Il faut s’entendre !(Pivert, 1933)

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Tribune libre de Marceau Pivert dans le Populaire du 27 juillet 1933.

Ainsi donc, on s’occupe du socialisme… Tout le monde est gagné par la contagion… Les classes moyennes se tournent vers le socialisme… Certaines catégories de la classe dirigeante n’y sont pas insensibles non plus. La nation devient socialiste; la démocratie devient socialiste; la jeunesse devient socialiste. Le tout est de savoir exactement de quoi l’on parle ! Et la grande presse, surtout celle de gauche, de monter en épingle le trio néo-socialiste Marquet-Montagnon-Déat. Et d’admirer les audaces vertigineuses de ces constructeurs sans peur sinon sans reproche…

Permettez, camarades ! Voici déjà un symptôme qui doit éveiller l’attention d’un socialiste tout court: Comment expliquer que ces hommes politiques, que ces journaux politiques, que ces « démocrates » soient si empressés à vous louanger ? Ce sont bien les mêmes qui, lorsque le groupe parlementaire défend à la Chambre les contre-projets socialistes, acceptent ou encouragent les multiples lâchages de la pseudo majorité ? Sur le contre-projet Auriol de redressement financier, sur la suppression des périodes de réserve, sur l’office du blé et la fixation d’un salaire minimum pour les ouvriers agricoles, où étaient ces beaux messieurs ? Ils étaient contre ! Ils le restent ! Première cabriole: Ils applaudissent des discours et des intentions dans la mesure où cela les rassure contre le socialisme tout court. Attention au lendemain: Ou bien vous serez fidèles au programme de socialisation… et alors vous verrez VOS journaux changer de ton… ou bien vous trahirez purement et simplement, et alors les cartes seront abbatues et le jeu sera clair.

Deuxième symptôme. Cette révolution nationale, qu’attendez-vous pour la faire ? Depuis un an vous tenez à la fois, camarades de la majorité du groupe parlementaire, et le sort des gouvernements dans vos mains et la volonté du Parti en échec… Où est le résultat de « votre » politique, que le Parti vient de désavouer solennellement ? Crédits militaires ? Fonds secrets ? Budget bourgeois ? Tout cela est évidemment utile… mais pour la sécurité du régime capitaliste. Est-il là ce que vous entendez par socialisme dans le cadre national ? L’heure de la conclusion logique d’une telle obstination approche. La tirerez-vous vous-mêmes ? Faudra-t-il vous y aider ?

Car enfin il y a une aberration insupportable dans cette nouvelle position « doctrinale » (?). Les classes moyennes sont en mouvement. Et pour les suivre vous n’hésitez pas à quitter le terrain de classe du prolétariat… Voilà qui est inquiétant.

– Mais non ! proteste cet excellent Montagnon, « nous savons que la classe ouvrière est l’élément principal essentiel« , écrit-il dans l’Oeuvre du 25 juillet.

– Simple affirmation; car ce qui compte, pratiquement, c’est de se soumettre à la volonté de cette classe ouvrière organisée. Et celle-ci s’exprime dans nos Congrès. Ne pas se soumettre aux décisions des Congrès, c’est effectivement mépriser « l’élément principal essentiel« . A moins d’opposer les inorganisés au Parti… Mais alors, le bolchevisme n’est pas où on le suppose !

Seule notre conception syndicaliste peut sauver les classes moyennes, dit-on encore.

– Non, Montagnon, ce n’est pas votre conception, c’est la FORCE OUVRIÈRE qui jouera le rôle décisif. Écoutons ensemble la voix des travailleurs syndiqués et nous chasserons sans peine les billevesées qui sont, dans le mouvement ouvrier le reflet des inquiétudes des classes menacées.

Est-ce à dire que la volonté de combat soit le privilège de nos néo-socialistes ? La presse bourgeoise s’est bien gardée de faire connaître les moyens de lutte directe immédiate qui ont été proposés au Congrès par presque tous les orateurs ! Contre le fascisme, contre la guerre, pour les actions communes, sur le terrain de classe, avec les partis prolétariens, des idées aussi audacieuses, aussi claires, ont été exprimées. Elles seront portées à la Conférence internationale. Elles se traduiront dans des résolutions accentuant l’opposition de tous les prolétariats à tous les révisionnismes et à toutes les formes de fascisme. Elles marqueront le désir de passer à l’offensive générale.

« Nous constituerons des équipes nouvelles« , écrit Montagnon.

Qu’est-ce à dire ? S’il s’agit de lier plus étroitement que jamais syndicats et partis ouvriers dans la lutte commune, d’accord; mais c’est peut-être autre chose. Une autre équipe gouvernementale mieux outillée pour mater la classe ouvrière ?

Alors qu’on se le tienne pour dit: Dans nos sections, dans nos syndicats, dans nos groupes de défense et dans nos jeunes gardes existent des énergies qui sauront coordonner leurs efforts, résister à tous les assauts et, sur le roc du front international de classe, qui se préparent aux gestes décisifs.

État fort ? Autorité ? Ordre ? Économie dirigée ? Formule à double entente. Parlons clairement: Les travailleurs ne doivent compter que sur eux-mêmes, faire leur besogne eux-mêmes, diriger eux-mêmes l’économie internationale socialisée, organiser eux-mêmes leur sécurité de classe. Et refaire eux-mêmes le plus vite possible, leur unité révolutionnaire. Si c’est cela que veulent certains de nos camarades, pourquoi commencent-ils par s’insurger contre le Parti ? Pourquoi s’obstinent-ils à suivre dans son naufrage un radicalisme qui a donné toute la mesure de son impuissance ?

Oui, Déat, crions notre volonté de vivre le socialisme et de le faire, mais un socialisme qui effraye la bourgeoisie et qui dresse contre nous la haine de tous ceux qu’il menace… non pas un néo-socialisme (?) adapté aux besoins des classes dominantes et auquel toutes les feuilles capitalistes ouvrent largement leurs colonnes!

Marceau PIVERT.

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