Maximilien Rubel, marxiste anti-bolchevik

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Nécrologie parue dans le Socialist standard de juin 1996. Traduit de l’anglais [cf. pdf].

Maximilien Rubel est mort fin février, il n’était pas simplement un spécialiste de Marx, il était aussi quelqu’un qui a voulu le socialisme dans son véritable sens d’une société de propriété commune et de contrôle démocratique dans laquelle, comme Marx l’envisageait, les deux grandes expressions de l’aliénation humain, l’argent et l’État, auraient disparu. Il a ainsi identifié et dénoncé dans ses écrits les dirigeant de la Russie  capitaliste-d’État et leurs idéologues comme les grands déformateurs des idées de Marx. Son ambition, sur le plan académique, était de produire une édition définitive des écrits Marx expurgée des déformations et commentaires tendancieux des éditions émanant de Moscou et de Berlin est.
À la différence de bien d’autres, Rubel n’a été sous la coupe du régime capitaliste d’État en Russie. En d’autres termes, il n’a jamais été un membre ou un sympathisant du parti communiste. En fait, il venait de la tradition marxiste de la vieille minorité dans la social-démocratie européenne.
Il était né en 1905 à Czernowitz, alors partie de l’empire austro-hongrois (et plus tard, successivement, région de la Roumanie, de l’empire russe et maintenant  de l’Ukraine), et c’est en Autriche qu’il rencontra la première fois les idées de Marx. Il y reçut l’influence de Max Adler qui, avant la première guerre mondiale, avait été de ces sociaux-démocrates qui cherchaient à compléter la critique de Marx du capitalisme avec une dimension morale basée sur l’impératif « catégorique » de Kant : le socialisme était quelque chose que les ouvriers devaient instaurer pour des raisons morales plutôt que quelque chose qu’ils allaient inévitablement instaurer pour des raisons économiques. C’était une position controversée mais Rubel l’a adoptée et l’a exprimée dans ses propres écrits. En 1931 il s’est installé à Paris où il a vécu le reste de sa vie.
Rubel était l’auteur de beaucoup de livres et d’articles sur Marx, principalement en français mais certains en anglais. Ils sont tous intéressants, même si  leur lecture est parfois difficile. Nous recommandons en particulier les textes choix de Marx et d’Engels qu’il a édité avec Tom Bottomore (Karl Marx: Selected Writings in Sociology and Social Philosophy; édité par Penguins, toujours disponible et un des meilleurs du genre) et sa biographie de Marx qu’il a écrit avec Margaret Manale Marx Without Myth. Il a également contribué  à Non-Market Socialism in the 19th & 20th Centuries qu’il a publié avec John Crump.

En français il y a la collection de ses articles éditée en 1974 sous le titre Marx critique du marxisme. Rubel y argue du fait que Marx n’était pas un marxiste. Dans deux sens. Premièrement, les propres vues de Marx étaient en conflit avec ce qui s’est généralement appelé le « marxisme » (bolchevisme, léninisme, stalinisme, trotskysme, etc.). Rubel a plaidé énergiquement contre « le mythe de la révolution socialiste d’Octobre » qu’il a vue, non comme la conquête du pouvoir politique à travers l’auto-activité de la classe ouvrière, prélude au socialisme, mais comme la conquête du pouvoir politique par le parti bolchevik, prélude au développement du capitalisme en Russie sous les auspices de l’État.
La deuxième raison qui faisait dire à Rubel que Marx n’était pas un marxiste c’était que Marx n’avait pas fondé une école de pensée se réclamant de lui,  qu’un corpus se réclamant d’un individu était contraire à toute son approche et son analyse. Ironiquement, bien que Rubel ait toujours refusé de se considérer comme marxiste, ses écrits ont exprimé les vues de Marx avec plus de précision que la plupart de ceux qui se sont dit marxistes.
Rubel a souligné que depuis ses premiers écrits socialistes de la moitié des années 1840 Marx avaient considéré l’argent et l’état comme deux expressions de l’aliénation humain, et avaient envisagé leur disparition comme une caractéristique déterminante de la société libre qui était l’alternative au capitalisme. Marx, a dit Rubel, a vu cette société  sans argent, sans patries, sans classes comme étant réalisée par l’auto-activité indépendante des ouvriers eux-mêmes, ce qui inclurait la transformation du vote en instrument d’émancipation ; en d’autres termes, la position de Marx était que l’État, en tant qu’organe de classe au-dessus de la société, devrait être supprimé par l’action politique démocratique. Marx n’était pas opposé à ce que les socialistes participent aux élections.
Il s’agit évidemment d’une interprétation de Marx très proche de la notre. Rubel connaissait le SPGB,  avait participé à certaines de nos réunions, correspondait avec certains de nos membres et était abonné au Socialist standard. Il était apparemment fasciné par notre existence en tant que groupe ayant collé si étroitement à la conception de Marx du socialisme et de la révolution socialiste. Il n’était pas d’accord avec notre position de nous concentration exclusivement sur ce que William Morris appelait la « formation de socialistes » [1], et, influencé par l’argument spécieux du « moindre mal », avait voté aux élections présidentielles  de 1981 en France. Inutile de dire qu’un  an après l’élection le gouvernement de Mitterrand gelait les salaires et réduisait les prestations sociales selon les lois économiques du capitalisme dans lesquelles les profits et  la recherche des profits passent avant tout. Il n’y a pas de moindre mal sous le capitalisme, rien qu’un grand mal, le capitalisme lui-même, comme Rubel aurait dû le savoir.
Rubel était dans la tradition de ce que Paul Mattick a appelé le « marxisme anti-bolchevik » [2] et, par ses écrits,  il continuera à contribuer à la compréhension socialiste nécessaire avant qu’une société véritablement socialiste puisse être instaurée.

Adam Buick

Notes de la BS:

[1] Voir par exemple un extrait de W. Morris sur le blog Socialisme mondial.

[2] Plus qu’une expression spécialement revendiquée par Mattick il semble que ce soit surtout le titre d’une compilation d’articles publiée en anglais en 1978 par Merlin Press, dont nous avons déjà publié l’introduction. En français, on parle plus volontiers de « marxisme non léniniste ».)

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2 Réponses to “Maximilien Rubel, marxiste anti-bolchevik”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] de G. Miasnikov (1929) * Notes d’interventions de Marx (septembre 1871) * Socialist Standard: Maximilien Rubel, marxiste anti-bolchevik (1996) * Xasraw Saya: Sur l’islamisme et la lutte armée en Irak (2004) * Maryam Namazie: L’« […]

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  2. From the archive of struggle no.44 « Poumista Says:

    […] Socialist Standard: Maximilien Rubel, marxiste anti-bolchevik […]

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