(Re)lire le Manifeste

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Conférence publique de Nicolas Dessaux le 24 octobre dernier à Lille.

Le Manifeste du parti communiste est sans aucun doute le texte le plus connu, le plus lu et le plus diffusé de Karl Marx. C’est surtout le plus cité dans les mémoires de militants, ce qui donne une idée de son impact sur le mouvement ouvrier. Son succès éditorial ne s’est jamais vraiment démenti, au point qu’on le trouve aujourd’hui en langue française chez plusieurs éditeurs simultanément. Pourtant, son tirage initial n’a pas excédé 500 exemplaires, soit approximativement le nombre d’adhérents de la Ligue des communistes à l’époque.

La rédaction du manifeste fut achevée à Londres en février 1848, c’est-à-dire un mois avant l’éclatement de la révolution en Allemagne. Il fait suite à de nombreux débats au sein de la Ligue des communistes, dont il constitue le programme, entre les partisans de Weitling, son fondateur, et de Marx, un adhérent récent mais dont le rôle est vite devenu déterminant. Sous son impulsion, la ligue a non seulement changé de nom, puisqu’elle s’appelait jusque-là Ligue des Justes, et de formule. Le fameux, Prolétaires de tous les pays, unissez vous, remplace Tous les hommes son frères. Marx soulignait avec ironie qu’il y avait des hommes dont il ne souhaitait pas être le frère. Mais le changement essentiel est la mise en avant du caractère d’organisation de classe du parti communiste. C’était déjà le cas dans les faits, puisque la Ligue des Justes était essentiellement ouvrière, au point que Weitling, son fondateur, se méfiait du journaliste Marx, mais n’était pas affiché de manière aussi fracassante. La formule aura un certain succès.

Sous l’impulsion de Marx, la Ligue change surtout d’orientation et de méthode : elle est moins conspirative, plus propagandiste, plus démocratique dans son fonctionnement comme dans ses projets, et surtout, se dote d’une analyse de la situation actuelle et de perspectives immédiates : c’est précisément le rôle attribué au Manifeste. Son titre, Manifeste du parti communiste, va servir ici de grille d’analyse pour exposer son contenu et ce qu’il contient encore d’actuel.

Manifeste

La première version de ce qui est devenu le Manifeste prenait la forme d’un catéchisme, c’est-à-dire d’une série de questions et de réponses, selon une forme de texte alors courante pour exposer un programme politique. Engels, chargé de sa rédaction, finit par renoncer, faute de trouver comment inclure les questions historiques sous cette forme. Marx reprit alors la rédaction sous sa forme actuelle, même si la comparaison du brouillon d’Engels et du Manifeste révèle de nombreux emprunts.

Ces questions historiques vont donner la forme particulière du Manifeste, dont le premier tiers trace une longue geste de la lutte de classe entre la bourgeoisie et la société féodale, puis entre cette bourgeoisie et le prolétariat. Cette partie a souvent été lue comme une apologie du rôle révolutionnaire de la bourgeoisie, et c’est bien le cas : Marx, dans toute son œuvre, ne manque jamais de souligner que la bourgeoisie, contrainte de révolutionner sans cesse moyens et rapports de production, développe toujours plus les conditions de sa propre abolition, du dépassement de la société de classes.

Il faut replacer cette partie dans le contexte dans lequel Marx a vécu, écrit et milité jusque-là, dans une Allemagne encore éclatée en multiples principautés, sans marché unifié, où la vieille aristocratie foncière et militaire joue un rôle important, où l’absolutisme prussien écrase la société civile. Ce qu’il a en vue, ce sont les transformations provoquées par les révolutions anglaises au XVIIe siècle, puis américaines et françaises au XVIIIe siècle, qui ont écartées les obstacles féodaux au développement du capitalisme et de la classe ouvrière. C’est une idée souvent répétée, notamment dans la préface du Capital, souvent citée et débattue : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement, et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne, elle ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement. »

Le nom « manifeste » désigne, dès le XVIIe siècle, une proclamation. Avec la Révolution française, ces manifestes prennent la forme d’une déclaration d’intention politique. Les références, pour Marx et Engels, sont sans doute le Manifeste des Égaux, sans doute rédigé par Babeuf en 1796 pur exposer les buts de la conjuration égalitaire, ou encore le Manifeste politique et social de la démocratie pacifique, du fouriériste Victor Considérant, publié en 1843. L’anarchiste et nationaliste géorgien Varlam Cherkezishvili a suggéré, dès le XIXe siècle, que ce dernier puisse avoir servi de modèle pour le Manifeste du parti communiste, légende qui court encore parfois aujourd’hui. C’est possible pour le plan, qui expose la division de la société en classes antagonistes, puis passe en revue les positions des différents partis, émanation de ces classes sociales, mais le contenu diffère profondément : Considérant recherche les moyens de prévenir la révolution à venir par l’association entre les classes et la conciliation entre les partis. Autant dire que, malgré ses bonnes intentions, le message de Considérant est très mal reçu par la bourgeoisie, qui n’a aucune intention de chercher la conciliation à une période où l’antagonisme de classe est très brutal, puisque les ouvriers sont de fait exclus du droit de vote par le système censitaire, les syndicats illégaux, les manifestations et les grèves durement réprimées par la troupe.

Ces deux manifestes ne sont pourtant pas cités par hasard. Durant toute la première moitié du XIXe siècle, et même au-delà, une tradition souterraine se réclame de Babeuf, notamment à travers les multiples sociétés secrètes crées par son compagnon Buonarroti. Les premiers communistes français, à partir de la fin des années 1830, en sont issus. Quand à Considérant, il exerce une grande influence sur ces milieux d’ouvriers communistes, par son journal La démocratie pacifique. Il s’agit donc d’inspirations plausibles, sinon par le contenu, au moins dans la forme générale.

Marx et Engels, annoncent au contraire l’abolition de classes : « Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par une révolution en classe dominante, abolit par la violence les anciens rapports de production, il abolit en même temps que ces rapports les conditions de l’antagonisme des classes, il abolit les classes en général et, par là même, sa propre domination de classe ». On notera que, contrairement au pacifisme revendiqué de Considérant et de la majorité des utopistes, les communistes admettent explicitement la nécessité du recours à la violence, affirmée jusque dans la conclusion : « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. »

Plusieurs thèmes importants sont ici résumés. Quand Marx parle d’abolir les rapports de production, c’est affirmer le fait que le capitalisme est un rapport social, pas seulement une affaire de personnes. Éliminer la bourgeoisie si l’on reproduit les rapports de production capitalistes ne sert à rien, un thème qu’il reprendra dans le Capital lorsqu’il parlera du bourgeois comme « fonctionnaire du capital ». La préface du Capital, en 1867, est encore plus explicite : « Je n’ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s’agit ici des personnes, qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager. » Enfin, quand Marx signifie à la bourgeoisie son avis de décès prochain, mais aussi et surtout celui du prolétariat, l’avenir montrera que c’est une distinction qui n’est pas sans importance – lorsqu’on voudra, au nom du marxisme, généraliser la condition ouvrière en remplaçant la bourgeoisie par de véritables fonctionnaires en baptisant cela « socialisme ».

Parti

Lorsque Marx et Engels parlent de « parti », dans le texte et dans le titre, il faut donc préciser ce que cela signifie. Le manifeste est l’expression d’une organisation politique clandestine, la Ligue des communistes. Fondée par des ouvriers allemands, celle-ci existe depuis 1836, sous le nom de Ligue des Justes, un nom volontairement flou pour des raisons de sécurité, mais que Marx proposera de changer en Ligue des communistes dès son adhésion au printemps 1847. La Ligue, qui compte environ cinq cents adhérents, est d’emblée un organisation européenne : son deuxième congrès, fin 1847, réunit des membres d’une trentaine de pays, dont bon nombre d’états de la confédération germanique, et le manifeste est officiellement publié d’emblée en six langues (anglais, français, allemand, italien, flamand et danois) : contrairement au socialisme national de la seconde Internationale, les premiers communistes conçoivent leur action à l’échelle européenne. Il en ira de même, plus tard, de la première internationale.

De fait, bon nombre de sections sont faites d’exilés politiques et d’ouvriers immigrés, notamment des allemands qui viennent chercher du travail dans d’autres pays. En réalité, il semble bien que seule la version allemande aie été publiée dès 1848, les autres n’ayant d’existence réelle que bien plus tard, à commencer par la version russe publiée par Bakounine en 1863. Dans les faits, c’est d’abord un manifeste pour l’Allemagne , qui va dicter la ligne de conduite des communistes dans la révolution allemande.

Dans le texte, le mot parti désigne en fait deux réalités. D’un côté, il désigne les communistes en tant qu’organisation, que courant politique défini. C’est le sens de l’introduction : « Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu’ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même ».

De l’autre, le mot parti peut désigné la classe toute entière, lorsqu’elle s‘organise en tant que tel. « Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante ». Les auteurs attribuent cette organisation en classe à la croissance des moyens de communication entre les ouvriers que constituent les routes et les grandes industries, mais aussi aux progrès de l’éducation liés à la prolétarisation d’une partie de la bourgeoisie.

Dans la quatrième et dernière partie du manifeste, où Marx expose les tâches immédiates des communistes face à la révolution qui s’annonce d’un bout à l’autre de l’Europe, le mot parti désigne de manière large des courants politiques plus que des organisations, lorsqu’il s’agit des démocrates socialistes Français ou des radicaux suisses, mais prend un sens plus étroit pour désigner le parti communiste en Allemagne. Cette contradiction apparente trouve sa solution : « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers ».

Pour les auteurs du Manifeste, ils partagent même avec les autres partis ouvriers les buts immédiats suivants : unification du prolétariat, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Ils s’en distinguent par contre sur trois points : une compréhension claire des tâches à venir, la volonté de représenter le mouvement dans sa totalité et la classe ouvrière dans son ensemble, sans distinction de nationalité. Le « mouvement dans sa totalité », signifie qu’il faut l’envisager dans toutes ses phases et ses étapes jusqu’au communisme achevé, à l’opposé des revendications immédiates – qui allaient donner naissance au syndicalisme et au réformisme. On notera que ces partis ouvriers ne sont pas caractérisés uniquement sur la base de leur composition sociale, mais bien de leur programme politique – c’est la volonté d’unifier la classe dans la perspective du pouvoir politique qui constitue, pour Marx, la définition d’un parti de classe.

Communiste

Malgré un ton souvent décrit comme prophétique, on ne trouve dans le Manifeste aucune description de la société communiste, si ce n’est sous une forme négative : c’est l’abolition des rapports de propriété bourgeois, c’est-à-dire de l’appropriation du travail d’autrui. Cette attitude est le reflet du dépassement du communisme utopique que tentent d’opérer Marx et Engels. Dépassement, dans la mesure où ils considèrent comme globalement juste ce qu’en ont dit leurs prédécesseurs, notamment Fourrier – et ne voient donc pas ce qu’il y aurait à y ajouter – mais en même temps, ils rejettent leur méthode. Ce qui intéresse Marx, ce sont les conditions historiques qui rendent le communisme possible, les étapes qui doivent être franchies, les barrières qui doivent être brisées.

C’est pourquoi il fixe un programme immédiat, en dix points, qui peut paraitre décevant et surtout, nettement teinté d’étatisme. Engels, dans la préface à l’édition allemande de 1872, a tordu le cou à cet aspect : « Le Manifeste explique lui-même que l’application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d’importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd’hui. Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu’a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d’abord de la révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que ‘la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine d’État et de la faire fonctionner pour son propre compte’ ».

La troisième et dernière partie du Manifeste est consacrée à exposer les différents courants socialistes existants, comment ils expriment les différentes classes en lutte contre l’expansion du capitalisme, et ce qui les distingue des communistes. C’est un passage qui peut sembler particulièrement daté puisqu’il s’adresse à des courants qui semblent ne plus exister, mais qui conserve une valeur théorique forte. Ce qui est important, c’est de voir que dès cette époque, le socialisme pouvait désigner des réalités politiques et sociales extrêmement divergentes. Successivement, il traite du socialisme réactionnaire, qui inclue également le socialisme petit-bourgeois et le socialisme allemand, le socialisme conservateur et le socialisme utopico-critique.

L’idée d’un « socialisme réactionnaire » peut sembler étrange. C’était le socialisme de la vieille aristocratie ruinée, dont l’existence en tant que classe était condamnée par le capitalisme en marche. Il désignait les courants qui critiquaient le règne de la bourgeoisie du point de vue de l’ancien régime, de la féodalité parée de toutes les vertus, et des vertus chrétiennes tout en faisant appel aux prolétaires comme masse de manœuvre contre l’ennemi commun, comme s’il était possible de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers. Cette conception survit en réalité dans toutes sortes de courants chrétiens ou musulmans, qui condamnent formellement le capitalisme d’un point de vue moral – à commencer par les diatribes anticapitalistes de la papauté, et de courants d’extrême-droite, qu’ils soient royalistes, fascistes ou solidaristes qui attaquent le capitalisme en mélangeant aristocratisme plus ou moins revendiqué et références ouvrière plus ou moins frelatées.

Le « socialisme petit-bourgeois » désignait précisément les conceptions des commerçants, d’artisans et paysans sur le déclin qui « voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des contremaîtres et des employés. » Il faut souligner l’importance de cette idée, qui n’avait rien d’une évidence en 1847. Par exemple, les paysans représentaient alors plus de la moitié de la population française, contre moins de 3% aujourd’hui. Ce sentiment d’être sur le point d’être broyés par le mouvement capitaliste entraine une critique souvent juste du machinisme, des cries économiques, des inégalités, des guerres, etc. La véritable nature de ce socialisme n’était pas dans le constat qu’il dressait, mais dans les solutions qu’il proposait : le retour aux corporations dans l’industrie et à la petite propriété paysanne dans l’agriculture. Inutile de dire que bon nombre de courants de la gauche actuelle en sont les héritiers actuels, soient directs quand ils mettent l’accent sur la petite propriété paysanne et les vertus du petit commerce, soient indirects lorsqu’ils cherchent à revenir à la version précédente du capitalisme, au compromis keynésien par exemple.

Par « socialisme allemand », ou « socialisme vrai », Marx désignait un courant de la bourgeoisie intellectuelle allemande en lutte contre les chaines féodales qui entravaient le développement du capitalisme dans ce pays. Marx y consacre un long développement, sans doute parce qu’il est plus ou moins issu de cette tendance, jusqu’à sa rencontre avec les ouvriers communistes allemands en France et de polémiquer durement contre cette tendance, dans l’Idéologie allemande, restée inédite, ou dans des articles de journaux. A vrai dire, l’existence même du « socialisme vrai » en tant que courant distinct pose problème, car il constitue simplement une galaxie d’auteurs issus de la même matrice que Marx, c’est-à-dire de la gauche hégélienne.

Ce que Marx leur reproche, c’est d’abord transcrire dans leur jargon philosophique les critiques du socialisme français contre la bourgeoisie libérale, en faisant abstraction du fait que l’Allemagne est encore féodale et qu’elle doit franchir à son tour les étapes que la France à traversé avec la révolution française : permettre le développement du capitalisme, destructeur de la vieille société, et donc du prolétariat comme classe. Ensuite, de concevoir le socialisme comme une simple question d’organisation sociale, sans référence à la lutte de classes, le tout dans un cadre strictement national. D’une certaine façon, le nationalisme de gauche, qui oppose à la mondialisation du capital des solutions protectionnistes, qui promeut les intérêt de la nation au-dessus de ceux de la classe ouvrière, qui refuse de voir que le communisme se situe au-delà du capitalisme, tombe dans la même catégorie.

Dans la catégorie du socialisme conservateur, Marx range deux catégories : ceux qui souhaitent améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière par la pratique de la bienfaisance ou de la tempérance, sans changer l’ordre social ; ceux qui veulent des réformes qui rendent la classe ouvrière moins dangereuse, ne serait-ce que pour alléger le budget répressif de l’État – c’est-à-dire, à l’époque de Marx, l’essentiel de son activité. Marx y classe nommément Proudhon dans cette catégorie , ce qui tient du règlement de compte après l’admiration qu’il lui a voué, mais reste conforme à la sévère critique qu’il en a dressé dans Misère de la philosophie. Il y classe aussi le protectionnisme, « des droits protecteurs, dans l’intérêt de la classe ouvrière ! », une opinion qu’il a déjà défendue dans le débat le libre-échange contre les protectionnistes anglais dans le débat sur les corn laws. Une fois de plus, il s‘agit de favoriser ce qui, dans le mouvement capitaliste, conduit à détruire les cadres de l’ancienne société, dont les états nationaux font partie, et par là même, de renforcer l’unité de la classe ouvrière. C’est un aspect du marxisme qui reste souvent en travers de la gorge des nationalistes de gauche, incapables de le digérer, et qui reste d’une brûlante actualité face à tous ceux qui, parfois au nom de Marx, essaient de parer la protectionnisme de vertus prolétariennes.

Enfin, la dernières catégorie, qui regroupe le « socialisme et le communisme critico-utopiques », inclue notamment les courants fouriéristes et owenistes, qui cherchent à dépeindre dans ses moindres détails la société future, voire à la réaliser sous formes d’ilots, tout en repoussant l’action politique révolutionnaire. Ce sont les courants qui feront plus tard l’objet d’une critique détaillée sous la plume de Friedrich Engels dans l’anti-Dühring, que l’on retrouve en brochure sous le titre Socialisme utopique et socialisme scientifique et socialisme utopique. La critique est moins sévère, car Marx leur reconnait avoir posé les bases du programme prolétarien. Ce qui est plus intéressant, c’est qu’il attribue leurs limites à celles du prolétariat naissant. Là encore, la pensée reflète les formes sociales, conformément à la conception matérialiste de Marx. Ce courant persiste aujourd’hui sous toutes les formes qui préconisent la possibilité de communautés non-capitalistes ici et maintenant, notamment toutes les variantes coopérativistes et autogestionnaires que l’on peut trouver dans le mouvement libertaire, pour ne prendre que ce seul exemple.

Dans la préface de l’édition anglaise de 1888, Engels expose de manière bien plus claire encore le lien qu’ils établissaient alors entre communisme et classe ouvrière : « En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, ses entrées dans le monde, pour le communisme, c’était exactement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions d’avis que ‘l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes’, nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l’esprit de la rejeter. »

Or, ce que Marx décrit des différentes variantes de socialisme, c’est exactement ce qui est arrivé au communisme et au marxisme par la suite : différentes lectures se sont imposées au cours de l’histoire, qui exprimaient les intérêts de classes différentes : nationalisme de la bureaucratie en URSS, modernisme de la petite-bourgeoisie du tiers-monde, révoltes paysannes, et ainsi de suite. C’est l’un des mérites de Mansoor Hekmat que d’avoir mis l‘accent sur l’importance de ce constat : pour lui, les « déviations » du marxisme ne sont pas des erreurs, mais l’expression politique de classes sociales différentes qui, pour des raisons historiques, emploient le vocabulaire du marxisme pour exprimer leur idéologie.

C’est pourquoi, s’il existe aujourd’hui une multitude de « marxismes » différents et divergents, il est important de lire Marx du point de vue de la classe ouvrière et d’insister sur le caractère ouvrier du communisme. Cela constitue, le plus souvent, une bonne façon de trier entre ce que Paul Mattick appelait « le marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie », et ce que le communisme offre encore de perspective révolutionnaire aujourd’hui.

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