Action d’abord ! (Pivert, 1935)

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Tribune libre de Marceau Pivert dans Le Populaire du 10 janvier 1935. Les archives numérisées du Populaire de 1918 à 1939 ont été mises en ligne par Gallica ici.

Le « Front Antifasciste » semble arrivé à un point mort!

La recherche d’alliés « à tout prix » ralentit-elle l’activité des organisations ? Les forces populaires immenses, qui auraient déjà obtenu la victoire, dès le lendemain du 6 février, si elles avaient attaqué immédiatement l’ennemi, s’enferment dans le cadre étroit de la légalité bourgeoise, et bornent leur activité à des meetings, des ordres du jour, des démarches dans les antichambres ministérielles. De différents points de l’horizon antifasciste, des courants d’opinion convergent étrangement vers l’élaboration de tactiques dangereuses dont nous avons le devoir de mesurer toutes les conséquences.

Plus que jamais, à mesure que les difficultés se dressent devant nous, regardons-les en face et parlons clair.

Les uns nous proposent de négliger au besoin les revendications immédiates pour nous consacrer à la propagande en faveur du « plan ». Ils opposent cette « propagande » à la « méthode insurrectionnelle » !! Ils conditionnent la réalisation de l’unité organique à un accord préalable sur leurs méthodes.

Les autres mettent bien l’accent sur les revendications immédiates mais semblent rejeter à un lointain avenir l’hypothèse de la conquête du pouvoir.

D’autres encore, s’installant avec une légèreté effrayante sur le propre terrain du capitalisme, croient pouvoir assurer la sécurité des travailleurs en proposant les contingentements, les droits de douane, la diminution du rendement… et sans doute aussi la destruction des usines, l’élimination du travail féminin, l’interdiction aux laboratoires de faire de nouvelles découvertes, etc., etc…

Enfin, ainsi que nous l’avons déjà entendu au sein du Parti, avant le départ des néos, le chœur des hommes prudents reprend ses accents impressionnants: «  Taisez-vous ! Ne bougez pas ! Ne réveillez pas l’adversaire ! Ne provoquez pas !  » Mais cette fois c’est au sein même des masses prolétariennes que circule l’insidieuse chanson…

Alerte ! Travailleurs ! Votre sommeil serait mortel ! Vous avez trop longtemps écouté les conseils des endormeurs ! Où en êtes-vous, aujourd’hui ? Où est l’ « intérêt général » au nom duquel on vous a demandé de renoncer à votre action directe de classe ? Cent fois, mille fois, vous avez été dupés, quand on vous affirmait que tel sacrifice était nécessaire dans l’intérêt commun, que telle diminution de salaire était inévitable et rétablirait l’équilibre du budget.

REVEILLEZ-VOUS ! LEVEZ-VOUS !

Ce qui importe au-dessus de tout, à l’heure où nous sommes, c’est l’action méthodique en direction du pouvoir. Il n’est pas vrai que les habiletés diplomatiques, les ruses, les « tournants » les plus extraordinaires conquièrent les éléments combatifs et rapprochent de l’heure de la victoire décisive. Bien au contraire: la confusion, le manque de foi, la dispersion des forces et la paralysie du mouvement en sont les conséquences inévitables.

Pour sortir du marasme actuel, pour éviter de laisser écraser successivement dans des batailles partielles les différentes catégories menacées, il faut engager une offensive générale: dans l’action, et dans l’action seulement, disparaîtront les difficultés de détail qui ne prennent une certaine importance qu’à cause de l’insuffisante combativité des organisations de masse.

Quelle action ?

Prenons trois exemples et chacun pourra se classer plus catégoriquement en donnant son adhésion à une ligue.

1) Le krach Citroën. – Voici un drame qui intéresse à la fois les partis ouvriers et les syndicats. Au lieu d’attendre d’autres catastrophes analogues, ne va-t-on pas exiger, par une action de masse (comme l’occupation des usines par 20.000 ouvriers licenciés), la mise sous séquestre de l’énorme firme ? Et les autres usines ne demanderont-elles pas, en même temps, le contrôle ouvrier, pour garantir leur sécurité immédiate ?

A chacun son rôle: les élus socialistes continueront à faire le leur, mais ils savent bien que ce n’est pas le plus important. Les manifestations des amputés ont fait plus que des délégations dans les ministères. Et les paysans viendront, plus vite qu’on ne croit, aux méthodes d’action directe efficaces.

2) Les ligues fascistes ne désarmeront pas. –  Elles le proclament. Elles continuent à se renforcer et à s’organiser pour la guerre civile. 80 avions sont à la disposition du colonel de La Rocque. Des soupes populaires vont s’ouvrir dans les quartiers les plus misérables. L’argent coule à flot dans les caisses des formations paramilitaires. Il faut répondre à ce danger croissant en décidant que toutes les organisations antifascistes, partis et syndicats en tête, prendront les précautions qui s’imposent. Et si, à bref délai, la situation n’est pas modifiée, il faut ouvrir une vaste souscription en vue de l’armement du prolétariat.

3 ) Les élus fascistes de Paris osent parler au nom du peuple parisien. – Or, si le suffrage universel n’était pas truqué par un régime révoltant, qui attribue à 600 bourgeois la même représentation qu’à 10.000 ouvriers, on saurait que Paris n’est pas fasciste. Il faut conquérir le Conseil municipal de Paris. Et pour cela exiger, par une manifestation grandiose, la représentation exacte des forces populaires. Que, pour le 6 février, tous les élus antifascistes de la région parisienne se rassemblent à l’Hôtel de ville et marchent sur la Chambre, non pas pour la prendre d’assaut, mais pour porter une pétition à ce sujet, et que, sur leur passage, deux cent mille travailleurs les acclament… et la bourgeoisie se rendra compte qu’elle ne peut pas éternellement tricher au jeu et violer sa propre légalité…

Il y a d’autres exemples d’action directe à entreprendre; les fascistes et les cléricaux qui attaquent les écoles, empêchent l’instituteur de faire sa classe ou accrochent un christ au-dessus de la chaire, ne donnent-ils pas l’exemple ? Faut-il pleurnicher en déplorant la carence des pouvoirs ? Ou comprendre que cette carence est inévitable, et ne compter que sur soi ?

Il n’y a pas plusieurs manières de marcher à l’unité révolutionnaire et au pouvoir. Qu’on le veuille ou non, c’est par l’action plus que par les discussions théoriques interminables, c’est par le mouvement et non par l’immobilité routinière qu’on avancera dans cette voie. Et notre unité d’action, notre Front populaire antifasciste ne peuvent que se renforcer si on leur propose des tâches concrètes progressives et des méthodes viriles de lutte. A ceux qui ont peur de compromettre la solidité de l’une et de l’autre, il suffit d’opposer cette réalité: le Schutzbund unifié de Vienne et l’Alliance ouvrière des Asturies, préparant patiemment leur revanche prochaine, et trempés par les événements inoubliés. Leur « coude à coude » est désormais indissoluble. Le nôtre ne peut avoir de meilleur ciment que l’action commune en direction du pouvoir.

Seront avec nous: tous ceux qui en ont assez de ce régime de misère et de servitude.

Seront contre nous: tous les profiteurs et leurs stipendiés.

Les positions sont claires. Ne les laissons pas obscurcir au moment où l’ennemi développe ses attaques successives. Que chacun se classe ! Et que l’assaut final se prépare avec méthode et avec l’implacable volonté de vaincre.

Marceau PIVERT.


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