Guesde (1847-1922)

Jules Basile dit Guesde

D’abord journaliste radical exilé après la Commune, il se rallie au socialisme et devient le principal diffuseur, avec son journal L’Égalité (1877-1883), des idées marxistes en France. Il fonde en 1879, avec Paul Lafargue le Parti ouvrier, pour le programme duquel il va consulter Marx à Londres en 1880, et qui prend le nom de Parti ouvrier français en 1893. En 1893, il est élu député de Roubaix, s’affirmant collectiviste, internationaliste et révolutionnaire. Battu en 1898 et 1902, il est réélu en 1906 et reste député jusqu’à sa mort. En 1899, il s’oppose à Jean Jaurès quant à la participation au ministère « bourgeois » de Waldeck-Rousseau.

En 1902, son parti fusionne avec les anciens blanquistes de Vaillant pour former le Parti socialiste de France (Unité socialiste révolutionnaire). En 1904, lors du Congrès socialiste international d’Amsterdam, ses thèses emportent un grand succès. En 1905, le Parti socialiste de France et le Parti socialiste français (de Jaurès) fusionnent pour fonder la SFIO.

Avec la guerre, il rallie l’Union sacrée et devient ministre d’État de 1914 à 1916 (cabinets Viviani et Briand).

TEXTES:

Voir aussi:

Guesde (3)

cong guesde 1888e

11 Réponses to “Guesde (1847-1922)”

  1. Lettre à Jules Guesde (Engels, 1893) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1° mai 1893, citée en annexe dans L’introduction du marxisme en France (Dommanget, 1969). Jules Guesde fut élu par 6887 voix contre 6500 à ses deux adversaires […]

    J'aime

  2. Le ministère Waldeck-Millerand-Galliffet (1899) « La Bataille socialiste Says:

    […] député du Var ; – Ferroul, député de I’Aude ; — Ed. Fortin; — Gabriel Farjat ; — Jules Guesde ; — Krauss, député du Rhône ; — Paul Lafargue ; — Raymond Lavigne ; – H. Légitimus, […]

    J'aime

  3. The Labour Movement in France (1909) « La Bataille socialiste Says:

    […] now lose the strongest position which they have occupied and the efforts of Lafargue and Guesde begin to bear fruit. The labour movement of France strikes the right direction. Thanks to the […]

    J'aime

  4. maitron Says:
    https://polldaddy.com/js/rating/rating.jsGUESDE Jules (BASILE Mathieu, Jules dit) Né le 11 novembre 1845 à Paris, mort le 28 juillet 1922 à Saint-Mandé (Seine) ; publiciste radical exilé pour apologie de la Commune, il évolua vers le collectivisme et se fit, à son retour, le vulgarisateur du marxisme en France ; député, ministre de 1914 à 1916. Jules Guesde à sa table de travail par Frédéric Régamey Jules Guesde naquit au cœur du vieux Paris, dans l’île Saint-Louis, rue Le Regrattier, alors appelée rue de la Femme-Sans-Tête. Il entra dans l’action et appartient à l’Histoire sous le nom de sa mère Éléonore, d’origine nivernaise. Son père, Benoît Bazile, d’origine picarde, était, à la naissance de son fils, professeur libre. Quelques années plus tard, il fonda et dirigea à Passy un établissement d’enseignement secondaire qui fonctionna jusqu’en 1870. Dans ce petit bourg d’aspect provincial aux portes de Paris qui ne l’avait pas encore absorbé, Jules Guesde vécut une partie de son enfance et son adolescence, dans une ambiance austère due autant à la modestie des revenus que l’institution assurait à la famille qu’à la sévérité de mœurs de celui qui régentait l’une et l’autre. L’école qui, d’ordinaire, élargit les horizons familiaux, fut, pour Jules Guesde, l’annexe du foyer. Une formation quelque peu monacale, sous une direction unique et ferme, imprima à sa personne intellectuelle et morale une rigidité empreinte sur son visage même. S’il ne fréquenta aucune école en dehors de l’institution paternelle, il ne fut pas pour autant un autodidacte. Il reçut de son père une formation classique complète qui le conduisit, à seize ans, au baccalauréat ès lettres et lui laissa une « durable connaissance du latin » (Bracke : « Jules Guesde », Nouvelle Revue socialiste, juillet-août 1926). Un tel système d’éducation aurait pu étouffer un être plus malléable. Sa nature volontaire y trouva une occasion supplémentaire d’affirmer, par réaction, ses penchants naturels. Il n’y a que l’apparence de la contradiction à reconnaître en lui, jusque dans ce qu’il en rejette et en renie, l’enfant d’un certain milieu familial et le produit d’une méthode particulière d’enseignement et d’éducation. Il garda toute sa vie « respect » et « affection » (ibid.) à la mémoire de son père et de sa mère, mais, très jeune, alors qu’il vivait encore près d’eux, il rompit avec les traditions de famille, alliant une pratique religieuse plus régulière que fervente à un libéralisme politique fait d’indifférence plus que de conviction. Passionné de lecture, le jeune Guesde ajoutait aux préceptes de l’école l’enseignement de Georges Sand, de Balzac, de Michelet, de Victor Hugo surtout, vers qui le portaient ses goûts et ses tendances. Il avait onze ans quand la lecture des Châtiments lui insuffla la haine de l’Empire et la foi républicaine. Ses sentiments religieux s’évanouirent à La Critique de la Raison pure qu’une traduction récente de Jules Barni rendait aisément accessible. Si un besoin d’évasion n’avait pas suffi, les nécessités de la vie matérielle (Guesde avait trois frères), l’auraient conduit à briser la chrysalide qui enveloppa ses jeunes années. Après avoir été expéditionnaire pendant deux ans au ministère de l’Intérieur, à 1 800 f par an, il entra, à dix-neuf ans, au bureau de la presse à la préfecture de la Seine, tout en poursuivant sa formation intellectuelle par la fréquentation de la Bibliothèque nationale aux heures de loisir. Il se mêla, comme auditeur assidu des réunions et collaborateur occasionnel de quelques feuilles, à la vie politique renaissante sous l’Empire libéral. Bientôt, il ne sépara plus l’étude de la lutte, conçut l’une en fonction de l’autre, lui demandant non pas les jouissances désintéressées de l’esprit, mais des armes pour combattre, des arguments pour convaincre. Il confondit finalement vie professionnelle et action politique, se consacra au journalisme et mena une existence aussi mouvementée qu’elle avait été jusqu’ici unie et calme, enregistrant les leçons de la vie et de la fréquentation des hommes. Durant quelques mois de l’année 1868, il assura, à Toulouse, le secrétariat de rédaction du Progrès libéral. Revenu à Paris, il soutint, en 1869, Alton-Shée, candidat radical du Réveil dans la 2e circonscription, contre le candidat officiel et contre Thiers. Il passa quelques heures en prison, les premières, pour avoir salué trop bruyamment l’élection de Rochefort à Belleville. Il gagna alors Montpellier, appelé au secrétariat de rédaction et à une collaboration, qui fut active, à La Liberté dont la tiédeur ne convint pas longtemps à son ardent républicanisme. Le 1er juin 1870, dans la même cité, il devint secrétaire de rédaction du journal Les droits de l’Homme qu’il ouvrit à Barbès, à Cluseret et à Gambetta qu’il connaissait pour lui avoir porté à Tours les doléances des démocrates de l’Hérault, mais dont il refusa le premier article jugé trop tiède. La lutte ardente que menait Guesde contre l’Empire, contre la guerre dont il le rendit responsable lui valut, fin juillet, six mois de prison pour avoir situé l’ennemi non à la frontière, mais aux Tuileries. À ce combat contre un régime agonisant, son nom gagna une notoriété qu’il aurait pu monnayer comme tant d’autres après le 4 septembre. Il ne le fit pas, refusa toute fonction publique du gouvernement provisoire et déclina toute candidature des républicains de l’Hérault. Éloigné de Paris quand la Commune y éclata, il ne pouvait s’y compromettre que sur le plan idéologique. Il le fit si bien, en la louant dans son journal et en essayant de lui susciter l’aide de la province, que la cour d’assises de l’Hérault lui infligea, le 22 juin 1871, cinq ans de prison et quatre mille francs d’amende auxquels il échappa en quittant la France. Il n’avait pas vingt-six ans quand il prit le chemin d’un exil parfois dur, mais fécond. Il était radical, comme l’attestent sa lutte implacable contre l’Empire, son dédain d’un gouvernement provisoire compromettant la République et sa sympathie agissante pour la Commune. Républicain révolutionnaire, il irait donc jusqu’à l’insurrection pour instaurer la souveraineté du peuple, non pas seulement parce qu’elle est le droit, mais parce qu’il y voit la condition nécessaire et, pensait-il alors, suffisante, des améliorations sociales, bien timides, qu’il envisageait. « Nous pensons, écrivait-il, qu’il y a dans l’émancipation du travail par la liberté d’association et la suppression des monopoles, et dans l’amélioration du sort du plus grand nombre par la refonte générale de l’impôt et la réduction des charges publiques, une transformation de l’ordre économique actuel assez sérieuse pour donner satisfaction à tous les intérêts et cependant immédiatement réalisable » (Les droits de l’Homme, 1er juin 1870). Réfugié à Genève, où il arriva le 25 septembre 1871, Jules Guesde allait étendre son expérience des systèmes et des hommes. Il rencontra des Communards exilés, des révolutionnaires de toutes tendances chassés de tous pays ; il côtoya les milieux les plus divers, internationaux, collectivistes, communistes et libertaires ; il connut Maxime Vuillaume, Benoît Malon, J.-B. Dumay, Paule Mink et bien d’autres proscrits. Guesde arrivait ouvert à ces influences, préparé à en subir la marque par l’ébranlement que la Commune avait imprimé à sa pensée. Il attesta lui-même du sens qu’il lui donnait en instruisant le procès de la répression par Le Livre rouge de la Justice rurale. Il ne put soupçonner toute la complexité de l’événement, mais reçut avec d’autant plus de force la leçon de ce qu’il en retint comme essentiel : la révolte « ouvrière » et la répression « bourgeoise ». Il y découvrit une lutte de classes et vit désormais dans l’histoire et dans la vie présente autre chose que des débats d’idées et des conflits idéologiques. En exil, il fut frappé par le retentissement international de la lutte des Versaillais et des Communards. Ainsi, dans le cheminement intellectuel de Guesde, la Commune marqua une étape décisive. Son expérience genevoise allait en mûrir l’enseignement. Il n’était pas homme, on le sait, à subir passivement, à recevoir sans donner. Une volonté tendue vers l’action, l’ambition de jouer un rôle le poussaient à réagir face au monde qu’il découvrait. Dès son arrivée sur les bords du Léman, dans le foisonnement des brûlots de la proscription, il lança Le Réveil international qui, faute de fonds, fut sans lendemain. Le 6 septembre 1871, il contribua à fonder la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste dont les deux adjectifs disent assez que certains mots n’effraient plus Jules Guesde s’ils ne signifient pas qu’il soit en possession d’un système définitif et clair. L’historien soviétique Belkin a montré que cette section était, dès sa création, fortement orientée contre le conseil général de l’Internationale et contre Marx. Le 12 novembre 1871, dans le Jura bernois, il la représenta au congrès de Sonvilliers dont l’objet était de réorganiser les forces de l’Internationale et d’où sortit la fédération jurassienne, une de ses dernières organisations vivantes. Il y joua un rôle de premier plan, en fut secrétaire, rédigea la protestation contre les façons autoritaires du conseil général de Londres et de Karl Marx et fut un des deux orateurs, remarqué, de la réunion publique qui clôtura le congrès. Une santé défaillante, le manque de ressources l’obligèrent bientôt à quitter Genève. Il gagna Gênes puis, après un départ manqué pour l’Argentine qui le conduisit jusqu’à Douvres, il s’installa en avril 1872 à Rome où il vécut de leçons particulières. Son activité politique ne cessa pas. Il garda le contact avec le milieu genevois, fonda une section de l’Internationale, créa la Correspondance franco-italienne, collabora à divers journaux italiens et français d’extrême gauche. Ses positions se précisèrent. En 1872, en défendant Paul Brousse contre Dentraygues, envoyé de Marx en France, Jules Guesde prit vigoureusement le parti antimarxiste dans le conflit qui déchirait l’Internationale dont il dénonça le centralisme autoritaire (cf. « Les Proconsuls marxistes en France », Bulletin de la fédération jurassienne, 15 avril 1873). Il était alors franchement anarchiste et condamnait même le suffrage universel. « À l’époque du cens, a-t-il écrit, la bourgeoisie était un état-major sans armée. Le suffrage universel lui a fourni cette armée électorale dont elle avait besoin pour se maintenir au pouvoir » (A. Zévaès, Jules Guesde, p. 29). Si elle ne fut qu’un moment fugitif de sa pensée, cette idée souligna sa rupture avec l’idéologie politique radicale. En 1873, pourchassé par la police, il se fixa à Milan où il se maria et demeura jusqu’à la fin de 1875. La période milanaise allait jouer un grand rôle dans son évolution. C’est alors qu’il commença à s’écarter des bakouninistes sous l’influence de ses lectures (Tchernychevski, les philosophes français du XVIIIe siècle, Dézamy) et des socialistes milanais aux côtés desquels il militait. On voit les résultats de ses réflexions dans son Essai de catéchisme socialiste (daté à tort de 1872, en réalité de 1875) et dans sa brochure Della Proprieta qui n’a pu être rédigée avant 1876 puisqu’elle critique le tome III du livre d’économie politique de Lampertico paru cette année-là. Jules Guesde plaçait désormais la solution du problème social dans la transformation révolutionnaire du droit de propriété, mais sans analyser encore les rapports de production capitalistes. Pour n’avoir pas fait baptiser son fils, le premier, né fin 1875, Jules Guesde fut découvert par la police et il se vit appliquer la peine d’expulsion qui pesait sur lui. Il regagna la Suisse et, en septembre 1876, bénéficiant de la prescription de cinq ans, il rentra en France. Il ne fut pas amnistié, comme on le dit parfois. Son père, par une lettre du 23 mars 1873, curieusement signée Benoît Guesde, avait vainement fait appel à la clémence de Thiers. Il sollicitait « le retour d’un exilé de vingt-sept ans, dont le patriotisme a étouffé la prudence (…) Au commencement de la Commune, de sacrilège mémoire, il a prévu et déploré la guerre d’extermination qui allait arroser Paris des flots de sang français dans une lutte fratricide (…) Il a osé exiger de Monsieur Thiers le pouvoir d’un Dieu, le rendant responsable des malheurs qu’il ne saurait empêcher (…) Son amour pour la France et son cœur loyal l’ont rendu coupable envers Vous (…) Au nom de ses trois frères qui ont combattu en braves contre les Prussiens, au nom d’un père et d’une mère qui jouissent à Passy depuis trente-deux ans d’une honorabilité connue, oubliez, Monsieur, les écarts et l’exaltation de Jules Guesde, rédacteur en chef des droits de l’Homme, à Montpellier, pendant la fatale guerre dont vous réparez aujourd’hui les désastres. Rendez cette âme et cette intelligence d’élite à sa patrie pour qu’il consacre sa vie et sa plume à sa défense et à sa gloire. Je vous jure, moi son père, que c’est un cœur généreux, franc, honnête et loyal… » (Arch. Nat. BB 24/791). Jules Guesde s’installa, 33, rue Greuze, où il retrouva, pour quelques mois, son quartier de Passy, avant d’aller habiter, 10, place Dauphine. À son retour, il différait profondément de l’exilé de 1871. Âgé de plus de trente ans, il avait pris l’aspect physique qu’il garda devant l’histoire. Une apparence de fragilité et de santé débile que démentira sa longévité faisait paraître plus grand qu’il n’était un corps frêle. Une physionomie émaciée, éclairée d’yeux bleus étincelants sous le lorgnon, une opulente chevelure et une barbe abondante lui donnaient un air d’apôtre. Il en avait aussi l’organe, étant déjà en possession d’un talent oratoire que mûrira un long effort de propagande. Sa « voix âpre, rude et agressive », était d’abord « presque désagréable » (A. Zévaès, Jules Guesde, p. 188), mais, bien qu’il connût le trac, il savait s’imposer à tous les auditoires par la clarté et l’éclat d’une langue simple et correcte, émaillée de formules à l’emporte-pièce, enrichie d’images et de métaphores empruntées le plus souvent au vocabulaire de guerre, comme il sied à un orateur qui appelle à l’organisation et au combat. Au Parlement, comme dans les réunions publiques, il brillait surtout dans la réplique qui jaillissait à l’énoncé du « sophisme » ou à la vue de l’adversaire. Son éloquence vibrait aussi de la foi qui l’animait. Par souci de la distinguer du vieux communisme utopique, il appelait collectivisme la doctrine qui le possédait tout entier. À son retour d’exil, elle le jeta dans un combat qui se confondit avec sa vie et que seule la maladie interrompit parfois, en l’obligeant à un arrêt momentané ou à un long repos. S’il fut parfois contraint de se faire correcteur d’imprimerie, notamment au Grand Journal, il assura surtout son existence matérielle par l’action journalistique. Elle prolongeait l’effort de l’orateur. Jules Guesde y déployait les mêmes qualités dans le même esprit de prosélytisme. Il usait d’« un style bien français (…) nourri à l’école de Diderot, plus encore que de Voltaire… » (Nouvelle Revue socialiste, op. cit., p. 517). Qu’il parlât ou qu’il écrivit, il cherchait d’abord à convaincre. Comme « par la parole dont ceux qui l’ont entendue gardaient à leur oreille le souffle haletant, rauque et tourmenté », il « exorcisait (…) par la plume qui savait trouver des phrases corrosives contre la doctrine à ses yeux erronée » (Le Temps, 31 juillet 1922). On est cependant frappé, en dépit de sa réelle culture littéraire et surtout politique (Flax, dans le n° 8, antiguesdiste des Hommes du Jour consacré à Guesde, écrit : « Guesde est, avec Pelletan, l’homme qui, en France, connaît le mieux ses poètes ») par le peu d’intérêt qu’il porta aux problèmes culturels et littéraires : en témoigne un des très rares textes qu’il ait consacrés à ces questions ; sa préface à une brochure d’Anatole Baju, fondateur du mouvement décadent, rallié ensuite au socialisme et qui lui avait, en 1895, dédicacé un opuscule sur Les Principes du socialisme. Il collabora d’abord aux droits de l’Homme, puis au Radical avant de lancer l’Égalité. Quand l’Égalité fut momentanément ou définitivement réduite au silence, il usa de l’hospitalité de maints journaux d’avant-garde, sans jamais leur sacrifier la moindre parcelle de son indépendance. La nécessité d’en faire une matière d’enseignement incita Jules Guesde à préciser les contours de sa propre pensée. Parallèlement, il en assurait les bases à la lumière des événements, la confrontant notamment avec le mouvement ouvrier renaissant. Il souligna la portée du congrès de Paris (1876), malgré sa timidité. Aux congrès de Lyon (1878) et de Marseille (1879) auxquels il n’assista pas, pour raisons de santé, il constata que ses vues rencontraient un écho dans quelques consciences ouvrières, les éveillaient politiquement et bientôt s’inséraient dans le mouvement prolétarien en donnant une plate-forme idéologique à ses premiers efforts d’organisation socialiste. Des contacts nouveaux l’enrichirent ou plutôt le révélèrent à lui-même en le conduisant plus rapidement aux conclusions qu’impliquait sa propre philosophie sociale. Il fréquenta le cercle de jeunes intellectuels du café Soufflot et y connut Gabriel Deville. Paul Lafargue lui enseigna le maître dont il était le gendre et le disciple. Karl Hirsch, socialiste marxiste, réfugié à Paris, l’aida, par sa connaissance de l’allemand, à en pénétrer les écrits. Puis, Guesde alla à Londres (1880), en compagnie de Lafargue, demander à Marx lui-même et à Engels de cautionner le programme du PO. Cette rencontre marque un terme et non un tournant : Jules Guesde cherchait Marx parce qu’il l’avait déjà trouvé, ou croyait l’avoir trouvé. Guesde est passé à nous, pouvait écrire Marx à Sorge le 5 novembre 1880. Il adhérait désormais à un système complet et cohérent que le PO en gestation fit sien au congrès du Havre (1880). Il allait s’en faire le gardien vigilant dans le parti et, à l’extérieur, le vulgarisateur infatigable. En 1882, les milieux parisiens du PO mus par des préoccupations électorales, essayèrent d’obtenir un assouplissement de sa doctrine et de sa tactique. Ils exigeaient une autonomie réelle des groupes locaux et manifestaient un souci plus grand des réformes immédiatement réalisables. Jules Guesde dénonça ce « possibilisme », mais, au congrès de Saint-Étienne, la majorité suivit Paul Brousse dans la voie du socialisme opportuniste et jeta les bases d’un parti nouveau, la FTSF, tandis que, réunie à Roanne, en septembre 1882, la minorité prétendit continuer dans la voie tracée depuis 1879 et demeurer le POF. Jules Guesde redoubla d’effort pour combattre la « déviation » et réparer les effets de la scission. Dans cette action de redressement et de défrichement, il déploya une incontestable habileté. Il savait mettre à la portée d’esprits frustes une doctrine complexe en la schématisant, en l’illustrant, pour ceux qu’il catéchisait, de faits, d’exemples probants parce que empruntés à leur propre vie. Il parcourut pratiquement toute la France. Toutes les grandes villes et beaucoup de simples bourgades l’ont entendu. En octobre-novembre 1880, il porta son effort sur Lyon où il fut pendant trois semaines le principal collaborateur du quotidien de B. Malon, l’Émancipation. Il a martelé de sa parole toutes les localités ouvrières du département du Nord. En 1888, au cri de « Ni Boulanger ni Foucart » (Le Cri du Travailleur, 14 avril), il y soutint le candidat du PO. Il ne voulait se compromettre ni avec l’opportunisme sous prétexte de défendre la République ni avec Boulanger en prétendant la rénover. En 1891, installé à Lille, il anima la campagne menée au nom de Paul Lafargue, détenu. Dans les mois suivants, il parcourut la France en vue des élections municipales de mai 1892 dont les résultats couronnèrent ses efforts. Il aurait eu à son actif, en 1911, près de deux mille conférences (Ch. Vérecque, Dictionnaire du Socialisme, p. 204). Parce qu’il y réussissait, Jules Guesde affectionnait la controverse et en soutint de retentissantes. Ces campagnes n’allaient pas sans embûches. Jules Guesde sut les tourner au bénéfice de la propagande. Bravant l’interdit de la loi de 1872, il persista à préparer, en 1878, la réunion à Paris du congrès international décidé à Lyon. Arrêté et enfermé à Mazas au début de septembre, il comparut le 24 octobre devant la 10e chambre correctionnelle. Il assura sa propre défense et celle de ses coïnculpés. Il fut condamné à six mois de prison et à deux cents francs d’amende. Mais il avait trouvé dans le prétoire une tribune retentissante et ce procès lui valut une notoriété accrue par le Manifeste qu’il adressa aux travailleurs et qui se couvrit de près de cinq cents signatures. Malade, il passa de Sainte-Pélagie à l’hôpital Necker et, sa peine purgée, reprit son bâton de pèlerin. À la suite d’une tournée dans l’Allier, il comparut devant les assises de Moulins, le 26 avril 1883, pour excitation au meurtre et au pillage. Avec ses compagnons, P. Lafargue et Jean Dormoy, il gagna une nouvelle retraite de six mois à Sainte-Pélagie. La foi exaltée par les épreuves répétées, il y poursuivit le combat sur tous les fronts, attaquant l’adversaire de classe, dénonçant les « déviations » socialistes, enseignant à ses disciples ce qu’il jugeait être la doctrine orthodoxe. Une première brochure, Le Collectivisme au Collège de France, pourfendit la science économique officielle en la personne du professeur Paul Leroy-Beaulieu. Guesde annonçait insolemment qu’il ne voulait pas « triompher une fois de plus d’un adversaire oublié, mais (…) établir que, contre nos conclusions collectivistes ou communistes, il est plus facile de trouver des juges et des geôliers que des arguments » (cf. p. 97). Services publics et socialisme opposait la doctrine révolutionnaire du PO au possibilisme de P. Brousse. Le Programme du Parti ouvrier apportait aux militants un commentaire destiné à éclairer ce programme et à en faciliter la diffusion. Le 25 septembre 1886, le jury de la Seine l’acquitta de l’inculpation fondée sur un discours en faveur des grévistes de Decazeville prononcé le 3 juin au théâtre du Château-d’Eau à Paris. L’action publique de Jules Guesde se doublait d’une tâche d’organisation nationale et internationale. Le POF lui dut son armature fortement charpentée, condition de ses succès ultérieurs et du maintien de sa personnalité jusque dans le Parti unifié de 1905. Il allait, de groupe en groupe, passer en revue les troupes, comme il avait coutume de dire ; les endoctriner, les exalter. Il parut à maints congrès régionaux, domina les congrès nationaux du POF, annuels à partir de celui de Lille en 1890 qui suivait celui de Roubaix de 1884. Il assurait le secrétariat du conseil national de son parti. Il le représenta en juillet 1889 au congrès international de Paris d’où sortit la IIe Internationale dont il fut une des figures de proue, et la manifestation du 1er Mai à l’origine de laquelle il fut étroitement associé comme membre du comité d’organisation du 1er mai 1890 et comme membre de la délégation porteuse des doléances des travailleurs à la présidence de la Chambre. Le 14 novembre 1890, il assista au congrès de la social-démocratie allemande à Halle et s’attira de vives attaques de la presse nationaliste pour y avoir crié : « Vive l’Allemagne ouvrière ». Malgré cette activité dévorante, l’influence réelle de Jules Guesde reste diversement appréciée. Pour les socialistes, il a été le bon artisan de l’idée, le saint Paul du socialisme, « éducateur et organisateur du prolétariat », comme le proclame le monument que Roubaix a élevé à sa mémoire. « Levé en quelque sorte avant l’aurore, il a, le premier, arraché le prolétariat à la torpeur dans laquelle il était plongé depuis la Semaine sanglante », selon Zévaès, considéré dans sa jeunesse comme le dauphin du PO (cf. Jules Guesde). Pour Bracke qui vit Guesde à l’œuvre et le seconda, « jamais homme n’incarna mieux, dans le mouvement français, la nouvelle allure du combat prolétarien définie dans le Manifeste communiste (Nouvelle Revue socialiste, op. cit. p. 514). Le nombre des disciples qui se levèrent à son appel, les Carrette, les Delory, les Dormoy, le succès de leur action locale, semblent bien attester que la parole de Guesde communiquait une foi agissante. L’impression d’un de ses auditeurs de Dijon (20 avril 1893), observateur averti et non suspect de partialité, le confirme : « Les auditeurs bourgeois sont visiblement intéressés par cet exposé attachant ; les auditeurs ouvriers écoutent, avec passion, dans un silence religieux. La parole a porté ; plus d’un, jusque-là indifférent, sortira de cette réunion convaincu des beautés du collectivisme » (G. Weill, Histoire du Mouvement social en France, p. 289). Pourtant, l’efficacité de Guesde a été mise en doute, au moins hors de la région du Nord. Lucien Febvre*, rendant compte de La République des Républicains (t. II de l’Histoire de la IIIe République de J. Chastenet) dans Annales ESC (janvier-mars 1955, p. 126), y trouve « un peu exagérés le rôle de Jules Guesde et son influence… ». Il la reconnaît « grande », dans le Nord, mais, « ailleurs ? », interroge-t-il, dubitatif. Lucien Febvre* ne pouvait fonder son appréciation que sur de sérieuses raisons, mais il ne les donne pas. Une lettre du préfet de la Charente-Inférieure, en date du 27 octobre 1882, pourrait étayer cette thèse. Il informe le ministre de l’Intérieur du retentissement à Rochefort des troubles de Montceau-les-Mines. L’arsenal, écrit-il, occupe « environ trois mille ouvriers, tous ou presque tous attachés à la politique de l’extrême gauche ». Or, constate-t-il, Guesde est venu parler il y a quelques mois et, malgré le milieu favorable, ses « paroles (…) ne paraissent avoir laissé aucune trace dans l’opinion… » (Arch. Nat. F7/12 526). Et puis il y eut, il faut y insister, la sous-estimation par Guesde des luttes revendicatives, sa conception étriquée du rôle des syndicats, simples tremplins pour l’action politique qui conduisirent ses disciples à négliger quelque peu l’organisation syndicale là où leurs forces étaient importantes, à faire ailleurs et partout des syndicats une annexe du Parti, à ne leur accorder une portée positive que dans la stricte mesure où ils les contrôlaient. Alors qu’en 1879 et 1886, ils purent penser avoir mis la main sur le mouvement, ils durent s’effacer durant la dernière décennie du siècle et au-delà. Bref, l’action de Jules Guesde ne fut pas partout d’une égale fécondité. S’il sillonna toute la France, il porta son effort principal sur quelques régions plus perméables à sa prédication en raison de leur structure sociale capitaliste. Le Nord et le Pas-de-Calais, fortement industrialisés et prolétarisés, comptaient, en 1896, 86 % de leur population totale dans le secteur industriel contre moins de 40 % pour l’ensemble du pays. Ces deux départements furent le terrain d’élection du guesdisme. À un moindre degré déjà, il marqua l’Allier dans ses centres miniers et industriels, la Gironde grâce à son active capitale, et quelques vallées de vieilles industries dans l’Aube et dans la Marne. S’il hérita des traditions démocratiques hardies dans quelques départements du Sud-Est et du Midi, il y remporta des victoires souvent précaires. La région parisienne à l’artisanat faiblement concentré lui fit moins écho et lui préféra le socialisme possibiliste : dans le POF, l’« Agglomération parisienne » comptait peu, et pourtant Guesde y militait. L’Ouest, resté rural et précapitaliste, lui demeura fermé. Les maigres résultats de ses premières batailles électorales attestent qu’il n’a pu construire qu’avec le temps et dans des conditions économiques et sociales favorables. Aux élections législatives de 1881, dans ce Roubaix qui devait plus tard l’adopter, il ne recueillit que 494 voix. En 1883, tandis que se déroulait l’instruction de son procès de Moulins, 476 électeurs parisiens de Belleville seulement songèrent à lui confier le siège de Gambetta. En 1885, Jules Guesde figurait sur la liste de coalition socialiste révolutionnaire d’H. Rochefort dont il avait été un des promoteurs dans la Seine, et aussi sur la liste fédérative socialiste. Largement distancé, parmi les socialistes, par les Vaillant, les Roche, les Granger, il n’obtint que 15 413 voix sur 564 338 inscrits. Sur les listes du POF, il en recueillit 2 494 dans le Gard où il avait tenu quelques réunions, et moins de 800 dans les Bouches-du-Rhône. En 1889, il mena une rude bataille à Marseille dans le quartier de la Belle-de-Mai. Au premier tour, le 22 septembre, ses 1 442 voix le plaçaient derrière l’opportuniste Bouge (2 055), le conservateur Saccoman (1 533), et devant le socialiste Protot, ancien délégué de la Commune à la Justice (1 291), le boulangiste Brégeas (1 188), les radicaux Rech (1 046) et Maglione (833). Protot se maintint, combattit en Jules Guesde un agent stipendié de l’Allemagne et conserva 919 voix, laissant Guesde, avec 2 311 suffrages, derrière l’élu Bouge (2 881) et derrière Saccoman (2 374). La condamnation de son diffamateur à cent francs d’amende et trois cents francs de dommages et intérêts devant le tribunal correctionnel de Marseille, sur plaidoirie de Millerand, ne pouvait masquer cet échec. En 1893, Jules Guesde fit une première entrée à la Chambre des Députés. Le POF posa sa candidature au siège détenu par M. de Montalembert, dans la 7e circonscription de Lille. Formée par Roubaix et par l’agglomération ouvrière de Wattrelos, peuplée de 25 000 habitants, elle donnait une image presque caricaturale de la société capitaliste selon le schéma de Guesde. Patronat et prolétariat y campaient face à face à découvert. Une agglomération de maisons ouvrières basses, semées autour des fabriques et des usines, constituait la ville de Roubaix ; au centre quelques hôtels et demeures patronales cossues bordaient le boulevard de Paris. Les économats patronaux approvisionnant les familles ouvrières, en dehors de quelques épiceries et merceries tenues par des femmes, de boulangeries ou estaminets, refuges de militants congédiés, il n’existait pas de classe moyenne commerçante assez étoffée pour masquer l’opposition des deux classes antagonistes. Au surplus, Guesde s’efforça de l’attirer dans son jeu. Il appela les « petits industriels et petits commerçants », « dépossédés de demain », à s’unir aux ouvriers, « spoliés d’aujourd’hui » et qui le seront « aussi longtemps que les instruments et la matière du travail (…) ne seront pas devenus la propriété commune et indivise de l’ensemble des producteurs ou de la société » (Arch. Ass. Nat.). Avec une habileté électorale plus surprenante encore, il tenta de tourner à son avantage le souvenir des blessures nationales de 1871 que l’on avait ravivé pour le combattre. Désigné comme « candidat des Prussiens » parce que le POF avait reçu une aide pécuniaire de la social-démocratie allemande, il déclara : « C’est plus que de l’argent, c’est l’Alsace-Lorraine rendue aux Alsaciens-Lorrains que la démocratie allemande mettra à la disposition de la France ouvrière, le jour où, à Berlin et à Paris, aura été proclamée la République sociale. Patriotes dignes de ce nom, pensez-y tous en allant aux urnes… Strasbourg et Mulhouse comptent sur vous ! » (Zévaès, Jules Guesde, op. cit., p. 120). Jules Guesde s’opposait à Henri Deschamps, homme d’affaires, républicain opportuniste, et à Vienne, adversaire redoutable en sa double qualité d’ouvrier s’adressant à ses frères, et de catholique, sûr au moins d’une large audience à Wattrelos, resté, plus que Roubaix, sous influence cléricale. Guesde fut pourtant élu au premier tour par 6 879 voix, soit près de 42 % des 16 497 inscrits et 50,6 % des 13 586 suffrages exprimés, 2 138 et 4 403 allant respectivement à ses deux adversaires. Le patronat qui, en 1898 et en 1902, sut dresser contre lui un barrage victorieux, semble avoir minimisé les chances de Guesde et s’être laissé surprendre en 1893. Mais, si cette victoire fut sans lendemains immédiats, elle permit à Jules Guesde d’être présent, à l’heure où le socialisme entrait en force à la Chambre et y réalisait, dans l’opposition combative d’un seul groupe, l’unité des élus de toutes les fractions socialistes. Cette unité se retrouva parfois hors du Parlement, comme au banquet de Saint-Mandé en 1896, où, sous la présidence de Millerand, Guesde parla en compagnie de Jaurès, de Vaillant et d’Allemane. En outre, ce premier mandat fut pour Guesde, législateur et doctrinaire, la législature la plus féconde. Le 27 janvier 1894, il proposa de changer le mode de recrutement des inspecteurs du Travail. Le 8 février, il suggéra d’organiser le droit de grève, de subordonner la cessation du travail à la volonté de la majorité des travailleurs exprimée par un vote obligatoire et secret. Il assignait un rôle subalterne à l’action syndicale, réformiste par nature, et redoutait la « gymnastique révolutionnaire » des minorités agissantes. D’autres propositions de loi tendirent à limiter à huit heures par jour et à six jours par semaine la durée légale du travail (22 mars 1894), à mettre les caisses de secours et de retraites des mineurs à la charge du patronat (12 juin 1894). Sur le plan politique, il proposa d’interdire les candidatures multiples et de prendre toutes mesures propres à garantir la liberté du vote : il appartenait d’ailleurs à la commission dite de « sincérité des opérations électorales ». L’orateur parlementaire se révéla, en Guesde, l’égal du tribun populaire. Autant que par celle de Jaurès qui faisait ses premiers pas dans le socialisme, s’il ne débutait pas à la Chambre, c’est par sa voix que s’y exprima, pour la première fois, dans sa plénitude, la doctrine révolutionnaire du socialisme. Le 19 février 1894, à propos des droits de douane sur les blés, il renvoya dos à dos protectionnisme et libre échange et polémiqua avec Léon Say et Méline. Le 7 mai, il demanda la suppression des économats patronaux au nom de la liberté des salariés et du droit à la vie des petits commerçants. Le 22 mai, il demanda l’urgence pour sa proposition d’abaissement de la durée du travail et souligna la portée limitée, mais réelle, de la journée de huit heures. Il combattit les « lois scélérates » (19 juillet 1894) et fustigea leurs protagonistes comme émules de Bismarck et de Crispi. Le 20 novembre, il dénonça au ministre de l’Intérieur la tyrannie des préfets, celui du Nord ayant empêché la ville de Roubaix d’ouvrir une pharmacie municipale et un bureau de consultations juridiques gratuites. Sommé un jour de s’expliquer sur le collectivisme, Guesde ne se déroba pas et, le 20 mai 1895 « la Chambre [secouée] par son langage âpre et vivant et par sa brûlante éloquence » (L’Univers, 21 mai), sentit « passer sur elle le souffle d’une doctrine », selon le mot de Barrès (La Cocarde, 21 mai 1895). Avec plus d’ampleur encore, les 15 et 24 juin 1896, en réponse à MM. de Mun et Deschanel, Guesde fit de la doctrine collectiviste un exposé maintes fois reproduit en brochures de propagande. On comprend que le patronat du Nord, entrant en lice en 1898, ait mis tout son poids pour assurer l’échec du député de Roubaix, comme le révèle le débat de validation du 23 juin. Il y parvint. Malgré ses 7 998 suffrages, Guesde, en minorité de plus de 3 000 voix, succomba devant Eugène Motte, un des grands noms du textile lillois. Lorsque Guesde rentra au Palais-Bourbon en 1906, ce fut comme élu du parti socialiste unifié. Son rôle fut grand au cours de ces années où l’unité connut une gestation difficile. La fin de sa première législature approchait quand se posa le problème de la révision du procès Dreyfus de 1894. L’Affaire bouleversa la vie des organisations socialistes, comme celle de la France elle-même. Les députés socialistes modérés, Millerand et Viviani en tête, voulaient se tenir sur une prudente réserve en année électorale. Ils masquaient volontiers leur calcul politique d’un prétexte de classe. Contre eux, Guesde affirma, avec Jaurès, la nécessité de la lutte pour la révision et applaudit à la lettre de Zola. En avril 1898, le POF, seul, fit une claire allusion à l’Affaire et répudia formellement l’antisémitisme dans son manifeste électoral. Or, il avait été rédigé en entier par Guesde, aidé de Zévaès. Après cet engagement, Guesde sembla battre en retraite. Il signa le 24 juillet, avec P. Lafargue, une adresse « aux travailleurs de France », leur affirmant qu’ils « n’ont rien à faire dans cette bataille qui n’est pas la leur (…) Ils n’ont, du dehors, qu’à marquer les coups » (déclaration du Conseil national du Parti). Il reprochait à Jaurès de s’attacher plus aux preuves juridiques de l’innocence de Dreyfus qu’à la leçon sociale qui se dégageait de l’Affaire. Il s’impatientait, il le dira à Lille en 1900, que ce combat ne fût pas mené sur le seul terrain de classe et conduisît à des collusions impures et à la plus dangereuse de toutes, la collaboration ministérielle. Face à Jaurès, Guesde symbolisa une des deux attitudes entre lesquelles toutes les familles socialistes, rassemblées un moment dans la bataille révisionniste, durent finalement choisir. La controverse de l’Hippodrome de Lille (26 novembre 1900), où ils confrontèrent « les deux méthodes » l’illustre avec éclat. Au congrès général des organisations socialistes françaises, à Paris, salle Japy (décembre 1899), contre Jaurès, Briand et Viviani, Guesde, avec Lafargue et Vaillant, avait fait condamner au nom de la lutte de classes « l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois » (compte rendu, p. 409). Au congrès international de Paris, salle Wagram (septembre 1900), il infléchit très légèrement sa position en se ralliant à la motion Kautsky qui n’envisageait la participation ministérielle socialiste que comme un expédient transitoire et exceptionnel. Il défendit ses vues devant le pays, par la réunion publique, par le journal. Il en fit le thème de sa campagne électorale de 1902 qui aboutit encore à un échec, malgré l’afflux de 8 729 voix. L’affrontement de deux conceptions de l’action socialiste avait alors abouti à un regroupement partiel en deux partis : POF, PSR et AC constituèrent l’USR ou Parti socialiste de France, guesdiste ; « possibilistes », socialistes indépendants et quelques fédérations autonomes se fondirent dans le Parti socialiste français, jauressiste. Le premier dénonçait toute collusion avec la « démocratie bourgeoise ». Le second s’intégrait au « Bloc » et à la « délégation des gauches », et Jaurès régentait la majorité combiste. Contrairement à Guesde, il avait été réélu en 1902. La différence d’optique où ils se trouvaient désormais placés accusa leur dissentiment. Guesde libéré des contingences parlementaires mit l’accent sur l’action révolutionnaire. Pendant longtemps, il en avait attendu une victoire prochaine. La crise continue du capitalisme, de 1873 aux premières années 1890, lui avait inspiré des prédictions catastrophiques et, vers 1876, il avait espéré la « danse » pour « 84 ou 85 au plus tard ». (Arch. Nat. : L. as. Papier Digeon). Or, avant même qu’il eût quitté le Parlement pour huit ans, le capitalisme, revigoré par l’afflux d’or, était entré dans une phase ascendante qui se prolongea jusqu’à la fin du siècle, c’est-à-dire jusqu’en 1914. Guesde sembla ignorer ces changements. Il appliquait à un cycle économique et social nouveau une analyse élaborée dans une conjoncture différente. Une fois pour toutes, il avait identifié le développement du capitalisme à un mécanisme rigide que d’insurmontables contradictions mènent à une mort sûre et prochaine, et il conformait toujours sa tactique à ce schématisme étroit, alors qu’au sortir d’une longue dépression, une reprise économique atténuait ces contradictions et reculait l’échéance. Cette survie du capitalisme suscita deux courants opposés dans le mouvement ouvrier. Le syndicalisme révolutionnaire prêcha la lutte à outrance pour abattre un régime qui ne voulait pas mourir. Le révisionnisme espéra lui arracher, notamment par l’action parlementaire, de substantielles réformes sociales. Guesde combattit l’un et l’autre, mais sans accorder ses vues aux réalités nouvelles. Le répit laissé à l’ordre social, l’éloignement de toute perspective proche d’une révolution triomphante firent éclater la contradiction entre le verbe et l’action et le groupe parlementaire guesdiste, notamment, confondit très souvent ses votes avec ceux des socialistes réformistes dont il dénonçait l’attitude. L’unité de 1905 sembla pourtant consacrer le triomphe de Guesde, avec l’appui de l’Internationale. À Amsterdam (août 1904), il obtint derechef la condamnation de la collaboration ministérielle des socialistes. Il minimisa les réformes obtenues par l’action du Parti socialiste français de Jaurès. Il l’accusa de contradictions : menée au service de la paix, cette action conduisait au vote des crédits militaires utilisés dans les rapines coloniales où réside le danger de guerre le plus immédiat. Il nia qu’elle eût sauvé la République en niant que celle-ci eût été en danger. Un péril réel n’aurait d’ailleurs pas justifié cette tactique. « La République, déclara-t-il le 6 août 1904, est (…) pour nous, comme pour Marx, le terrain idéal de la révolution (…) parce qu’elle met en présence les classes dans leur antagonisme collectif et direct, sans que leur lutte puisse être faussée par des calculs ou des manœuvres dynastiques. Et cette supériorité du régime républicain disparaîtrait si, comme le voudrait Jaurès, du fait même de ce régime existant, le prolétariat devait abandonner sa propre bataille, renoncer à faire sa République à lui, pour s’immobiliser dans la défense de la République de ses maîtres ; ainsi entendue et pratiquée, la République deviendrait le pire des gouvernements. » (Zévaès, Jules Guesde, op. cit., p. 154). Le pacte d’unité scellé en avril 1905 fondait sur ces bases les assises de la SFIO. L’année suivante, Jules Guesde redevint, pour toujours, député de Roubaix, réélu au premier tour en 1906, 1910 et 1914 par 45,2 ; 44,5 ; 45,5 % des électeurs inscrits. Le premier rôle lui semblait donc réservé, dans le parti unifié. Il serait exagéré de dire qu’il en fut ainsi, quel qu’y ait été son prestige. Si l’unité hâta la rupture du Bloc, il était déjà languissant, la délégation des gauches se mourait et, pour Jaurès lui-même, le Bloc avait à peu près épuisé ses vertus réalisatrices. Les changements survenus dans la situation politique et parlementaire, la propre évolution de Jaurès vers une politique socialiste autonome à laquelle il rallia, à la veille de l’unité, le Parti socialiste français, lui permettaient, sans violenter sa conscience, de se faire le porte-parole de la SFIO passée à une opposition résolue. Il n’entrait pas, comme on l’a dit, dans le parti unifié en vaincu, contraint de s’effacer devant un vainqueur. Et, parce qu’il y avait entre les deux hommes une différence d’âge et de stature, parce qu’il se trouva quelque peu éclipsé par l’éloquence et par la vigueur physique et intellectuelle de Jaurès parvenu au plein épanouissement de sa pensée socialiste, Guesde sembla se confiner, à l’intérieur du parti, au rôle de grand prêtre de la doctrine. Élu à la première CAP à Chalon, en 1905, il n’y siégea qu’un an. Son action parlementaire ne retrouva pas tout l’éclat de sa première législature. Sa combativité anima encore quelques débats. Le 30 octobre 1910, à propos de la grève des cheminots, il dénonça avec véhémence la politique du président du Conseil, Briand. Une fois au moins, son intransigeante rigueur l’isola au sein du groupe socialiste : le 31 mars 1910, d’accord avec la CGT, il fut le seul élu de la SFIO à voter contre la loi des retraites ouvrières et paysannes. La veille, il avait dénoncé, dans le prélèvement opéré sur le salaire, un « vol législatif » ajouté au « vol patronal », et dans l’apport de l’État et du patronat une participation fictive, supportée en fait par le prolétaire, contribuable et salarié. Sur ce problème, il revint à la charge le 23 janvier 1911 : appuyé par une soixantaine de collègues, il proposa de supprimer le versement ouvrier, de demander les quatre-vingts millions de francs qu’il fournissait à un impôt sur les 257 000 familles qui possédaient cent-dix milliards, la moitié de la fortune de la France. Dans les congrès nationaux du Parti socialiste SFIO, presque toujours présent, il rappelait inlassablement les thèmes révolutionnaires fondamentaux et les exigences qui en découlaient pour l’action. Ses interventions constituent un bilan de la pensée guesdiste parvenue à maturité. À Chalon-sur-Saône (1905), pour couper court à toute compromission électorale, il prôna l’universalité de candidature socialiste, une campagne axée sur la question de la propriété et, au second tour, une attitude conforme au seul intérêt du prolétariat et non à une discipline qui n’a pas plus de sens entre bourgeois et prolétaires qu’entre Russes et Japonais sur les champs de bataille de Mandchourie. À Limoges (1906) et à Nancy (1907), il définit sa conception du syndicalisme et de l’antimilitarisme. Accaparée par l’objectif proche, grignotant des avantages matériels mais ne touchant pas à la propriété et laissant l’ordre social intact, l’action syndicale lui semblait par essence réformiste et, comme telle, subordonnée à l’action politique. Seul le parti socialiste, par la conquête révolutionnaire de l’État, peut aboutir à la transformation sociale. Cette attitude n’était pas nouvelle. Il dénonça toujours comme utopique la grève générale, inutile quand elle sera devenue possible et dont la possibilité est dans un lointain bien hypothétique. En 1892, il exprimait déjà dans Le Socialiste cette idée qui lui était familière : « Actuellement, alors que sans effort, sans risque d’aucune sorte, il serait loisible à la classe ouvrière de voter pour elle-même, pour ses propres candidats (…), une minorité seulement a répondu à l’appel du socialisme. Qu’on juge, après cela, du temps qu’il faudrait pour que, au prix de son pain et du pain des siens, du pain de la femme et des enfants, non seulement la majorité, mais l’unanimité des salariés fût amenée à faire le vide autour des chantiers abandonnés. » (S. Lacore, Jules Guesde, p. 141). Tout aussi utopique que la grève générale lui apparaissait la grève des recrues préconisée par Gustave Hervé. Pour lui, l’antimilitarisme, séparé du combat révolutionnaire, était une attitude bourgeoise et inefficace. En juillet 1914, à Paris, dernier congrès auquel il assista et qui admit l’idée de la grève générale contre la guerre, il resta fidèle à lui-même et prophétisa qu’en cas de conflit les prêcheurs d’insurrection ne seraient pas suivis. Au congrès de Saint-Étienne (1909), Guesde définit sa conception de l’attitude socialiste devant la petite propriété paysanne. Il se refusait à la confondre avec la propriété capitaliste. Il distinguait le petit propriétaire-exploitant du propriétaire capitaliste détenteur de grands domaines qu’exploitent métayers, fermiers ou salariés. « Là où la propriété et le travail sont réunis dans les mêmes mains, déclara-t-il, il n’y a pas lieu à intervention sociale. Il n’y a pas lieu à expropriation. Cette expropriation serait un vol… ». N’en laissez donc pas planer la menace, disait-il en substance, sinon « vous dresseriez sur la voie du prolétariat organisé, en obstacle insurmontable, les millions de fourches paysannes derrière les fusils de l’obéissance passive… ». Au paysan, il déclarait : C’est l’évolution qui te dépossédera, si le socialisme ne triomphe pas bientôt ; tout comme l’artisan, le boutiquier, tu es un spolié de demain ; nous, socialistes, vainqueurs, « te libérerons de l’usure, de l’impôt, de la dette chirographaire et hypothécaire ; tout cela, nous l’enlèverons de dessus tes épaules, allégées d’autant… ». S’il se refusait, en expropriant le petit exploitant, à devancer l’évolution, Guesde ne voulait pas pour autant la contrarier et consolider indéfiniment la petite propriété paysanne. Il écarta résolument les propositions concrètes qui y tendaient : coopératives de production, expropriation immédiate de grands domaines au profit de petits possesseurs usufruitiers, établissement de certains monopoles. S’il se refusait à l’y précipiter de force, il ne désespérait pas d’attirer le petit propriétaire dans l’entreprise collective. « Dans la société de demain, lui disait-il, il viendra un moment où, instruit par l’expérience (…), quand tu verras la somme de liberté et de bien-être qui existe pour tes frères d’aujourd’hui sur la terre devenue sociale, dans la grande agriculture collective, c’est toi qui viendras demander qu’on annexe ta parcelle de terre à la grande terre sociale, à la grande terre collective et humaine » (compte rendu, pp. 379 à 388, passim). Cette attitude n’était pas nouvelle : elle témoigne qu’à côté de l’intransigeance à laquelle on ramène souvent le guesdisme, la part de l’opportunisme ne fut pas négligeable. Avec une indéniable continuité de pensée, Jules Guesde considéra que le nombre élevé des petits propriétaires-exploitants donnait à la paysannerie française un caractère singulier. À Saint-Étienne, il ne fit que reprendre le programme agraire élaboré par le POF, sous son inspiration, à Marseille en 1892, et complété à Nantes en 1894, programme qui avait soulevé des réserves d’Engels. Dix ans plus tôt, sous le titre « République des Paysans », dans Le Cri du Peuple (20 avril 1884), il distinguait déjà entre salariés, métayers, fermiers, petits propriétaires et gros détenteurs du sol et il orientait l’action socialiste sur les mêmes voies. En juillet 1910, au congrès socialiste extraordinaire de Paris, préparatoire au congrès international de Copenhague, Guesde formula ses vues sur le mouvement coopératif. Il lui dénia, comme au syndicalisme, toute valeur spécifiquement socialiste. La coopération ne vaut que d’après l’usage qu’on en fait, dit-il, en substance, donnant en exemple la Belgique où elle est tantôt cléricale et tantôt socialiste. Considérée seulement comme une source de marchandises à meilleur prix, la coopérative, pour lui, tend à avilir les salaires. Si on prétend, par elle, préparer l’avènement du socialisme, on entre dans l’ancienne utopie de Cabet et de Fourier, car nos coopératives sont condamnées par le milieu capitaliste à vendre en vue du profit, ce sont de nouveaux grands magasins constitués par de petits actionnaires ouvriers. L’œuvre de préparation du régime socialiste, proclama-t-il, elle est faite non par les coopératives, mais par le grand magasin, la grande usine capitaliste. La coopération dont on veut faire un moyen, c’est le but même que poursuit le socialisme : une société basée sur la consommation… Guesde jugeait même la coopération dangereuse, si elle fait oublier au travailleur la prise de possession du pouvoir politique, seul but essentiel. À condition qu’elle fût maniée par des socialistes comme dans le Nord où lui-même rappela avoir fondé en 1885 « l’Avenir de Roubaix », il voulait bien lui reconnaître ce rôle subalterne : collecter pour le parti. Ce n’est pas lui qui doit aider les coopératives, mais elles qui doivent le soutenir concluait-il, fidèle à sa thèse de la primauté de l’action politique (compte rendu du congrès de Paris, pp. 118 à 128). Au congrès de Saint-Quentin (1911), dans la même ligne de pensée, Guesde repoussa toute formule de « socialisme municipal ». Les élus communaux, pensait-il, peuvent créer des œuvres utiles, mais le salariat ne peut être aboli que par la conquête de l’État. Il combattit également l’idée d’Edgard Milhaud d’un rachat général des chemins de fer, le Parti socialiste n’ayant pas à racheter mais à exproprier ce qui « a été volé » à la collectivité (c. rendu, p. 218). Il précisa sa pensée sur ce point au congrès de Lyon (1912) : Par ces rachats, déclara-t-il, « vous multipliez la force du capital par la force de l’État en les coalisant contre les travailleurs » (c. rendu, p. 242) ; or, l’« État (…) c’est l’arsenal et la forteresse de la classe ennemie… » (c. rendu, p. 246). La baisse des prix qui pourrait résulter d’une reprise par l’État profiterait surtout aux grands industriels qui paieront moins cher charbon, transports et autres services publics » (ibid., p. 247). Jules Guesde remplit le même office de gardien de « l’orthodoxie » dans une nouvelle publication, Le Socialisme, qu’il fonda en 1907. Exprimant le fond de sa pensée, ce qu’il considérait comme l’ABC du socialisme, il se promettait d’y travailler à « la double opération de classe » qui s’impose aux travailleurs, « la prise du pouvoir politique », condition préalable de « la reprise de la propriété capitaliste et sa restitution à la collectivité nationale » (1er n°, 17 novembre). Sur les moyens de cette prise du pouvoir, il ne varia pas ; et la boutade qu’on rappelle souvent, « par tous les moyens y compris les moyens légaux », résume parfaitement sa pensée. En 1892, il se refusait à « [subordonner] la prise du pouvoir politique par le prolétariat (…) à une majorité socialiste dans le Parlement » (S. Lacore, Jules Guesde, p. 141). En 1909, au congrès de Saint-Étienne, il confessait : « Je suis resté un révolutionnaire, je suis resté un insurgé… » (c. rendu, p. 383) parce qu’il croyait être acculé à l’insurrection comme à une « nécessité historique » (ibid., p. 500), mais, s’il avait le choix, il opterait « pour le bulletin de vote contre l’insurrection » (ibid.). Guesde ne confondait pas révolution et émeute, et il ne faisait pas fi de l’action politique légale. « Loin de s’exclure, l’action électorale et l’action révolutionnaire se complètent… » écrivit-il en 1894 dans Le Socialiste. « Il n’y a, il n’y aura jamais qu’une seule catégorie de moyens, déterminés par les circonstances, ceux qui conduisent au but poursuivi. Et ces moyens sont toujours révolutionnaires, lorsqu’il s’agit d’une révolution à accomplir (…). Révolutionnaire est le bulletin de vote, si légal soit-il, lorsque sur le terrain des candidatures de classe il organise la France du travail contre la France du capital. Révolutionnaire est l’action parlementaire, si politique soit-elle, lorsqu’elle bat, du haut de la tribune de la Chambre, le rappel des mécontents de l’atelier, du champ et du comptoir et lorsqu’elle accule la société capitaliste au refus ou à l’impuissance de leur donner satisfaction. Antirévolutionnaire, réactionnaire serait au premier chef, en revanche, l’émeute, malgré son caractère d’illégalité et de violence, parce qu’en fournissant au capitalisme moribond la saignée populaire dont il a besoin pour se survivre, elle reculerait l’heure de la délivrance » (S. Lacore, Jules Guesde, pp. 142-143). La fameuse « solidarité guesdiste » et une certaine façon de se murer dans la volonté de faire à tout prix « du socialisme » conduisirent pourtant parfois Jules Guesde à des comportements discutables du point de vue de la tradition même qu’il avait tant contribué à fonder. Ainsi en matière coloniale où la tradition de refus du POF était ferme. Or, en février et mars 1912, Guesde parla à deux séances du groupe parlementaire en faveur du projet de Lucien Deslinières* qui visait à créer, dans un Maroc encore indépendant, une expérience de colonisation socialiste réservée à de « laborieux travailleurs français » ; il fallut l’opposition acharnée de Jaurès et de Vaillant pour que le projet soit abandonné (cf. M. Rebérioux et G. Haupt, La Deuxième Internationale et l’Orient, Paris, 1967, pp. 154-161). Bien qu’il fût l’aîné de Jaurès, le sort tragique de ce dernier lui ayant été épargné, Jules Guesde subit la terrible épreuve de la guerre où devaient sombrer tant d’illusions. Après avoir symbolisé la pureté doctrinale et tactique, son nom cautionna, en France, la volte-face socialiste dont mourut la IIe Internationale et qui marqua la fin d’une époque du mouvement ouvrier. Guesde était mal préparé à l’événement. Sa pensée sur l’attitude du mouvement ouvrier face à la guerre resta imprécise. Pendant longtemps, il ne chercha pas la solution d’un problème qui ne se posait pas : le socialisme, dans sa faiblesse initiale, ne pouvait s’illusionner sur sa capacité à conjurer un conflit. Pressé de questions sur ce sujet, Guesde s’en tirait par un morceau de bravoure : « Le devoir du Parti socialiste est d’empêcher la guerre, et il l’empêchera (…) par tous les moyens possibles… Si la France déclarait la guerre, le devoir socialiste des deux côtés de la frontière serait de faire éclater de la dynamite sous les pas des armées en marche » (Enquête sur la question sociale en Europe par J. Huret, Paris, 1897, p. 356). La suspicion nationale qui pesa en 1893 sur lui comme sur tous les candidats socialistes l’incita à s’expliquer sur la question de la défense nationale. Il le fit, avec son Parti, par la résolution du congrès d’octobre à Paris. « L’exploitation du travail ne connaît pas de frontières » : le combat socialiste se situe donc naturellement sur le plan international. Mais, « pas plus que la solidarité ouvrière n’exclut ou ne limite le droit et le devoir de se défendre contre des ouvriers traîtres à leur classe, la solidarité internationale n’exclut ou ne limite le droit et le devoir de se défendre contre un gouvernement, quel qu’il soit, traître à la paix européenne ». Aussi, « la France attaquée n’aurait pas de défenseurs plus résolus que les socialistes du Parti ouvrier, convaincus du grand rôle qui lui est réservé dans la prochaine révolution sociale » (Zévaès : Jules Guesde, p. 171). Rapprochées, ces deux déclarations établissent la distinction entre guerre d’agression et guerre défensive. Pour faire face, on sait que Jules Guesde rejetait la grève insurrectionnelle, difficile à promouvoir, dangereuse, au surplus, si elle risque de livrer une nation démocratique et son libre mouvement ouvrier aux assauts d’un pays despotique et de son prolétariat inconscient et asservi. Jamais, il ne formula une règle précise de comportement international pour le prolétariat organisé mis en présence d’un conflit armé aux causes enchevêtrées et complexes, moins par indigence de pensée, sans doute, que par une conviction ancienne de l’impossibilité de la guerre. Contrairement à ce que veut une légende tenace, ce n’est pas Jaurès, mais bien Jules Guesde qui fit confiance aux chances de paix. « Actuellement, pensait-il déjà en 1899, il n’est presque plus question de guerres continentales ; on ne songe pas à faire se ruer les uns contre les autres des armées de trois ou quatre millions d’hommes… On pourrait donc presque dire que l’ère des grandes guerres européennes est close » (c. rendu du congrès de Japy 1899, p. 188). Il fondait sa croyance en la pérennité de la paix sur l’idée que « les bourgeois ont trop peur d’une défaite qui se traduirait en révolution » (ibid.). Le 29 juillet 1914 encore, il disait ne pas partager, pour l’avenir immédiat, les craintes de Jaurès, de Sembat et de Vaillant, quand il se rendait, en leur compagnie, à la réunion du Bureau socialiste international à Bruxelles. Cette illusion lui rendit particulièrement brutal le réveil d’août 1914. Avec l’unanimité des élus et des militants socialistes, il se prononça pour le soutien d’une politique de défense nationale. Le 27 août, lorsque Viviani remania son gouvernement pour le composer à l’image de « l’union sacrée », Jules Guesde, en compagnie de Sembat, y entra, comme ministre d’État. Il demeura à son poste dans le cabinet Briand le 29 octobre 1915. Cette participation ne peut être considérée comme un acte personnel. Le Parti socialiste le déléguait à la défense nationale ; son nom plus qu’aucun autre engageait le parti dans une politique nouvelle. Rien ne pouvait mieux la symboliser que la collaboration, avec toutes les fractions bourgeoises, de l’homme qui avait condamné toute collusion, même avec la démocratie radicale. Mais Guesde ne fut pas l’otage de la politique de guerre du Parti socialiste qu’il aurait subie. Il en approuva le choix. Il s’y donna avec conviction, loyalement comme ministre, ardemment comme militant ; il la défendit constamment dans le parti socialiste, même quand, sur les injonctions de ce dernier et contre son propre avis, il eût quitté le gouvernement, le 12 décembre 1916 ; il combattit âprement le mouvement minoritaire pacifiste. C’est en fonction de cette politique qu’il jugea les événements dont la Russie fut le théâtre en 1917. Il accueillit avec joie, en mars, une révolution qui lui était deux fois chère puisqu’elle abattait le tsarisme et promettait aux alliés un concours militaire plus actif de la Russie. Mais, il fut réticent devant la révolution bolchevique qui mettait fin à ce concours. Cependant, en 1889, au premier congrès de la IIe Internationale, il avait applaudi à l’idée de Plekhanov affirmant au milieu de l’incrédulité générale des socialistes : « Le mouvement révolutionnaire triomphera en Russie comme mouvement ouvrier ou bien il ne triomphera pas du tout » (Revue socialiste, décembre 1956 — Lettre ouverte de Plekhanov aux ouvriers de Pétrograd, 28 octobre — 10 novembre 1917). Mais Guesde ne connaissait guère les protagonistes de cette seconde révolution et peut-être n’a-t-il pas tout de suite compris qu’elle ouvrait une phase nouvelle du mouvement ouvrier. En 1920 encore, il ne voyait place que pour une seule Internationale et il s’illusionna jusqu’à croire que le Parti socialiste SFIO pourrait réunir « une conférence préparatoire sans distinguer entre le Parti communiste russe, le Labour Party d’Angleterre, le Parti ouvrier belge… » (Le Cri du Nord, 8 octobre 1920). Or, la scission était proche. Guesde, troisième sur la liste socialiste menée par Gustave Delory, avait été réélu, le 16 novembre 1919, député du Nord par 151 650 suffrages. En décembre 1920, il n’assista pas au congrès de Tours. La scission consommée, il demeura avec la minorité qui reprenait le nom de SFIO. Il n’était plus alors qu’un témoin impuissant. Âgé et malade, il était condamné à l’inaction, à son domicile de la rue Singer, dans ce quartier de Passy où s’était écoulée sa jeunesse et où il vivait depuis 1906. En juin 1922, une grave furonculose l’obligea à entrer dans une clinique de Saint-M J'aimeJ'aime
  5. « Que Guesde nous aide donc ! » (lettre de Rosa Luxemburg, 1901) « La Bataille socialiste Says:

    […] intérêt en Allemagne. pour ce faire, il n’y a qu’un seul moyen: il faudrait que votre Guesde ponde dans Le Petit Sou un éditorial à propos de mon article. Jaurès ne se sent pas obligé de […]

    J'aime

  6. Comment ils sont devenus socialistes: Interview de Jean Zyromski (1931) « La Bataille socialiste Says:

    […] J’ai été influencé par la pensée de Guesde. [Ma]is lui, je ne l’ai connu qu’à la fin de sa vie. C’est Bracke qui m’a […]

    J'aime

  7. Le syndicalisme (De Leon, 1909) « La Bataille socialiste Says:

    […] Nancy, en 1907, Guesde a exprimé son point de vue sur l’organisation économique comme un lieu où les hommes sont […]

    J'aime

  8. L’unification des socialistes français (Luxemburg, 1905) « La Bataille socialiste Says:

    […] du Parti socialiste français (les jaurésistes), du Parti ouvrier français (les partisans de Guesde et de Vaillant, c’est-à-dire les guesdistes et les blanquistes), du Parti ouvrier […]

    J'aime

  9. Lettre à Jules Guesde (Luxemburg, 1901) « La Bataille socialiste Says:

    […] Jules Guesde avait répondu dans La Petite République à la section parisienne du P.P.S. qui lui reprochait ses […]

    J'aime

  10. La nationalisation par rachat des chemins de fer (Guesde, 1911) « La Bataille socialiste Says:

    […] nationalisation par rachat des chemins de fer (Guesde, 1911) by lucien Intervention de Jules Guesde au Congrès de Saint-Quentin de la S.F.I.O. (avril […]

    J'aime

  11. Chti LP59 Says:

    Bonjour,
    A propos du débat Jaures Guesde, la conférence débat avec Pierre OUTTERICK de ce 25 Novembre 2014 à Lille, peut être écoutée sur Radio Campus Lille. Le lien :

    http://www.campuslille.com/index.php/entry/pierre-outteryck-les-deux-methodes-jean-jaures-jules-guesde-le-26-novembre-1900-a-l-hippodrome-de-lille

    Bonne écoute,
    Chti LP59

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :