Pivertistes et communistes dissidents dans la SFIO (1945-68)

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Extrait de Marges et replis dans la gauche française, intervention de Claude Pennetier à une journée organisée par le Centre d’histoire sociale du XX° siècle en 2002 [cf. pdf]

Des noyaux militants « révolutionnaires » ou léninistes en situation de repli dans le PS-SFIO

 

Dans la période 1945-1968, très vite critique pour le parti dont il est courant de pronostiquer alors la fin prochaine, la SFIO abrite des sensibilités politiques organisées en situation de repli stratégique, les pivertistes, des communistes dissidents et des trotskistes principalement.
Les pivertistes ont pour une partie d’entre eux réintégrés la SFIO en 1944-1945, avant même le retour en France de Marceau Pivert, mis devant le fait accompli par ses amis. Le débat entre eux fut vif, animé principalement à Paris par Charles Lancelle et Lucien Vaillant favorables au retour dans la vieille maison pour la reconquérir de l’intérieur (ils ont déjà participé au Parti socialiste clandestin). Fugère, responsable du groupe de Résistance lyonnais L’insurgé se prononce contre cette option. Marceau Pivert se rallie aux entristes, considérant que l’avenir du mouvement ouvrier est menacé par le totalitarisme stalinien et qu’il importe de défendre la démocratie bourgeoise, condition minimale d’existence du mouvement ouvrier. Ceux qui rejoignent la SFIO se trouvent plus ou moins intégrés à la direction molletiste entre 1946 et 1951 – rappelons qu’ils ont contribué à la victoire de Guy Mollet sur Daniel Mayer en 1946 et que Marceau Pivert fut en 1947-1948 un des fondateurs de la Troisième force. Par la suite, sur la participation, la Communauté européenne de défense et la Guerre d’Algérie, ils se trouvent dans l’opposition, se rapprochant progressivement des blumistes. Si leurs forces s’étiolent, un noyau de fidèles demeure regroupé jusqu’en 1958 autour de la revue Correspondance socialiste internationale et de la direction pivertiste de la fédération de la Seine. Ils continuent à se différencier des militants de la SFIO sur le plan politique – anticolonialistes, ultrapacifistes, ils sont plutôt antistaliniens qu’anticommunistes – et par des pratiques différentes : très propagandistes passionnés par les outils modernes de communication et d’agitation, ils se caractérisent encore par leur refus personnel de l’électoralisme particulièrement frappant dans la SFIO. La mort de Marceau Pivert en 1958 et le départ de la plupart de ses amis au PSA puis au PSU fait disparaître ce courant original, même si des individus restent fidèles à cette sensibilité, là où ils continuent à militer.
D’anciens communistes rejoignent à diverses étapes la SFIO. Certains s’assimilent complètement, comme Gilbert Zakzas élu député socialiste de la Haute-Garonne, mais d’autres ne rallient pas l’ensemble des positions politiques du parti, font entendre leurs différences et pour certains militent pour des évolutions plus conformes à leurs conceptions politiques. Parmi eux, citons d’anciens parlementaires qui ont refusé en 1939 le pacte germano-soviétique, Nicod, de l’Ain qui a vainement essayé de revenir au PC en 1944, Darius Le Corre, de la Seine-et-Oise, mobilisé pour la propagande anticommuniste dans le Populaire à partir de 1950. D’autres comme André Ferrat et Victor Fay proposent d’autres pratiques politiques plus conformes à leur passé kominfornien. Fay anime un petit groupe de réflexion marxiste dans le VIe arrondissement, très actif auprès des Étudiants socialistes. Michel Rocard se rappelle s’y être formé. Plus tard, en octobre 1958, adhère à la SFIO le petit groupe d’exclus communistes organisé autour de La Nation Socialiste. Par la violence physique et l’intimidation, la direction communiste avait tenté de les empêcher de s’exprimer et depuis au moins deux ans, ils bénéficiaient de l’appui matériel des dirigeants socialistes, leur hebdomadaire étant déjà largement subventionné par la SFIO. Auguste Lecoeur et Pierre Hervé qui animent ce groupe considéraient que, depuis mai 1958, les libertés étaient menacées et que pour survivre à une éventuelle nouvelle crise, il était préférable d’être dans un vrai parti. Aussi, après avoir tenté de rallier l’UGS en 1957, puis le PSA, en 1958, ils entrent à la SFIO (le PSA avait refusé pour des motifs politiques : la Nation socialiste avait eu des positions proches de celles de la SFIO. sur l’Algérie et son journal était soutenu par la cité Malesherbes. D’autre part, les dirigeants du PSA ne voulaient certainement indisposer l’UGS. en conflit ouvert avec « les communistes nationaux » depuis plus d’un an. Les dissidents du PC accusent l’UGS de « crypto-communisme »). Jusqu’à leur refus de l’Union de la gauche qui va les amener à se séparer des socialistes à la fin de la décennie suivante, ils vont jouer leur petite musique politique au sein et à l’extérieur du parti.
D’anciens trotskistes ou apparentés viennent aussi trouver un espace militant au sein de la SFIO. Fred Zeller revient ainsi, et ce n’est pas un hasard avec La Nation socialiste lors de la crise de 1958, mais il a été précédé de cadres comme Paul Parisot, Maurice Laval, Marcel Rousseau ou Jean Rous. L’itinéraire de chacun de ses militants « marginaux » en position de repli serait à considérer. Le premier deviendra un cadre du syndicalisme des journalistes FO puis CFDT, le second un des fondateurs et l’administrateur de France-Observateur puis du Nouvel Observateur, le dernier, qui anime des associations anticolonialistes, fait des allers-retours entre la SFIO et les organisations qui naissent sur sa gauche, le RDR, les Nouvelles gauches, le PSA, le PSU puis le PS.
Tous ces anciens militants communistes, trotskistes et pivertistes en position de repli dans la SFIO se caractérisent par des pratiques différentes de celles de la plupart des militants socialistes, moins électoralistes, avec un goût prononcé pour l’organisation, les cercles de formation théorique et la propagande. Qu’ils se considèrent toujours comme léninistes ou non, ils pensent aussi que le combat contre Moscou et le PCF constituent des priorités et, nolens, volens, admettent avec les socialistes que la « démocratie bourgeoise » est nécessaire. Ce n’est certainement pas un hasard non plus si ces militants, qui ont été pour la plupart partisans des 21 conditions d’adhésion à l’Internationale communiste, se retrouvent pratiquement tous dans la Franc-Maçonnerie, où trouvent dans les loges des lieux de débat. Et pour certains à des postes de responsabilité essentiels.
Comment ne pas penser à deux grands maîtres du Grand-Orient de la période considérée, Fred Zeller et l’ancien pivertiste Jacques Enock, secrétaire adjoint du parti socialiste entre 1969 et 1971. Il y aurait une histoire à faire des anciens « Trotsko-maçons » et apparentés qui ne serait pas sans intérêt pour l’histoire de la SFIO.
Dans la SFIO, ces militants et sensibilités, instrumentalisés pas la direction du parti, sont conscients de jouer un jeu politique au bénéfice de celle-ci, ou dans des normes fixées par celles-ci. Le cas des pivertistes est évident entre 1946 et 1950, non moins évident dans celui de la Nation socialiste qui sert de caution « gauche » à la direction de la SFIO alors que se fait la scission avec le PSA. On citera encore le cas de Paul Parisot, que la direction de la SFIO tenta de pousser en avant pour prendre la place des pivertistes lorsque Marceau Pivert manifesta sa différence.
Ces sensibilités ont aussi en commun d’être essentiellement parisiennes.

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