent que l’État stalinien tourne de plus en plus le dos à l’égalité, ne sont pas le résultat d’un accident, elles sont la conséquence nécessaire et inévitable du régime politique. Sous un tel régime c’est un mensonge que de parler de propriété collective. Le droit de propriété, c’est le droit de diriger, de jouir, et de disposer. Or, ce droit n’est actuellement qu’entre les mains de Staline. En réalité, en Russie, il y a actuellement propriété individuelle: une monstrueuse propriété individuelle. Toute la Russie est, en fait, la propriété d’un homme qui, assisté de quelques conseillers, la fait gérer par un corps immense d’intendants, et en assure la garde par une armée de policiers. Dans les anciens Empires, le principe était que le monarque était seul propriétaire, que tout le sol, les récoltes, les fortunes, sous quelques formes qu’elles soient, lui appartenaient. Ce principe, qui était alors plus ou moins parfaitement réalisé, l’est maintenant intégralement par Staline. Ce n’est pas la collectivité, ce n’est pas le prolétariat qui est propriétaire en Russie, puisqu’il n’a aucun droit de gestion, c’est l’État, et l’État c’est Staline. Nous n’entendons pas être dupes. Le premier devoir d’un révolutionnaire est de voir clair. Napoléon pouvait graver sur ses écus : « République Française. Napoléon Empereur », les républicains — ceux qui n’étaient ni aveugles ni corrompus — ne pouvaient pas ne pas voir qu’avec Napoléon empereur il n’y avait plus de République ; Staline peut continuer à appeler « dictature du prolétariat » sa propre dictature, les partisans de la dictature du prolétariat – ceux qui ne sont ni aveugles, ni corrompus – ne peuvent pas ne pas voir que la dictature du prolétariat, en Russie, est morte. Après s’être, au cours des glorieuses journées de 17 et des années suivantes, emparé du pouvoir, le prolétariat russe se l’est laissé enlever. Il n’a fait que changer de maître. Prendre un maître à la place d’un autre n’est pas la voie qui mène au socialisme. Croire au « ‘bon maître » est une utopie. L’industrialisation n’est pas le socialisme. Mais… il y a le plan quinquennal. Ce plan qui a rallié à la Russie stalinienne tant de « techniciens », d’hommes d’affaires, d’industriels, de littérateurs, d’intellectuels et d’anciens fascistes, tous anciens ennemis de la Russie d’octobre devenus les plus chauds laudateurs de la Russie de Staline. Ils ont, en effet, en celle-ci retrouvé quelque-chose qu’ils connaissent bien, quelque-chose de tout repos: ce vieux capitalisme d’État, qui a toujours été très développé en Russie, et qui leur a toujours, autrefois, permis de si fructueuses affaires.

Chaque fois que la Russie veut faire un effort pour s’européaniser — et tel est le but essentiel du plan quinquennal — -elle le fait — pour des raisons qu’il serait trop long de rechercher pour le moment — par le moyen d’une intervention de l’Etat. Avec une grande perspicacité, Sorel avait, dès octobre, indiqué que les bolcheviks reprenaient l’œuvre de Pierre-le-grand: porter la Russie au niveau des pays de l’Europe occidentale. Pour ce faire, Pierre-le-grand avait doté la Russie d’une façade moderne, une façade européenne, plus moderne et plus européenne même que l’Europe d’alors: il avait construit Saint-Pétersbourg. Aujourd’hui, le but de Staline est de construire un nouveau Pétersbourg plus étendu et plus grandiose : il s’agit de doter la Russie d’usines « modernes » et «gigantesques » à l’instar des des usines d’Allemagne et d’Amérique, tout comme Pierre avait construit Pétersbourg et Péterhof à l’instar de Paris et de Versailles.

Cette industrialisation qui, à la manière dont elle est conçue, sent terriblement l’artificiel, sera-t-elle autre chose qu’une façade, une façade comme le fut Pétersbourg; il est trop tôt pour en juger avec certitude. Mais façade ou réalité, l’industrialisation est une chose, et le socialisme en est une autre. L’Allemagne, les États-Unis, se sont industrialisés l’une et l’autre en vingt ans: quel rapport cela a-t-il avec le socialisme?

Les Russes peuple « inférieur » !

Mais…, dit-on encore, n’oublions pas que nous sommes en Russie, que le peuple est très « en retard » et que, par suite, un régime de dictature est peut-être, après tout, ce qui lui convient le mieux. Tel était notamment le raisonnement que tenaient récemment à une de nos camarades russes, des membres du Parti Ouvrier Belge, « démocrates » cependant s’il en fût, au retour d’un voyage en Russie. Pareillement un camarade français pense qu’il convient d’attaquer à fond le parti communiste français, mais… il ne faut pas toucher au régime de l’URSS ! Comme si tout le monde, y compris ce camarade, ne savait pas que le parti communiste français n’a aucune indépendance, aucunes méthodes propres, et que ce qu’il applique ici, n’est que la transposition pure et simple des méthodes qui gouvernent l’URSS, avec cette circonstance aggravante que là-bas il y a, en plus, pour les imposer, la force du Guépéou.

La domestication des syndicats en France par le parti communiste n’est que l’application de la domestication de la classe ouvrière en Russie par l’oligarchie soviétique. On ne peut être a la fois pour ceci et contre cela. Désapprouver le parti français et approuver le parti russe, ce n’est pas autre chose que de dire comme ces social-démocrates belges : ces méthodes nous n’en voulons pas pour nous, mais pour les Russes ça va très bien; pour nous autres, « gens supérieurs », nous n’acceptons l’as de dictature mais pour ce peuple « inférieur » que sont les Russes, la dictature est chose excellente. C’est là un raisonnement bien connu ; c’est un raisonnement que, pour notre part, nous avons entendu maintes et maintes fois dans la bouche des colonisateurs, particulièrement dans celle des colonisateurs qui se disent socialistes ! Chez eux, le « il faut un dieu pour la canaille » s’est transforma en : « il faut un maître pour l’indigène ». Les peuples soumis à l’impérialisme européen sont des « races inférieurs » qui ne sont pas suffisamment « évoluées » pour pouvoir jouir de « notre liberté ». Ces sont des membres éminents de la Ligue de Droits de l’Homme, mais ils admettent parfaitement que pour les indigènes il n’y ait ni droit ni garantie, seulement des juridictions d’exception; les « droits de l’homme », pour eux, ne sont pas un article d’exportation.

C’est exactement de cette même mentalité que procèdent tous ces honorables démocrates, français et belges, qui, antibolcheviks pour leurs pays, sont staliniens pour l’U.R.S.S. Ces socialistes belges appliquaient à l’U.R.S.S. exactement la même doctrine que celle qu’ils appliquent à leurs nègres du Congo.

Eh bien! Cette doctrine n’est point la nôtre. Nous ne sommes point des esclavagistes. Nous n’avons point une doctrine socialiste pour nous, et une doctrine fasciste pour les autres. Nous ne pensons pas qu’il y ait des peuples inférieurs et des peuples supérieurs; des peuples qui ont besoin du knout et des autres qui seuls ont droit à la liberté. Nous laissons ces croyances intéressées à la suffisance petite bourgeoisie des intellectuels admirateurs de Gobineau.

Pour la révolution russe

contre la réaction stalinienne

Voilà donc les principales raisons pour lesquelles nous ne saurions avoir à l’égard de la réaction stalinienne ni l’indifférence, ni l’indulgence qu’on nous demande. Il ne s’agit point, répétons-le, de divergences sur des points de détail, mais d’une opposition de principe.

De notre déclaration ceux qui ont assisté à la Révolution russe, en indifférents ou en adversaires, pourront sans doute triompher, et nous dire, pleins de leur supériorité : nous vous l’avions bien dit ! nous vous avions bien dit que la Révolution russe ne pouvait rien donner ! Hein ! vous vous repentez maintenant !

Nous ne nous repentons aucunement. Que les événements se répètent, même en ayant la certitude de là où ils doivent conduire, notre attitude serait la même. Même en sachant que Lénine doit aboutir à Staline, et la dictature du prolétariat à celle du Duce, nous agirions exactement de la même manière. Nous ne sommes et ne serons jamais de ceux qui boudent aux 14 juillet, sous le prétexte qu’ils sont suivis de Brumaire (1). Le camarade qui s’en prenait à « ma » dialectique avait tort ; la seule dialectique qui intervienne ici est la dialectique de l’histoire. Nous savons que l’histoire ne procède jamais en ligne droite. Qu’un pas en avant est suivi d’un pas de côté. Mais nous savons aussi que celui-ci ne ramène jamais au point de départ. « Toute action, tout pas en avant, tout mouvement réel » est un fait positif que rien ne saurait annuler. Octobre, l’expropriation des expropriateurs, Octobre, tout le pouvoir aux Soviets, Octobre, l’égalité entre tous les travailleurs, égalité tout juste rompue en faveur de ceux qui jusque là avaient été les plus « méprisés » et les plus « offensés », octobre qui fut tout ce qui est nié maintenant, est la plus grande action, le plus grand pas en avant, le plus grand mouvement réel qui ait jamais été fait. C’est le premier acte décisif de la Révolution Sociale. A travers toutes les vicissitudes, malgré tous les retours momentanés en arrière, ce qu’octobre a lancé dans le monde ne disparaîtra pas. C’est parce que nous sommes fidèles à la Révolution russe que nous sommes les ennemis de la réaction stalinienne ; et c’est en vertu de la même logique que parmi les anciens étrangleurs de la Révolution russe, , se trouvent aujourd’hui si nombreux les apologistes de Staline !

R. LOUZON.

La destruction des bolcheviks

Les journaux trotskystes annoncent la mort à Akmolinsk, en Asie centrale, de Liola Tsulukidze. Cette camarade était membre du parti bolchevik depuis 1905. Restée bolchevik, elle fut déportée par Staline d’abord à Kokand, dans le Turkestan, puis, malade, à Andijan, et enfin à Akmolinsk, l’un des pires endroits de l’Asie centrale. Elle y est morte peu après son arrivée.

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Tous les révolutionnaires, qui terminent actuellement leurs trois années d’ « isolateur politique », sont condamnés à nouveau ipso facto par le Guépéou à trois nouvelles années. Bien entendu, il en sera ainsi jusqu’à leur mort.

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Nous n’avons malheureusement aucune nouvelle de ceux qui appartenaient à la tendance connue sous le nom de ses chefs de file, les bolcheviks Sapronov et Smirnov. Ce furent ceux-là qui constituèrent le plus vigoureux centre de résistance à la contre-révolution stalinienne, et furent, pour cela, déportés dans les zones les plus froides de l’Extrême-Nord sibérien.

***

Parmi nos lettres:  Critiques au sujet de l’U.R.S.S.

Paru dans La Révolution prolétarienne du 10 juillet 1932.

Le camarade Lesimple nous écrit:

Vous vous placez, à l’égard de l’U.R.S.S., au point de vue absolu, et vous faites la comparaison, en esprit, entre le régime communiste parfait tel que vous l’imaginez et celui qui cherche à se construire en Russie. Cette comparaison ne peut être que défavorable au régime soviétique et cela pour longtemps encore ; je tâcherai d’expliquer pourquoi tout à l’heure. Au contraire, je suis, de par mon métier, en contact direct avec les ouvriers dans une région très reculée et je vois la façon dont les ouvriers sont exploités sans espoir pour eux que leur travail améliorera leurs conditions de vie. Si exploité que soit l’ouvrier russe d’après ce que vous dites, son travail profite à la communauté et donc à lui-même au lieu de n’enrichir que quelques capitalistes. C’est là, à mon avis, une différence fondamentale.  Au point de vue travail, salaire, etc.. je crois qu’il y a aussi un autre point de vue que celui auquel vous vous placez toujours. Je crois qu’avant d’émettre une critique relative au régime soviétique il faut toujours noter que, contrairement aux prévisions de Marx, le premier régime communiste s’est instauré dans le pays le moins industrialisé d’Europe. Donc situation paradoxale et difficile : Révolution prolétarienne sans prolétaires, ou presque.

Et c’est pourquoi les usines soviétiques ont un double but:

Créer des ouvriers pour défendre le régime;

Améliorer la condition de vie d’un peuple immense ruiné par la guerre mondiale, par la guerre civile, par la guerre d’intervention.

Ceci va me permettre de réfuter en partie l’argument du « travail pharaonesque », car en admettant, ce que je ne crois pas, que la condition de l’ouvrier soviétique soit analogue à celle de l’esclave égyptien, il y a tout de même le fait qu’une pyramide n’a jamais été que le tombeau d’un tyran tandis qu’une centrale électrique permet, une fois construite, d’améliorer l’existence d’un grand nombre d’individus.

Et n’ailles pas déduire de cela que je suis partisan d’une mécanisation intensive et intégrale; non, je crois que les Soviets conçoivent de trop grandes usines, mais je cherche à expliquer pourquoi ils construisent ces usines et en quoi ces constructions diffèrent des pyramides auxquelles tant d’écrivains les ont comparées.

Et j’en arrive à la question des salaires: je ne crois pas qu’elle ait l’importance capitale que vous lui attribuez. Il ne faut pas oublier que les cartes de coopératives sont un correctif extrêmement puissant aux augmentations de salaires, comme l’a si clairement indiqué J. Dubois dans un livre sur l’U.R.S.S.

Quant aux travaux à la tâche ou à la prime, je dirais que là encore les dirigeants soviétiques, voient surtout le but à atteindre. Et ce but me semble être le suivant: étant donné que c’est la même génération qui a subi la guerre, qui a fait la Révolution, qui a souffert de la famine, il est indispensable que sa condition de vie aille maintenant en s’améliorant, il faut donc que réussissent les divers plans d’équipement. Quand on connaît l’apathie de la plupart des Russes, on comprend mieux l’intérêt qu’il y a eu à encourager ceux susceptibles de produire vite.

 Et si cela étonne, j’ajouterai deux choses:

1° La Russie Soviétique n’est encore qu’en régime précommuniste;

2° Lorsque le bien être et l’abondance seront suffisants, un décret abolira les inégalités des salaires et les travaux à la prime avec la même facilité qu’il les a créés.

L’essentiel de ce qui nous sépare du camarade Lesimple et de ceux, nombreux, qui pensent comme lui, réside dans la dernière phrase de sa lettre: lorsque l’U.R.S.S., étant industrialisée, sera devenue riche, un décret… et le socialisme, le véritable socialisme sera établi !

Eh bien, non ! le socialisme ne pourra pas s’établir par décrets si on ne le prépare pas, si on emploie des méthodes qui sont le contre-pied exact du socialisme. On ne va pas au socialisme en employant et en exagérant les méthodes capitalistes les plus typiquement anti-socialistes. On ne prépare pas le prolétariat à vivre en liberté en le soumettant à un régime de terreur policière qui n’a pas d’égal, sauf en Italie ; on ne prépare pas l’égale rémunération de tous les producteurs en poussant la « catégorisation » et la différence de salaires entre les catégories à un degré qui n’est même pas atteint dans les pays capitalistes.

Et quant à dire, comme beaucoup, que l’U.R.S.S. a été obligé de recourir au travail à la tâche et d’exacerber les inégalités et les rivalités individuelles, c’est parce que c’est là une nécessité de la « nature humaine », de son « apathie », – c’est nier purement et simplement la possibilité du socialisme. C’est l’argument qui a toujours été donné par la bourgeoisie contre le socialisme, et que, pour ma part, je me refuse à admettre.

Ce que nous reprochons à Staline, ce n’est pas du tout de ne pas avoir intégralement réalisé le socialisme, mais de s’en écarter chaque jour davantage en employant de plus en plus complètement les méthodes d’organisation et de rémunération du travail du capitalisme, lesquelles ne sauraient conduire au socialisme pas plus lorsqu’elles sont employées par Staline que lorsqu’elles le sont par les capitalistes… si ce n’est par la volonté révolutionnaire qu’elles sont susceptibles d’engendrer chez ceux qui en sont les victimes.

R.L.

Nous avons également une lettre du camarade Avid qui nécessite une assez longue réponse, et que l’abondance des matières nous oblige à laisser provisoirement sur le marbre.

La dynamique capitaliste des économies étatisées

10 février 2011

Traduction du chapitre 4 de State Capitalism : The Wages System under New Management d’Adam Buick et John Crump, 1986. [+ pdf]

Introduction

Pour nous, le capitalisme a six caractéristiques essentielles :

1. La production marchande généralisée.
2. L’investissement du capital dans la production en vue d’obtenir un profit monétaire.
3. L’exploitation des salariés.
4. La régulation de la production par le marché à travers une lutte concurrentielle en vue de profits.
5. L’accumulation du capital de ces profits.
6. Un seul type d’économie mondiale.

D’après nous, en concentrant leur attention sur quelques caractéristiques particulières au capitalisme privé (existence d’une classe de capitalistes privés, etc.), la plupart des observateurs occidentaux n’ont pas remarqué les rapports sociaux cruciaux qui sont au cœur du capitalisme. On peut dire la même chose des idéologues du capitalisme d’État, qu’ils soient officiels ou officieux (les trotskistes). Ces rapports sociaux sont résumés dans les six caractéristiques que le capitalisme présente toujours, selon nous. Bien que certaines de ces caractéristiques soient plus difficiles à démontrer que d’autres dans les pays capitalistes d’État, nous croyons que des preuves indiscutables de l’existence de celles-ci (ou de leurs équivalents) peuvent être fournies.

Dans notre tentative de démontrer la nature capitaliste des pays capitalistes d’État, nous ne nous bornerons pas à des exemples pris dans l’économie russe. La Russie est le pays capitaliste d’État le plus ancien et, aux yeux de beaucoup, le pays le plus caractéristique de ce système, mais elle n’est pas nécessairement représentative du capitalisme d’État en tant que phénomène mondial. Certes, nous allons faire allusion à la Russie (et à d’autres pays tels que la Chine, la Yougoslavie et la Hongrie) au besoin, mais nous voulons examiner un modèle général du système. Même si la Russie, et dans une moindre mesure la Chine, fournissent les éléments principaux pour ce modèle (ce qui n’est que raisonnable vu que ce sont les pays capitalistes d’État les plus peuplés et les plus puissants), le modèle n’est pas la Russie en tant que telle. En fait nous avons fait abstraction de certaines caractéristiques spécifiquement russes telle que la nature fédérale de l’URSS.

Les caractéristiques principales de notre modèle de capitalisme d’État sont les suivantes :

1. Propriété d’État des principaux moyens de production.
2. Travail salarié généralisé.
3. Usage généralisé de l’argent et du calcul monétaire.
4. Un marché libre pour les biens de consommation.
5. Un marché pour les moyens de production étroitement contrôlés et « dirigé » par l’État.
6. Une activité « planificatrice » importante sans qu’une « économie planifiée » soit réalisée.
7. Un marché noir assez répandu.

Comme on peut le constater d’après ce modèle, nos divergences avec la plupart des experts occidentaux et avec les idéologues du capitalisme d’État se trouvent moins dans les faits que dans la façon de les interpréter. Même ceux qui rejettent la théorie du capitalisme d’État pourraient, pour la plupart, accepter notre modèle comme étant une esquisse juste de la situation qui existe dans la majorité des soi-disant pays socialistes. Là où nous divergeons, c’est sur la signification que nous attachons aux diverses caractéristiques que ces pays présentent. Par exemple, beaucoup voient dans la propriété d’État des principaux moyens de production une caractéristique d’une importance primordiale, tandis qu’ils considèrent le fait que le travail salarié est répandu de façon généralisée dans l’économie comme une caractéristique secondaire ne méritant d’être signalée qu’en passant. Pour nous, au contraire, la signification relative de ces deux caractéristiques est inversée.

Si nous parlons de la signification relative des diverses caractéristiques du capitalisme d’État, cela fait ressortir la nature de la démonstration dans laquelle nous allons nous engager dans ce chapitre. Prouver que les pays capitalistes d’État sont capitalistes en démontrant qu’ils présentent les six caractéristiques que, selon nous, possède toujours le capitalisme, n’a qu’une valeur limitée. Ce qui est d’une importance beaucoup plus grande, c’est de démontrer comment fonctionne le système capitaliste d’État, d’identifier les forces qui constituent sa dynamique interne. Notre approche est donc physiologique plutôt qu’anatomique. Nous sommes moins intéressés à noter les divers signes qui définissent la bête capitaliste (d’État) que de comprendre comment et pourquoi le capitalisme d’État fonctionne ; en d’autres termes, comment et pourquoi les prétendues sociétés socialistes sont contraintes d’accumuler du capital.

Le salariat

Pour la classe salariée, toute l’indignité et toute la misère que le capitalisme entraîne s’expriment à travers le système du salariat. En effet, c’est le fouet des salaires qui force les travailleurs à entrer dans les usines, les bureaux, les mines et les autres lieux de production afin d’y travailler pour le capital en produisant une plus-value. Conscientes de ce fait, les premières générations de travailleurs militants appelaient l’emploi salarié « l’esclavage salarié » Le travail salarié est au cœur du système capitaliste de sorte que, en avançant le slogan « abolition du salariat », ces militants revendiquaient en même temps l’abolition du capitalisme. Comme Marx l’a écrit dans un passage bien connu de Travail salarié et capital : « Le capital suppose donc le travail salarié, le travail salarié suppose le capital. Ils sont la condition l’un de l’autre ; ils se créent mutuellement ».

Dans le capitalisme d’État, tout comme dans le capitalisme privé, travailler pour un salaire est la caractéristique fondamentale de la vie des travailleurs. Sous le régime capitaliste, ces derniers ne peuvent accéder aux moyens de production et participer à la production qu’en vendant leur force de travail à une entreprise qui, quelle que soit la fiction juridique, leur est confrontée en tant qu’employeur. Une fois leur force de travail vendue, les travailleurs dans le capitalisme d’État, comme les travailleurs dans n’importe quelle forme de capitalisme, perdent tout contrôle sur l’utilisation de leurs énergies physiques et intellectuelles. Ils ne sont plus en mesure de décider librement de ce que leur force de travail produit, ni de l’organisation de la production. Au contraire, vendre leur force de travail, c’est l’aliéner en tant que marchandise et donc abandonner à une entreprise-employeur le contrôle de son utilisation. Le salariat est donc non seulement l’une des caractéristiques capitalistes les plus évidentes du capitalisme d’État mais son existence démontre que l’asservissement de la classe travailleuse continue.

Certains minimisent l’importance du salariat capitaliste d’État en prétendant que la force de travail n’est pas une véritable marchandise dans les soi-disant pays socialistes. Dans le passé on entendait dire, pour appuyer ce point de vue, que le chômage existerait si la force de travail y était une marchandise. Aujourd’hui, quand le chômage est visible dans des pays capitalistes d’État aussi divers que la Yougoslavie et la Chine, on entend moins souvent cette argumentation. L’objection la plus fréquente soulevée de nos jours est qu’il n’est pas exact de dire que les travailleurs dans le capitalisme d’État vendent leur force de travail puisqu’il n’y a qu’un seul acheteur (l’État) qui, en l’absence d’employeurs se faisant concurrence, peut dicter les prix des diverses catégories de force de travail. Selon ce point de vue, non seulement l’État est-il le seul employeur, mais le fait que les travailleurs soient empêchés de s’organiser collectivement pour défendre leurs salaires et leurs conditions de travail est une raison de plus pour nier que le salariat capitaliste d’État représente un véritable marché du travail.

A notre avis, l’idée qu’il n’existe qu’un seul employeur dans le capitalisme d’État est erronée et résulte d’une tentative trop simplificatrice de décrire l’économie de chaque pays capitaliste d’État comme une seule entreprise géante. Nous en dirons davantage plus loin sur la raison pour laquelle nous ne pensons pas qu’on peut expliquer le fonctionnement des économies capitalistes d’État en termes de Russie SA, Tchécoslovaquie SA, etc., concentrant ici notre attention à l’examen de la question de l’achat de la force de travail. Malgré le fait que, dans les pays capitalistes d’État, c’est l’État qui fournit aux entreprises leurs capitaux et qui écrème une bonne partie de leurs bénéfices, les entreprises sont plus que de simples succursales passives de l’État. Il est vrai que dans beaucoup de pays capitalistes d’État, l’État a essayé vigoureusement, de temps en temps, de maintenir les entreprises pieds et poings liés et de minimiser leurs initiatives économiques, mais les entreprises ont néanmoins toujours gardé un degré d’autonomie et une certaine marge de manœuvre, surtout dans le domaine des salaires et des conditions de travail. Il y a toujours eu une concurrence entre les entreprises pour l’achat de la force de travail (et notamment pour la force de travail qualifiée) et aucune réglementation bureaucratique n’a réussi à la faire disparaître. Bien qu’on ait introduit des restrictions draconiennes sur la mobilité du travail, celles-ci se sont toujours révélées inefficaces à long terme. Par exemple en Russie sous Staline, bien qu’il ait été illégal dans la période 1940-1956 de changer d’emploi sans permission officielle, ce système s’est érodé de facto vers la fin des années quarante et a fini par être aboli en 1956. Les tensions sociales contre-productives qui résultaient de ces restrictions sur la mobilité de travail peuvent être constatées par le fait qu’en 1956 38 % des salariés changeaient d’emploi. Actuellement, le taux annuel de rotation de la main-d’œuvre est retombé à environ 20 % (Chavance, 1983, pp. 14-15).

Même si ce sont les autorités centrales qui normalement établissent les grilles nationales des salaires dans les pays capitalistes d’État, et même si elles peuvent donner des instructions aux entreprises quant au montant global du fond de salaires et au nombre total de travailleurs à embaucher, ce sont les entreprises qui ont la responsabilité d’embaucher les diverses catégories de travailleurs. Puisque les entreprises subissent une pression énorme de la part de l’État les incitant à produire selon le plan économique, elles doivent avoir les travailleurs appropriés pour pouvoir atteindre leurs objectifs de production, même si pour ce faire il faut transgresser les règles ou enfreindre la loi. En prenant encore la Russie comme exemple, la plupart des entreprises ont des panneaux à leur porte, où elles affichent les emplois vacants en essayant d’attirer des travailleurs qualifiés avec des détails sur le logement, les services sociaux et les congés qu’elles peuvent offrir. La concurrence est si intense que presque un tiers des travailleurs est recruté en dehors des filières officielles, tandis que beaucoup d’experts occidentaux pensent qu’à part quelques exceptions, la grande majorité des ouvriers et employés sont recrutés aux portes de l’usine ou du bureau (Sapir, 1980, p. 165, et 1984, p. 6l).

Bien qu’il existe des preuves irréfutables que les entreprises capitalistes d’État se font concurrence pour acquérir de la force de travail, Tony Cliff, entre autres, nie que cela implique l’existence d’un véritable marché du travail. Il argue que même si le niveau des salaires nominaux peut être influencé par la concurrence entre les entreprises, les salaires réels ne peuvent l’être puisque « le montant total des salaires réels est déterminé à l’avance par la quantité de biens de consommation prévue dans le plan » (Cliff, 1970, p. 158). Cliff fait ici une double erreur, en exagérant l’impact de la planification et en négligeant le marché noir. Il n’est pas vrai que les régimes capitalistes d’État soient capables de planifier la production de biens de consommation aussi exactement que Cliff ne le pense. Par exemple, personne en Russie n’a planifié la production des réfrigérateurs par des entreprises appartenant à onze ministères de tutelle. Cette situation s’est produite par hasard quand des ministères responsables de l’industrie lourde se sont trouvés avec une capacité productive excessive, ont identifié les biens de consommation pour lesquels il y avait une demande importante, et ont autorisé des entreprises sous leur tutelle à produire des produits industriels légers. Quant au marché noir, nous y reviendrons plus tard. Pour le moment il suffit de faire remarquer que c’est précisément dans le domaine de la demande frustrée de biens de consommation qu’il est le plus florissant. Toutefois le terme « marché noir » peut prêter à confusion puisqu’il n’implique que l’achat et la vente illégaux des articles qui ont été produits légalement. S’il s’agissait simplement de cela, Cliff aurait raison de prétendre que la quantité des biens de consommation est planifiée. Le « marché noir » s’étend, cependant, dans le domaine de la production, et des termes tels que « seconde économie ») ou « économie souterraine » traduisent donc avec plus d’exactitude son importance pour le salariat, voire pour toute l’économie, capitalistes d’État.

Il serait facile d’accumuler des exemples prouvant que de véritables marchés de la force de travail fonctionnent dans les pays capitalistes d’État. Mais il est plus important d’être absolument clair sur ce que l’existence du salariat nous révèle sur la nature du capitalisme d’État. Premièrement, travailler pour un salaire est si dégradant et si aliénant que son développement à une large échelle dans une société a toujours reposé sur l’émergence d’une classe qui, à cause de son manque de richesses, n’a eu aucun autre moyen de se procurer les moyens de vivre. En d’autres termes, le fait que la classe travailleuse vende sa force de travail contre paiement d’un salaire dans les pays capitalistes d’État nous révèle que les travailleurs dans ces pays ne détiennent pas les moyens de production. Deuxièmement, une caractéristique de l’achat et de la vente qui existe partout est que, en achetant quelque chose, l’acheteur acquiert le droit de l’utiliser comme bon lui semble. Ceci s’applique tout autant à l’achat de la force de travail qu’à celui de toute autre marchandise ; le fait que la classe productrice travaille pour un salaire dans les pays capitalistes d’État nous dit donc qu’elle travaille selon les conditions fixées par l’employeur.

Une troisième leçon, tout aussi importante, à tirer de l’existence du capitalisme d’État est que, comme dans toute autre forme de capitalisme, la conscience de la classe travailleuse est formée par l’expérience de la vente de sa force de travail et par l’achat des biens de consommation. Ceci fait ressortir l’incohérence des idées telles que celles exprimées par Mandel qui ne cesse de nous dire que « l’économie planifiée » dans les pays capitalistes d’État est maintenue par la classe travailleuse face aux machinations de la « bureaucratie » et aux ambitions « restaurationistes » de la bourgeoisie (Mandel, 1969, p.16). « L’économie planifiée » ; est une pure abstraction pour la classe travailleuse. Ce que la classe travailleuse éprouve dans les pays capitalistes d’État sont les activités non-planifiables que représentent, d’un côté, le salariat et, de l’autre côté, l’obligation d’acheter des moyens de subsistance malgré des salaires bas et des magasins mal approvisionnés. Négligeant totalement le fait que la vie des travailleurs dans les pays capitalistes d’État est dominée par ces activités capitalistes de l’achat et de la vente, et l’effet que celles-ci ont sur la conscience des travailleurs, Mandel voit dans la classe travailleuse la barrière principale à la « réintroduction » des rapports sociaux capitalistes. Ne voyant que des formes superstructurelles telles que la planification et les nationalisations, Mandel souscrit à la notion trotskiste qu’une simple révolution « politique » suffirait pour ouvrir la voie au socialisme dans les pays capitalistes d’État. Au contraire, la raison fondamentale pour laquelle il faut une véritable révolution sociale dans ces pays (et, bien entendu, partout dans le monde capitaliste) est que, dans la lutte pour changer de société, les travailleurs doivent se transformer, en rompant avec des comportements capitalistes tels que l’achat et la vente et en acquérant une conscience socialiste.

Le travail salarié existe dans toutes les branches de l’activité productive des pays capitalistes d’État, même dans des secteurs relativement arriérés tels que l’agriculture. Cela veut dire que l’échange marchand couvre tous les secteurs de l’économie capitaliste d’État, et le fait que les prix de la force de travail des différentes catégories ne peuvent être fixés par décret doit forcément avoir une influence sur les prix des autres marchandises. Pour les travailleurs, le salaire est le prix de leur force de travail, mais pour les capitalistes (d’État) ce qu’ils paient en salaires constitue une partie de leur capital. Les salaires sont la partie variable du capital tandis que les moyens de production en sont la partie constante. Bien que le rapport entre le capital variable et le capital constant soit déterminé par la méthode de production utilisée, il existe néanmoins toujours une marge de manœuvre pour répondre aux prix. Ainsi, si le coût de la force de travail augmente par rapport au coût des moyens de production, les entreprises — dont la performance économique est mesurée, du moins en partie, par le montant ou par le taux des profits — essayeront de changer le rapport entre le capital variable et le capital constant au profit de ce dernier. En revanche, une baisse dans le coût de la force de travail mènera au résultat inverse.

On peut attendre que l’État fasse des efforts pour bloquer ces tentatives, selon le cas, en étant plus rigoureux dans l’allocation centralisée des moyens de production, ou en imposant des limites sur les fonds de salaires ou sur le nombre de travailleurs employés. Néanmoins des règlements d’État ne peuvent jamais supprimer complètement la marge de manœuvre des entreprises. L’allocation des moyens de production par les autorités centrales est fonction des demandes soumises par les entreprises (qui se font concurrence). Si les moyens de production sont sous-évalués par rapport à la force de travail, cela entraînera une demande insatiable de la part des entreprises. Dans cette situation d’un niveau élevé de demande, non seulement les entreprises deviendront de plus en plus exigeantes et de plus en plus tenaces dans leurs réclamations auprès de l’État, mais encore elles auront recours au marché noir, et les prix officieux des moyens de production augmenteront quels que soient les prix officiels fixés par l’État. Un autre phénomène fréquemment observé dans cette situation d’une surévaluation du prix de la force de travail est que les entreprises essayent de réduire leurs coûts salariaux en réduisant leurs dépenses sur l’entretien et sur la réparation des moyens de production, entraînant ainsi une diminution de leur rendement. Dans ces circonstances, des pressions s’exerceront de tous côtés sur l’État afin qu’il augmente les prix des moyens de production par rapport au prix de la force de travail.

Le fait que le prix de la force de travail ne puisse être déterminé avec rigueur par l’État a des implications profondes pour toute l’économie capitaliste d’État. Là où la force de travail est une marchandise, tous les autres biens et services deviennent des marchandises. Là où la force de travail a son prix, toutes les autres marchandises auront les leurs, par rapport à celui de la force de travail et entre eux.

La production marchande

Une marchandise est un bien ou un service produit pour l’échange plutôt que pour l’usage. Il ne peut y avoir aucun doute que la production marchande existe à une grande échelle dans les pays capitalistes d’État. N’importe qui peut voir que, à part des paysans qui produisent en partie pour satisfaire directement leurs propres besoins, la consommation populaire passe par l’achat. La nourriture, les vêtements, les réfrigérateurs, les cuisinières, etc. sont vendus dans des magasins de détail, ce qui veut dire que la nature marchande de la grande masse des produits agricoles et de l’industrie légère ne peut être contestée. Quant aux moyens de production, même ceux qui comme Mandel prétendent que la plupart des produits de l’industrie lourde ne sont pas distribués par le moyen de l’échange marchand, admettent néanmoins que certaines catégories de biens de production sont achetées et vendues sur un marché (Mandel, 1962, pp. 33-34). Par conséquent, on peut dire que, même en mettant de côté le fait que la force de travail est une marchandise, il existe un large consensus sur l’existence d’une production marchande largement implantée dans l’économie capitaliste d’État.

Il est bien connu que Marx commence Le Capital par la phrase : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises ». Ceux qui nient que le capitalisme d’État est une forme de capitalisme tout en se réclamant de Marx, comment expliquent-ils donc le fait qu’une partie importante du PNB de tous les pays capitalistes d’État est composée de marchandises ? La réponse habituelle à cette question est de dire que, durant la féodalité et d’autres sociétés pré-capitalistes, des marchandises existaient avant le capitalisme, même si c’était de façon marginale, celles-ci peuvent donc également exister dans la société post-capitaliste (Mandel, pp. 31 et ss.). Cette argumentation est erronée parce que, l’échange marchand impliquant une propriété privée des produits, il était normal que des marchandises aient pu apparaître dans le cadre d’autres sociétés de propriété que le capitalisme. En revanche, puisque l’abolition du capitalisme implique la disparition de la propriété et l »établissement de la possession communautaire, la société socialiste ne fournit pas un cadre dans lequel les marchandises pourraient exister. Le communisme et la propriété s’excluent mutuellement parce qu’aucune combinaison de formes communistes d’organisation sociale avec celles qu’on trouve dans les sociétés de propriété n’est possible. C’est pourquoi l’idée d’une « société de transition », conçue comme étant une société incorporant d’un côté les rapports sociaux qui découlent de la propriété (l’échange marchand) et de l’autre les rapports sociaux particuliers au communisme (le libre approvisionnement en valeurs d’usage) n’est qu’un jeu de l’esprit.

Les idéologues attitrés des pays capitalistes d’État reconnaissent pour la plupart le fait que les rapports entre les entreprises sont basés sur l’échange marchand, tandis que les critiques occidentaux du capitalisme d’État n’ont pas l’habitude d’utiliser le concept de marchandise. Aussi, notre argumentation dans cette partie est dirigée contre les partisans trotskistes du capitalisme d’État tel Mandel. Quels sont donc les principaux arguments mis en avant par les trotskistes pour justifier leur point de vue selon lequel la plupart des biens de production dans les pays capitalistes d’État auraient cessé d’être des marchandises ? Ils soutiennent, premièrement, que la distribution des moyens de production y est consciemment planifiée à l’avance et n’est donc pas le résultat spontané de l’interaction d’innombrables transactions marchandes, et, deuxièmement, que la plupart des entreprises étant nationalisées, il ne peut s’agir d’échange quand des produits sont transférés d’une entreprise à une autre, parce que l’État en demeure le propriétaire.

L’un des aspects frappants de ces deux arguments est qu’ils accordent plus d’importance aux formes juridiques (la planification, les nationalisations) qu’à la façon dont l’économie fonctionne dans la pratique. Nous affirmons, au contraire, que, du point de vue de la classe de salariés qui produit la richesse du capitalisme d’État, le statut juridique des entreprises est tout aussi inopérant que ne l’est le mirage du plan économique. Ce qui compte pour les travailleurs, c’est la dynamique du fonctionnement des entreprises puisque c’est la façon dont celles-ci fonctionnent qui les caractérise pour leurs employés et non pas les fictions juridiques de la « planification » et de la « propriété sociale »).

Quant à la planification, on peut faire valoir deux contre-arguments. D’abord, la planification est une activité qui est à la fois moins étendue et plus aléatoire qu’on ne l’admet souvent. Même dans un pays capitaliste d’État relativement petit comme la Hongrie « il est question d’un nombre de marchandises différentes si important (des millions) que l’économie ne pourrait en aucun cas être planifiée » (Hare et al., 1981, p. 9). Quant à un pays plus grand, Xue Muqiao (directeur de l’Institut chinois de l’économie et conseiller à la Commission d’État du Plan) a avoué avec une franchise remarquable que dans le cas de la Chine

« un plan global spécifiant des objectifs arbitraires pour la base n’est pas faisable parce que (…) il existe des millions de produits et un nombre encore plus grand de variétés et de spécifications de ces produits qui ne peuvent être couverts par un plan unique. En Chine, seules quelques centaines de produits, couvrant un peu plus de la moitié de la valeur du PNB, sont traités directement par la Commission d’État du Plan. Si la commission peut calculer des chiffres exacts pour quelques dizaines de produits, elle ne peut faire que des estimations grossières pour le reste. Et même dans le cas des premiers, les chiffres ne peuvent couvrir toutes les variétés et toutes les spécifications, qui pour leur part ne peuvent être fixées que par des agences d’affaires ou entre fournisseur et utilisateur ».

Bien que le plan économique capitaliste d’État typique soit très détaillé, il faut se rendre compte que ce détail est basé en grande partie sur des conjectures et des approximations. Les plans à long terme (jusqu’à 20 ans) ne valent pas plus que des souhaits, mais les partisans du capitalisme d’État revendiquent un degré élevé d’exactitude pour les plans à court terme (un an ou moins). Cependant, il peut être instructif d’étudier les façons dont même les plans à court terme sont réalisés. Citant des recherches de P. Krylov, Kushnirsky a démontré qu’en 1979, si après onze mois 15,3 % de toutes les entreprises russes n’étaient pas en voie de réaliser leurs objectifs de production, 6,5 % seulement étaient en deçà de l’objectif à la fin de l’année. Cette amélioration spectaculaire (sur le papier) était réalisée en partie parce que beaucoup d’entreprises dont la performance était mauvaise avaient vu leurs objectifs diminués en décembre — un cas de « plan » se conformant à la performance plutôt que l’inverse.

Deuxièmement, à part les preuves empiriques abondantes quant aux insuffisances de la planification capitaliste d’État, il faut aussi aborder la question, plus théorique, « que planifie-t-on ? » Bettelheim a suggéré qu’il est naïf d’opposer la planification au marché (Bettelheim, 1970). Ce que les régimes capitalistes d’État essaient de faire, sans succès, dans le domaine productif, ce n’est pas de remplacer le marché par le plan, mais plutôt de planifier les transactions marchandes entre les entreprises. A cette fin, les autorités établissent des objectifs de production, distribuent des matières premières, orientent beaucoup de produits vers la vente d’une entreprise à une autre (c’est-à-dire qu’elles arrangent des contrats entre les entreprises), et fixent les prix. Une telle économie n’est manifestement pas une économie de marché libre mais elle est tout de même une économie de marché, même si elle se trouve façonnée et influencée par l’attention constante des « planificateurs ». Le plan n’abolit pas les rapports marchands entre les entreprises ; il ne fait que tenter de fixer (sans grand succès) ces échanges à l’avance. Des moyens de production continuent de passer entre les entreprises à travers un processus d’achat et de vente, de sorte que les courants physiques d’équipement exprimés en quantités sont compensés par des contre-courants exprimés en argent.

On objectera sans doute aux observations ci-dessus que les processus que nous avons décrits n’ont que la forme des opérations d’achat et de vente. On prétendra que leur contenu est différent, parce que les entreprises qui achètent et vendent ne sont pas des agents libres ; et que, au contraire, elles sont soumises à diverses restrictions légales en vue de les empêcher de traiter entre elles de façon autonome et directe. L’idée qu’il existe des agents libres qui s’engagent dans un échange libre est contestable même dans le cadre du capitalisme privé moderne. Mais même si nous mettons de côté cette considération et que nous imaginons le cas plus ou moins abstrait d’un échange complètement libre et égalitaire dans le capitalisme privé, il nous faut poser la question : quelle forme concrète le rapport entre l’acheteur et le vendeur prend-il ? La réponse est qu’il prend la forme d’un prix. Et dans le capitalisme privé c’est la valeur qui en fin de compte détermine les prix, même si, à cause de la péréquation du taux de profit, les marchandises ne se vendent pas normalement selon leur valeur. En d’autres termes, dans le capitalisme privé la loi de la valeur « s’applique à travers le prisme du profit » (Mandel, 1962, p.37).

Si, dans les pays capitalistes d’État, l’échange entre les entreprises se faisait à des prix fixés arbitrairement par l’État, les arguments pour le considérer comme un véritable échange marchand seraient affaiblis. Mais en réalité ce qui en fin de compte détermine les prix capitalistes d’État est encore une fois la valeur. Comme dans toutes les formes de capitalisme, le but de la production dans le capitalisme d’État, c’est d’extraire de la plus-value de la classe travailleuse et de l’accumuler sous la forme d’un capital en permanente extension. Le processus de l’extraction de la plus-value ne peut être réalisé avec efficacité que s’il existe des indicateurs appropriés pour mesurer la valeur, c’est-à-dire des indicateurs sous la forme de prix monétaires qui prennent en compte la loi de la valeur. Certes, les prix capitalistes d’État ne reflètent pas directement la valeur mais — comme nous venons de le noter — ce n’est pas le cas dans le capitalisme privé non plus. Ce qui sous-tend les prix capitalistes d‘État, c’est la loi de la valeur qui « s’applique à travers le prisme du plan » (Mandel, p. 37). Mais tout comme l’effet réfracteur du profit dans le capitalisme privé n’annule pas le statut de marchandise qu’ont les produits, l’effet réfracteur du plan modifie mais n’annule pas la nature marchande des moyens de production dans le capitalisme d’État.

Quant à l’argument selon lequel l’échange marchand n’existerait pas entre les entreprises parce que l’État demeure le propriétaire des moyens de production quand ceux-ci sont transférés, d’un point de vue formaliste et juridique il est correct. Mais l’État se rapporte toujours aux entreprises de façon à ce qu’elles soient obligées d’agir en tant qu’entités économiques ayant une responsabilité financière et qui par conséquent doivent poursuivre leurs propres intérêts économiques. Cela fait des entreprises des rivales concurrentielles, chacune d’entre elles poursuivant son intérêt particulier. Dans le cas où quelqu’un remarquerait ici une forte ressemblance avec la façon dont les rapports entre les entreprises se nouent dans le capitalisme privé, ce quelqu’un n’aurait pas tort.

Encore une fois Xue vaut d’être cité :

« Quant a l’échange des produits entre les entreprises d’État, il est vrai que, du point de vue national, il s’agit d’un échange entre un propriétaire, et lui-même, entre l’État et l’État. Mais dès que nous regardons les entreprises en tant qu’entités comptables autonomes, chacune ayant ses intérêts particuliers, l’échange de produits entre elles doit toujours être un échange égal fondé sur la reconnaissance de leurs intérêts économiques respectifs comme dans un échange entre deux propriétaires différents. »

La possibilité même d’une coopération sociale au niveau des entreprises est écartée par cet environnement de concurrence dans lequel chaque entreprise cherche à réaliser son objectif de production sans égard pour les autres. Une production et une distribution coordonnées dans l’intérêt général de la société sont tout à fait exclues. Si une entreprise essayait de se mettre en rapport avec une autre sur une base de coopération sociale (en supposant qu’une telle idée ne vienne jamais à l’esprit d’un directeur d’entreprise !), elle aurait tout de suite des ennuis avec l’État. Les entreprises sont obligées de produire uniquement en vue d’échanges (établis dans le plan) et de chercher à atteindre l’efficacité maximale (définie par le plan, et peu importe le coût social). En d’autres termes, les entreprises sont obligées d’adopter un point de vue étroit, qui leur est propre, de la production et sont empêchées d’adopter une perspective sociale. L’idéologie dominante du capitalisme privé prêche que si les firmes poursuivent leurs propres intérêts, le marché veillera à ce que l’intérêt général soit servi en fin de compte.

L’idéologie dominante dans le capitalisme d’État prêche que si les entreprises poursuivent leurs intérêts particuliers, l’État veillera à ce que les intérêts de la société soient servis en fin de compte. Il n’est donc guère surprenant crue, du point de vue de la classe travailleuse, les ressemblances entre les sociétés privées et les entreprises capitalistes d’État, en tant qu’employeurs s’engageant dans la production marchande, soient beaucoup plus pesantes que ne le sont les différences.

Nous avons peu parlé du marché noir dans cette partie, bien que le commerce illégal des moyens de production soit assez répandu dans beaucoup de pays capitalistes d’État. Bien que le marché noir fournisse quelques exemples éclatants d’entreprises audacieuses dans le domaine des biens de production, il ne faut pas prendre celles-ci comme des signes indiquant que des forces capitalistes s’échappent de la camisole de force du plan. L’activité du marché noir ne diffère pas en principe de l’activité économique autorisée. L’État ne cherche pas à supprimer le marché noir parce qu’il s’agit d’échange marchand, mais simplement parce que ces transactions d’achat et de vente se font par des canaux extra-légaux. Les produits ne se transforment pas soudainement en marchandises quand ils viennent du marché noir. Au contraire, la plupart des biens trouvés sur le marché noir étaient produits en tant que marchandises, mais en vue d’être vendus par des canaux contrôlés par l’État. C’est pourquoi il n’existe aucune différence de principe entre l’activité économique illégale et légale. La ligne de démarcation entre ce qui est permis et ce qui est défendu est tout à fait arbitraire. Cela explique pourquoi il existe également un marché « gris », où l’échange marchand légitime se confond quasi insensiblement avec le commerce illégal.

La production en vue du profit

Le fait que le capital existe bel et bien dans les pays capitalistes d’État peut être constaté d’après le fait que son corollaire, le travail salarié, y existe et que la richesse s’y présente comme une « immense accumulation de marchandises ». Le capital est de la valeur investie dans la production avec le but d’en obtenir une valeur additionnelle, ou plus-value, dont la source est le travail non payé de la classe travailleuse. Dans les pays capitalistes d’État, le capital est fourni par l’État à des entreprises qui s’engagent dans la production. Nous avons démontré que le capitalisme d’État n’est pas, à proprement parler, une économie planifiée, mais nous ne nions pas que la production au niveau de l’entreprise soit soumise à un processus de planification imposé par les autorités centrales. Les plans sont élaborés en quantités physiques puis convertis en unités monétaires, de sorte que chaque entreprise se voit imposer toute une gamme d’objectifs exprimés en termes à la fois monétaires et physiques.

Il est à noter, en passant, qu’une telle combinaison du calcul physique et du calcul monétaire n’est pas inconnue dans le capitalisme privé. Quand il s’agit de firmes hautement diversifiées et engagées dans plusieurs branches de la production, il est inévitable que le calcul soit une affaire monétaire. Toutefois Rodney Clark a montré que des firmes japonaises spécialisées dans une seule branche de production ont choisi d’éviter quelques-unes des distorsions que l’instabilité monétaire entraîne, en tenant leurs livres de compte en partie en unités physiques — en tonnes d’acier, nombre de véhicules ou bien parts du marché (Clark, 1979, pp. 63-4 et 136). Ainsi, une des raisons pour lesquelles on a recours à des objectifs monétaires dans les pays capitalistes d’État est la nature hétérogène de la production. La plupart des entreprises produisent une variété de produits dont très peu sont suffisamment homogènes pour être utilement mesurés en seules unités physiques. Quand il s’agit d’additionner des produits qui ont une nature physique incompatible, il faut avoir recours à une unité générale qui, dans le capitalisme d’État comme dans le capitalisme privé, s’avère toujours être l’argent.

Toutefois, malgré l’importance de l’argent en tant qu’unité générale de mesure dans laquelle peuvent être exprimés tous les aspects de l’activité d’une entreprise particulière, là n’est pas la raison fondamentale pour laquelle l’argent s’affirme dans le capitalisme d’État. Si c’était le cas, il serait légitime de considérer la planification comme une opération accomplie essentiellement en unités physiques, le calcul monétaire n’y figurant qu’en tant qu’exercice complémentaire. Et c’est effectivement ainsi que la plupart des commentateurs comprennent la planification dans les pays capitalistes d’État. Cette façon de la comprendre mène à l’affirmation assez répandue que le plan de production (physique) « se revêt d’une forme monétaire ». D’après nous, cela inverse la véritable signification des calculs monétaires et physiques dans les pays capitalistes d’État. Nous dirions que, à l’échelle nationale, le calcul financier dans lequel s’exprime la recherche du profit par l’État n’est pas la forme de l’activité économique capitaliste d’État mais en est l’essence même.

Le but de la production capitaliste d’État n’est pas d’obtenir des produits sous forme de valeurs d’usage, mais d’extraire de la plus-value de la classe des travailleurs salariés. C’est là la raison fondamentale pour laquelle le calcul économique dans le capitalisme d’État doit se faire en fin de compte en unités de valeur mesurée par l’argent. Pour l’État, représentant de l’intérêt général du capital dans les pays capitalistes d’État, il ne suffit pas de savoir que X millions de tonnes d’acier ou Y millions de mètres d’étoffe ont été produits. Une telle information ne révèle pas le degré d’« efficacité » de la production dans des termes capitalistes qui intéressent l’État — c’est-à-dire, en termes du montant de plus-value extrait de la classe travailleuse. N’importe quel groupe de capitalistes, qu’ils soient capitalistes privés ou d’État, doit s’assurer que la plus-value extraite des travailleurs est au moins équivalente à celle obtenue par ses concurrents. S’il ne réussit pas à égaler au moins la performance de ses rivaux, il n’aura pas assez de surplus pour maintenir le taux nécessaire d’accumulation du capital ; et, inéluctablement, il deviendra non compétitif et finalement il périra. Comme premier pas pour éviter ce sort qui attend la firme non compétitive dans le capitalisme privé, l’Etat dans les pays capitalistes d’Etat doit avoir à sa disposition une mesure qui lui permette de comparer les taux des plus-value dans les entreprises et dans les diverses branches de l’économie. Cette mesure, c’est l’argent.

En bref, nous disons que la comparaison de l’« efficacité économique » entre secteurs, qui est nécessaire là où la richesse prend la forme de la valeur, ne peut se faire que par le calcul monétaire. En général, des données physiques sont utilisées pour comparer des choses semblables. En d’autres termes, des statistiques sur la production exprimées en unités physiques peuvent être très utiles quand il s’agit de comparer la performance actuelle d’une entreprise avec sa performance dans le passé, ou bien quand il s’agit de comparer la performance de deux entreprises semblables produisant le même article. Mais quand il est question de comparer des entreprises ou des branches économiques engagées dans la production d’articles différents, seul le calcul monétaire est approprié.

La plupart des commentateurs des pays capitalistes d’État nient que le profit y joue un rôle décisif, ceci parce qu’ils voient à tort les entreprises individuelles comme homologues de la firme chercheuse de profit dans le capitalisme privé. Il est effectivement exact que les directeurs d’entreprise, confrontés avec une gamme d’indicateurs parfois contradictoires dont seuls quelques-uns peuvent être réalisés, ne voient pas forcément le profit comme la première priorité. En Russie et dans les autres pays capitalistes d’État, la valeur brute de la production était considérée traditionnellement comme le premier indicateur de la performance d’une entreprise, mais aujourd’hui d’autres indicateurs, tels que la valeur nette de la production et la productivité du travail, commencent à prendre plus d’importance. La plupart des commentateurs ont mis l’accent sur le fait que quelques entreprises capitalistes d’État, voire des branches économiques entières, fonctionnent à perte de façon permanente et planifiée et ne font jamais de profit. Nous discuterons davantage des pertes planifiées dans le paragraphe suivant ; il suffit de signaler ici que, malgré des exceptions bien connues, la règle qui gouverne la quasi-totalité de la production capitaliste d’État est que chaque entreprise doit faire un profit monétaire. C’est une obligation, pour que l’économie nationale atteigne un taux suffisant de plus-value et assure ainsi la survie de l’État.

Dans les pays capitalistes d’État, l’État poursuit son but au moyen d’un réseau d’instructions et d’objectifs qu’il tisse autour des directeurs d’entreprise. Ceux-ci cherchent à conserver leur position et leurs privilèges en utilisant la marge de manœuvre qui leur est laissée en exécutant le plan à la lettre même si ce n’est pas à l’esprit. En face des stratégies et des subterfuges changeants des directeurs d’entreprise, l’État répond en mettant l’accent sur des objectifs différents à diverses occasions. Du point de vue du directeur d’une entreprise, la production capitaliste d’État signifie d’abord réaliser les objectifs qui sont en vogue à un moment donné. A moins que le profit soit précisément l’un de ces objectifs, il ne sera pas prioritaire pour le directeur d’entreprise. L’État, en revanche, ne peut jamais négliger de veiller à l’acquisition de la plus-value. C’est celle-ci qu’il garde en vue en donnant chaque instruction et en établissant chaque objectif. Comme nous l’avons expliqué, le calcul monétaire est un outil qui est indispensable à l’État pour comparer les taux de la plus-value créée dans les diverses entreprises et branches de l’économie. Dès que nous tournons notre attention du niveau de l’entreprise au niveau de l’État, nous pouvons voir que la recherche de la plus-value, exprimée sous forme de profits monétaires, est la caractéristique essentielle du capitalisme d’État.

Marché et plan

L’argument le plus percutant qu’on peut soulever contre la théorie du capitalisme d’État est que la production dans les pays capitalistes d’État n’est pas réglée par le marché à travers une lutte concurrentielle pour les profits. En cela le capitalisme d’État diffère en effet du capitalisme privé. Dans ce dernier il existe un marché des capitaux et on peut voir clairement que le capital fait la chasse aux hauts profits. Le capital y est dans un état de flux constant, quittant les secteurs moins profitables pour ceux plus profitables de l’économie, et c’est à travers ces mouvements spontanés du capital que la production est réglée. Ce processus de régulation de la production n’est pas planifié et dépend de l’existence d’un marché libre où les prix fluctuent selon l’offre et la demande. Du fait de l’influence des monopoles et de l’intervention étatique dans l’économie, il existe très peu de pays où règne un capitalisme privé se conformant aujourd’hui à ce modèle. Mais malgré ces déviations importantes du modèle, cette description du capitalisme privé demeure essentiellement valable.

En revanche, la plupart des conditions qui permettraient aux pays capitalistes d’État de fonctionner selon ce modèle sont absentes. Bien qu’il existe un marché des moyens de production, il n’est pas libre, et bien que les prix soient ajustés s périodiquement, ils ne réagissent pas aux fluctuations à court terme de l’offre et de la demande. Il est vrai que, par sa nature même, le marché noir est libéré de l’ingérence de l’État et que les prix s’ajustent automatiquement dans ce secteur de l’économie capitaliste d’État. De plus, même si les conditions ne permettent pas de l’étudier, un marché illégal des capitaux fait certainement partie de l’économie noire. Cependant, malgré l’importance du marché noir dans beaucoup de pays capitalistes d’État, nous ne voulons pas baser notre argumentation sur son existence et nous l’ignorerons ici. Mettant donc le marché noir de côté, nous pouvons dire que le marché des capitaux est insignifiant dans les pays capitalistes d’État parce que la formation légale de capital est dirigée par l’État.

A proprement parler, donc, la caractéristique du capitalisme que nous avons décrite comme « la régulation de la production par le marché » n’est pas présente dans les pays capitalistes d’État à cause du contrôle exercé par l’État. Cependant le grand paradoxe du capitalisme d’État est que l’État bloque la régulation spontanée de la production par le marché mais se voit lui-même obligé d’introduire un mécanisme similaire. Étant donné que le marché n’est pas libre, plus que les prix sont fixés de façon bureaucratique (et à un coût économique de plus en plus élevé selon qu’ils s’écartent de la loi de la valeur), et que les entreprises n’ont pas d’autonomie financière vis-à-vis de l’État, ce dernier est obligé de prendre la responsabilité de répartir les capitaux de façon à ce qu’un taux de plus-value adéquat puisse être réalisé, au lieu de laisser jouer librement les mécanismes « naturels » du marché libre et des mouvements de capitaux entre les secteurs. En d’autres termes, l’État est obligé de construire un autre mécanisme pour faire consciemment (avec moins d’efficacité, diraient beaucoup, mais ce n’est pas notre problème) ce que le marché fait automatiquement dans le capitalisme privé.

Les admirateurs du capitalisme d’État parlent souvent comme si les planificateurs avaient carte blanche et pouvaient à leur gré répartir les capitaux entre les secteurs économiques. Mais c’est loin d’être le cas. Les pays capitalistes d’État se situent dans le cadre d’un monde capitaliste où ils se trouvent en concurrence sans merci non seulement avec d’autres producteurs dans les pays du capitalisme privé mais aussi avec d’autres pays capitalistes d’État. Tous les pays capitalistes d’État sont donc soumis à une pression pour réaliser un taux global de plus-value au moins égal à celui de ses concurrents. Ne pas réaliser ce taux pourrait empêcher l’accumulation du capital au niveau nécessaire pour pouvoir continuer à concourir avec leurs rivaux internationaux.

Dans le capitalisme privé il existe une tendance automatique (c’est-à-dire, dirigée par le marché) à ce qu’un taux plus ou moins constant de profit se réalise quel que soit l’endroit où le capital est investi. Cette tendance ne se manifeste pas dans le capitalisme d’État. Par exemple, en Russie en 1978 le taux moyen de profit dans l’industrie était de 13,5 % mais il y avait une variation énorme entre les divers secteurs de l’économie, de -3,2 % dans l’industrie charbonnière à 25,3 % dans l’industrie légère (Nove, 1980, p. 185). Même à l’intérieur d’un secteur industriel donné la variation peut être importante. Kushnirsky écrit que dans l’industrie du vêtement les entreprises les plus efficaces ont réalisé des taux de profit quatre fois plus importants que ceux réalisés par les entreprises les moins performantes (Kushnirsky, 1982, p. 22). Dans le capitalisme privé, les entreprises qui ne réalisent que des profits bas ou négatifs disparaissent tôt ou tard, mais cela ne se produit pas dans les pays capitalistes d’État parce que la plupart des pertes (tout comme les profits) ne sont pas supportées par les entreprises mais par l’État. Ce fait est une source majeure de confusion pour beaucoup de commentateurs du capitalisme d’État, qu’ils soient critiques ou admirateurs, car ils identifient le capitalisme par la nécessité pour des entreprises individuelles de faire des profits et d’accumuler du capital. Toutefois il faut comprendre que même si les mécanismes de répartition des profits sont différents dans les deux variantes du capitalisme, ce qu’on répartit est identique, à savoir, la plus-value. Dans les pays capitalistes d’État, on peut tolérer des taux inégaux dans les divers secteurs et entreprises parce que la plus-value créée dans tous les secteurs va d’abord à l’État qui la redistribue ensuite parmi les entreprises et les secteurs. Ceci ne veut nullement dire, cependant, que l’État peut rester indifférent aux profits. Au contraire, comme nous l’avons déjà fait remarquer, si dans un pays capitaliste d’État le taux global de profit tombait sensiblement en dessous de celui réalisé par ses rivaux internationaux, son économie commencerait à s’effriter et les capitalistes d’État risqueraient de perdre leur contrôle du pouvoir politique.

Ce point compris, on peut voir pourquoi la répartition des capitaux par l’État doit se faire en fonction des niveaux de bénéfice. En général, les capitaux sont dirigés vers les entreprises et les secteurs hautement performants, et lorsqu’ils sont investis dans les autres secteurs, cet investissement est accompagné d’une pression énorme pour augmenter le taux de plus-value. Nous avons déjà vu que l’existence de quelques secteurs ayant un niveau de profit bas ou même négatif peut être tolérée dans le capitalisme d’État du fait que c’est l’État qui s’approprie en premier lieu la quasi-totalité de la plus-value produite dans les entreprises et la redistribue ensuite. Mais il ne faut pas imaginer que cette capacité de tolérer des secteurs non profitables est particulière au capitalisme d’État. On peut observer assez souvent le même phénomène dans le capitalisme privé. Moyennant l’intervention étatique, certains secteurs d’une économie capitaliste privée peuvent être autorisés à réaliser moins que le taux moyen de profit ou même de fonctionner à perte. Dans ces cas, soit l’État donne des subventions (dérivées, à travers les impôts, de la plus-value créée dans les autres secteurs de l’économie) aux secteurs non profitables qui peuvent même rester aux mains des capitalistes privés, soit il nationalise ces secteurs et les fait fonctionner comme un service dans l’intérêt général du capital situé à l’intérieur de ses frontières. Pour les pays capitalistes d’État comme pour les pays capitalistes privés, il existe tout de même des limites strictes au degré de non-rentabilité que l’économie peut tolérer. Puisque la subvention des entreprises non profitables réduit le montant total de plus-value à répartir parmi les autres secteurs de l’économie, les planificateurs capitalistes d’État sont aussi réticents que leurs homologues des pays à capitalisme privé pour verser sans fin des ressources à des entreprises peu performantes.

En son temps, Staline se vantait du fait qu’en Russie l’industrie lourde s’accroissait plus rapidement que l’industrie légère, pourtant très profitable ; selon lui cela démontrait que la loi de la valeur ne réglait pas le développement des diverses branches de la production. Comme nombre de déclarations de Staline, celle-ci était tout à fait hors de propos. Car il n’existe aucune loi automatique obligeant ceux qui ont la responsabilité de réaliser de la plus-value, à, choisir nécessairement de maximiser les profits à court terme.

Dans le cadre du capitalisme privé, ces dernières décennies, les performances impressionnantes de plusieurs grandes firmes japonaises sont à attribuer en partie à leur tendance à envisager l’acquisition des profits d’un point de vue stratégique et à plus long terme que beaucoup de leurs concurrents internationaux. Les déclarations même de Staline montrent qu’il pensait à ce genre d’approche stratégique et à long terme. La loi économique qui agit effectivement dans l’économie russe (et dans le monde capitaliste tout entier), c’est la loi qui impose que suffisamment de plus-value doit être créée afin de pouvoir réaliser le taux nécessaire d’accumulation. Staline pouvait s’offrir de sacrifier une partie des hauts profits venant de l’industrie légère, mais il ne pouvait s’offrir le luxe de négliger la nécessité de réaliser un taux suffisant de profit dans l’économie russe considérée comme un tout.

En résumé l’on peut dire que dans le capitalisme privé il y a régulation tendancielle automatique de la production par le marché, et qu’au contraire dans le capitalisme d’État la production est réglée de façon tendancielle car l’État et ses bureaux de planification. Mais cette « planification » étatique est une réponse aux pressions que l’État ne crée pas et qui en fait agissent sur lui impitoyablement. Ces pressions viennent en fin de compte de la concurrence des capitaux rivaux. En d’autres termes, les pressions qui s’exercent sur l’État et ses planificateurs sont les mêmes que celles qui agissent sur leurs homologues à travers le marché dans le capitalisme privé. Exactement comme leurs homologues privés, les planificateurs capitalistes d’État ignorent ces pressions à leurs risques et périls.

Cette similitude fondamentale entre le rôle du marché dans le capitalisme privé et le rôle de l’État dans le capitalisme d’État a un corollaire dans la façon dont s’effectue la formation des prix dans les deux variantes de la. même économie capitaliste. Alors que dans le capitalisme privé, les prix sont fixés spontanément sur le marché, dans les pays capitalistes d’État (la Hongrie et la Yougoslavie étant des exceptions partielles) les prix sont fixés dans une large mesure dans les bureaux de plan. Mais cela ne veut pas dire que les « planificateurs » peuvent fixer les prix comme ils le veulent. Si les autorités capitalistes d’État souhaitent maximiser la plus-value ils doivent utiliser des prix qui prennent en compte la loi de la valeur. Bien entendu un nombre limité de prix peut ne pas en tenir compte sans que des problèmes majeurs surgissent, mais un excès de prix inexacts rendrait impossible l’identification précise des secteurs où il y a un taux satisfaisant de plus-value et des secteurs d’où la plus-value régresse. Si on permettait à cette situation de se prolonger, l’économie ne serait pas assez performante et finalement la position dominante de ceux qui exercent le contrôle politique serait menacée.

L’accumulation du capital

En discutant ci-dessus la nécessité pour le capital (d’État) de réaliser une plus-value suffisante et pour la production d’être réglée par rapport aux taux de plus-value, nous avons prêté peu d’attention à la nature dynamique du capitalisme. Pourtant c’est parce qu’il existe en son sein une concurrence entre capitaux rivaux que le capitalisme est un système économique dynamique. L’innovation et le développement des forces de production sont inhérents au capitalisme du fait que, pour survivre, chaque capital est obligé de chercher à prendre l’avantage sur ses rivaux, notamment en adoptant des méthodes de production plus efficaces qui permettent à ses marchandises de se vendre à des prix plus bas que ceux de ses rivaux. Autrement dit, l’avantage est gagné en accumulant du capital — en investissant dans de l’équipement nouveau capable de produire en plus ou moins de temps (c’est-à-dire, capable de réduire la quantité de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise et par conséquent de faire baisser sa valeur et son prix).

Aucun capital ne peut se permettre d’ignorer cette nécessité d’accumulation. Afin de simplement maintenir sa part de marché, chaque capital est constamment obligé de diriger la majeure partie de la plus-value qu’il réalise vers de nouveaux investissements. Dans un passage bien connu du Capital, Marx écrit :

« Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive » (Le Capital, I, chapitre XXIV, section III).

Le « capitalisme individuel » dont parle Marx a été quasiment éliminé du capitalisme privé moderne et, inutile de le dire, également du Capitalisme d’État. Mais les « lois coercitives externes » continuent d’agir même sur des multinationales géantes et sur des blocs entiers du capital d’État. Quelle que soit son importance et son étendue, chaque capital doit courir simplement pour rester sur place, et, pas plus que le capital privé, le capital d’État ne peut échapper à la contrainte de l’accumulation. Cependant, les entreprises capitalistes d’État n’ayant pas d’autonomie financière, la nécessité d’accumuler du capital agit en premier lieu sur l’État plutôt qu’au niveau de l’entreprise individuelle.

Pour certains de ceux qui reconnaissent l’existence d’une concurrence entre les pays socialistes d’État et les pays à capitalisme privé, il ne s’agit pas de la manifestation d’une rivalité économique inhérente au capitalisme en tant système mondial. Cette concurrence étant, pour eux, la confrontation entre deux systèmes sociaux opposés, l’un capitaliste, et l’autre non capitaliste. Tandis que nous mettons l’accent sur la similitude fondamentale entre ces pays et sur les racines économiques de leur rivalité, ces commentateurs insistent sur les différences et prônent que les conflits s’expliquent pour des raisons militaires et non pas économiques. Par exemple, Mandel prétend que la concurrence entre la Russie et les autres grandes puissances « prend principalement une forme militaire » et qu’elle n’est pas une « concurrence capitaliste » parce qu’elle « découle précisément du caractère socialement différent de l’URSS et du monde capitaliste qui se font face » (Mandel, 1962, p. 27). Sur cette base, non seulement il est impossible d’exprimer l’hostilité évidente entre des pays comme la Russie et la Chine, mais, selon nous, il est erroné de tenter de distinguer trop nettement entre des considérations militaires et commerciales.

Si les pays rivaux au sein du capitalisme privé (ou rivaux au sein du capitalisme d’État) développent un nouveau secteur économique, par exemple l’informatique, les pays capitalistes d’État doivent en faire autant pour des raisons aussi bien militaires que commerciales. Écoutons le premier ministre adjoint hongrois, Josef Marjai, expliquer en 1983 les pressions commerciales s’exerçant sur son pays :

« Même dans l’actuel climat économique mondial, dans le déséquilibre et la croissance lente, une nouvelle révolution technique est en train de se produire. la Hongrie doit s’efforcer de suivre cette révolution afin de ne pas être laissée sur la touche. Notre priorité économique principale l’amélioration de l’équilibre économique de notre pays — suppose que nous aussi nous changions à fond la structure de notre économie. Qu’est-ce que « le changement structurel » implique dans la pratique ? Il implique que nous fabriquions des produits que le monde va acheter, qui ont un contenu intellectuel plus élevé, et qui requiert moins de matières premières et moins d’énergie pour leur production. En effectuant de tels changements structurels, nous améliorerons directement la balance externe de l’économie hongroise. » (Entrevue, Financial Times, 10.5, 1983).

Si les pays capitalistes d’État omettaient de développer les secteurs économiques nouveaux qui sont apparus ailleurs, non seulement leur système d’armements serait dépassé par ceux de leurs rivaux militaires, mais de plus leurs niveaux de productivité seraient dépassés de la même manière par leurs rivaux commerciaux. Dans la mesure où les économies capitalistes d’Etat sont intégrées dans l’économie mondiale et où elles vendent leurs produits sur les marchés du monde, elles doivent, tout comme n’importe quelle autre entreprise capitaliste, s’efforcer de produire leurs marchandises aussi bon marché que les produits rivaux. C’est pourquoi la conception de l’« efficacité économique » qui prévaut dans les pays capitalistes d’État ne peut être distinguée de celle qu’on trouve dans le capitalisme privé, et pourquoi les intérêts des travailleurs sont subordonnés à la réalisation des profits. C’est la nécessité de se concurrencer tant militairement que commercialement, et donc d’accumuler du capital, qui explique pourquoi tous les pays capitalistes avancés, qu’ils soient ouvertement capitalistes ou prétendument « socialistes », se conforment au même modèle. Les mêmes secteurs économiques sont visibles et l’organisation de la production se fait d’une façon fondamentalement similaire, où que l’on regarde.

Dans ce chapitre nous avons cherché à démontrer que la dynamique économique des pays capitalistes d’État est fournie par la recherche du profit venant du travail non payé de la classe travailleuse salariée. Le profit est recherché parce que, du fait de la concurrence inhérente au capitalisme mondial, le capital d’État est obligé d’investir la plus-value nouvellement acquise dans le but contraignant de s’accumuler et donc de s’élargir. Malgré certaines ressemblances entre notre interprétation du capitalisme d’État et la théorie de « l’économie-monde » d’Immanuel Wallerstein, nous divergeons fondamentalement avec les partisans de cette école lorsqu’ils voient dans les pays capitalistes d’État des exemples d’expériences manquées de la construction « socialiste ». Selon leur théorie, les pays capitalistes d’État auraient fait des efforts vaillants pour construire « le socialisme » mais ils ont finalement été battus et obligés de faire des compromis avec le système-monde capitaliste beaucoup trop puissant (Chase-Dunn, 1982). En revanche, nous voyons le capitalisme d’État comme une formation anti-socialiste basée sur l’exploitation des producteurs non seulement dans son état de maturité opportuniste mais même dans ses périodes « héroïques » et révolutionnaires dans diverses parties du monde. Le capitalisme est bien en effet un système mondial, mais le capitalisme d’État est aussi bien partie intégrante de ce système que le capitalisme privé.

Bibliographie

Bettelheim, Charles, Les luttes de classes en URSS (1917-1923) (Paris : Maspero-Seuil, 1970).
Chase-Dunn, Christopher K, Socialist States in the World-System (Beverly Hills: Sage, 1982).
Chavance, Bernard, Le Système économique soviétique (Paris: Le Sycomore, 1983).
Clark, Rodney, The Japanese Company (New Haven: Yale University Press, 1979) .
Cliff, Tony, Russia, A Marxist Analysis (London: International Socialism, 1970).
Hare et al, Hungary : a Decade of Economic Reform (London: George Allen and Unwin, 1981).
Kushnirsky, Fyodor I, Soviet Economic Planning, 1965-1980 (Boulder; Westview, 1982).
Mandel, Ernest, Traité d’économie marxiste, Tome IV (Paris: Union Générale d’Éditions, 1962).
Mandel, Ernest, The Inconsistencies of State Capitalism (London: International Marxist Group, 1962).
Nove, Alec, The Soviet Economic System (London: George Allen and Unwin, 1980).
Sapir, Jacques, Pays de l’Est, vers la crise généralisée? (Lyon: Fédérop, 1980).
Sapir, Jacques, Travail et travailleurs en URSS (Paris: Éditions la Découverte, 1984).
Xue, Muqao, China’s Socialist Economy (Pékin: Éditions en langues étrangères, 1981).

Czar Staline est mort (1953)

2 février 2011

Montage photographique [*] au format pdf d’une douzaine de pages de la Révolution prolétarienne d’avril 1953.

Sommaire:

  • Un despote asiatique, Robert Louzon
  • L’ère des dictateurs, Alfred Rosmer
  • Retour d’une déportée, V. Cardey
  • La fin du stalinisme ? , Pierre Monatte

pdf

Note:

[*] Nous avons déjà proposé en 2010 des montages photos avec du matériel reçu du groupe Que Faire ? Contrairement au scan, les photos, quoique redressées, recadrées et recontrastées, ne sont ni parfaitement à plat, ni souvent en vue perpendiculaire, ce qui en rend la lecture un peu plus difficile. Les textes de ces articles seront saisis plus tard, lorsque nous en aurons le temps.

« Militarisation du travail » et « incompétence des masses » ou gestion ouvrière en Russie (Papaioannou, 1963)

28 novembre 2010

Extrait de l’article de Kostas Papaioannou « Classe et parti (II) » paru dans Le Contrat social vol. VII, n°5 (Institut d’histoire sociale, sept.-oct. 1963, extr. pp. 280-281 sur pp. 274-284).

Trotski, « patriarche des bureaucrates »

Trotski n’a jamais caché la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de toute forme de gestion ouvrière. Le système des administrations élues, disait-il déjà en mars 1918…

… est la réaction toute naturelle d’une classe jeune, révolutionnaire, opprimée hier encore, qui répudie l’autorité personnelle de ses maîtres d’hier et les remplace partout par ses représentants élus. C’est une réaction révolutionnaire tout à fait naturelle et saine, au début. Mais ce n’est pas le dernier mot de l’édification économique de l’État prolétarien « .

Un an plus tard, il était d’accord avec Lénine pour dénoncer la direction collégiale comme une « désastreuse utopie »: « un collège de malades ne remplace pas le médecin. 25 » En outre, disait- il, en passant l’éponge sur les acquisitions les plus fondamentales du marxisme, le socialisme ne concerne pas « la forme de direction des diverses entreprises » 26. D’ailleurs, la désorganisation quasi complète de l’industrie et des transports, la dépréciation de la monnaie, la famine rendaient sans objet les discussions académiques sur le socialisme. Puisqu’il était impossible d’attirer les ouvriers dans les usines en leur promettant des salaires décents et un ravitaillement régulier, Trotski en conclut qu’il fallait recruter la main- d’œuvre industrielle de la même manière qu’on recrutait les soldats pour l’armée :

Nous n’avons nulle possibilité de trancher ces difficultés par l’achat de la main-d’œuvre, par suite de la dépréciation de l’argent et de l’absence presque complète d’articles manufacturés. (…)

(…) Avec l’appui entier de Lénine, Trotski demanda au parti et aux syndicats de reconnaître…

… le droit de l’État ouvrier d’envoyer tout homme ou toute femme qui travaille à l’endroit où l’on, a besoin d’eux pour l’accomplissement de tâches économiques, (…) de punir le travailleur qui refuse d’exécuter l’ordre de l’État. (…) La militarisation du travail est la méthode indispensable et fondamentale pour l’organisation de notre main-d’œuvre [appel de note illisible].

Lorsque, le 12 janvier 1920, Lénine et Trotski demandèrent à la fraction bolchévique des syndicats d’accepter la militarisation du travail, deux chefs bolchéviks seulement, sur plus de soixante, votèrent pour. Mais le IX° Congrès (mars 1920) du parti accepte la militarisation: la « mobilisation totale », la totale Mobilmachung dont rêvait Ludendorff à la même époque, fut proclamée comme le droit souverain de l’État:

Aucune autre organisation sociale, excepté l’armée, ne s’est cru le droit de se subordonner aussi complètement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volonté, que ne le fait le gouvernement de la dictature prolétarienne. L’armée seule (précisément parce qu’elle a tranché à à sa manière les questions de vie et de mort des nations des États, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, aux règlements et aux ordres (Terrorisme et communisme, pp. 213-214).

Dans le feu de l’argumentation, Trotski alla jusqu’à faire l’apologie du travail forcé. Répondant, au III° Congrès des syndicats (avril 1920), à ses contradicteurs menchéviks, lesquels avaient fait remarquer que « le travail obligatoire n’a jamais été que peu productif », il déclara que l’homme est « un animal paresseux » (ibid., p. 202) et que seule la contrainte pourrait l’amener à travailler:

Que le travail libre soit plus productif que le travail obligatoire, c’est une vérité, en ce qui concerne le passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais il faut être un libéral, ou, à notre époque, un kautskyste, pour éterniser cette vérité et l’étendre à notre époque de transition du capitalisme au socialisme. (…) L’État ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire (ibid., p. 215).

Est-il bien vrai que le travail obligatoire ait toujours été improductif ? C’est le plus pauvre et le plus libéral des préjugés. (…) Même le servage a été, dans certaines conditions, un progrès et a amené à une augmentation de la production (p. 217)…

En réclamant l’étatisation des syndicats, en menaçant même de « démissionner » les dirigeants élus des syndicats et de les remplacer par des fonctionnaires dociles, Trotski, alors plus stalinien que Staline, mérita pleinement le titre de « patriarche des bureaucrates » que, par une étrange ironie du sort,  Staline lui décerna par la suite. Lénine qui, dans son « Testament », lui reprochera un « engouement exagéré pour le côté administratif des choses », se désolidarisa de lui et appela le parti à lutter contre le « centralisme dégénéré » et les « formes militarisées et bureaucratiques de travail ». L’État dont parle Trotski est une « abstraction », déclara-t-il : « Notre État n’est pas ouvrier, mais ouvrier et paysan », et de plus, « présentant une déformation bureaucratique » (XXXII, 16-17). Les syndicats devraient rester autonomes pour « défendre les ouvriers contre leur État ».

La bureaucratie était alors à l’ordre du jour. Chaque conférence, chaque congrès du parti comportait presque obligatoirement une dénonciation solennelle, de plus en plus alarmiste, de la « plaie » bureaucratique. Seul Trotski ne paraissait pas s’en inquiéter outre mesure. La bureaucratie, expliquait-il, « n’est pas une découverte du tsarisme. Elle a représenté toute une époque dans le développement de l’humanité », et cette époque était loin d’être révolue. Le pays ne souffrait pas des excès, mais de l’absence d’une bureaucratie rationnellement organisée. Tel n’était pas l’avis des militants bolchéviks que leur travail ou leur activité syndicale mettaient tous les jours en contact avec la classe ouvrière.

L’Opposition ouvrière

Rassemblés dans la fraction dite de l’Opposition ouvrière, les principaux militants communistes du syndicat des ouvriers métallurgistes (le plus combatif des syndicats russes) et du syndicat des mineurs, étaient les seuls – avec les menchéviks – à exprimer les doléances du prolétariat industriel. Pour eux, le rejet de la gestion collective avait vidé le régime de l’ « essentiel du communisme », restauré l’« autocratie du capital » et ramené les ouvriers à leur ancienne passivité. Écoutons Alexandra Kollontaï:

Les ouvriers demandent: Qui sommes-nous? Sommes-nous réellement la base de la dictature de classe ou seulement un troupeau docile qui sert à soutenir ceux qui, après avoir coupé tous leurs liens avec les masses, appliquent leur propre politique et développent l’industrie sous le couvert assuré de la marque du parti sans se soucier de nos opinions, ni de nos possibilités créatrices ?

L’Opposition ouvrière rappelait que le programme du parti prescrivait aux syndicats de « parvenir à concentrer effectivement entre leurs mains la direction de toute l’économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique ». Elle ajoutait que « la participation des syndicats et des larges masses qu’ils initient à la gestion de l’économie, constitue, en même temps, le moyen principal pour lutter contre la bureaucratisation de l’appareil économique du pouvoir des soviets, et permet d’instaurer un véritable contrôle du peuple sur les résultats de la production ».

Le parti, les soviets et l’organisation économique auraient dû être rigoureusement séparés ; un organisme central, un organisme central, élu par le « congrès des producteurs de Russie », aurait dirigé l’ensemble de l’économie nationale tandis que, dans chacune des entreprises, la direction aurait été confiée à un comité ouvrier relevant uniquement de l’organisme syndical hiérarchiquement supérieur. Si le parti ajournait continuellement la réalisation de son propre programme (« dans vingt-cinq siècles… », disait ironiquement Chliapnikov), c’était parce qu’il avait perdu sa base prolétarienne (selon Alexandra Kollontaï, il n’y avait guère plus de 17 % d’ouvriers aux postes-clés) et s’appuyait principalement sur les professionnels de la politique. De plus, il « faisait la chasse aux hérésies » et étouffait l’initiative et la libre discussion. Il fallait donc épurer le parti de ses éléments non prolétariens et rétablir des mœurs plus démocratiques. Il fallait, en outre, rendre obligatoire le travail manuel pour tous les membres du parti, du sommet à la base, trois mois par an, sauf en cas d’exemption médicale. Ainsi le parti retrouverait son âme prolétarienne et rétablirait le contact perdu avec les masses.

Critiqué avec acharnement par une fraction qui rassemblait une grande partie, sinon la majorité des éléments ouvriers du parti, placé devant l’échec irrémédiable de son propre programme, condamné à se renier pour conserver le pouvoir face aux émeutes et aux grèves qui se multipliaient dans les villes et dans les campagnes, Lénine se retrouva, au moment de la révolte de  Cronstadt, dans le même isolement sectaire qu’à l’époque où il rédigeait Que faire? La similitude des situations provoqua l’identité des réflexes. Mais en 1921 Lénine n’était plus l’animateur d’un groupuscule de révolutionnaires professionnels ; il était le chef d’un État dont les prétentions totalitaires et la structure bureaucratisée et militarisée semblaient réaliser, jusqu’à la caricature, les principes oligarchiques qu’il avait depuis toujours inculqués au parti. Cette fois, la contestation de la « spontanéité » du prolétariat s’élargira jusqu’à une négation totale, radicale, de l’autonomie de la société civile, et le primat de l’avant-garde se doublera d’un appel solennel et définitif au monopole totalitaire.

Primat de la politique, hétéronomie de la classe

L’Opposition ouvrière accusait Lénine de « semer la terreur » avec le mot « syndicalisme » (XXXII, 205). En effet, pendant les années décisives 1920-22, le « syndicalisme » prend la place du « trade-unionisme » dans le rôle du méchant de la fable. La gestion ouvrière, la démocratie économique, l’« autogouvernement des producteurs » dont parle Marx désignent désormais une « déviation anarcho-syndicaliste petite-bourgeoise » ; pire : une « bourde », une « ineptie ». « Que signifie cela ? s’écrie Lénine. Chaque ouvrier saurait-il administrer l’État ? Les gens pratiques savent que c’est une fable » (Ibid, p. 56). « Les syndicats peuvent-ils assurer la gestion ? Tous ceux qui ont plus de trente ans et ont quelque expérience pratique de l’édification socialiste, éclateront de rire » (p. 61). Mais l’éternel argument de l’ « incompétence des masses » s’insère dans une vaste répudiation de tout ce que le marxisme et le mouvement ouvrier avaient jusqu’alors considéré comme la quintessence du socialisme, répudiation qui culminera dans une proclamation solennelle de la subordination de la classe et de l’économie au parti et à la politique.

Notes:

Cité par Trotski : Terrorisme et Communisme, 1920 (éd. française, 1963, p. 183).

25. Ibid., p. 245.

26. Ibid., p. 243.

27. Ibid., pp. 204-205.

28. Cité par EH Carr : The Bolshevik Revolution, II, p. 110.

Le régime soviétique est-il socialiste? (1946)

19 décembre 2009

Article signé André Ariat, pseudonyme d’Aimé Patri, dans Masses / Socialisme et liberté N°2 (15 mars 1946) [I] et N° 3 (juin 1946) [II], revue mensuelle dirigée par René Lefeuvre. Nous avions déjà (re)publié un extrait en espagnol: ¿El régimen soviético es socialista?, traduit par Francisco sur l’ancien site Démocratie socialiste/Ateneo socialista.

I

Un schéma d’une irréprochable simplicité s’impose aujourd’hui à beaucoup d’esprits en France : le monde, au lendemain de la grande guerre mondiale se retrouve divisé en deux camps : d’un côté, les états capitalistes anglo-saxons, de l’autre, le seul état ouvrier et socialiste : l’U.R.S.S. Les pays anglo-saxons et l’U.R.S.S. ont pu se trouver coalisés pour abattre le fascisme. Leur opposition irréductible demeure cependant. Ce n’est pas seulement une opposition d’intérêts mais une opposition de principes, qui domine la lutte pour l’extension des sphères d’influence. Lors du règlement de comptes historiquement inévitable, il s’agit de se retrouver du bon côté. Dès maintenant, en toute circonstance, il faut s’y préparer.
La conception traditionnelle de la lutte des classes se trouve ainsi transposée dans l’arène internationale. Les antagonismes sociaux à l’intérieur de chaque pays n’ont plus de sens qu’en fonction du conflit fondamental qui oppose l’état prolétarien et les états capitalistes. Le serment d’allégeance prêté à l’U.R.S.S, devient l’unique caution de l’esprit révolutionnaire et socialiste. On l’estime suffisante aussi bien que nécessaire. Telle est, par exemple, la conception qui inspire un ouvrage comme « La Libération trahie » de M. Pierre Hervé.
M. Pierre Hervé défend l’orthodoxie de son parti, mais l’attraction d’une doctrine aussi simple s’exerce sur d’autres qui voudraient bien la suivre en réservant pour leur compte personnel la possibilité d’expressions plus nuancées. Dans le numéro 2 de « La Revue Internationale », M. Gilles Martinet déclare et souligne « qu’il ne s’agit pas d’être du camp de l’U.R.S.S., mais d’être dans le même camp que l’U.R.S.S. ». Cette subtile distinction ne modifie pourtant rien au fond des choses non plus que les réserves sur « L’Alleluisme officiel » empruntées à M. Georges Friedmann. M. Pierre Hervé montrerait facilement que le camp de l’U.R.S.S, et le même camp que celui dans lequel se trouve l’U.R.S.S., c’est tout un et qu’il s’agit uniquement de savoir si l’on y veut entrer ou rester sur le seuil, comme le faisaient certains néophytes aux premiers temps du christianisme. D’ailleurs, si l’on admet que l’U.R.S.S, est « la chose qui existe », on ne voit pas bien comment celles qui n’existent pas encore pourraient avoir la prétention de traiter d’égal à égal avec une semblable puissance.
Il faut reconnaître une véritable continuité dans la politique des partis communistes, malgré la ligne historiquement zigzagante qui leur est tant reprochée. A travers tous les tournants, il est facile de découvrir une constante : la défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. De quel droit reprocherait-on de n’être pas conséquent avec eux-mêmes, à ceux qui admettent qu’il y a identité entre la stratégie de classe du prolétariat et les manœuvres tactiques de la politique extérieure soviétique. Mais c’est un tel postulat dont le bien-fondé demanderait à être démontré. Si on l’accepte sans examen, il va de soi que tout le reste s’ensuit. Mais c’est cette imperturbable logique, suspendue à un acte de foi pur et simple qui inquiète légitimement.

Qu’est-ce que le Socialisme?

Personne ne niera que le but final du socialisme tel que l’ont toujours compris les marxistes, soit l’abolition de l’exploitation économique et de la domination politique de l’homme par l’homme. Par société socialiste, il faut entendre une société qui s’achemine vers la disparition des différences sociales et la résorption des fonctions de l’État dans la société. Les deux buts socialistes sont d’ailleurs absolument solidaires : c’est l’oppression économique qui engendre l’oppression politique et vice-versa. C’est l’oppression politique qui l’entretient ou qui la fait renaître. Le cercle vicieux de la misère et de la contrainte est de nos jours plus évident que jamais. C’est pourquoi le socialisme fut toujours inséparable d’un idéal de bien-être et de liberté.
Il est remarquable de constater qu’à cette définition du socialisme par ces buts, lorsqu’on veut administrer la preuve du caractère socialiste du régime soviétique actuel, on en substitue une autre qui concerne seulement la forme juridique de la propriété : le socialisme est le régime économique où les moyens de production et d’échange deviennent la propriété collective du peuple représenté par l’État. Dès lors, il n’est pas malaisé d’établir que, quels que soient en fait les rapports humains qui existent au sein de l’usine comme dans la vie publique soviétique, il s’agit bien d’un régime « socialiste », le « socialisme » étant défini en fonction de la seule administration des choses. Mais se contenter d’une pareille définition, n’est-ce pas se placer à un point de vue typiquement « bourgeois » : les partisans du capitalisme traditionnel ont toujours feint de croire que l’étatisme économique était l’âme même du socialisme. Se contentera-t-on de leur répondre que, lorsque le capitalisme privé continue à l’emporter sur le capitalisme d’état, dans leurs proportions respectives, le régime capitaliste persiste? Ce serait admettre implicitement que, lorsque la proportion du capitalisme privé tombe à zéro et que le capitalisme d’état envahit tout, alors le socialisme est réalisé.
Les marxistes ont toujours soutenu que la différence entre le capitalisme d’état et le socialisme, réside dans la nature même de l’État et dans ses rapports avec la société. Or, personne ne peut nier que l’U.R.S.S, vive sous le régime politique du parti officiel unique, que ce parti qui rejette les tendances soit dans son sein aussi totalitaire que le régime auquel il préside et que, finalement, la totalité des pouvoirs effectifs se trouve concentrée en Russie entre les mains d’un seul homme. En face d’une pareille centralisation du pouvoir, la contrepartie d’un contrôle démocratique n’existe pas, car on ne saurait donner ce nom à un plébiscite périodique où l’opposition est absente. C’est un pareil état qui dispose de la totalité du pouvoir économique en même temps que du pouvoir politique. Est-ce là le socialisme? Redire que sans contrôle démocratique de la société sur l’État, il ne saurait y avoir de socialisme, c’est rabâcher une vérité première. Elle est cependant utile à rappeler, lorsqu’on nous invite à défendre l’U.R.S.S., inconditionnellement et en toute circonstance, sous prétexte qu’elle est le pays du socialisme.

Socialisme et Capitalisme d’État

En régime socialiste, les moyens de production et d’échange doivent bien être la propriété collective du peuple ou de la nation. Mais, si c’est là une condition nécessaire, ce n’est pas une condition suffisante. L’État n’est pas le peuple, il n’est pas la nation. Dans le meilleur des cas, il ne peut être que son mandataire. La gestion par l’État, des organes de l’économie ne peut avoir une signification socialiste, que dans la mesure où cet État lui-même est contrôlé démocratiquement. Les capitalistes privés ont pu être expropriés. Si l’État, maître de l’économie se soustrait au contrôle populaire, ce sont les conditions d’une nouvelle expropriation qui se trouvent réalisées. Mais, cette fois, il ne s’agit plus de l’expropriation des capitalistes privés, mais de celle du peuple dépossédé par l’État. Pour que cette expropriation soit effective, aucune formalité juridique nouvelle n’est nécessaire. Il suffit que l’exercice de la démocratie politique soit suspendu en fait. La transformation de l’État, de serviteur en maître de la société, transformation conforme selon Marx et Engels, à la tendance naturelle de cette institution, a cependant des conséquences autrement graves en régime d’économie étatisée, qu’en régime de capitalisme privé. Elle n’a pas seulement la signification d’un changement de régime politique, mais celle d’un changement de régime social. Pour cette raison, Marx et Engels, et après eux Lénine, insistaient sur la nécessité de détruire l’ancien appareil bureaucratique de l’État, comme condition préliminaire à la construction du socialisme. Avaient-ils cependant suffisamment songé à l’éventualité de sa renaissance sur des bases nouvelles? Il faut bien reconnaître que cette question, posée par Bakounine et par Proudhon est une de celles auxquelles le marxisme classique n’a pas répondu. Mais, n’ayant pas la prétention de donner des «recettes pour faire bouillir les marmites de l’avenir », il avait prévenu par avance, qu’il ne saurait répondre à tout.

On a coutume de dire que le personnel de l’appareil d’État, la bureaucratie ne saurait constituer une classe sociale au sens propre du mot, parce que l’État est une superstructure politique et que les classes ne peuvent se former que dans l’infrastructure économique de la société. Mais ce raisonnement d’apparence « marxiste » ne s’applique précisément pas à un état du type de l’État Soviétique actuel. Dès lors, que l’état devient le maître de l’économie, l’infrastructure économique et la superstructure politique tendent à se confondre. Dans la mesure où l’État exerce ses nouvelles fonctions économiques, en dehors du contrôle démocratique populaire. La bureaucratie tend à s’élever au-dessus du reste de la société, en assumant la fonction des anciennes classes dirigeantes, et en héritant aussi de quelques-uns de ses privilèges. Il importe assez peu qu’ici on chicane sur ces mots pour savoir s’il s’agit d’une « classe», d’une « couche sociale» ou d’une « caste» dirigeante. Il suffit que la relation de maître à serviteur soit rétablie en fait, dans l’ordre économique aussi bien que politique, pour que l’on puisse considérer qu’un tel régime n’est pas le Socialisme. Il va de soi qu’il n’est pas davantage identifiable au capitalisme privé et il serait aussi vain que ridicule de sous-estimer d’énormes différences. Dire que « l’U.R.S.S, est un état capitaliste bourgeois comme les autres », est le type même de la formule vide de sens. Mais, s’empresser de conclure que, puisqu’il ne s’agit pas d’un état capitaliste bourgeois, il doit s’agir nécessairement d’un état socialiste, ouvrier, c’est se satisfaire à bon compte de la simplicité des formules et se dérober devant l’analyse des faits. Il n’est pas douteux que l’économie planifiée est un élément essentiel de la construction du socialisme, mais la démocratie politique et économique en est un autre. Or, ni la démocratie politique, ni la démocratie économique n’existent en U.R.S.S.

Valeurs et limites de l’exemple soviétique

Procéder à cette dernière constatation n’est pas articuler un grief, mais reconnaître un fait. Il se peut que les conditions historiques pour l’avènement d’une démocratie à la fois politique et économique ne se soient pas trouvées réalisées en Russie, après l’écroulement du tsarisme. C’étaient celles d’un pays arriéré qui devait rattraper un énorme retard et qui ne pouvait le faire qu’au prix d’un « forçage ». Forçage et démocratie ne sont guère compatibles. Dans son discours du 9 février 1946, Staline justifie les méthodes soviétiques de gouvernement des hommes et d’administration des choses par des considérations qui n’ont rien à voir ni avec le bien-être, ni avec la liberté du peuple travailleur. C’est la perspective de la guerre prochaine qui selon lui, a orienté les différents plans quinquennaux, imposé le rythme de l’industrialisation et celui de la collectivisation. La supériorité des méthodes planificatrices sur celles du capitalisme privé, vient selon Staline de ce que le développement de l’industrie lourde cesse d’être subordonnée à celui de l’industrie légère. La fabrication des moyens de production et des engins de destruction peut ainsi avoir systématiquement le pas sur celles des objets de consommation directe. La victoire obtenue dans la guerre est la justification de cette méthode, et Staline estime qu’il faut poursuivre dans cette voie, puisque les dangers d’autres guerres ne sont pas à écarter. Nous ne trouvons rien à redire à condition qu’on veuille bien ne pas confondre ni les buts, ni les moyens avec ceux du socialisme. Les marxistes avaient toujours pensé que l’industrialisation était la tâche propre du capitalisme. Le système soviétique apparaît comme une méthode pour hâter l’industrialisation des pays arriérés où la bourgeoisie s’est montrée défaillante dans l’exécution de sa tâche historique. En ce sens, le caractère progressif de ce système ne saurait être nié. Mais, par rapport à un certain type de conditions initiales, et non pas n’importe où et dans n’importe quelles conditions.
Un coup d’œil rapide sur la carte du monde contemporain suffirait d’ailleurs à montrer que les régions les plus favorables à l’influence communiste soviétique ne sont pas les pays aucunement industrialisés où l’on trouve un mouvement ouvrier puissant, en possession d’une forte tradition syndicale et politique, mais des pays où la structure de l’économie repose encore sur la base d’une agriculture arriérée, où le prolétariat est d’origine paysanne encore récente. L’identification du communisme d’inspiration soviétique à la fraction la plus avancée du mouvement ouvrier mondial est une notion à réviser. Seule, parmi les grands pays de l’Europe Occidentale, la France possède un mouvement communiste qui passe pour avoir achevé la conquête de la majorité de la classe ouvrière parce qu’il a réussi à installer ses militants aux principaux postes syndicaux. (La carte électorale même récente de la France appellerait cependant d’autres constatations et montrerait que ce ne sont pas les régions les plus industrielles qui ont donné le plus de voix au Parti Communiste.)
La France n’est certes pas un pays arriéré du type de la Yougoslavie ou de la Bulgarie. Mais, quoiqu’il doive en coûter à notre amour-propre national, il faut reconnaître que ce grand pays mi-agricole, mi-industriel dont on vante l’équilibre est caractérisé depuis longtemps déjà par une économie stagnante. Il faut tenir compte enfin d’un facteur idéologique et sentimental habilement exploité, pour maintenir le prestige de la Révolution russe, quel que soit l’évolution du régime auquel elle a donné naissance : il s’agit de la tradition révolutionnaire française elle-même.
Qu’on le veuille ou non, les problèmes économiques et sociaux qui se posent devant le mouvement ouvrier occidental sont d’une autre nature que ceux qui ont été résolus en Russie, par les méthodes du capitalisme d’État. Les théoriciens de l’économie soviétique se flattent d’avoir résolu le problème des crises de surproduction et du chômage grâce à l’économie du plan. La Russie s’est trouvée en réalité devant le problème exactement inverse de celui qui se pose en Occident : il ne s’agissait pas pour les Russes d’amener la consommation au niveau des possibilités d’une production excédentaire, mais de construire dans un pays arriéré et au prix de n’importe quels sacrifices un appareil de production capable d’assurer l’indépendance nationale et la puissance militaire. A mesure que des conditions plus normales reviendront en Occident, on s’apercevra au contraire qu’il ne s’agit pas tellement de résoudre un problème de production, qu’un problème de répartition dans les pays où le capitalisme a normalement accompli sa tâche historique. Le pire défaitisme serait celui qui consisterait à attendre d’une troisième guerre mondiale, dont l’issue serait d’ailleurs incertaine, le salut d’une Europe retombée au point le plus bas de la barbarie, salut qui devrait être opéré grâce à l’imposition des méthodes du capitalisme d’état soviétique. La tâche propre au mouvement ouvrier occidental n’est pas de se considérer dès maintenant comme mobilisé par une troisième guerre mondiale, aux côtés de l’U.R.S.S. Elle consiste à frayer sa propre voie entre le bloc américain et le bloc soviétique par la construction en commun d’un socialisme démocratique qui serait en même temps la meilleure garantie de la paix. Si, pour des raisons objectives et subjectives, cette percée ne pouvait s’accomplir, cela ne signifierait pas que nous marchons vers le socialisme, mais en droite ligne vers la barbarie.

II

NOUS Voyons s’accomplir une évolution prédite dans ses grandes lignes par Marx et  Engels : Au capitalisme libéral de la libre concurrence a succédé le capitalisme des monopoles privés, puis au capitalisme des monopoles privés succède à son tour le capitalisme des monopoles d’État. Il est vain de songer à revenir en arrière aux bons vieux temps du libéralisme : le processus dialectique par lequel la libre concurrence engendre le monopole privé, puis le monopole privé le monopole d’État n’est pas réversible. Lorsqu’on en est arrivé au Capitalisme d’État, la question se pose cependant : Est-ce là le Socialisme ?

Qu’est-ce que le Capitalisme d’État ?

La réponse donnée par Engels à cette question qu’il a examinée directement dans l’« Anti-Duhring » ne laisse pas au premier abord de paraître ambiguë. Le Capitalisme d’État pour le collaborateur de Marx est une sorte de Janus à double face : il n’est pas le socialisme mais il peut être l’antichambre du socialisme. « L’état moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste, l’état des capitalistes, le capitalisme collectif idéal (c’est nous qui soulignons). Plus il s’approprie de forces productives, plus il devient un véritable capitaliste collectif, plus il exploite de citoyens. Les travailleurs restent des salariés, des prolétaires. »
« Mais au point extrême, il prend un autre tour. L’état propriétaire des forces de production n’est pas la solution du conflit, mais il renferme le moyen formel, l’anse par où peut être saisie la solution. »
A quelles conditions le Capitalisme d’État peut-il se transformer en socialisme ? Engels nous enseigne que la condition la plus proche c’est la transformation de la nature de l’état lui-même. L’état doit cesser d’être l’instrument d’une classe pour devenir « le représentant effectif de la société tout entière ». C’est à ce titre qu’il prend possession des moyens de production et d’échange. Mais par lui-même s’il assume une nouvelle fonction à l’organisation centrale de l’économie, il doit, perdre son ancienne qualité d’état policier. Selon la formule saint-simonienne que l’auteur de l’Anti-Duhring n’hésite pas à reprendre à son compte « le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses ». L’état cesse donc d’exister « en tant qu’état » de la même façon que le prolétariat, en devenant chose dirigeante, cesse d’exister en tant que prolétariat (1). Engels précise bien sa pensée lorsqu’il déclare : « Le premier acte par lequel l’État se manifeste réellement comme représentant de la société tout entière, la prise de possession des moyens de production au nom de la société, est en même temps son dernier acte caractéristique d’état… L’état n’est pas aboli il meurt ». Par « dépérissement de l’état » il faut entendre la renonciation de l’État à sa fonction policière et par suite sa résorbtion au sein de la société. L’opposition de l’état et de la société cesse. L’état n’est plus élevé au dessus de la société productrice. Il se confond avec elle parce que la division de la société en classes dans laquelle l’État policier trouve son aliment, a cessé d’exister.

Le capitalisme collectif idéal

Les formules bien connues de l’auto-destruction de l’état et du prolétariat au lendemain de la prise du pouvoir, ne pêchent-elles pas cependant par un excès d’optimisme dialectique ? Elles ont été maintes fois citées et notamment par Staline lui-même pour justifier le caractère socialiste de l’économie et de l’État soviétique (2).

Où voyons-nous cependant que les conditions marquées par Engels se soient trouvées remplies en U. R. S. S. ? L’état soviétique a-t-il cessé d’être un état policier? Reconnaît-il la liberté des personnes pour ne plus s’intéresser qu’à l’administration des choses ? Au contraire il prétend régenter les consciences aussi bien que les actes, il se transforme en Église avec la prétention d’assurer le salut collectif au prix du sacrifice de toutes les libertés individuelles ou sociales. Le prolétariat a-t-il cessé d’exister en U. R. S. S. en tant que prolétariat ? Comment pourrait-on le soutenir puisque le régime du salariat subsiste, en ayant simplement changé de forme ? Les travailleurs soviétiques sont mis dans l’obligation de Vendre leur force de travail, au prix qu’on leur propose ou de disparaître physiquement. Ils la vendent à l’état, devenu capitaliste au lieu de la vendre à des patrons privés. Mais ils continuent à la vendre et c’est l’état qui recueille la plus-value en même temps qu’il dicte les conditions dans lesquelles s’effectue le travail. On dit que cet état c’est «l’État des travailleurs », de telle sorte que le prolétariat se Vend à lui-même sa propre force de travail. Ce subterfuge verbal ne saurait masquer la réalité. L’État soviétique prétend régenter les consciences aussi bien que les actes, il se transforme en Église avec la prétention d’assurer le salut collectif au prix du sacrifice de toutes les libertés individuelles ou sociales. La libre discussion n’existe pas davantage en U. R. S. S. sur le plan économique que sur le plan politique. En l’absence de tout syndicalisme libre, les travailleurs ne sont même pas appelés à débattre les conditions de leur travail et de leur rétribution. En l’absence de toute liberté politique, l’état se trouve soustrait au contrôle démocratique de la société, il établit un plan de production comme il ‘entend. Un tel état, n’est-il pas, dans la réalité, le « Capitaliste collectif idéal » dont parlait Engels ?
Ainsi malgré l’expropriation des anciennes classes possédantes les conditions du dépérissement de l’état ne se sont pas trouvées réalisées en U. R. S. S. Nous voyons l’état soviétique à la fois conserver les anciennes fonctions de l’état capitaliste et en acquérir de nouvelles.

Un cas de conscience socialiste

C’est ici que se pose un véritable cas de conscience pour la pensée socialiste. Engels s’est-il trompé dans ses prédictions sur « le saut du royaume de la nécessité dans celui de la liberté » puisqu’assurément l’État Soviétique n’est pas le « royaume de la liberté » et se trouve même réaliser tout le contraire en fait ? Dans ces conditions ne faut-il pas remiser au magasin des utopies les espérances traditionnelles selon lesquelles, moyennant l’expropriation totale des capitalistes privés, le Capitalisme d’État se transformerait de lui-même en socialisme tandis que l’état et le prolétariat disparaîtraient également d’eux-mêmes ?
Il ne sert à rien d’invoquer la théorie contre les faits. Prétendre transformer le marxisme en théorie qui aurait raison contre les faits c’est lui faire perdre tout caractère scientifique et l’ériger en scolastique. Aussi bien ce que nous reprochons aux communistes staliniens, ce n’est pas de citer les textes d’Engels pour démontrer qu’ils ont raison en théorie, mais d’omettre la démonstration complémentaire : celle qui devrait montrer comment s’accorde avec les faits, la théorie qui suppose le dépérissement de l’état et l’extinction du prolétariat en U. R. S. S.

D’autres plus cyniques se contentent de dire en cachette ou même ouvertement : « au diable la théorie ! contentons-nous des faits comme de noire seul bien tangible. Acceptons l’U. R. S. S. telle quelle est, même si la réalité soviétique n’est pas conforme aux conditions posées par Engels pour caractériser une société socialiste. » Nous ne suivrons pas davantage les défaitistes de la pensée marxiste. On ne fera pas cette injure à Engels de supposer qu’il ne savait pas ce qu’il disait lorsqu’il distinguait soigneusement le Capitalisme d’État du socialisme. La théorie est aussi indispensable pour juger les faits que les faits pour juger la théorie. Si les conditions établies par Engels pour caractériser un régime socialiste authentique ne sont ni réalisées ni en voie de réalisation en U. R. S. S., dans la mesure où l’on reste fidèle à la pensée marxiste, il faut bien conclure qu’il ne s’agit pas du socialisme. Au demeurant nous savons de quoi il s’agit c’est-à-dire du Capitalisme d’État.
La question qui subsiste et qui demeure d’un intérêt capital est celle de savoir comment une pareille évolution a pu se produire en Russie, puisque les anciennes classes dirigeantes ont été dépossédées sans retour. « Comment en un vil plomb l’or pur s’est-il changé? » Comment les prémices du socialisme ont-elles pu amener finalement le Capitalisme d’État qui reste une forme du capitalisme ?
S’il est vrai qu’un peu de clairvoyance scientifique peut éloigner du marxisme tel qu’on le présente actuellement, une analyse suffisamment serrée de la réalité actuelle Vous y ramène sans cesse, à défaut d’une théorie générale plus satisfaisante pour interpréter les faits.

Volontarisme et matérialisme historique

Le volontarisme excessif des théories bolchevistes a fini par faire oublier la thèse essentielle du matérialisme historique. Ni Marx ni Engels n’ont jamais prétendu que les conditions du socialisme pouvaient être confondues avec l’acte politique de la prise du pouvoir par un parti armé d’un programme de socialisations et qui se réclamerait de la classe ouvrière. Ils ont même dit expressément le contraire. Les promoteurs du matérialisme historique ne pouvaient pas ne pas soutenir que les conditions du socialisme ne sont avant tout d’ordre matériel, c’est-à-dire économique. Le socialisme ne peut être construit que sur la base d’un développement suffisant des forces productives, et c’est ce développement qui constitue la tâche propre au capitalisme. Marx et Engels n’ont jamais cessé de dire que lorsqu’on veut forcer l’histoire, l’histoire prend nécessairement sa revanche. Marx écrivait deux ans avant le Manifeste Communiste : « le développement des forces productives est pratiquement la condition première absolument nécessaire du  communisme, pour cette raison encore que l’on socialiserait sans lui l’indigence (souligné par nous) que l’indigence ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciterait toute la vieille histoire. » On pourrait trouver ici en raccourci toute l’histoire de l’Union Soviétique. En prenant le pouvoir dans un pays agricole arriéré pour socialiser les moyens de production, le parti bolchevick. ne pouvait réaliser les tâches du socialisme puisqu’il trouvait devant lui celles qu’un capitalisme trop faible n’avait pas su accomplir. L’économie étatisée en U. R. S. S. devant réaliser les tâches historiques du capitalisme ne pouvait donner naissance qu’à une forme originale de Capitalisme d’État.
Écoutons donc encore Engels lui-même à ce propos :

« La division de la société en une classe exploitrice et une classe exploitée, en une classe régnante et une classe opprimée, a été la conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu’un rendement de très peu supérieur au strict nécessaire de tous… la société se divise nécessairement en classes. A côté de la grande majorité vouée à la corvée du travail, se constitue une classe libérée du travail directement productif et qui se charge des affaires communes de la société : direction du travail, gouverne¬ment, justice, sciences, arts, etc. ».

On croirait lire ici trait pour trait la description de la bureaucratie militaire et civile de l’État Soviétique qui monopolise le pouvoir politique en même temps que les moyens de production et d’échange. On trouve en même temps dans ce texte l’explication de ses origines : le faible développement des forces de production dans l’ancien régime des tsars, aggravé encore au lendemain de la Révolution d’Octobre par les ruines de la guerre mondiale et de la guerre civile et par l’isolement auquel sa situation dans un monde hostile, contraignait l’état révolutionnaire. Ce texte a été maintes fois cité par Trotsky qui s’est toujours refusé cependant à en tirer les conséquences nécessaires puisqu’il n’a jamais voulu admettre la nature de classe de la bureaucratie soviétique. Il faut cependant reconnaître que les conditions pour la renaissance d’une division de la société en classes sont les mêmes que celles qui expliquent la naissance de cette division.
S’il est vrai, comme le dit Engels que le faible développement des forces productives est « le titre de légitimité historique » des classes dirigeantes, la bureaucratie soviétique possède ce titre en raison de la situation initiale quelle a trouvée devant elle, mais cela n’excuse pas pour autant l’ensemble de ses procédés. Car il est bien vrai qu’à l’origine des classes dirigeantes, comme le souligne un peu plus loin Engels, on trouve aussi « la violence et la fraude » et ces caractéristiques n’ont pas manqué en U. R. S. S. Avant d’applaudir ou de s’indigner il est toutefois nécessaire de comprendre.

La Planification Soviétique et le Socialisme

Si l’on veut être renseigné sur les véritables objectifs de la « Planification Soviétique » et sur la nature de ses incontestables succès, on pourra se reporter utilement à l’ouvrage capital de Charles Bettelheim et surtout à sa dernière édition de 1945 (3). On peut dire que les différents plans quinquennaux, sauf le dernier qui a été interrompu par la guerre ont réussi à 80 %. L’U. R. S. S. s’est transformée de pays agricole et industriel en pays industriel et agricole : cette transformation a été acquise sans mettre le pays sous la dépendance du capital étranger, elle a permis de mettre l’Union Soviétique militairement
en état de défense et de traverser victorieusement la plus terrible des guerres. Si l’on songe cependant qu’un cinquième objectif était fixé au moins nominalement : le relèvement du niveau de vie des masses laborieuses resté très inférieur à celui des grands pays capitalistes d’Europe et d’Amérique, c’est cet objectif-là qui n’a pas été atteint. Les autres objectifs se trouvant remis en question du fait de la guerre et l’ordre d’urgence continuant à être établi en leur faveur comme le montre encore le dernier discours de Staline, il ne faut pas espérer que le cinquième objectif des plans quinquennaux se trouve bientôt atteint. Mais sans doute comme le remarque Bettelheim, était-il considéré comme d’une importance secondaire par les dirigeants soviétiques de telle sorte qu’on pourrait dire que la réussite a été acquise à 100 %.
Il est vain de nier cette réussite. Il est aussi vain de prétendre qu’il s’agit de celle du socialisme. Ou bien les néo-marxistes voudraient-il soutenir que leur socialisme doit être aussi étranger aux questions du bien-être qu’à celles de la liberté.

André ARIAT.


Notes de la deuxième partie
:

(1) II est assez étonnant à ce propos de voir Ch. Bettelheim, (Revue Internationale, n° 4) caractériser le Saint-Simonisme par « le respect de la puissance de l’état ». La formule Saint-Simonienne que cite par ailleurs Ch. Bettelheim, mais sans en reconnaître l’origine, a été reprise aussi bien par Proudhon, que par Marx et Engels. Le courant autoritaire dans la pensée socialiste du XIXe siècle est représenté, sous des formules différentes, par Lassalle et par Cabet.
(2) Voir, dans le N° 2 de « Masses » notre première étude sur la nature de l’État Soviétique.
(3) Ch. BETTELHEIM. La Planification soviétique. Ed. Rivière, 1945.

Workers State? Pull the other one (« Etat ouvrier »? Mon oeil!)

1 novembre 2009

Article du nouveau Socialist standard (mensuel du Parti socialiste de Grande-Bretagne) de novembre 2009, qui revient la théorie trotskyste de « l’État ouvrier dégénéré » à l’occasion de la publication en anglais d’une biographie d’Ernest Mandel.

How could anyone have seriously argued that the workers ruled in Russia?

Incredible as it might seem millions believed that Russia under Stalin and his successors was some sort of “Workers State”. Most – those in and around the official “Communist” parties – thought it was a workers’ paradise, socialism even. A minority – the Trotskyists – wanted to have their cake and eat it: to claim credit for what they saw as Russia’s achievements but to repudiate the things they didn’t like. They called it a “degenerate Workers State”. One of these was the Belgian journalist and academic, Ernest Mandel (1923-1995), a biography of whom by Jan Willem Stutje Ernest Mandel, A Rebel’s Dream Deferred has just been published in English translation by Verso.

mandel

“Workers State” is a bit of a contradiction in terms, but if it is to mean anything it would have to mean that the workers controlled the state; which could only be done through some democratic mechanism. But the workers never controlled the state in Russia. Within a few years of the Bolsheviks seizing power in November 1917 they had suppressed all other parties and established a one-party dictatorship. While he was a member of the government Trotsky justified the description “Workers State” by arguing that the Bolshevik Party, which controlled the state, was the party of the workers who therefore controlled the state through it. When, however, he and his followers were banned too he could no longer use that argument. So, in the Revolution Betrayed (1936) he came up with another: that Russia was still a “Workers State” because most industry was nationalised, there was central planning and a state monopoly of foreign trade. This, despite his admission that state power was actually controlled by a privileged “bureaucracy” and his producing statistics to show that the workers were badly off and oppressed

This argument was so absurd that it soon aroused criticism within the ranks of his own followers. Some refused to described a state in which the workers were oppressed and powerless as a “Workers State”. They disagreed about what to call it – some saw it as a new exploitative class society, others as “state capitalism” – but agreed that it wasn’t any kind of “Workers State”, not even a degenerate one. Trotsky stuck to his “degenerate Workers State” theory till one of its agents assassinated him in 1940.

Mandel had become a Trotskyist while still a teenager and during the war took part in underground Trotskyist activity in Belgium where his family lived. He was caught in 1944 and spent the remainder of the war in labour camps in Germany. After the war he emerged as one of the leaders of the Trotskyist “Fourth International”. One of the photos in this book is of a meeting of six leaders of this organisation in Paris in 1948. Of the six two had or came to regard Russia as state-capitalist. But not Mandel. He stuck to Trotsky’s dogma, and even extended it, describing the puppet regimes Russia set up in eastern Europe as “deformed Workers States”.

Dogma

In 1969, in a polemic against Michael Kidron, of the International Socialism group of Trotskyists (later the SWP) who argued that Russia was state capitalist, Mandel wrote:

“Ever since social-democratic opponents of the Russian October revolution hatched the theory of ‘capitalism’ continuing to exist in the Soviet Union, supporters of that theory have been faced with a difficult choice. Either they consider that Russian ‘capitalism’ has all the basic features of classic capitalism as analysed by Marx, to start with generalized commodity production, and that it also shows all the basic contradictions of capitalism, including capitalist crisis of overproduction— and then they have a hard time discovering evidence for this. Or they admit the obvious fact that most of these features are absent from the Soviet economy, and they then have to contend that these features are not ‘basic’ to capitalism anyhow, which in the last analysis only means exploitation of wage-labour by ‘accumulators’.” (The Inconsistencies of State Capitalism, p. 11).

As a matter of fact the social and economic system in Russia did exhibit the basic features of capitalism: minority control of the means of production (via nationalisation); generalised commodity production (i.e. generalised production for sale and the use of money); the accumulated of capital valued in money out of profits; and, in particular, yes, the exploitation of wage-labour by those who monopolised the means of production. Of course there were differences from what Mandel called here “classic” capitalism, due to the specific circumstances under which the system had come into being and developed which had resulted in a hugely increased economic role for the state. Hence state capitalism. In any event, even if Mandel’s narrow definition of capitalism as private enterprise is accepted, that would not make Russia into any kind of “Workers State”, only some new form of exploitative class society.

Disappointment

After discussing the “increasing rights for factory managers” then being granted as part of economic reforms introduced by the Russian government, Mandel declared:

“We are therefore convinced that capitalism could be restored in the Soviet Union or in any Eastern European country only after breaking the fierce resistance of the working class. ( …) Given the present constellation of social forces, both nationally and internationally, we think it very unlikely that this resistance could actually be broken under these conditions, and that capitalism could be restored either in the Soviet Union, or in Yugoslavia, or in any other bureaucratically degenerated or deformed workers’ state.” (p. 16)

When this happened (and we, neither, saw this happening within twenty years) the working class put up no resistance to the transition from state capitalism to a more “classic” type of capitalism. Clearly, they did not share the same illusion as Mandel about Russia and its satellites being some sort of workers’ regime and so worth defending. Because Mandel and his Fourth International did believe the workers would resist, they placed great hope in the outcome of events in eastern Europe in the 1980s, trying to establish Trotskyist cells there. According to Stutje, they had some rather limited success in Poland and Czechoslovakia. But the outcome – a full return to “classic” capitalism rather than a regenerated “Workers State” – must have been a great disappointment. In fact, reading between the lines of this biography, Mandel never seems to have recovered from it.

Earlier Mandel had offered his expert advice as an economists to one of the “deformed Workers States” – Cuba when Che Guevara was Minister of Industry between 1961 and 1964. He visited Cuba a number of times and supported Guevara’s view that enterprises should be financed by direct grants from the central government and not be instructed to balance the books from their own activities. In other words, he was in favour of a much more centralised form of state capitalism than existed (or was eventually adopted).

Having said this, when it came to writing about “classic” capitalism Mandel was not too bad. In his Marxist Economic Theory (1962 in French, 1968 in English translation) he set out to show, on the basis of contemporary facts (and not just on the facts from the 1850s and 1860s that Marx had used), how Marx’s analysis of capitalism was still valid. The English hardback edition was divided into two volumes, the first of which, dealing with Marx’s theories, can still be recommended (the second part, dealing with the theories of Lenin and Trotsky and the nature of Russian society relapsed into Trotskyist scholasticism). His introductions to the Penguin edition of the three volumes of Capital are also good, as is his short pamphlet An Introduction to Marxist Economic Theory, even though it introduces the dubious concept of “neo-capitalism”, which he later called “late capitalism”.

Duplicity

Politically, Mandel was a dyed-in-the-wool Trotskyist, explaining every working class failure by a lack of the right leadership, i.e. of a Trotskyist vanguard. He also practised the dishonest Trotskyist tactic of “entryism”, joining the reformist Belgian “Socialist” Party in 1951, with a view to winning a leftwing following which he hoped to lead out of the party to form an open Trotskyist vanguard party. He achieved some success, even rising to be for a short while the editor of the BSP’s daily paper, Le Peuple. He lost this post when another paper he helped edit, La Gauche, criticised the party’s leadership. La Gauche advocated “structural reforms” of capitalism, basically the nationalisation of the holding companies which dominated the Belgian economy. This was popular amongst many workers in the coal, steel and manufacturing industries of the French-speaking part of Belgium, and Mandel managed to get the support of some of the union leaders and local politicians there.

According to Stutje, it was not until 1961 that Mandel told one of the trade union leaders that he was a Trotskyist:

“Until now Mandel had always kept quiet about his membership of the Fourth International. Now it was time to break the silence. He went to Yerna’s office and confessed to his bewildered friend, ‘I need to tell you the truth. I am a member of the Fourth International.’ Yerna was disappointed that his comrade had not trusted him sooner” (pp. 80-1).

In the end, as later with Militant in Britain, the inevitable happened. In 1964 Mandel and his followers were booted out of the BSP. In a letter to Ken Coates (then a fellow Trotskyist, later a Labour MEP) that year he told him: “A left wing had been built in the Socialist Party from 1961 on, accompanied by an autonomous, clandestine Trotskyist core group” (emphasis added).

According to Stutje,

“The question of when, where and how to leave the SP was clearly on the agenda from the early 1960s. Mandel had only wanted to make sure they left with a substantial group – and by that he meant thousands” (p. 85).

In the event, the main trade union leader he had relied on went off at a tangent and embraced Walloon (i.e. French-speaker) nationalism and Mandel left with a few hundred only. But a new bandwagon soon came along – student unrest – and he was able to jump on that, influencing student leaders such as Alain Krivine in France, Tariq Ali in Britain (both of whom became Trotskyists) and, to a lesser extent, Rudi Dutschke in Germany (who didn’t but, like Daniel Cohn-Bendit, eventually joined the Greens). Tariq Ali, though no longer a Trotskyist but still an admirer of Mandel, has written the foreword to Stutje’s biography.

Mandel was perfectly aware of what socialism really was as he had written in his polemic with Kidron:

“[S]ocialism means a classless society. It therefore presupposes not only the suppression of private property of the means of production, henceforth managed in a planned way by the associate producers themselves, but it also calls for a level of development of the productive forces which makes possible the withering away of commodity production, of money, and of the state.” (p. 17)

According to him, however, the productive forces had not yet reached the necessary level of development, so socialism was not an immediate possibility. Only a new society – based on nationalisation, planning and a state monopoly of foreign trade – was. He called it “transitional society” but it would only have been a form of state capitalism and state capitalism is not, as the experience of Russia in the last century showed, a step towards socialism. It turned out to be, in the joke circulating towards the end of the regime, “the longest route between capitalism and capitalism”.

ADAM BUICK

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Voir aussi:

Valentin Gonzalez, « El Campesino »: l’homme qui vainquit la mort en Espagne et en URSS (Gorkin)

23 mai 2009

Introduction de Julian Gorkin à La Vie et la mort en U.R.S.S. (Paris, 1950). Le livre n’est actuellement disponible en ligne qu’en anglais [cf. pdf].

Un homme, un Espagnol de légende, a réussi ce double exploit: survivre aux pires persécutions en Russie stalinienne et s’évader, après une première tentative sans résultat, de ce qu’il appelle « la plus vaste et infernale prison totalitaire du monde ». Cet homme est Valentin Gonzalez, connu sous le nom d’El Campesino, premier commandant communiste pendant la guerre d’Espagne.

Valentín González, "El Campesino"

Valentín González, "El Campesino"

Je m’imagine que tous ceux dans le monde entier – en premier lieu les communistes et les anciens combattants des Brigades internationales – qui le croient mort et enterré depuis longtemps, seront surpris d’apprendre qu’il est encore en vie. Seul un homme comme lui, d’une résistance physique et morale à toute épreuve, d’une résolution indomptable, pouvait réussir cet exploit. Seul l’homme qui, par deux fois, sut vaincre la mort en Espagne, mort annoncée officiellement à deux reprises, pouvait la vaincre une troisième fois en U.R.S.S. dans des conditions plus difficiles encore. Moi qui connais aujourd’hui tous les détails de cette évasion, je puis affirmer que c’est là un cas unique dans une époque pourtant si riche en vies prodigieusement dramatiques.

J’aurais pu annoncer la nouvelle de cette évasion il y a plusieurs mois déjà, mais j’ai attendu pour le faire qu’il fût en sûreté. Ceux qui connaissent les moyens dont dispose et les méthodes qu’emploie la sinistre Guépéou – hier N.K.V.D., aujourd’hui M.V.D. – pour se débarrasser de ses adversaires de marque (qu’on se rappelle comment elle supprima Ignace Reiss, Krivitsky et Trotsky) comprendront les précautions qu’il fallait prendre.

Avant de lui laisser la parole, je crois nécessaire d’esquisser rapidement sa biographie. Il en circule de nombreuses, pleines d’inexactitudes: l’une de l’écrivain américain Hemingway et une autre, entièrement fantaisiste et adaptée aux nécessités de la propagande communiste, d’Ilya Ehrenbourg, sans compter celles écrites par les franquistes, dont il était la bête noire. Il n’est pas question pour moi, qui fus son adversaire et faillis en être aussi sa victime [1], de le disculper de ses erreurs passées, ce qu’il n’accepterait d’ailleurs pas, mais de le présenter tel qu’il est: une des figures les plus curieuses de notre époque.

L’éternel rebelle

L’Estremadure est une des régions les plus arriérées de l’Espagne; vouée presque uniquement à l’agriculture et à l’élevage; elle compte près de 65% d’analphabètes. Elle comprend de vastes domaines et territoires incultes, où vivent des masses de paysans sans terre et parfois même sans pain, ce qui explique leur esprit de rébellion traditionnel. la dure lutte quotidienne avec une terre ingrate, dont une grande partie est occupée par des montagnes abruptes, demi-sauvages, crée des hommes rudes, énergiques, résolus et obstinés. Les paysans de l’Estremadure ne savent ni lire ni écrire, mais possèdent en général une forte personnalité. Fernand Cortès, qui conquit le Mexique, était originaire de l’Estremadure. de même que Pizarre, le conquérant du Pérou. Et c’est aussi en estremadure qu’est né Valentin Gonzalez, dans un village perdu et d’une famille très humble. Au temps de la conquête, il eût sans été sans doute un capitaine aventureux, capable de grands exploits. Né dans la première décade de ce siècle, il a été un grand rebelle et l’un des plus audacieux commandants de la guerre civile. Homme sans grande culture, il possède cependant une vive intelligence naturelle, une mémoire étonnante, un esprit de décision et une astuce extraordinaire. Sans ces dons exceptionnels, une telle vie eût été inconcevable.

Son père, d’origine paysanne, travailla à la construction de routes et, plus tard, dans les mines de Peñarroya. Plus que par conviction doctrinale ou philosophique, il était anarchiste par instinct; c’était en réalité un rebelle-né. Ce type d’anarchiste abonde en Espagne, particulièrement dans les milieux ouvriers de la Catalogne et chez les paysans de l’Andalousie et de l’Estremadure. Type primaire et même primitif, avide d’action directe, mais animé d’un désir ardent de justice et d’un esprit de sacrifice et de solidarité à toute épreuve. Pendant la guerre civile, il devait être un des chefs des guerilleros d’Estremadure. Fait prisonnier avec une de ses filles, les phalangistes les pendirent sans jugement. pendant une semaine entière leurs cadavres restèrent collés l’un à l’autre avec des écriteaux qui les signalaient comme le père et la sœur d’El Campesino.

C’est à l’âge de quinze ans que Valentin Gonzalez commença son activité syndicale. Arrêté pour avoir pris, au cours d’une grève, la défense des paysans, la police le surnomma El Campesino, qui signifie « le paysan ». Il n’est pas exact, comme on l’a dit, que ce surnom lui fut donné par les agents russes au début de la guerre civile afin de lui gagner la sympathie des paysans. En 1925, à l’âge de seize ans, au cours d’une grève de mineurs à Peñarroya, il lança une bombe sur un poste de police, tuant quatre gardes civils. Il faut connaître la haine profonde du peuple espagnol à l’égard de cette institution policière pour s’expliquer un fait comme celui-là. Son père lui avait dit: « Si tu dois te cacher un jour, va dans la montagne. L’argent, la civilisation, les femmes te trahiront, la montagne jamais. » C’est dans la montagne que se cachaient autrefois les bandits d’honneur. C’est dans la montagne qu’alla se cacher Valentin Gonzalez en compagnie d’un autre jeune terroriste; ils y vécurent comme des bandits pendant plusieurs mois. Arrêtés lors d’une descente dans la plaine et soumis à d’atroces tortures, son compagnon périt, mais lui, plus fort et plus résolu, survécut. pendant plusieurs mois, il resta incarcéré à la prison de Fuenteojuna, le village immortalisé par la pièce de Lope de Vega. Les anarchistes détenus avec lui contribuèrent à sa formation politique, tandis que les paysans de la région lui apportaient des vivres à la prison. Lorsqu’il en sortit, il alla vivre illégalement à Peñarroya, comme chef d’un groupe de pistoleros.

Le peuple espagnol, qui devait lutter pendant les trente-deux mois de la guerre civile contre la réaction intérieure soutenue par le nazi-fascisme européen, était violemment hostile à l’armée de la monarchie, et c’est pourquoi, dès le début de la guerre du Maroc, il adopta vis-à-vis d’elle une attitude d’opposition. Parvenu à l’âge du service militaire, il n’est pas étonnant qu’El Campesino manifestât lui aussi ses sentiments antimilitaristes. A peine incorporé, il déserta. Arrêté et conduit à Séville en compagnie d’autres déserteurs, il s’évada de nouveau. repris, il fut embarqué, menottes aux mains, pour Ceuta, d’où il fut conduit à Larache. Un sergent l’ayant souffleté devant les autres soldats, ce sous-officier, connu pour sa brutalité, fut trouvé mort quelques jours plus tard. A Larache, il fit la connaissance d’un soldat communiste qui le convertit à ses idées. Il se mit dès lors à voler des produits à l’intendance, dont la vente lui servit à soutenir la publication d’une feuille antimilitariste. Il déserta une troisième fois et vécut parmi les Berbères jusqu’à ce qu’une amnistie lui permît de se rendre à Madrid, où, en 1929, il adhéra officiellement au parti communiste.

La mort dans les mains

C’est à Moscou que Lister et Modesto, les deux autres principaux commandants communistes de la guerre civile, avaient fait leur éducation politique et militaire. El Campesino, lui, était une création directe du peuple espagnol: il se conduisit comme un chef de guerilleros plus que comme un militaire discipliné. Dès le début de la guerre civile, il organisa de sa propre initiative un bataillon de miliciens, dont les effectifs s’accrurent rapidement jusqu’à former une brigade, puis une division, la fameuse 46° division de choc, qui devait porter pendant toute la guerre le nom de son créateur. Lorsque Moscou décida, deux mois après le déclenchement des hostilités, d’intervenir dans les affaires d’Espagne, ses agents et ses experts militaires, conscients de la valeur de ce guerillero et de l’influence qu’il exerçait sur ses hommes, le reconnurent comme l’un des principaux chefs militaires, malgré son caractère anarchiste et ses actes constants d’indiscipline. Ils voyaient en lui le Tchapaiev de la guerre civile espagnole. S’il avait vécu au Mexique, à l’époque de la révolution anti-porfiriste, il aurait joué le rôle d’un Zapata ou d’un Pancho Villa. Il a, en effet, avec ces derniers beaucoup plus de points communs qu’avec le fameux chef de partisans russe. Mais, désireux de cacher l’aide généreuise et désintéressée du Mexique et de combattre les sentiments d’amitié qu’éprouvait le peuple espagnol pour ce dernier pays, les agents de Moscou créèrent autour de lui la légende d’un Tchapaiev espagnol.

Si l’on devait faire exception du front du Nord, El Campesino combattit sur tous les fronts de la guerre civile. On le voyait apparaître partout où il y avait à réaliser une opération difficile ou rétablir une situation désespérée. Il donnait l’impression d’un fou héroïque; il se tirait des pires dangers presque par miracle, sans se laisser arrêter par rien et sans hésiter sur le prix à payer. Il acquit ainsi une renommée presque sinistre, non seulement chez l’ennemi, mais parmi les secteurs du camp républicain hostiles au stalinisme. Et il m’explique aujourd’hui avec un geste d’amertume:

– Le Bureau politique et les agents de Moscou qui contrôlaient entièrement le fameux Cinquième régiment, commirent et firent commettre les pires atrocités, dont ils rejetaient ensuite la responsabilité sur moi. On voulait m’entourer d’une auréole de terreur, non seulement sur le front, mais aussi à l’arrière. Ils savaient que j’avais bon dos et que je pouvais tout prendre sur moi.

C’est exact. Il n’en est pas moins vrai qu’entraîné par son tempérament passionné et son fanatisme, il commit lui-même de nombreux excès. Tous ceux qui ont assisté ou participé à une guerre civile savent combien il est facile de tuer et de se faire tuer en ces époques où la passion collective – une sorte de folie démoniaque qui ne connaît pas de frein – domine tout. Ce fut le cas en Espagne comme nulle part ailleurs peut-être. L’Espagnol est de nature joyeux, cordial, généreux, hospitalier, et cependant il a en lui, comme nul autre peuple, le sentiment tragique de la vie et le mépris de la mort. On prend cela pour de la fanfaronnade, mais c’est quelque-chose de beaucoup plus profond. Ce peuple a l’habitude de tout donner, de tout risquer, de tout sacrifier avec une générosité et un désintéressement absolus. Quand sa passion se déchaîne, il est capable de tout. El Campesino est le prototype par excellence de ce peuple. Durant toute la guerre civile, il porta littéralement la mort dans ses mains. A de telles époques on dirait que ce sont les mains elles-mêmes qui, sans l’intervention de la conscience, prennent l’habitude de tuer. El Campesino était-il le seul dans ce cas? Il y en avait d’autres comme lui, qui, dans des temps normaux, n’eussent pas été capables de tuer même une mouche. A le voir, on s’étonne presque qu’il ait pu jouer un rôle sanguinaire. Il est en effet simple, débonnaire, et donne même parfois l’impression d’un timide. Les responsables du grand drame ne furent-ils pas ceux qui déchaînèrent la tourmente contre la loi et la justice? Les crimes commis par eux ne dépassèrent-ils pas en horreur tout ce qui fut fait dans le camp républicain? Ces crimes du franquisme ne peuvent se comparer qu’à ceux commis par le stalinisme au nom d’une politique étrangère aux intérêts et aux aspirations du peuple espagnol. C’est ce que comprit plus tard, en U.R.S.S., El Campesino. Et c’est maintenant son grand drame personnel.

Les exploits militaires d’El Campesino sont liés aux principales opérations de la guerre civile. Il prit le fameux Cerro de los Angeles, ce qui empêcha l’ennemi de prendre Madrid. La presse communiste attribua ce fait d’armes à Lister. Mais ce dernier, en réalité, perdit la position et se retira à Perales de Tajuna, où il se consola de son échec par une orgie. El Campesino combattit à Somosierra, à Segovia, à Caravita, à Guadalajara, en Andalousie, en Estremadure, sur le front du Levant, en Aragon, sur l’Èbre, en Catalogne… Il fut à Madrid quand Miaja croyait que tout était perdu. Il dormit au palais d’Orient dans le lit d’Alphonse XIII. Il installa son poste de commandement à l’Escurial, puis au Pardo, la résidence actuelle de Franco. Avec un petit groupe de fanatiques, il se livra à un coup de main audacieux sur Lerida, où il fit prisonnier un colonel franquiste et son état-major. Il fut blessé onze fois et plus d’une fois grièvement. Après la prise, puis la perte de Teruel, il y resta enfermé pendant cinq jours. Comme les soldats franquistes criaient aux soldats républicains qu’El Campesino avait été tué, il accourut immédiatement sur la ligne du feu, monta au sommet d’une maison en ruines et, le corps à découvert, cria aux soldats de Franco qu’ils pouvaient se convaincre par eux-mêmes qu’il était bien en vie. Ils le regardèrent médusés, et aucun d’eux n’eut la présence d’esprit de tirer sur lui. Enfin, il parvint à s’échapper, non sans perdre son aide de camp et plus de mille hommes, après un corps à corps acharné qui dura plus de cinq heures. Tout le inonde le croyait perdu. Franco annonça qu’il le tenait prisonnier et présenta aux journalistes son manteau couvert de sang. C’était en réalité celui de son aide de camp, mortellement blessé, qu’il avait emporté sur ses épaules dans l’espoir de le sauver. Le gouvernement républicain envoya un télégramme à sa femme où il lui faisait part officiellement de la mort de son mari… Quand, en pleine nuit, El Campesino appela par téléphone Prieto, alors ministre de la Défense nationale, ce dernier en crut à peine ses oreilles.

El Campesino menant ses troupes à la bataille de Brunete

Comme toujours, au drame se mêle ici un élément comique. El Campesino et son ami, le colonel Francisco Galan, avaient dans les premiers jours de la guerre civile juré qu’ils ne toucheraient pas à un poil de leur barbe jusqu’au jour de leur entrée à Burgos, capitale des franquistes. Voyant cet événement reculer dans une perspec-tive de plus en plus lointaine, Galan décida finalement de se raser. El Campesino voulut l’imiter. Sur quoi il fut convoqué au bureau politique du parti communiste espagnol, où, en présence des délégués de Moscou, on le lui interdit formellement. C’était une barbe légendaire, lui déclara-t-on ; c’est avec cet ornement qu’on le connaissait en Espagne et dans le monde entier ; l’enlever serait trahir. Un des délégués russes lui dit même : « Cette barbe ne t’appartient pas ; elle appartient au peuple espagnol, à la révolution et à l’Internationale communiste. Tu dois la garder par discipline. » Et par discipline il la garda. On voulait manifestement faire naître cette croyance que sa force résidait dans sa barbe, comme celle de Samson dans sa chevelure.

Il fut le dernier à quitter l’Espagne, alors qu’elle était déjà, après l’effondrement du front du Centre, entièrement aux mains des franquistes. Tous les chefs communistes avaient pris la fuite dans des avions tenus prêts à cette intention. Les aides de camp d’El Campesino, qui se trouvaient avec lui à Valence, comprirent que tout était perdu et que la résistance à laquelle voulait s’accrocher leur chef ne serait qu’un héroïque mais vain suicide. Ils se jetèrent sur lui, l’attachèrent à un fauteuil et lui coupèrent la barbe, qu’ils cachèrent sous un toit en promettant de revenir la chercher un jour. Armés jusqu’aux dents, ils réussirent à sortir de Valence dans une puissante automobile et à traverser toutes les provinces du Levant et une partie de l’Espagne du Sud, jusqu’à un petit port de pêche situé entre Almeria et Malaga, non sans laisser sur leur passage quelques cadavres de phalangistes. Soit à cause de son peu d’importance, soit par suite de la confusion qui régnait alors, le village était encore administré par un commissaire socialiste du nom de Benavente. Ce dernier les cacha dans sa maison. La nuit même qui suivit leur arrivée, les franquistes prirent possession du village et de la maison où se tenaient cachés les fugitifs. Ils ne pouvaient soupçonner que, dans une pièce contiguë à la leur, se trouvaient le fameux El Campesino et ses aides de camp. Pourtant leur présence dans la région était signalée par la radio franquiste, qui envoyait sans arrêt des ordres pour qu’on les capturât à tout prix. Ces ordres parvenaient aux oreilles des fugitifs, ainsi que les commentaires du commissaire franquiste, de sa femme et de ses collaborateurs. À un moment donné, ils sortirent de leur cachette, tuèrent tous ceux qui se trouvaient dans l’appartement et gagnèrent le port, où ils s’emparèrent du meilleur canot automobile. Au cours de cette fuite, la femme de Benavente fut tuée. Plusieurs canots furent lancés à la poursuite des fugitifs, qui se sauvèrent en direction de Melilla; en cours de route, ils rencontrèrent une barque de pêche, dont ils réquisitionnèrent le combustible, et, longeant la côte de l’Afrique du Nord, parvinrent jusqu’à Oran. Pour la deuxième fois, El Campesino échappait à une mort déjà annoncée dans le monde entier.

«J’ai défié la mort à chaque pas, d’abord en Espagne, puis en U. R. S. S. C’est sans doute à cela que je dois le miracle de vivre et celui, plus extraordinaire encore, de m’être évadé de l’enfer soviétique. »

Il a dit cela avec orgueil, avec énergie. J’ai rarement vu des yeux comme les siens : aussi lumineux, aussi acérés et pleins de résolution. Ses cheveux sont noirs, crépus, et ses sourcils touffus lui donnent un air d’obstination. Ses traits, typiquement espagnols, accusent son origine arabe. Il est de taille normale, plutôt au-dessous de la moyenne. Son corps n’est pas vigoureux, mais bien proportionné, et il semble avoir dés nerfs d’acier. Quelle extraordinaire vitalité que la sienne! C’est une vraie force de la nature, un produit typique dé la terre espagnole. J’ai fait un long-voyage pour passer quinze jours avec lui. Quand il s’évada, il était faible et amaigri, mais sa vitalité a repris le dessus et il s’est rétabli rapidement. Les trois premiers jours, je l’ai laissé parler presque sans l’interrompre; il y avait si longtemps qu’il n’avait pu s’exprimer dans sa langue maternelle, se confier à quelqu’un ! Il ne peut presque pas tenir en place ; il va et vient nerveusement, gesticule et explose en imprécations indignées; on dirait qu’il a besoin de casser quelque chose.

Enfin il se rassied et poursuit :

« J’ai payé terriblement cher ma liberté : mon père et ma sœur pendus quelques mois après le commencement de la guerre civile; mon frère cadet, qui s’était battu comme un lion, fusillé à la fin de la guerre. Je ne comprends pas comment, étant mon frère, il a pu se laisser prendre vivant. Ma compagne et mes trois fils perdus dans l’Espagne de Franco. Ma nouvelle compagne et une fille perdus maintenant dans la Russie de Staline. Qu’on ne croie pas cependant que je vais abandonner la lutte. Je me sens aujourd’hui plus fort que jamais. Mourir eût été pour moi le plus facile; si j’ai mis une telle obstination à vivre, malgré tout, c’est que je voulais faire connaître au monde la vérité sur l’enfer soviétique et continuer la lutte pour la liberté des hommes et des peuples. »

JULIAN GORKIN.

Note:

[1] Emprisonné à Madrid par la N.K.V.D., c’était El Campesino qui devait me faire fusiller. Pour mon bonheur, il était retenu sur le front d’Estremadure, et le gouvernement républicain me fit transférer en toute hâte et sous bonne escorte à Valence. (J.G.)

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