5,000 years of debt?

3 mars 2015 by

Critique du livre « Dette, 5000 ans d’histoire » de David Graeber par la rédaction de la revue communiste libertaire britannique Aufheben (pdf de 14 pages en anglais):

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 Voir aussi:

Le « mais » qui tue

2 mars 2015 by

Article paru dans Anarchosyndicalisme ! (revue de la CNT-AIT Toulouse), N° 143 de février-mars 2015:

Il y a une façon de « soutenir » qui est surtout une façon sournoise « d’enfoncer ». C’est le fameux « mais » (« Je ne suis pas raciste, mais…). Pour faire court, ici, c’est quelque chose comme : « Nous condamnons le crime contre Charlie, MAIS – suit ici la liste des récriminations : leurs caricatures étaient choquantes, ils étaient islamophobes, voire fascistes… », autrement dit, « Ils l’ont bien cherché ») [1].

Ce « Mais » est un mais qui tue. Car, peu ou prou, il justifie les assassins. Or, nous avons vu fleurir ce « mais », pleutre et jésuitique, dans des milieux ultradicaux, « … de nombreux anti-impérialistes, antisionistes, anarchistes ou gauchistes [ont renvoyé] dos à dos, après quelques précautions d’usage hypocrites (« nous sommes horrifiés », etc.), les assassins et les victimes de « Charlie Hebdo » [2].

Le NPA nous en offre un bon exemple. Tout en déplorant « les circonstances les plus tragiques et abominables » il souligne que Charlie Hebdo aurait été « un hebdomadaire peu fréquentable pour les antiracistes » [3].

« Le summum de l’ignominie, parmi les individus médiatiques, a sans doute été atteint par Norman Finkelstein dont les posts traduits en français [4] mettent en parallèle la couverture de « Charlie Hebdo » («Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles »), avec une autre couverture imaginée par un salopard, représentant Charb s’exclamant « Charlie, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles ». A un niveau plus confidentiel mais tout aussi nocif, la liste a-infos a diffusé le texte d’un anarchiste (José Antonio Gutierrez D.) qui reprend exactement le même raisonnement ignoble. » [2]. D’autres se réfugient dans un silence pesant, comme s’il ne s’était rien passé (Pau, Gap… pas un mot, au 31 janvier sur leur site). « Quant à la Coordination des groupes anarchistes [CGA], elle a diffusé un communiqué dans lequel elle proclame : « Nous n’oublions pas le rôle qu’a tenu Charlie Hebdo dans la diffusion des discours racistes, sexistes et islamophobes ces quinze dernières années. Mais rien ne justifie de tels crimes et nous sommes solidaires des familles et proches des victimes. » Donc, si l’on suit bien ce raisonnement fumeux et tortueux, après nous avoir expliqué qu’ils étaient contre « tous les fascismes », religieux, nationalistes, etc., contre les partisans du choc des civilisations, contre toute récupération politicienne, ces libertaires mettent les journalistes de « Charlie Hebdo » dans le même sac que les fascistes, rejoignant ainsi le camp de ceux qui expliquent « Quelque part, ils ne l’ont pas volé. » [2].

Fort heureusement, de tels propos ne sont pas restés sans réponse. Voici celle du groupe CGA de Toulouse : « La mise en cause de Charlie Hebdo qu’on peut lire dans les communiqués respectifs publiés par les groupes de Lyon et de Région Parisienne n’est en aucune manière partagée par le groupe CGA de Toulouse. Il n’est pas question de laisser planer la moindre ambiguïté à ce sujet : Nous ne cautionnons pas et nous ne cautionnerons jamais le contenu de ces communiqués.

Nous avons marché samedi à Toulouse, bien dans notre peuple, en portant bien haut nos pancartes «Ni dieux, Ni maîtres » illustrées de dessins de certains de nos ami-es massacré-es. Les dessins que nous avons choisi d’arborer étaient : athées, blasphémateurs, contre toutes les religions, pour le droit des femmes à être libres et à disposer librement de leurs corps. Il y en avait pour tout le monde : curés, imams, rabbins, militaires, patrons, politiciens,… Nous ne pensons pas nous tromper en affirmant que la grande majorité des millions de personnes qui ont manifesté dans tout le pays l’ont fait pour au moins une idée commune : la liberté d’expression doit être pleine et entière et elle n’est pas négociable. Le droit au blasphème doit être reconnu comme un droit inaliénable du genre humain : nous lutterons encore et toujours pour gagner ça. De la même manière nous luttons et nous lutterons toujours contre toutes les religions.

L’heure n’est pas à tourner autour du pot : ceux et celles qui sont tombé-es à Paris en janvier 2015 et ailleurs depuis trop longtemps sont tombé-es sous les balles et les bombes d’un fascisme religieux très bien armé et doté de puissants relais financiers et étatiques.

Une des caractéristiques historiques qui permettent de définir les mouvements fascistes est la présence de structures paramilitaires pour parader, intimider et enfin assassiner leurs opposants. Avec ses milices qui organisent des prières de rue, ses croyants qui prennent les armes en Europe et ailleurs, les islamistes ont une longueur d’avance sur les autres fascismes qui n’ont pas encore de telles structures (sauf en Hongrie).

Résolument antiracistes et contre toutes les dominations, mobilisons-nous par millions, par milliards pour éradiquer tous les fascismes. Respect à celles et ceux qui sont tombées ! Vive celles et ceux qui luttent et qui lutteront encore et toujours ! » [5].

Là ne s’arrête pas le « mais ». Il y a une autre façon de le pratiquer, c’est de faire fi de toutes les victimes pour se centrer sur la victime idéale. Une sorte de « victime inconnue », qui tient dans l’imaginaire pseudo-radical la place du « soldat inconnu » sous l’arc de triomphe. Ce « soldat inconnu », les Vignoles (mais pas qu’eux) l’ont trouvé [6] : c’est Frédéric Boisseau qui « … ne participait pas au comité de rédaction (…). Frédéric Boisseau ne passera pas à la postérité pour les dessins ou articles (…) Frédéric Boisseau n’aura sûrement pas non plus l’hommage posthume réservé aux policiers tombés en service commandé. Frédéric Boisseau demeurera invisible comme le sont aujourd’hui l’ensemble des travailleurs [7] qui œuvrent à la maintenance des bureaux, des immeubles, des rues de nos villes. Pourtant comme chacune des victimes, il avait sûrement une famille qui l’aimait, des amis qui goûtaient sa présence, des collègues qui l’appréciaient. C’est vers eux que se tournent nos condoléances de ce triste jour. »

Las, ce « soldat » s’il était inconnu des Vignoles ne l’était pas de tout le monde : le Front National revendique ce « simple français », pratiquant de sport de combat, dont le dernier exploit était d’avoir livré manu militari à la police un présumé petit voleur [8]. Comme quoi, quand on veut être à tout prix original, il vaut mieux réfléchir à deux fois. Ça peut éviter du ridicule.

Notes:
[1] Un différend pénible nous a opposé à Charb à propos du conflit de salariés contre le cinéma Utopia – http://www.cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article114#outil_sommaire_0 -,cependant, nous dénonçons sans réserve le crime dont lui et ses compagnons ont été victimes. Nous avons reconnu et nous reconnaissons toujours, à tous et à chacun, la liberté pleine et entière denous critiquer… et la nôtre de répondre aux critiques.
[2] Yves Coleman, http://www. mondialisme.org/spip.php?article2228
[3] http://tendanceclaire.npa.free.fr/breve.php?id=11280
[4] [http://normanfinkelstein.com/2015/01/14/norman-finkelstein-reagit-a-laffaire-charlie-hebdo-je-suisgaza/
[5] http://www.c-g-a.org/groupe/toulouse-albert-camus
[6] http://www.cnt-f.org/subrp/spip.php?article696. Précisons que la même organisation a tout de même publié un communiqué plus général et moins sot. Mais il semble loin le temps où les Vignoles plastronnaient en annonçant sur la couverture de leur journal l’adhésion de Luz, un des dessinateurs de Charlie.
[7] Sur ce thème, que nous nous félicitons de voir enfin repris par d’autres organisations, lire l’article« Rendre invisible les ouvriers » dans notre n°141.
[8] http://www.larepublique77.fr/2015/01/08/charlie-hebdo-seine-et-marne-victime-attentat/

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KPD : nationalisme et antisémitisme, les deux mamelles d’une rapide décomposition

20 février 2015 by

Texte envoyé par Philippe Bourrinet:

Dans les années 1920 le parti communiste-ouvrier a mené une lutte acharné contre les idées national-bolcheviks, prétendant créer un bolchevisme adapté au cadre national de chaque pays, en particulier dans les pays vaincus, comme l’Allemagne.

En fait la « bolchevisation » de ces partis par l’appareil central du Komintern a vu le triomphe rapide du national-bolchevisme dans tous les partis communistes, en particulier le KPD, le premier parti communiste du monde occidental.

Il est habituel que les plus farouches «défenseurs» du vieux KPD «révolutionnaire» sous la République de Weimar, en particulier les organisations mao-staliniennes, nient la transformation de ce parti en parti de la contre-révolution, en niant sciemment la très précoce défense de la « patrie allemande », et même l’usage d’une démagogie antisémite par ce parti.

Pour rafraîchir des «mémoires défaillantes», nous donnons ci-dessous la traduction de ces documents des années 20 qui parlent d’eux-mêmes et n’ont pas besoin d’«explication de texte».

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Critique sociale N°34

9 février 2015 by

Le numéro 34 de Cri­tique Sociale (février/mars 2015) est dis­po­nible au for­mat PDF.

Au som­maire :

CS34couverture

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Pour écrire à Critique sociale: contact — @ — critique-sociale.info

La Gauche communiste germano-hollandaise (Philippe Bourrinet)

28 janvier 2015 by

Ce travail sous forme de «thèse» a été soutenu le 22 mars 1988 à Paris-I Sorbonne, sous la direction d’Antoine Prost, les membres du jury étant Pierre Broué, Hans-Manfred Bock et Madeleine Rebérioux. Cette version en ligne, allégée, ne comporte ni bibliographie ni notes ni introduction (1988) qui ont vieilli, mais conserve son avant-propos qui demeure toujours actuel. Une version en anglais paraîtra  dans la moitié de l’année 2015 aux Pays-Bas, avec tous les ajouts et enrichissements de contenu nécessaires. (Ph. B.).

gch.bourrinet

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Regroupement Révolutionnaire Caennais

25 janvier 2015 by

(Ceci n’est pas une présentation définitive et complète)

Constatant le manque de perspectives, la faiblesse d’organisation et la présence de désaccords de plus en plus visibles dans le milieu révolutionnaire local, au début de l’été 2014, quelques personnes se sont réunies pour discuter et ont décidé de lancer une initiative en vue de créer un regroupement révolutionnaire à Caen sur des bases et des pratiques communes, auxquelles chacun-e est attaché-e : lutte de classe, antiétatisme, internationalisme, anti-patriarcat, interventionnisme politique, stratégie révolutionnaire. Il existe des divergences, mais nous considérons qu’elles sont dépassables et que nous pouvons nous organiser ensemble au quotidien pour intervenir politiquement.

A partir des bases politiques évoquées, cette discussion s’est élargie vers d’autres personnes intéressées par ce projet. Des réunions régulières, tous les 15 jours, ont commencé à avoir lieu pour s’organiser et agir.

On en avait marre d’être dispersé-e-s, sans réels moyens. On voulait pouvoir discuter des questions de fond, prévoir, anticiper, intervenir, bref, arrêter de subir et s’organiser pour les luttes actuelles et celles à venir. Ce regroupement nous a paru indispensable car les années qui viennent vont être encore plus dures politiquement et socialement.

Il est ressorti des discussions quelques grandes lignes sur lesquelles nous souhaitons nous construire.

Lutte de classe : Par lutte de classe, nous entendons la lutte des exploité-e-s contre les exploiteurs/euses, la lutte des travailleurs-euses (privé-e-s d’emploi, radié-e-s de Pole Emploi ou jamais inscrit-e-s compris) – soit celles et ceux qui créent la plus-value mais qui n’en bénéficient pas – contre ceux/celles qui possèdent les moyens de production et exploitent la force de travail. La lutte de classe se décline à différentes échelles. Elle est à la fois un socle indispensable d’une perspective révolutionnaire, mais peut aussi se retrouver dans des luttes de boites (salaires, conditions de travail, prime de licenciement etc.), dans des luttes contre les suppressions de postes dans la fonction publique, la privatisation/marchandisation des services, les attaques sur les salaires directs et indirects (c’est-à-dire issus des cotisations salariales), etc. D’autre part, nous considérons qu’au sein de la lutte de classe, il y a des luttes de classes. En effet, le système capitaliste utilise tous les moyens en sa possession pour maximiser les profits et diviser les exploité-e-s : racisme, xénophobie, patriarcat, etc. La lutte de classe sans lutte contre les formes de domination qu’utilise le capitalisme ne permettra pas de détruire ce système.

Anti-patriarcat : Par anti-patriarcat, nous entendons la lutte contre la domination (politique, économique, culturelle, sociale, sexuelle et symbolique) des hommes sur les femmes, que ce soit au sein du capitalisme ou en dehors. Nous pensons que les femmes subissent une injustice spécifique et systématique en tant que femmes. La lutte antisexiste, féministe, doit s’inscrire aussi bien dans le quotidien que dans les luttes et dans nos milieux. La déconstruction du genre en tant qu’attribution d’attitudes et de comportements en fonction du sexe biologique fait partie intégrante de la lutte antipatriarcale.

Internationalisme et solidarité internationale de classe : Elle passe selon nous par la lutte contre l’exploitation des populations (notamment par l’exploitation de leur force de travail à moindre coût et des ressources naturelles) au profit de capitalismes de blocs ou nationaux. L’internationalisme s’oppose à toute forme de nationalisme, impérialisme, colonialisme, néocolonialisme, facettes indispensables au bon fonctionnement du système capitaliste. Notre implication internationaliste se décline à la fois par la lutte contre l’impérialisme français, mais aussi par la solidarité financière, matérielle, politique envers les résistances sociales, féministes, émancipatrices (collectes de fonds, diffusion d’info, prises de contact, etc.).

Évidemment, des discussions sur ces sujets, et pleins d’autres, sont toujours en cours parce que ce projet est collectif et que nous souhaitons l’élargir à toutes celles et tous ceux susceptibles d’être intéressé-e-s et sortir d’un certain isolement politique.

Nous cherchons à fonctionner d’une manière non-hiérarchique, accueillante, collective, ouverte et constructive.

Finalement, ce regroupement est vu comme un outil et non une fin en soi. L’idée est de se fondre dans les luttes et des Assemblées Générales décisionnelles qui en sont issues, de leur apporter ce que l’on peut, tout en gardant un espace à partir duquel on peut s’exprimer et agir, que ce soit entre les luttes ou au cours de celles-ci si on en ressent la nécessité. Nous comptons créer un journal qui relaiera un certain nombre de luttes sociales et tentera notamment d’effectuer un travail de vulgarisation de théories politiques révolutionnaires.

Les réunions ont lieu pour le moment tous les samedis (lieux et horaires modulables). Un site internet est en cours d’élaboration. Pour les personnes intéressées, envoyer un mail à rrcaen@riseup.net, ou en parler directement avec nous.

Regroupement Révolutionnaire Caennais.

Caen - château

Eléments d’histoire du Groupe Ouvrier du parti communiste russe 1923 – 1937

25 janvier 2015 by

Le Groupe Communiste ouvrier (GO) constitue avec d’autres courants, l’aile gauche du Parti Communiste Russe (Bolchevik) – PCR(b) – : l’Opposition Ouvrière et les Centralistes Démocratiques ou Décistes, pour ne parler que des groupes les plus importants. La gauche bolchevik a pour origine la Fraction des communistes de gauche réunis autour du débat sur la question de la paix de Brest-Litovsk en 1918, puis autour des mesures économiques à prendre par le nouveau régime durant les premiers six mois de 1918.

Les quelques historiens qui ont traité des Communistes de gauche en 1918 n’ont pas compris ni su montrer ce qu’était devenu ce courant au cours de la guerre et au-delà ; courant qui manqua de peu de gagner à ses vues une majorité, à la fois dans les organes centraux du Parti et dans les Conseils ouvriers. Un grand travail reste encore à faire pour compléter celui-ci. Tous les observateurs estiment que les groupes ultérieurs de gauche du Parti bolchevik sont des tendances politiques différentes ou nouvelles.

Les Communistes de gauche, puis la Gauche Communiste russe, mettent bien à mal le mythe dominant de l’Opposition de gauche autour de Trotski comme étant l’unique opposition du parti bolchevik à la fin des années 1920 et dans les années 1930 face à l’Internationale et à l’étranger.

Les tentatives pour effacer de la mémoire de l’histoire la Gauche bolchevik en tant que force organisée en Russie même, sont la conséquence de la contre-révolution en Russie et dans le monde qui prend corps dans les années 1930 et 1940. Malgré les conditions de clandestinité totale, la force politique et numérique de cette gauche n’est pas négligeable comme nous le soulignerons. Peu de ses écrits nous sont parvenus mais les documents à notre disposition ne sont pas non plus négligeables comme ce livre en porte témoignage.

Les principales sources se trouvent dans des documents publiés par de petits groupes de la Gauche Communiste au cours des années 1920 puis 1930 comme l’Ouvrier communiste, La Révolution Prolétarienne en France ou le Workers’ Dreadnought en Grande Bretagne dans certaines archives notamment soviétiques ouvertes un temps et qui sont maintenant difficilement accessibles. C’est pourquoi, l’histoire des groupes en Russie, de leur évolution et de leurs interrelations, reste encore largement à faire. Nous prétendons ouvrir un chantier mais certainement pas mettre un point final à cette redécouverte. Il existe, malgré tout, des matériaux suffisants pour affirmer l’existence suivie d’une tendance de gauche dans le PCR(b) et de son influence sur des courants mieux connus comme l’Opposition Ouvrière et les Centralistes démocratiques.

Le Groupe Communiste ouvrier se distingue de tous les autres groupes qui émergent du PCR(b) par les positions politiques suivantes qui nous permettent de le situer dans l’aire de la Gauche communiste internationale, avec une orientation toutefois plus proche de celle de la Gauche communise germano-hollandaise. Ces positions sont nettement affirmées dans le Manifeste du Groupe ouvrier dès 1923 :

- Une caractérisation de la social-démocratie et de la deuxième internationale comme des organisations capitalistes constituant l’aile gauche de la bourgeoisie qui dès lors est contre-révolutionnaire partout dans le monde (pas seulement en Russie) et qui au « moment décisif » marchera « les armes à la main pour la défense capitaliste ». Ceci a constitué la base de son opposition au Front uni et représente un rejet de la notion de partis « ouvriers bourgeois » que Lénine et d’autres assimilaient à l’aile droite du mouvement ouvrier ;

- La défense des Conseils ouvriers comme seul moyen pour le prolétariat de s’ériger en classe dominante ainsi que de la démocratie au sein de la classe ouvrière et des conseils ;

- La dénonciation du capitalisme d’Etat en Russie dès 1930 en tant qu’étape qui serait progressive et nécessaire pour arriver au communisme. Une telle dénonciation est tout à fait nouvelle dans le Parti bolchevik et signe le rapprochement théorique avec la Gauche communiste internationale. (les éléments autour d’Albert Treint l’affirmeront seulement en 1933 en France, c’est ainsi qu’ils publient le Projet de Plateforme de l’Internationale communiste ouvrière du Groupe ouvrier) ;

- L’affirmation du nécessaire contrôle collectif des ouvriers sur la production contre toute autorité de « spécialistes » ;

- La participation à toutes les luttes économiques et défensives des ouvriers au cours de la période de transition vers le communisme ;

- Même sur la question syndicale il a existé une discussion dans le groupe ouvrier comme une note d’Invariance (note 6 p. 55 du n°6) le relate en citant un courrier de Kouznetsov qui indique que le mot d’ordre « hors des syndicats ! » circule en Russie ;

- La rédaction d’un projet de statut pour un parti communiste ouvrier présenté à la réunion de Moscou du groupe ouvrier en 1928 et publié en France en 1933. Ce texte montre bien qu’il y a rupture d’avec le parti communiste officiel et la volonté de créer un parti lié à l’Internationale ouvrière.

L’opposition du GO à la bureaucratie, à l’intérieur du Parti et de l’Etat, n’est pas fondée sur les mêmes bases théoriques que les autres groupes oppositionnels russes qui partagent leurs critiques sur ce phénomène. La gauche du Parti bolchevik se centre sur la critique des mesures politiques et économiques qui ont vidé de tout leur pouvoir politique et économique les Conseils ouvriers. La gauche du Parti a fait taire un temps ses critiques durant la guerre civile quand il fallait resserrer les rangs pour combattre les forces impérialistes coalisées contre la Russie jusqu’en 1920. Mais rapidement, après ces évènements, la gauche bolchevik a remis sur la table ses critiques en vue du rétablissement du pouvoir des conseils ouvriers.

Au contraire des Décistes, le GO s’est battu non seulement pour la démocratie dans le Parti, mais encore dans la classe ouvrière et même au-delà – voir plus loin la position de Miasnikov et la réponse de Lénine sur le sujet). A la différence de toutes les autres fractions qui, au cours du débat sur les syndicats, cherchent à créer un contre-poids à la bureaucratie envahissante au moyen des syndicats, le GO considère cette question comme secondaire par rapport à la nécessité du pouvoir des Conseils ouvriers. La plupart des futurs membres du GO appartiennent à l’Opposition ouvrière, comme Kouznetsov et certainement Miasnikov en allant bien au-delà des thèses de cette fraction du parti.

I

Les Communistes de gauche russes
dans les années 1920
et les prémices du Groupe ouvrier

On peut considérer que ce n’est pas un pur hasard que la gauche bolchevik vit le jour à Moscou. C’était l’un des centres du prolétariat combatif ; il fut un bastion de la Fraction des communistes de gauche de 1918 et puis des Décistes malgré les purges, mutations et autres sévices liés à la répression bureaucratique.

De juillet 1918 à l’été 1920 tous les révolutionnaires russes ont été mobilisés vers la lutte contre les puissances impérialistes et les armées blanches, c’est la raison pour laquelle il y a peu de récriminations dans le parti dans cette période. L’année 1920 marque la fin de la guerre civile avec les derniers échecs des armées blanches. Dès que la menace extérieure disparaît, le mécontentement des paysans pauvres et des ouvriers réapparaît à juste titre. De même, la question de la marche vers la société socialiste et vers la révolution mondiale se pose à nouveau de façon cruciale. Ce but est immédiatement relié au problème des conditions d’existence immédiates des ouvriers et de l’exercice réel de son pouvoir en tant que classe. Les courants de gauche du Parti bolchevik se réactivent et se manifestent en parallèle et en fonction de la réaction de la classe ouvrière ainsi que de celle des masses déshéritées. L’échec de l’armée rouge devant Varsovie et l’armistice du 12 octobre 1920 éloignent l’espoir de révolution mondiale et de liaison avec la révolution allemande. Pour les bolcheviks au pouvoir, il est clair qu’il va falloir composer avec la situation puisque la révolution s’éloigne certainement pour de nombreuses années. Cette nouvelle situation politique et économique générale se fait immédiatement ressentir à l’intérieur du Parti lui-même. Sur les mesures économiques et politiques à prendre, il y a à nouveau des désaccords jusque dans le Comité central du parti. Trotski défend une politique de renforcement de la discipline et d’amélioration des méthodes de direction centralisées dans l’industrie comme il avait pu le faire dans l’armée. Le malaise est si fort que lors d’une conférence du Parti en septembre 1920, il est voté une charte nouvelle pour la démocratie intérieure au sein du Parti qui acceptait toutes les demandes proposées par les oppositionnels : la liberté de discussion au sein des organismes du Parti (idées défendues par les Centralistes Démocratiques) et l’abolition complète du système consistant à affecter des fonctionnaires aux postes électifs (proposition de Loutovinov (1) pour l’Opposition ouvrière). Le débat est si rude que Lénine en est venu à écrire un texte au sujet de « la crise du Parti ».

Malheureusement, au X° congrès du PCR(b) en mars 1921, ce fut une autre politique qui fut promue au sein du Parti avec la dissolution immédiate de tous les groupes et fractions constitués sous peine d’exclusion immédiate. Cette résolution fut un drame pour la suite du mouvement ouvrier mais aussi pour la révolution en Russie. Elle marque avec Kronstadt, l’échec de la révolution en Russie avec ses répercussions sur la situation internationale puis le début de la contre révolution.

Aux origines des nouveaux courants de gauche du PCR(b).

Dans la période antérieure à 1920, on peut distinguer deux groupes principaux d’opposition au Parti communiste : respectivement l’Opposition ouvrière et les Centralistes démocratiques.(2)

L’Opposition ouvrière a un recrutement entièrement ouvrier et se développe dans les années 1919 au sein des syndicats. Elle est née du mécontentement des ouvriers à l’égard de la politique officielle qui consistait à nommer des « spécialistes bourgeois » aux postes de responsabilité dans les entreprises industrielles (c’était déjà l’objet des critiques de la Fraction de gauche du parti dès 1918). Plus tard, elle élargira ses doléances au rôle des syndicats tout en déplorant les attitudes bureaucratiques des dirigeants communistes qui perdaient tout contact avec les masses ouvrières.(3)

Les Centralistes démocratiques (CD) sont un groupe d’intellectuels ; leurs chefs tels qu’Ossinski (Obolensky) et Sapronov, avaient déjà joué un rôle important dans la Fraction communiste de gauche du parti de 1918. Si le but de l’Opposition ouvrière était de défendre les droits des ouvriers contre l’appareil de l’Etat, les CD se préoccupaient de rétablir l’application des règles démocratiques, inscrites dans les statuts des Soviets et du Parti, mais négligées dans la pratique (4). Au cours d’une conférence du Parti en décembre 1919 qui traitait des structures de l’Etat, Sapronov fait adopter une résolution qui prévoyait des modifications du Comité Exécutif Central des soviets pour le rendre plus représentatif et qui prévoyait des réformes pour rendre un pouvoir effectif aux comités exécutifs des soviets locaux. Ensuite un long débat eut lieu dans une commission du VII° Congrès des soviets, la résolution adoptée était basée sur celle de Sapronov dans le Parti. Cette résolution demeura malheureusement lettre morte.(5) Ensuite, les CD cherchent à étendre cette liberté au sein du Parti. Ils demandent que les minorités soient représentées dans le Parti et qu’elles bénéficient de moyens pratiques pour publier leurs opinions.(6)

Au IXe Congrès du Parti, Ossinski déclare : « Le camarade Lénine dit que l’essence du centralisme démocratique est contenue dans le fait que le Congrès élit le Comité central, tandis que le Comité central dirige (le Parti). Nous ne pouvons approuver cette opinion quelque peu fantaisiste… Nous estimons que le centralisme démocratique, consiste à mettre en application les directives du Comité central par (l’intermédiaire) des organismes locaux, dans l’autonomie responsable de ces derniers et dans leur responsabilité pour leur domaine de travail. »(7)

Ces deux groupes sont donc parfaitement dans la lignée de la gauche du Parti qui s’était déjà manifestée en 1918 non seulement par les conceptions politiques que l’on retrouve mais aussi par les individus mêmes qui les composent.

Au delà de ces deux courants, existait-il dès cette époque en Russie des groupes en rupture avec le Parti communiste ou sur des positons de la Gauche communiste ouvrière et internationale ?

A t-il existé déjà auparavant un Parti Communiste Ouvrier de Russie (PCOR) ? On sait qu’il est mentionné dans le Workers’ Dreadnought (cf. n°12 volume IX du 3 juin 1922 organe de la Gauche communiste anglaise). Ce parti dit avoir « quitté le PCR » qu’il qualifie de « social-démocrate », et avoir adhéré à la quatrième Internationale (Internationale ouvrière -KAI) créée par le KAPD (Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne), le KAPN (Parti Communiste Ouvrier des Pays-Bas) et la Gauche Communiste bulgare.(8)

Il semblerait que cette annonce par le KAPD (tendance d’Essen) soit un bluff dans le but de renforcer la volonté de créer sa nouvelle internationale ouvrière. En fait, il s’agirait de deux russes(9) qui vivaient à Berlin et qui traduisaient les documents de la KAI.(10) Toutefois, ces militants dénonçaient le « Front Uni pacifique de Lénine » comme une alliance avec la bourgeoisie. Et dans un texte du Workers’ Dreadnought du 17 juin 1922, le Front Uni est relié à la politique même du « capitalisme réintroduit en Russie ». Il est décrit comme un « programme de droite qui ne peut rien amener de bon et pour lequel l’Internationale a abandonné ses principes. » Et il était sceptique par rapport aux centristes de la soi-disant Opposition Ouvrière et de leur direction évoluant vers la droite et qu’ils jugeaient « sans principes et sans ligne directrice. » Ces militants désiraient encore s’engager à « soutenir tous ceux qui sont des révolutionnaires de gauche dans le PCR(b). »

Ils appellent ces derniers à construire un nouveau parti car ils estiment que le PCR(b) était incapable de réformes internes et que « de toute façon l’Opposition Ouvrière était incapable de l’y contraindre. » Ils étaient prêts à « appuyer toutes les demandes et les propositions de l’Opposition Ouvrière qui tendent dans la bonne direction révolutionnaire. » Mais ils critiquaient la direction de l’Opposition Ouvrière pour son soutien « au progrès du principe du Front Uni bourgeois menchevique » en Russie. Ils distinguaient clairement entre la direction de l’Opposition Ouvrière et sa base influencée par les luttes ouvrières.

Quoiqu’il en soit en 1921, il règne une grande effervescence et une intense réflexion au sein de la classe ouvrière russe ainsi que dans toutes les organisations révolutionnaires. Cette année là est une année charnière qui marque, nous l’avons déjà souligné, la fin de la vague révolutionnaire d’après la première guerre mondiale puis son reflux général au bénéfice de la contre-révolution qui culminera ensuite avec la deuxième guerre mondiale. Il n’est pas impossible qu’un certain nombre d’éléments prolétariens isolés se soient regroupés autour des idées d’une petite organisation telle que ce Parti Communiste Ouvrier de Russie mais non formellement. Le KAPD entretient plus fortement des rapports avec le groupe d’Ignatov de la Vérité Ouvrière.(11)

Ainsi, le Parti Communiste Ouvrier de Russie (PCOR), ne doit pas être confondu avec le Groupe Ouvrier (GO) du PCR(b) qui est plus largement connu. Le PCOR se forme plus tard en février-mars 1922 et, tout en partageant de nombreuses positions avec le GO, il ne s’organisa pas à l’intérieur du PCR(b) et ne partagea pas l’analyse du GO sur les syndicats en tant que moyen de défense de la classe ouvrière.(12)

Néanmoins, le noyau de Berlin du PCOR a publié le manifeste du GO, l’a traduit puis diffusé internationalement.

Un autre groupe mérite donc d’être cité dans cette période : La Vérité Ouvrière.

La Vérité Ouvrière fut le premier groupe de communistes de gauche à émerger « hors » du PCR(b) à l’automne 1921. Ce groupe portait le nom de son journal, Rabotchaïa Pravda (numéro 1, septembre 1922), dans lequel il lançait un appel présentant son programme. Le journal fut tiré à Moscou avant d’être déclaré illégal. Les historiens Daniels et Carr indiquent que le groupe était majoritairement composé d’intellectuels et de quelques ouvriers, et qu’il provenait vraisemblablement d’une dissidence du mouvement Proletkult et non pas du PCR(b). La Vérité Ouvrière partageait certaines vues de Bogdanov qui avait inspiré la fraction de gauche du Parti Social Démocrate Russe (POSDR). Mais contrairement à la plupart des membres du groupe Vperiod (1908-1917), il n’avait pas rejoint le PCR(b) ; son activité portait alors sur la construction du mouvement Proletkult.

Avec la montée des grèves en 1923 et les craintes de voir s’accroître l’influence des communistes de gauche dans et hors du parti, la plus infime suspicion de collaboration ou d’association avec La Vérité Ouvrière était suffisante pour être emprisonné par la Guépéou.

Il est probable que ce groupe ne dépassât pas un noyau d’une vingtaine de membres, organisés en collectif, parmi une mouvance de peut-être 200 à 400 membres sympathisants. Le groupe était connu pour être intervenu durant les grèves de 1922 et 1923, et ce fut cette activité qui déclencha la répression qui semble l’avoir anéanti.

Il s’agissait pour le pouvoir de briser la dynamique de ces minuscules noyaux communistes à fort potentiel de progression qui exprimaient une critique cohérente du recul et de la dégénérescence de la révolution en Russie et défendaient les luttes ouvrières quotidiennes contre les exigences de l’appareil du parti/Etat. C’est cela qui distinguait les communistes de gauche d’avec l’Opposition ouvrière à cette époque.

Lorsque La Vérité Ouvrière lança son Appel de 1922, elle convia à des « cercles de propagande (…) créés en solidarité avec La Vérité Ouvrière ; partout dans les fabriques et les usines, dans les organisations syndicales, dans les universités ouvrières, dans les écoles des soviets et du parti, les Komsomols et les organisations du parti. » En même temps que ses membres appelaient à la formation d’un nouveau parti ouvrier, ils étaient encore prêts à travailler dans les anciennes organisations. Ceci reflétait à la fois les difficultés à donner une orientation pratique et des confusions politiques qui allaient entraîner une incapacité pratique et théorique à s’adapter et à résister à la contre-révolution croissante.

Les autres fractions communistes de gauche restaient hostiles à la politique de ce groupe qui remettait en question le rôle du Parti d’une façon qui rappelait les arguments mencheviks antérieurs mais annonçait les arguments des futurs groupes conseillisants. C’est pourquoi le Groupe Communiste Ouvrier et Miasnikov restèrent critiques envers cette soi-disant opposition ouvrière et son programme, tout en reconnaissant en même temps qu’elle contenait des éléments prolétariens qu’ils appelaient à se regrouper autour de leurs propres analyses.

Malgré des divergences nombreuses, ils partageaient une opposition à la NEP et au Front Uni, une volonté d’utiliser les dernières opportunités de travail dans les organismes syndicaux et le Parti tout en travaillant illégalement à l’extérieur. Le groupe La Vérité Ouvrière tendit à agir pour la politisation des luttes quotidiennes réalisant que « les conditions de vie (…) des décideurs du capitalisme d’Etat étaient radicalement différentes des conditions de vie de la classe ouvrière » et que cette situation était basée sur la répression et l’exploitation de la classe ouvrière.

Les différences avec La Vérité Ouvrière étaient plus accentuées sur la question de la signification du capitalisme d’Etat dans le contexte de l’économie russe. Ironiquement, ils partagent avec Lénine la croyance en une « progressivité » du régime soviétique(13) qui ouvrirait une phase de développement capitaliste (contrairement aux positions politiques des éléments de la Gauche communiste russe).

« Après la révolution et la guerre civile victorieuse, de vastes perspectives se sont ouvertes en Russie, de transformation rapide en pays capitaliste progressiste. C’est en cela que réside le succès énorme de la révolution d’Octobre. » (Appel).

Ainsi, le Groupe ouvrier (GO) considérait que La Vérité Ouvrière trahissait l’internationalisme bolchevik pour des conceptions mencheviks nationalistes, abandonnait la lutte prolétarienne au profit de conceptions réactionnaires et transitoires sur le rôle progressiste du capitalisme d’Etat naissant. Tout en reconnaissant que la fusion du Parti au sein de l’appareil d’Etat le transformait en un agent du capitalisme, il appelait les ouvriers à résister à l’exploitation. La Vérité Ouvrière devait rester fondamentalement minée par la défaite de la classe ouvrière qu’elle considérait « incapable de jouer tout rôle prépondérant et défaite pour une dizaine d’années. » Aussi considérait-elle nécessaire la formation de cercles de propagande à longue échéance en attendant la résurgence de la classe ouvrière. Mais, ses observations sur la défaite de la classe ouvrière ne l’empêchèrent pas de sombrer dans l’immédiatisme en cherchant à « politiser » les grèves de 1922-23.

La Vérité Ouvrière, au contraire des Décistes ou du GO fut incapable de maintenir un travail de fraction communiste et fut totalement anéantie par les premières vagues de terreur contre-révolutionnaire de 1923. Bien qu’isolés, quelques membres de l’ex-Vérité Ouvrière sont encore mentionnés dans le Bulletin de l’Opposition de Gauche, après 1923.

Miasnikov a pu écrire en 1924 que La Vérité Ouvrière n’avait rien de commun avec le GO, qu’elle tentait d’effacer tout ce qui avait pu être communiste dans la Révolution d’octobre et donc était complètement devenue menchevik. Elle a été incapable de rompre avec les concepts contradictoires de Bogdanov qui l’amenaient à se représenter la contre-révolution stalinienne comme un développement progressiste du capitalisme en Russie. Dans ses conceptions, elle partage avec les mencheviks la vision que la révolution prolétarienne était prématurée en Russie.

Le Groupe Ouvrier (GO)

Il semble s’être structuré autour de la personnalité de Gabriel Miasnikov. Cependant il faut faire une distinction entre ce dernier et le groupe ouvrier. Il ne faut peut être pas donner trop de poids à ce dernier qui par sa vie quelque peu flamboyante a ravi la première place, souvent à tort.

Certains auteurs, à juste titre, considèrent que le GO est issu de l’Opposition Ouvrière ou de son aile gauche. Il est clair que de nombreux éléments de ce groupe rejoignirent le GO, phénomène qui s’est précipité au moment de l’exclusion de certains membres de l’Opposition ouvrière du Parti communiste. Cette exclusion a accéléré la formation du GO. Cependant, ce regroupement est aussi la conséquence d’un travail commun lors des luttes de 1920-21 dans le parti. L’exclusion de membres de l’Opposition ouvrière du parti a entraîné une solidarité et une certaine coopération entre les différentes fractions existantes tout en provoquant la radicalisation de l’aile gauche de l’Opposition Ouvrière. Cette dernière était, malgré tout, une tendance relativement hétérogène qui manifestait son centrisme en voulant se conduire en opposition loyale, même après sa condamnation en tant que fraction. Elle était d’ailleurs considérée par la droite du Parti comme la moins dangereuse des oppositions de gauche. Du fait de ses oscillations, son aile gauche fut attirée par les thèses et les analyses des Décistes et des autres courants de gauche du parti coexistant en son sein depuis l’existence de la Fraction des communistes de gauche en 1918. C’est pourquoi, le GO est en continuité politique directe avec la gauche bolchevik et il gagna ainsi des éléments des deux groupes oppositionnels sur la base d’un programme politique clair et déterminé.

Miasnikov, militant bolchevik dès avant 1905, est l’incarnation de cet état de fait puisqu’il fut membre de la fraction de gauche du Parti issue de l’un des premiers bastions de la gauche du Parti dans l’Oural.

« Les 12 et 13 mai 1918 une conférence commune des organisations de Perm et de Motovilikha se réunit en avant-garde de la campagne des communistes de gauche avec Gabriel Miasnikov. Après des discours enflammés de Bortchaninov et de Miasnikov lui-même condamnant la paix de Brest-Litovsk, par son échec à fournir un véritable répit et le recul des objectifs socialistes qui en ont découlé, une résolution de soutien aux décisions de la Conférence Régionale fut adoptée par un vote de trente contre vingt. »(14)

Miasnikov était très respecté dans l’ensemble du parti, même par ses opposants. Ainsi, il fut capable de convaincre des membres de l’organisation de Samara de l’Opposition Ouvrière et de les amener sur ses positions dans les clubs de discussion qui étaient temporairement tolérés en tant que soupape fin 1921 et 1922. A Samara, l’aile gauche de l’Opposition Ouvrière contrôlait encore l’appareil du parti.

a) Le Groupe Ouvrier du Parti Communiste Russe se fit connaître avec la publication du Manifeste de 1923. Il ne faut pas confondre le Groupe ouvrier du Parti Communiste Russe (GO) avec l’Opposition Ouvrière comme cela est souvent le cas de la part d’universitaires qui ont travaillé sur cette dernière.

Comme nous l’avons déjà indiqué, le GO a attiré les éléments qui résistaient aux glissements droitiers de l’Opposition Ouvrière puis certains Décistes. Le travail sur le terrain et les discussions, ainsi que la solidarité en réaction à la répression croissante à l’intérieur du Parti en 1921-1922, ont produit deux réactions inverses dans l’opposition. Ceux qui souhaitaient se réconcilier avec le Parti et l’appareil d’Etat et ceux qui devaient tirer des conclusions plus radicales sur le cours des évènements. Les premiers comprenaient la majorité de l’Opposition Ouvrière et du groupe d’Ignatov qui l’avait rejointe. Les autres formant la gauche avec le GO, une minorité du groupe d’Ignatov rejoignant les Décistes. Même s’il n’y a pas de lien de continuité formel entre les deux, il est clair que la naissance du GO est la conséquence de la disparition de l’Opposition Ouvrière.(15)

Miasnikov écrit tout de même :

« Alors déjà, en 1920, furent jetées les bases du Parti ouvrier communiste : au début, dans une Opposition ouvrière ; ensuite, dans un groupe ouvrier du Parti communiste ; et enfin s’institua le Parti communiste ouvrier. » (16)

b) Miasnikov. Nous ne souhaitons pas faire de l’histoire d’un groupe politique, l’histoire d’un individu mais il faut, tout de même, donner une place particulière à Gabriel Miasnikov du fait de son rôle politique en Europe occidentale après 1930. Miasnikov a pris part activement dans la révolution de 1905.(17) Agé alors seulement seize ans, il a aidé à l’organisation des conseils ouvriers dans la grande usine métallurgique dans laquelle il travaillait, chez Motovilikha (25 000 ouvriers) et dans un village sur le fleuve Kama à quelques milles au-dessus de Perm.(18) L’année suivante en 1906 il a rejoint le parti bolchevik. Arrêté peu après, il fut emprisonné et banni en Sibérie, où il écopa de sept ans et demi de travail obligatoire. Il fut un détenu réfractaire, battu pour insubordination. Puis, il a effectué soixante-quinze jours de grève de la faim et il s’échappa au moins trois fois, rejoignant le travail clandestin des bolcheviks. « Il a acquis une réputation de force et d’attachement au Parti et à la classe ouvrière. Il était hardi, déterminé, ferme, un homme passionné avec une énergie tempétueuse. (…) Il avait une âme noble, indépendante et implacable. » (Avrich)

De retour de Sibérie, en février 1917, il forme un comité ouvrier dans l’usine Motovilikha et participe au Soviet de Perm ainsi qu’à l’organisation locale du Parti bolchevik. En octobre 1917, il participe à la prise de pouvoir dans l’Oural et il est élu président du soviet de Perm. Trois mois plus tard, en janvier 1918, il est élu délégué provincial de Perm au troisième congrès des Conseils ouvriers au cours duquel il approuve la dissolution de l’Assemblée constituante. Il se signale particulièrement pendant la guerre civile à la tête du front ouvrier dans les provinces de l’Est et dans l’Oural contre les troupes tchécoslovaques (voir ci-après la présentation de Sur l’Evangile de Démian).

En 1918, il est d’accord avec la Fraction Communiste de gauche ; il s’oppose à la ratification du traité de Brest-Litovsk. Et, en mai 1918, à une conférence du Parti de toute la ville de Perm, Miasnikov se prononce publiquement contre le traité. Il est convaincu que la révolution européenne est imminente, que sans elle le pouvoir bolchevik ne pourra pas survivre, c’est pourquoi, il est favorable à « la guerre révolutionnaire ».

Miasnikov se retrouve tout à fait derrière Lénine pendant l’été 1918. Avec l’intensification de la guerre, l’unité du Parti s’est reconstituée. Il est alors membre du Soviet régional de l’Oural, il y gagne en notoriété pour son rôle dans la liquidation de la famille impériale. Il est personnellement responsable du meurtre du Grand-duc Michel, le plus jeune frère du tsar expulsé de Perm. La nuit des 12-13 juillet 1918, un groupe d’ouvriers, mené par Miasnikov, investit l’appartement de Michel avec des papiers forgés par la Tcheka provinciale. Ils réveillent le Grand-duc, le prennent avec son secrétaire anglais, Nicolas Johnson ; ils les amènent à l’usine Motovilikha où ils sont tués.(19) Dès que l’assassinat a été effectué, Miasnikov partit pour Moscou pour faire un rapport directement à Lénine.

Dès 1920, il est Président du Comité provincial du Parti à Perm, dirigeant sa section d’agitprop. En septembre, il est délégué à la neuvième conférence du parti, tenue à Moscou, où il parle du travail de propagande dans le Parti.(20) Il ne critique pas, comme plusieurs autres délégués, la conduite du Parti. Pourtant il désapprouve les mesures politiques. Il est profondément préoccupé par les tendances oligarchiques du Parti, sa dérive vers l’autoritarisme et l’évolution vers une « élite », processus considérablement accéléré par la guerre civile. Il est consterné par la concentration croissante du pouvoir dans les mains du Comité central, par la conduite des troupes, par la suppression de toute initiative et par la suppression de discussions locales. Il est contre l’introduction de la discipline du travail dans les usines et par l’attitude des « spécialistes techniques » et le remplacement du contrôle des ouvriers par la gestion individuelle de l’administration qui se bureaucratise. Pour Miasnikov tout ceci représente une déviation flagrante des promesses des bolcheviks, un abandon des conquêtes d’Octobre. La hiérarchie et la discipline sont ressuscitées ; il se demande ce que les ouvriers ont gagné dans la révolution d’Octobre. Avec l’ennemi de classe dirigeant de nouveau les usines, qu’est devenu le pouvoir ouvrier ?

Sur ces questions, il y a bien évidemment convergence au niveau des idées politiques entre les siennes et de celles de l’Opposition ouvrière et des Centralistes démocratiques. A cette époque, il semble d’après certains historiens qu’il n’appartient pas formellement à l’Opposition ouvrière même si l’on retrouve des similitudes de pensée entre eux ; Miasnikov demeure un opposant individuel. Sur des points importants il se situe déjà bien au-delà des critiques de ces deux groupes.

En 1921, contrairement à l’Opposition Ouvrière et aux Décistes, il refuse de condamner les insurgés de Kronstadt ce qui est tout à son honneur.

Miasnikov hésite d’abord puis il se lance dans une critique radicale du pouvoir soviétique. Zinoviev lui répond de cesser de se plaindre ou « nous vous expulserons du Parti, vous êtes un SR ou un homme malade. »(21) Miasnikov ne peut rester silencieux et il déplore la suppression de la critique dans le Parti. En mai 1921 il envoie un Mémorandum au Comité central qui est un acte d’accusation des chefs communistes, de leurs théories et de leurs méthodes. Il exige la suppression de la peine de mort, la liquidation des formes bureaucratiques d’organisation et le transfert de la gestion des « spécialistes » aux conseils ouvriers.(22) La demande la plus remarquable du Mémorandum porte sur la liberté de la presse sans restriction et la critique de la résolution du X° Congrès du PCR(b) qui ne peut qu’étouffer tout débat dans le Parti. Miasnikov réclame la liberté de la presse pour tout le monde « des monarchistes aux anarchistes inclus. »(23) Il développe ses positions politiques dans l’Oural ce qui déclenche une révolte dans les rangs du Parti contre les mesures des chefs. Il gagne de nombreux adeptes à Perm et à l’usine Motovilikha. Le 21 juin, il parle devant une conférence provinciale du Parti à Perm critiquant le Comité central. Puis le 27 juillet, il édite une brochure Bol’nye voprosy (Des questions déjà débattues) dans laquelle il réitère ses demandes contenues dans le Mémorandum. Le 29 juillet, deux jours après la diffusion de Bot’nye voprosy, l’Orgburo forme une commission spéciale, composée de Boukharine, P. A. Ziluisky, et Aaron. Solts. Boukharine trouve le Mémorandum de Miasnikov suffisamment intéressant pour en référer à Lénine. C’est ainsi que Lénine s’est impliqué dans cette affaire.(24) Le 1er août, il écrit à Miasnikov une note sommaire, l’invitant au Kremlin pour un entretien. Et, le 5 août, Lénine le lui rappelle dans une longue lettre. Il constate une certaine vérité dans les critiques de Miasnikov. Il est également un vieux bolchevik, un vétéran des prisons tsaristes, un héros de la révolution et de la guerre civile ; Lénine juge qu’il lui doit une réponse. Il espérait, en même temps, le convaincre en s’adressant à lui en des termes tels que : « Camarade Miasnikov » et en terminant « avec ses salutations communistes » ; la tonalité était amicale mais ferme. Sur la liberté de la presse, Lénine chercha à convaincre Miasnikov que cette demande, dans les circonstances présentes, renforcerait les forces de la contre-révolution.(25)

Miasnikov n’est pas convaincu par les arguments de Lénine. Il rédige une réponse ferme en rappelant à Lénine ses qualités de révolutionnaire, il écrit : « vous dites que je veux la liberté de la presse pour la bourgeoisie. Bien au contraire, je veux la liberté de la presse pour moi, prolétaire, membre du parti depuis quinze ans » et, pas à l’étranger, mais à l’intérieur de la Russie pour faire face à tout danger éventuel de répression ou à des arrestations.

« La difficulté est que, alors que vous luttez contre le capitaliste, vous tapez aussi sur les ouvriers. Vous savez très bien que pour mes propos actuels, des centaines, peut-être des milliers d’ouvriers, languissent en prison. Alors que moi, si je demeure en liberté c’est seulement parce que je suis un vétéran communiste qui a souffert du fait de ses convictions et que je suis connu parmi la masse des ouvriers. Où serait maintenant un simple mécanicien de la même usine que moi et qui aurait agi comme moi ? Dans une prison de la Tcheka (…) Une fois de plus je dis : Vous levez votre main contre la bourgeoisie, mais c’est moi qui suis frappé, et c’est nous, les ouvriers, dont les paroles sont critiquées. »(26)

Passant outre aux décisions du Parti et affirmant son droit de libre expression, Miasnikov, en novembre 1921, édite en direction « des membres du Parti seulement », sous forme de brochure son Mémorandum au Comité central ainsi que Bol’nye voprosy, la lettre de Lénine du 5 août, sa réponse, la décision de l’Orgburo du 22 août à son encontre (l’exilant à Moscou sous la surveillance du Parti), et enfin la résolution de l’organisation du Parti de Motovilikha contre la décision prise à son encontre. Il imprime cette brochure à 500 exemplaires. La brochure était conçue non comme un manifeste rebelle mais comme véhicule pour la discussion sur ses positions avant le onzième congrès du Parti. Miasnikov cherche, en même temps, à rassembler ses défenseurs à Motovilikha et à Perm. Le 25 novembre, d’ailleurs, il écrit à B. A.Kurzhner, un sympathisant à Petrograd, pour le pousser à faire une campagne d’agitation en vue du congrès de Parti. « Nous devons unir tous les éléments dissidents du Parti sous une bannière simple », déclare t-il.(27) Dès lors, Miasnikov est surveillé par la Tcheka ; sa lettre à Kurzhner a été interceptée. Pour Lénine, c’était la dernière goutte d’eau. Après avoir supprimé l’Opposition ouvrière sans grande difficulté, il craint l’apparition d’un autre groupe dans le Parti prétendant représenter les vrais intérêts du prolétariat. « Nous devons consacrer une plus grande attention à l’agitation de Miasnikov », écrivit-il à Molotov le 5 décembre, « et faire un rapport là-dessus au Politburo deux fois par mois. »(28) L’Orgburo forme une nouvelle commission avec Molotov.

Le 15 février 1922, la commission de l’Orgburo recommande son expulsion du Parti. Le 20 février, il déclare l’expulsion de Miasnikov parce qu’ « il a répété les violations de la discipline du Parti » et particulièrement parce qu’il a essayé d’organiser une fraction dans le Parti en opposition à la résolution sur l’unité du Parti du dixième congrès. Le Politburo ajoute cependant une clause conditionnelle : « que Miasnikov réforme ses manières et il pourra solliciter sa réadmission dans une année. »(29) C’était la première fois que l’on utilisait la résolution du X° congrès pour exclure un membre du Parti et en plus un vétéran bien connu. Lénine craignait que de fortes hésitations se manifestent dans le Parti.

Miasnikov persiste dans son attitude critique et, le 26 février, signe un document connu sous l’Appel des 22 avec les membres de l’Opposition ouvrière (Chliapnikov, Medvedev, Kollontai, etc.) pour le comité de direction de l’Internationale. En fait c’est une pétition occasionnée par l’expulsion de Miasnikov du Parti. Le 27 mars, le 11ème congrès du Parti, traita de l’expulsion de Miasnikov, il n’eut aucun défenseur si ce n’est Kossior de l’Opposition ouvrière qui déclara que Lénine avait adopté une fausse approche dans cette affaire. Après le 11ème congrès, Miasnikov passe sous la surveillance du GPU et devient le premier prisonnier politique communise en Russie. Immédiatement Miasnikov fait une grève de la faim ; il est libéré 12 jours plus tard. Un an après en 1923, sa demande de réadmission est rejetée. Il fait appel alors au comité de direction de l’Internationale qui le rejette le 27 mars 1923. La voie est ouverte à la fondation du Groupe ouvrier du PCR(b).

II

Le Groupe Ouvrier (GO) en 1922-24

Les historiens les plus connus qui ont travaillé sur les origines du Groupe Ouvrier traitent d’abord de ses relations avec l’Opposition Ouvrière.(30). Daniels ne dit pas autre chose dans The conscience of the revolution : Communist opposition in Soviet Russia (pages 160-1) :

« Soutenu par un petit groupe issu de l’Opposition Ouvrière, Miasnikov fit paraître début 1923 un long manifeste au nom du ‘Groupe Ouvrier du PCR’. Le programme était pour la plus grande part celui de l’Opposition Ouvrière. »

Toutefois, Schapiro(31) et Avrich (ibid. p.6) affirment que jamais Miasnikov ne fut membre de l’Opposition Ouvrière comme le précise, par ailleurs, Chliapnikov membre éminent de cette dernière. Par contre plusieurs membres du GO, eux, ont déjà été membres de l’Opposition Ouvrière ainsi que membres de la Fraction de gauche du PCR(b) de 1918 ou de la fraction Déciste. Nous avons déjà cité un passage de Miasnikov affirmant l’inverse.

Miasnikov, principal protagoniste indique clairement l’évolution qui va de l’Opposition ouvrière au Parti communiste ouvrier en passant par le Groupe ouvrier « déjà, en 1920, furent jetées les bases du Parti ouvrier communiste : au début, dans une Opposition ouvrière ; ensuite, dans un groupe ouvrier du Parti communiste ; et enfin s’institua le Parti communiste ouvrier. »(32)

Pendant que la direction de l’Opposition Ouvrière rentrait dans le rang et s’accommodait dans l’appareil du Parti/Etat du monolithisme toujours renforcé, beaucoup de ses militants de base se rangent aux côtés de ces ouvriers et paysans qui combattaient pour défendre leurs intérêts immédiats contre les exigences accrues du capitalisme d’Etat et de la contre-révolution. La crise politique et économique entraîna des éléments à rompre avec une opposition loyale et une critique feutrée pour rejoindre le GO ou d’autres regroupements de la gauche communiste, particulièrement à Moscou et dans les centres industriels de l’Oural et de l’Ukraine. Ces centres industriels avaient été des bastions de la gauche du Parti en 1918. Le seul groupe issu, peut-être, comme un corps de l’Opposition Ouvrière, le Parti Ouvrier et Paysan de Paniouchkine,(33) fut une autre réaction éphémère à la NEP. Pour se faire entendre, il appela à une manifestation avant d’être rapidement écrasé par la Guépéou.(34)

Le GO eut au départ un positionnement délicat qui indique l’extrême difficulté des circonstances de la situation politique. Il agissait à la fois en tant que fraction clandestine dans le PCR(b) et les organes de l’Etat ouvrier, et aussi comme noyau d’un nouveau Parti ouvrier. Ses origines bolcheviks le rendaient réfractaire à tout contact avec les mencheviks ou les SR, ou à tout ce qui remettait en cause la nature prolétarienne de la révolution russe. C’est pour cette raison que le GO rejette La Vérité Ouvrière comme fondamentalement menchevik malgré son positionnement de gauche. Contrairement au mythe répandu par l’Opposition Ouvrière et Trotski lui-même, les membres du GO n’étaient pas sectaires. En réalité, ils continuèrent leur travail à l’intérieur du Parti jusqu’à ce que les expulsions, déportations, arrestations en masse, emprisonnements et tortures le rendent impossible.

Avant l’interdiction des fractions en 1921-22, les communistes de gauche ont travaillé en commun avec l’Opposition Ouvrière et les Décistes ; c’est tout naturellement aux ailes de gauche de ces groupes autant qu’aux éléments sincères de La Vérité Ouvrière qu’ils font appel pour créer un nouveau Parti avec un nouveau programme. Cette stratégie est basée sur l’impossibilité de réformer ou de reconquérir le PCR(b) dans son ensemble tout en reconnaissant que le Parti et les organismes ouvriers sont sous son contrôle. Dans un article de Socialistikskii Vestnik(35) du 6 juillet 1924, il est établit qui peut être membre du GO :

1-les membres du PCR(b)

2-les exclus du PCR(b) pour des raisons politiques

3-ceux qui n’appartiennent à aucun parti et à qui on conseille d’adhérer au PCR(b).

Le GO reprend la tactique forgée par des années de travail clandestin de la fraction bolchevik dans la Russie tsariste ce qui lui permit d’évoluer et de survivre malgré les vagues de répression qui écrasèrent les autres groupes : La Vérité Ouvrière, le Parti Ouvrier et Paysan et l’Opposition Ouvrière.

Le GO survécut aux premières années de répression ; à bien des égards les succès les plus surprenants du groupe eurent lieu durant ses dernières années d’existence. Le GO se maintint en tant qu’organisation jusqu’à la fin des années 1930, lorsque ses militants furent tous finalement exécutés pendant les grandes purges staliniennes. Il garda longtemps des liens avec quelques militants à l’étranger, d’abord à Berlin et plus tard à Paris où Miasnikov habitait.

Dans les premiers temps, le GO fut l’un des plus forts noyaux de la gauche bolchevik, « le plus audacieux » (Carr), « le plus important » (Deutscher), « le plus intéressant » (Kollontaï). Ce n’était pas leur nombre qui menaçait le parti, mais leur volonté d’intervenir dans les grèves ouvrières et leur potentiel à fournir une direction politique à des éléments dans et au dehors du parti. Le noyau du GO était constitué d’ouvriers bolcheviques expérimentés et influents, implantés dans des villes et les usines où les idées des communistes de gauche étaient connues depuis 1918. C’étaient aussi des zones où le prolétariat était le plus concentré et combatif, même dans les terribles conditions de 1923-24.

Le GO ne provoquait pas directement les grèves(36) qui surgissaient en réaction spontanée à la crise politique et économique, mais il était prêt à défendre les grévistes et à leur fournir des perspectives politiques pour combattre la NEP. A cette époque, le GO publie des tracts, des manifestes et une presse régulière. Il fait circuler sa littérature dans le Parti. Un réseau est en place. Il est également capable de briser le blocus et de diffuser des textes vers et hors de la Russie ainsi qu’en direction des camps et des lieux d’exil. Encore en 1930, le GO publie un journal périodique : Le Chemin du Pouvoir à Moscou (L’ouvrier communiste n°6 janvier 1930).

En mars 1923, le premier noyau du GO se constitue à Moscou avec trois ouvriers : Gabriel Miasnikov, Nicolas Kouznetsov (membre de l’ancienne Opposition ouvrière et expulsé du parti en 1922 au 11ème congrès pour son rôle dans l’Appel des 22 à l’IC) et P.B. Moïsseiev (bolchevik depuis 1914). Ils forment le « Bureau Organisationnel Central Provisoire » du GO. Plus tard, ce noyau devient son organe central. Et dès février, il commence à publier et à diffuser le Manifeste (37) du GO du PCR(b) qui circula en Russie et à l’étranger en vue d’une intervention au 12ème Congrès du Parti prévu en avril. Il établit également un rapport pour le congrès qui reprenait les deux précédents travaux de Miasnikov en les approfondissant : le Manifeste et Trevojnié Voprosy (Questions alarmantes). Ce document qui circule au 12ème Congrès a un grand retentissement dans le Parti et au dehors. Il a été amplement discuté au congrès du Parti en avril 1923 qui s’est rassemblé en l’absence pour la première fois de Lénine qui venait d’avoir plusieurs attaques cérébrales (elles l’ont laissé paralysé et privé de la parole). La veille du congrès, « une plateforme anonyme » a été distribuée. Elle invitait « tous les prolétaires honnêtes » à l’intérieur et en dehors du Parti, à s’unir sur la base du manifeste du Groupe Ouvrier. (38) Ce texte dénonce aussi le triumvirat Zinoviev, Kamenev, et Staline et exige que ceux-ci ne soient plus membres du Comité central du Parti.

Au congrès, la tâche de lancer l’anathème sur le Groupe ouvrier est revenue à Trotski, à Radek, et à Zinoviev. Trotski, tout en dénonçant le Manifeste, rappelle  « la vieille théorie de Machajski (39) maintenant oubliée » qui défendait l’idée que « sous le socialisme, l’Etat serait l’appareil d’exploitation de la classe ouvrière. » Radek verse dans le mépris pour les formules « ampoulées » de Miasnikov sur la liberté de la presse. Zinoviev déclare que « chaque critique de la ligne du Parti, même s’il s’agit d’une prétendue critique de gauche, est actuellement et objectivement une critique menchevik. » Miasnikov, ajoute t-il, maintient que « l’ouvrier est contre nous et que nous sommes contre lui» (…) « Je me suis personnellement occupé de lui pendant presque une année. Vladimir Ilitch s’est aussi occupé de Miasnikov, il lui a écrit et il l’a raisonné ». « Une commission spéciale, dont Boukharine était membre, a cherché à le convaincre. En vain. Miasnikov ‘a trahi notre Parti.’ » (…) L’ « hégémonie du prolétariat a survécu dans des circonstances des plus difficiles, et continuera à survivre, je l’espère, jusqu’au bout»(40)

Le nombre de membres du GO ? Avrich met en doute l’estimation de Kouznetsov de 3000 à Moscou et de 19000 à travers le pays. Il estime que c’est une vaste exagération en citant Sorine (ibid. pp. 115-117). Il écrit : « à l’été le groupe comprenait quelques 200 membres à Moscou où il était basé avec des adhérents dispersés dans d’autres villes – beaucoup étaient d’anciens bolcheviks et tous ou presque des ouvriers. » Sinigaglia lui (ibid. p.59) estime le groupe à 200 à Moscou. A titre de comparaison au début 1917, il n’y avait que 1655 bolcheviks.

À Moscou, les membres les plus actifs du groupe, outre ceux du Bureau, étaient I. Makh(41) qui remplaça Moïsseiev42 à l’organe central, Serge Tiounov(43), V.P. Demidov(44), M.K. Berzina(45), I.M. Kotov, G.V. Shokhanov, A.I. Medvedev (ne pas confondre avec S.R. Medvedev, dirigeant de l’Opposition ouvrière), Porestnatov, Trofinov, Liouchine, C.R. Douchkine. Le 5 juin le groupe convoque une conférence à Moscou, qui élit un Bureau moscovite de huit membres avec Makh comme délégué au Bureau central. Un bureau provisoire des Komsomol (jeunesse) de six est aussi nommé (46). Miasnikov avait déjà été arrêté en mai et Kouznetsov est alors le porte-parole du groupe. Le GO accroît son travail en direction du Parti et particulièrement envers les dirigeants centristes pour permettre à la base de juger leur politique oscillante et notamment Lutovinov, Kollontaï et Ignatov. Ces derniers, tout en sympathisant avec « la gauche ouvrière », ne faisaient rien de concret qui puisse compromettre leur situation. D’autres contactés, comme Riazanov refusèrent de rompre la discipline du Parti et de défendre les communistes de gauche contre la répression.

La Conférence a élu également un secrétariat de quatre à huit membres (selon Avrich). Et Kouznetsov rapporte qu’un Bureau des jeunes de quatre personnes fut également élu. Le groupe prévoit d’éditer une revue. Il eut, durant cette période, une imprimerie à Moscou.

Miasnikov est arrêté le 25 mai par le GPU, un mois après le XIIe Congrès du parti, congrès où le GO a été stigmatisé comme contre-révolutionnaire. Mais de façon étrange, il fut libéré et autorisé à quitter le pays. Il se retrouve en Allemagne, probablement en tant que membre d’une mission commerciale soviétique. A cette époque, ce procédé est couramment utilisé par le pouvoir pour se débarrasser des dissidents. Mais, Miasnikov n’abandonne pas ses critiques. À Berlin, il tisse des liens avec le Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne (KAPD) et avec l’aile gauche du parti communiste allemand (KPD), dirigé par Arkady Maslow et Ruth Fischer. A cette occasion, il leur donne, se rappelle Fischer, « une image très dégradée de l’état du fonctionnement de la Russie. »(47) Avec l’aide de ces groupes, Miasnikov édite, sous la forme de livret, le Manifeste du groupe ouvrier, (cf . ci-dessus) préfacé d’un Appel rédigé par ses amis de Moscou qui porte en exergue « aux camarades communistes du monde. » L’Appel récapitule en bref les points principaux du manifeste.

En automne 1923, trompé par les assurances de Zinoviev et de Krestinsky, ambassadeur soviétique à Berlin qu’il ne serait pas emprisonné, il retourne en Russie. Une fois sur le sol russe, il a été immédiatement placé derrière des barreaux. L’arrestation a été effectuée par Dzerjinski lui-même.

Il ne faut pas se méprendre sur la question de la répression en Russie et dans le Parti au cours de la première partie des années 1920. Nous n’en sommes pas encore à la dictature stalinienne. Le Parti n’est pas encore devenu un instrument purement capitaliste, aussi fut-il possible à Kossior, aux Décistes et à Trotski d’être encore écoutés sur les erreurs du parti et les difficultés qui conduisent des camarades à de soi-disant errements « ultra-gauches ». Le Parti était encore capable de mener (en privé) un débat politique avec les opposants, par exemple sous la forme du texte relativement objectif de Sorine sur les communistes de gauche qui circula en interne dans le Parti. Trotski dénonça le GO comme contre-révolutionnaire et anti-Parti tout en engageant une correspondance privée avec les Décistes et les partisans de Miasnikov. Même Boukharine tenta en personne de persuader Miasnikov de se rétracter, mais sans résultat. Toutefois, avec la poussée des grèves d’août et de septembre, le PC tout entier s’engagea contre le GO. Il sévit dès qu’ils eurent conscience de l’agitation croissante orchestrée par le GO et de ses préparatifs pour appeler à une grève générale d’une journée et à une manifestation de masse en commémoration du Dimanche noir de 1905 avec le portrait de Lénine en tête du cortège (rappel du cortège avec le portrait du Tsar). Le Comité Central adopta une résolution stigmatisant le GO comme anticommuniste et anti-soviétique et ordonna à la Guépéou de le réprimer.

C’est ainsi qu’en septembre, 28 membres du GO furent arrêtés. Parmi ceux-là, cinq, dont Kouznetsov qui a déjà été exclu du parti au 11ème congrès en mars 1922 ; puis neuf autres encore dont Moïsséiev, Tiounov, Bersina, Demidov, Kotov et Shokhanov. Les quatorze restants furent réprimandés. Suite à ces arrestations intervient la nouvelle arrestation de Miasnikov à qui l’on avait promis l’immunité (cf. ci-dessus Avrich ibid., page 24). La plupart des observateurs concluent alors qu’en janvier 1924, au décès de Lénine, « le GO avait été réduit au silence. C’était le dernier mouvement dissident à être liquidé du vivant de Lénine (…) écrasé avec la bénédiction des dirigeants soviétiques. »

En fait, le GO survit et entreprit notamment un travail au sein de l’Armée Rouge où ses positions trouvent un écho favorable. Cette situation, ravivant le souvenir de 1917, était une menace tangible pour le pouvoir.

Quelles relations avait le GO avec la gauche communiste internationale ?

On constate que Miasnikov a utilisé son séjour en Allemagne pour tisser des liens avec le KAPD mais surtout avec la gauche du Parti communiste allemand (KPD) parce que ces éléments, tout en étant sur des positions critiques vis-à-vis de l’IC et sa politique, travaillaient toujours dans le Parti contrairement au KAPD qui s’est constitué en parti séparé. Pour Miasnikov et ses amis ce n’est pas encore le moment de rompre d’avec le vieux Parti. C’est ainsi qu’il eut en juin 1923 une réunion secrète dans la maison d’Arthur Rosenberg avec Arkady Maslow. Chliapnikov et Lutovinov de l’Opposition ouvrière y assistaient aussi du côté russe.(48). C’est aussi la raison pour laquelle Karl Korsch qui provient de ce courant de gauche du KPD, sera en 1929 l’âme du Comité Miasnikov qui prendra en charge sa défense quand il émigrera à travers la Perse.

Le GO entretenait-il des liens avec l’extérieur au travers d’un Bureau en exil (en fait il s’agit de deux militants russes déjà cités), sous la direction de Käthe Friedländer du KAI (question déjà posée ci-dessus) ? Rien n’est moins sûr car il y avait des désaccords politiques entre ces deux groupes. Sur certaines questions, Miasnikov est plus proche des positions de la Gauche communiste italienne que de la Gauche communiste allemande notamment sur la rupture immédiate avec le PCR (b). Toutefois, le Bureau de la KAI aida au travail d’impression, en envoyant du matériel en Russie et en rendant public le travail du GO en occident. Ensuite dans les années 1930, le travail en direction de la Russie est largement à relativiser ainsi que le soi-disant transfert d’un bureau à Paris lorsque Miasnikov y demeurera à partir de 1930.

III

Le Groupe Ouvrier (GO) de 1924 à 1928

Quelle est la situation économique et sociale de la Russie ces années là et quels sont les événements politiques ? Au printemps 1923, une grave crise économique s’installe ; elle est marquée par un écart croissant entre le prix des objets manufacturés et les prix agricoles (« crise des ciseaux »(49)). Les problèmes posés par cette crise ont été soulevés au XII° congrès du Parti russe (avril 1923), mais c’est seulement en septembre 1923 qu’une commission est créée, sous la présidence de Rykov, afin de proposer des remèdes. Au cours de cette crise, la croissance du chômage et les retards dans le paiement des salaires etc., provoquent un mécontentement général et des grèves. A l’intérieur du Parti, on assiste à la formation de nombreux groupes d’opposition clandestins qui ne sont pas forcément tous liés. La direction du Parti se trouve devant une situation délicate et dans l’obligation de réagir vite et fort. Il faut éviter la liaison entre les divers mécontentements, celui de la masse de la population, celui des ouvriers avec des grèves et les critiques à l’intérieur du Parti. L’interdiction des fractions et groupes, les exclusions et les condamnations diverses ne suffisent pas à empêcher que la question du régime intérieur du Parti soit posée. C’est dans cette grande agitation qu’intervient le GO.

Dans un mémoire au Comité central (8 octobre 1923), Trotski intervient sur l’ensemble des problèmes : concentration de l’industrie, nécessité d’un plan de production, nécessité d’un centre directeur de l’économie mais aussi sur la crise du Parti dont il critique la bureaucratisation (opposition entre les vieilles et les nouvelles générations, composition sociale du Parti, fonctionnarisation des membres du Parti, développement d’une hiérarchie de secrétaires nommés d’en haut). Le 15 octobre 1923, quarante-six responsables (dont Ossinski, Piatakov, Préobrajenski, Mouralov, Sapronov, Kossior,(50) etc.) expriment leurs divergences dans une lettre qu’ils adressent au Comité central ; Radek, à son tour, prend position dans le même sens. En décembre, alors que beaucoup d’observateurs estiment que les positions de Trotski vont être prises en compte, une lettre qu’il adresse à une assemblée de militants(51), est prise par la majorité du Comité central, comme un acte d’opposition. C’est le point de départ d’attaques répétées, furieuses, convergentes contre les oppositionnels et contre Trotski en particulier qui peut dès lors répondre publiquement aux attaques. La mort de Lénine, en janvier 1924, fait cesser presque instantanément, mais pour un temps très court seulement, ces polémiques au plus haut niveau du Parti.

C’est dans ce contexte très dangereux où la situation sociale va en s’aggravant pour le pouvoir soviétique que le Groupe ouvrier se renforce politiquement et porte ses critiques.

A) Le Groupe ouvrier dans la tourmente

Le groupe ouvrier chercha à tirer profit de l’agitation ouvrière et fut capable de publier régulièrement La voie Ouvrière vers le pouvoir. Les autorités s’en alarment. Comme Boukharine plus tard le reconnut, les grèves, combinées avec les activités des groupes dissidents, ont appelé l’attention sur « la nécessité d’abaisser les prix, la nécessité de prêter plus d’attention aux salaires, la nécessité d’élever le niveau de l’activité politique des membres de nos organisations du Parti. »(52). En même temps, le Comité central stigmatise le Groupe ouvrier comme « anti-Communiste et anti-Soviétique » et demande au GPU de le supprimer.

C’est dans La voie Ouvrière vers le pouvoir que l’on peut lire ce qui est traduit ci-après et qui donne une petite idée de l’activité du groupe :

« A Moscou en 1924, la Guépéou arrêta un groupe de soldats de l’Armée Rouge qui avaient le soutien ‘de quelques officiers du Quartier Spachi’. Ils furent accusés de mener des discussions avec le PCO (Parti Communiste Ouvrier) ‘sur la résolution du PCR excluant ce groupe, sur son interdiction des publications du PCO et sur l’exil de ses militants de Moscou’… »

« Le 7 novembre 1924, les communistes de gauche organisèrent une manifestation à Moscou, protestant contre l’interdiction de leurs opinions. Non seulement des membres du PCO furent arrêtés par la Guépéou mais encore des personnes non adhérentes pour l’unique crime de sympathie avec la gauche communiste… »

« Le 8 décembre 1924, le PCO de Moscou publia un tract rendant public l’arrestation de onze « membres du groupe en Oural (Perm) qui avaient commencé une grève de la faim. Il réclamait qu’on lui en donne les raisons et la tenue d’un procès public »

Le 27 décembre 1924, une partie du « Groupe ouvrier-communiste » de Moscou, mis en arrestation. a été expédié par train spécial à environ 3 heures du matin vers les forêts du nord de la Russie (district de Tcherdinssk) sous une très forte escorte du Guépéou. »(53)

La vague de répression se poursuivit aussi sur toute la Russie, en Oural, dans le Don et en Ukraine où la totalité des membres du Bureau Central fut arrêtée. Mais cette répression suit une vague de lutte de classe contre le régime comme on peut le lire ci-dessus dans l’article déjà cité:

« A Oulianovsk (Simbirsk), dix-sept membres de l’opposition ouvrière ont été arrêtés et condamnés ; Barinov et Kozlov à l’internement à Tobolsk (Sibérie), les autres au bannissement dans diverses localités éloignées. Le communiste-Ouvrier Kapoustine, qui, pendant les émeutes ouvrières du district du Don, en 1924, fut – comme ils disent – placé à la disposition du Parti, a été, de nouveau, arrêté comme opposant de gauche. Tchéliabinsk est entre toutes les localités comme le point de concentration des prisonniers et des condamnés de l’opposition communiste. Allez donc y voir, camarades !

Dans la presse étrangère, il a été signalé, qu’à Nikolaïev sur la Mer Noire, le président des conseils ukrainiens, Petrovski, a remis en liberté vingt-six des quarante-six membres détenus du «Groupe ouvrier-communiste ». (…)

« Il est signalé, en outre, dans la presse étrangère que quatre camarades du Groupe Ouvrier dans le gouvernement d’Oural et quatre autres à Bakou, ont été exécutés pour en être venus aux mains avec ceux qui les brutalisaient. La raison de leur arrestation était qu’on leur reprochait d’être les instigateurs de grands mouvements de mécontentement et de grèves chez les ouvriers.

Dans une brochure illégale éditée à Ekaterinoslav par l’opposition des communistes-Ouvriers, le 17 février courant (1927), est relatée la brutalité bestiale du Guépéou d’Ekaterinoslav (Sverdlovsk) qu’il avait lancé contre Nilov. Ce dernier, porte-parole du Groupe Ouvrier local, était soupçonné d’avoir participé à l’activité d’un comité d’action illégal, organisateur de plusieurs grèves dans le district. Après sa livraison au Guépéou on a exigé de Nilov, qui, actuellement, se trouve enfermé en cellule à l’hôpital de la prison, avoue les faits dont i1 était inculpé. Devant son refus décidé de répondre aux questions posées, l’Inspecteur ordonna de le déshabiller et de lui appliquer vingt coups de fouet. Ce traitement bestial fut exécuté par des Baschkirs (Mongols) appartenant à l’armée rouge. Après cet horrible traitement, le blessé qu’il fallait porter par les épauler, fut reconduit à l’inspecteur. Mais la torture n’avait pu briser son silence. Rendu enragé par ce nouveau refus, l’inspecteur lui fait sauter un œil avec le canon d’un fusil et on reconduit Nilov à sa cellule la face inondée de sang. Là on lui donne pour la première fois quelques soins au bout de deux jours. La brochure réclame que l’on arrête immédiatement cet Inspecteur et qu’on défère aux tribunaux toute la direction du Guépéou de Sverdlovsk»

Les articles cités montrent clairement que le GO est bien implanté dans l’ensemble des centres ouvriers de la Russie parmi les prolétaires et que nombre de ses membres sont des leaders ouvriers puisqu’ils sont nommés comme leurs représentants à la tête des conseils ouvriers. C’est tout cela qui a fait peur à la nouvelle classe dirigeante russe et au Guépéou.

Et encore dans La voie Ouvrière vers le pouvoir 

« Ce mois-là la Guépéou saisit une deuxième imprimerie, gérée clandestinement par le PCO. En décembre, on entendit parler de nouvelles effervescences dans l’armée. Il fut rapporté que la Guépéou avait démantelé une conspiration contre-révolutionnaire et avait arrêté une organisation clandestine de communistes dans l’Armée Rouge qui surnommaient la NEP la « Nouvelle Exploitation du Prolétariat » (54) et appelaient à la lutte pour le communisme. Le PCO souligna l’ironie de cette accusation de clandestinité, étant donné que c’était justement le travail de la IIIe Internationale de démasquer les armées du capitalisme de cette façon-là. Le lendemain, en réponse à cette action de la Guépéou, une partie des troupes du Kremlin fit part de son mécontentement contre les dirigeants politiques et de sa solidarité avec le PCO. Pour cela, ils furent mutés à Smolensk. »(55)

Comme on vient de le constater, le GO existe toujours de façon organisée, publiant appels, tracts et manifestes et cela aussi jusqu’en 1929. Sa presse clandestine est La voie Ouvrière vers le pouvoir imprimée à Moscou sous la responsabilité de Serge Tiounov (56). Ses militants étaient éparpillés au travers de la Russie, déportés dans des camps d’isolation ou de travail, ou encore en fuite et poursuivis par la Guépéou. Leurs travaux étaient publiés en Angleterre dans le Workers’ Dreadnought et dans The Commune, en Allemagne dans la presse de la KAI/KAPD et d’autres ; mais la meilleure source d’information sur leurs activités au début des années 30 reste la revue l’Ouvrier communiste.

B) Miasnikov en prison

Miasnikov passe trois années et demie en prison, d’abord à Moscou, puis à Tomsk et enfin à Viatka. Il continue ses critiques, en écrivant à Staline, à Zinoviev (57), à Boukharine et à Rykov. À Tomsk(58), il commence sa seconde grève de la faim. Il a expliqué ses buts dans une lettre passée en contrebande en occident, il voulait « forcer la rédaction d’un acte d’accusation formel et un procès public contre lui. »(59) Il n’y réussit pas. Le dixième jour de grève il est soumis à une alimentation forcée. Il résiste. Le treizième jour le GPU l’entraîne hors de la cellule et l’amène dans un asile d’aliéné. Acte dont il se plaint invoquant que même les fascistes n’ont pas encore osé utiliser de telles méthodes. Ramené dans sa cellule, il est mis en « isolation ». Personne n’est autorisé à lui parler, ni les gardes ni ses camarades détenus. Son épouse, Daia Grigor’evna, et leurs trois jeunes fils sont envoyés en exil.

Puis en 1927, il est banni dans la capitale arménienne d’Erevan et placé sous la surveillance de la police. Néanmoins, le 7 novembre 1928, pour le onzième anniversaire de la révolution bolchevik, il participe à une manifestation anti-gouvernementale. Craignant l’arrestation, il décide de partir à l’étranger. Le soir, il prend le train pour Djoulfa,(60) ville sur la frontière persane (Iran actuel) après avoir bourré sa serviette de manuscrits et de notes. A l’approche de Djoulfa, il saute du train et traverse le fleuve Araxe en direction de la Perse où il est immédiatement arrêté. Après six mois de prison, il réussit à s’évader début mai 1929, sans passeport et sans visa, et rentre en Turquie, où il est à nouveau arrêté par la police et retenu à Amassia au centre du pays.

IV

Après 1928

A) En Russie

Malgré la répression, les camps et la contre révolution stalinienne en marche, les révolutionnaires ne baissent pas les bras. Ces derniers se battent toujours aux côtés des ouvriers. Ce combat qui dura jusque dans les années 1930 est le signe de la force extraordinaire de la révolution d’Octobre ainsi que de « l’importance mondiale de l’expérience russe » qui « demeure entière malgré l’échec final. »(61) Il a fallu à Staline presque 20 ans pour liquider tous les réminiscences d’Octobre ainsi que passer par les armes tous les révolutionnaires.

Si les membres de l’Opposition de gauche (trotskistes) ont à peu près tous capitulé, ce n’est pas le cas des membres du GO et pour une bonne partie des Décistes. Le rapprochement des Décistes avec le GO qui s’effectuera à partir de la fin des années 1920, marque une étape importante pour le mouvement ouvrier. Dès 1927, il y a une évolution très nette de ce groupe ; Sapronov effectue une visite secrète en Allemagne et peut être en France en juin 1927 pour prendre contact avec différents groupes et pour « organiser une collaboration entre la fraction russe et les gauches des autres sections. »(62) Il rencontre Karl Korsch(63)et rate son rendez-vous avec Papallardi lors de son voyage en France(64). Korsch juge à cette époque que les Décistes commencent à évoluer. Hedda Korsch écrit qu’ : « il est le représentant du groupe le plus décidé de l’opposition russe, et bien qu’il soit encore à l’idéologie de la religion bolchevik, il commence dans le même temps à combattre dans la lutte de classe réelle et consciente, contre la dictature antirévolutionnaire de l’Union soviétique, incluant Trotski et Zinoviev. »(lettre du 30 août 1927) Il faut rappeler que Korsch s’est ensuite solidarisé avec le groupe de Sapronov ce qui pourrait signifier que Korsch n’a pas encore connaissance de l’existence du GO ou bien qu’il ne se considère pas alors encore tout à fait dans la même optique politique.

Activité politique du GO en dehors des prisons

Il nous faut revenir quelque peu en arrière, en 1926, pour parler de la constitution du Groupe des Quinze mentionné ci-dessus. Laissons la parole à Miasnikov:

« Le camarade Sapronov (ancien Centraliste démocratique et Déciste) (…) dans les années 1926-27, reparaît à nouveau avec la plate-forme du Centralisme démocratique. C’est une plate-forme(65) toute nouvelle d’un groupe par conséquent tout nouveau, sans autre lien avec le passé du « Centralisme démocratique » que la personne de Sapronov comme porte-parole»(66) qui se crée. Et, il poursuit : « Le Groupe des quinze doit son nom à ce que la plate-forme fut signée par quinze camarades. Dans ses points principaux, dans son estimation de la nature de l’Etat en URSS, dans ses idées sur l’Etat ouvrier, le Programme des quinze se rapproche beaucoup de l’idéologie du Groupe ouvrier. »

Donc, à cette époque, il y a un rapprochement politique est en train de s’effectuer entre ces deux groupes.

En août 1928, à la conférence de Moscou le « Groupe Ouvrier a voté le texte d’un appel au Groupe des Quinze et aux rescapés de l’Opposition ouvrière, en les invitant à s’unir en une communauté de programme, sur la base de la Révolution de Novembre » [nous disons Octobre du fait de notre calendrier]. Miasnikov dans l’Ouvrier communiste (67) rajoute : « A la même réunion, a été présenté un projet de statuts pour les Partis communistes-ouvriers de l’URSS. N’ayant été que lu, sans être soumis à un examen approfondi, le projet n’a pas été considéré comme émanant du Conseil, mais seulement d’un membre du Bureau central.(68) Dans son appel, le Groupe ouvrier mentionnait ce projet comme devant être soumis à la discussion, pour que soit définitivement adoptée la base sur laquelle les groupes en question auraient à s’unir afin de former le Parti ouvrier-communiste russe.

Dans ce but, a été adoptée la résolution de constituer le Bureau central du Groupe ouvrier en Bureau central d’organisation pour les Partis ouvriers communistes de l’URSS.

Tous les membres du Groupe des Quinze étaient à cette époque dispersés en exil ; aussi il ne pouvait être question d’organiser une réunion plénière. Mais à la réunion assistait un membre de ce groupe, avec voix délibérative. »

Les discussions de Vorkouta reflètent un développement parallèle à cette initiative. Ciliga date ce rapprochement de 1933.

Pendant toute cette période, le GO publie son journal La voie ouvrière vers le pouvoir dont le numéro 6 (dernier numéro), parait mi 1928 à Moscou(69) et il soutient encore les manifestations et les grèves ouvrières. Dans ce contexte, il violait la légalité soviétique et rompait avec la stratégie d’opposition loyale des anciens Décistes qui n’œuvraient qu’à l’intérieur du Parti, et avec celle de l’Opposition Ouvrière encore plus à droite. Son appel à tous ceux qui voulaient le rejoindre au sein de ces organisations pour former un authentique Parti Communiste en Russie, a été entendu. Le GO n’était pas prêt à travailler avec la IIIe Internationale dans un front uni contre la bourgeoisie. À l’inverse des Décistes et de l’Opposition de gauche bolchevique-léniniste, jamais il ne crut pouvoir réformer le PCR ou la IIIe Internationale. Il croit aussi, même si c’étaient encore des organisations ouvrières, que le PCR et la IIIe Internationale devenaient de plus en plus des obstacles à toute révolution mondiale. Régulièrement le GO qualifie ces oppositionnels d’« opposition des célébrités ». Ainsi considérait-il l’opposition de gauche (trotskiste) comme des centristes n’offrant aucune possibilité pour renverser la tendance contre-révolutionnaire montante. Malgré son exclusion et sa stigmatisation comme groupe anti-parti et contre-révolutionnaire, malgré les déportations, les emprisonnements, le knout et la torture, le GO parvint à survivre comme groupe clandestin en de nombreux endroits d’URSS avec une influence qui excédait largement sa petite taille.

Le GO est donc le groupe le plus décidé et c’est la raison pour laquelle il fut capable de regrouper d’autres opposants prêts à se battre. La force de la révolution prolétarienne d’Octobre était telle qu’elle ne pouvait pas ne pas donner de nombreuses réactions ouvrières. Les Décistes en sont aussi un exemple. Durant dix années, les Décistes « avaient gesticulé en vain (Ciliga) capitulant ici devant l’ultimatum de Lénine, soutenant là les trotskistes dans leur lutte contre Staline. Leurs orientations (…) s’avérèrent stériles. Le Plan quinquennal frappa le groupe comme un coup de tonnerre. La majorité, comme la majorité des trotskistes capitula » et se justifia en disant que du moment que la NEP et la bourgeoisie avaient été liquidées, le socialisme était en train de se construire. Mais, de nouveau, nous pouvons constater qu’une réaction saine et contraire se manifeste venant d’une partie du groupe Déciste. Cette réaction autour de Timotei Sapronov, est le reflet de la continuité de ce courant qui a pour origine, la fraction des communistes de gauche de 1918.

En prison et dans les camps (1933-1937)

Ciliga montre comment le groupe qui s’était essentiellement constitué sur une nouvelle base (le Manifeste des Quinze), gagnait constamment des militants de l’aile bolchevique-léniniste « irréconciliable » et finalement devient majoritaire à Vorkouta.

Mais, c’est l’orientation du GO au sein de la classe ouvrière qui donne le la et permet de regrouper des éléments d’après Ciliga.

« Le groupe de Miasnikov, les décistes, quelques anciens trotskistes en tout 25 personnes formèrent une ‘fédération des communistes de gauche’. » Avant la création de cette fédération, il y eut des discussions importantes sur la question du capitalisme d’Etat. Etait-il :

- « relativement progressiste » comme le pensait Ciliga ?

- «purement parasitaire » selon Tiounov ?

- représentant une « époque nouvelle de la civilisation » comme le défendait Volodia Smirnov ? Pour ce dernier il s’agissait de défendre l’idée que le capitalisme d’Etat était une tendance nouvelle du capitalisme qui se retrouvait internationalement partout dans le monde.

« Tiounov exigeait le socialisme intégral dans l’industrie et le rétablissement de la Nep dans l’économie rurale. Il approuvait ‘intégralement’ le bolchevisme historique et le programme de l’Opposition ouvrière et du Groupe ouvrier de 1920-1923.

Smirnov faisait table rase du bolchevisme historique et négligeait le mouvement communiste à l’étranger, car il n’y voyait pas d’ouvriers. »(70)

Les positions de Tiounov sur la nature de l’URSS sont plus claires que celles des autres tendances mais sur les autres questions le résumé de Ciliga ne permet pas de se faire une opinion claire sur les différentes positions en discussion. A la lecture de ce résumé, il ressort une grande confusion sur la situation politique et le mouvement ouvrier en général. Il reste que l’essentiel est la volonté de regroupement entre les différentes fractions de la gauche communiste en Russie et la critique depuis l’intérieur de la Russie, du pouvoir soviétique en tant que capitalisme d’Etat.

Certains Décistes et les ex-trotskistes n’étaient pas très cohérents d’après Ciliga. Les plus anciens Décistes restaient moins critiques du bolchevisme bien que la plupart voulussent fermement créer un nouveau parti. D’autres (une minorité) voulurent appeler à la création d’une quatrième internationale. Les militants du GO, Zankov et Tiounov semblaient hésitants sur ce point.

En 1937, il est encore question à Vorkouta d’un groupe autour de Sapronov(71). Il était donc encore vivant à cette époque à Vorkouta.

Toutefois, le GO est la principale force du regroupement qui va bien au-delà des limites de Vorkouta.

B) Miasnikov en exil en Europe

Après avoir quitté la Perse, Miasnikov poursuit son périple à travers la Turquie. Pour tenter de sortir de ces nouvelles geôles, il écrit à tous ses amis en occident en France ou en Allemagne. Ainsi, il écrit une lettre à la section russe des ouvriers industriels du monde (IWW) à Chicago. Ainsi qu’à ces amis de gauche du KPD, Maslow et Korsch. Ce dernier va animer le Comité Miasnikov. Dès le 8 avril 1929, il sonne l’alarme auprès de ses contacts et leur demande de s’activer pour faciliter l’obtention d’un visa pour Miasnikov. (72)

Korsch publie un communiqué qui paraît notamment en France dans l’Ouvrier communiste, numéro 3 d’octobre 1929 et dans Contre le courant, numéro 38 du 22 octobre 1929, dont voici les passages intéressant la situation de Miasnikov après son évasion d’URSS :

« Cependant le 27 novembre 28, il réussissait à s’enfuir au prix des plus grands efforts et des plus grands dangers, et à franchir la frontière perse.

Aussitôt arrivé en Perse, Miasnikov est arrêté. On l’amène à Téhéran le 19 mars 29. Les représentants diplomatiques russes Dawtian et Loganowski exigent son extradition et sa remise à ses persécuteurs, mais leurs prétextes sont si transparents que la police perse elle-même n’ose pas commettre cet attentat évident aux droits des gens : l’extradition d’un réfugié politique. Par contre, elle s’efforce par toutes sortes de détours de l’obliger à une rentrée ‘volontaire’ en Russie.

Miasnikov passe six mois d’attente cruelle, rebuté et berné par tous les consulats auxquels il s’adresse pour obtenir un visa, privé de toute relation avec ses amis d’Europe qu’il n’a pu prévenir de sa fuite que par un court télégramme. Finalement il parvint à s’évader de nouveau et à gagner Karakeus en Turquie. Là il trouve, pour la première fois depuis le début de mai 29, la possibilité de donner de ses nouvelles.

Cependant les mêmes vexations subies en Perse reprennent en territoire turc. Il ne peut aller à Constantinople, mais il est relégué dans un coin perdu, à Amassia (Asie Mineure), où il se trouve encore aujourd’hui prisonnier de fait de la police turque malgré tous les efforts faits pour sa liberté. »

Il arrive enfin à Constantinople le 27 novembre 1929 où il décrit ses perpétuelles persécutions : « depuis 1922 jusqu’à présent je n’ai jamais été libre, parfois les persécutions provenait du GPU et d’autres fois des départements d’espionnage de divers gouvernements. »(73) Si dur était son sort qu’il se rapprocha du consul soviétique à Trébizonde pour voir les conditions d’un éventuel retour en Russie, mais aucun accord ne put être trouvé. Au printemps 1929, Miasnikov a une correspondance avec Trotski, qui lui-même était exilé en Turquie. Que Miasnikov ait pris contact avec Trotski peut sembler surprenant, car c’était Trotski qui, quelques années auparavant, avait mené l’offensive contre lui au congrès du PCR. Mais depuis lors, Trotski, comme Miasnikov, avait été expulsé du Parti. Plus tardivement que Miasnikov, Trotski avait également soulevé la bannière de la démocratie contre la dictature de l’appareil bolchevik. Bien que Trotski nie que cette situation signifiait la «justification de Miasnikov et de ses partisans » (74) les deux hommes avaient assez de points en commun pour engager une discussion amicale. Ils se rencontrèrent quelques fois à Prinkipo et notamment Gérard Rosenthal qui s’y trouvait en ces circonstances raconte qu’il ouvrit la porte à Miasnikov un jour qu’il venait voir Trotski. (75)

Miasnikov eut de janvier à septembre 1930 une correspondance avec Trotski et lui demande même d’écrire une présentation pour son livre. Voici les réponses de Trotski :

« Cher camarade Miasnikov,

Vous savez probablement que je romps définitivement avec mes ‘amis politiques’ (faux en fait) qui s’approchent de vous sur la question de la nature de classe de l’URSS. Quels motifs politiques puis-je avoir de chercher ‘un contact’ avec votre position ? Car cela signifierait faire une confusion incroyable !

J’ai déjà insisté deux ou trois fois sur le point de vue que nous devions exclure complètement la politique de nos rapports personnels, vu les contradictions profondes et irréconciliables de nos opinions. Cet état d’esprit chez moi est déterminé par l’aspiration sincère de ne pas saper nos rapports purement personnels. Je regrette beaucoup que vous négligez simplement ma position sur cette question.

Salutations fraternelles. (10 janvier 1930)

P.S. Pour liquider les malentendus. Il n’est pas du tout question d’une publication de votre texte (à cause de son caractère même) par une quelconque maison d’édition « neutre « . Donc, il ne peut être publié que par telle ou telle fraction. Mais les fractions se forment justement pour exprimer leur position et lutter contre les autres. » (76

Il y eut un deuxième courrier manuscrit celui-là de septembre 1929 :

« Pour une raison que je ne comprends pas, vous continuer à ajouter une calomnie à une autre. Jamais je n’ai voté pour vous fusiller. Jamais en ma présence, un pareil vote n’a eu lieu. Je n’ai jamais entendu parler ni d’un pareil vote, ni d’une pareille discussion. Celui qui dirait le contraire, je le nommerais menteur.

A mon avis, le plus raisonnable serait d’arrêter cette correspondance. Certes, je suis prêt comme avant à vous prêter toute assistance pratique. »(77)

Après les rebuffades de Trotski, Miasnikov est un individu isolé. Pour comprendre ce rude échange de courrier, il faut lire l’article « l’oublieux Miasnikov » publié dans La Vérité du 16 mai 1930.(78) Dans ce débat, il semble que Trotski ait parfaitement raison de ne pas vouloir mêler les relations politiques et les relations individuelles. Et sur le plan politique il a raison de ne pas accepter de faire l’introduction du livre de Miasnikov pour ne pas apporter de confusion politique puisqu’il n’y a pas d’accord entre leurs deux positions. On peut toutefois comprendre Miasnikov qui se trouve devoir faire face à une situation humaine bien plus terrible que celle de Trotski et isolé, il recherche donc maladroitement quelques appuis politiques.

A Istambul, Miasnikov finit par recevoir un permis pour la France et Paris. Il s’y établit en avril 1930, trouvant du travail dans son ancien métier : une usine métallurgique. En 1931, il édite son manuscrit sur la bureaucratie soviétique sous le titre d’Ocherednoi obman (L’Ultime mensonge). Deux ans après, quand Lucien Laurat publiera un traité semblable, Trotski note rapidement le parallèle. Laurat, écrit-il, ignorait « évidemment que sa théorie avait été formulée, seulement avec beaucoup plus de panache et de splendeur, il y a trente ans par le révolutionnaire Russo-Polonais Machajski, » et, tout récemment, par Miasnikov, qui développe l’idée que « la dictature du prolétariat en Russie soviétique a été supplantée par l’hégémonie d’une nouvelle classe, la bureaucratie sociale»(79)

A Paris Miasnikov a eu du mal à s’insérer dans la vie politique. Il est d’abord en contact avec Pappalardi de l’Ouvrier communiste et en 1933 avec Albert Treint.

Graduellement, cependant, sa situation matérielle s’améliore. Il a appris à parler français puis épouse une française (bien que Daia Grigorevna était encore vivante). Enfin, il retrouva plusieurs connaissances oppositionnelles de gauche: Ruth Fischer, Maslow et Victor Serge(80). En 1935-36, il travaille « intensément » selon les termes de Ruth Fischer(81), avec cette dernière, Sedov, Maslow et Ciliga(82) pour la commission John Dewey-La Folette-Otto Rülhe sur les crimes de Staline et les procès de Moscou.

Les dernières années avant la guerre mondiale, il participe à un cercle de discussion avec Maslow, Ruth Fischer et Ciliga(83) auquel participe également la menchevik de gauche Vera Alexandrova critique littéraire du Sotsialistiches Kijvestnik (Messager socialiste). Le cercle était très déboussolé. Maslow était pessimiste sur le prolétariat allemand atteint de « provincialisme ». Miasnikov versait dans un certain « patriotisme » après la guerre de Finlande. C’est à cette époque que Maslow lance sa revue Cahiers d’Europe. Il n’y aura que 2 numéros avant que la guerre ne l’interrompe. Miasnikov publie dans le deuxième numéro de février 1939 Dictature et démocratie (publié ci-après). La suite de son travail annoncée dans ce premier article ne le sera jamais.

Ruth Fischer indique qu’il avait suivi des cours de perfectionnement et acquis un diplôme d’ingénieur. Il avait alors cinquante ans. En 1939, quand Fischer l’a vu pour la dernière fois, il lui a semblé raisonnablement content de sa situation. C’était dans la période avant le déclenchement de la 2ème guerre mondiale.

Miasnikov est resté en France tout au long de la guerre. Puis en 1946, il a disparu. Ses amis parisiens, cherchant à découvrir ce qu’il était devenu, ont appris qu’il avait été transporté en Russie par un avion soviétique. Il n’a pas été établi de façon certaine s’il y était retourné de sa propre volonté ou enlevé par le KGB.(84)

Selon Roy Medvedev, à la fin de la guerre un représentant du gouvernement soviétique est venu voir Miasnikov pour le persuader de retourner. Miasnikov a d’abord refusé, peut-être se rappelant son expérience de 1923, quand il a été trompé par de fausses promesses pour rentrer d’Allemagne. Il lui a assuré, cependant, qu’il n’y avait plus rien à craindre, que le passé avait été oublié, et que la permission d’habiter librement à Moscou lui avait été accordée par la « plus Haute Autorité », c’est-à-dire par Staline lui-même. Miasnikov, en dépit de ses craintes, a finalement accepté de partir. Mais, quand il débarqua à Moscou, il fut arrêté à l’aéroport et amené à la prison de Butyrki.(86)

Alors qu’il était en France, une tragédie survint à son épouse et à ses enfants. Pendant la guerre mondiale, ses trois fils partirent à l’armée et périrent au front. Ces malheurs poussèrent Daia Grigorevna à la dépression ; elle fut placée dans un hôpital psychiatrique. Libérée après une année, elle ne récupéra jamais complètement. Et en 1946 intervient le choc définitif. Elle apprit que son mari, qu’elle n’avait pas revu depuis vingt ans, était à la prison de Butyrki, et qu’elle était autorisée à lui rendre visite. Déconcertée par la nouvelle, elle chercha le conseil d’amis. Une semaine après, elle se rendit à Butyrki. Elle arriva trop tard. Miasnikov, lui dit-on, venait d’être exécuté. En l’entendant, Daïa Grigorevna subit un nouveau choc, amenée à nouveau à l’hôpital, elle mourut peu après.(87)

Miasnikov a payé le prix fort pour ses idéaux de révolutionnaire. Malgré ses errements après 1930, sa vie politique a été héroïque depuis le refus de compromettre ses principes sous le tsarisme jusque sous le stalinisme. Ces faits sont suffisamment la preuve de son intégrité révolutionnaire. Miasnikov parmi les oppositionnels, reste celui qui critiqua la politique officielle avec des propositions alternatives crédibles et fortes pour la construction d’une nouvelle société socialiste. A la vision centraliste, Miasnikov oppose une vision de la participation des travailleurs à la gestion de la société, de la démocratie prolétarienne des conseils ouvriers avec la liberté de discussion et de débat que ce soit dans le parti ou dans les conseils. Un jour viendra où ses idées, seront défendues pour une véritable révolution communiste dans l’intérêt des ouvriers et de l’humanité toute entière.

Michel Olivier

Nota depuis la dernière édition : voir de Bruno David, Le dossier Miasnikov des archives de la Préfecture de Police de Paris, 2011, qui donne des informations importantes sur la vie de Miasnikov pendant la deuxième guerre. Il tort le cou à la rumeur selon laquelle Miasnikov était devenu un agent du Guépéou.

1. Organisateur des métallurgistes ; il se suicide à Berlin de désespoir .en 1926-27. Cf. Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Seuil, Paris, 1951, page 205.

2. Cf. Michel Olivier, La gauche bolchevik et le pouvoir ouvrier, 1919 – 1927, Paris, 2009, 88p.

3. Pour une exposition des positions en présence, et des luttes dans le parti avec l’Opposition ouvrière, voir Les origines de l’absolutisme communiste, Leonard Shapiro, Albatros, Paris, 1957 pages 213 et suivantes.

4. Intervention d’Ossinski en mars 1920 lors du IX° congrès du Parti ; voir Protocoly IX, pages 123-124, cité par L. Shapiro, idem.

5. Cf. Shapiro, idem page 190.

6. Discours d’Ossinski, cité par Shapiro, idem, page 191.

7. Ossinski, cité par Shapiro, idem, page 191.

8 Il aurait pris contact avec le KAPD et entretenu des liens réguliers avec lui. Cf. Un appel de l’Opposition des ouvriers russes. Il est dit que ce groupe quasi clandestin a collecté de l’argent parmi les travailleurs en Russie afin de financer des écrits qui devaient être imprimés en Allemagne. Mais, comme le souligne le Dreadnought, l’inflation en Russie était si forte que le million de roubles si péniblement collecté se trouva dévalué ; il permit à peine une fois converti de payer les frais d’envoi. Cet Appel insistait sur les tâches fondamentales du groupe en tant qu’avant-garde pour s’opposer à la NEP et au Front Uni du gouvernement soviétique russe déclarant : nous sommes entrés dans la lutte contre la trahison envers les premiers triomphes de la révolution. Notre mission est de poursuivre la révolution. Par leur désignation du parti et du gouvernement comme « Russes », ils indiquent qu’ils les considèrent comme des organes nationaux – c’est-à-dire non prolétariens – qui ont abandonné l’internationalisme. Envoyèrent-ils un délégué au 3ème congrès du KAPD à Hanovre qui rendit compte du « travail illégal » en Russie ? Dans le même numéro du Workers’ Dreadnought du 29 juillet 1922 se trouve un texte plus long sur l’échec du Front Uni.

9. On peut penser qu’il s’agit de Kropf et Basil Ivan Raminov ou Rumanov. Il semble que se soit le compagnon de Käthe Friedländer qui appartenait à l’exécutif de la KAI. (Archives Canne-Meyer, IISG, Amsterdam).

10. La Gauche Hollandaise, éditions du CCI, Naples, 1990, cf. page 150.

11. Cf. KAZ – Kommunistische Arbeiter Zeitung numéro 204. Ce groupe en dehors du parti demandait le respect de la démocratie ouvrière et la lutte contre la bureaucratie du parti.

12. Cf. le Programme du Komintern ouvrier, publié en annexe. Encore en 1929, Miasnikov reconnaît un certain rôle pour les syndicats comme contrôle de l’économie soviétisée.

13. L’on retrouve l’idée de « révolution double », idée que développaient certains courants au sein de la gauche germano-hollandaise et qui se généralisera en son sein ultérieurement.

14. R.I. Kovalski, The Bolshevik Party in Conflict, University of Pittsburgh press, 1991. cf. la revue Kommunist, numéro 4 (juin 1918).

15. Sur ce point, il semble que le CCI se trompe dans son travail sur l’histoire de la gauche communiste russe, Londres, 2003.

16. La Révolution prolétarienne« , numéro 178, 10 juillet 1934.Sur ce point, il semble que le CCI se trompe dans son travail sur l’histoire de la gauche communiste russe, Londres, 2003.

17. R. Sinigaglia, Mjasnikov e la Rivoluzione russa Edizioni Jaca Books, Milano 1973.

18. To zhe, da ne to, in G.E. Zinoviev, Petrograd, 1921, pages 282-283 – On the Motovilikha factory, cité par Avrich.

19. N. Sokoloff, Enquête judiciaire sur l’assassinat de la famille impériale russe, Paris, 1924, pages 298-300 et Victor Serge, L’An I de la révolution russe, Maspero, Paris, 1971, tome 2, page 86. Nous ne rentrerons pas dans la polémique sur : Miasnikov a-t-il pris tout seul cette initiative ou était-il mandaté par le pouvoir soviétique ?

20. Devjataja konferencija RKP(b); Sentjabr’ 1920, Protokoly, Moscou, 1972, pages 110 et 111.

21. Sotsialisticheskii vestnik, février 1922.

22. Extraits dans Sorine, Rabocaja gruppa (Mjasnikovscina), Moscou, 1924 – préface de Boukharine – et The Miasnikov memorandum, Cienfuegos Press Anarchist Revue, vol 1, automne 1977, pages 87 et 88, d’après Avrich.

23. Sorine, idem, page 76.

24. Lénine, Œuvres, vol. 53, pages 85 et 86.

25. Lettre de Lénine in Œuvres, vol. 32, pages 536 et suivantes. Reproduite ci-après.

26. Lénine, Œuvres, vol. 53, page 115, première édition.

27. Lénine, Œuvres, vol. 54, page 59, selon Avrich, op.cit..

28. Lénine, Œuvres, 1970, vol. 4554, page 401.59.

29. Izvestia, 1921.

30. Paul Avrich L’opposition bolchevique à Lénine : G. Miasnikov et le Groupe Ouvrier. The Russian Revolution, vol43, 1984, pages 1 à 29 et Roberto Sinigaglia, op. cit.

31 Schapiro, idem, p.306 note 33

32. La Révolution prolétarienne, n° 178, 10 juillet 1934

33. Marin bolchevik qui s’était distingué au début de la révolution. En septembre 1921 il présente au soviet de Moscou une pétition réclamant « tout le pouvoir pour les Soviets, et non pas pour les partis

34. Shapiro, Idem, pages 253 et suivantes.

35. Le messager socialiste, Journal menchevik.

36. Ciliga affirme que le GO a dirigé les grèves ouvrières de 1923, ibid., p. 263.

37. Traduit et publié également à Berlin avec des commentaires du KAPD.

38. Daniels, page 204.

39. Jan Waclaw Machajski (1866 – ?), anarchiste polonais. Quelquefois orthographié : Makhaïsky.

40. Cité par Avrich, ibid.

41. Vétéran bolchevik de Karkov, délégué au Xème congrès du Parti.

42. Ouvrier de la Compagnie des automobiles de Moscou (AMO) de 1917 à 1922.

43. Rejoint le Parti en 1917 selon Ciliga. Voici ce qu’en dit Miasnikov dans l’Ouvrier communiste, numéro 6-7 de mars 1930. Il « a 35 ou 36 ans. Il était ouvrier (métallo) dans l’Oural. Entré au parti en 1918. En (janvier) 1929, il est arrêté comme appartenant au Groupe ouvrier, et est exclu du parti. Auparavant, il avait été réintégré (après une arrestation antérieure en 1924, [rajout de notre part]) et devient recteur de la faculté ouvrière « Lénine ». C’est un camarade très éclairé, possédant de très grandes connaissances dans le domaine des sciences sociales, et ayant donné un cours d’économie politique à l’Université. »

44. Vladimir Potapovich Demidov (1884-1977)

45. Maria Karlova Berzina, membre du Soviet de Moscou.

46. Sorine, ibid, pages 110-114.

47. Ruth Fischer, Staline et le communisme allemand, Cambridge, MA, 1948, page 247.

48. D’après Ruth Fischer, ibid page 182.

49. Nom donné par Trotski à cette crise. Au printemps et à l’été 1923 la crise ne fait que s’aggraver et Trotski la représente par un diagramme au XII° Congrès du PC de l’URSS: les courbes des prix industriels et agricoles après s’être recoupés à l’automne 1922, ne cessent de s’écarter. A la fin de l’été 1923, les prix industriels atteignent 180 à 190% du niveau d’avant guerre, tandis que les prix agricoles stagnent à 50%.

50. Membres de la gauche du parti qui deviendront membres de la future Opposition de gauche (trotskiste) mais aussi des Décistes.

51. Trotski, “Lettre à une assemblée du parti”, 8 octobre 1923 in Appendice 1 à Cours nouveau, pp. 83‑89 dans De la révolution, Editions de Minuit, Paris, 1963. Ce texte a été publié dans le Bulletin communiste, 27 décembre 1923 et dans La Correspondance internationale, 31 janvier 1924.

52. Russia and British labour delegation – A reply, London, 1925, page 23, cité par Avrich.

53. L’Ouvrier communiste, numéro 4-5, novembre 1929.

54. On retrouve cette expression dans les textes de Miasnikov.

55. Il s’agit de la garnison du Kremlin dont une compagnie a du être transférée à Smolensk. Russia and British labour delegation, ibid, page 23, cité par Avrich.

56. « On l’a inculpé comme rédacteur de l’organe des Groupes ouvriers, La voie ouvrière vers le pouvoir (Rabotchij put’ k vlasti), paraissant illégalement à Moscou. Depuis une année déjà, il est enfermé à l’isolateur politique de Verkhne Ural’sk. Le 14 novembre 1929, il commença la grève de la faim, réclamant un jugement public avec une défense véritable, ou bien sa libération. » L’Ouvrier communiste, numéro, 6, 1930.

57. Lettre reproduite, ci-après, lettre que Miasnikov pensait être perdue dans les archives du GPU.

58. Cf. Sur « l’évangile de Démian » écrit par Miasnikov dans la prison de Tomsk, ci-après.

59. ibid., Avrich.

60. Lire ci-après le récit du passage en occident par Miasnikov lui-même dans la préface à L’ultime mensonge de 1930-31

61. A. Ciliga, Au pays du mensonge déconcertant, Champs Libre, Paris, 1977, page 140.

62. Lettre de Hedda Korsch à Pappalardi du 30 juin 1927, ibid, page 32.

63. Lettre du 30 juin 1927, ibid.

64. Lettre de Hedda Korsch à Pappalardi du 30 août 1927, cf. numéro 53 des Cahiers Pietro Tresso page 33.

65. La Plate-forme de l’Opposition des Quinze (du groupe Sapronov-Smirnov, etc.) a été publiée en France en janvier 1928 par les Groupes d’avant-garde communiste sous le titre de « A la veille de Thermidor ». C’est Hedda Korsch qui en fit la traduction en allemand.

66. L’Ouvrier communiste, numéro 6-7 de mars 1930.

67. L’Ouvrier communiste, numéro 6-7 de mars 1930

68. Ce texte a été rédigé par Miasnikov. Il fut publié en France pour la première fois par Albert Treint le 15 mai 1933.

69 . Miasnikov, Donnez des juges aux prolétaires russes ! in La Révolution Prolétarienne, n°178 du 10 juillet 1934.

70. Ciliga, op. cit. page 285.

71. Dante Corneli, Vorkuta, livre 4, Tivoli, 1975, page 32.

72. Lettre de Korsch à Pappalardi du 8 avril 1929 in numéro 53 des Cahiers Pietro Tresso page 44 et Œuvres de Korsch, tome 5, Hanovre, 1996.

73. Archives Trotski.

74. Cours nouveau, page 29.

75. Gérard Rosenthal, Avocat de Trotski, Robert Laffont, Paris, 1975, page 102 et 103.

76. Archives Trotski à l’IISH – boîte numéro 232. Lettre en russe, traduction A.G.

77. Manuscrit in archives Trotski à l’IISH, boîte N° 231. Manuscrit en russe, traduction A.G.

78. Numéro 46 du 16 mai 1930. Cf.: ci-après.

79. p.112 in Trotski in Writtings of Leon Trotsky (1933-1934) N.W., 1972.

80. p. 141, Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Seuil, Paris, 1951,

81. Ruth Ficher/Arkadi Maslow, Artrünnig wider Willen. Aus Reden und Manuskripten des Exils, Olbenbourg, Munich, 1990.

82. Il quitte définitivement la Russie le 3 décembre 1935.

83 Ciliga, Sam kroz Evropu u ratu, 1954, p. 13-20, sur Miasnikov qu’il dit avoir une « énergie volcanique » et être un « génial autodidacte », d’après Philippe Bourrinet in Ante Ciliga (1898-1992), Paris, 1998. La revue de Maslov, janvier 1939, numéro 1 – Cahiers d’Europe – Europäische Monatshefte – publia un texte de Ciliga, « Les maîtres du Pays« , p. 29-33.

84. Marc Chirik disait l’en avoir dissuadé puis, qu’un jour, il avait disparu. (témoignage personnel). Henri Poulaille, lui, ne réussit pas à l’en dissuader car il voulait rentrer en URSS « pour y œuvrer » (p. 951 in Victor Serge, Mémoire d’un révolutionnaire, op.cit.).

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Un local pour l’Ateneu Enciclopèdic Popular de Barcelone

23 janvier 2015 by

Voici un dossier contre la perte lamentable et la revendication d’un local pour l’Ateneu Enciclopèdic Popular de Barcelone.

dossier de 28 pages (en catalan)

bulletin d’adhésion à la campagne

Vous pouvez envoyer votre signature à l’e-mail AEP: ateneuenciclopedic@gmail.com

dossierAEP4 cast-1
Ateneu Enciclopèdic Popular de Barcelone

Quarante ans de culture populaire

L’Athenée Encyclopédique Populaire a été fondée en 1902 par deux ouvriers, Eladi Gardo et Josep Tubau, et l’étudiant Francesc Layret dans sa maison. Par la suite la société a établi son siège social au 30, Carrer del Carme où il occupait le rez-de-chaussé et quatre étages de plus de 100 m2 chacun. Il avait également obtenu un autre appartement rue Portaferrissa, un chalet à La Molina et un terrain sur les Ramblas à l’angle de la rue du Peintre Fortuny.
Avec plus de 25 000 membres, l’Enciclopèdic possédait une importante bibliothèque et différentes sections dans lesquelles les travailleurs exerçaient leurs activités. C’était un espace de qualité où les travailleurs acquéraient une culture populaire alternative à celle des bourgeois. Il dépendait des travailleurs eux-mêmes qui le maintenait grace à leur dévouement et leurs contributions, avec l’aide d’étudiants et de professionnels qui apportaient leurs connaissances.

Personnages illustres

Faisaient partie de l’Athenée ou y ont collaboré un large éventail de personnes de grande capacité et de profil politique important et varié, tels que Francesc Layret, Lluís Companys, Angel Pestana, Joan Salvat-Papasseit, Joan Amades, Salvador Segui, Federico García Lorca, Margarida Xirgu, Miguel de Unamuno, Francesc Macia, Eugeni d’Ors, Maeztu, Andreu Nin …
L’Enciclopèdic a organisé des centaines de débats et de conférences avec des contributions diverses enrichissant la culture catalane et encouragant d’autres activités, comme des lectures poétiques, des excursions ainsi que de nombreuses campagnes pour la défense des droits des travailleurs, contre la guerre et le militarisme, pour l’enseignement public ou l’amélioration de services aux habitants.

Documents brulés

L’AEP a développé sa tâche jusqu’à ce que l’armée de Franco envahisse Barcelone le 26 janvier 1939. Il a été le premier espace non-institutionnel dont s e sont occupées les troupes commandées par le général Yague. Elles ont pillé son patrimoine et ses archives et aussi brûlé ses livres sur la place publique. Depuis lors, et pendant près des quarante années de la féroce dictature, l’Enciclopèdic a cessé d’exister.

Quarante ans de tromperie

En 1977, du fait des efforts de nombreux individus, l’Athénée a pu renaître disposé à sauver sa mémoire et celle de tous les travailleurs avec l’exigence de poursuivre sa tâche culturelle et pédagogique réalisée au cours de la période 1902-1939. Après l’incendie des locaux de la Reine Amàlia, il a été domicilié rue Montalegre au n ° 5, et ensuite au Passeig de Sant Joan, n° 26, où il se trouve toujours dans des conditions précaires et provisoire.
La société a maintenant plus de 200 membres et accompli une tâche importante de récupération de la mémoire historique. Son Centre de documentation historique et social compte plus de 12 000 dossiers, qui ont été triés et archivés, 30 000 livres constituent un fonds indispensable de consultation pour tous ceux qui enquêtent sur le mouvement ouvrier ou la culture populaire en Catalogne. Il développe également une activité éducative et culturelle intense, avec l’organisation
de nombreux événements : conférences, débats, lectures poétiques, présentation de livres et de documents, expositions itinérantes sur les travaux de Ferrer i Guardia, sur l’agitation sociale des années 1920 ou la presse libertaire clandestine.

L’Enciclopèdic au XXIe siècle

Avec la fin de la dictature, une question de justice élémentaire se pose : que le pillage subi par l’AEP soit réparé le plus rapidement possible. En 2015 est survenu le quarantième anniversaire de la mort du dictateur, et rien n’a encore été prévu, malgré les nombreux efforts déployés. Ils ont commencé quand Narcís Serra était maire de Barcelone, et ont été intensifiés au fil des ans. Depuis 2004, l’AEP a établi des contacts avec les échevins de la Ciutat Vella, Carles Martí et Itziar González, et le directeur des archives de la Generalitat, Ramon Albert. En Octobre 2006, il a présenté un manifeste dans certains lieux célèbres tels que le Centre de la Culture Contemporaine de Barcelone (CECC) et l’Athénée barcelonais, exigeant la restitution de son patrimoine. Deux ans plus tard, il a envoyé une lettre indiquant sa position et ses revendications au Maire de Barcelone, le ministre de la Culture de la Généralité et au
président du Parlement de Catalogne. Le corps professoral du Département d’histoire contemporaine de l’Université de Barcelone a soutenu ses revendications.
En 2009, L’Enciclopèdic a envoyé une lettre à tous les partis politiques institutionnellement représentés. Enfin, au conseil municipal du district de la Ciutat Vella le 3 mars 2009, une proposition de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et soutenue par tous les partis politiques à l’exception du Parti populaire (PP) qui s’est abstenu, il a été décidé de fournir à l’AEP un local définitif et de dimension conséquente où il pourrait développer ses activités dans le Raval. L’accord n’a pas été tenu.

Une injustice en attente de réparation

Compte tenu de la persistance de cette violation, l’AEP a formulé deux interpellations à l’administration municipale en 2010 et en 2011, en audience publique. A la deuxième, le maire Jordi Hereu, au nom du conseil municipal de Barcelone et Manel Aisa Pampols au nom de l’Ateneu Enciclopèdic Popular ont signé un protocole de coopération pour le transfert et l’utilisation d’un local, qui précise que : «La ville de Barcelone, au maximum dans deux ans à compter de la date de signature de ce protocole, devait fournir à l’Ateneu Enciclopèdic Popular un local pour son siège et son développement aux fins qui lui sont propres. […] Le local qui sera offert à l’Ateneu Enciclopèdic Popular remplira les conditions nécessaires pour qu’il puisse se développer dans des conditions adaptées à ses deux activités en tant qu’athénée (conférences, débats, concerts, expositions, documentaires, etc.) que d’archivage et de consultation publique. […] Ce local doit avoir une superficie comprise entre 750 m² et 1000 m² et au moins un rez-de-chaussée « .

Décision vaine

Aujourd’hui, malgré les pourparlers qui ont eu lieu avec la Mairie, cette dernière n’a offert aucun local qui réponde aux conditions établies dans le protocole en disant qu’il n’a pas de locaux disponibles. Cela représente une autre violation flagrante de l’accord avec les autorités municipales, alors que l’Athénée connait ces dernières années des cessions récentes de locaux spacieux dans la Ciutat Vella à d’autres institutions. Il est clair que les représentants des institutions qui ont la capacité de réparer, même partiellement, le pillage subi par l’AEP, n’ont pas la volonté politique de le faire. Ainsi ils ne font rien de plus que d’agraver ses conditions d’injustice flagrante.
C’est pour ces raisons que nous dénonçons la violation du protocole qui devait fournir un local digne à l’Ateneu Enciclopèdic Popular pour son importante documentation témoin de la culture et des luttes de la classe ouvrière. C’est pour ces mêmes raisons que, depuis lors, l’Ateneu Enciclopèdic popular et divers collectifs et individus développent une campagne pour obtenir un local pour l’Enciclopèdic comme pour toute la ville de Barcelone, dans le quartier du Raval.

Comme pour Can Batlló, Can Vies, L’Harmonia ou Siècle xx …
Nous allons tisser des liens à travers Barcelone et au-delà pour réparer ce désastre historique.
Depuis le cœur de la ville, nous ne resterons pas silencieux!
Nous récupérerons l’Enciclopèdic et son esprit autogestionnaire et populaire!

[envoi d’Agustin traduit par Olivier]

Voir aussi:

  • Site de la campagne pour la récupération d’un local pour l’Ateneu Enciclopèdic Popular de Barcelone (en catalan):
    http://www.laveudelateneu.org/

5 dessins de Charb

17 janvier 2015 by

Stéphane Charbonnier, alias Charb, une des victimes de la tuerie de Charlie. Il a été enterré hier au son de l’Internationale.

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8 dessins d’Honoré

16 janvier 2015 by

Philippe Honoré, une des victimes de la tuerie de Charlie.

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