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Yougoslavie: productivisme et résistance ouvrière (1976)

29 mars 2014

Article paru dans Union ouvrière N°18 (du 15 juin au 15 juillet 1976).

La résistance au travail forcé, au salariat, est menée d’une façon générale dans l’ensemble des capitalismes d’Etat de l’Est. En Pologne, en Hongrie et dans les autres « démocraties populaires », l’absentéisme, le sabotage individuel ou collectif, le « vol », ou plutôt la réappropriation des objets par les producteurs, s’étendent… Ainsi en Yougoslavie autogestionnaire cette épidémie suscite les préoccupations de la presse officielle des gérants du capital, comme en témoigne cet extrait de la revue « Komunist » du 3 novembre 1975.

… Il est vrai que d’une manière générale on quitte son poste de travail sans aucun motif valable, on ne fait pu son travail et, ce qui est encore plus grave, personne n’est responsable. Un exemple : l’entreprise Slabvda de Gavak (Serbie).

Un autre exemple : l’entreprise Sioboda, à Cacâk : on a beaucoup écrit et publiquement parlé de son déficit. Dernièrement, l’entreprise a compté certain jour un millier de travailleurs absents de leur travail. A la fonderie de Smderevo, les travailleurs ont constaté, en analysant leurs propres faiblesses (!), que certains d’entre eux quittent leur poste de travail une heure avant la fin, chaque jour.

A l’entreprise Leteks de Leskovac, pendant l’été, 250 travailleurs sur 2 500 ont été absents chaque jour pour cause de maladie. Certains travailleurs – en congé de maladie – ont été trouvés en train de cultiver leurs terres ; d’autres ont eté employés dans des entreprises privées. Une ouvrière – malade – avait transporté des marchandises avec ses chevaux, en qualité de transporteur privé. Au cours d’une assemblée générale, on a proposé que cette ou- vrière soit licenciée pour faute lourde. En signe de solidarité, l’assemblée générale a refusé cette propc- sition. Aussitôt après, la même ouvrière Il commis une nouvelle infraction à la discipline.

Cet exemple n’est pas isolé, et Leteks n’a rien d’une exception. Dans cet état de choses, mieux vaut ne pas parler des infractions à la discipline, telles que dormir à son poste de travail, quitter celui-ci sans demander l’autorisation, etc. Dans notre pays, il y a eu l’an dernier, chaque jour, 4 % de travailleurs absents de leur travail. Cela représente 65 millions de journées perdues. Dans la seule industrie, on perd deux jours par mois et par travailleur, Quand on sait que la Sécurité Sociale a payé deux milliards 700 millions de dinars pour maladie, et quand on sait également que les trente premiers jours sont payés par les organisations du « travail associé », qui ont payé cinq milliards de dinars …

La meilleure utilisation du temps de travail n’est pas seule en cause, mais elle est, de toute façon, une des conditions clés pour augmenter la productivité du travail, laquelle, cette année, augmente plus lentement que l’an dernier. Pour pouvoir diminuer les absences pour maladie, il est nécessaire d’organiser un meilleur service de médecine du travail. Mais cela ne suffit pas. Une action concrète de l’Alliance communiste dans les  » organisations du travail associé  » est nécessaire pour que la discipline du travail soit respectée. Pour chaque membre de l’Alliance communiste, le critère fondamental de son activité politique, c’est son comportement par rapport à son travail et à ses tâches de production, On ne peut pas éliminer les fainéants de la production, si l’on n’élimine pas d’abord les fainéants de l’Alliance communiste.

Comme on le voit cette résistance du prolétariat yougoslave reste encore limitée et atomisée, pourtant ces exemples suffisent amplement à révéler la duperie de l’autogestion. Comme ici l’esclavage salarié et la marchandise conditionnent l’aliénation quotidienne ponctuée par les appels au productivisme des charognes bureaucratiques de la  » Ligue des Communistes Yougoslaves  » …

La subversion actuelle, contrainte d’être ici immédiatement anti-étatique, se devra peut-être plus qu’ailleurs d’aborder de façon radicale la destruction du rapport capitaliste … à suivre…

yougo-uo

Voir aussi:

 

Les conseils ouvriers en Yougoslavie (ICO, 1966)

20 juillet 2009

Extrait du supplément au N° 51 d’Informations correspondance ouvrières (juillet 1966).

Les conditions particulières de la guerre de partisans engendrèrent en Yougoslavie, à la place de  » l’appareil brisé de l’ancienne administration, une nouvelle autorité, nouvelle dans la forme et le contenu » [1] les « comités populaires », un système d’administration pyramidal sur lequel reposait – formellement – le gouvernement, et que doublait au niveau de l’usine des « comités syndicaux » de type russe. Après la rupture avec la Russie et une période de tâtonnements, le régime de Tito promulga au fil des années des trains entiers de décrets visant à instaurer « l’autogestion ». On a pu dire de cette autogestion qu’elle « est création de juristes beaucoup plus que création ouvrière et surtout création continuelle marquée sans cesse par la promulgation de nouveaux règlements » [2]. Cette formule d’Albert Meister – une professionnel de l’étude des communautés de travail qui a fait en Yougoslavie une enquête spécialisée – est sans doute exacte. Mais elle ne présente qu’un aspect des choses.

Vu sous cet angle, cette création revient à du paternalisme pur, si ce n’est à un retour aux sources, à Marx, à Lénine et même, ont dit des naïfs, à… Proudhon [3]. C’est oublier qu’en 1948 les dirigeants yougoslaves – isolés mais aussi maintenus en place par un singulier effet de la « guerre froide » – étaient contraints et non pas libres, de rechercher « l’activité consciente et la participation immédiate des producteurs et des citoyens » comme dit encore Meister.

Le mécontentement était alors généralisé dans le pays, tandis qu’à l’extérieur Staline refusait d’appuyer les ambitions territoriales de Tito. Le système du « socialisme administratif » avait été poussé très loin dans l’industrie, mais non dans les campagnes où la collectivisation demeurait relativement lente; les prix des produits agricoles accusaient une hausse marquée au marché libre (indice 463 en 1937, 714 en 1948), et les salaires baissaient. Cependant que des injections de capital étranger (américain) permettaient d’éviter une catastrophe dans le domaine des salaires, le PC entreprenait, en janvier 1949, une collectivisation massive et rapide de la terre [4]. Résistance des paysans, résistance des directeurs d’entreprise, souvent d’anciens chefs de partisans nommés pour des raisons politiques et attachés aux pratiques staliniennes, résistance enfin des salariés. Dans cette période critique, reprenant l’exemple de Staline, l’équipe dirigeante recourut à un jeu de bascule constant, jouant à un moment la ville, les salariés contre la campagne, les paysans ou même contre les directeurs, pour renverser ensuite la vapeur, dans une fumée de nouveaux décrets.

Ce n’est pas le lieu ici d’examiner l’autogestion yougoslave en tous ses détails, et moins encore dans toutes ses étapes. Il fallait toutefois rappeler qu’elle a été créée par des chefs soumis à des conditions données. S’ils ont incontestablement accordé une certaine autonomie à des organes déjà existants mais incapables de faire face aux rudes tensions du moment, s’ils en ont conçu d’autres pour leur faire contrepoids et les contrôler, ce fut dans l’ensemble sous la pression des circonstances et sans rien lâcher, bien entendu, quant aux bases mêmes de leur pouvoir: la gestion étatique du sommet, l’autorité du directeur et l’encradement syndical dans l’entreprise.

Le conseil ouvrier yougoslave

Dans l’entreprise, la gestion est organisée, formellement, de manière pyramidale: tout en bas, les assemblées du collectif, qui se tiennent par ateliers ou autres unités organisationnelles, puis le CO d’atelier (ou de département ou de « dépendances »), le CO de l’entreprise, le « comité de gestion » et enfin le directeur.

Le collectif n’a guère de moyens de contrôle. En effet, « ce sont eux-mêmes qui exécutent les décisions – les cadres – qui se contrôlent… Les organes ouvriers de gestion sont souvent dans l’impossibilité d’exercer leurs pouvoirs administratif » [5]. Ces organes sont élus, sur une liste composée par le syndicat.

Les CO d’atelier n’ont que des fonctions consultatives. En revanche, du moins en droit, le CO d’entreprise intervient dans toutes les décisions qui concerne[nt] la vie de la firme. Son organe exécutif est le « comité de gestion » censé appliquer ses décisions après accord avec la direction de l’entreprise, avec son service commercial et avec le « comité populaire » [6]; d’autres organismes encore ont voix au chapitre. De plus, en cas de contestation, un corps arbitral désigné par le gouvernement tranche définitivement le litige; à ce stade, le CO n’est plus représenté. Disons-le tout de suite, il semble bien que les choses en arrivent rarement à ce point et que, pour avoir la paix, les agents de tous ces organismes s’ « arrangent » entre eux. Et dire que des travailleurs « s’arrangent » avec la hiérarchie de l’entreprise, de la commune ou de l’État, cela veut toujours dire qu’ils sont « arrangés » sur le fond quand ce ne serait pas dans la forme.

Toute initiative du CO est soigneusement réglementée par la loi qui en tout, le subordonne à des autorités supérieures. Ainsi, l’ordre du jour de ses réunions est établi par le président du CO, « tenu de consulter le président du comité de gestion ou le directeur » [7]. En dernier ressort, c’est le directeur, nommé par le comité populaire qui tranche. Pour apprécier exactement ses pouvoirs, il suffit de noter que « dans leurs activités les travailleurs et le personnel dirigeant sont subordonnés au directeur de l’entreprise. Les décisions légales du directeur sont obligatoires pour tous les travailleurs et le personnel dirigeant [8].

Le CO a des pouvoirs en matière de salaires, dont la structure est en gros analogue au modèle russe. La grandeur du salaire, pour une entreprise donnée, est, en fin de compte, déterminée en fonction de « proportions de base » fixée par l’État et toute une cascade d’institutions de contrôle. En outre, depuis 1962, les hausses de salaires doivent être calculées dans chaque entreprise en fonction des « progrès de productivité, du niveau des salaires dans le groupe d’industries auquel appartient l’entreprise et de la « composition organique » de son capital [9]. Cette mesure indique clairement que, malgré toutes les restrictions, certains CO avaient réussi à se débrouiller un peu, aux dépens des investissements par exemple. Qoui qu’il en soit, la fixation du salaire et de ses divers composants, celle des normes aussi, ne constitue qu’une petite part des délibérations du CO: un sixième environ; les affaires de discipline du travail et de « crimes économiques » (vol, corruption, etc.) [10] y tiennent une place beaucoup plus grande [11].

L’aristocratie ouvrière joue un grand rôle dans les CO, et plus encore dans les comités de gestion. Dans le comité de 9 membres étudié par Meister, 4 étaient des employés (dont 3 hautement qualifiés, dont le directeur, et 1 de qualification moyenne) et 5 ouvriers (dont 4 hautement qualifiés et 1 qualifié). La représentation de l’élément non-qualifié, ouvrier comme employé, s’est peu à peu réduite avec les années pour disparaître complètement [12].

Les oeuvres sociales sont gérées par la section syndicale; cette dernière, concurremment au CO, au Parti et au tribunal du Travail, s’occupe des doléances individuelles du personnel et parfois les fait aboutir. Quand il est dans l’embarras, le travailleur peut donc s’adresser à celle de ces institutions où il connaît quelqu’un. Maintenant quand les ouvriers ont des revendications qui les concernent tous, ils recourent parfois à un moyen qui n’est codifié nulle part: ils lâchent l’outil de travail et vont se presser devant le bureau du directeur; des grèves ont eu lieu ces dernières années.

Conseils des ouvriers ou conseil du directeur?

Dans la première phase, les CO eurent un rôle important dans la restructuration de l’industrie, et la consolidation de l’État national. Entre autres, ils permirent le changement progressif d’une grande partie des anciens directeurs – de glorieux anciens combattants formés aux pratiques maintenant désuètes du « socialisme administratif » – par des ingénieurs qualifiés. La majorité des directeurs fut ainsi remplacée entre 1950 et 1953. En 1956, sur 563 directeurs ayant quitté leurs postes dans les 6000 entreprises occupant plus de 30 personnes, 502 (soit environ 8% de l’ensemble) avait fait l’objet d’une révocation: dans la plupart des cas, cette mesure venait d’une autorité publique; 111 ont été révoqué à la requête d’un organe de gestion et 55 sur celle du collectif. Toutefois, on ne sait trop si les assemblées ou les représentants ouvriers ont décidé la révocation sur leur propre initiative, ou bien après communication du dossier par les autorités [13]. Depuis cette date, le nombre de révocation a baissé. Il n’est pas douteux que, dans certains cas, les CO possèdent un minimum d’autonomie dans l’embauche et le licenciement du directeur ( surtout dans les petites entreprises)[14]. De même en Bulgarie où vient d’être instauré un système proche à plus d’un égard du modèle yougoslave, Todor Jivkov, « ouvrier typographe » et président du conseil, a pu déclarer: « il est arrivé qu’un directeur général proposé par nous soit récusé » (par le collectif ou le « conseil de production ») [15]. Mais visiblement, de tels cas sont rares et de toutes manières le problème est moins celui du directeur en tant que personne que celui de la fonction de direction.

En pratique, c’est le principe stalinien « les cadres décident de tout » qui est appliqué en Yougoslavie. Comme exemple éloquent, donnons cet extrait des « conclusions prises » par le comité de gestion de l’usine de matériel électrique  » Radé Kontchar (illisible)… Nos lecteurs, qui ont l’occasion de lire les PV se séances du CE de leur boîte, pourront ainsi saisir les différences et aussi les similarités:

« … Le comité de gestion décide que soient versés à titre exceptionnel au profit des personnes qui ont quitté l’entreprise en raison de leur élection aux organes du pouvoir populaire ou autres organismes sociaux, des primes pour la productivité du travail, si le CO des dépendances ou du secteur où ces personnes avaient été employées y donne son approbation…

« … En vertu de la proposition du directeur de l’entreprise, le comité de gestion donne son approbation au versement à 107 ouvriers et employés d’une indemnité à titre de congés annuels non utilisés…

« … Vu les demandes soumises par nos ouvriers et la proposition du secrétaire de l’entreprise et de la commission du CO, le comité de gestion accorde une aide en argent aux travailleurs nécessiteux (suit à la liste de six travailleurs ayant obtenu une assistance de 10 à 15 mille dinars)…

… Le comité de gestion annule sa 16ème conclusion prise à la 13ème séance ordinaire… au sujet du transfert de l’ingénieur Kosta Milovski du secteur de production d’appareils au secteur de vente et est d’accord avec l’exposé du directeur de l’entreprise de maintenir le susnommé dans la production d’appareils encore quelques temps (ce point est le seul sur lequel on sent qu’il y a eu du tirage, N.D.L.R.)

… Adopte la demande de Barica Simonuvic, ouvrière occupée dans la production d’appareils, quant à l’interruption de sa relation de travail pour une durée de six mois, l’entreprise devant l’occuper après l’expiration de cette période au même poste de travail dans la production de transformation…

… Rejette la plainte de Stanko Ljindevit, mécanicien de la station de pompe de la dépendance auxiliaire en ce qui concerne sa note de travail, se basant sur l’attitude du CO de cette dépendance… » [16].

Cet échantillon, puisé dans une brochure rédigée par des sociologues d’État, ne laisse pas encore assez ressortir l’expression qui revient comme un leitmotiv dans la plupart de ces conclusions: « sur le rapport du directeur… ». A l’avis de ce dernier se superpose, dans toutes les questions importantes, celui de l’État, qui doit approuver le plan de l’entreprise, et de multiples organismes étatiques, municipaux, bancaires, etc… Encore une fois, il est notoire que, comme en Russie, une grande partie des différents se traitent sous l’épais manteau de papier du Règlement.

L’échec des CO yougoslaves

On a souvent soutenu qu’il était impossible d’édifier le socialisme dans un petit pays arriéré. Cela nous semble évident; mais, même dans ces conditions une question capitale se pose: le système considéré est-il susceptible de conduire un jour à une société de producteurs libres et égaux? Si tel est le cas, ne faut-il pas l’appuyer? Par exemple, après la Révolution russe de 1917, tous les éléments révolutionnaires d’Occident (y compris les anarcho-syndicalistes espagnols) ont soutenu comme ils l’ont pu, pendant trois ou quatre ans, dans une période critique, le jeune régime bolchevik. L’expérience leur a donné tort, mais peut-on affirmer cependant avec sérieux qu’ils pouvaient faire autrement?

Ce qui précède ne laisse aucun doute sur cette question d’un éventuel soutien (que personne ne nous demande mais dont, le cas échéant, nous sommes assez grands pour débattre nous-mêmes). Pour nous, parler d’ « autogestion » yougoslave, c’est tout simplement un abus de langage. Même ainsi, il n’est pas inutile – au moins à l’occasion – d’examiner le pourquoi et le comment de la chose.

Les CO yougoslaves sont un échec, total selon les uns, partiel reconnaissent d’autres. Les communistes chinois se font les avocats les plus bruyants de la première thèse. D’après eux, qui sont orfèvres en la matière, les CO yougoslaves ne sont que des « machines à voter », manipulés par le directeur d’entreprise. C’est exact, mais assurément une vérité partielle; les « théoriciens » chinois le savent bien, qui voient dans les pouvoirs du directeur un produit du rétablissement du capitalisme privé. Or, s’il est vrai que les pouvoirs de l’État sont moindres à la base en Yougoslavie qu’en Chine, par exemple, il existe au sommet une conformité de nature entre le régime titiste et l’ensemble de la branche orientale du capitalisme, cela même dans le cadre de l’entreprise auquel nous nous sommes tenus.

Cette conformité n’est pas seulement d’ordre social, institutionnel ou même économique; en discuter ici nous entraînerait trop loin et puis les ergoteurs feront valoir que l’évolution du régime titiste peut mener « un jour » à des transformations qualitatives. Mais la nature réelle d’un régime d’exploitation se révèle face à la lutte des exploités; cette épreuve a eu lieu en l’espèce: ce fut la Révolution hongroise.

On a dit souvent que les CO révolutionnaires de Hongrie s’étaient inspirés des CO yougoslaves. Et, dans la forme, ce rapprochement paraît fondé. Mais aussi bien nul ne s’est avisé – et qu’importe d’ailleurs – que cette forme fut longtemps préconisée par les communistes de conseils, entre autres [17]. En réalité, la forme ici correspond de façon naturelle à l’industrie moderne et les travailleurs doivent y recourir dès qu’ils se dressent résolument contre l’ordre établi; cette forme, on vient de le voir ci-dessus, peut aussi [être] subordonnée à d’autres organismes, constituer un rouage de la société d’exploitation. C’est la présence ou l’absence de lutte ouvrière qui lui donne son véritable contenu.

D’après les dirigeants yougoslaves, les chefs communistes hongrois, leurs collègues, avaient provoqué la révolution par leurs folies à la Staline, et face à la révolution ils continuaient de ne rien comprendre, « répétant qu’il faut reprendre le travail sans souffler mot du pouvoir ». Ainsi, toujours selon les yougoslaves, avaient-ils abandonné les CO à l’intelligentsia, aux « mots d’ordre petit-bourgeois d’un libéralisme abstrait » et la consacrait force dirigeante de la Révolution. Prisonnière de son « anarchisme petit-bourgeois », de ses formules « nationalistes et pseudo-démocratiques », l’intelligentsia ne pouvait comprendre la nécessité, disait Edvard Kardelj [18] de proclamer « que le pouvoir devait être confié non pas aux partis en faillite, ni à un seul, ni à pàlusieurs, mais à un organisme dont les piliers seraient les CO et les communautés locales autonomes, les communes socialistes »; comme en Yougoslavie, quoi! Ça, c’est de l’idéologie. Dans la réalité, Tito, lors de la première intervention russe proclame son refus de « s’ingérer dans les affaires du mouvement ouvrier hongrois » [19] et, lors de la seconde, déclare que, tout en étant une « erreur », « l’intervention soviétique a été indispensable » pour écraser la « contre-révolution » et le « fascisme » [20].

Ainsi, tandis que le « penseur » Kardelj dissertait sur les erreurs respectives des chefs communistes et des intellectuels hongrois, n’accordant à aucun moment le caractère de force dirigeante aux CO, Tito, l’homme à la barre, laissait faire. Et puisqu’un régime est toujours inséparable des institutions sur lesquelles il repose, le maréchal-le-plus-décoré-du-monde en dévoilait du coup la nature. A nos yeux de tels faits emportent plus sûrement la conviction que les jugements balancés, « prudents »,.

Les théories de l’échec partiel

Ces dernières années, l’ « autogestion » yougoslave a suscité divers débats et enquêtes; il n’est pas vain d’en discuter les conclusions d’autant plus que l’extension, déjà amorcée, du système à d’autres pays de l’Est va multiplier les déclarations à ce sujet. En gros, les spécialistes admettent qu’en pratique l’ « autogestion » a donné, au mieux, des résultats bien maigres; après tout, si les salaires sont encore plus bas en Yougoslavie (même par rapport aux pays voisins) la productivité l’est aussi. Voici l’opinion d’un sociologue yougoslave:

« Les enquêtes menées dans les usines aboutissent à la constatation que la participation ouvrière, quand elle était effective, portait avant tout sur des aspects particuliers comme la répartition des revenus et des salaires, les problèmes du personnel, les oeuvres sociales, et dans une moindre mesure sur l’organisation du travail cependant que la gestion financière et commerciale échappait entièrement aux ouvriers. »

Pourtant, et cette dialectique est commune à tous les exposés de ce genre:

« Et pourtant, il n’en est pas moins certain que l’autogestion a considérablement amélioré les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise et entraîné une meilleure intégration de la communauté des producteurs… la formation, le développement des facultés, l’initiative, les possibilités de promotion… » [21].

On sera frappé par la ressemblance entre ces propos et ceux du député gaulliste, présentant le projet de loi sur les CE français. Même constat d’échec qui précède un même bilan « positif ». Si le député se félicite de voir les CE amener la « fin de la lutte de classes », le sociologue s’enchante de l’ « amélioration des rapports hiérarchiques »; la même chose mais dans un langage différent. Lui aussi insiste sur la promotion grâce aux CO, ce qu’un autre sociologue, français celui-ci, précise en des termes dépourvus d’enthousiasme: il est fréquent que pour un de ses membres le CO soit

« un moyen d’améliorer sa situation personnelle: se faire rétribuer sans travailler, attribuer de meilleurs postes de travail, etc. Nombreux sont en Yougoslavie les ouvriers qui voient dans l’élection au CO ou à des responsabilités syndicales un moyen de promotion sociale plus efficace que le perfectionnement technique ». [22]

On retrouve semblable constat sous la plume de Daniel Guérin. Lui aussi relève en Yougoslavie un décalage entre la théorie et la pratique, et lui aussi prend la théorie au sérieux. Allant plus loin que les autres critiques, il montre combien ce décalage est lié à la toute-puissance de l’État centralisateur, du parti unique, de couches privilégiées au sein de l’appareil de gestion, etc. [23]. Mais s’il va plus loin dans la critique, Guérin va aussi plus loin dans la fabulation: l’autogestion, écrit-il

« a entrouvert aux ouvriers de nouvelles perspectives et leur a restitué une certaine joie au travail. Elle a commencé à opérer dans leur mentalité une véritable révolution. Elle y a fait pénétrer les rudiments d’un socialisme authentique, caractérisé par la disparition progressive du salariat, la désaliénation du producteur, son accession à la libre détermination. Elle a contribué aussi à relver la productivité. »

« Prends l’éloquence et tord lui le cou » disait Voltaire; Guérin aurait dû méditer ce conseil. Qu’est-ce par exemple que « la disparition progressive du salariat » quand tout indique que, depuis 1950, la différenciation des salaires est allée croissante? Comment parler de « libre détermination » dans un cadre qualifié de dictatorial par l’auteur lui-même? Quelles sont les prétendues nouvelles perspectives ? Le « virus démocratique » dit Guérin, après Meister. Mais encore? Eh bien, grâce à l’autogestion, « le recrutement (du Parti) se fait sur des bases plus saines, en milieu ouvrier » ! En serait-il ainsi, que nous serions devant un mécanisme destiné à renouveler les couches dirigeantes, éviter une fossilisation bureaucratique en créant une circulation des élites. Mais, en fait, ces dernières années, les ouvriers yougoslaves se sont tournés vers l’émigration qui, mieux même qu’un poste dans les CO, résout leurs problèmes immédiats.

Le remède aux lacunes de l’ « autogestion » ce serait selon Guérin « semble-t-il… un authentique mouvement syndical, indépendant du pouvoir et du parti unique, émanant des autogestionnaires et les encadrant tout à la fois, animé de l’esprit qui fut celui de l’anarcho-syndicalisme espagnol ». Admettons un instant. Mais d’où viendra-t-il ce « syndicalisme authentique », sinon d’une lutte ouverte et sans merci? Les CO hongrois de 1956 l’ont montré, en petit mais avec toute la netteté désirable. Et peut-on songer seulement à une telle lutte quand, comme Guérin, on prend pour argent comptant les proclamations des propagandistes officiels, diffusés aux frais de l’État yougoslave? [24]

En réalité, si les CO des pays de l’Est ont une fonction, c’est d’empêcher, autant que faire se peut, l’irruption de la lutte. Il est significatif qu’au moment de la Commune de Hongrie, le gouvernement d’Allemagne de l’Est, tout en faisant défiler ses troupes, encouragea d’en haut la création de « comités ouvriers » qui devaient, selon Ulbricht [25] avoir une « influence décisive sur la répartition des primes de production et le respect des conditions de travail dans les entreprises », mais soumis cependant à l’autorité des directeurs d’usine et des syndicats. Le fait que cette tolérance fut de courte durée et limitée montre bien qu’il ne s’agissait alors que de la mise en place d’un contre-feu pour parer à toute éventualité. Ici, comme en Pologne ou en Yougoslavie, il ne s’agit plus seulement de parachever l’action des syndicats, en tant que corps exprimant peu ou prou les revendications immédiates des travailleurs; il s’agit bien plutôt de pallier leur absence en tant que tels, tout en insérant les CO dans le jeu d’ensemble des institutions propres à l’ordre existant un corps auxiliaire dont les attributions revenaient auparavant à des organismes d’État et qui leur reviennent éventuellement une fois la crise passée.

Il y aurait certes encore beaucoup à dire sur les théories de l’ « échec partiel », mais à quoi bon? Les CO yougoslaves ont sans doute quelque peu adouci les horreurs de l’accumulation primitive du capital dans le pays mais, de ce point de vue, le fait que la Yougoslavie fut l’un des pays au monde les plus aidés financièrement de l’extérieur a sans doute compté beaucoup plus. Et puis, en dépit des enquêtes qui peuvent témoigner de l’attachement et de la confiance mesurée que les travailleurs portent à ces institutions, il apparaît nettement qu’ils ne sont pas disposés à lutter pour les défendre, ni même à prendre des initiatives en ce sens.

Dans les pays de l’Est, CE, CO, etc. représentent la contrepartie de l’impuissance totale des syndicats à exprimer et faire valoir tant soit peu les revendications de la base, et cela dans des périodes critiques pour l’ordre établi. Ils offrent une voie de recours vis-à-vis de conditions invivables; ils sont tolérés par les autorités et même suscité[s] par elles comme soupape de sécurité. Elles ont toujours pu jusqu’à présent étouffer dans l’oeuf ou détourner les initatives d’avant-garde.

D’abord, parce que les autorités disposent de la force matérielle de répression et de la terreur qu’elle inspire depuis des siècles; non sans raison comme l’a montré le destin de la Commune hongroise. Ensuite, et même surtout, parce que le vieil ordre demeure en place, le vieil ordre, c’est-à-dire les rapports de production capitalistes tels qu’ils sont cristallisés dans l’appareil d’État, tels qu’ils se matérialisent dans le salaire et le règne de l’argent. Ce n’est pas pour rien que Karl Marx fulminait contre ces « socialistes » qui « laissent subsister le travail salarié et donc la production capitaliste » [26]. Ce maintien n’a pas seulement pour conséquence que les rapports capitalistes tendent, du seul fait qu’ils subsistent, à se reproduire immédiatement dans la pratique; il a aussi pour corollaire que ces rapports se perpétuent dans la mentalité, dans la conscience des hommes et contribuent largement à régler leur conduite. Dans ces conditions, il ne suffit pas, ce qui est déjà exceptionnel, que les organismes de lutte ou de pouvoir ouvrier concrétisent une action et une volonté de poursuivre l’action; il faut encore qu’ils se prolongent et imposent leurs propres lois et leur propre système économique: non plus le salariat, mais la production et la distribution communistes. [27]


Notes:

[1] Tito, « Les bases d’une démocratie de type nouveau », Démocratie nouvelle, mars 1947, N°3.

[2] A. Meister, Socialisme et autogestion, L’expérience yougoslave, Paris, 1964, p. 90.

[3] Cette allégation ridicule a été réfutée dans un article de Noir et Rouge consacré à l’autogestion (N°31/32, p. 31 et N° 33, p. 2); nous renvoyons à cet article pour l’excellent résumé qu’il donne de l’embrouillamini des institutions yougoslaves.

[4] C. Brobrowski, La Yougoslavie socialiste, Paris, 1965, pp. 105-106.

[5] Meister, op. cit., p. 338.

[6] organisme (illisible…) agent d’exécution le secrétaire de la commune, est toujours un fonctionnaire d’État. Dans la commune étudiée par Meister, les fonctionnaires, les cadres et les artistes, dépendant directement de l’État ne sont pas loin de former la moitié du « comité populaire » [Meister, p. 30]

[7] Bogouslavjevic et Pesakovic, la Gestion ouvrière d’une usine en Yougoslavie, Belgrade, 1960, p. 30.

[8] ibid., p. 66.

[9] Études de l’OCDE, juin 1964, p. 19.

[10] il y eut en 1954 plus de 20.000 procès pour « détournement de la propriété socialiste »; 15.205 en 1956; 7.758 en 1961 [G. Lasserre, l’entreprise socialiste en Yougoslavie, Paris, p. 59; n. 39.]. Mais il paraît exagéré d’attribuer cette diminution au « caractère éducatif » des CO. L’ouvrier n’a guère de possibilité de voler efficacement; au mieux il peut être complice de troisième ordre. On gagerait que la baisse du nombre de procès est liée à l’épuration des directeurs et autres cadres, supposés hostiles au régime, et traînés devant les tribunaux sous cet excellent prétexte (sans doute fondé).

[11] Sturmthal, Workers’Council. A Study of Workplace Organisation on both Sides of the Iron Curtain, Cambridge, Mass. 1964, p. 108.

[12] Meister, p. 90.

[13] La gestion ouvrière des entreprises en Yougoslavie, Genève (BIT), 1962, pp. 126-7.

[14] mais les pouvoirs de la « commune » responsable financièrement de l’entreprise sont beaucoup plus réels: « en cas de conflit, le directeur se range souvent aux avis du pouvoir communal plutôt qu’à ceux de son CO, et cela par peur d’être congédié » [Meister, p. 66]

[15] Le Monde, 26-02-1966.

[16] Bougouslavic…, op. cit., pp. 34-39.

[17] cf. « Le mouvement pour les conseils ouvriers en Allemagne« , 100, N°42; A. Pannekoek, Workers’ Councils, Melbourne, 1950, etc. On retrouve épisodiquement et fragmentairement des thèmes assez similaires, du moins dans les termes, chez certains sociaux-démocrates saisis par la démagogie (Kautsky, Daumig, Adler, etc.) et certains théoriciens « bolcheviks » du début des années 20 (Gramsci, Korsch, etc.); de même chez quelques anarchistes contemporains (…).

[18] discours du 7-12-1956; dans La révolution hongroise vue par les PC d’Europe de l’Est, Paris, 1957, pp. 310-12.

[19] Le Monde, 31-10-1965.

[20] La Révolution hongroise…, p. 289.

[21] Zoran Matkovic, « Réalités de l’autogestion yougoslave », Les Temps modernes, juin 1965.

[22] G. Lasserre, op. cit., p. 60. Il y a quelques mois, à Varsovie, deux jeunes théoriciens polonais écopaient chacun de plusieurs années de prison pour avoir dénoncé, dans un manifeste, la « dictature bureaucratique » des PC d’Europe de l’Est, associés de fait à l’Église, et s’être prononcé pour « une véritable démocratie des CO »; bien entendu, ils rejetaient les CO yougoslaves comme « technocratiques » (voir l’article – infect- de M. Tatu, Le Monde, 26-05-1965).

[23] L’Anarchisme, pp. 169-75.

[24] déclarations du Dr Kavcic, ibid., p. 175.

[25] Le Monde, 9/10-11-1956.

[26] Lettre à Sorge, 30-06-1881 et toute l’œuvre scientifique de Marx.

[27] cf. ICO N°42, pp. 17-22 et les publications du groupe hollandais des communistes de conseils.