Une brève histoire de l’humanité

6 mai 2016 by

Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°792 (mars 2016)

Yuval Noah Harari, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 508p.

Ce livre pose surtout une thèse somme toute pas très originale : ce qui fait la spécificité de notre espèce, c’est sa capacité à coopérer de façon souple et large en s’appuyant sur des mythes et « réalités imaginaires » : la monnaie, les États, les religions. Le style est intéressant, peut-être un peu révélateur de ce qui fait un succès de librairie aujourd’hui : une lecture facile, limpide, mais un fonds relativement superficiel. On y accorde, à de nombreuses reprises, une préoccupation au sort des animaux, aux massacres d’animaux sauvages et aux souffrances des animaux d’élevage. Les exemples sont illustratifs, parfois un peu trop anachroniques et répétitifs. D’emblée, des parties comme la préhistoire et l’ethnologie comparée, avec les thématiques qu’elles peuvent porter (les fondements de la famille, des hiérarchies, des inégalités…), là où l’on peut mesurer la puissance spéculative d’une thèse au lieu d’une simple interprétation sur le très long terme du sens de l’Histoire, sont très faibles, parfois juste un « on ne sait pas » ignorant par exemple les travaux d’Alain Testart. Dans les passages sur la monnaie, on invente une Union soviétique qui aurait pratiqué le troc à grande échelle (alors qu’elle pratiquait elle aussi une économie monétaire). L’insistance à placer les droits de l’homme dans les mythes, réalités imaginaires ou subjectivités accidentelles de l’histoire, et la presque complaisance envers le nazisme, défini comme un « humanisme » évolutionniste cherchant à faire des surhommes avec les connaissances de son époque, le racisme n’ayant été (à l’en croire) invalidé par la science qu’après 1945, placent certaines de ses provocations sur un terrain glissant. Ni Spartacus ni Voltaire n’ont de place dans cette histoire. Si, à le suivre, l’ensemble du monde des idées n’est que ce qu’on aurait appelé dans les années 1970 une superstructure de l’appareil dominant, l’effort collectif des opprimés contre l’injustice depuis les toutes premières grèves de l’Égypte antique ne relève pourtant pas dudit appareil dominant mais de la masse dominée. Mais non, la thèse est trop lisse pour être relativisée par une histoire de lutte des classes.

Le comble arrive lorsqu’il s’agit de philosopher sur le bonheur. Cela vaut son pesant de cacahuètes : « Il n’y a qu’un seul développement historique qui ait une réelle importance. Aujourd’hui que nous comprenons enfin que les clés du bonheur sont entre les mains de notre système biochimique, nous pouvons cesser de perdre notre temps en combats politiques et réformes sociales, en putschs et en idéologies, pour nous focaliser plutôt sur la seule chose qui puisse nous rendre vraiment heureux : manipuler notre biochimie. Si nous investissons des milliards pour comprendre la biochimie du cerveau et mettre au point des traitements appropriés, nous pouvons rendre les gens bien plus heureux que jamais, sans nécessité d’une quelconque révolution. Le Prozac, par exemple, ne change pas le régime mais, en relevant le niveau de sérotonine, il arrache les gens à leur dépression. »

Le livre, par sa facilité de lecture et son vernis iconoclaste, a donc plu à un large public. Une amie m’a dit que le Prozac la faisait vomir. La conception façon Aldous Huxley d’un super-Prozac comme la fin de l’histoire… Non merci.

S.J.

breve

Tract pour le 1er mai de Démocratie communiste

3 mai 2016 by

Tract de Démocratie communiste diffusé en manif:

tractdl

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Contre les guerres et le militarisme : Kiental cent ans déjà

12 avril 2016 by

Colloque international
Contre les guerres et le militarisme : Kiental cent ans déjà
Les 28 – 30 avril, Kiental

Organisateurs du colloque: Fondation d’étude de l’histoire sociale de l’Europe de l’Est (Bale), Universite de Lausanne, Centre d’éducation et de recherches “Praxis”, Global Labour Institute

L’objectif du colloque en l’honneur de la 100ème anniversaire de la conférence socialiste internationale à Kiental, est de discuter les problèmes de l’histoire du mouvement anti-guerre et antimilitariste à l’échelle globale. La lutte contre le militarisme et les guerres de rapine était et reste toujours un des aspects clés de l’activité des forces démocratiques et de gauche. Auhourd’hui l’analyse de ces problèmes a une signification non seulement scientifique, mais aussi politique. Comme les événements récents le montrent bien, les guerres de conquête territoriale et les recours à la force pour récupérer les zones d’influence ne sont pas dépassés même sur le continent européen. Les recherches sur le mouvement socialiste anti-guerre dont la conférence de Kienthal de 1916 a servi de jalon, peuvent contribuer à tirer des leçons importantes.
Le colloque propose de discuter les thèmes suivants :
– Le mouvement socialiste international face aux problèmes de la guerre et de la paix : théorie et pratique. L’élaboration de la stratégie et des tactiques de l’opposition au militarisme et aux guerres. Les théories de l’impérialisme et leur évolution. Le problème des guerres justes et injustes dans l’histoire de la pensée socialiste. Le socialisme et le pacifisme.
– Les socialistes et la première guerre mondiale. Les discussion sur les causes et la nature de la guerre. La guerre comme expression d’une crise sociale mondiale. Le mouvement de Zimmerwald et la conférence internationale à Kienthal de 1916 : idées, participants, héritage. La guerre et la vague révolutionnaire mondiale. Les principes de Zimmerwald-Kienthal interprétés par les mouvements socio-démocrate et communiste.
– La valeur actuelle de l’expérience historique de la lutte anti-guerre et anti-impérialiste des socialistes. Le phénomène de l’impérialisme à l’époque post-impériale. La nature des conflits militaires aujourd’hui. Les traits charactéristiques des guerres hybrides. Le potentiel anti-guerre de la société civile mondiale. Le rôle de la gauche dans le mouvemengt pour la démilitarisation de la vie sociale. Le monde sans guerres, est-il possible ?
Les historiens, les politologues, les militants politiques, sociaux et syndicaux suisses, français, russes sont invités à prendre part au colloque.

Participants confirmés :

1. Batu J. (Dr., historien)
2. Bouketov K. (syndicaliste, Centre “Praxis”/GLI, Genève)
3. Cheimberg Ch (Dr., historien, Geneve)
4. Gordeeva I (Dr., historien, syndicaliste, Moscou)
5. Goussev A. (Dr., historien, syndicaliste, Centre “Praxis”/GLI, Moscou)
6. Gousseva J. (historien, Centre “Praxis”/GLI, Moscou)
7. Greeman R. (Dr., Fondation Victor Serge)
8. Jélénine A. (Dr, publiciste, militant Moscou)
9. Koudioukine P. (historien, syndicaliste, Moscou)
10. Morozov K. (Dr, historien, syndicaliste)
11. Morozova A. (Dr, Institut de l’histoire russe)
12. Oleynikov A. (Dr., historien, syndicaliste, Moscou)
13. Ozhiganova A. (Dr., historien, Moscou)
14. Roger M. (historien, France)
15. Sklyarenko B. (Dr., historien, Centre “Praxis”/GLI, Moscou)
16. Tosstorf R. (Dr., historien, Allemagne)
17. Ulrich J. (historien, Fondation d’étude de l’histoire sociale de l’Europe de l’Est, Bâle)
18. Zimmerman A. (Dr., historien, syndicaliste, PS)

Mail-contact: praxiscenter@gmail.com

De la guerre d’Espagne à la guerre mondiale (Benjamin Lewinski, 1986)

12 avril 2016 by

Témoignage publié dans Matériaux pour l’histoire de notre temps (vol. 5 & 6) en 1986:

1

Par un beau soir de mars 1984, peu avant ma retraite, je rentrais chez moi avec un exemplaire de La Vanguardia sous le bras, qu’un client catalan avait laissé dans sa chambre, en quittant l’hôtel de Nice où je travaillais.

J’étais à cent lieues de me douter que la lecture de ce journal de Barcelone, allait me bouleverser à un tel point qu’elle provoquerait en moi une émotion si forte que, cette nuit- là, toute une période dramatique de ma vie allait resurgir dans ma tête, me ramenant brusquement cinquante ans en arrière, aux événements tragiques qui avaient entraîné la brutale disparition de la jeune République espagnole, écrasée par le fascisme international, sous les regards, presque indifférents, des pays démocratiques, s’abritant derrière une cynique non-intervention, la conscience tranquille.

Ayant rarement l’occasion de lire la presse espagnole, je lus La Vanguardia de «cabo a rabo» et tombais soudain en arrêt, sous l’emprise d’une indicible émotion, en parcourant un article de la rubrique littéraire, où un philosophe américain expliquait les motivations d’un certain George Orwell, écrivain anglais, auteur du best-seller «1984», qui l’avaient incité — à la fin de 1936 — à s’engager dans les Milices du POUM, parti politique de gauche, marxiste et léniniste, de tendance trotskyste, pour aider les républicains espagnols — désarmés — à se défendre contre le fascisme.

Comment un Français, juif polonais d’origine, dont la langue maternelle devait être le yiddish, était-il si familiarisé avec l’idiome de Cervantes et ému à un tel point, par un article à première vue anodin ?

L’explication en est fort simple car, à la fin de 1936 et à peine âgé de 20 ans, j’étais le capitaine commandant l’unité internationale du POUM, unité fort disparate, composée d’une centaine de jeunes catalans, encadrés par des volontaires étrangers, dont beaucoup étaient des vétérans de la guerre 14/18 et parmi lesquels il y avait une forte section de britanniques dont quelques personnalités remarquables de l’Independent Labour Party.

J’eus beau tourner et retourner ce nom dans ma tête, George Orwell me restait complètement inconnu. M’imaginant alors qu’il pouvait s’agir d’un «pen’s name», je pris le problème à rebours et m’arrêtai finalement sur un syndicaliste fort connu et respecté — Bob Edwards — et sur un grand échalas d’intellectuel — Eric Blair — les seuls, à mon avis; ayant les qualités potentielles d’un possible écrivain parmi mes compagnons anglais, les miliciens qui combattaient avec moi en 1937 et dont je me souvenais parfaitement des noms.

Après ma mise à la retraite, je me rendis un jour à la bibliothèque municipale de Nice et consultai les titres disponibles de ce mystérieux George Orwell. Une traduction de son Homage to Catalonia m’attira immédiatement, je la demandai aussitôt et dès l’avant-propos je vis que je ne m’étais pas trompé. Orwell, mon mystérieux Orwell n’était autre que mon vieil ami Eric Blair, le seul Anglais à parler un excellent français et qui m’avait été d’un grand secours lorsque j’avais des problèmes linguistiques avec mes camarades britanniques.

Dans les Milices espagnoles, au début de la guerre civile, une grande camaraderie régnait entre officiers et simples miliciens. Les miliciens avaient le droit de donner leur opinion et les officiers en tenaient souvent compte.

Donc, le livre en main et sachant qui l’avait écrit, je le dévorai d’une traite étreint par une émotion incommensurable car, dès le second chapitre, il. me fit une large place dans son récit. Il me fit revivre nos souffrances de l’époque, nos constantes privations, la crasse due au manque d’eau et nos combats, nos coups de main plutôt, car nous manquions d’armes offensives, pas d’artillerie, très peu de mitrailleuses, le POUM se heurtant constamment au blocage que le PSUC (parti communiste stalinien) provoquait contre nous dans les hautes sphères «del Ejercito del Este» (Armée de l’Est).

Ses grands dons d’écrivain me mirent les larmes aux yeux lorsqu’il relata le long calvaire de George Kopp. mon chef direct, ce colosse au grand cœur, mon grand ami qui m’avait mis à la tête de la compagnie de miliciens que je commandais.

Je dévorais les pages et, au fur et à mesure de leur lecture, je réussis à percer le mystère des événements des journées de mai 1937 à Barcelone et les raisons de la dissolution de la 29e Division Lénine du POUM, durant l’été de cette même année, dissolution à laquelle j’avais assisté, contraint et forcé, dans une caserne de Barbastro — entre Lérida et Huesca — m’obligeant à suivre les conseils de mes compagnons d’armes de l’Armée régulière : changer de nom et me rendre —contrairement à mes désirs — à Albacete pour me mettre à la disposition des Brigades internationales, pour pouvoir continuer la lutte.

Que s’était-il passé en Espagne ? Orwell et Kopp, pourchassés sauvagement par les staliniens du PSUC, ne. purent participer qu’à la première année de la guerre civile. L’Anglais, la mort aux trousses, obligé de fuir l’Espagne qu’il était venu défendre contre le fascisme et qu’un ennemi imprévisible — le national-communisme stalinien qui s’était implanté en Catalogne— menaçait à son tour. Quant au commandant Kopp, arbitrairement emprisonné, il attendait stoïquement les douze coups d’un peloton d’exécution de la Tcheka catalane. Je vais essayer de compléter le récit d’Orwell, ayant eu la chance de sortir vivant du front d’Aragon en. 1936/1937, des menaces sournoises du parti stalinien durant l’hiver 1937/1938 et des combats durant l’offensive de Gandesa, à la tête d’une compagnie de l’Armée régulière, commandant une unité entièrement composée d’Espagnols, de la 44e Division Pastor, Bataillon «Mencia».

Pour moi, tout avait commencé après les flons-flons des bals du 14 juillet 1936. Les lampions à peine éteints, un coup de tonnerre venu d’Espagne m’annonça, dans les journaux du 19 juillet 1936 que la veille, un Caudillo nommé Francisco Franco Bahamonde avait provoqué un soulèvement pour écraser la République espagnole, démocratique et souveraine — autant que légale — car elle était issue des urnes, contrairement aux usages des nazis et autres fascistes, dont le système de gouvernement était basé sur la brutalité la plus odieuse.

L’indignation du peuple français, révolté par l’action d’une caste militaire, était à son comble. Les combats de rues à Barcelone et à Madrid — où le peuple ne disposait que de ses mains nues pour faire face aux mitrailleuses — faisaient le une de la presse parisienne et finalement après des journées de combats sanglants et indécis, la résistance des démocrates espagnols permit de sauver la moitié du pays, dont les villes les plus importantes.

Le Parti communiste français canalisa les efforts des ouvriers et des intellectuels de gauche, pour former des Brigades internationales et les diriger sur le front de Madrid où les combats faisaient rage.

Franco reçut immédiatement l’aide logistique des Allemands et des Italiens. Quant aux républicains, seuls l’Union soviétique et le Mexique leur envoyèrent une aide mais pour considérable qu’elle fût, elle ne suffisait pas et les pays démocratiques européens avaient inventé la non-intervention.

L’armée espagnole étant passée au fascisme, la République dut créer des milices de bric et de broc. Je me tenais au courant de ce qui se passait dans la péninsule voisine et j’entrevoyais sérieusement la possibilité — moi aussi — de rejoindre l’Espagne démocratique […]

Désirant me joindre aux républicains espagnols qui faisaient face au fascisme hitlérien, lequel voulait s’implanter en Espagne et convaincu qu’en aidant les démocrates espagnols j’aidais mes malheureux correligionnaires juifs d’Allemagne, spoliés, roués de coups et même assassinés par les nazis, je décidai de me rendre en Espagne par mes propres moyens.

Un matin de fin juillet 1936, ayant lu dans la presse parisienne qu’un cargo espagnol — le Cabo San Antonio — effectuait à Marseille un chargement de matériel et de denrées alimentaires devant appareiller sous peu pour Barcelone, je pris le premier train du soir pour le grand port phocéen.

La surveillance très étroite exercée par la police portuaire de La Joliette m’empêcha de me mettre en rapport avec les marins espagnols et, n’ayant pas beaucoup d’argent, je me rendis — à pied et en autostop — en direction de la frontière espagnole.

Je mis deux ou trois jours pour atteindre Puerto de la Selva — sur la Costa Brava — que j’atteignis après avoir franchi, de nuit, les Pyrénées entre Cerbère et Port-Bou, avec tous les risques que cela comportait, en contournant les nombreux ravins et en escaladant les rochers des montagnes, trop abruptes pour l’alpiniste néophyte que j’étais.

Arrivé à Puerto de la Selva, je fus pris en charge par des gars du POUM et conduit à Figueras, où d’autres volontaires étrangers se trouvaient déjà. Ayant appris que le POUM était un parti marxiste non stalinien, je sympathisai immédiatement avec mes camarades du partido obrero de unificación marxista et bientôt nous rejoignîmes Barcelone et fûmes hébergés à l’hôtel Falcon, sur la Rambla, en face de Novedades.

Après être passé par la même filière que celle décrite par George Orwell dans son livre Homage to Catalonia, j’arrivai sur le front de Huesca en pleine ebullition. La forteresse médiévale de Monte-Aragon venait d’être prise d’assaut, ainsi que le col de Estrecho Quinto, libérant ainsi la route directe de Sietamo à Huesca. Tout le monde crut que Huesca allait tomber d’un jour à l’autre, mais Huesca ne fut jamais prise et Franco lui conféra le titre de Huesca La Invicta — Huesca l’invincible — .

L’unité à laquelle j’appartenais contrôlait la zone entre Tierz et Quicena. Je ne sais si ces villages existent toujours, mais la petite bosse que je conserve sur l’arcade sourcillière gauche se souvient très bien de la Fábrica de Guano de Quicen où, à l’aube d’un matin d’octobre 1936, étant de faction, une balle franquiste frappa la dite arcade, qui se fendit tout net et, tel un boxeur sur le ring, la face ensanglantée, je poussai un cri, plutôt de surprise que de douleur, avant d’être emporté vers le botiquín le plus proche, où un practicante, tout étonné de me voir encore tenir debout, s’exclama «Vaya suerte muchacho ! ».

Pendant que je me remettais de mes émotions, se présenta un jour un énorme bébé de près de cent kilos et mesurant un mètre quatre vingt cinq, à la figure souriante et aux joues roses, me dépassant de la tête et des épaules.

Je partageais ma «casita» avec un vieil anarchiste italien qui s’était réfugié en France, grande gueule, fort sympathique malgré ses soixante «piges» et dont ie hobby était la cuisine, italienne naturellement, et tous deux nous étions en train de savourer «ses» gnocchi qu’il venait de préparer, lorsqu’on frappa à la porte. A mon adelante ! nous vîmes apparaître ce gros bébé qui se présenta, d’une voix tonitruante et en français : commandant Georges Kopp, belge, de l’état-major de Rovira qui était le nom du général qui commandait notre 29e Division.

Mon ami Mario Traverso, l’anarchiste, s’empressa de l’inviter à notre banquet et tout en s’asseyant, le «Comandante» Kopp me regardait attentivement puis, pointant son index vers moi me dit : Benjamin El Whisky, c’est bien toi ? En guise de réponse, je lui souris en acquiesçant d’un hochement de tête, connaissant l’innocente manie de mes camarades catalans qui m’avaient donné ce sobriquet.

Tout en savourant notre repas, Kopp se mit à me parler, sautant d’une langue à l’autre, en espagnol, en allemand et en anglais. J’étais un peu vert dans cette dernière langue mais mon ami Mario nous interrompit en italien en lui disant de parler français, pour que tout le monde comprenne et Kopp nous expliqua aussitôt l’objet de sa visite.

S’adressant directement à moi, il m’informa que le POUM occupait sur la route de Saragosse, dans la Sierra de Alcubierre, un secteur dont il devait relever l’unité qui s’y trouvait pour l’envoyer à l’arrière, pour un repos bien mérité. Pour cette relève, il disposait d’une centaine de jeunes Catalans de la région de Lérida et pour les encadrer il comptait sur trente ou quarante étrangers, principalement des Belges francophones et des Anglais. Quant aux germanophones, ils étaient envoyés systématiquement au Bataillon de choc du commandant Ritter, un antifasciste allemant, ex-officier de Tannée allemande durant la première guerre mondiale.

Le problème de Kopp était qu’il n’avait pas encore d’Espagnol tant soit peu polyglotte pour «coiffer» cette nouvelle unité et il était à la recherche d’un étranger parlant espagnol ; ayant entendu parler de moi comme d’«un valiente franchute, algo polaco y mucho judío» qui parlait le castillan correctement et assez bien le catalan, il était donc venu me voir.

Drôle d’affaire qu’il me proposait là. Je savais bien manier un fusil, un «naranjero» (pistolet-mitrailleur), un mitrailleuse, éventuellement un petit mortier de 60′, peut-être lire correctement une carte d’état-major, mais à peine âgé de 20 ans et jeune ouvrier fourreur je ne me sentais pas de taille à assumer une telle responsabilité et je le lui dis.

Le commandant Kopp était un homme de décisions rapides et brusquement il me dit : «Tu seras nommé capitaine avant huit jours et comme tu te sens si jeune j’ajouterai à ta «filiación» (état civil) quatre ans de plus. Je reviens après-demain te chercher pour t’emmener à Alcubierre. Tu prendras le commandement de la Milice internationale que je te confierai. Si tu as des problèmes, tu te débrouilleras avec les Anglais ou les Wallons qui ont fait la guerre de 14/18. Comme tu parles allemand, j’essayerai de t’envoyer un adjoint, avec de l’expérience, du «Batallón de Choque» du Commandant Ritter !» Adjoint fantôme que je n’ai jamais vu.

Puis il partit me laissant complètement abasourdi, devant un Mario qui me fit un cérémonieux salut militaire et comme un vieux taquin qu’il était, il se paya ma tête en m’envoyant des «auguri ! auguri ! Signore Capitano. Che fortuna, amico !».

Et voilà comment je fus nommé capitaine, commandant une Milice du POUM. Nous étions en hiver sur les hauteurs des ingrates sierras des steppes aragonaises à plus de 1 500 m d’altitude, il n’y avait ni eau pour se laver ni bois pour se chauffer. Quelques semaines plus tard se présenta un Anglais du nom de Eric Blair qui, sous le pseudonyme de George Orwell, raconta notre odyssée dans un livre qu’il intitula Homage to Catalonia.

A l’époque des tragiques événements de Barcelone — en mai 1937 — je me trouvais de nouveau sur le front de Huesca et je n’avais qu’un faible écho de ce qui se tramait contre le POUM. En lisant le livre d’Orwell, je fis un retour en arrière et je compris enfin, un demi- siècle plus tard, les raisons qui amenèrent le Haut-Commandement «del Ejercito del Este» à dissoudre notre 29e Division Lénine du POUM à Barbastro, en plein été de 1937. Dissolution à laquelle j’assistai triste et impuissant.

Des officiers espagnols, qui ne s’occupaient que de la guerre et pas de politique, me conseillèrent de me rendre à Albacete, où se trouvait le commandement des Brigades internationales. Là aussi, je n’ai réalisé qu’avec un demi-siècle de retard pourquoi mes amis insistèrent pour que je change de nom et, pour appuyer leur amicale insistance, ils m’établirent un sauf-conduit pour Barcelone et l’un d’eux me remit même une lettre d’introduction pour un de ses amis, le général soviétique Antonov-Ovseenko qui se trouvait au Consulat russe de la capitale catalane. Par cette lettre, il recommandait, chaleureusement, son camarade français — Bernard Launoy — qui désirait combattre sur le front de Madrid, dans les Brigades internationales. (Je rappellerai que le général Antonov-Ovseenko fut fusillé sur ordre de Staline à son retour en URSS en 1938).

A Albacete, où tous les rouages étaient entre les mains des communistes français, je me présentai un jour devant le commissaire politique de la base arrière des Brigades. Il me demanda si je voulais rester à son service, comme interprète. J’acceptai et je restai à Albacete jusqu’en janvier 1938.

En dehors de mes fonctions d’interprète — surtout avec le personnel espagnol de la base et les passagers ne parlant pas français — j’étais chargé du contrôle des tickets de repas, dans un mess situé dans notre immeuble, en face de la voie de chemin de fer.

Un jour, un élégant lieutenant, un Français blond et sympa avec l’air d’un fils à papa, vint me voir au sujet des tickets de repas et me montra ses papiers au nom de Henri Suhard. Machinalement, je lui demandai si par hasard il ne serait pas le «fils» du Cardinal Suhard, si célèbre en France. Il me répondit froidement que non, mais que Son Eminence — frère aîné de son père — était bel et bien son oncle. Du coup, j’eus un peu honte de ma plaisanterie. Ne voulant pas être en reste, je lui serrai la main en me présentant : Bernard Launoy, «arrière petit-fils du Grand-Rabbin de Varsovie». Le nom était faux, la qualité réelle, mais il crut le contraire […]

Il m’apprit que sa blessure — contractée sur le front de Madrid — étant guérie, il était en attente d’une nouvelle affectation. Ce matin-là, le chef d’état-major, qui était un Yougoslave du nom de Josip Broz (le futur Maréchal Tito) lui avait proposé la direction du Centre de convalescence de Dénia, près d’Alicante, où se refaisaient une santé les grands blessés et les grands malades des Brigades internationales. Des malades du Centre s’étant plaints qu’un marché noir éhonté s’était organisé — à la tête même de l’administration — l’état-major était à la recherche d’un intellectuel dont l’honnêteté et la probité ne feraient aucun doute. Un officier antifasciste, neveu d’un cardinal devait faire l’affaire, Henri Suhard avait pensé qu’à nous deux nous pourrions nous en occuper parfaitement.

Le lendemain nous partîmes pour Dénia via Murcia, où nous devions prendre livraison d’une ambulance désaffectée et qui devait nous servir de camionnette, comme moyen de transport du Centre. On devait également nous remettre — à Murcia — des médicaments, des cigarettes américaines, des vêtements, du chocolat et d’autres douceurs pour soulager les souffrances de nos camarades.

A l’hôpital de Murcia, j’eus le loisir de rencontrer de nombreux médecins juifs, avec qui je m’entretins en yiddisch, et je leur racontai les raisons de mon voyage… Mais avec la menace franquiste de couper la zone républicaine en deux — du côté de Tortosa — après avoir confié le centre à un couple de médecins bulgares, nous partîmes, Henri et moi, pour Barcelone.

Henri Suhard, voyant la partie perdue, rentra à Paris immédiatement. Je l’y ai retrouvé au début de 1939, puis à la déclaration de la guerre, au moment où il allait s’incorporer dans son unité.

On m’informa que j’avais été nommé officiellement au grade de capitaine, ma nomination ayant paru au Diario oficial en même temps que celle d’autres officiers de la 29e Division, les choses s’étant calmées après la dissolution de la fameuse Division du POUM, dont presque tous les éléments furent incorporés dans l’armée régulière.

Nous discutâmes de la situation politique et militaire ; ce n’était guère brillant du côté républicain. Néanmoins, l’offensive — surprise déclenchée par le colonel Modesto sur l’Ebre dans la région de Gandesa — avait l’air de progresser favorablement et je me risquai à rester en Espagne croyant aux miracles.

Je me présentai donc à l’état- major «del Ejercito del Este» où on s’empressa de m’affecter à la 44e Division Pastor.

Quelques jours plus tard, je rejoignis mon nouveau Corps et je pris le commandement d’une compagnie — entièrement composée de jeunes Espagnols — du Bataillon Mencia.

Un jour, une grande opération fut montée dans la région de Villanueva de la Barca, au bord du Rio Segré. Nous devions traverser la rivière, soutenus par quelques blindés, le rio ne charriant pas beaucoup d’eau. Toutefois, les franquistes nous jouèrent un sale tour en ouvrant les vannes d’un barrage en amont du Segré, immobilisant nos blindés, qui restèrent en rade au milieu de la rivière, notre belle attaque tombant «à l’eau» dans tous les sens du terme. Quelques heures plus tard, une noria de bombardiers allemands ou italiens nous cloua sur place nous occasionnant de nombreuses pertes. Lorsque l’alerte fut déclenchée, j’éparpillai mes hommes autour d’une église toute proche, précaution qui permit à ma compagnie de sortir presque indemne des terribles effets du bombardement.

En novembre 1938, Juan Negrin, le Premier Ministre espagnol, demanda aux étrangers de rentrer chez eux, dans le vain espoir que Franco en ferait autant. Il n’en fut rien. L’armée républicaine se sépara de ses volontaires étrangers mais les nazis et autres fascistes restèrent, pour achever ieur oeuvre de destruction.

Un matin de novembre 1938, je dis «Adios» à mes «valientes compañeros» et je partis à pied à travers champs, sous un fort bombardement d’artillerie et sous une pluie froide et désagréable. A mesure que j’approchais de l’autocar qui tenait lieu de quartier général à la Division, les obus de «diez y medio» (105) tombaient à foison.

Malgré tout, je parvins sain et sauf à l’autocar du Commandement de la 44e Division, où on me remit les papiers de démobilisation, que j’eus la précaution de demander au nom de Bernard Launoy, né à Longwy-Haut (Meurthe & Moselle). J’eus du mal à faire comprendre à l’officier qui devait établir mes papiers, que la Commission française de rapatriement ne m’autoriserait pas à rentrer en France, en tant que Benjamin Lewinski né à Varsovie (Pologne). Il finit par comprendre et m’établit les documents selon mes désirs.

Documents que je déchirai et j’en éparpillai les morceaux sur la voie de chemin de fer, dès que j’eus dépassé Perpignan, croyant que mon aventure espagnole était terminée à jamais. Il a fallu que je tombe — près d’un demi-siècle plus tard — sur La Vanguardia, pour que mon vieux copain — Eric Blair — me fasse revivre ce drame, une seconde fois.

En quittant l’Espagne, je savais que la démocratie espagnole agonisait et qu’elle était sur le point de succomber sous les coups de la brutalité des nazis. La péninsule ibérique — j’en étais convaincu — était jonchée des cadavres des premières victimes de la seconde guerre mondiale, je venais donc de participer aux prémices des futurs holocaustes.

La République espagnole agonisait, succombant non seulement sous les coups de ses ennemis, mais victime, également, des coups bas de ses amis, soi-disant tels et qui l’avaient trahie, les pays démocratiques l’abandonnant à son triste sort. Ils ne tarderont pas à payer leur lâcheté […]

En 1936 — à Barcelone — avant de partir pour le front de Huesca, j’avais entamé un réel effort pour apprendre rapidement l’espagnol. Je lisais ia presse catalane, entre autres La Batalla du POUM et Solidaridad obrera des anarchistes (imprimés en castillan) et Treball, en catalan d’obédience stalinenne (organe du PSUC, Partido socialista unificado de Cataluña), mais où les socialistes n’avaient pas voix au chapitre. Toutefois, grâce à l’italien et au français, il m’était plus facile de comprendre le catalan que le castillan.

La lecture du Treball était édifiante. Ses pages étaient destinées — presque exclusivement — à dénigrer le POUM et les anarchistes. Ils en oubliaient complètement le véritable ennemi, Franco et ceux qui aidaient Hitler et Mussolini, les ennemis jurés de la démocratie espagnole.

Parmi mes amis du POUM, il y avait un éventail d’hommes de gauche, de véritable démocrates tels que Joaquín Maurín, Andres Nín, Andrade Gorkín, etc. et tous étaient traités de fascistes. Même Joaquín Maurin qui avait été assassiné en Galice au début de la guerre civile n’était pas oublié dans leur sarcasmes.

Début décembre 1938, lors de mon retour à Paris, j’appris le lâchage, la lâcheté de Munich. Après l’Autriche, la Tchécoslovaquie venait d’être sacrifiée…

Lorsque je partis pour l’Espagne, je tiens à le répéter, j’étais surtout poussé par ma sensibilité de démocrate et de «jeune» homme de gauche. Mais en voyant le fascisme allemand intervenir, je voyais que le danger hitlérien massacrant déjà les Juifs depuis plus de trois ans, menaçait les démocrates espagnols. Ma solidarité avec le peuple espagnol était ma façon d’aider les Juifs allemands, pourchassés, spoliés et massacrés, sans pitié.

Les balles nazies tuaient ceux de ma race en Allemagne et leurs bombes massacraient les enfants espagnols à Guernica et à Almería. Il était de mon devoir de Juif, de Polonais et d’homme de sensibilité française, d’aider, autant que faire se peut, les Espagnols, qui couraient le même danger. J’étais parvenu à la conclusion que le 18 juillet 1936 était, bel et bien, le commencement de la seconde guerre mondiale. Mais il m’était difficile de prévoir qu’un demi-siècle plus tard, le monde en souffrirait encore les conséquences.

2

Me voilà à Paris, en septembre 1939, à quelques jours de l’automne et je fais la queue du côté de la Gare Saint-Lazare, dans un drôle de bureau d’embauché. Oui ! je fais la queue pour aller faire la guerre, une guerre que la France et l’Angleterre ont été obligées de déclarer à l’Allemagne nazie, la Pologne, mon pays natal, ayant été envahie, assommée, triturée et écrasée sous les bombes.

Je fais la queue ce matin-là, ayant lu la veille, dans la presse parisienne, que des régiments de marche seraient formés pour permettre aux étrangers, résidant en France, de s’engager pour défendre leur nouvelle patrie.

Depuis un mois, moi, je n’ai plus de patrie du tout, les Polonais ne voulant plus de moi. Au retour d’Espagne, pour renouveler ma carte de séjour – périmée -, la Préfecture de Police de Paris a exigé de moi un passeport polonais, en bonne et due forme. Étant arrivé en France en 1925, à l’âge de 9 ans, porté sur le passeport de ma grand-tante qui m’avait élevé, je n’en possédais pas. Le consul de Pologne à Paris, consulté, me déclara tout de go qu’il pouvait m’en fournir un POUR UN VOYAGE ALLER EN POLOGNE, afin d’y accomplir mon service militaire, vu que j’avais 23 ans et que mes obligations, en tant que citoyen polonais, m’y astreignaient.

Sachant et avec certitude que Hitler allait envahir la Pologne d’un jour à l’autre, j’en fis la remarque au consul, qui voulut me jeter dehors. Devant mes protestations, il appela le sympathique flic qui était de faction devant le Consulat, à qui j’expli- quait mon cas, lui disant que je refusais de me rendre en Pologne pour me faire massacrer. Finalement, on me remit un papier stipulant que, bien que né à Varsovie, je ne remplissais pas les conditions prouvant ma citoyenneté polonaise.

En tant qu’apatride, ma carte ds séjour fut renouvelée et je pus, quelques mois plus tard, m’engager dans les RMVE, c’est-à-dire les Régiments de Marche de Volontaires Étrangers, pour la durée de la guerre.

Que je le voulus ou non, j’étais obligé d’être volontaire. Mes origines d’abord et mes convictions de démocrate m’y obligeaient. Un juif, né en Pologne et habitant en France ne pouvait agir autrement. En faisant la queue,, je gambergeais. Il y a moins d’un an que je suis revenu de la guerre d’Espagne où je suis resté

plus de deux ans et demi à combattre les fascistes de tous bords. Les bombardements, les attaques à la grenade, les privations et la crasse, la crasse sur la peau et dans la tête des gens. Finalement, je signe mon acte d’engagement : Benjamin Lewinski, né à Varsovie (Pologne), nationalité : apatride. Puis je demande : et maintenant, qu’est-ce que je fais ? On me répondit : Vous serez convoqué pour être incorporé dans deux ou trois semaines.

J’habitais et je travaillais chez un cousin artisan fourreur, dont la mère, une sœur de ma grand-mère maternelle, m’avait élevé en Pologne, depuis 1920, année de l’effroyable épidémie de typhus qui fit, à Varsovie, des dizaines de milliers de morts. C’était aussi l’époque de la meurtrière guerre d’Indépendance de la Pologne contre l’invasion bolchevique. Durant cette épidémie moururent ma mère et mes grands- parents. Quant à mon père, soldat polonais du Tsar, il était prisonnier des Allemands depuis 1917.

En septembre 1939 – à la déclaration de la guerre – mon cousin fit évacuer sa femme et ses deux enfants vers Le Mans. Lui et moi étions restés à Paris pour y travailler et sa mère s’occupait de la maison. Une semaine avant la convocation de l’Intendance, je décidai d’aller dire au revoir à mes petits cousins que je considérais comme mes petits frères.

Je partis donc pour Le Mans en enfourchant un vieux vélo. 215 km à parcourir. Entre Chartres et Nogent-le-Rotrou, je croisais des troupes, anglaises et françaises, se dirigeant probablement vers l’Est. Je croyais revoir les troupes, les mêmes équipages de chevaux que dans les films sur la guerre 14/18 tels que «A l’Ouest rien de nouveau» ou «Les croix de bois». Je regardais défiler une armée à peine mieux lotie que l’armée républicaine espagnole. Les franquistes avaient d’autres armes, un matériel allemand bien plus moderne dont une artillerie autotractée plus mobile et mieux préparée pour une guerre nouvelle.

Depuis 1933, il était visible que les nazis s’organisaient pour prendre leur revanche sur la défaite subie en 1918. N’importe quel esprit sain pouvait s’en rendre compte, à condition de bien vouloir le voir !

Lorsque Hitler remilitarisa la Rhénanie, il n’y eut que de vagues protestations de la part des gouvernements français et anglais. Je me rappelais une conversation que j’eus avec Orwell en 1937 qui me fit part de son indignation envers une certaine noblesse britannique qui faisait étalage de son admiration – ostensiblement – envers Adolf Hitler. Toujours est-il que Hitler, ayant liquidé la Pologne, se sentant à l’aise du côté slave, grâce à son pacte de non-agression, faisait venir vers l’Ouest ses divisions blindées pour «s’occuper» derechef de la France. Où m’étai-je donc fourré ? De toute façon, je n’y pouvais rien. Rien d’autre qu’attendre.

Début octobre 1939, je fus convoqué par l’Intendance de la rue de Reuilly et, au cours du même mois, je partis avec des milliers d’autres étrangers, en train, dans les Pyrénées Orientales dans l’immensité sablonneuse du Camp de Barcarès, pour y suivre une instruction militaire. Décidément, quand il y a de la bagarre dans l’air, c’est toujours en Catalogne que je me retrouve. En Espagne, c’était de l’autre côté des Pyrénées et maintenant c’est de ce côté-ci.

A Barcarès (certains disent «au» Barcarès) où nous étions plus de vingt mille étrangers ayant répondu à l’appel de la France, on nous enseigna rapidement l’art et la manière de nous faire massacrer à Soissons et à Péronne. Ainsi, Georges Kopp, mon ami et mon supérieur hiérarchique dans la 29e Division en Espagne, s’étant échappé de la Tchéka catalane de Barcelone, y a laissé sa santé, grièvement blessé sur les bords de la Marne. Il est mort des suites de ses blessures, presque en même temps que son camarade et beau-frère Orwell en 1951.

Pourquoi ne me trouvai-je pas sur les champs de «massacre» entre la Marne et la Belgique ? Le hasard, ce hasard que, si j’étais croyant, j’appellerais la Providence. En janvier 1940, mon «instruction militaire» terminée, une note de service, affichée sur la porte du bureau de ma compagnie, attira mon attention. Elle disait, plus ou moins, ce qui suit :

«Un bataillon spécial sera formé par des volontaires étrangers. Il fera partie d’un corps expéditionnaire destiné aux États du Levant (Syrie et Liban). Les volontaires peuvent s’y faire inscrire. La liste sera close dès que l’effectif de ce bataillon sera atteint».

Naturellement, je fus l’un des premiers à m’inscrire, à l’étonnement de mes camarades et à la stupeur de ma famille. La liste ne fut jamais close, le quota n’ayant pas été atteint. Je savais que ma chance était là et je ne me trompais pas.

En février 1940, notre Bataillon fut embarqué sur le Patria et huit jours plus tard nous débarquâmes à Beyrouth pour être immédiatement dirigés sur Baalbeck, dans la vallée de la Bekaa où à ce qu’il paraît Dieu installa le Paradis Terrestre pour l’homme, mais dont l’homme fit un enfer tel que celui du Dante avait l’air d’un barbecue.

Arrivé à Baalbeck, notre Bataillon fut baptisé IIe BMVE – Bataillon de Marche de Volontaires Étrangers – et on nous installa dans une très belle et moderne caserne, proche de la gare, sur la route de Beyrouth. On apercevait, de l’autre côté de la ville, les magnifiques et très hautes Colonnes de Jupiter.

En 1940, il y avait à Baalbeck d’autres militaires, un Bataillon du 6e Régiment étranger d’Infanterie de la Légion. A cette époque, la plupart des légionnaires étaient des réfugiés antifascistes allemands, polonais, tchèques, yougoslaves et surtout de nombreux républicains espagnols. En somme, les Régiments étrangers étaient composés d’éléments qui ressemblaient – à s’y méprendre – aux Brigades Internationales, que j’avais connues en Espagne.

Après le 10 mai, les journaux français de Beyrouth nous apprirent la tournure tragique que prenaient les combats en France. Tous les jours je traduisais, pour mes camarades espagnols, les comptes-rendus du carnage et de la débâcle. Puis survint l’armistice de la honte et du désespoir. Mes amis espagnols étaient aussi désespérés que moi.

Comme l’Angleterre continuait la guerre, beaucoup de volontaires espagnols désertèrent pour passer en Palestine et continuer le combat avec les Britanniques. Ils partirent à bord de camions qu’ils réquisitionnèrent à la hâte. Presque tous furent arrêtés avant d’atteindre la frontière dans le triangle Tyr-Sidon- Merdjayoun, par les légionnaires du 6e REI et les gendarmes Tcherkesses.

Moi aussi, je désirais ardemment passer en Palestine, mais grâce à un ami Chiite, j’étais au courant de ces arrestations massives. C’est lui qui m’informa de l’appel du Général De Gaulle et que des milliers de soldats français, de retour de Norvège, s’étaient rangés sous ses ordres et qu’une bonne partie des colonies d’Outremer s’étaient jointes au Général.

Une idée germait dans mon esprit. Je pensais qu’il était préférable de se présenter aux Turcs, plutôt que de déserter par la voie directe, vers la Palestine, les «pétainistes» nous attendant au tournant, à la frontière.

Vers la fin juin, j’en parlai avec des amis espagnols, comme moi ancien officiers de l’armée républicaine. L’idée leur plut et nous commençâmes à organiser notre fuite «vers l’avant». Un beau matin, à l’aube, nous réquisitionnâmes deux camions Citroën et nous partîmes (98 espagnols ainsi que deux autres juifs) avec deux jours de vivres. Nous fonçâmes en direction de Homs- Hama-Alep et Abou Kemal où j’estimais que devait se trouver la première ville turque, non loin de la frontière. Les réservoirs de nos camions étaient pleins à ras-bord, et nous pensions pouvoir atteindre cette frontière sans trop de problèmes, profitant de la pagaille qui régnait dans l’armée.

Entre Hama et Alep, nous fûmes arrêtés par un barrage, que des militaires avaient établi sur la route, à peine avions-nous contemplé les magnifiques jardins sur l’Oronte – chers à Pierre Benoit – les oreilles encore assourdies par le vacarme de l’immense noria – grâce à laquelle ces jardins sont irrigués – à l’entrée de la sinistre ville de Hama, dont les femmes vêtues, ou plutôt couvertes, de la tête aux pieds de leurs tchadors noirs donnaient à cette cité un air sinistre.

Arrêtés, nous fûmes incarcérés à Homs, dans les locaux disciplinaires du camp des Polonais, qui eux avaient réussi à passer en Irak, avec les Anglais. Du moins je le crois.

Durant deux mois, nous restâmes emprisonnés. Entre temps, le IIe BMVE fus dissous… et rejoignit Homs. Dissolution dictée par la commission allemande d’armistice. Les volontaires continuèrent – comme tous les militaires – à porter le même uniforme, à conserver leurs armes et à être payés selon leur grade. La seule différence était qu’ils émargeaient sur des feuilles de paie spéciales du Groupement des Travailleurs Étrangers du Levant.

A la fin de l’automne 1940, le GTEL fut ramené à Baalbeck et en janvier 1941 – pendant que j’essayais d’organiser une autre désertion en escaladant le Hermon, pour passer en Galilée par le Golan – j’eus un lamentable accident. Mon chirurgien était un jeune toubib, le Docteur Huot, qui fut mobilisé au début de la guerre. Je m’aperçus un jour de manière fortuite qu’il était, comme moi, un sympathisant de De Gaulle. Il me dit un jour de façon très rapide : Dans la chambre 12, il y a un blessé palestinien «un juif» qui a peut-être besoin d’aide !

Jusqu’à mon lit de mort je me rappellerai cet échange émouvant entre deux juifs estropiés, moi l’ashkenaze et lui le Sabra Sefarad. Il avait été arrêté par la police de Vichy, lorsqu’il essayait de faire passer en Palestine des juifs, des transfuges venant d’Europe via la Turquie. Au moment de l’interrogatoire, il avait essayé de s’échapper en sautant par la fenêtre du 1er étage, s’était fracturé une jambe et aussitôt emmené à l’hôpital. Il me dit aussi que sa jambe guérissait plus vite qu’il ne s’y attendait, grâce à l’excellent docteur qui le soignait et qu’il comptait «s’envoler» de l’hôpital dans une semaine ou deux.

Mes genoux guérissaient lentement mais ils guérissaient, je commençais à pouvoir les plier, les rotules et les ménisques répondaient à mes sollicitations. En mai 1941, je tombai par hasard sur un poste palestinien qui donnait des informations en yiddish et je sus ainsi que les FFL se trouvaient en Palestine, dans un camp proche de Haiffa. Du coup, je n’eus rien d’autre en tête que de hâter ma guérison. Mon idée était de rejoindre mon unité à Baalbeck et – grâce à ma convalescence – organiser une nouvelle «fugue» pour rejoindre les Forces Françaises Libres, qui se trouvaient à moins de 200 km à vol d’oiseau.

Arrivé à Baalbeck, avec un mois de convalescence en poche, j’eus tout loisir d’organiser ma «belle» et je me mis rapidement en cheville avec deux Roumains, deux Tchèques et un Suisse. Au dernier moment, se joignit à nous un Marocain espagnol. C’était un «réfugié espagnol», ex-déserteur de la cavalerie maure de Franco.

Comme les dimanches matin il n’y avait pas d’appel, nous partîmes un samedi soir, nos musettes bien remplies de boîtes de conserve et nos bidons de deux litres pleins d’eau.

Notre intention était de rejoindre le Mont-Hermon et, si nous parvenions à l’escalader sans incident, la descente vers la Galilée serait facile et la réussite de notre «virée» ne ferait aucun doute. Il nous fallut presque une semaine pour atteindre le sommet du Hermon qui culmine à 2 825 mètres. Heureusement, même au début juin, il y avait de la neige à plus de 2 500 mètres d’altitude et nous pûmes remplir à nouveau nos bidons, complètement vides. Nous nous déshabillâmes et prîmes un formidable bain de soleil et «de neige».

Nous nous reposâmes un peu, en attendant que la nuit tombât. Un campement entouré de barbelés nous arrêta bientôt. Dans la pénombre, nous distinguions des baraquements – bien alignés – à l’européenne. Ce ne pouvait être qu’un kibboutz et, brusquement je pris mon courage à deux mains et me mis à crier, de toutes mes forces et en yidish que nous étions sept militaires français, en uniforme, mais sans armes, dont un juif, originaire de Varsovie et six «Goïms» (chrétiens). Bientôt une voix de jeune fille me répondit dans la même langue. Soudain, plusieurs baraquements s’éclairèrent et des jeunes gens armés nous ouvrirent, en dégageant les chevaux de frise qui bouchaient l’entrée. Je leur dis, d’une voix forte Toda Raba ! (Merci beaucoup) et brusquement une jeune fille se sépara du groupe, courut vers moi et m’embrassa sur la bouche de toutes ses forces.

Le lendemain, tard dans la matinée et après avoir dormi dans une grange, bien reposés et bien propres, la police anglaise vint nous chercher. On nous interrogea. Puis je rejoignis les FFL La 13e Demi- Brigade de Légion Étrangère de la 1ère Division de la France Libre était une Unité «française», cantonnée à Qastina, dans la banlieue de Haiffa. Le camp français était presque vide, le gros des FFL était déjà en Syrie, dans la région de Damas. A Qastina ne restaient que quelques bureaux et une Cie sous le commandement du Capitaine Paris de la Bollardière.

Ce fut devant lui que je signai mon acte d’engagement pour les Forces Françaises Libres et pour la durée de la guerre, et je fus aussitôt affecté à sa compagnie, dont la plupart des «anciens» avaient participé au débarquement de Narvik, en Norvège, en avril 1940.

A ma connaissance, la 13e DBLE est peut-être la seule unité française ayant combattu – sans défaillance – durant les six années de la seconde guerre mondiale, jusqu’à la signature de l’armistice. Dans ses rangs, ont combattu de nombreux officiers et soldats, rescapés de la malheureuse armée républicaine espagnole, avec abnégation et courage. Combien en ai-je vu tomber sous les coups des nazis durant les quatre années que nous combattîmes ensemble, en Libye, en Italie et en France.

Au bout de quelques jours, le camp de Qastina se vida des éléments de la France Libre, nous partîmes pour la Syrie.

De furieux combats eurent lieu. Personnellement, je m’en sortis miraculeusement, un 88 allemand, un obus qui explose toujours eut pitié de moi en… n’explosant pas ce jour-là, tombant entre mon ami Kelemen et moi, pendant que nous nous creusions un trou individuel pour nous protéger. Nous nous relevâmes, plus morts que vifs, couverts

de sable de la tête aux pieds, nous regardant, blancs comme des statues de sable avec le sentiment d’être revenus vivants du jugement dernier.

La Campagne de Syrie terminée et pendant que les combats faisaient encore rage au Liban, les Russes, qui se croyaient à l’abri, reçurent l’avalanche meurtrière des hordes nazies, qui cherchaient à s’emparer des récoltes ukrainiennes et du pétrole de Bakou. L’invasion eut lieu plus tôt que prévu, les calculs de Staline s’avérèrent faux, les «capitalistes» français n’ayant résisté que quelques semaines, donnant une victoire éclair à la Wehrmacht, qui lui permit -moins d’un an après – de fondre sur l’Armée rouge, désemparée depuis trois ou quatre ans, Staline l’ayant décapitée.

Oui ! l’Armée rouge, décapitée par Staline ne put résister au terrible choc des Allemands et reculait de toutes parts. La terre russe était rougie des flots de sang, versés par ses enfants, surtout à cause de la malfaisante politique stalinienne envers cette armée dont les principaux chefs furent lâchement assassinés sur son ordre.

La 13e DBLE se réorganisa avec l’aide des Anglais et les FFL furent incorporés dans la 8e Armée, en automne 1941. Au début de 1942, nous quittâmes nos quartiers d’hiver d’Alep que deux ans auparavant je n’avais pas été capable d’atteindre, et en avant ! pour les tempêtes de sable de Libye, que les Anglais appelaient The Western Desert. Au début de cette guerre saharienne, nous n’eûmes que peu de problèmes avec les Italiens de la Division Ariete, mais lorsque Rommel mit son grain de… sable avec son formidable Afrika Korps, la vraie guerre commença.

En juin 1942, ce fut un sauve qui peut général, une traversée du désert dans tous les sens du terme. Mon camion de ravitaillement, grâce à une réserve de fûts d’essence et d’eau, ne s’arrêta qu’à Helouan, dans la banlieue du Caire.

Fin octobre 1942, la 8e Armée, remise à neuf par Montgomery, avec des chars plus modernes et une excellente artillerie fort nombreuse, une aviation maîtresse du ciel égyptien, nous reprîmes l’offensive, pour ne nous arrêter qu’en Tunisie – en mai 1943 – où l’Afrika Korps et les débris des fameuses armées mussoliniennes, encerclées dans la presqu’île du Cap Bon, durent se rendre et sans conditions.

A cause des luttes intestines en Afrique du Nord, nous, les Forces Françaises Libres, fûmes obligés d’aller en Libye et de retourner dans les sables près de Tripoli.

J’étais persuadé, lorsque les Forces Françaises du Maréchal Juin furent ramenées des Marches de la Toscane vers le Sud de l’Italie, et embarquées dans les ports de Tárente, Bari, Brindisi et même des ports d’Afrique du Nord, j’étais persuadé que nous allions débarquer sur les plages yougoslaves où, avec l’aide de la guerrilla de Tito, notre Corps expéditionnaire, fort de plus de trois cents mille hommes, balayerait facilement les unités allemandes d’éclopés ramenés de Russie en de bien mauvaises conditions. Si Tito leur infligeait des pertes sévères nous, nous pouvions arriver à Vienne en moins d’un mois. Pendant ce temps-là, les Allemands, ne sachant plus où donner de la tête, se replieraient rapidement derrière le Rhin, sur le front français, feraient remonter vers le Nord les troupes de Grèce, malmenées et harcelées par la résistance grecque. Les troupes débarquées en Normandie et celles débarquées en Yougoslavie feraient rapidement leur jonction du côté de Prague, ou même plus à l’Est et la guerre pouvait se terminer avant la Noël 1944.

Aussi, quel ne fut pas mon étonne- ment et ma déception, lorsque le 13 août 1944 au soir, le bateau sur lequel j’avais été embarqué avec le 1er bataillon de la 13e DBLE, cingla vers l’Ouest, le lendemain matin notre bateau filait plein Nord, donc vers le midi de la France, quelque part entre Toulon et Nice pour y être – facilement débarqués -. Ma déception fut atténuée par le fait que j’allais enfin retrouver la France, mais je ne comprenais pas…

Nous étions dans le vrai, mes camarades belges et anglais et moi-même, lorsque «nos penseurs», les Kopp, Orwell et Edwards nous expliquaient – et avec quelle clarté – lorsque nous combattions sur le front d’Aragon – que ce 18 Juillet 1936 était le commencement de la seconde guerre mondiale.

Benjamin LEWINSKI

portrait

Portrait de Benjamin Lewinski en juillet 1939.

Rencontre autour des éditions Spartacus

5 avril 2016 by

Projection du film « René Lefeuvre pour le socialisme et la liberté » de Julien Chuzeville (2008, 40 mn) et discussion avec des membres des Amis de Spartacus, maison d’édition dont l’histoire est inséparable de celle de son fondateur et de l’histoire sociale et révolutionnaire du XX° siècle.

dimanche 10 avril à 18h30
au Rémouleur
local auto-organisé de lutte et de critique sociale
106 Rue Victor Hugo
Bagnolet (93)
(Métro Robespierre ou Galliéni)

Entrée libre et gratuite.

remouleur

Rosa Luxemburg, figure d’émancipation et de révolte

3 avril 2016 by

Conférence de Dominique Villaeys-Poirré, lecture de textes par Sabrina Lorre,

le samedi 9 avril 2016 à 16h
Médiathèque Jean-Pierre Melville
79 rue Nationale
75013 Paris

(métro: ligne 14, station Olympiades)

Depuis 2008, Dominique  Villaeys-Poirré anime un blog de réflexion et d’information, « Comprendre avec Rosa Luxemburg« . Elle participe au collectif de traduction de ses oeuvres en français par Les éditions Agone et le Collectif Smolny. Sabrina Lorre est comédienne, elle a été à l’initiative du Mois Rosa Luxemburg (à Saint-Etienne).

rosacollage

La Révolution de 1848 et le drapeau rouge (Dommanget, 1948)

20 mars 2016 by

Brochure de Maurice Dommanget parue chez Spartacus (84 pages) à feuilleter page par page avec le lecteur pléade intégré au Portail Archives Numériques et Données de la Recherche de l’Université de Bourgogne:

dommanget1848

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Marx : Life and Works (Rubel, 1965)

19 mars 2016 by

Livre en anglais de Maximilien Rubel (140 pages) téléchargeable au format pdf:

Rubel -Marx Life and Works(1965)-1

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La première biographie de Paul Mattick

18 mars 2016 by

Paru dans Critique sociale N°38 (février 2016)

La pre­mière bio­gra­phie du mili­tant mar­xiste Paul Mat­tick (1904–1981) est parue l’an der­nier en anglais : Gary Roth, Mar­xism in a Lost Cen­tury, A Bio­gra­phy of Paul Mat­tick, Brill, 2015 (réédi­tion en poche – « paper­back » – par Hay­mar­ket Books, décembre 20151). Nous en tra­dui­sons ici quelques bref pas­sages, avec l’accord de l’auteur, en espé­rant qu’une éven­tuelle publi­ca­tion inté­grale en fran­çais puisse voir le jour. Nous n’avons pas choisi d’extraits concer­nant son mili­tan­tisme en Alle­magne, ni au début des années 1930 aux Etats-Unis, puisqu’il les a lui-même lar­ge­ment évoqué dans La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture, livre dont nous avons déjà rendu compte2. D’abord mili­tant en Alle­magne, jeune ouvrier, Mat­tick prit part à la Révo­lu­tion alle­mande, fut membre d’un conseil ouvrier, et milita au KAPD (Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne). Il vécut à par­tir de 1926 aux Etats-Unis, y prit part aux luttes sociales et devint un théo­ri­cien du com­mu­nisme des conseils.

Le pre­mier extrait concerne la paru­tion de la revue New Essays, que Mat­tick ani­mait avec Karl Korsch et qui pre­nait la suite de la revue Living Mar­xism (« mar­xisme vivant », 13 numé­ros parus de 1938 à 1941). Il est d’abord ques­tion de la recherche de nou­veaux col­la­bo­ra­teurs à la revue, qui parut en 1942–1943 (extrait du cha­pitre 12, pp. 212–213) :

« Korsch demanda à Her­bert Mar­cuse, membre de l’école de Franc­fort, d’envoyer son récent ouvrage sur Hegel, bien que Mat­tick l’ait déjà uti­lisé pour un essai publié dans la Par­ti­san Review3. Boris Sou­va­rine était aussi une pos­si­bi­lité, mais on sut qu’il était « vrai­ment mélan­co­lique voire mor­bide » du fait qu’il avait été obligé de lais­ser der­rière lui tous ses tra­vaux en fuyant l’Europe4. L’historien Arthur Rosen­berg pro­mit d’écrire une recen­sion de livre, mais mou­rut avant de l’achever5. La revue ne publia pas de contri­bu­tions lit­té­raires, bien que Korsch pen­sait que chaque numéro devrait en com­por­ter6. Ber­tolt Brecht fut envi­sagé, de même que James Far­rell. Un beau texte de Vic­tor Serge dut être écarté car il aurait exigé un dif­fi­cile tra­vail de tra­duc­tion7. Un essai de cri­tique lit­té­raire par Rosa Luxem­burg fut par contre publié, grâce à la tra­duc­tion de Frieda Mat­tick8. Seuls trois numé­ros de New Essays purent paraître, mais ils com­por­taient un large éven­tail d’auteurs. Outre Mat­tick et Korsch, des articles et des recen­sions étaient signés de Dwight Mac­do­nald, Vic­tor Serge, Julien Cof­fi­net, George Kim­mel­man, Leo Fried­man, Sebas­tian Frank, C.P. West, Wal­ter Boelke, Anton Pan­ne­koek et Heinz Langerhans. »

Extrait du cha­pitre 13, pp. 234–235 : « Un pro­jet de voyage de trois mois à Ber­lin, Paris, Amster­dam et Londres dut être revu à la baisse pour des rai­sons finan­cières. […] Début avril 1948, Mat­tick embar­qua à bord d’un bateau de trans­port de troupes recon­verti, où les voya­geurs dor­maient à cin­quante par chambre, ce qui était le moyen le moins cher de faire la tra­ver­sée. Cela fai­sait trois ans qu’il pré­pa­rait ce voyage : « Je suis très enthou­siasmé par tout ça, tout en ayant un peu peur bien que je ne sache pas pour­quoi »9. Il n’avait plus été en Europe depuis 22 ans.

Mat­tick passa trente jours rapides à Ber­lin, ce qui était le maxi­mum auto­risé pour une visite10. Près de 50 per­sonnes vinrent écou­ter une confé­rence orga­ni­sée par Rein­hold Klin­gen­berg et Alfred Wei­land, au cours de laquelle Mat­tick parla du mou­ve­ment ouvrier aux Etats-Unis et de la situa­tion inter­na­tio­nale. Beau­coup de ses anciens cama­rades étaient dans le public, de même que des agents de la sécu­rité muni­ci­pale. Même Klin­gen­berg sous-estimait le degré de sur­veillance : sur les huit par­ti­ci­pants à un cours d’économie qu’il don­nait avec Wei­land, quatre étaient des espions de la police11. […] De Ber­lin, Mat­tick se ren­dit aux Pays-Bas pour y voir Henk Canne Mei­jer et Pan­ne­koek, ce qui fut leur pre­mière ren­contre après vingt ans de cor­res­pon­dance. Pen­dant ses sept semaines loin de chez lui, Mat­tick ne man­gea que ce que les autres man­geaient et dans les mêmes quan­ti­tés : il revint chez lui net­te­ment amai­gri. Son récit de voyage, « Obses­sions de Ber­lin », parut dans la Par­ti­san Review quelques mois plus tard12. »

Dans ce der­nier extrait, sont évoqués les rap­ports de Mat­tick avec le mar­xo­logue Maxi­mi­lien Rubel (cha­pitre 15, pp. 267–268) :

« Le fait que Rubel fut pro­fes­seur invité à l’université Har­vard en 1961 conso­lida leur ami­tié. Pour Mat­tick, Rubel était quelqu’un qui avait « un bon état d’esprit tant sur le plan humain que poli­tique, et très érudit. Nous pas­sons de très bons moments ensemble ». Pen­dant que Mat­tick aidait Rubel à amé­lio­rer son anglais, il l’entendit beau­coup par­ler de « manus­crits [de Marx] cachés dans des archives, que je ne ver­rai jamais »13. Mat­tick recon­nais­sait que « la recherche n’est pas ce que j’aime (aller dans des biblio­thèques et cher­cher à y déni­cher des textes inté­res­sants) », mais sur ces sujets c’était une autre affaire14. Leur cor­res­pon­dance durera deux décen­nies et couvre un champ très large de sujets : la théo­rie de la mon­naie de Marx, les volumes 1 et 2 du Capi­tal, la nature capi­ta­liste de l’URSS, l’aliénation et l’orthodoxie dans le mar­xisme, le tra­vail pro­duc­tif ou impro­duc­tif, la pro­duc­tion de déchets, les moti­va­tions sub­jec­tives de la classe ouvrière, et l’éthique socialiste.

Les prio­ri­tés de Rubel n’étaient pas tou­jours celles de Mat­tick, et Mat­tick déva­lo­ri­sait sou­vent des choses qui étaient chères à Rubel. Mat­tick, par exemple, pen­sait que la théo­rie moné­taire n’était pas quelque chose qui inté­res­sait Marx, bien que Rubel passa beau­coup de temps à déchif­frer les idées de Marx sur le sujet. Le grand pro­jet de Rubel impli­quait une réédi­tion des volumes 2 et 3 du Capi­tal afin de cor­ri­ger les erreurs édito­riales qui enta­chaient la publi­ca­tion ori­gi­nale. Ce pro­jet ne ren­con­trait pas la pleine com­pré­hen­sion de Mat­tick : « il y a assez dans Le Capi­tal, tel qu’il est, pour savoir ce que Marx vou­lait vrai­ment dire, même s’il n’était pas tou­jours très clair ». Bien plus, disait-il à Rubel, « toutes les théo­ries ne res­tent que des frag­ments et de simples approxi­ma­tions de la vérité ». Même si Marx avait achevé tous les tomes du Capi­tal, il était de toute façon « hors de la capa­cité d’un seul indi­vidu de com­prendre toutes les rami­fi­ca­tions d’un sys­tème dyna­mique tel que le capi­ta­lisme ». Pour Mat­tick, « Marx a fait plus que n’importe qui d’autre », mais cela ne vou­lait pas dire autre chose que « l’important est de pour­suivre les tra­vaux de Marx »15. »

Notes:

1. Gary Roth est aussi le coau­teur avec Anne Lopes de Men’s Femi­nism, August Bebel and the Ger­man Socia­list Move­ment, Huma­nity Books, New York, 2000.

2. « “La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture”, de Paul Mat­tick », Cri­tique Sociale n° 29, jan­vier 2014 ; Paul Mat­tick, La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture. Des rues de Ber­lin en révolte aux mou­ve­ments radi­caux amé­ri­cains (1918–1934), L’échappée, 2013, pré­face de Gary Roth, post­face de Laure Batier et Charles Reeve.

3. Lettre de Karl Korsch à Paul Mat­tick, 20 août 1941 (publiée dans Karl Korsch Gesam­taus­gabe, Offi­zin Ver­lag, 2001).

4. Lettres de Dins­more Whee­ler à Mat­tick, 5 jan­vier 1943, de Karl Korsch à Boris Sou­va­rine, 6 octobre 1942 (conser­vée à Har­vard), de Korsch à Mat­tick, 24 octobre 1942 (Gesam­taus­gabe).

5. Lettres d’Arthur Rosen­berg à Mat­tick, 16 jan­vier 1943, et de Mat­tick à Clau­dio Poz­zoli, 5 mai 1970.

6. Korsch à Mat­tick, 21 octobre 1942 (Gesam­taus­gabe).

7. James Far­rell à Mat­tick, 16 juillet 1943, Mat­tick à Dwight Mac­do­nald, 24 août 1943.

8. Il s’agit de la pré­face écrite en pri­son par Luxem­burg à sa tra­duc­tion en alle­mand d’un texte de l’écrivain russe Vla­di­mir Koro­lenko [nde].

9. Lettre de Mat­tick à Dins­more Whee­ler, 13 mars 1948.

10. Rein­hold Klin­gen­berg à Mat­tick, 16 mai 1946, Mat­tick à Anton Pan­ne­koek, 8 mars 1948.

11. Rein­hold Klin­gen­berg à Mat­tick, 1er sep­tembre 1946, Michael Kubina, Von Uto­pie, Widers­tand und Kal­tem Krieg: Das Unzeit­gemässe Leben des Ber­li­ner Räte­kom­mu­nis­ten Alfred Wei­land (1906–1978), Lit Ver­lag, 2001, p. 199 et 244–245.

12. Mat­tick, « Obses­sions of Ber­lin », Par­ti­san Review, octobre 1948.

13. Mat­tick à Dins­more Whee­ler, 2 mars 1961, Maxi­mi­lien Rubel à Mat­tick, 5 jan­vier 1961, etc.

14. Mat­tick à Maxi­mi­lien Rubel, 6 octobre 1961 (BDIC, Nanterre).

15. Cor­res­pon­dance Mattick-Rubel, 1961–1963.

Voir aussi:

Réunion publique : Où va la Russie ?

5 mars 2016 by

Rencontre-débat avec les militants anti-autoritaires de Moscou : Ute Weinmann et Vlad Toupikine, sur la situation socio-politique et économique courante, les mouvements de protestation, la répression de la société civile, la situation des prisonniers politiques.

Samedi 12 mars à 18h
Librairie l’EDMP, 8 impasse Crozatier, 75012 Paris
Métro : Faidherbe-Chaligny ou Ledru-Rollin (ligne 8)

reunion_12mars


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