Engels, éditeur du Capital (Rubel, 1968)

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Extrait de l’introduction au tome II des Œuvres de K. Marx.

Marx n’a pas laissé de testament écrit. Il semble qu’à l’approche de sa fin, il ait donné à sa fille cadette des instructions orales et désigné Eleanor et Engels comme « exécuteurs testamentaires ». On a déjà vu quel stimulant intellectuel Engels savait être pour son ami. Marx avait pu l’apprécier aussi comme juge littéraire. C’est Engels qui, lisant les épreuves du Livre I, avait réclamé plus d’exemples historiques à l’appui des résultats dialectiques, critiqué sévèrement la composition du volume, ses divisions et subdivisions, la disproportion des chapitres, etc. [1]. Marx avait toutes raisons de s’en remettre à lui.

Dans tout ce qu’Engels a dit au sujet des papiers inédits de Marx, on ne peut manquer de percevoir des impressions mitigées. Depuis la publication du Livre premier du Capital, il pouvait penser que les Livres suivants ne poseraient que des problèmes de forme. A la vue de la masse des manuscrits, esquisses, brouillons, des « deux mètres cubes » de statistiques américaines et russes, grandes ont dû être sa surprise et sa déception. « Tu demandes comment il se fait qu’il m’ait celé, à moi justement, où il en était de son travail? C’est bien simple: si j’avais su cela, je ne lui aurais pas laissé une minute de tranquillité; je l’aurais poussé jour et nuit, jusqu’à ce que l’œuvre fût entièrement achevée et imprimée » (Engels à Bebel, 30 août 1883). Connaissait-il si mal son ami? Pensait-il vraiment que Marx eût accepter d’avancer sous son aiguillon? En écrivant ces lignes, Engels ignorait encore l’état dans lequel Marx avait laissé ses travaux pour les livres II et III. Si l’on en juge par ses lettres et ses préfaces, il a fini par se rendre à l’évidence: les brouillons étaient souvent informes. Dès le début, son attitude est ambiguë. Elle va le devenir plus encore sur un autre plan. Marx, qui tardait à publier le résultat de ses travaux, savait qu’Engels pourrait s’en charger, en demeurant fidèle à l’esprit de critique sociale qui leur était commun [2]. Or, Engels n’a pas osé se substituer à son ami: il s’en disait incapable. Il a voulu faire en sorte que Marx restât « l’auteur exclusif » de ses écrits posthumes, en se bornant à les rendre présentables, en n’améliorant le style que s’il sentait que Marx en eût fait autant. Il n’a pas produit des matériaux pour une œuvre à bâtir: il n’a pas bâti l’oeuvre à partir de ces matériaux: il lui a donné une façade. Cette formule mitoyenne a des mérites insignes et nous montre des scrupules remarquables, une prudence extrême, un souci de distinguer nettement ce qui est de l’auteur et ce qui vient de son éditeur. Elle a aussi son inconvénient, car elle fait passer pour « Livres » achevés ce qui n’a jamais été qu’ébauches, parfois tâtonnements désespérés. Trois volumes, quatre « Livres », un « tout artistique »: le vœu de Marx, qui rêvait de donner à tout le moins les « Principes » de son « Économie », n’a pas été accompli, malgré les efforts et la piété de son ami. On peut penser qu’Engels en a eu conscience. Dès l’abord, il a constaté que le Livre II était fait de brouillons, dont certains offraient plusieurs variantes. Les recopier, les rendre lisibles, a été une rude épreuve pour ses yeux [3].

Il ne lui a fallu que deux années pour publier le Livre II. « Le deuxième volume [il s’agit probablement du deuxième Livre] du Capital me donnera encore assez de travail. La plus grande partie du manuscrit date d’avant 1868 [cela vaut pour le troisième Livre, car le manuscrit du deuxième date des années 1875-1878] et n’est par endroits que pur brouillon. Le deuxième Livre décevra beaucoup de socialistes vulgaires; il contient presque exclusivement des recherches très subtiles et rigoureusement scientifiques sur des faits qui se passent au sein de la classe des capitalistes eux-mêmes; donc, rien dont on puisse tirer des formules frappantes et des déclamations [4][»]. « Le deuxième Livre est purement scientifique et ne traite que de questions de bourgeois à bourgeois; mais le troisième aura des passages qui me font douter de la possibilité même de le publier en Allemagne sous la loi d’exception [5]. » Il y a de la déception dans ces lignes; elles peuvent être aussi une façon de se consoler. Engels a le souci de dire au lecteur  « qu’il s’agit bien d’une œuvre de Marx » qu’il publie; et qu’il le fait parce qu’il est le seul à pouvoir « déchiffrer cette écriture et ces abréviations » [5]. En dictant le manuscrit du Livre III, il note de « fortes lacunes » dans la deuxième section; « la rédaction, naturellement, n’est que provisoire »; mais il sait où il va, et « cela suffit » [6]. Il tient à ménager sa vue et ne dicte que le jour [7].

Le troisième Livre sera moins décevant, pense-t-il; il apportera des « résultats décisifs », « bouleversera toute l’économie et fera un bruit énorme » [8]. Il « produira l’effet de la foudre, parce que toute la production capitaliste y est analysée dans son enchaînement, et que toute l’économie bourgeoise officielle y est jetée à bas ». Parvenu au milieu de ce Livre III, il doit constater pourtant que « les chapitres les plus importants se présentent dans un assez grand désordre – pour ce qui est de la forme » [9]. Précaution oratoire, conviction vraie? Toujours est-il que l’établissement du texte lui prendra non pas « quatre mois » comme il l’a cru, mais neuf années, et d’autant plus arides qu’un silence total, tant de la « science allemande » que des milieux socialistes, aura accueilli le Livre II. Le Livre III, espère-t-il, « forcera » les économistes allemands à parler (à Danielson, 13 novembre 1885). En vérité, il sait à présent que des parties importantes du « brouillon » du Livre III ne sont que matériau brut, produit de « l’investigation empirique » et non pas de « l’exposition abstraite »: ces deux procédés, on s’en souvient, se distinguent formellement, mais sont complémentaires dans la méthode de Marx [10]. Ainsi, on attendait dans la section V, le thème central du Livre III, le problème du capital financier, de l’intérêt et du crédit. Engels n’y trouve pas une ébauche ni même un schéma: tout simplement, une accumulation de notes et d’extraits [11]. Ce travail de Marx, il tiendra pourtant à le présenter comme une « œuvre de Marx ». A un critique sérieux qui le lui reproche, il fait une réponse très significative. Il s’agit du processus de péréquation des taux de profit différents qui aboutit objectivement ( mais à l’insu des « figurants historiques ») au taux général et moyen du profit: « Comment ce processus d’égalisation s’est-il réalisé? C’est un point très intéressant, mais Marx n’en a pas dit grand-chose. Toute la manière de concevoir, chez Marx, ce n’est pas une doctrine, c’est une méthode. Elle n’offre pas de dogmes tout apprêtés, mais des points de repère pour une recherche ultérieure, et la méthode de cette recherche. A cet égard, il y aurait un travail à tenter, que Marx n’a pas fait lui-même dans cette première ébauche. […] Enfin, je dois vous remercier pour la bonne opinion que vous avez de moi, en pensant que j’aurais pu faire du Livre III un ouvrage meilleur qu’il n’est. Je ne saurais partager cette opinion, et crois avoir fait mon devoir en laissant Marx s’exprimer dans son propre langage, au risque d’exiger du lecteur un plus grand effort de réflexion personnelle [12] ».

Cette invocation obstinée d’un devoir de fidélité littérale ne va pas sans contradictions. Pareil respect des travaux préparatoires n’aurait-il pas dû amener Engels à prendre en considération les manuscrits antérieurs à 1861, tels que les écrits de 1844-45, ou les Grundisse de 1857-1858 ? Par l’originalité du style et du contenu, ces travaux sont souvent supérieurs aux inédits de la période plus tardive. Son attitude donne lieu à une autre question: pourquoi n’a-t-il jamais donné le moindre éclaircissement sur le plan de l' »Économie », lui qui en avait suivi la lente mise au point? Nous l’ignorons aussi. Mais une remarque s’impose: Engels a préféré rééditer des œuvres de Marx plutôt que vouer tout son temps et ses efforts aux seuls brouillons et manuscrits du Capital. S’il n’a pas parlé du plan de l' »Economie », il a montré qu’à son idée tout se tenait dans l’œuvre de Marx et que des écrits antérieurs offraient déjà, sur bien des points, la matière qu’on pouvait rechercher dans l’inédit. C’est ainsi qu’il s’attache à faire lire Travail salarié et capital, les Luttes de classes en France, les Révélations sur le procès des communistes de Cologne, la Guerre civile en France, la Critique du programme de Gotha: il révise deux rééditions allemandes et la traduction anglaise du premier Livre du Capital, tâche qu’il estime au moins aussi importante que la mise au point des autres Livres.

A bien y regarder, son travail de premier éditeur posthume est admirable. Le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre, c’est autant que faire se peut, de suivre son chemin, de travailler comme lui sur l’original et sur le matériau sans forme.

C’est aussi de reconnaître qu’une partie de l' »Économie » n’est pas le tout; que, même achevée, elle n’eût pas été un système; que nous n’avons pas sous les yeux une bible marxiste au canon à jamais fixé. C’est de substituer l’examen aux récitations. La conspiration du silence a fait place à une conspiration marmonnante: brisons-la et profanons le chapelet, surtout pendant les messes de cent-cinquantième anniversaire. Ces Livres, pour grands qu’ils soient, s’élèvent sur des fragments du tracé complet. (…)

Notes:

[1] Marx à Engels, 27 juin 1867.

[2]C’est d’Eleanor qu’Engels tenait cet ultime message de son ami (lettre à Bebel).

[3] Avant sa mort, il initiera Bernstein et Kautsky au déchiffrement des « hiéroglyphes », pour la publication des Théories de la plus-value.

[4] A Kautsky, 18 septembre 1883.

[5] A Lavrov, 5 février 1884.

[6] A Kautsky, 26 juin 1884.

[7] A Kautsky, 23 mai 1884.

[8] A Becker, 2 avril 1885. Voir également la Préface du Livre II.

[9] Engels à Sorge, 3 juin 1885.

[10] Postface du Capital, Oeuvres, t. I, p. 558.

[11] « Beaucoup de choses nouvelles, et encore plus de choses à terminer » (Engels à Schmidt, 1° juillet 1891).

[12] Celui qu’Engels remercie par cette lettre remarquable, c’est Werner Sombart, auteur d’un article sur le Livre III, publié en 1894. Voir également Engels, Complément et supplément au Livre III du « Capital », Werke, vol. XXV, p. 903 sq.; il évite de répondre aux critique élevées contre son travail d’éditeur.

Voir aussi:

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2 Réponses to “Engels, éditeur du Capital (Rubel, 1968)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Irak: Appel au boycott des électionsEngels, éditeur du Capital (Rubel, 1968)Qui a sauvé la banquiers […]

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  2. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] d’une ouvrière russe (1926) * Lawrence: Dimensions of Alienation (1938) * Maximilien Rubel: Engels, éditeur du Capital (1968) * Bruno Théret/Michel Wieviorka: Sur les impôts (1978, Auszug aus Critique de la […]

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