Correspondance P.I.C./Socialisme Mondial (1981): Marx et la question nationale

29 juillet 2015 by

Echange de courrier entre le groupe Pour une Intervention Communiste et Socialisme Mondial, le bulletin francophone proche du S.P.G.B. et du Parti socialiste du Canada dont nous avons mis en ligne les archives. Le pdf ci-dessous est extrait de Jeune Taupe N°36 (avril-juin 1981):

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Citroën (J. Prévert, 1933)

26 juillet 2015 by

Texte écrit et lu par Jacques Prévert (pour le Groupe Octobre lors de la grève de Citroën de 1933).

La mort d’Etchebehere dans La Batalla (1936)

25 juillet 2015 by

(Une partie du texte, illisible, n’a pu être traduit)

Un grand camarade est mort: LUIS HIPOLITO ETCHEBEHERE

Un fatidique télégramme urgent apporte la douloureuse, la tragique nouvelle : « Luis Hipólito Etchebehere, de notre colonne de Madrid, est mort en vrai révolutionnaire dans le combat livré aujourd’hui à Atienza contre les fascistes – Comité de Madrid. »

J’ai peine à croire la nouvelle, pourtant je dois me résigner à l’expliquer. Il n’y a que 48 heures que je me séparai de lui à Madrid pour partir vers Barcelone. Vendredi dernier, Etchebehere est allé à Madrid pour assister à une réunion du Comité. Il y était pour régler les difficultés de notre colonne madrilène à Sigüenza. Plein d’optimisme et d’énergie, il était parti sur le front de Sigüenza.

Le télégramme des camarades de Madrid ne donne pas de détails, mais dit l’essentiel: « Mort comme un véritable révolutionnaire », c’est-à-dire comme il avait toujours vécu. Etchebehere était plus connu en France et en Allemagne qu’en Espagne, où il était arrivé il y a trois mois. C’était un vrai révolutionnaire professionnel, au sens le plus juste du terme. (…). Excellent auteur, dont les articles sur les révolution allemande dans « Masses », sous le pseudonyme de « Juan Rústico » (…). Extraordinaire (…), d’une grande culture (…). Il était un un militant complet.

Dès le début du mouvement, Etchebehere se présenta immédiatement à notre section de Madrid, sollicitant un poste au front. Qa grande capacité, la confiance illimitée que sa sérénité nous inspirait, et ses relatives connaissances militaires vues les circonstances, conduisirent le Comité de Madrid a le nommer aussitôt chef de notre colonne.

(…) profonde tristesse qu’une telle perte irréparable produira dans notre (…) de Siguenza. Et pas seulement chez nous, mais parmi tous les combattants du front de Guadalajara, qui avaient trouvé en lui le meilleur militant et homme de confiance.
(…) Il y a quelques jours, les paysans demandaient de ses nouvelles suite à un petit rhume (…)

Etchebehere appartenait au groupe « Que faire ? », de Paris, avec lequel [?]. Il s’identifiait politiquement avec Landau. (…)

Notre colonne de Sigüenza a perdu un chef (…). Le mouvement ouvrier international un de ses meilleurs militants.

Etchebehere était de nationalité franco-argentine. Il était venu en Espagne pour trouver un (…) contres les (…) et (…) intérêt politique pour notre pays. Entre Sigüenza et Atienza, il a perdu la vie.

Nous partageons l’expression de notre douleur et solidarité la plus absolue avec la camarade Mika Etchebehere, qui a (…) recueilli le corps encore tiède de son compagnon bien-aimé. Mika, « la madredita » [petite mère] comme la connaissent les miliciens de notre colonne, fait aussi partie de la (…) sur le front de Sigüenza comme dirigeante militaire du P.O.U.M. Mais (…) sa mission est aussi de prodiguer l’affection d’une vraie mère aux «garçons» de notre colonne, comme elle le dit.

Juan Andrade

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Extrait de La Batalla du 18 août 1936

(second article, non traduit)

Nuevos detalles sobre la heroica muerte del camarada Etchebehere.

Con motivo de la muerte de nuestro querido camarada Luis Hipólito Etchebehere, la Columna del P.O.U.M. de Madrid, que opera en Sigüenza, ha recibido numerosos testimonios de solidaridad de todos los trabajadores, tanto socialistas, como comunistas y anarquistas, que actuan en aquel frente.
(foto) Nuestro camarada Luis Hipólito Etchebehere, muerto heroícamente en el combate librado el día 17 en Atienza contra los fascistas.
En una carta que recibimos de nuestros camaradas de Madrid, se completan los informes sobre las circunstancias en que tuvo efecto la muerte de nuestro heroíco camarada Etchebehere.
« La muerte del camarada Etchebehere-dice la carta de los compañeros de Madrid, se produjo en la siguiente forma. Estábamos al pie del pueblo, sin nada que nos guareciese del fuego enemigo. Esto nos obligaba a permanecer tumbados. En estas [?], Etchebehere se levantó para inspeccionar el campo enemigo, y al volver a su sitio tuvo la mala fortuna de que lo alcanzase una bala enemiga.
El capitán Martínez presente nos hizo ver la imposiblidad de recoger el cadáver para llevarlo a Sigüenza y después a Madrid. Dicha operación habría de costar varias vidas, y ello nos obligó a desistir, con gran sentimiento de todos, que a toda costa queríamos traernos el cadáver de nuestro camarada. Le muerte del camarada Etchebehere ha producido en toda la columna hondo sentimiento. Todos los milicianos de todas las tendencias obreras estrecharon las manos de nuestros camaradas como prueba de solidaridad ante el dolor que a todos nos ha producido la muerte de Etchebehere.

El prestigio de nuestro Partido ha crecido enormemente. Los [?] y las gentes del pueblo han considerado la toma de Atienza como una cuestión de honor para el P.O.U.M. Al llegar a Sigüenza se acercaron a nosotros algunos anarquistas que se expresaron poco más o menos de la siguiente manera : somos anarquistas, pero sentíamos hacia nuestro jefe gran devoción por su bondad y sobre todo por su valor personal. Creemos que nos será dificil encontrar otro camarada de las condiciones de Etchebehere.
Estas pruebas de solidaridad por parte de todos los milicianos, alientan a nuestros camaradas que hoy no sienten más que deseos de vengar en breve al camarada Etchebehere. Como se desprende de las anteriores líneas de nuestros camaradas madrileños, Etchebehere ha muerto como un verdadero revolucionario, y su cadáver quedó en el campo de batalla. Nuestro sentimiento es doble por haberlo perdido y por no poder dedicarle nuestra despedida emocionada. Esperamos, como dicen nuestros camaradas de Madrid, que pronto será vengado.

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Extrait de La Batalla du 20 août 1936

Perspectives (Otto Rühle, 1939)

24 juillet 2015 by

Chapitre final de Fascisme brun, fascisme rouge (traduction Jean-Michel Laurian et Arthur, éditions Spartacus, 1975).

La Première Guerre mondiale a porté un coup mortel au capitalisme privé dans son principe. Mais, ni les vainqueurs, ni les vaincus ne s’en sont rendu compte. C’est pourquoi la bourgeoisie a négligé de créer un collectivisme fédéral international sur la base du capitalisme de monopole et les socialistes sont passés à côté de la nationalisation ou socialisation de la propriété privée et des transformations correspondantes de la société et de l’économie.

La crise mondiale a montré les erreurs produites par cette négligence et a placé le capitalisme en tant que système devant le choix : survivre ou disparaître.

En raison du retard idéologique, organisationnel, stratégique et tactique de sa lutte de classe, le prolétariat a, une fois de plus, été incapable de résoudre la crise par une révolution.

C’est alors que le fascisme est arrivé à la rescousse en proposant une solution de remplacement favorable à la bourgeoisie avec des moyens capitalistes modifiés.

Il a remplacé par la production d’armements et l’industrie de guerre la production, devenue non-rentable, des objets de consommation, et a fait de l’Etat, avec son pouvoir d’achat infini et sa solvabilité sans limites, le seul consommateur à la place des masses consommatrices civiles et de leur pouvoir d’achat affaibli. Il s’en est suivi une activité économique subventionnée en grand par l’Etat et dont en retour l’Etat devint le seul client, fournisseur de matières premières et le seul investisseur, dirigeant de l’économie disposant des revenus du capital. Cette évolution conduisait automatiquement à un énorme ensemble économique, au dirigisme dans tous les domaines, à la standardisation et à la planification, à l’exploitation sans bornes des producteurs et des consommateurs, à l’ultra-impérialisme, et enfin à la guerre.

Le facteur de cette transformation et de ces reclassements fut le fascisme, avec l’aide de son pouvoir sans limites sur l’Etat, et donc par les moyens de la normalisation, de la terreur, de la dictature, de la dynamique totalitaire, du militarisme et de l’idolâtrie idéologique de l’Etat. La bureaucratie règne, tout est commandement, ordres, injonctions, prescriptions, contrôles, surveillance et discipline. Le chômage disparaît, la crise semble être résolue. L’individualisme de l’ancienne société ne cesse de reculer devant l’appartenance forcée à la collectivité. La vie privée s’amenuise. L’homme devient ouvertement mouton et machine. La société tout entière est mécanisée, rationalisée, standardisée et normalisée. Même la pensée, la mentalité, la volonté, l’imagination, la sexualité, les goûts de l’art, de la nature et du sport, les divertissements et les désirs subissent la loi du nivellement, dirigé d’en haut et ressenti en bas comme une destinée inéluctable.

Mais la crise n’est résolue qu’en apparence. Elle se nourrit des industries de guerre et d’armement, de la guerre elle-même. C’est la guerre qui fait éclater le système fasciste, qui dévoile ses mécanismes boiteux, fait des masses les porteurs et les détenteurs de la puissance et montre à la bourgeoisie l’expropriation dont elle a été depuis longtemps l’objet; c’est elle qui réunit toutes les victimes du système pour en faire ses ennemis. La guerre marque la fin du fascisme et donc celle de l’époque capitaliste. C’est pourquoi à l’armement permanent répond le recul permanent devant la guerre. Si l’on réussit à l’éviter, si l’on parvient à une entente ou à la paix avec l’ennemi, l’industrie d’armement cessera. Mais cela signifie la fin de la reprise économique et la réapparition de la crise. La fausse solution de la crise, l’imposture du fascisme, qui se présente comme le sauveur du capitalisme, sa faillite enfin, deviennent évidentes. Le monopolisme est au bord de l’abîme, il est condamné.

Mais les démocrates aussi et leur système sont restés impuissants dans leur lutte contre le fascisme. Car le capitalisme privé est également en faillite. Il ne leur reste plus qu’une issue, le capitalisme d’État, et celui-ci ne peut conserver le pouvoir qu’à l’aide des méthodes fascistes. Or l’histoire a déjà convaincu ces méthodes d’absurdité.

Tandis que cette évolution prenait place en Allemagne et que toute l’Europe était sur 4 point de basculer dans le chaos, le bolchévisme a fait en Russie, sans propriété ni capitalisme privé, une expérience extraordinaire : il a réussi à fonder une économie étatique, qui était censée être du socialisme mais a abouti au capitalisme d’État. La révolution bourgeoise avait coïncidé en Russie avec la révolution sociale, circonstance qui donna aux bolchéviks l’espoir trompeur de pouvoir créer le socialisme. Mais comme il n’y a pas, dans le système de parti bolchevik, ni dans la réalité russe, de place pour mettre en pratique le système des conseils, et que ce système des conseils est le seul instrument permettant de construire le socialisme, toutes les conquêtes de la révolution sociale qui ont été faites, l’ont été en pure perte. L’erreur tragique et Ami a été que les bolchéviks pensaient que leur révolution était une révolution sociale et essayaient d’en déduire des enseignements pour le monde entier. Cette erreur est devenue la source de milliers d’autres, de malentendus, d’échecs, de conflits et de catastrophes, et en fin de compte la source du stalinisme, de la trahison envers le socialisme, du pacte avec le fascisme, de l’impérialisme russe et du déclin définitif de la dictature bolchévique qui ne manquera pas de se produire après la Deuxième Guerre mondiale. Le bolchévisme, capitalisme d’État et dictature des bureaucrates, aura et doit avoir le même sort que le fascisme.

Les puissances démocratiques finiront, elles aussi, de la même façon si elles tentent d’utiliser leur éventuelle victoire dans la Deuxième Guerre mondiale pour sauver et pérenniser l’ancien système libéral de l’économie et de la société. La décision interviendra au cours de la guerre soit en faveur d’un collectivisme fédératif tardif sur la base du capitalisme d’État, donc vers une fascisation de l’ensemble du monde capitaliste, soit au bénéfice d’une révolution sociale qui fraiera la voie au socialisme.

Assurément, tant que le mouvement ouvrier s’en tiendra à ses anciennes formes d’organisation, à ses méthodes parlementaires, à ses pseudo-luttes de classes, à ses vieilleries tactiques et stratégiques, la victoire par la révolution lui sera refusée.

Mais qu’il jette dans la balance le poids de son grand nombre, le rôle décisif qu’il tient dans le procès de production, qu’il s’émancipe d’une direction embourgeoisée, qu’il retrouve sa liberté d’initiative et prenne en main son propre sort au moyen du système des conseils, et il parviendra alors au socialisme, « où la liberté de chacun est la condition du libre épanouissement de tous ».

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Portrait d’Otto Rühle par Diego Rivera

Voir aussi:

La transition dans le soi-disant « Dictionnaire critique du marxisme » (Rubel, 1984)

23 juillet 2015 by

Extrait de Gloses en marge d’un abécédaire apologétique du marxisme-léninisme (Maximilien Rubel) paru dans Économies et sociétés (Études de marxologie) , N°23-24 (Juillet-Août 1984).

A la vérité, c’est dans cette entrée que l’amalgame du vrai et du faux livre au lecteur, en un raccourci magistral, la plus aberrante des déformations que la pensée des « fondateurs » a eu à subir de la part des apologistes de ce socialisme réellement inexistant mais pourtant manifestement barbare. Quelle méthode de camouflage de la réalité M. Godelier, spécialiste de la « transition », a-t-il dû appliquer pour naturaliser « socialiste » une monde qui est l’exact opposé de tout ce que les penseurs socialistes, utopiques ou scientifiques, ont imaginé au XIX° siècle: Pour répondre à la « question fondamentale » qui est « celle du passage au mode de production socialiste » (p. 901), Maurice Godelier feint de s’appuyer sur Marx en argumentant en faveur de la thèse du « passage » au socialisme de plusieurs pays économiquement arriérés, sans franchir la phase de développement définie par Marx comme « bourgeoise » et « capitaliste » : « Il est clair », admet notre spécialiste de la Transition, « que pour Marx, ce passage devait s’accomplir au sein des sociétés capitalistes les plus développées. Dans ses lettres à Tchoukovski (sic) (1877) et à V. Zassoulitch, il reconnaît la possibilité de passer à un mode de production socialiste sans parcourir tout le développement du capitalisme. Mais il considère ce cas comme une exception. Or, l’histoire (?) s’est engagée dans une autre direction, dont le marxisme (?) n’a pas encore produit l’analyse théorique. » On le voit, l’auteur commence par souscrire à l’évidence. Il adhère sans réserve aux thèses du « matérialisme historique » (Marx se borne à parler de la « conception matérialiste de l’histoire »), qu’Engels a en quelque sorte codifié en comparant Marx à Darwin et en lui prêtant deux grandes « découvertes » scientifiques : la loi de  l’évolution de l’histoire et la loi « particulière » du mouvement qui domine le mode de production capitaliste et la société bourgeoise créée par celui-ci (loi de la plus-value ou de la valeur). Que cette codification formelle soit juste ou non, il ne s’agit pas d’en discuter ici. Elle est de toute manière incompatible avec un « marxisme » qui proclame « prolétarienne » et « socialiste » une révolution qui ne remplit aucune des conditions essentielles posées par le « matérialisme historique ». Il s’ensuit une seule alternative, disons un dilemme qui exclut un troisième terme, une troisième issue : ou bien les découvertes de Marx ont un caractère scientifique, et dans ce cas le mode de production de la Russie moderne doit être caractérisé et défini comme capitaliste ; ou bien ce mode de production est réellement socialiste, et dans ce cas la théorie sociale de Marx n’a rien de scientifique, et, les « lois » s’étant révélées contredites par les soixante-cinq années d’expérience historique de la Russie dite soviétique, il faut abandonner le découvreur et sa conception matérialiste de l’histoire.

Nouvel escamotage : M. Godelier se garde de rappeler l’argument complet et essentiel des deux textes de Marx restés inédits du vivant de leur auteur. La première lettre fut adressée en français non à un « Tchoukovski » inexistant, mais à un journal russe paraissant à Saint-Pétersbourg, en réponse à un article du sociologue populiste, N. Mikhaïlovski, polémiquant contre l’économiste I.G. Joukovski, défenseur des thèses du Capital. La seconde lettre était une réponse à la révolutionnaire populiste Vera Zassoulitch qui, au nom de son « parti socialiste », pour qui les perspectives de survie de la commune rurale russe était « une question de vie ou de mort », interrogeait ainsi l’auteur du Capital : était-il d’accord avec ses disciples russes se disant « marxistes » et prédisant, au nom de Marx et du « socialisme scientifique », la ruine imminente de la commune rurale et l’avènement fatal, à plus ou moins longue échéance, du règne de la bourgeoisie et du capitalisme ?

Dans les deux réponses, Marx, qui avait appris le russe « pour pouvoir juger en connaissance de cause du développement économique de la Russie contemporaine », prend le parti des populistes contre les « marxistes » russes. « Je suis arrivé, écrit-il en 1877, à ce résultat: si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861 (début de l’émancipation paysanne, M.R.), elle perdra la plus belle chance que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour subir toutes les péripéties fatales du régime capitaliste » (Oeuvres, Pléiade, t. II, 1979, p. 1553). Et rappelant l’esquisse historique offerte dans Le Capital sur l’accumulation primitive, seule valable pour la compréhension du passage, en Europe occidentale, de l’économie féodale à l’économie capitaliste, Marx en applique la leçon au cas de la Russie : « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale, et pendant les dernières années elle s’est donnée beaucoup de mal en ce sens, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires; et après cela, amenée une fois au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. Voilà tout » (op. cit., p. 1554 sq.)

Marx, on le voit, est catégorique ! La conception matérialiste de l’histoire ne saurait être conçue comme un « passe-partout d’une théorie historico-philosophique générale dont la suprême vertu consiste à être supra-historique » (ibid.). Dans le cas de la Russie, l’évolution historique offre aux masses paysannes une « chance » d’échapper aux « lois impitoyables » du capitalisme, bien que l’émancipation des serfs n’aille pas dans ce sens.

Dans les brouillons de sa réponse à Vera Zassoulitch, Marx revient sur ce problème, réaffirmant son espoir de voir la commune paysanne russe « s’incorporer tous les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines » (brouillon n°3, op. cit., p. 1556). Sa sympathie va à Tchernychevski et aux populistes, non aux doctrinaires russes qui se réclament de son nom : « Les ‘Marxistes’ russes dont vous me parlez me sont tout à fait inconnus. Les Russes avec lesquels j’ai des rapports personnels entretiennent, à ce que je sache, des vues tout à fait opposées » (brouillon n°2, p. 1561). Les vrais ennemis de la commune agricole comme de la coopérative ouvrière (artel), ce sont l’Etat et les « amateurs russes du système capitaliste », ces « nouvelles colonnes sociales ». « Ce qui menace la vie de la commune russe, ce n’est ni une fatalité historique ni une théorie: c’est l’oppression par l’Etat et l’exploitation par des intrus capitalistes, rendus puissants aux frais et dépens des paysans par le même Etat » (brouillon n° 2, p. 1569). « L’Etat a fait pousser en serre chaude des branches du système capitaliste occidental qui, sans développer aucunement les prémisses productives de l’agriculture, sont les plus propres à faciliter et précipiter le vol de ses fruits par des intermédiaires improductifs. Il a ainsi coopéré à l’enrichissement d’une nouvelle vermine capitaliste suçant le sang déjà si appauvri de la ‘commune rurale’ » (brouillon n° 1, p. 1561).

Marx raisonne ici non en… marxiste, mais en critique et en ennemi de ces générations de marxistes russes qui, à partir du mythe d’Octobre 1917, réussiront à substituer à l’ancienne classe dominante et à leur tsar, en quête de capitaux étrangers, leur propre système de capitalisme d’Etat.

Qui nierait que l’appareil de parti et d’Etat bolchevique a jeté la Russie essentiellement paysanne et agricole et sporadiquement prolétarienne et industrielle, sous les « fourches caudines » de l’accumulation du capital dans ses formes classiques, et sans respecter les libertés démocratiques conquises par les Etats bourgeois depuis 1789 ? Qui oserait douter que le « socialisme » institué par décret et la « collectivisation » décrétée a pris l’allure d’un « génocide » faisant perdre au peuple russe la « chance » d’une transition directe vers le socialisme ? Et si cette « chance » a pris en février 1917 l’aspect des « soviets », c’est encore Lénine et son parti qui ont tout fait pour que le peuple russe ne puisse y trouver le point de départ de sa régénération sociale. Accusé de capituler devant la bourgeoisie et « ses suppôts intellectuels petit-bourgeois », Lénine ne cachait pas qu’il préférait le capitalisme d’Etat à toute autre forme de socialisation. Ses critiques ne comprenaient rien au « caractère de la transition du capitalisme au socialisme », étant donné que le pouvoir soviétique n’avait rien à craindre du capitalisme d’Etat, le pouvoir des ouvriers et des pauvres étant assuré. En fait, « tant que la révolution tarde encore à ‘éclore’ en Allemagne, notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie encore plus vite que ne l’a fait Pierre Ier pour les mœurs occidentales, sans reculer devant l’emploi de méthodes barbares contre la barbarie » (Lénine, « Sur l’infantilisme de gauche…« , Pravda, mai 1918).

Lénine n’est jamais à court d’analogies historiques et il sait prendre son bien marxiste partout… sauf chez Marx lui-même. Et si les fonctionnaires et managers bolcheviks ont parfaitement assimilé les leçons du Capital, c’est pour en tirer les méthodes bourgeoises d’exploitation modernes, combinées avec les méthodes de « coopération » déjà connues dans l’Antiquité : « Cette puissance des rois d’Asie et d’Egypte, des théocrates étrusques, etc., est, dans la société moderne, échue aux capitalistes, qu’il s’agisse du capitaliste isolé ou, comme dans les commandites, des sociétés par action, etc., du capitaliste collectif » (Le Capital, Pléiade, op. cit., p. 873).

Seuls des fidèles de la nouvelle foi, éblouis par le charisme de Lénine et les exploits du parti bolchevique, mais vivant et pensant confortablement hors des frontières du « monde socialiste », peuvent rester aveugles devant la criante similitude de la genèse du capitalisme d’Etat en Russie et celle du capitalisme privé en Occident, genèse que Marx a évoqué en ces termes : « Le capital (arrive au monde) suant le sang et la boue par tous les pores » (ibid., p. 1224).

Nous recommandons à M. Godelier et à ses corréligionnaires la relecture attentive du Capital. Et si cet effort est au-dessus de leur force, ils peuvent tout simplement se reporter à la page 678 du Dictionnaire où Labica cite la fin de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch: l’avertissement à l’adresse des marxistes russes ennemis des populistes est clair. Près d’un an avant sa mort, signant avec Engels la préface à une traduction russe du Manifeste communiste, Marx a encore tracé pour la Russie la même perspective: celle d’un communisme, oeuvre des paysans. Pourtant il faisait cette réserve: « Si la révolution russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. » Aussi conseillait-il une « tactique » conforme à ses enseignements, donc tenant compte des « conditions économiques et politiques » de la Russie.

Le mouvement de monopolisation aux Etats-Unis (1903)

22 juillet 2015 by

Début de l’article de Charles-Albert Maybon paru dans La Grande Revue, vol. 25 (février-mars 1903). Chargé de mission par le Ministère du Commerce, ce fonctionnaire produit ici une étude intéressante qui cite plusieurs fois les socialistes américains.

« La Société bourgeoise moderne qui a fait jaillir le prodige de ces puissants instruments de production et d’échange, — c’est le sorcier impuissant à maîtriser les puissances souterraines qu’il a évoquées » Marx et Engels (1847).

Tout l’effort économique du Nouveau-Monde est maintenant orienté vers la monopolisation. La même tendance se remarque bien à des degrés divers dans tous les pays industriels, mais elle n’a pas rencontré aux Etats-Unis les obstacles auxquels elle se heurte dans les vieilles nations européennes. Elle n’y a pas eu à briser les formes subsistant de structures sociales antérieures, et dans une période relativement courte, l’association capitaliste, amenée par les mêmes causes qu’eu Europe, a atteint une expression beaucoup plus parfaite, et, on peut le dire, le summum de son développement.

Tandis que l’Europe en est encore à l’état anarchique des Sociétés par actions, ou tout au plus aux ententes temporaires ou partielles entre producteurs, toute l’industrie et tout le commerce américains sont en voie d’être gouvernés par un petit nombre de monopolistes. J’ai pu constater qu’aux Etats-Unis personne n’est indifférent à ces faits: certains s’en émeuvent ou même s’en inquiètent, d’autres s’en réjouissent ; tout le monde s’y intéresse et souvent avec passion.

Mais la portée de ce mouvement dépasse les bornes de l’Union: à tout esprit préoccupé des problèmes économiques et sociaux, cet ordre de fait paraît apporter, sinon des éléments de solution complète, du moins des données expérimentales qui peuvent permettre l’approximation.

Un moyen d’exposer et de mettre en lumière ces données est, je crois, de dépeindre l’attitude de la population américaine vis-à-vis de la puissance monopolisatrice, de montrer comment elle se mêle à ce mouvement, de tracer, pour ainsi dire, en simple enregistreur, la courbe des actions et des réactions produites par l’introduction de cet élément, le monopole, dans la vie économique de toutes les classes de la société.

N’envisageant le point de vue philosophique de la question qu’autant qu’il sera indispensable de le faire, je voudrais surtout par des faits, par des observations, par des citations soit de lettres personnelles, soit de conversations, soit d’articles de journaux ou de revues, apporter des matériaux pour une étude approfondie de ce mouvement et de ses résultats probables…

Le monopole tend à supprimer la libre concurrence, un régime nouveau tend à s’établir, voici des documents qui, mieux que de longues dissertations, aideront à se faire une idée exacte de cette phase transitoire dans l’évolution économique.

Avant d’entreprendre l’exécution de ce programme, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la forme que prend le mouvement de monopolisation. Je le ferai à larges traits, m’occupant seulement de ce qui est mais non sans chercher à quelles causes, à quelles influences il faut rattacher les phénomènes étudiés.

LE TRUST

La forme la plus complète de la concentration capitaliste est le trust. Tout le monde en a entendu parler ; nos journaux s’habituent à signaler la formation des nouveaux trusts; mais il faut feuilleter quelques journaux américains pour se rendre compte de la place que prend dans chaque numéro la rubrique trust. Nous verrons plus tard qu’il n’y a pas dans ce fait, comme on pourrait le croire de prime abord, l’unique désir de renseigner exactement les lecteurs sur le mouvement croissant de trustification. Pour le moment, constatons en passant l’influence sur la langue de ce mouvement ; des mots nouveaux se créent, des acceptions nouvelles s’élaborent : trustification, consolidation, amalgamation, combination, agregation, confederation, etc., voilà des vocables qui rendent tous l’idée d’union, de fusion dans le but de monopoliser les moyens de production et d’échange.

C’est ainsi que la concentration des capitaux et le développement du machinisme restent les deux faits cardinaux du mouvement colossal de la trustification, mais ils sont accompagnes d’une foule de petits faits et de détails, à première vue sans importance, qui jouent leur rôle dans le mouvement et qui sont tous connexes.

Mais voyons comment le trust est pratiquement réalisé.

A l’origine, le trust consiste essentiellement en la fusion, l’agrégation, l’amalgamation d’entreprises concurrentes en une Société unique administrée par des trustees [1].

Aujourd’hui, le mot trust a pris dans le langage ordinaire une acception plus large: il désigne toute ligue constituée dans le but de gouverner, de contrôler, comme disent les Américains, les prix et les salaires.

Il comprend donc dans cette acception, tous les faits d’accaparement ou de spéculation que l’on appelle aussi cartels, pools, syndicales, understandings, agreements… etc. Mais il importe de signaler que le trust proprement dit possède un caractère de permanence que n’ont pas ces diverses associations, forcément précaires à cause du but spécial qu’elles se proposent d’ordinaire.

Les trusts étendent leur action au champ tout entier de la production depuis les marchandises de première nécessité (farine, lait et beurre, charbon, sucre, café, pétrole… etc.) jusqu’aux objets de luxe (glaces, pianos, porcelaines… etc.); en un mot « the necessaries, comforts and luxuries of life ». Ils régissent aussi le marché des produits nécessaires à l’industrie, outils, machines de toutes sortes, clous, cordages… etc.

Dans certains cas, ils sont, pour ainsi parler, nationalement complets, c’est-à-dire qu’ils sont les maîtres du marché dans tout le territoire du pays, ou, en d’autres termes, qu’ils en ont chassé la concurrence ; le trust du pétrole (Standard Oil Company), celui du sucre (American sugar refining Company, comprenant la Glucose refining Company), celui des produits chimiques (Acid and Chemical Company), celui des viandes de boucherie et de conserve (Chicago parking and provision Company) … etc. en sont arrivés à ce point. Il en est qui tendent même à former des monopoles internationaux, à étendre la trustification au delà des limites de l’Union ; la Standard Oil Co avec Rockefeller et les Rothschild de Vienne et de Londres, le nouveau trust de l’acier formé en mars 1901 par J. Pierpont Morgan et qui englobe sept puissantes entreprises, le trust du papier et d’autres encore tendent à régir les prix du marché mondial.

On comprend quels immenses capitaux doivent représenter de telles colossales entreprises. On trouve chroniquement dans les journaux américains des listes sans fin des trusts récents ou déjà vieux de quelques années; des totaux suivent ces listes et représentent des sommes formidables. Mais les journaux qui font ces calculs – en général, les journaux démocrates – ont leurs raisons que nous auront à rechercher tout à l’heure. Ces raisons n’existent pas pour certaines feuilles françaises qui, cependant, se livrent aussi a ce petit jeu; on y parle des milliards de francs que l’on trouve en additionnant les capitaux des différents trusts. Il y a du reste de grands écarts entre ces chiffres : la fortune totale des trusts varie, suivant ces dires, de dix à cinquante milliards. De tels résultats qui, du reste, pourraient frapper l’esprit s’ils étaient d’une exactitude, non point même rigoureuse, mais seulement suffisante, sont soumis à deux principales causes d’erreurs.

La première, c’est la surcapitalisation (over-capitalization); il n’est pas un trust dont le capital versé soit égal au capital social et il est impossible de connaître exactement dans quelle proportion varie cette différence, on pense que c’est environ de 3 à 7, c’est-à-dire que le capital social varierait du triple au septuple du capital versé; c’est déjà une jolie marge. D’autre part, un certain nombre d’entreprises qui n’ont pas l’importance des grands trusts, — si considérables qu’ils ne peuvent se dissimuler, — peuvent être en réalité truslifiées sans que le public s’en doute. ll est vrai que, dans certain États, les trusts sont taxés [2], ce qui semble permettre de fixer exactement leur nombre; mais tous les trusts ne se sont pas soumis à cette formalité. En résumé, comme le dit un auteur:  » à cause du caractère privé et même absolument secret de plusieurs combinaisons, il est impossible de constater avec un suffisant degré de certitude leur nombre total et le chiffre complet des intérêts qu’ils représentent » [3].

De pareilles estimations sont par conséquent toujours très approximatives; et, d’ailleurs, d’exactes statistiques seraient-elles possibles que l’importance considérable des capitaux engagés n’en serait guère plus évidente. Et cette simple constatation nous suffit largement à dégager un nouveau caractère du mouvement du trustification.

En effet, l’un des plus remarquables résultats de ce mouvement a été d’opérer la séparation du capital et de l’entreprise qui autrefois, étaient toujours réunis; la fonction de direction était inséparable du titre de capitaliste, ainsi que jadis, pour employer une comparaison frappante, « la fonction de gouvernement était impliquée dans un titre de noblesse». L’industriel ou le commerçant propriétaire d’une entreprise personnelle, voit cette entreprise absorbée pour la formation d’un trust; de directeur de son entreprise, il devient actionnaire du trust, car, en échange de son apport (usines, machines, stocks de matières premières…) il reçoit des actions du trust.

Un exemple très net est donné par les faits qui ont présidé à la constitution de la Standard Oil Co. L’acte de Société de ce trust à son origine comprenait parmi les contractants membres de quatorze Sociétés (corporations ou limited partnerships) qui faisaient abandon de leur avoir en faveur du trust moyennant un certain nombre de certificates. Et parmi ces membres de ces quatorze Sociétés étaient compris non seulement les actionnaires, déjà purs capitalistes, mais aussi les chefs d’entreprise qui devenaient ainsi des porteurs de certificats du trust. Il arrive aussi que ces chefs d’entreprise, doués de grandes connaissances techniques prennent place dans la direction du trust, surtout lorsqu’il s’agit d’un trust industriel; mais ils sont alors de vrais employés du trust et reçoivent à ce titre des appointements en raison de leurs services. Mais ce cas est relativement rare et le devient de plus en plus; de plus en plus la direction générale du trust est purement chargée des intérêts financiers et la direction technique est entièrement entre les mains de purs employés salariés non-actionnaires.

Le divorce tend donc à devenir complet entre la direction et la propriété de l’entreprise, à mesure que l’importance de l’entreprise croît et qu’elle absorbe un plus grand nombre d’intérêts particuliers. Cette conséquence du mouvement de concentration va si loin que tel homme, autrefois directeur d’une usine, peut devenir intéressé à plusieurs entreprises différentes; et même un trust formé pour monopoliser une branche quelconque peut s’engager dans des entreprises non seulement connexes à celle qu’il exploite, mais n’ayant même aucun rapport avec elle.

C’est ainsi que de la Standard Oil Co, qui nous offre encore un exemple général, dérivent une foule d’industries qui, à leur tour, en absorbent d’autres. On me signalait à New York l’American Smelting and Refining Co (Compagnie américaine de fonderie et d’affinage) qui se formait en mars 1809 et se trouvait sous la dépendance de la Standard Oil C0 (controlled by Standard Oil C0 money); elle absorbait onze concerns différents de Chicago, de Kansas City, du Colorado, etc.

Que ressort-il de ces faits ? C’est que l’action du capital s’universalise de plus en plus pendant que la direction technique se spécialise. De telle sorte que « la classe capitaliste, délivrée de tout travail par ses directeurs, passe, grâce à l’action du trust, de la condition de différentes compagnies possédant des industries particulières à l’état d’un corps unique possédant l’industrie ».

Ainsi, la trustification n’est pas un mouvement industriel distinct; elle est, en dernière analyse, un mouvement purement financier.

Elle est, comme il est dit plus haut, le produit le plus parfait de l’association capitaliste, ou, si l’on préfère, la forme la plus complète, parce qu’elle est la plus productive, de la concentration des capitaux.

LE TRUST ET LES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ

Le mouvement de monopolisation étant ainsi caractérisé dans ses grandes lignes, voyons comment l’envisage la population américaine.En étudiant les arguments de ses partisans et de ses adversaires, nous arriverons à le mieux connaître et nous pourrons nous faire une idée exacte de sa signification véritable. « La classe capitaliste, dit Daniel de Leon [4], s’efforce à garder le trust pour son usage personnel; la classe moyenne veut le briser…; la classe ouvrière cherche à le conserver, à le perfectionner, à l’ouvrir à tous [5]. » 

Ces quelques lignes résument assez fidèlement l’attitude de la population américaine vis-à-vis de la puissance du monopole. Il resterait à montrer par des faits qu’elle est véritablement ainsi et d’expliquer ensuite pourquoi elle est ainsi.

Pour ce qui regarde la classe capitaliste, il va de soi qu’elle comprend l’intérêt qu’il y a pour elle de garder à son service et à son profit la formidable puissance du trust. Elle en tire d’inépuisables bénéfices et en accroît sa force de classe dirigeante. Elle en assure sa suprématie de classe par la toute-puissance de l’argent, et l’on sait que, dans la libre République des États-Unis d’Amérique, plus encore que partout ailleurs, l’argent est le grand maître: il fait les lois, et, dans une certaine mesure, crée l’opinion publique. Il n’y a pas à s’étonner dès lors, comme on va le voir, que les capitalistes défendent le régime transitoire de la trustification, ni non plus que d’autres capitalistes l’attaquent par des manœuvres hypocrites qui n’aboutissent qu’à consolider sa domination politique, économique et sociale. Ces derniers abusent ainsi la classe moyenne et donnent une apparente satisfaction aux intermédiaires, aux détaillants qui se meurent des trusts. La productivité plus grande et à meilleur marché qui résulte de la trustification est en effet plus défavorable au petit commerce qu’au consommateur lui-même et le moment n’est pas loin où la classe moyenne, aux États-Unis, succombera fatalement devant le développement du trust. Elle le sent, et se révolte sans s’apercevoir de la contradiction de sa conduite: elle s’insurge contre le développement du capitalisme et veut cependant conserver le régime capitaliste dont elle meurt.

Il paraît utile d’envisager en détail cette conduite de la classe moyenne, de montrer son retentissement sur la conduite politique du pays; il y a une morale à tirer de ces faits dont les classes de tous les pays peuvent faire leur profit.

Après avoir déterminé quelles sont les manières et les raisons d’agir de la classe moyenne, ou petite bourgeoisie comme nous disons communément en France, il ne sera pas sans intérêt de rechercher pourquoi la classe ouvrière veut, ou, plus exactement, doit vouloir conserver et perfectionner l’instrument qui donne la mort à la classe moyenne.

C’est ainsi que je désire montrer en raccourci les luttes dont les trusts sont l’occasion sur le théâtre politique et économique actuellement restreint à la scène du Nouveau Monde.

LE TRUST ET LA CLASSE MOYENNE

Tant que dure le régime de la libre concurrence, la classe moyenne vit sans soucis et sans craintes. Elle achète des marchandises au producteur et profite de l’escompte; elle établit son prix de détail supérieur au prix du gros suivant maintes circonstances diverses: espèce de marchandise, genre de clientèle, situation de la boutique et valeur locative, etc. La rémunération du capital engagé, d’abord, et des soins d’achat et de vente ensuite, est complètement assurée par l’escompte qu’a consenti le marchand en gros; toute la différence du prix de gros au prix du détail est donc entier bénéfice. Mais arrive le trust: les conditions changent. L’opération, qui consiste essentiellement à se charger de marchandises depuis la production jusqu’à la consommation et qui est le propre du détaillant, est soumise dès lors à la direction réelle du trust, plus puissant capitaliste. Le trust, qui a monopolisé la production, qui, sur ce champ, a détruit la concurrence peut, s’il lui plaît, refuser tout escompte et même élever le prix de gros. Le détaillant, obligé d’en passer par la, ne peut, lui, élever le prix de détail qui a déjà atteint le maximum du pouvoir d’achat de ses clients; s’il tentait cependant de le faire, il verrait diminuer sa vente. D’autre part, il arrive souvent que le trust, bien qu’élevant le prix de gros, interdise au marchand d’élever le prix de détail et ne livre sa marchandise qu’à la condition que cette interdiction soit respectée. Le détaillant est donc pris entre l’enclume et le marteau: le prix de détail fixe et le prix de gros sans cesse croissant; il doit périr. Il résistera d’autant plus longtemps qu’il aura plus de réserves; et le caractère de la lutte est ainsi nettement déterminé: e’est un conflit de capitalistes où les petits doivent succomber les premiers,  les moyens ensuite, jusqu’à ce que les grands subsistent seuls.

On le voit donc par ce rapide exposé : la classe moyenne parait condamnée à disparaître. Les seules raisons de sa persistance ont peu de force et sont faciles à définir: 1° la tendance qu’ont les classes inférieures à s’èlever et à s’imaginer trouver l’indépendance dans l’cxploitation d’une petite entreprise commerciale; 2° la facilité de gérer ces entreprises qui ne demandent le plus souvent ni connaissances spéciales ni instruction technique ; il a la clientèle assurée parmi les gens (petits employés ou ouvriers par exemple) qui n’ont pas assez d’avances pour faire des approvisionnements ni assez de place pour les loger; ils sont les acheteurs au jour le jour qui constituent la plus grosse clientèle du détaillant.

On voit combien sont plus puissantes les forces qui tendent à détruire le petit commerce. Nous signalerons même, puisque c’est un fait dont on peut voir des exemples en France, que la troisième raison de persistance qui paraît la plus importante, est aussi battue en brèche par les associations coopératives de consommation et les grands magasins.

Telle est la situation de la petite bourgeoisie aux Etats-Unis: la classe tout entière sent le danger qui la menace mais ne le comprend pas. Elle ne sait, ou du moins elle ne peut prendre exactement conscience des causes de sa ruine imminente. Elle connaît cependant son impuissance sur le terrain économique; elle n’essaie pas de lutter contre la puissance des trusts par des moyens économiques, mais elle essaie de lui résister par des moyens d’ordre politique. Elle a même confiance en la valeur de ces moyens, encore qu’une expérience, vieille déjà de plusieurs années, eût dû la détromper et l’édifier sur la valeur de pareilles armes.

Du reste, à l’origine même de son action, est une contradiction que nous avons déjà signalée : elle nous offre, comme dit un auteur, « le comique spectacle d’une classe mourant de la concurrence et réclamant son maintien ». Le régime de la conccurence, sans pitié pour les faibles, la tue et elle s’efforce à maintenir ce régime qui, jadis, l’a faite riche, sans s’apercevoir que les conditions économiques ont changé. Et, toute une classe de politiciens exploite cette erreur; nous n’allons pas jusqu’à dire que tous les politiciens qui crient : guerre aux trusts, dupent consciemment la petite bourgeoisie. Mais ils sont politiciens, ils font de la politique un pur métier  et sont par conséquent obligés de tenir compte de l’opinion publique, et sont par conséquent obligés de tenir compte de l’opinion publique.

trusts

Notes:

 1. Remarquons que le mot trust, dans cette acception nouvelle de Société monopolisant un commerce ou une industrie, est attaché à la signification du mot trustee, administrateur de la Société, investi de la confiance des sociétaires. Il est donc abusif de dire, comme on a accoutumé de le faire, que trust, monopole, est une acception directe du mot trust qui signifie confiance et, par extension, charge, garde.

2 C’est au moment de la discussion des premières lois anti-trusts que certains États, pour augmenter leurs ressources, promulguèrent une loi spéciale donnant asile aux trusts moyennant une redevance fixe; un très grand nombre de trusts sont ainsi incorporés (après dépôt de leur acte de Société) dans le New-Jersey, quel que soit d’ailleurs leur siège réel; d’autres sont incorporés dans le Delaware, le Kentucky, l’ohio, le Minnesota, etc… On estime que cette taxation rappoirte annuellement au New-Jersey environ 3 millions de francs.

3. Lucien Sanial. — The Socialist Almanack, 1900

4. Daniel de Leon, ancien professeur d’histoire diplomatique dans une Université de l’Etat de New-York. est un des leaders les plus marquants, sinon le plus marquant, du parti socialiste américain. Son autorité de théoricien marxiste, ses qualités d’agitateur et son talent d’organisateur en font une des figures les plus intéressantes de tout le socialisme américain depuis son origine. Son respect des principes, sa sévérité à l’égard des socialistes amateurs, ses campagnes contre les trades-unions non socialistes lui ont fait une réputation d’intransigeance bornée qu’il ne mérite certainement pas. Quoi qu’il en soit, son caractère a été. l’une des principales causes de la scission survenue dans le parti socialiste anméricain en juillet 1899. On a rapproché bien a tort cette scission de celle qui divisa le parti socialiste français après l’affaire Dreyfus et l’avènement de M. Millerand au ministère du commerce. S’il y a quelques rapports entre elles, ils ne sont qu’apparents et, du moins l’on n’a pas eu en France un spectacle analogue à celui que donnèrent les anti—deleonistes attaquant à main armée les bureaux du Peuple. D’ailleurs. d’après ce que j’ai pu lire, les revues et les journaux français furent très faussement informés sur les « incidents » et les véritables causes de cette scission.

5. The socialist view of the trust, by Daniel de Leon. The Independent, march 1897.

 

Appel du Comité exécutif du P.O.U.M. (1952)

20 juillet 2015 by

A la veille du congrès eucharistique de Barcelone, le gouvernement franquiste a déclenché une nouvelle vague de répression.

La police phalangiste de Barcelone, obéissant aux instructions de Madrid, a procédé ces jours derniers à un grand nombre d’arrestations dans les milieux de la résistance ouvrière catalane.

Les semaines antérieures, la répression a été dirigée contre la C.N.T. et le parti socialiste. Maintenant les franquistes sont passés à une attaque brutale contre le P.O.U.M., organisation socialiste révolutionnaire des travailleurs espagnols.

Jusqu’à présent trente militants de notre parti ont été arrêtés. Mais la répression — une répression impitoyable — se poursuit. Et les victimes, emprisonnées dans les cachots de la Préfecture Supérieure de Police de Barcelone, sont soumis à des tortures barbares.

Parmi les détenus se trouvent nos camarades David Rey, Manuel Alberich, Francisco Claramunt et A. Ortega, vieux militants du P.O.U.M. et de l’Union Générale des Travailleurs. David Rey, qui a aujourd’hui 63 ans et qui a été condamné à mort en 1939 par un tribunal militaire de Franco, a passé dix ans dans les prisons phalangistes et est une des figures les plus représentatives du mouvement ouvrier espagnol.

Il y a quelques jours le ministre de la Justice de Franco a annoncé qu’à l’occasion du congrès eucharistique de Barcelone, il serait accordé une large amnistie. Une fois de plus, les promesses de « clémence » des phalangistes se sont transformées en odieuses agressions contre les héros de la lutte clandestine pour la libération du peuple espagnol.

Les militants du P.O.U.M. incarcérés à Barcelone, contre lesquels se prépare un procès monstrueux, n’ont commis d’autre crime que celui de combattre, sous le drapeau du socialisme révolutionnaire, pour la défense des intérêts du prolétariat espagnol et contre la tyrannie totalitaire franquiste.

La nouvelle vague de répression répond à des objectifs bien précis. Le gouvernement de Franco tâche de transformer le Congrès eucharistique de Barcelone en une grande démonstration de propagande phalangiste. Et pour atteindre pleinement ce but il entreprend une tentative de destruction du mouvement de résistance à la dictature phalangiste.

Mais à présent, comme en d’autres occasions, la terreur n’empêchera pas le prolétariat de Barcelone de manifester clairement sa répulsion à la force de la tyrannie phalangiste.

En dénonçant ces faits devant l’opinion ouvrière et libérale de tous les pays, le P.O.U.M. réclame une action immédiate en faveur des emprisonnés de Barcelone et contre la recrudescence de la répression anti-ouvrière en Espagne.

Notre appel est une requête pressante à toutes les forces ouvrières du monde et en particulier aux grandes organisations politiques et syndicales du prolétariat qui disposent de moyens d’actions considérables.

La résistance ouvrière de Catalogne doit être protégée énergiquement par la solidarité internationale des travailleurs.

Contre le monstrueux procès de Barcelone !

Pour la libération de David Rey et des ses camarades !

A bas la terreur franquiste !

Paris, le 12 mai 1952.

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Congrès eucharistique de Barcelone en 1952

Petit Guide de la Révolution espagnole

19 juillet 2015 by

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Panaït Istrati : une vie à hauteur d’œuvre

18 juillet 2015 by

Note de lecture parue dans A contretemps.

Jacques BAUJARD
PANAÏT ISTRATI, L’AMITIÉ VAGABONDE
Paris, Transboréal, 2015, 192 p.

Rarement la vie d’un écrivain est à la hauteur de son œuvre. Panaït Istrati (1884-1935) est l’une de ces exceptions. Et dans ce cercle très fermé, il croisera Joseph Kessel, Victor Serge et Nikos Kazantzaki [1], l’auteur de Zorba le Grec, sera cornaqué par Romain Rolland, préfacera en 1935 le premier livre de George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – et partagera avec Boris Souvarine une vision critique de l’URSS en cours de stalinisation.

L’écrivain roumain nous laissera à sa mort une œuvre « marquée par l’amour d’une humanité souffrante » dans laquelle les dockers de la mer Noire, les paysans pauvres de Roumanie, les haïdouks – ces « bandits d’honneur » affrontant un monde sans honneur et sans justice – cherchent à survivre malgré le poids d’un destin social qui les écrase [2] sans qu’il ne soit jamais possible d’en inverser le cours. Des vies où la liberté se paye au prix du sang et des larmes dans un monde où la condition sociale du « petit peuple » qui jonche les routes du pouvoir est une prison sans confort vouée, quoi que l’on fasse, à la soumission, un monde où la loi du plus fort est toujours la meilleure. Vagabond, peintre en bâtiment, puis photographe itinérant, Panaït Istrati raconte ses frères de misère, ses amitiés, dans un souffle qui parfois porte la marque d’un mysticisme laïque – une poésie du dénuement qui n’est pas sans évoquer celle de Tolstoï qu’il admirait, persuadé qu’il était que « la littérature était porteuse d’émancipation ». Romain Rolland parlera quant à lui de souffle shakespearien. Le tragique, l’épique et l’ordinaire se conjuguent en donnant aux figures qui traversent ses récits des allures d’épures confrontées à ce qui fait l’essence de leur dignité.

Jacques Baujard lui rend l’hommage qu’il mérite en reflétant sa vie dans le miroir de son œuvre et son œuvre dans la brillance de sa vie. De Braila à Nice, de Port-Saïd à Istanbul, d’Athènes à Bucarest, de Moscou à Odessa et Kiev, le biographe s’appuie sur son érudition pour entrer en intimité avec son sujet. Écrit dans un style soigné, le livre n’est jamais alourdi par un appareil critique dont il faut saluer la discrétion bien qu’il fonde, on le sent, la structure qui le porte. Il s’agit, pour Jacques Baujard, de se glisser dans les méandres d’une vie – et d’une œuvre – aussi unique par l’intensité qui s’en dégage, les passions – amicales et amoureuses – qui l’alimentent que par les engagements politiques qu’elle favorisa, au côté des révolutionnaires de son temps.

Comme tant d’autres, Panaït Istrati s’était enthousiasmé pour Octobre 17, cette victoire qui sonnait l’heure de la revanche « des opprimés », mais il fut l’un des premiers à dénoncer la duplicité du pouvoir bolchevique, sa cruauté et ses injustices. Elles lui furent d’autant plus insupportables qu’elles s’exerçaient au nom de l’espoir que la classe ouvrière de son époque avait mis dans cette révolution, espoir qui finira par justifier, au nom de la révolution même, tous les crimes tchékistes. Vers l’autre flamme [3] sera publié en 1929, à son retour d’URSS. Cette publication en trois volumes, co-écrite avec Boris Souvarine et Victor Serge, lui valut le triste privilège d’inaugurer l’ignominie des méthodes mises au point par l’appareil stalinien, dispositifs de disqualification d’une terrible efficacité dont le stalinisme usera jusqu’à la nausée contre tous ceux qui, considérés comme des compagnons de route, oseront se montrer critique vis-à-vis « du paradis socialiste, de son Parti et de son guide ». Le flot de calomnies qu’on déversa sur l’écrivain roumain, parmi lesquelles se distinguèrent les lourdes et infamantes accusations que lui adressa Henri Barbusse, en firent un pestiféré définitif, abandonné de (presque) tous et condamné au silence et à l’oubli.

Dans un mélange très réussi d’empathie et de sympathie, Jacques Baujard nous plonge dans la subjectivité d’un auteur dont l’œuvre littéraire reste, aujourd’hui encore, hélas, trop peu lue. Cédant à la réelle fascination qu’il ressent pour l’incandescence de la vie et de l’œuvre de Panaït Istrati, mais sans affectation ni effets superflus, il laisse le soin à son admiration, faite de respect et d’une réelle tendresse pour son sujet, de nous inciter à nous plonger dans la lecture inoubliable de ses livres. Et au gré de l’élégance d’expression du biographe, dont les propres mots nouent une relation si intime avec ceux du vagabond roumain que l’on se prend parfois à confondre, malgré les guillemets d’usage, ce que l’on doit à l’un et ce qui revient à l’autre, ce récit nous enchante littéralement. Il est vrai qu’il y a de quoi tomber sous le charme de cet « éternel insoumis » que fut Panaït, un homme libre, un rebelle qui brûla d’une passion orpheline dans son siècle, un type avec qui on aimerait partager un vrai café (turc comme il se doit) et fumer une cigarette en parlant littérature et révolution alors que, sur la ligne d’horizon, un navire poussif emporterait les rêves des « damnés de la terre ». Les nôtres, par conséquent.

Si « la forme, c’est le fond qui monte à la surface », pour reprendre la formule du vieil Hugo, ce livre-là pourrait en fournir la preuve.

Jean-Luc DEBRY

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[1] Lire à ce propos La Véritable Tragédie de Panaït Istrati, d’Eleni Samios-Kazantzaki dans une édition établie par Maria Teresa Ricci et Anselm Jappe, ouvrage publié, en 2013, par Les Nouvelles Éditions Ligne, et dont on trouve une recension sur ce site : « Panaït l’intraitable » (Arlette Grumo).

[2] Il faut signaler la publication, en cette année 2015, sous la direction de Linda Lê, chez Phébus (collection Libretto), des œuvres complètes de Panaït Istrati.

[3] Folio-essais, 320 pages, 1987.

De Leon : les chefs de la plèbe

18 juillet 2015 by

Extrait de L’expérience plébéienne: une histoire discontinue de la liberté (Martin Breaugh, 2007).

Si l’œuvre de Ballanche est aujourd’hui tombée dans l’oubli, celle de Daniel De Leon demeure carrément inconnue hors des cercles spécialisés dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. Sa contribution à la théorie politique reste pourtant importante: autant mouvement ouvrier américain. Sa contribution à la théorie politique reste pourtant importante : autant V.I. Lénine que A. Gramsci et R. Michels ont été marqués par ses écrits.

Daniel De Leon (1852-1914) naquit dans les Caraïbes et fut éduqué en Allemagne. Polyglotte, il effectue des études de droit à l’université Columbia à New York pour ensuite enseigner pendant six ans à l’École de science politique de Columbia. Avocat de formation, il quitte par la suite la vie universitaire pour se consacrer pleinement au militantisme politique. Il adhère en 1 890 au Socialist Labor Party of America (SLP) et devient aussitôt le leader intellectuel (mais non politique) du mouvement. En tant que rédacteur en chef du quotidien officiel du SLP, The People, De Leon définit les grandes orientations du parti pendant plus de vingt ans.

C’est ce qui explique que l’idéologie préconisée par le SLP se confonde avec la pensée politique et sociale de D. De Leon. Le SLP est l’héritier direct de l’Association internationale des travailleurs (AIT) fondée par Karl Marx en 1864. Suite aux incessantes querelles entre les partisans de Marx et ceux de Bakounine, il fut convenu en 1872 que le siège de la Ière Internationale déménagerait de Londres à New York. Après la dissolution de l’AIT en 1876, les adhérents, pour la plupart germanophones, fondent un parti politique, le Socialistic Labor Party. Le SLP, première mouture, devient la succursale américaine de la IIe Internationale et prône un mélange depropositions réformistes et révolutionnaires (178). En 1877, le Socialistic Labor Party abandonne abandonne le recours à la voie réformiste et opte pour la révolution. Pour marquer ce changement de direction, il devient le Socialist Labor Party. En 1890, lorsque D. De Leon adhère au parti, celui-ci n’est qu’un groupuscule germanophone sans influence auprès de de la classe ouvrière américaine. En disséminant la pensée socialiste, le SLP devient, sous la direction intellectuelle de De Leon, une force importante quoique éphémère dans l’organisation du mouvement ouvrier aux États-Unis. Le SLP prône, dans un premier temps, l’infiltration des trade-unions américains (syndicats réformistes) afin de faire avancer la cause révolutionnaire.

Ses rapports avec l’American Federation of Labor (AFL) sont particulièrement difficiles puisque le président de celui-ci, Samuel Gompers, préconise la doctrine du syndicalisme « pur et simple », c’est-à-dire une approche réformiste et résolument apolitique des luttes syndicales. L’ antimarxisme de Gompers fera de lui une cible récurrente de la prose deleoniste. Néanmoins, les tentatives d’infiltration par les militants du SLP demeurent sans succès. L’AFL, ainsi que l’autre grand syndicat américain, Knights of Labor, résistent aisément aux manoeuvres du SLP.

C’est pourquoi en 1895, sous l’influence décisive de De Leon, le SLP abandonne l’idée d’infiltrer les syndicats réformistes et crée son propre syndicat aux orientations révolutionnaires. Le Socialist Trades and Labor Alliance (STLA) devient ainsi la branche économique et syndicale du SLP. Mais la question du rapport aux syndicats réformistes provoque un schisme au sein du parti. Une fraction importante du SLP, favorable à la politique d’infiltration et craignant la marginalisation face aux grands syndicats, quitte le SLP pour fonder le Socialist Party of America (SPA). Cette scission est d’autant plus difficile pour le SLP que le STLA est « mort-né « . De Leon et le SLP tentent alors de former une alliance avec un nouveau syndicat de tendance révolutionnaire, Industrial Workers of America (IWW), mais un désaccord politique met fin à celle-ci après trois années seulement. Ainsi, la préoccupation première et centrale de l’action politique du SLP et de De Leon porte sur la nature des rapports qu’il faut entretenir avec le syndicalisme.

Mais par-delà son engagement révolutionnaire et les luttes politiques qu’il a menées, quelles sont les grandes lignes de la pensée de De Leon ?

D’inspiration marxiste, D. De Leon est un penseur et un militant du « syndicalisme industriel révolutionnaire ». Récusant l’idée selon laquelle l’étatisation des entreprises est nécessaire, De Leon préconise, par le terme « syndicalisme industriel révolutionnaire », la prise en charge démocratique des industries par le truchement des conseils ouvriers. Ce faisant, il veut mettre un terme à l’exercice coercitif du pouvoir en abolissant l’Etat ainsi que les multiples formes de domination de l’homme sur l’homme. Pour atteindre ce but, il souhaite que le SLP prenne démocratiquement le pouvoir. Privilégier la voie électorale implique un respect pour les procédures démocratiques de la Constitution américaine. Selon De Leon, le recours à l’élection permet au mouvement ouvrier de déjouer les pièges de la conspiration, celle-ci ne pouvant qu’attiser la méfiance et provoquer la violence de l’État. De Leon redoute un massacre des ouvriers par les détenteurs du « monopole légitime de la violence » aux États-Unis. Toutefois, la participation électorale du SLP ne vise pas l’exercice du pouvoir politique. Aussitôt au pouvoir, la tâche première du parti serait de remettre le contrôle des industries aux ouvriers eux-mêmes. Les conseils ouvriers se substitueraient aux organes décisionnels du secteur privé. Par ailleurs, la gestion des domaines d’intérêt public, comme l’éducation, la santé et l’agriculture, serait assurée par des délégués élus par les ouvriers. Une fois ce nouveau système de gouverne mis en place, le SLP mettrait un terme à son existence puisqu’il aurait effectué le passage du gouvernement des hommes à « l’administration des choses ».

Tant les combats politiques que la pensée politique et sociale de D. De Leon transparaissent dans Two Pages From Roman History, texte qui contribue à une pensée de la plèbe. En effet, les propos de ce texte s’inscrivent dans le débat sur la nature des rapports que la classe ouvrière doit entretenir avec les chefs des syndicats réformistes. De plus, ce discours reprend certaines des articulations principales de la pensée deléoniste. Comme le titre l’indique, De Leon cherche à mettre en lumière deux enseignements puisés dans l’Antiquité romaine. La « première page », portant sur les « chefs de la plèbe et les chefs syndicaux », traite directement de l’expérience plébéienne, alors que la « deuxième page », sur les réformes mises en œuvre par les Gracques, n’aborde pas la question de la plèbe. C’est pourquoi nous nous efforcerons uniquement de dégager le sens de la « première page » des Two Pages From Roman History.

D. De Leon affirme d’emblée dans Two Pages que le combat politique qu’il mène au sein du SLP vise l’établissement d’une République socialiste, synonyme selon lui de « l’émancipation de la classe ouvrière ». Celle-ci est une « terre promise » représentant la fin de la domination de classe qui régit depuis toujours les sociétés humaines. Toutefois, pour que la République socialiste advienne, il faut consacrer plus de temps à l’observation et à la réflexion sur les modalités d’action nécessaires à la réalisation de l’émancipation. Une connaissance stratégique du mouvement ouvrier et de ses adversaires est essentielle pour faire avancer la cause socialiste. Par contre, précise D. De Leon, la connaissance stratégique ne renvoie pas à la duperie ou à la ruse. Penser de manière stratégique n’équivaut pas à élaborer des stratagèmes visant à tromper les gens. Il s’agit plutôt de dresser la « topographie du champ d’action et des moyens du commandement ».

La première page sur « les chefs de la plèbe et les chefs syndicaux » s’inscrit justement dans cette quête d’une meilleure connaissance d’un « château-fort stratégique » tenu par les adversaires du mouvement socialiste: les chefs syndicaux.

Le chef syndical est, d’après De Leon, une espèce propre au monde anglo-saxon. Elle apparaît en Angleterre, aux États-Unis, au Canada et en Australie, mais ne semble pas présente, sous la même forme, ailleurs en Occident. Qu’un seul homme soit à la fois le représentant et le leader d’un syndicat et bénéficie ainsi pleinement des pouvoirs de celui-ci n’est pas sans susciter de questions ou poser de problèmes. En effet, De Leon élucide, dans cette première partie des Two Pages, certaines grandes interrogations sur le chef syndical, notamment celle portant sur sa position stratégique par rapport à la question sociale. Il souhaite également déterminer  si le chef syndical sert davantage à promouvoir les intérêts du mouvement ouvrier ou ceux des partisans du système capitaliste. Suivant les conseils de K. Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, De Leon porte son regard analytique vers le passé afin de mieux traduire et comprendre le présent. Car, écrit-il, « d’autres nations, aujourd’hui disparues, ont également été obligées de s’occuper de leur question sociale ».

De Leon se tourne vers Rome pour comprendre comment la République a pu faire face à la question sociale. Pour lui, la période républicaine est essentielle pour comprendre l’évolution de Rome puisqu’elle marque le début de la fin de cette civilisation. C’est son traitement de la question sociale qui met en place les éléments menant au déclin de la République romaine. Pour comprendre cet épisode décisif de l’histoire, il faut connaître la nature de la division sociale qui règne à Rome, c’est-à-dire le conflit des ordres. Il existe, d’une part, des patriciens qui détiennent un statut religieux, un pouvoir politique et économique et l’usage exclusif de la parole publique. D’autre part, face aux détenteurs du prestige des grandes familles, se trouvent les plébéiens. Or ces derniers se définissent plus difficilement que les patriciens.

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De Leon (2)


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