Les organes du pouvoir et la Révolution espagnole (Nin, 1937)

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Texte d’Andreu Nin daté du 19 mai 1937 (original à la Fondation Pablo Iglesias), publié en français dans la Revue internationale du POUM en juillet 1937. Le texte ci-dessous ne provient pas de cette publication mais d’une traduction de la version espagnole.

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Rien n’est plus anti-marxiste que d’appliquer à tous les événements et à toutes les situations révolutionnaires un schéma préconçu d’avance qui serait valable dans tous les cas et sous toutes les latitudes. Les pseudo-marxistes qui recourent à ce procédé, au lieu de partir des situations concrètes pour élaborer la tactique la plus adéquate, cherchent à tout subordonner à un schéma, une espèce de panacée universelle qui, quand elle est mise en œuvre, produit des résultats complètement négatifs. Tel a été le cas de l’Internationale communiste pendant la fameuse troisième période dont la politique a préparé la victoire du fascisme en Allemagne. Tel est le cas des trotskystes dont les formules magiques se sont révélées en pratique absolument stériles. Trotsky a aussi sa panacée universelle, mais il n’est parvenu nulle part à constituer de noyau d’une quelconque importance, à exercer la moindre influence notable dans aucun pays.

Les marxistes purs qui nous sont arrivés ici et qui, avec l’irresponsabilité que leur confère le privilège de ne pas avoir de responsabilité, se consacrent à examiner à la loupe les documents et les résolutions du POUM, à la recherche d’erreurs et de déviations, ces marxistes purs ont aussi leur schéma : la révolution russe et le léninisme, mais ils se bien gardent de tenir compte des particularités spécifiques à notre révolution, et que le léninisme ne consiste pas en une répétition mécanique de quelques formules, dans leur application à toutes les situations, mais dans l’étude de la réalité vivante à l’aide de la méthode marxiste. L’expérience de la Révolution de 1848 et de la Commune de Paris ont efficacement aidé Marx et Lénine à élaborer leur tactique révolutionnaire, mais ni l’un ni l’autre n’ont appliqué les leçons de cette expérience à toute situation concrète et ils les ont adaptées aux conditions de lieu et de temps en lien avec les forces présentes. La révolution russe contient un enseignement inappréciable pour le prolétariat international; mais ce serait un procédé absolument étranger au marxisme de déplacer mécaniquement en Espagne l’expérience russe, comme le prétendent les malheureux partisans de Trotsky qui, sans racine ni prestige dans notre mouvement ouvrier, s’efforcent en vain de nous discréditer dans l’avant-garde révolutionnaire espagnole.

L’expérience russe et la réalité espagnole

L’un des problèmes les plus importants qui se posent à notre révolution, c’est incontestablement celui des organes du pouvoir. Est-il nécessaire de dire que les gardiens jaloux du marxisme pur – vestales pudiques qui fuient tout contact avec la vile réalité – se sont hâtés d’appliquer le modèle russe à la révolution espagnole pour nous en offrir la salvatrice formule ?

Le schéma ne peut pas être plus simple : « En Russie, avec la création des soviets, est apparue la dualité des pouvoirs. D’un côté les soviets; de l’autre le Gouvernement Provisoire. La lutte entre les deux pouvoirs s’est terminée grâce à l’élimination du Gouvernement Provisoire et la conquête du pouvoir par les soviets. La condition préalable indispensable à la victoire de la révolution prolétarienne est donc l’existence d’une dualité du pouvoir. En juillet, sont apparus partout des comités unis par un Comité Central des Milices, qui constituaient l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité. Lors de la suppression de ces comités, le POUM devait répondre avec une vaste campagne d’agitation avec l’objectif de les reconstituer« .

On ne peut nier que l’existence de la dualité du pouvoir est un facteur d’une importance extraordinaire dans la révolution et qu’en 1917 ce facteur a joué en Russie un rôle décisif. La dualité du pouvoir est apparue comme le résultat de l’existence de soviets qui, de simples comités de grève qu’ils étaient au départ, ont été transformés en raison de circonstances particulières et spécifiquement russes, en organes embryonnaires du pouvoir prolétarien. En quoi consistaient pour l’essentiel ces conditions particulières et spécifiques ? En ce que le prolétariat russe, qui n’était pas passé par l’étape d’une démocratie bourgeoise, ne possédait pas d’organisation de masse, et par conséquent, de tradition de ce type. Les soviets ont été les organes créés par la révolution, dans lesquels les travailleurs se regroupaient, et sont automatiquement devenus un instrument d’expression de ses aspirations. Le dilemme  » soviets ou syndicats » ne pouvait pas se poser parce que ceux-ci, en réalité, n’ont commencé à être organisés qu’après la révolution de février.

Le rôle des syndicats en Espagne

En Espagne la situation concrète est très différente. Les syndicats y jouissent d’un grand prestige et d’une grande autorité parmi les travailleurs; ils existent depuis de nombreuses années, ont une tradition et sont considérés par la classe ouvrière comme ses outils naturels d’organisation. D’autre part, les syndicats de notre pays n’ont pas, comme en d’autres endroits, un caractère purement corporatif; ils ne se sont jamais limités à la lutte pour des revendications immédiates, mais ce sont des organisations de type authentiquement politique.

Cette situation explique pour une large part que la révolution n’ait pas créé d’organisations spécifiques dotées d’une vitalité suffisante pour devenir des organes de pouvoir. Par habitude et tradition, l’ouvrier de notre pays se dirige vers le syndicat dans les situations normales comme dans les moments extraordinaires.

Cela est-il bon ou mauvais ? C’est en tout cas une réalité, et le marxisme digne de ce nom doit juger non selon ses désirs et d’un point de vue subjectif, mais selon la réalité concrète. Le marxisme agit avec ce qui est et non selon ce qu’il voudrait qui fût.

Les Comités Révolutionnaires et le Comité Central des Milices

« Cependant – nous est-il objecté – lors des journées de juillet les Comités Révolutionnaires se sont constitués parmi toute la population« . En effet, mais les comités, qui, loin d’être des organes strictement prolétariens, étaient des organes du Front Populaire, pouvaient-ils jouer le rôle des soviets ? Oublierait-on que tous les partis et organisations antifascistes, depuis l’Action Catalane, nettement bourgeoise et conservatrice, jusqu’à la FAI et le POUM, faisaient partie de ces comités ? Le Comité Central des Milices, formé sur les mêmes bases, ne pouvait pas être l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité, étant donné que ce n’était pas un organe prolétarien, mais celui d’une unité antifasciste, d’une espèce de gouvernement élargi de la Généralité. La dualité du pouvoir n’existait donc pas, mais il y avait deux organes analogues par leur constitution sociale et leur esprit. On aurait pu parler d’une dualité du pouvoir si le Comité Central des Milices et le Gouvernement de la Généralité avaient eu une composition sociale différente. Mais comment pouvait-on opposer l’un à l’autre alors qu’ils étaient, au fond, équivalents ?

Il convient de signaler enfin que, même à l’apogée des comités, les syndicats continuèrent de jouer un rôle prépondérant. Ce n’était pas le Comité Central des Milices, mais les Comités des Centrales syndicales qui traitaient, en premier lieu, les questions les plus importantes.

La position du POUM face au problème des organes du pouvoir

Le POUM n’a pas cessé de comprendre dès le début que la création d’organes prolétariens destinés à remplacer ceux du pouvoir bourgeois pouvait avoir une influence immense sur le développement de la révolution. À cet effet, alors que républicains et staliniens cherchaient à ressusciter le Parlement, il a mis en avant l’Assemblée Constituante des Comités d’Ouvriers, de Paysans et de Combattants. Mais le mot d’ordre n’a pas eu de succès au sein des masses ouvrières. Le POUM a essayé plus tard, avec un résultat semblable, de préciser son mot d’ordre en la formulant de la forme suivante :  » Un congrès de délégués des syndicats ouvriers, des organisations paysannes et des combattants « . Le terme « d’assemblée » a été remplacé par celui de « congrès », plus compréhensible pour les travailleurs, et la représentation ouvrière surgissait directement des organisations syndicales c’est-à-dire des organisations déjà existantes. Le mot d’ordre a continué d’avoir un caractère de propagande, et ne s’est pas implanté parmi les masses.

Pourquoi malgré tout, – nous objecte-t-on – le parti n’a t-il pratiquement rien fait pour créer des comités ? Parce qu’étant donné que les masses ouvrières n’ont pas expérimenté la nécessité de sa création, ce serait devenu une tentative stérile, sans aucune importance. D’autre part, ceux qui se servent de tel argument oublient que les bolcheviks – dont l’activité nous est constamment offerte comme l’exemple à imiter servilement – n’ont pas créé les soviets. Leur grand mérite historique a précisément consisté à partir d’une réalité concrète, les soviets déjà existants – qui avaient été créés spontanément par les travailleurs pour la première fois en 1905 – pour les transformer en instruments d’insurrection d’abord, et en organes de pouvoir. A ceux qui nous accusent de ne pas avoir d’orientation fixe, il faut faire observer que la tactique ne peut pas être immuable et rectiligne, mais dialectique – c’est-à-dire, qu’il est nécessaire de s’adapter à la réalité changeante – et les inviter à étudier soigneusement l’activité bolchevique en 1917, afin qu’ils se persuadent dont le parti bolchevique ne s’est pas limité à répéter constamment la même consigne, mais qu’il en a changé quelques fois selon les circonstances.

Les Comités de Défense de la Révolution

Les journées de mai à Barcelone ont fait revivre certains organes, qui avaient joué ces derniers mois un certain rôle dans la capitale catalane et dans quelques localités importantes : les Comités de Défense. Il s’agit d’organismes principalement de type technique et militaire, formé par les syndicats de la CNT. Ce sont eux qui, en réalité, ont dirigé la lutte, et qui constituaient, dans chaque quartier, le centre d’attraction et l’organisation des ouvriers révolutionnaires. En partant de ce qui est, notre parti a préconisé l’élargissement de ces organes pour leur transformation en Comités de Défense de la Révolution formés par les représentants de toutes les organisations révolutionnaires. Le POUM a pas proposé sa création dans les quartiers, mais sur tous les lieux de travail, et la constitution d’un Comité Central chargé de coordonner l’action de tous les comités de base. Son initiative n’a pas eu de résultat pratique immédiat. Nos militants ont agi en contact étroit avec les Comités de Défense existants, mais ne sont pas arrivés à créer un seul comité qui soit en harmonie avec notre conception.

Actuellement, le parti continue de répéter le même mot d’ordre et donne des instructions concrètes à toutes ses sections pour qu’ils le diffusent et dirigent tous ses efforts à en faire une réalité. Notre objectif aura-t-il du succès ? L’expérience le dira. Mais en tout cas, nous ne renonçons pas à lancer les mots d’ordre qui s’adaptent mieux à la réalité concrète de chaque moment, et si nécessaire à reléguer au second plan celui des comités si les circonstances en exigent momentanément un autre, pour le replacer de nouveau au premier plan quand les circonstances évolueront. Tel a été le cas de la consigne lancée à l’occasion d’une crise récente du Gouvernement de la Catalogne, « formation d’un Gouvernement constitué de tous les représentants de toutes les organisations ouvrières », gouvernement à qui était assignée comme mission principale la convocation d’un congrès de délégués des syndicats, des organisations paysannes et des combattants; tel a aussi été le cas du mot d’ordre de « constitution d’un gouvernement CNT-UGT », préconisé à l’occasion de la formation du gouvernement contre-révolutionnaire de Negrín, parallèlement à celui de la création des Comités de Défense de la Révolution.

L’existence préalable de la dualité du pouvoir est-elle indispensable à la victoire prolétarienne ?

Pour finir, nous voulons soumettre à un examen rapide la thèse selon laquelle la prémisse indispensable à la victoire prolétaire serait l’existence de la dualité du pouvoir.

Empressons-nous de déclarer que nous nous refusons à octroyer la qualité de dogme de la foi à cette thèse. La création de comités, de soviets, ou d’autres organes révolutionnaires de masse, et la dualité résultante du pouvoir, constitue un outil puissant et très efficace entre les mains des travailleurs; mais nous avons la conviction absolue que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, dans notre pays, est possible sans que n’existent préalablement d’organes du pouvoir. Peut-on nier la possibilité qu’à un moment donné, après une insurrection victorieuse, la classe ouvrière prenne le pouvoir et que se constitue un gouvernement composé de représentants d’organisations révolutionnaires, qui avaient pris le commandement de l’insurrection ? Devrions-nous alors refuser, par une fidélité stupide à un schéma abstrait, de faire une partie de ce gouvernement ? Est-ce que ce gouvernement ne serait pas un gouvernement ouvrier et révolutionnaire ? Et si cette hypothèse, parfaitement faisable, était réalisée, la création d’organes adéquats du pouvoir se poserait comme un problème postérieur à la conquête de celui-ci par le prolétariat.

Ce sont là quelques réflexions vite exposées que notre réalité révolutionnaire nous suggère sur le problème des organes du pouvoir. Nous savons d’avance qu’elles ne satisferont pas les amis occupés à résoudre tous les problèmes à l’aide d’une recette savamment élaborée, bonne dans tous les cas. Mais le marxisme, qui n’est pas un dogme, mais une méthode pour l’action, repousse les formules pour agir sur la réalité vivante et mouvante. Ce qui est fondamental c’est une stratégie révolutionnaire; en ce qui concerne la tactique, il faut l’adapter à la réalité. Évidemment, c’est plus difficile que de répéter mécaniquement une formule.

Réunion du Comité central des milices antifascistes de Catalogne

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