L’agonie posthume de Karl Marx (Rubel, 1983)

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Maximilien Rubel, interviewé par Olivier Corpet et Thierry Paquot, Le Monde dimanche, 10 avril 1983 [+ pdf].

En cette année du centenaire de la mort de Marx, les commémorations, colloques, publications, fleurissent, tant à Paris que sur la place Rouge. Mais que va-t-on célébrer exactement : l’œuvre de Marx ou ce qu’en ont fait des différents marxismes ? Quelle est, face à ce nouvel enterrement, la réaction d’un marxologue, familier de l’œuvre en question, mais qui se reconnaît également dans le projet éthique et révolutionnaire de Marx d’une auto­émancipation des classes opprimées ?

– Quand on fera le bilan des manifestations et des mascarades de toutes sortes auxquelles cette célébration aura donné lieu, en cette année mémorable, on pourra constater que le message révolutionnaire de l’auteur du Capital aura été étouffé de trois manières différentes : Primo, par la glorification outrancière du prétendu fondateur du marxisme, fondation à laquelle les fidèles du culte marxiste associent, en règle générale, l’alter ego de Marx : Friedrich Engels. Secundo, par la mise à mort posthume du penseur dont les doctrines, loin d’être scientifiques, auraient été controuvées ou démenties par l’histoire économique, politique et sociale des dernières cent années et seraient donc erronées d’un bout à l’autre. Tertio, par l’appréciation dite objective qui sait séparer l’ivraie du bon grain digne d’être engrangé pour l’enrichissement des sciences humaines.

» De ces trois manières d’évacuer la substance émancipatrice de l’œuvre marxienne, la troisième me paraît la moins blâmable. Elle peut rendre justice à l’esprit scientifique qui imprègne la théorie sociale de Marx, sans déformer systématiquement son œuvre. Le marxologue que je m’efforce d’être assume une tâche difficile : faire respecter l’ultime vœu de Marx protestant contre l’usurpation de son nom à des fins idéologiques et politiques, mais s’élevant aussi contre l’identification quasi religieuse de la conscience supposée des esclaves modernes avec une théorie abusivement baptisée « marxisme ».

Un défenseur « bourgeois » des droits de l’homme

» Cette double usurpation a fini par prendre la forme d’un véritable culte onomastique. C’est la raison de l’insistance que je mets à rappeler l’ultime avertissement de Marx : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » II ne s’agit pas d’une boutade, mais d’une interdiction absolue, conforme à un enseignement scientifique et à une conviction éthique ayant leur source dans le mouvement émancipateur autonome du prolétariat moderne, et non dans l’œuvre de cet individu cosmo-historique que les admirateurs de Hegel, cet anti-Marx, appelaient de leurs vœux du vivant de Marx.

– Depuis quelques années, on voit de nombreux intellectuels se livrer à une critique sévère de Marx et du marxisme. Certains ont cru voir dans Marx un « bourgeois allemand », prisonnier de l’« esprit » de son temps ; pour d’autres, Marx n’aurait pas pensé le politique. D’où le goulag. L’œuvre de Marx vous semble-t-elle totalement in­nocente de toutes ces dérives, détournements, pire, de ces crimes dont on la rend responsable ?

– Votre question concerne surtout les deux dernières manières d’étouffer l’appel révolutionnaire et émancipateur de Marx. L’une consiste à opposer à sa théorie le démenti de l’expérience historique. De ce point de vue, ces cent années auraient été marquées par un pro­grès immense, inimaginable pour les plus grands penseurs du dix-neuvième siècle, Marx y compris. Malgré de terribles catastrophes et régressions de tous ordres, le bilan en serait « globale­ment positif ». L’histoire du vingtième siècle aurait donc déjoué toutes les spéculations de Marx sur la disparition du capitalisme et son remplacement par le socialisme dans les pays industriellement développés ; en revanche, des pays in­dustriellement et politiquement arriérés auraient réussi à s’engager sur la voie du communisme. Bref : naufrage de la théorie de l’homme de science, inefficacité totale de la politique de l’homme de parti !

» Quant aux fossoyeurs académiques, une distinction nette est à faire. Il n’est pas question, en effet, de refuser d’en­tendre ceux dont la critique utile, nécessaire, prend en compte l’état d’inachèvement de l’œuvre scientifique de Marx pour séparer les éléments théoriques, dont la validité permanente doit être re­connue, des erreurs historiquement et psychologiquement explicables. Bien au contraire ! Mais que dire quand ceux qui, hier, ne juraient que sur le père fondateur le rendent aujourd’hui responsable des égarements d’une postérité intellectuelle et politique dont la perversité relève de la pathologie la plus élémentaire ?

» Ces apostats du marxisme suspectent le père répudié d’avoir à dessein omis ou sous-estimé le « politique » et de ne pas avoir répondu à la question essentielle du pourquoi de la mise en tutelle de la société civile par le pouvoir d’État. D’autres l’accusent d’ « aveuglement devant les droits de l’homme ». Or, les faits parlent d’eux-mêmes : Marx a passé les quatre décennies de sa carrière de communiste militant à vitupérer, en défenseur « bourgeois » des droits de l’homme, les trois formes majeures du « totalitarisme » de son temps : le bonapartisme, le tsarisme et l’absolutisme prussien.

» C’est cet ennemi acharné du Léviathan moderne que toute cette littérature académique antimarxiste va jusqu’à associer au « goulag » ! Ajoutons que c’est par choix qu’il s’est rangé dans le camp de la démocratie « bourgeoise » : victime dès ses débuts littéraires de la violation des droits de l’homme en Allemagne, en France et en Belgique, il s’est réfugié en Angleterre, cette métropole du capital lui ayant offert un asile sûr où il pouvait non seulement continuer à écrire libre­ment, mais aussi mener campagne pour le droit d’association et le suffrage universel.

» Sur ce Marx démocrate et libéral, mais aussi démocrate révolutionnaire, il m’a été donné de dire l’essentiel dans mes travaux comme dans mes commentaires des écrits de Marx publiés dans la Pléiade : je m’applique à y démolir la légende de Marx construite autant par des adeptes zélés que par des adversaires obtus. En ce moment même, je préfère me tenir loin de la mêlée et du tapage provoqués par les célébrations officielles et officieuses. J’ai en chantier un opuscule consacré à cette légende, dont les méfaits idéologiques, aussi intolérables qu’ils puissent être, sont peu de chose en comparaison de la misère réelle du monde, qu’aucune théorie, fût-elle marxienne ou marxiste, ne saurait faire dis­paraître. Ce sera ma contribution à un hommage dont le défunt célébré et maudit peut certes se passer, mais qui se situera hors de la triple entreprise d’enterrement évoquée.

Mais en réaffirmant qu’il faut considérer Marx comme le premier – et le plus efficace – critique du marxisme, on peut se demander si, à votre tour, vous ne contribuez pas aussi à une certaine mystification de Marx, par exempte en le déchargeant totale­ment du poids de ses « disciples », tout en accablant Engels de tous les maux et en particulier celui d’avoir inauguré le culte de son ami, le jour même de son enterrement ?

– Je me suis contenté de montrer qu’une intelligentsia en mal d’idéologie consolatrice s’évertue à réduire, souvent par pure gloriole, en quelque sorte comme l’investissement le plus rentable de son capital intellectuel, la puissance démystificatrice de l’œuvre de Marx. Seule sa carrière d’auteur marginal et impécunieux a empêché Marx d’élabo­rer systématiquement le projet d’une tri­ple critique scientifique des institutions bourgeoises.

» Mais il suffit de lire son œuvre pour comprendre que, loin de refuser de « penser le politique », il a mis le « politique » au centre de ses préoccupations. Si bien que son Économie est restée inachevée, qu’il n’a pu que péniblement mettre la dernière main à l’unique livre du Capital, alors que l’ensemble de ses écrits historico-politiques, en fait, sa critique du politique, apparaît comme un ensemble relativement achevé. Elle s’impose aujourd’hui à notre réflexion avec plus de pertinence convaincante que la Critique de la philosophie et la Critique de l’économie politique, comme l’œuvre du premier théoricien de l’anarchisme, donc du critique et dénonciateur sans concession tant du vrai capitalisme que du faux socialisme.

» C’est sur ce point essentiel que devrait s’engager le débat concernant le rôle d’Engels. Contrairement à ce que l’on prétend parfois, je ne le tiens nullement pour responsable de tous les avatars et distorsions subis par la pensée marxienne – surtout depuis l’institution du marxisme-léninisme comme religion d’État – dans la fondation de ce qu’il a cautionné, presque à son corps défendant, sous le concept de « marxisme ».

» Mais comment rester indifférent face aux conséquences, aujourd’hui clairement perceptibles, de ce geste de consécration élevé tôt à la dignité d’un dogme intouchable ? Comment méconnaître le fait qu’en se spécialisant dans les questions militaires Engels a légué, sans s’en douter, à la postérité marxiste un héritage ambigu et aliénant qui, baptisé « marxiste-léniniste », constituera la négation absolue de la cause émancipatrice pour laquelle Marx a vécu et combattu ?

» Cependant, cette ambiguïté peut se retourner contre les héritiers aliénés : Engels aurait sans peine reconnu en eux les continuateurs enragés et aveugles de la politique tsariste. N’oublions pas que Marx lui-même n’a cessé de prêcher la « guerre révolutionnaire ». au prix d’une concession vulgairement « réformiste » à la vocation civilisatrice de l’Occident bourgeois, contre le despotisme asiatique, et spécialement contre la Russie, cet « ultime bastion de la réaction européenne ».

» Soyons sérieux ! Engels aurait été le dernier à se laisser prendre au piège d’une idéologie politique accommodée à la sauce « marxiste », et rien de ce qu’il a dit ou fait, en tant que légataire spirituel de son ami, ne peut servir à légitimer ce marxisme-là.

Le monopole de la Mecque marxiste

– Dans quelles conditions et dans quel esprit avez-vous entrepris la publication des œuvres de Marx dans «La Pléiade» ? A quels obstacles et critiques, notamment politiques, avez-vous été confronté ? Ne pensez-vous pas être aujourd’hui mieux reçu et compris ? En fin de compte, y a-t-il, à votre avis, un usage possible, fécond, de Marx ? Ou bien s’agit-il d’une pensée dépassée?

– En acceptant la lourde responsabilité d’une édition des œuvres de Marx dans la «Bibliothèque de la Pléiade», je savais les risques d’une entreprise conçue à contre-courant d’une tradition enracinée. Elle heurtait une coutume éditoriale devenue pour ainsi dire une loi non écrite, en affrontant le mythe de la double fondation d’une scienzia nova appelée « marxisme ». En outre, elle brisait le monopole que la Mecque marxiste possède dans le domaine des éditions prétendument scientifiques des « classiques du marxisme ».

» Si j’ai aujourd’hui la conviction d’avoir réussi, malgré les difficultés et obstacles que l’on imagine facilement, en revanche, j’ai échoué dans une entreprise similaire, mais bien plus ambitieuse : le projet d’une édition du jubilé des œuvres de Marx dans le texte original. L’histoire de cet échec fera sans doute un chapitre de la Légende de Marx que j’ai en chantier. Mon projet devait se conformer au vœu de l’auteur de faire entendre un appel toujours re­commencé et toujours actuel, un réquisitoire éthiquement justifié. L’édition du jubilé devait surtout faire apparaître pourquoi cette œuvre, dès lors qu’elle ne s’affirme qu’en symbiose avec ses sources ouvertement ou tacitement re­connues, répugne à se présenter comme un tout achevé, l’achèvement n’étant pas concevable dans ce processus continu de théorie et de praxis, orienté vers une fin clairement énoncée : la génération de la société humaine ou de l’humanité sociale, accomplissement des visées des utopistes, des réformateurs et des révolutionnaires.

» N’ayant jamais recherché l’approbation ou brigué le verdict de la confrérie des spécialistes, la désapprobation des écolâtres de la théologie marxiste n’a nullement réussi à faire obstacle à la réception plus que favorable de mon travail d’éditeur et de commentateur de l’enseignement marxien. Ce qui m’importait avant tout, c’est que cette édition puisse atteindre les milieux auxquels Marx destinait ses œuvres.

« La classe ouvrière est révolution­naire ou elle n’est rien du tout », a déclaré Marx, conscient que tous les prestiges du verbe dialectique demeurent vains devant l’attitude de résignation ou de soumission des ilotes modernes. Au risque de heurter l’opinion universelle­ment admise, j’affirme que la vie posthume de l’auteur du Capital est loin d’avoir commencé. S’il est vrai, comme le croyait Nietzsche, que « certains individus naissent posthumes », ce propos ne s’applique pas encore à Marx.

» A la vérité, les cent années de marxisme triomphant démontrent le contraire d’une résurrection spirituelle de ce penseur qui se reconnaissait essentiellement dans son activité d’éducateur en situation d’apprentissage permanent. Le triomphe du marxisme comme idéologie du socialisme réellement inexistant dissimule en fait un échec flagrant : la carrière posthume du penseur et praticien de de l’éthique prolétarienne ressemble à une longue agonie plutôt qu’à une présence révolutionnaire. »

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