De Marx au bolchevisme: Partis et conseils (Rubel, 1962)

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Article de Maximilien Rubel paru dans Arguments N° 25-26 (1962)

I. Un héritage ambigu.

Il y a chez Marx une méfiance, voire un mépris à l’égard de la politique, dont on peut trouver l’explication romantique dans un texte de 1844, date à laquelle il n’envisageait sans doute pas de s’associer à un parti quelconque (1). il s’agit de sa controverse avec Ruge dans le Vorwaerts parisien: l’article de Marx est, avec l’Adresse sur la Commune, le texte de base de la conception « spontanéiste » du mouvement ouvrier; donc la critique fondamentale du fétichisme du parti. Réduite à l’essentiel, la thèse marxienne pose qu’aucune politique d’État n’est capable de résoudre le pro­blème du paupérisme, « l’existence de l’État et l’existence de l’esclavage sont inséparables ». Plus l’esprit politique est développé, moins il est capable de com­prendre les tares sociales — voir les héros de la Révolution française ; voir la Convention, ce modèle d’énergie et d’intelligence politique.

Bakounine — alors l’ami intime de Marx — a dû recevoir la leçon : il s’agis­sait dans cette controverse de saisir la signification de la révolte des tisserands silésiens. Pour Ruge, la misère sociale témoigne d’une impéritie politique de la société allemande ; pour Marx, la révolte silésienne prouve la supériorité des tis­serands sur leurs frères anglais et fran­çais — pourquoi ? Parce qu’ils ont eu conscience de la portée universelle de leur misère, parce qu’ils ont la voca­tion de la révolution sociale. La révolte des tisserands prouve le génie théorique du peuple allemand : « Un peuple philo­sophe ne peut trouver que dans le socia­lisme la praxis qui lui convient, et dans le prolétariat l’élément actif de son émancipation. » Marx note finement la différence entre la révolution sociale et la révolution politique : « Une révolution sociale — quand bien même elle ne se produirait que dans un seul district industriel — possède un caractère d’uni­versalité parce qu’elle constitue une protestation de l’homme contre la vie inhumaine… L’âme politique d’une.révo­lution, elle est chez les classes privées d’influence politique, dans leur volonté de mettre fin à l’isolement où elles se trouvent vis-à-vis de l’État et du pou­voir… Une révolution dont l’âme est politique organise, conformément à la nature limitée et divisée de cette âme, une sphère dominante de la société aux dépens de la société. »

Une révolution sociale qui possède une âme politique n’est pas une révolution. Mais le socialisme ne saurait se réaliser sans un acte politique qui détruit et dis­sout l’ancien pouvoir. « Cependant là où commence son activité organisatrice, où se manifeste son but propre, son âme, le socialisme rejette son enveloppe poli­tique. »

Ce texte est bien dans le style romanti­que des manuscrits parisiens de 1844, dits économico-philosophiques, mais son esprit est celui de l’Adresse sur la Com­mune de 1871 : la Selbsttätigkeit historique des ouvriers, dont parle le Manifes­te communiste, est pour Marx la seule garantie de réussite pour le mouvement émancipateur de la classe ouvrière, la politique de parti n’en étant qu’un moyen, devant se subordonner au but.

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Marx et Engels ont témoigné un profond intérêt aux révoltes contre l’absolutisme tsariste. Marx accepta d’être le secrétaire-correspondant, au Conseil général de l’Internationale, du premier groupe de révolutionnaires russes formé à Genève en 1870. Ce ne fut pas sans perplexité. Il jugea sarcastiquement cette délégation. Sa méfiance des Russes avait quelque-chose de pathologique, et son premier geste fut de recommander à ce premier groupe de marxistes russes: l’aide aux Polonais pour recouvrer leur indépendance nationale, et délivrer ainsi l’Europe du voisinage moscovite. En 1867, il avait proposé sans succès, au Congrès de l’Internationale, une résolution affirmant la nécessité du maintien des forces armées dans les pays européens pour parer au danger russe. Pourtant, après l’émancipation des serfs (1861), il avait cru déceler en Russie le début d’une révolution qui eût été le point de départ de la révolution occidentale. Dès lors, il n’y a qu’une seule explication de la russophobie permanente de Marx : sa haine de l’autocratie étatique dont le tsarisme représentait le modèle le plus achevé (2).

A partir de 1870, Marx tourna son attention vers les perspectives révolutionnaires en Russie, vers ce que N. Berdiaev considérait comme le problème fondamental des penseurs russes, tel que se le posaient particulièrement des auteurs populistes comme Tchemichevski, Dobrolioubov, Lavrov, Mikhailovski, Danielson, etc. : l’avenir social de la Russie. Celle-ci pourra-t-elle échapper au destin de l’Europe occidentale, au capitalisme, à la propriété privée, à l’État bourgeois ? Pourra-t-elle accomplir la tâche originale de créer une société nouvelle fondée sur la propriété commune et la production coopérative de la commune paysanne ?

En 1875, à la demande de Marx, Engels publia une réponse aux critiques de P. Tkatchev, adepte russe de Blanqui, qui lui avait reproché son ignorance des conditions sociales et des perspectives révolutionnaires en Russie. Selon Tkatchev, la Russie, sans bourgeoisie ni prolétariat, mais avec la commune paysanne (mir, obchtchina), était le pays élu du socialisme ; restait un problème politique : le renversement du tsarisme et la conquête de l’État par une minorité révolutionnaire. Voici en toute brièveté la réponse d’Engels : la Russie est certes à la veille d’une révolution sociale, mais celle-ci ne pourra prendre un caractère socialiste, vu l’absence d’un nombreux prolétariat urbain et d’une puissante bourgeoisie capitaliste — vu l’insuffisance des forces productrices dont le développement incombe au capital et à la bourgeoisie. La présence en Russie de formes communautaires de travail et de propriété prouve le profond désir du peuple russe pour une économie coopérative, mais ne prouve pas sa vocation au socialisme. Bien que menacé par les progrès du capitalisme en Russie, le mir pourrait devenir la base du socialisme russe — à une condition : le triomphe préalable de la révolution prolétarienne en Europe occidentale. En attendant, les révolutionnaires russes (et européens) n’avaient qu’une seule tâche : renverser le tsarisme.

Dans une réponse de Marx au sociologue et narodnik Mikhailovski, nous lisons cette prédiction étonnante : « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale…, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires ; et… une fois au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. » C’est aussi le sens de sa réponse à Véra Zassoulitch, en 1881 ; elle l’interrogeait anxieusement sur les « marxistes » qui ne laissaient aux révolutionnaires russes qu’une seule perspective, celle d’assis¬ter impuissants au développement du capitalisme en Russie. Marx le redit un an avant sa mort, dans une préface destinée à l’édition russe du Manifeste communiste : « Si la révolution russe devient le signal d’une révolution ouvrière à l’Occident, de façon que les deux révolutions se complètent, l’actuelle propriété commune russe peut devenir le point de départ d’une révolution communiste. »

Après la mort de Marx, Engels — qui entretenait des relations aussi bien avec des narodniki que des marxistes russes était de plus en plus sceptique sur les chances de survie de la commune russe. Ainsi dans une de ses dernières lettres à Danielson (17 octobre 1893), on lit : « Je crains que cette institution ne soit vouée à la disparition. Mais au demeurant, le capitalisme ouvre de nouvelles perspectives et de nouveaux espoirs. Voyez ce qu’il a réalisé et ce qu’il réalise encore à l’Ouest ! Une grande nation comme la vôtre survit à toutes les crises. Il n’y a pas de grand mal dans l’histoire sans un progrès historique qui le compense… Que les destinées s’accomplissent ! »

Plus intéressantes sont les critiques d’Engels à l’adresse des marxistes russes, pressés de voir la social-démocratie jouer un rôle prépondérant dans leur pays. Ainsi il rappelait à Véra Zassoulitch (devenue « disciple » après avoir été populiste) que la théorie historique de Marx n’admettait pour la Russie d’autre perspective qu’un « 1789 », mais que ce pays se prêtait à merveille à des aventures blanquistes. Le résultat ? « Les hommes qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours compris le lendemain qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, que la révolution achevée ne ressemblait en rien à celle qu’ils voulaient faire. » Si bien que « 1789 » étant atteint, « 1793 » ne se fera pas attendre.

En somme, ce dont Engels se montrait mécontent, c’était les attaques auxquelles se livraient les marxistes. russes contre les révolutionnaires non marxistes. C’est particulièrement contre Plékhanov qu’il s’exprimait dans ses conversations avec Kautsky, Voden et Lopatine. Après avoir lu la brochure Nos désaccords…, Engels dit à Kautsky : « Ce dont il s’agit aujourd’hui…, ce n’est pas un programme, mais la révolution. Lorsque celle-ci se mettra en marche, ce ne seront pas les socialistes, mais les libéraux qui prendront le pouvoir en Russie… Ce qu’il faut aujourd’hui en Russie, c’est rassembler tous les éléments dynamiques, sans distinction de programme, en vue de l’action. Plékhanov a tort d’attaquer les narodovoltsy, qui sont les seuls pour l’heure à faire quelque chose en Russie. » Au révolutionnaire Lopatine, Engels déclarait que ce n’était pas la tâche d’un parti révolutionnaire russe de chercher en Russie des adeptes pour réaliser une théorie socialiste quelconque. Tout ce qu’on pouvait faire, selon Engels, c’était de pousser l’agitation jusqu’au point où le tsar, intimidé, serait forcé de convoquer une assemblée nationale, qui sera le signal d’un bouleversement politique et social, qui permettrait aux masses de s’éduquer, la vie populaire en Russie offrant des ressources suffisantes pour une transformation de la société ; celle-ci se ferait spontanément par le peuple lui-même, délivré du cauchemar tsariste.

A un auteur américain (I. A. Hourvitch) qui lui avait demandé son opinion sur le rôle de la paysannerie dans la future révolution, Engels écrit qu’il se voit incompétent ; mais il évoque les querelles des émigrés russes, qui, dans les dernières années, citent et interprètent des passages d’écrits et de lettres de Marx à tort et à travers, « comme si c’étaient des textes d’auteurs classiques ou du Nouveau Testament. » (Marx-Engels, Letters to Americans, p. 254.) Le mot « marxiste », expliquait Engels à un visiteur russe, A. Voden, n’a de sens que si l’on se demande ce que Marx, dans telle situation, aurait pensé, au lieu de pêcher çà et là des citations dans l’œuvre de Marx et dans la sienne.

Il y a dans l’héritage politique de Marx une ambiguïté fondamentale. On le voit s’en prendre aux utopistes, qui ont méconnu le dynamisme inventif du prolétariat, sa capacité d’intervenir spontanément dans les événements de l’histoire, sa volonté révolutionnaire. Le soulèvement des tisserands silésiens en 1844, plus tard la Commune de Paris, lui fournissent des occasions de magnifier cette Selbsttätigkeit. Mieux, il étend sa confiance aux paysans des communes russes (contrepartie, sans doute, de sa russophobie, de sa croyance à un destin « mongol » de la Russie). Quand au théoricien du prolétariat, il n’a pas une conscience à part. Aux ouvriers révolutionnaires, doit-il apporter, lui, l’intellectuel bourgeois, une « conscience socialiste » ? (Kautsky et son disciple Lénine le penseront.) Non : il peut seulement leur communiquer « des éléments de culture ».

D’autre part, Marx croyait à la possibilité d’accélérer le cours de l’histoire. C’était le rôle des partis ouvriers et de leurs leaders, qui fixent la théorie du mouvement et les objectifs politiques dans les diverses phases de la lutte des classes. Cette conviction, qu’on a pu dire jacobine, a dicté à Marx et au «général» Engels, leur attitude devant les guerres : Crimée, Italie, Allemagne, Sécession, conflit franco-prussien. Dans ces diverses conjonctures, le « parti Marx » proclame que le prolétariat doit agir selon les perspectives tracées par le théoricien, qui estime savoir où sont les intérêts lointains mais réels de la révolution. L’indépendance nationale, la formation des nations nouvelles, peuvent alors être des tâches urgentes, et primer l’intérêt immédiat du prolétariat.

Engels, après la mort de Marx, penchera de plus en plus vers la démocratie parlementaire, considérée comme le terrain vraiment favorable à la lutte des classes et à la révolution. Les théoriciens de la social-démocratie allemande ont recueilli sans trop choisir le double legs de Marx. D’où le révisionnisme de Bernstein (qui se réclame de ses maîtres) et les protestations de Kautsky (au nom des mêmes). Remarquons toutefois que Marx et Engels n’ont pas favorisé la naissance de parti « marxistes ». Ils se sont opposés à l’endoctrinement au nom de l’expérience ouvrière.

Querelle bientôt byzantine : le parti allemand a déjà tranché, il met le réformisme en pratique. Du vivant de Marx, et après sa mort, Engels avait souvent écrit aux premiers disciples français, italiens, américains, pour les dissuader d’orienter à leur mode la classe travailleuse : « Qu’elles aient un mouvement à elles, quelle qu’en soit la forme, pourvu que ce soit leur mouvement. » (A Sorge, 20 novembre 1886) (3).

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II. Un héritier décidé.

Sur le terrain de la théorie « mar­xiste », on peut trouver que Lénine a quelque chose d’un religionnaire. On doit reconnaître, à son avantage, qu’à partir de 1902 environ, il se préoccupa fort peu de citer les pères fondateurs. Deux ou trois textes et quelques lettres de Marx font amplement son affaire, quand il s’agit de justifier son idée du parti prolétarien dans la révolution bourgeoise. Sa référence principale, c’est l’Adresse de mars 1850, considérée (à tort, croyons-nous) comme l’écrit le plus « blanquiste » de Marx et Engels. Sep­tembre 1917 et les Soviets lui remettront en mémoire l’Adresse sur la Commune. Il écrira L’Etat et la Révolution, où il copie les communistes des conseils, quit­te à les injurier plus tard dans La mala­die infantile du Communisme.

Il ne fait jamais allusion au testa­ment politique de Marx et d’Engels sur l’avenir social de la Russie ; ni à leurs relations avec les populistes et les pre­miers marxistes russes.

Serait-ce là penser et agir, comme le voulait Engels, en se demandant ce que Marx en eût fait dans la même situation historique et sociale ? Lénine en a peut-être été persuadé. Pourtant, si l’on met à part son ouvrage sur Le développement du capitalisme en Russie (écrit en prison et en exil en 1896-1897, donc avant son entrée dans la vie politique), Lénine n’a jamais tenté d’analyser sé­rieusement la structure économique et sociale du pays. Un examen nouveau du problème n’était plus nécessaire à ses yeux, étant donné la ligne politique à suivre. Ouvrez n’importe lequel de ses écrits politiques ou « philosophiques », vous y trouverez une seule et même obsession : construire une machine pour l’insurrection et la prise du pouvoir ; avec cet objectif : « la révolution démo­cratique ». D’analyse nouvelle, point.

Jusqu’en 1900, il s’était contenté de prouver, et avec quel acharnement ! que la Russie était sur la voie du capita­lisme. Ses exposés, ses éloges, ont com­me une intonation de jalousie à l’égard de la bourgeoisie russe. Il se soucie fort peu des vues de Marx et d’Engels sur l’avenir du capital en Russie, sur les chances de la commune paysanne, sur les perspectives de la révolution. Dix ans après la mort d’Engels, est oublié l’avertissement si souvent lancé aux «dis­ciples » russes : la révolution n’est pas un cadeau offert au peuple par une équipe de techniciens de la révolution. Pas tout à fait oublié cependant, car Lénine s’est contredit au sujet de la prise de conscience révolutionnaire. Ain­si, il dira à propos de 1905 : « La pra­tique, comme toujours [nous soulignons] a précédé la théorie. » Et en 1906 : « Le marxisme se met à l’école de la pratique des masses. »

On connaît du reste sa véritable et plus constante opinion : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement ré­volutionnaire. » Pour Marx, au contrai­re, la théorie révolutionnaire ne faisait que formuler et dégager dans l’abstrac­tion le mouvement autonome du prolé­tariat.

Plus : le prolétariat ne peut, estime Lénine, percer le secret de sa misère ; il ne peut lui donner un sens « histo­rique » ; il ne peut, à lui seul, penser le socialisme. Son analyse sépare la conscience « trade-unioniste » et la con­science « socialiste » : on a vu que pour Marx cette dernière émanait de la classe ouvrière ; pour Lénine, elle vient à l’intelligentsia (bourgeoise), seule capa­ble de comprendre la situation. Voilà une idée (elle est de Kautsky, cité dans Que faire ?) qui, jointe à la conception léninienne d’une révolution bourgeoise réalisée par la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, confère à cette pensée, et à l’action politique qu’elle commande, un caractère « bour­geois », comme l’a très bien montré Pannekoek (4).

Veut-on maintenant un exemple de sa manière, quand il s’agit de se couvrir de l’autorité des grands théoriciens so­cialistes ? De la préface d’Engels à La Guerre civile en France, écrite en 1891, il cite dans L’Etat et la Révolution — où il est le plus proche du communisme des conseils — tout, sauf les passages qui, à travers les blanquistes, expriment la condamnation du Bolchevisme :

« Élevés à l’école de la conspiration, maintenus par la discipline qui est pro­pre à leur parti, ils partaient de cette idée qu’une minorité d’hommes résolus, bien organisés, étaient en état, si les circonstances étaient propices, non seu­lement de s’emparer du pouvoir, mais aussi (…) de le conserver assez long­temps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la révolution et à la grouper autour de la petite minorité directrice. Pour cela, il fallait avant tout la centralisation la plus rigoureuse et dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement ré­volutionnaire. Or, que fit la Commune, où se trouvait pourtant une majorité de blanquistes ? Dans toutes ses proclama­tions aux Français de la province, elle les engagea à se constituer en une libre fédération de toutes les communes de France… Et l’armée, la police, la bu­reaucratie, ces instruments d’oppression dont tous les gouvernements jusque-là s’étaient servis, que (…) voulait en faire la Commune ? Mais précisément les dé­truire partout, comme elle l’avait fait déjà à Paris ! »

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Lénine a beau reconnaître que les masses russes sont plus avancées que les partis dans la voie du radicalisme poli­tique, il accorde cependant plus d’im­portance au rôle des leaders, guides de l’action de classe. Sa conception du parti est un mélange d’idées social-démocrates allemandes (Kautsky) et d’idées conspiratrices spécifiquement russes (Bakounine) et blanquistes (Tkatchev) ; ca­ractère dominant : l’opportunisme. Par certains traits, il est en jacobinisme le frère de Lassalle, beaucoup plus que celui de Marx. Cette comparaison se trouve par exemple chez Martov, qui dénonce « la dictature occulte des théo­riciens », et qui reproche à Lénine son «formalisme bureaucratique», son abso­lutisme et son jacobinisme (5).

Dans la pratique, aussi bien qu’en théorie, on l’a vu prendre des positions différentes. En 1917, quand il rentre en Russie, il semble se mettre à l’école des Soviets. Puis, quand, pendant les événements de juin-juillet, les bolcheviks sont traqués par le gouvernement sans que les Soviets y mettent le holà, Lénine change d’avis et revendique pour son parti le leadership exclusif. C’est finalement la position initiale de Lénine qui l’emporte définitivement — la posi­tion d’un césarisme éclairé par… le marxisme (6). Lénine a accepté le re­proche que lui faisaient Rosa Luxembourg et Trotski d’être un jacobin (en 1903-06). Rosa a mis le doigt sur la plaie en écrivant que Lénine se situait à l’ex­térieur du prolétariat et de son organi­sation, qui est « le mouvement même de la classe ouvrière ». Et Trotski a prévu l’aboutissement, y compris sa propre culbute, lorsqu’il prédit que « les mé­thodes léniniennes conduisent à une si­tuation où l’organisation du prolétariat se substitue au prolétariat, le Comité central se substitue à l’organisation et enfin le dictateur se substitue au Comité central… Lénine et les bol­cheviks se représentent une dictature sur le prolétariat. » Et Plékhanov : « C’est de cette pâte que se font les Robes­pierre » (1903).

(Ces vues, toutes prophétiques qu’elles étaient, ne reposaient pas sur un examen de la conception fondamentale de Léni­ne, celle d’une « révolution démocra­tique » dans laquelle le prolétariat russe, aidé par les paysans pauvres, assume­rait la direction politique. Ce que les Martinov, Plékhanov, Martov, repro­chaient à Lénine, ce fut plutôt sa con­ception de l’organisation du parti ; et il est peu question dans leurs contro­verses du rôle du capitalisme et de la bourgeoisie en Russie.)

L’inexistence d’une vie parlementaire épargne aux leaders marxistes certaines querelles, mais… l’accord est fait sur un pont capital : chute du tsarisme et ins­tauration d’un régime de démocratie parlementaire, manière occidentale. Seuls les sociaux-révolutionnaires gardent dans leur programme — mieux apparenté à la théorie sociale de Marx — des reven­dications conformes aux particularités sociales de la Russie. Tout comme les narodniki, dont ils sont les continua­teurs, ils sont plus près de la vie des masses, alors que les fractions ennemies du parti marxiste se querellent sur des questions d’organisation bureau-technocratiques.

Rien ne démontre mieux la justesse des attentes de Marx que la lutte des masses russes contre l’exploitation et l’oppression. Le parti marxiste n’y est à peu près pour rien : de toutes les ten­dances, le marxisme politique est celle qui a donné le moins au mouvement des Soviets de 1905. Il ne donnera pas plus en 1917 — bien au contraire : le dynamisme spontané des Soviets se bri­sera contre l’autorité dictatoriale du par­ti bolchevik, qui se fera l’instrument du capital d’État et de sa bureau-technocratie.

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Marx était prophète, lorsqu’il formu­lait pour Mikhailovski l’alternative que nous avons citée plus haut. Aucun génie, et Marx moins qu’un autre, ne pouvait alors prédire que la transformation de la Russie en « nation capitaliste » se ferait quelque quarante ans plus tard sous l’invocation du marxisme et du socialisme. Et pourtant, quiproquo ou imposture, les maîtres marxistes de la Russie ont eu moins de mal à appren­dre dans l’œuvre de Marx les méthodes du capital, les « lois immanentes » de la plus-value, que la manière de bâtir le socialisme. Au lieu de « recettes pour les marmites de l’avenir », que Marx avait refusé d’offrir à la postérité, ils y ont appris que « le capital vient au monde suant sang et boue de tous ses pores » (7).

Lénine a fermement pensé qu’en avril 1918 la révolution bourgeoise était termi­née ; et que la révolution socialiste com­mencée le 7 novembre 1917 était à l’ordre du jour comme tâche des leaders poli­tiques, membres du P.C. (b) et de tous les représentants conscients des masses ouvrières. En revanche, la tâche du pro­létariat, et de sa protégée la paysanne­rie pauvre, est de socialiser la produc­tion, c’est-à-dire de créer des organismes planificateurs de la production et de la distribution des produits. Le parti doit aborder la tâche d’organiser l’adminis­tration du pays, de cette nouvelle Russie conquise pour les pauvres, les laborieux ; il doit — pour la première fois dans l’histoire, c’est la tâche d’un parti socia­liste — se rendre digne de réaliser la transformation socialiste. Et cela malgré la résistance de la bourgeoisie, des menchéviks et des sociaux-révolutionnaires de droite. Et Lénine de rappeler les rè­gles de la bonne comptabilité et de l’épargne, de la bonne discipline que jadis les « prolétaires révolutionnaires » ont méprisées à bon droit. Réaliser ces méthodes de gestion, c’est « nécessaire et suffisant pour le triomphe du socia­lisme ». Surtout pas d’anarchisme « élé­mentaire »! Il faut être fier d’avoir atteint le niveau occidental de 1793 et de 1871, et d’avoir même dépassé ce ni­veau, puisque « nous avons décrété et introduit en Russie le meilleur type d’État, le pouvoir des Soviets. Ce dont nous avons besoin maintenant, ce sont des spécialistes de la science et de la technique, des dirigeants ». Le socialis­me doit développer à sa manière la base du capitalisme, accepter les services bien payés des spécialistes bourgeois, ce qui est un compromis nécessaire, une déviation des principes de la Commune pari­sienne, un pas en arrière du pouvoir politique, une « retraite stratégique ».

Voyons ce que Lénine appelle « trans­formation socialiste » : la nationalisa­tion des banques, le monopole du com­merce extérieur, le contrôle public de la circulation monétaire, la création d’un impôt sur la fortune et le revenu, le service obligatoire du travail ; ne pas négliger la poursuite et la mise à mort des éléments corrompus ; à chaque bour­geois son livret de travail et de consom­mation ; il s’agit d’« encercler » l’enne­mi ; de combattre l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme qui sont des faits bour­geois ; de développer le contrôle ouvrier, les coopératives de production et de consommation sachant économiser, cal­culer et augmenter la productivité du travail…

En somme, toutes les vertus du sys­tème capitaliste sont proposées en mo­dèle aux constructeurs du socialisme. Puisque « le Russe est un mauvais tra­vailleur », en comparaison des travail­leurs des « nations avancées », il faut lui apprendre le taylorisme qui a ses vertus dans la période de transition du capitalisme au socialisme (ses vices bar­bares sont ceux de l’exploitation bour­geoise).

La dictature, « c’est un grand mot », et il ne faut pas le prononcer à la légère. Des pouvoirs dictatoriaux ont été attri­bués à tels directeurs, et d’aucuns y ont vu une violation de la démocratie et d’autres principes du pouvoir soviétique. Mais que nous apprend l’histoire des mouvements révolutionnaires ? « L’expé­rience irréfutable de l’histoire prouve que… la dictature des classes révolution­naires fut très souvent exprimée, portée et exécutée par la dictature de personnes individuelles… » Comme dans la démo­cratie bourgeoise. La grande industrie réclame la « subordination de milliers de personnes à la volonté d’un seul indi­vidu ». Il n’y a pas de « bond » du capitalisme au socialisme — les bonds sont longs, il y a des chaînons qu’il faut savoir saisir… La bureaucratie menace ; il faut savoir louvoyer… Les ergoteurs qui voient dans tout cela un abandon des principes d’Octobre oublient que la Russie est un pays arriéré où la révo­lution socialiste a commencé beaucoup plus tôt que dans les pays avancés.

Lénine ne pouvait pas mieux dire : « Il nous faut le pas mesuré des batail­lons de fer du prolétariat » (8).

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Isaac Deutscher parle d’or, selon qui les marxistes russes ont eu raison contre Marx et Engels, ces derniers ayant fait preuve, dans leurs discussions avec leurs disciples russes, d’« inconsis­tance intellectuelle » (9). Mais sans y prendre garde, et d’un trait de plume, cet auteur supprime allègrement toute la théorie sociale de Marx.

Bien entendu, tout cela n’est vrai qu’à une condition : il faut que l’U.R.S.S. soit un pays socialiste (et M. Deutscher le pense). Si on la tient, au contraire pour un état capitaliste d’un type nou­veau (et c’est ce que nous pensons), on peut admirer Marx et Engels : il est frappant de voir à ce point vérifiés leurs pronostics sur l’avenir capitaliste de la Russie.

Leur indigence mentale, M. Deutscher n’en parle pas sans avoir ses motifs. On peut penser qu’il lui oppose l’aberrante « théorie » soutenue par Trotski dans son Histoire de la Révolution russe (Rieder, 1933) : « Le privilège d’une situation historiquement arriérée… autorise un peu­ple…, le force à s’assimiler du tout fait avant les délais fixés, en sautant une sé­rie d’étapes intermédiaires» (I, p. 19). De ce privilège, de ce saut, de cette assimila­tion, Trotski aura pu contempler les bienfaits avant de disparaître. « La Rus­sie a accompli si tard sa révolution bourgeoise qu’elle s’est trouvé forcée de la transformer en révolution proléta­rienne, etc. Cela semble absurde. Cepen­dant, l’histoire est pleine de ces para­doxes. » (III, p. 7.) « L’histoire, comme toujours, a suivi la ligne de moindre résistance. L’époque révolutionnaire fait irruption par la porte qui avait été le moins soigneusement barricadée. » (Dé­fense du terrorisme, 1920, éd. 1938, p. 111.) Oui, cela pouvait sembler absur­de à un « marxiste », à un tenant du « socialisme scientifique », doctrine qui pose pourtant en principe que plus une nation est arriérée et paysanne, moins elle est appelée à accomplir une révolu­tion prolétarienne. Il est plus simple et correct de parler pour ces pays de révo­lution capitaliste. La loi du « développe­ment combiné des pays arriérés » ? Elle peut être juste, à condition de savoir de quoi on parle : il est certain que Sta­line a « combiné », sous la couleur pro­létarienne, les institutions et méthodes du capitalisme le plus avancé, avec un style de gouvernement que même le tsa­risme n’avait pas encore pratiqué (avoue Khrouchtchev). Certes, Trotski n’avait pas confondu la révolution prolétarienne ou la dictature du prolétariat avec le socialisme ; il s’en gardait, s’appuyant sur Marx. Mais il faut bien constater qu’il confondit le parti bolchevik et la classe des travailleurs (« la dictature des Soviets n’est possible que grâce à la dictature du parti. » Défense, du terro­risme, 1920, p. 121.) ; qu’on en parle à tous les « militarisés du travail », qui suèrent sang et boue.

Car enfin parlons histoire, comme Marx (et non Histoire, comme Trotski, qui nous la baille parfois). Il nous appa­raît aujourd’hui que la fonction de Lé­nine et de son parti fut de remplacer la bourgeoisie russe ; laquelle, comme toute bourgeoisie, avait pour tâche de créer les présupposés matériels du socialisme futur, à savoir : une économie capita­liste. Les bolcheviks avaient un moyen à leur disposition : présenter cette con­ception bourgeoise et jacobine sous un déguisement « marxiste » en appelant l’autocratie du parti bolchevik « dicta­ture du prolétariat ». Tant il est vrai que le Capital a besoin de moyens d’op­pression idéologique tout autant que de moyens d’oppression économique.

En un sens, Lénine fut le « marxiste » parfait : il a joué son rôle historique conformément à la « loi du mouvement économique de la société bourgeoise », que Marx disait avoir dévoilée. Le rôle dévolu partout ailleurs à la classe bour­geoise, Lénine et son parti l’ont joué en Russie, et très bien joué. Lénine était donc marxiste comme nous sommes newtonistes, nous tous qui nous mouvons et chutons en gravitant (10).

Loin de nous l’idée de mettre en cause la théorie de Marx, qui voit le capita­lisme engendrer la société sans classes et sans Etat, par son propre mouvement : la négation de la négation. Si cette théo­rie est juste, nous ne le saurons que par les actions de l’avenir ; l’histoire des lut­tes prolétariennes nous le donne déjà à penser. Mais disons les choses comme elles sont dans le présent : le capital est le capital, même si la plus-value extor­quée aux producteurs est par baptême une plus-value « socialiste » ; l’Etat est l’Etat, l’armée est l’armée, même si la police et la méga-bombe sont « commu­nistes ».

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Conclusion.

1914-1918 semble marquer le commen­cement du déclin de l’Occident et l’entrée en scène d’un césarisme oriental, au sens de la prophétie pseudo-scientifique de Spengler. Si la remarque est vraie, c’est un démenti infligé au Manifeste commu­niste, d’après lequel la bourgeoisie occi­dentale (européenne) avait pour vocation de créer le monde à son image.

Ce renversement apparent des perspec­tives historiques de 1848 est dû au mar­xisme bolchevik, plus exactement au léninisme-stalinisme. Lorsque Marx dé­nonçait dans le tsarisme une aspiration à la domination mondiale, il ne se dou­tait guère que la même ambition pût être celle d’un régime russe inspiré par son enseignement.

Initialement, Lénine attendait le salut russe d’une révolution prolétarienne en Europe occidentale. Par salut russe, il entendait le maintien au pouvoir d’Etat du parti bolchevik, incarnation de la dictature du prolétariat russe. L’Ouest ne bougeait pas ; et en Russie, une nou­velle classe dominante et exploiteuse pre­nait la place de l’ancienne. L’appareil politique créé par Lénine et ses fidèles n’avait dès lors plus de raison d’être en tant qu’institution d’attente. Il fallait se transformer en organe d’un pouvoir sta­bilisé, capable de durer et d’assurer coûte que coûte les fondations matérielles du nouveau pouvoir, de la nouvelle élite.

Cette installation se fit sous le signe du massacre des insurgés de Cronstadt, et de la N.E.P. : autrement dit, sous le signe du passé. Héritier de l’appareil, un Sta­line n’avait que faire de demi-mesures et de demi-méthodes. Sous sa poigne, les ouvriers et les paysans ont bâti tant bien que mal le « socialisme en un seul pays», c’est-à-dire un type très accusé de capi­talisme d’État. À défaut d’une bourgeoi­sie capitaliste au sens classique du terme, il existe en U.R.S.S. une élite dominante, identifiée au Parti, qui dé­tient en sa propriété, baptisée « propriété sociale », et le pouvoir économique, et le pouvoir d’État.

C’est là ce que Marx et Engels pré­voyaient lorsqu’ils imaginaient l’étape suprême du développement capitaliste.

*

Une chose est claire, lorsqu’on oublie le côté scholastique des conflits de partis et de fractions avant et après octobre 1917 : les masses russes n’en ont guère été touchées. 1905 ne fut l’œuvre d’au­cune fraction social-démocrate, d’aucun parti. Les masses y ont fait leur expé­rience sans souci de théorie, d’histoire, ou de modèle social élaboré. En 1905 comme en 1917, les partis n’ont influencé les masses que dans la mesure où leurs délégués ou membres, participant à des mouvements de masses, renonçaient à toute théorie et à tout programme poli­tique. Même en 1917, les Bolcheviks n’ont pu agir sur les soviets qu’en se faisant les instruments de leur volonté. Pareille marche des hommes et des choses per­mettait un espoir : que le soviet prît la place de la commune, en laquelle Marx avait vu la source d’une régénération sociale de la Russie. Lénine eut le génie de saisir l’originalité de la situation, la portée de la promesse soviétique. Ce ne fut qu’un moment, et le choix se porta sur le pouvoir. Il faut dire que la défaite des soviets eût été difficilement évitable vu leur dispersion et leur inexpérience. Et les chefs bolcheviks avaient tout pour s’attirer les sympathies des masses, com­parés aux hommes du gouvernement en place.

Portés au pouvoir par les soviets, deve­nus un corps d’élite politique, les bolcheviks ont peu à peu usurpé les pouvoirs de leurs mandants, selon cette « loi de l’oligarchie » que Robert Michels a for­mulée (11). Ils s’y étaient préparés de longue date, et Trotski, naïveté ou cynis­me, l’a mainte fois reconnu, avant et après 1917. Faisant le bilan, en 1910, après la réconciliation des fractions menchéviks et bolcheviks, du mouvement ré­volutionnaire russe, il montre avec une lucidité déconcertante que l’intelligentsia marxiste n’a pas eu la moindre prise sur les organisations ouvrières et paysannes constituées spontanément dans et par la lutte. En occupant les postes de direc­tion de la social-démocratie, les intellec­tuels russes y introduisirent leur « esprit sectaire », leur « individualisme d’intel­lectuels », leur « fétichisme idéologique». Cependant les masses ouvrières purent trouver dans les deux fractions de quoi fortifier leur lutte de classe, donnant ainsi « l’illusion que les deux courants avaient de profondes racines dans le pro­létariat ». Trotski voit apparaître, vers 1908, un « nouveau type de parti » dans les rangs mêmes des ouvriers avancés groupés dans une variété d’associations autonomes hors-parti, et qui consti­tuaient d’eux-mêmes des soviets de délé­gués. Bien entendu, pour Trotski, l’éloge n’a de sens que parce que « les ouvriers avaient conscience d’être des social-démocrates, ils avaient l’instinct du parti dans les os (souligné par nous). Ils étaient des sociaux-démocrates sans so­cial-démocratie ». Tout cela le conduit à la conclusion que désormais. « aucune fraction ne pourra plus, contre la volonté de la couche consciente des ouvriers, traîner les masses à sa remorque » (12).

En devenant à son tour chef bolche­vik, Trotski se découvrira un talent extraordinaire pour contraindre les ou­vriers à la remorque du parti.

Pour conclure, nous pourrions formu­ler une hypothèse de travail : la « con­quête du pouvoir politique » est leurre, c’est le piège absolu ; c’est le suicide du mouvement ouvrier. Pour ambigu qu’ait été l’héritage de Marx, il en reste pour­tant un acquis : l’auto-émancipation ou­vrière ne peut être que sociale, et le moyen n’en est pas la conquête de l’État, mais sa destruction, et la destruction de tout pouvoir politique. Seule la conquête du pouvoir social, tel que l’enseigne le socialisme des conseils, peut redonner un sens et une âme au mouvement ouvrier.

Maximilien RUBEL.

Notes:

(1) Voir mes Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx, « Rev. fr. de Sociologie », 1961, II, 3.
(2) Le témoignage le plus véhément de cette phobie est sans doute l’écrit de Marx intitulé : Révélations sur l’histoire diplomatique… Cette œuvre n’a été accueillie ni dans dans la première ni dans la seconde édition russe des œuvres de Marx-Engels.
(3) Le projet du programme d’Erfurt (1891) de la social-démocratie allemande contenait un alinéa qu’Engels avait revu et approuvé, mais qui disparut dans le texte définitif (sans doute pour éviter de froisser les lassaliens): « Le parti social-démocrate n’a rien de commun avec le socialisme d’État qui est un système d’étatisation à des fins fiscales, et qui met l’État à la place de l’entrepreneur privé, réunissant ainsi en une seule main le pouvoir de l’exploitation économique et de l’oppression politique de l’ouvrier ».
(4) J. Harper, Lenin als Philosoph, Ams­terdam, 1938.
(5) Axelrod observe chez lui le centralisme autocratique, une volonté d’étouffer par système toute initiative des individus. On connait la réponse de Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière.
(6) Bonne description chez M. Collinet, Le Bolchevisme, 1957, 77 s.
(7) Le Capital, Livre I., chap. 24, § 6.
(8) Toutes ces citations proviennent des « Tâches immédiates du pouvoir soviétique« , paru dans Ivestiia, 28 avril 1918.
(9) I. DEUTSCHER, Russia in Transition, New York, 1960, p. 184.
(10) Cf. M. RUBEL, La croissance du capitalisme en U.R.S.S., « Economie appliquée », septembre 1957.
(11) Max Weber a vu la révolution de février 1917 sous un éclairage qui mérite réflexion. Voir l’excellente étude de Richard Pipes : Max Weber et la Russie, dans « Le Contrat Social », mars et mai 1960.
(12) Trotski, « Die Entwicklungstenden­zen der russischen Sozialdemokratie », in Die Neue Zeit, 50, 1910, XXVIII/2.


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