Henryk Grossmann, théoricien de l’accumulation et de la crise (Mattick, 1969)

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Préface de Paul Mattick à Grossman / Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique (1969, trad. fr. 1975)

hgH. Grossmann

La publication de l’œuvre maîtresse de Henryk Grossmann, La Loi de l’accumulation et de l’effondrement du système capitaliste [1], coïncidant avec le début de la crise mondiale de 1929, revêtit par là même une importance particulière. Qui plus est, elle constitua un véritable événement scientifique du fait que la théorie marxiste de l’accumulation, tombée dans l’oubli, s’y trouve replacée au premier plan de la réflexion socialiste. La période de progression relativement lente du capitalisme, qui ne s’acheva qu’avec la Première Guerre mondiale, n’avait pas été sans effet non plus tant sur la théorie socialiste que sur la pratique réformiste du mouvement ouvrier. Son expression la plus accomplie fut le révisionnisme selon lequel le capitalisme suivait un cours différent de celui prévu par Marx, de sorte qu’on ne pouvait plus admettre l’existence des limites objectives à son développement. Tout effondrement économique du système étant exclu, il fallait s’en tenir à une politique de réformes sociales. Grâce à la démocratie bourgeoise, on pourrait améliorer petit à petit la condition ouvrière et aboutir finalement à une société socialiste. S’il peut parfois exister un lien entre pratique réformiste et idéologie révolutionnaire, pratique révolutionnaire et idéologie réformiste sont par contre inconciliables. L’aile radicale de la social-démocratie comprit qu’aucune propension subjective à la révolution n’apparaîtrait à défaut d’une nécessité objective. C’est pourquoi il ne suffisait pas de s’opposer au réformisme ; il fallait également contester les chances de succès d’une telle pratique en démontrant que les contradictions internes du système capitaliste finiraient par provoquer sa fin. Si l’on suppose l’absence de limites économiques à l’accumulation du capital, écrivait Rosa Luxemburg, « le socialisme perd alors le fondement de granit de la nécessité historique objective » [2] ; elle s’efforça de prouver que le capital sécrétait de lui-même des limites à sa domination.

Le livre de Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, souleva un tollé quasi général ; d’une part parce qu’elle exposait son point de vue sous la forme d’une critique de la théorie de Marx, d’autre part parce que ce point de vue était en contradiction avec l’idéologie sociale-démocrate. Grossmann se donna plus tard pour tâche de faire dériver de la théorie marxienne elle-même la conviction qu’avait Rosa Luxemburg de la fin inéluctable du capitalisme, conviction dont elle disait avoir trouvé le fondement à l’état d’ébauche, mais non achevé, dans la théorie de Marx. Il démontra que Rosa Luxemburg, bien que sa critique de Marx reposât sur une erreur, n’en avait pas moins raison face aux réformistes. Pour Grossmann comme pour Marx, les difficultés et les limites du capitalisme trouvent leur origine théorique et pratique dans les rapports de production capitalistes. Pour Rosa Luxemburg, ce n’était pas la production du profit, mais sa réalisation sur le marché qui était à l’origine des crises périodiques. D’après elle, on ne pouvait réaliser l’intégralité de la plus-value dans le seul cadre des rapports capital-travail salarié. Cette réalisation intégrale présupposait donc, en outre, l’existence d’un monde non capitaliste. Avec la capitalisation progressive du monde disparaîtrait également la possibilité d’une accumulation ininterrompue de capital. Rosa Luxemburg expliquait ainsi le caractère impérialiste de la concurrence capitaliste.

Selon Marx, le problème de la circulation est inséparable de celui de la production, si bien que les difficultés de la production de capital frappent de la même façon la réalisation de la plus-value. Mais même en admettant qu’il n’y ait pas de problème de réalisation, les contradictions résultant des rapports de production subsistent, de sorte que les crises périodiques et la fin historique du capitalisme ont pour fondement ultime ces rapports eux-mêmes. Le mérite de Grossmann fut de ramener les débats sur l’accumulation à la question des rapports de production capitalistes et ainsi à la théorie marxiste de la production de la valeur et de la plus-value. Les discussions du problème de l’accumulation eurent peu d’impact sur l’économie bourgeoise et restèrent presque exclusivement circonscrites au marxisme. Le livre de Grossmann eut pour effet non seulement de relancer les controverses sur la théorie de Rosa Luxemburg, mais encore d’y intégrer l’interprétation personnelle que Grossmann donnait de la théorie de Marx. Il s’agissait essentiellement de questions relatives à la méthodologie de Marx, au rôle et à la signification des abstractions marxiennes comme moyens de rendre compte des situations concrètes et des tendances du développement capitaliste. Selon Rosa Luxembug les abstractions marxiennes des livres I et II du Capital (c’est-à-dire l’analyse de la valeur et de la plus-value dans un système capitaliste pur et clos, composé exclusivement d’ouvriers et de capitalistes) ne constituaient qu’ « une hypothèse théorique, destinée à simplifier et faciliter l’étude des problèmes » [3] et qui, de toute évidence, ne correspondait pas à la réalité. Et bien qu’elle n’eût rien contre de telles hypothèses, elle regrettait pourtant de ne pas trouver chez Marx la concrétisation ultérieure, jugée nécessaire, de ces considérations abstraites ; celle-ci aurait, selon elle, révélé qu’en l’absence de pays non capitalistes « les capitalistes comme classe totale ne peuvent pas vendre leurs marchandises excédentaires, ni réaliser leur plus-value en argent, ce qui leur permettrait d’accumuler du capital [4] ». Marx, soutenait Rosa Luxemburg, a « posé la question de l’accumulation du capital total, mais il ne l’a pas résolue [5] ». Elle appuyait cette affirmation sur l’examen des schémas de la reproduction simple et élargie élaborés par Marx dans le livre II du Capital. Selon ces schémas établis à des fins d’illustration et où la production sociale est divisée en moyens de production et moyens de consommation, l’échange entre les deux sections s’effectue apparemment sans à-coup, assurant ainsi les relations d’équilibre nécessaires à la reproduction simple et à la reproduction élargie. Marx se servait de ces schémas pour montrer que les proportions du capital total échangées devaient être considérées non seulement du point de vue de la valeur, mais aussi du point de vue de la valeur d’usage, et en tirait cette conséquence que « les modalités de l’échange normal, particulières au mode de production capitaliste, donc les conditions du déroulement normal de la reproduction, que ce soit sur une échelle simple ou sur une échelle élargie (…) renferment autant de possibilités d’un mouvement anormal, donc de crises, puisque l’équilibre — vu le processus spontané de cette production — est lui-même purement accidentel [6] ». Les schémas ne visaient pas à présenter une accumulation sans à-coup, mais illustraient les conditions d’équilibre de la reproduction, qui ne peuvent exister que fortuitement en système capitaliste, de même qu’il n’y a de coïncidence que fortuite entre valeur et prix, offre et demande.
Bien que Rosa Luxemburg ait reconnu plus tard que sa référence aux schémas de reproduction de Marx n’était ni heureuse ni indispensable, « que ses schémas mathématiques ne pouvaient rien prouver quant à la possibilité effective de l’accumulation [7] », ses détracteurs, se plaçant sur son terrain, réussirent à démontrer à l’aide de ces mêmes schémas la possibilité d’une accumulation sans à-coup. Ce fut surtout le cas d’Otto Bauer, qui mit au point un schéma de reproduction visant, contrairement à la thèse de Rosa Luxemburg, à prouver qu’une accumulation harmonieuse et illimitée du capital total était possible. C’est sur ce point qu’intervint Grossmann, qui s’opposait aussi bien à Rosa Luxemburg qu’à Otto Bauer. Il montra, en reprenant les hypothèses mêmes de Bauer, que le schéma de ce dernier débouchait également sur l’effondrement du capitalisme, sinon dans l’intervalle de temps considéré par son auteur, du moins à plus long terme. Ceci ne voulait pas dire que la chute du système capitaliste pouvait être représentée schématiquement, mais seulement que la « preuve » qu’apportait Bauer de la possibilité d’une accumulation illimitée aboutissait en réalité à son contraire.

L’intervention de Grossmann dans le débat, entamé par Rosa Luxemburg, sur le schéma de reproduction de Marx estompa sa propre interprétation de la théorie marxienne de l’accumulation, interprétation qui portait non sur l’harmonie ou la disharmonie des proportions échangées dans le schéma de reproduction, mais sur la tendance du taux de profit à baisser vu l’élévation de la composition organique du capital liée à l’accumulation. Ce processus se déduit de l’application de la théorie marxienne de la valeur à l’accumulation, ainsi que du double caractère de la marchandise comme valeur d’échange et valeur d’usage et de ses mouvements contradictoires dus à la productivité croissante du travail. Les gains de productivité, l’élévation de la composition organique du capital, la baisse tendancielle du taux de profit et l’accumulation ne sont, selon Marx, que divers aspects d’un même processus du point de vue théorique ; ils sont indépendants des conditions de l’échange entre les deux grandes sections de la production dont seul l’examen en tant qu’unité fournit le concept de capital total.

Ce furent sans doute ses réflexions sur le schéma de reproduction qui amenèrent Grossmann à réexaminer la question de la méthode de Marx. Les ouvrages et les lettres de Marx indiquent que différents plans se trouvent à la base du Capital et notamment que Marx renonça à son idée première d’écrire une œuvre en six volumes dont chacun aurait traité d’un aspect particulier de l’économie capitaliste, au profit d’un exposé plus général, succinct et abstrait, qui aboutit finalement aux trois livres du Capital et aux Théories de la plus-value. Grossmann acquit la conviction qu’ « entre le changement du plan de l’ouvrage et la construction méthodologique du schéma de reproduction, il n’y a pas qu’une connexion apparente, mais une connexion interne et nécessaire [8] ». Cette connexion interne, Grossmann disait la voir dans le fait que l’approche théorique du procès de reproduction (sous l’angle du circuit économique) détermine la mise en ordre du matériau empirique, telle qu’elle se présente dans la construction du Capital. Hypothèse peu convaincante. En effet on pourrait soutenir tout aussi bien que c’est la méthode marxienne acquise auparavant qui se trouve à la base du schéma de reproduction, ce qui paraît en fait plus vraisemblable depuis la publication des Fondements de la critique de l’économie politique (Grundrisse) de Marx. La controverse marxologique [10], sur le point de savoir si Marx a fondamentalement modifié son plan de travail, ou s’il n’est simplement pas parvenu à réaliser son plan initial, n’a guère de sens sauf si l’on ne considère, à l’instar de Rosa Luxemburg, Le Capital comme un « fragment », une œuvre inachevée qui attendrait qu’on la complète. Grossmann entendait réfuter cette idée et montrer que « le matériau légué par Marx — hormis les détails d’exécution — constitue essentiellement un système achevé, c’est-à-dire sans lacune » [11].

Quoi qu’il en soit, peu importent les intentions de Marx ; on ne peut discuter que des textes publiés et de la méthode d’exposition employée. La méthode de Marx, procédant par isolation, par construction d’un modèle n’indiquant que les traits essentiels des conditions capitalistes et en révélant les lois, est indépendante du schéma de reproduction qui n’est lui-même qu’une expression de la méthode mise en œuvre. Il va de soi que Marx a élaboré sa méthode au fil des difficultés et que celle-ci trouva une utilisation plus adéquate dans les travaux ultérieurs que dans les premiers. Mais dans les Grundrisse, Marx se sert déjà des abstractions nécessaires à la compréhension des lois du mode de production capitaliste, et il parvient déjà aux conclusions mêmes qui seront présentées plus tard dans Le Capital comme lois de fonctionnement du capitalisme. Pour Grossmann, le schéma de reproduction constitue un moment indispensable de la méthode de simplification de Marx, l’échange marchand exigeant au moins deux producteurs. La formule du capital total se transforme ainsi en schéma de reproduction qui divise le capital en deux parties. Cependant, chez Marx, les lois de fonctionnement du capitalisme sont relatives au capital total. Le capital total n’existe pas dans la réalité ; selon Marx, le concept de capital total ou de capital en général est certes une abstraction, mais nullement arbitraire. Il est clair que l’ensemble des capitaux existants constitue à tout moment un capital total, même si l’on ne peut en mesurer la grandeur ; et ce qui vaut pour le capital en particulier s’applique aussi au capital en général, notamment à la production de plus-value. La baisse du taux de profit exprime, selon Marx, la baisse du rapport de la plus-value au capital investi — peu importe s’il se décompose en un certain nombre d’unités de capital ou si l’on ne considère que deux secteurs dans la production. Il ne faut pas croire que Marx étend le concept de capital total au schéma de reproduction uniquement pour rendre compte de l’existence de l’échange ; ceci serait d’ailleurs superflu. Le schéma de reproduction est relatif au procès de circulation du capital croissant, procès qui lui-même repose sur la production de plus-value. La reproduction élargie du capital total est sans doute un procès circulatoire, mais aussi bien pour les capitaux particuliers que pour le capital total. Quelles que soient les difficultés propres au procès de circulation, le rapport capital-travail salarié, le rapport du capital en général au travail salarié en général, contient à lui seul presque toutes les difficultés qui fixent des limites au processus de reproduction en tant que procès de circulation du capital.
La théorie de la valeur se rapporte au capital total, parce que c’est là que valeur et prix coïncident. De quelque manière que la plus-value globale se trouve transformée et répartie, par le jeu de la concurrence, en prix de production et, au-delà, en prix de marché, en ce qui concerne le capital total, c’est elle qui détermine le taux de profit et, du même coup, celui de l’accumulation. Et comme le capital total, de même que tout capital particulier, change de composition organique au cours de l’accumulation, c’est-à-dire que le capital constant croît plus rapidement que le capital variable, le taux de profit qui se calcule par rapport au capital total, mais n’est produit que par sa partie variable, doit nécessairement baisser. Tel n’est pas le cas si le degré d’exploitation de la force de travail augmente plus vite que la composition organique du capital ; mais selon Marx ceci ne peut se poursuivre indéfiniment, car l’exploitation toujours accrue d’un nombre d’ouvriers toujours plus restreint par rapport à un capital toujours plus grand se heurte à des limites sociales et naturelles absolues.

Dans ce sens, la théorie marxienne de l’accumulation n’est pas liée au schéma de reproduction. Le schéma pourrait uniquement servir à prouver l’impossibilité d’un échange à base valeur. Il devrait en effet, pour rendre compte du procès de circulation du capital total, être chiffré en prix de production, que la concurrence et les mécanismes du marché sont seuls à fixer. Or, en pratique, il est impossible de déduire de prix donnés les valeurs des marchandises, et vice versa. Autant dire que le schéma de reproduction pose en hypothèse des valeurs fixées de manière rien moins que réaliste et dont la validité n’est pas comparable à celle du concept de capital total. En tout état de cause, les prix étant identiques aux valeurs du point de vue du capital total, les prix s’écartent toujours des valeurs dans l’échange. Le schéma de reproduction illustre le procès de circulation du capital total dans l’hypothèse fausse de l’échange à base valeur, dans le but d’en donner malgré tout une illustration. Loin de viser à démontrer la possibilité de la reproduction, les rapports chiffrés qu’offre le schéma sont au contraire fixés arbitrairement pour donner une représentation imagée du procès en voie d’accomplissement. On n’établit donc ainsi ni la possibilité ni l’impossibilité d’une reproduction sans à-coup du capital total ; on ne fait qu’indiquer que l’échange doit s’accomplir selon certaines proportions déterminées. Mais que l’on considère, avec Grossmann, le schéma de reproduction comme une partie nécessaire — voire comme le point de départ — de la méthode de Marx, ou qu’on tienne au contraire la théorie marxienne de l’accumulation pour un résultat de cette méthode, lequel ne devrait rien au schéma de reproduction, la polémique de Grossmann contre Rosa Luxemburg et les adversaires de celle-ci a eu des effets fructueux. Dans la mesure où son œuvre maîtresse reprenait la question de l’accumulation du capital, son travail sur le schéma de reproduction a clarifié la question controversée de la transformation de la valeur en prix [12], conformément à la théorie de Marx. La prétendue « contradiction » découverte par Böhm-Bawerk [13] entre le premier et le troisième livre du Capital, notamment entre l’analyse de la valeur et la réalité de l’hégémonie des prix, avait semé le trouble dans le camp marxiste, et sa thèse ne fut que très imparfaitement réfutée [14]. Désarroi qui se retrouve également dans la controverse provoquée par Rosa Luxemburg au sujet du schéma de reproduction et qui permit à Grossmann d’effectuer une mise au point réglant définitivement la question. Le modèle marxien de l’accumulation capitaliste fait abstraction de nombreux aspects de la réalité, afin de révéler les connexions internes du système. Il suppose un échange d’équivalents valeur, reposant sur le temps de travail. Le système ne se compose que d’ouvriers et de capitalistes. Cette approche en termes de valeur et de plus-value pures constitue non seulement « une première hypothèse simplificatrice », mais aussi une abstraction nécessaire à la connaissance des conditions concrètes. Dans ce sens, la théorie de la valeur est aux yeux de Marx la « Science » de l’économie politique. Elle est plus qu’une « hypothèse provisoire », parce qu’elle conserve sa validité même quand on a intégré à l’analyse certains aspects des conditions concrètes qu’on avait dans un premier temps laissés de côté. La loi abstraite de la valeur gouverne la réalité même si cette réalité semble s’en écarter. C’est pourquoi la loi de la valeur n’est pas seulement un instrument de recherche, mais une part de la réalité que l’on ne peut effectivement découvrir que par une démarche intellectuelle et non 35 façon empirique. Elle ne saurait donc faire l’objet d’aucune rectification ultérieure à partir de la réalité ; elle est elle-même une part de la réalité qui en détermine la dynamique. Pour Marx, la loi de la valeur n’est pas qu’une méthode scientifique ; elle est aussi le moyen de connaître les relations réelles, l’opposition entre ce moyen de connaissance et la réalité n’étant qu’apparente. Bien que pour Grossmann aussi la loi de la valeur soit sous-jacente à l’évolution du capitalisme, sa construction de la méthode marxienne a souvent conduit à des malentendus. Pour Roman Rosdolsky, par exemple, l’hypothèse d’un modification par Marx du plan structurel du Capital est fausse, ne serait-ce que parce que la méthode de Marx a toujours été la méthode dialectique [15] développée à partir de la philosophie hégélienne. Rosdolsky partageait avec Lénine et Georg Lukàcs l’idée « que toute une série de catégories décisives continuellement employées viennent directement de la logique de Hegel [16] ». Il est naturellement incontestable — et Grossmann ne l’a d’ailleurs pas contesté — que Marx concevait le développement social comme un processus dialectique qui n’est pas seulement relatif à l’évolution du capitalisme, mais aussi à l’évolution sociale en général. L’attitude dialectique ne dispense cependant pas de s’occuper des catégories sociales spécifiques, histori-quement déterminées, qui se manifestent dans le capitalisme en tant que catégories économiques. La production de la valeur et de la plus-value n’est propre qu’au capitalisme et la dialectique de son développement doit nécessairement s’exprimer à travers les catégories qui lui sont propres.

Mais Grossmann considère aussi, comme Rosdolsky, que l’approche abstraite de la valeur qu’adopte Marx n’est pas qu’une simple hypothèse destinée à la connaissance du monde empirique : elle contient bel et bien en germe tout le secret du développement capitaliste et de sa fin inéluctable. L’optique de la valeur pure, qui laisse de côté toutes les catégories réelles telles que concurrence, prix, crédit, commerce extérieur et les formes particulières sous lesquelles la plus-value est répartie : profit, intérêt et rente foncière, fournit en fait la loi générale de l’accumulation capitaliste. Mais la loi s’impose par le jeu de la concurrence, dans un monde capitaliste en développement qui n’entend rien à la valeur et à la plus-value et ne veut rien y entendre, qui ne cherche nullement à réfléchir sur ses véritables tendances évolutives. Il reste donc à prouver que les catégories réelles de l’économie capitaliste ne peuvent rien changer à la loi de la valeur, c’est-à-dire que la loi de la valeur ne peut être annulée par les phénomènes de marché qui, en apparence, la contrarient. Le livre III du Capital en fait la preuve et rend évidente la relation intime de l’essence du capitalisme, révélée dans la loi de la valeur, avec les formes sous lesquelles celle-ci se manifeste. Étant donné que la méthode des approximations successives chère à Grossmann et la dialectique de Rosdolsky mènent aux mêmes conclusions, leur différence de méthode ne doit guère être grande. Pour l’un comme pour l’autre, l’abstraction renvoie au concret, la totalité régit ses composantes, il faut distinguer l’essence de l’apparence et le système connaît des limites objectives. Plus grande est la portée du malentendu résultant de la critique que Grossmann adresse au schéma de reproduction de Bauer ; il lui valut notamment le reproche d’avoir envisagé l’éventualité d’un effondrement automatique du capital. Ce reproche n’est pas totalement injustifié, car Grossmann semblait considérer sa critique comme une sorte de démonstration indirecte, confortant sa propre théorie de l’effondrement, ou attribuait en tout cas à la discussion relative au schéma de reproduction plus d’importance qu’elle n’en méritait. Quoi qu’il en soit, sur la question de l’accumulation Grossmann se tient de bout en bout sur le terrain de Marx et donc à l’écart du problème dont s’embarrassaient Rosa Luxemburg et les critiques de celle-ci.

La théorie de l’accumulation comme théorie de l’effondrement n’est naturellement que la conséquence logique de l’application de la loi de la valeur au procès d’accumulation, en fonction des hypothèses simplificatrices effectuées par Marx. La tendance à l’effondrement est suspendue, dans la réalité, par des contre-tendances de sorte que l’évolution tendancielle vers l’effondrement présentée dans la théorie abstraite trouve son expression concrète dans le cycle des crises. Le taux de profit baisse avec l’accumulation du capital et l’élévation de sa composition organique. Simultanément cependant, le taux de plus-value augmente ; un capital d’un montant ainsi accru permet de ce fait, et bien qu’affecté d’un taux de profit moindre, d’obtenir à présent un profit égal ou supérieur à celui qu’on obtenait auparavant à partir d’un capital d’un montant inférieur, mais à un taux de profit plus élevé. Tant que le capital croît plus rapidement que ne diminue le taux de profit, la baisse n’est que latente. Pour que cela dure, il faut que la plus-value grandisse à mesure de la croissance du taux d’accumulation. Si la plus-value obtenue ne suffit pas à permettre à l’accumulation de se poursuivre, on court à la crise, car la production sans accumulation ou même sans accumulation suffisante n’est pas une production capitaliste. La baisse du taux de profit est donc une manifestation de l’accumulation ; quant à cette dernière elle-même, elle traduit le fait que l’augmentation de la plus-value est parvenue à compenser la baisse du taux de profit. La baisse du taux de profit est relative au capital total et à la plus-value globale ; elle est occultée au niveau des capitaux individuels. C’est en elle que se reflète, à l’échelle de la société, la diminution de la valeur d’échange des marchandises due au constant accroissement de la productivité du travail. Et de même que cette diminution est compensée par la quantité plus grande de marchandises produites, de même l’accroissement de la plus-value permet de pallier la baisse du taux de profit, mais seulement si la production de la plus-value s’effectue au même rythme que la baisse du taux de profit. La masse de la plus-value nécessaire à cet effet est une inconnue, de même que le capital total lui-même. On ne peut guère que constater à travers les données du marché si elle suffit ou non à permettre à l’accumulation de se poursuivre. S’il apparaît une distorsion entre la plus-value effectivement obtenue et celle qui serait nécessaire pour poursuivre l’accumulation, celle-ci se manifeste sur le marché comme sur-production de marchandises et donc comme un problème de réalisation, la réalisation intégrale du profit supposant une accumulation de capital suffisante.

Marx a mis en lumière l’existence de tendances allant à rencontre de la baisse du taux de profit, mais il a, en même temps, souligné que les tendances opposées à l’effondrement étaient historiquement déterminées et limitées, comme le capitalisme lui-même. Les contradictions de classes du capitalisme montrent clairement que ce système ne saurait marquer la fin du dévelop-pement social. Les contradictions de classes propres aux rapports de production capitalistes apparaissent comme des problèmes de production de la valeur et de la plus-value. De même que toute l’évolution sociale à ce jour a eu pour base le développement des forces productives, de même l’évolution du capitalisme est liée à la poursuite de ce développement, ce qui n’est possible qu’au moyen de l’accumulation du capital. Développement des forces productives sociales, ceci veut dire qu’on arrive à produire plus avec moins de travail, ce qui, dans les conditions capitalistes, signifie que le capital constant grandit plus vite que le capital variable, autrement dit, que le nombre d’ouvriers diminue relativement à un capital en croissance plus rapide. Comme l’augmentation du surtravail a des limites absolues, les ouvriers ne pouvant ni travailler sans arrêt ni travailler gratuitement, la réduction relative du nombre d’ouvriers doit nécessairement entraîner une réduction du surtravail et ainsi aboutir à une baisse du taux de profit qui ne peut plus être compensée par l’augmentation de la plus-value.

Dans ce sens, il existe pour Marx comme pour Grossmann une tendance à l’effondrement du système capitaliste ; ce qui ne veut pas dire que cet effondrement s’effectue « automatiquement » ou que l’on puisse en prédire le moment. Tout ce que l’on peut dire, sur la base des tendances évolutives immanentes au capitalisme, c’est que l’accumulation est un processus auquel les crises mettront un terme et au cours duquel chaque grande crise offre la possibilité d’une transformation de la lutte des classes à l’intérieur de la société en une lutte pour une autre forme de société. Sans aller plus avant dans la question des crises ou dans le mécanisme qui mène de la crise à une nouvelle conjoncture — ceci ayant été suffisamment développé par Grossmann — qu’il soit simplement souligné ici que le reproche fait à Grossmann d’avoir interprété de façon trop schématique et mécaniste la théorie marxienne de l’accumulation n’est pas justifié ; le serait-il d’ailleurs, qu’il ne pourrait porter que sur le mode de présentation et non sur le contenu. Il est clair qu’on ne saurait tout dire en même temps et que ce qui fait défaut dans un ouvrage déterminé peut se retrouver dans un autre. Dans l’esprit de Grossmann, « il n’y a pas d’effondrement « automatique  » d’un système économique — aussi faible soit-il ; il faut qu’on le renverse [17] ». Mais c’est l’affaire de la lutte des classes et non de la théorie économique ; celle-ci ne peut que donner conscience des conditions objectives dans lesquelles la lutte des classes doit évoluer et déterminer son orientation.

La controverse relative au problème de l’accumulation n’était qu’une nouvelle manifestation de la rupture déjà consommée, dans le camp marxiste, entre réforme sociale et révolution. Ceux qui avaient abandonné l’espoir d’une révolution prolétarienne et n’en ressentaient nullement le besoin appuyaient leurs convictions fraîchement acquises sur l’hypothèse que le capitalisme pourrait se transformer, par la voie de l’évolution pacifique, en un système au service de toute la société. Le problème de l’accumulation n’avait d’intérêt pour eux que dans la mesure où l’hypothèse de son déroulement harmonieux confortait la politique réformiste. Les révolutionnaires avaient tendance à surestimer les difficultés de l’accumulation afin de conférer un poids objectif à leurs solutions. La thèse prétendument « fataliste » de l’ « effondrement inéluctable » du système n’était pas un obstacle, mais au contraire un stimulant à l’action révolutionnaire. Autant dire que les différentes interprétations de la théorie marxienne de l’accumulation ne sont pas seulement fonction d’intérêts de classe différents, mais aussi de l’état effectif de la lutte de classe elle-même.

Contrairement à la plupart de ses travaux, qui portaient essentiellement sur les problèmes théoriques du mouvement socialiste, le texte de Grossmann qu’on va trouver ci-dessous est destiné à une discussion de fond avec l’économie bourgeoise : Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique, rédigé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la publication du livre premier du Capital, parut pour la première fois en tirage limité en 1940 et n’a pas reçu depuis l’attention qu’il mérite. Grossmann y prend position contre l’opinion très répandue, mais pourtant fausse, selon laquelle on devrait considérer Marx comme un disciple et successeur de l’économie classique. Il en était, en réalité, le plus farouche adversaire, condamnant du même coup la société bourgeoise et les théories économiques qu’elle engendrait. Grossmann montre que les catégories de l’économie politique derrière lesquelles se dissimulent les rapports sociaux réels ont, selon Marx, un caractère fétichiste et que seule la connaissance de ces rapports sociaux peut permettre de comprendre la société capitaliste et son développement. « Longtemps avant Marx, on avait établi l’existence de cette partie de la valeur du produit que nous appelons maintenant plus-value ; on avait également énoncé plus ou moins clairement en quoi elle consiste : à savoir dans le produit du travail que le capitaliste s’approprie sans payer d’équivalent. Mais on n’allait pas plus loin. Les uns — les économistes bourgeois classiques — étudiaient tout au plus le rapport suivant lequel le produit du travail est réparti entre l’ouvrier et le possesseur des moyens de production. Les autres — les socialistes — trouvaient cette répartition injuste et cherchaient selon des moyens utopiques à mettre fin à cette injustice. Ni les uns ni les autres ne réussissaient à se dégager des catégories économiques qu’ils avaient trouvées établies.

« Alors Marx vint. Et il prit le contre-pied direct de tous ses prédécesseurs. Là où ceux-ci avaient vu une solution, il ne vit qu’un problème [18]. » En effet, l’économie classique convertissait en travail la valeur et ses diverses formes phénoménales — argent, prix, salaire, intérêt, rente foncière et autres —, mais du même coup elle les mystifiait car, bien entendu, dans toute société on travaille, et toutes les sociétés devraient donc être fondées sur la valeur. En réalité, la valeur n’a rien à voir avec le travail en soi, elle ne concerne que le travail tel qu’il se présente dans les rapports de production capitalistes. Ce sont ces rapports sociaux qui transforment le travail en valeur, conférant ainsi aux catégories sociales l’allure de catégories économiques qui vont masquer les relations véritables. Mais même sous sa forme mystifiée, la théorie de la valeur-travail était inacceptable pour la bourgeoisie. Marx explique que l’économie poli-tique classique s’inscrit dans une période où la lutte des classes n’est pas développée. « Son dernier grand représentant, Ricardo, est le premier économiste qui fasse délibérément de l’antagonisme des intérêts de classe, de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente, le point de départ de ses recherches. Cet antagonisme, en effet inséparable de l’existence même des classes dont la société bourgeoise se compose, il le formule naïvement comme la loi naturelle, immuable de la société humaine. C’était atteindre la limite que la science bourgeoise ne franchira pas. (…) En France et en Angleterre, la bourgeoisie s’empare du pouvoir politique. Dès lors, dans la théorie comme dans la pratique, la lutte des classes revêt des formes de plus en plus accusées, de plus en plus menaçantes. Elle sonne le glas de l’économie bourgeoise scientifique. Désormais, il ne s’agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l’apologétique [19]. » Grossmann examine cette évolution historique très en détail, afin de dégager du même coup les différences entre Marx et l’économie classique ; non pas tant par intérêt pour celle-ci, que pour mettre en évidence le rôle particulier de la valeur d’usage dans l’analyse de Marx, rôle que le marxisme avait jusqu’alors presque totalement négligé ou omis. A l’instar de l’économie bourgeoise, les théoriciens marxistes s’en sont tenus la plupart du temps à la valeur d’échange, bien qu’ils n’aient pas ignoré tout à fait le double caractère de la valeur, valeur d’échange et valeur d’usage. Cette dernière, sans doute, ne joue aucun rôle dans l’économie capitaliste ; elle lui sert de moyen pour réaliser ses fins, puisqu’il s’agit en l’occurrence de valorisation du capital, de plus-value comme valeur d’échange accrue. Le double caractère de la marchandise n’en a pas moins, pour Marx, une importance essentielle, car c’est sur la différence entre valeur d’usage et valeur d’échange de la force de travail que repose toute la société capitaliste, son évolution et son déclin final. A force de ne s’intéresser qu’à la valeur d’échange, l’économie bourgeoise finit par se trouver réduite à l’analyse des relations de prix telles qu’elles se présentent sur le marché. Mais comme on ne pouvait pas expliquer le prix par le prix, on lui adjoignit grâce à la théorie de l’utilité marginale un fondement psychologique. Ce fut l’œuvre de cette école que de supprimer, en subjectivant le concept de valeur, la loi de la valeur léguée par les Classiques et critiquée par Marx. Dans les mains des marginalistes, la valeur se transforma en une utilité marginale de la marchandise à base naturelle et psychologique et ayant pour expression le prix, une utilité à mesurer en fonction de la demande. La « valeur d’usage » revenait à l’honneur, non sous sa forme matérielle, mais comme phénomène psychologique. Selon W. S. Jevons, par exemple, toutes les lois économiques peuvent se ramener à l’opposition naturelle entre joie et peine. Comme les gens aspirent avant tout à accroître leur joie et à diminuer leur peine, on peut considérer les deux sentiments comme des rapports de grandeurs et ceux-ci sont donc susceptibles d’un traitement mathématique. Bien que l’on eût tôt fait de renoncer à l’idée de mesurer l’utilité marginale subjective, la théorie elle-même s’est encore maintenue jusqu’à nos jours. Le désir d’une science « universelle », a-historique de l’économie ne s’explique pas simplement par le caractère nécessairement apologétique d’une économie baignant dans l’idéologie bourgeoise, mais aussi par le souhait de figurer parmi les sciences positives, en quoi sa nature apologétique s’exprime plus fortement encore. L’économie ne serait pas déterminée par des rapports de production historiquement donnés, mais par l’homme qui, seul ou dans l’échange social, recherche la satisfaction maximale de ses besoins. Appliquée à l’économie politique dans son ensemble, cette idée aboutit à la théorie générale de l’équilibre comme résultante ultime de toutes les aspirations individuelles à l’utilité maximale. La théorie de l’équilibre a un caractère statique, car elle suppose que toute rupture de l’équilibre entraîne un mouvement des prix qui le rétablit. Grossmann suit la théorie dans toutes ses modifications et conclut de cet examen que — toute autre considération mise à part — son caractère statique à lui seul suffit à en démontrer l’ineptie. Le capitalisme étant dynamique, il est absurde de rechercher les lois d’une économie statique imaginaire. Aussi bien la dynamique du système échappe-t-elle forcément à une théorie exclusivement basée sur la valeur d’échange. Mais dynamique correspondant effectivement à la réalité, il fallait bien que l’économie bourgeoise tentât aussi d’en rendre compte. Cependant, tous ses efforts en ce sens ont échoué. La découverte des lois du développement capitaliste et de leur impact sur les mécanismes du marché demeurent le fait du marxisme.

L’idée d’une autorégulation de l’économie, le mécanisme des prix ayant pour effet de rétablir un état d’équilibre, devait voler en éclats avec la grande crise de 1929. Depuis lors, on a multiplié les interventions dans les mécanismes du marché, non seulement pour obtenir l’indispensable élévation de la production, mais aussi pour accélérer la capitalisation du monde. Cependant, hier comme aujourd’hui, ces efforts ont exclusivement porté sur les phénomènes de marché, gardant ainsi un caractère statique : la production est « commandée » à partir de la demande ; même si ce n’est plus directement par les consommateurs, du moins est-ce par l’augmentation de la demande liée aux dépenses de l’État, qui accroissent la « consommation publique ». Les rapports de production et la dynamique qu’ils déterminent ne sont toujours pas pris en considération.

Suivant la théorie statique de Keynes, par exemple, la crise trouve son origine dans une « loi » psychologique de la diminution de la consommation avec l’augmentation de la richesse. Comme dans cette théorie la production dépend de la consommation, le taux d’investissement doit nécessairement baisser. On mentionne bien ce que cela signifie à long terme, mais on le perd ensuite de vue, car il faut à court terme remédier à la crise, chose possible, à en croire Keynes : en cas de baisse des investissements, l’état d’équilibre du système est lié au chômage ; puisque ce système n’offre alors de lui-même aucune possibilité de retour au plein-emploi, celle-ci ne peut venir que de l’extérieur, par le biais de mesures gouvernementales permettant d’augmenter la demande. Si ces mesures sont couronnées de succès, il s’ensuit un état d’équilibre, avec plein-emploi. Rien n’est changé quant au système lui-même : un équilibre cède la place à un autre.
Keynes n’avait pas conscience des conséquences de ce processus, car il considérait le système uniquement sous l’angle du marché. Mais derrière les phénomènes de marché, il y a la production capitaliste de plus-value. On ne produit pas pour consommer, mais pour accumuler du capital. La production régresse lorsqu’elle n’est pas rentable. Le seul moyen de l’élargir, c’est de rétablir un taux de plus-value favorisant l’accumulation et stoppant la baisse du taux de profit. Ce qui est consommé ne peut pas être accumulé ; il faut donc que la consommation se soumette à l’accumulation. L’essor de la demande ne saurait à lui seul mettre fin à la crise, alors qu’au contraire un gonflement de la plus-value permet à l’accumulation de se poursuivre. La crise trouve sa cause et sa solution dans la sphère de la production, du moins tant que les solutions sont objectivement possibles. Une augmentation consciente de la demande qui a pour effet d’élargir la production, mais non l’accumulation, ne saurait tenir lieu de solution à la crise, même si elle permet d’accroître l’activité économique. L’accroissement de la production résultant de l’extension du système du crédit ne fait que retarder le déclin progressif du système capitaliste, mais n’y change rien.
Vu la conjoncture qui règne dans les pays capitalistes développés depuis la Seconde Guerre mondiale, cette constatation peut paraître étrange. Ce fut en l’occurrence la conjonction des destructions, du progrès technique et du dirigisme qui fit passer l’économie capitaliste de son état de crise d’avant-guerre à une nouvelle expansion.

La destruction de capital est une condition de la poursuite de l’accumulation ; l’évolution technique requiert la production de plus-value ; et les interventions dans l’économie réduisent le chômage aux frais de l’ensemble de la société. Tout se passe cependant comme si le capitalisme avait bel et bien réussi à se soustraire aux lois des crises qui lui sont propres. Mais c’est là une illusion ; en vérité, la dynamique du système reste ce qu’elle était, les rapports de production n’ayant en rien changé. Les travaux de Grossmann retrouvent une actualité parce qu’ils apportent la preuve irréfutable que les contradictions du capitalisme ne peuvent disparaître qu’avec le capitalisme lui-même. Jamais l’analyse marxiste de la société capitaliste n’a été plus nécessaire qu’aujourd’hui, car jamais le système ne fut aussi mal compris que dans ses conditions actuelles d’existence.

Paul Mattick, Cambridge, Mass., mai 1969.

Notes
1. H. Grossmann, Das Akkumulations- und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems, Leipzig, 1929 (Réimpression : Francfort, 1967).
2. R. Luxemburg, L’Accumulation du capital, Critique des critiques ou : Ce que les épigones ont fait de la théorie marxiste, in Œuvres, Paris, 1969, t. 4, p. 158.
3. Ibid., p. 143.
4. Ibid., p. 143.
5. Ibid., p. 147.
6. Cf. K. Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique — abrégé ci-dessous en Capital I, II et III et cité, sauf avis contraire, d’après la version française dite des Editions sociales (N.d.T.) —, Capital II, 2, p. 141. (Nous
avons préféré ici la version de M. Rubel in K. Marx, Œuvres. Economie II, p. 829.)
7. R. Luxemburg, op. cit., p. 151.
8. H. Grossmann. « Die Aenderung des ursprüinglichen Aufbauplans des Marxschen  » Kapital  » und ihre Ursache », Archiv für Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, XIV, 2, 1929, p. 313.
9. K. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique (Ebauche de 1857-1858), Paris, 1967.
10. Cf. par exemple : Otto Morf, Das Verhältnis von Wissenschaftstheorie und Wirtschaftsgeschichte bei Karl Marx, Berne, 1951, et M. Rubel, op. cit., p. XCIV sq.
11. H. Grossmann, art. cité, p. 337.
12. H. Grossmann, « Die Wert-Preis-Transformation bei Marx und das Krisenproblem », Zeitschrift fur Sozialforschung, I, 2, 1932, pp. 55-84 ; cf. aussi, du même auteur : « Die Goldproduktion im Reproduktionsschema von Marx und Rosa Luxemburg », in Festschrift fiir Cari Griinberg, Leipzig, 1932, p. 152-184.
13. Böhm-Bawerk, « Zum Abschluss des Marxschen Systems », in Festgaben fur Karl Knies, Berlin, 1896.
14. Rudolf Hilferding, « Böhm-Bawerk’s Marx Kritik », in Marx Studien, Vienne, 1904.
15. R. Rosdolsky, Zur Entstehungsgeschichte des Marxschen « Kapital », Francfort, 1968. (Cf. les articles de Roman Rosdolsky in Critiques de l’économie politique : « Sur l’impérialisme », 4-5, juil.-déc. 1971 ; « Remarque méthodologique à propos de la critique des schémas
de reproduction de Marx par Rosa Luxemburg », p. 115 sq., et « La théorie de la réalisation chez Lénine », p. 125 sq. [N.d.T.].)
16. Georg Lukàcs, Histoire et conscience de classe, Paris, 1960, p. 12.
17. H. Grossmann, « The Evolutionist Revolt against Classical Economies. The Journal of Political Economy, déc. 1943, p. 520.
18. Préface de F. Engels (5 mai 1885), Capital II, 1, p. 21.
19. Capital I, 1, p. 24-25 (postface à la 2° éd. all.).

grossmann250pix

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2 Réponses to “Henryk Grossmann, théoricien de l’accumulation et de la crise (Mattick, 1969)”

  1. lucien Says:

    texte inédit sur le web, repris sur http://www.mondialisme.org/spip.php?article1235

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  2. La crise mondiale et le mouvement ouvrier (Mattick, 1975) « La Bataille socialiste Says:

    […] Henryk Grossmann, théoricien de l’accumulation et de la crise (1969) […]

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