Moscou et nous (Rühle, 1920)

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Publié dans Die Aktion du 18 septembre 1920, traduit en français par J.-P. Laffitte dans (Dis)continuité N°11 (juin 2001).

I

La Première Internationale était celle de l’éveil. Son rôle était d’appeler le prolétariat mondial à se réveiller; il était de donner le grand mot d’ordre du socialisme. Sa tâche était du domaine de la propagande.

La Deuxième Internationale était l’Internationale de l’organisation. Son rôle était de rassembler, de former, de préparer à la révolution, les masses qui s’étaient éveillées à la conscience de classe. Sa tâche était du domaine de l’organisation.

La Troisième Internationale est l’Internationale de la révolution. Son rôle est de mettre en marche les masses et de déclencher leur activité révolutionnaire; il est d’accomplir la révolution et d’instaurer la dictature prolétarienne. Sa tâche est une tâche révolutionnaire.

La Quatrième Internationale sera l’Internationale du communisme. Son rôle est d’instaurer la nouvelle économie, de réaliser le socialisme. Il est de demander la dictature, de dissoudre l’Etat, de donner le jour à la société sans domination – enfin libre ! Sa tâche est l’accomplissement de l’idée communiste.

II

La III° Internationale se qualifie d’Internationale communiste. Elle veut être plus qu’elle ne peut. Elle est l’Internationale révolutionnaire, pas plus et pas moins. Elle se situe en cela à la position la plus élevée jusqu’ici sur l’échelle graduée des Internationales et elle accomplit la tâche la plus haute qu’elle doit accomplir et qu’il est possible d’accomplir aujourd’hui.

On pourrait l’appeler l’Internationale russe. Sa création procédait de la Russie. Elle a son siège en Russie. Elle est dominée par la Russie. Son esprit est un condensé parfait de l’esprit de la révolution russe, du Parti communiste russe.

C’est la raison pour laquelle précisément elle ne peut pas être déjà l’Internationale communiste.

Ce qui attire les regards du monde sur la Russie – regards d’épouvante et d’admiration -, ce n’est pas encore le communisme.

C’est la révolution, c’est la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, menée avec une résolution, un héroïsme et ujn esprit de suite formidables, c’est la dictature.

La Russie est encore loin, à des lieues, du communisme. La Russie, le premier pays qui est arrivé à la révolution et qui l’a mené victorieusement au bout sera le dernier pays qui parviendra au communisme.

Non et non, la III° Internationale n’est pas une Internationale communiste !

III

Les bolchéviks sont parvenus au pouvoir en Russie non pas tant grâce au combat révolutionnaire pour l’idée socialiste que par un putsch pacifiste.

Ils ont promis la paix au peuple.

Et la terre – la proriété privée – aux paysans.

C’est ainsi qui ont eu l’ensemble du peuple derrière eux. Et le putsch a réussi.

Ils ont sauté toute une époque, la période du développement du capitalisme.

Par un fabuleux saut périlleux, ils sont entrés dans le socialisme en sortant du féodalisme dont la guerre avait accéléré et achevé l’effondrement, lequel avait débuté en 1905. Ils se figuraient à tout le moins que la prise de pouvoir politique par des socialistes suffirait pour ouvrir une époque socialiste.

Ce qui doit croître et mûrir lentement comme le produit d’un développement organique, ils croyaient pouvoir le combler d’une manière volontariste.

Révolution et socialisme étaient pour eux en premier lieu une affaire politique. Comment d’aussi excellents marxistes pouvaient-ils oublier qu’ils constituent en premier lieu une affaire économique ?

La production capitaliste la plus mûre, la technique la plus développée, la classe ouvrière la plus éduquée, un rendement productif le plus élevé – pour ne citer que celles-là – sont des conditions préalables sine qua non de l’économie socialiste, et par-là du socialisme en général.

Où a-t-on trouvé ces conditions préalables en Russie ?

Une extension rapide de la révolution mondiale pourra combler ce manque. Les bolchéviks ont tout fait pour la provoquer. mais jusqu’à présent elle n’est pas venue.

C’est ainsi qu’est né un vide.

Un socialisme politique sans fondement économique. Une construction théorique. Un règlement bureaucratique. Une collection de décrets n’existant que sur le papier. Une phrase relevant de l’agitation. Et une effroyable déception.

Le communisme russe est suspendu en l’air. Et il y restera jusqu’à ce que la révolution mondiale ait créé les conditions de sa réalisation dans les pays les plus développés au sens capitaliste, les plus mûrs pour le socialisme.

IV

L’avalanche révolutionnaire est en mouvement. Elle déferle sur l’Allemagne. Elle aura bientôt atteint d’autres pays.

Dans chaque pays, elle rencontre d’autres rapports économiques. Une autre structure sociale. D’autres traditions. Dans chaque pays, le degré de développement politique du prolétariat est différent; différent son rapport à la bourgeoisie, aux paysans; différente en cela aussi sa méthode de lutte des classes.

Dans chaque pays, la révolution prend sa propre physionomie. Elle crée ses propres formes. Elle développe ses propres lois.

Bien qu’elle se déploie comme une affaire internationale, la révolution est en premier lieu une affaire qui concerne chaque pays, chaque peuple en soi.

Aussi précieuses les expériences révolutionnaires de la Russie puissent être pour le prolétariat d’un pays, aussi reconnaissant soit-il pour les conseils de leur frère et le soutien de leur voisin, la révolution elle-même est son affaire; il doit être autonome dans ses combats, libre dans ses résolutions, et non influencé et gêné dans l’évaluation et l’exploitation de la situation révolutionnaire.

La révolution russe n’est pas la révolution allemande, elle n’est même pas la révolution mondiale !

V

A Moscou, on est d’un autre avis.

Là-bas, on a le schéma révolutionnaire standard.

Selon ce schéma, la révolution russe s’est soi-disant déroulée.

Selon ce schéma, les bolchéviks ont mené leurs combats.

Par conséquent, selon ce schéma, la révolution doit aussi se dérouler dans le reste du monde.

Par conséquent, selon ce schéma, les partis des autres pays doivent aussi mener leurs combats.

Riern de plus facile et de plus simple que cela.

Là nous avons une révolution…, là nous avons un parti révolutionnaire… que faut-il faire ?

Nous sortons le schéma révolutionnaire standard (brevet Lénine) de la poche, nous l’appliquons… hourra ! ça marche… et crac ! la révolution a gagné !

Et a quoi ressemble ce prodigieux schéma standard ?

« La révolution est affaire de parti. L’Etat est affaire de parti. La dictature est affaire de parti. Le socialisme est affaire de parti »

Et en outre: « Le parti c’est la discipline. Le parti c’est la discipline de fer. Le parti c’est le pouvoir des chefs. Le parti c’est le centralisme le plus rigoureux. Le parti c’est le militarisme. Le parti c’est le militarisme de fer, absolu, le plus rigoureux. »

Traduit concrètement, ce schéma veut dire:

En haut: l’autorité, le bureaucratisme, le culte de la personnalité. La dictature des chefs. Le pouvoir du quartier général.

En bas: l’obéissance aveugle. La subordination. Le garde-à-vous.

Un appareil de bonzes multiplié.

Une centrale du K.P.D. au superlatif.

VI

Il n’est pas possible d’appliquer pour la deuxième fois en Allemagne le système Ludendorff, même s’il prenait l’uniforme du bolchévisme.

La méthode russe de la révolution et du socialisme n’est pas acceptable pour l’Allemagne, pour le prolétariat allemand.

Nous la refusons. Absolument. Catégoriquement. Elle serait un désastre.

Plus que cela, elle serait un crime. Elle mènerait la révolution à sa perte.

C’est pourquoi nous ne voulons et nous ne pouvons avoir rien de commun avec une Internationale qui finit par imposer, et même de force, la méthode russe au prolétariat mondial.

Nous devons conserver notre liberté et une autonomie complète.

Le prolétariat allemand fera sa révolution allemande, comme le prolétariat russe a fait sa révolution russe.

Il est venu plus tard à la révolution.

Il doit lutter plus difficilement.

Mais il arrivera au communisme plus tôt et de manière plus sûre.

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