1924-03 Lettre aux abonnés du Bulletin communiste [Souvarine]

Paru (sans le post-scritum) dans l’Humanité du 27 mars 1924 chapeauté d’une déclaration du Comité directeur.

A partir de cette semaine, le Bulletin Communiste, que le sous-signé avait fondé en 1920 et dirigé pendant quatre ans, sera remis en d’autres mains; Il ne nous a pas même été donné la possibilité de fournir aux lecteurs, aux abonnés, aux camarades qui ont pendant ces quatre années soutenu le Bulletin et encouragé son directeur, la moindre explication.
Vous trouverez naturel que nous tenions à prendre congé de ces amis connus et inconnus dont l’appui nous a permis de travailler de toutes nos forces, durant ces quatre ans, à faire une publication digne de la cause du prolétariat.
Ceux qui ont présentes à l’esprit l’histoire de notre jeune mouve­ment communiste français, les luttes et les crises qui ont marqué les étapes de son développement, savent ce qu’a été le Bulletin sous notre direction et la trace qu’il laisse.
Nous avons la fierté de n’avoir rien à regretter de ce que nous ayons écrit et fait dans le Bulletin à travers les difficultés de la tâche et les épreuves de la lutte. Les connaissances et l’expérience acquises depuis la fondation du Bulletin n’ont pu que nous confir­mer dans nos convictions en les rendant de plus en plus précises et claires.
Notre travail, nos opinions, nos thèses sont soumis au jugement de tous. Nous nous y exposons sans crainte, avec la certitude que le Parti communiste et le prolétariat révolutionnaire sauront recon­naître, tôt ou tard, ceux qui les ont servis dignement.
Nous attendons avec confiance l’appréciation de ceux qui nous ont si longtemps soutenu de leur confiance, et qui auront, en défini­tive, à se prononcer sur le point de savoir si nous avons cessé d’en être digne. A mesure que les questions actuellement discutées dans le Parti s’éclairciront, l’ensemble des militants comprendra mieux la signification du changement de direction du Bulletin.
Nous écrivons ces choses tranquillement, comme un homme qui entend placer sa conscience révolutionnaire au-dessus des intrigues et des préoccupations vulgaires de certains, et qui dit un adieu défi­nitif au journal qu’il a créé, maintenu et dirigé à travers bien des orages de la vie publique. Jamais plus la question ne se posera pour nous de reprendre la direction du Bulletin. Et nous pouvons en parler en toute sérénité.
Nous voici désarmé, privé de tout moyen d’expression et de défense : il ne manquera pas de philistins pour en profiter. Celui qui s’est jeté sans réserve dans la lutte, qui s’est livré tout entier, qui a toujours parlé sans fard selon ses convictions, qui n’a pas craint d’attaquer les hommes quand il le fallait pour atteindre les idées, qui a rompu tous les liens d’amitié paralysant ses mouvements dans le combat pour l’existence du Parti, qui a heurté des ambitions, déjoué des manœuvres et brisé des convoitises, — celui-là doit s’attendre à la coalition de toutes les rancunes, de toutes les haines au moment difficile. Ce moment est venu, et nous nous attendons à tout.
Quoi qu’on dise et qu’on fasse maintenant que nous sommes dans l’impossibilité de répondre, nous maintiendrons avec constance et fermeté nos opinions, qui sont inspirées du souci de servir la classe ouvrière et dictées par l’intérêt de l’Internationale Communiste, de la révolution. Nous avons la certitude qu’elles gagneront le noyau sain et le plus conscient du Parti. Nous avons connu déjà des heures plus difficiles que celles d’aujourd’hui, et nous avons été lapidé par le Parti que nous servions, avant qu’il nous donne raison. Puisse seulement la nouvelle direction imprimée au Parti ne pas lui coûter trop cher, puisse la nouvelle épreuve qui nous trempera ne pas être trop chèrement payée.
Rentré dans le rang, nous continuerons de travailler pour le com­munisme comme nous l’avons toujours fait, et avec la satisfaction du devoir accompli. Nous dédaignerons de recourir à l’auto-plaidoyer. La vie, le travail et la lutte sélectionneront les militants. Nous vou­lons seulement mettre en garde les camarades mal instruits contre la version tendancieuse mise en circulation pour justifier notre révo­cation.
Les auteurs de cette mesure ne tiennent pas à en donner ouver­tement les motifs. Ils invoquent des raisons mesquines dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne les grandissent pas. Ils prennent prétexte, en désespoir d’argument, de prétendues « discus­sions personnelles », comme si, à défaut de ce prétexte, ils n’auraient pas su en forger d’autres ; comme si nous avions fait autre chose que nous défendre contre les attaques les plus personnelles et les moins légitimes qui soient ; comme si une telle décision était en proportion de la raison mise en avant ; comme si les vraies raisons n’avaient pas été avouées imprudemment au Comité directeur ; comme si les faits n’infirmaient pas cette pauvre justification.
Il nous suffira de constater que la campagne ourdie par une frac­tion et sourdement menée contre nous, à propos de notre point de vue sur les discussions du Parti communiste russe, date de deux mois déjà ; qu’un mot d’ordre circulait dans certaines sections et fédérations pour faire voter des motions contre notre direction du Bulletin ; que de telles motions ont été votées, à la faveur de l’igno­rance où se trouvaient les assemblées ; que le Comité fédéral de la Seine avait pris une telle délibération, il y a un mois, en même temps qu’un secrétaire du Parti proposait au Comité directeur de nommer un Comité de trois membres pour diriger le Bulletin. Ce dernier fait, à lui seul, suffirait à détruire toute valeur des prétextes officiels.
Mais on préfère étouffer les considérations politiques en se flat­tant de l’illusion qu’on peut abattre plus sûrement un contradicteur par des moyens subalternes. Soit. Ce n’est pas cela qui empêchera la vérité de se faire jour.
Nous ne renions pas un mot de nos écrits sur la question russe. Nous avons dit honnêtement, et aussi discrètement que possible, ce que nous approuvions ou réprouvions des opinions opposées. Il a suffi que nous nous refusions à discréditer « l’opposition », à taxer des hommes comme Trotsky ou Radek de « menchevisme », pour que nous nous trouvions en butte aux pires diffamations et nous condamnions à essuyer les attaques les plus déloyales… Il n’importe. Si nous avions à recommencer, nous le ferions. Nous acceptons de grand cœur d’être frappé pour avoir essayé de travailler à l’unité du Parti communiste russe. Nous l’avons fait dans l’intérêt de la révolution, dont nous sommes sûr d’avoir conscience aussi bien que quiconque.
L’Internationale a besoin de sections conscientes et agissantes, dont la clairvoyance révolutionnaire fera sa grandeur. Toute sec­tion qui renonce à apporter sa part dans l’élaboration de l’opinion collective de l’Internationale, qui perd de vue l’intérêt supérieur du mouvement communiste pour donner le pas à des intérêts de frac­tion, se place au-dessous de son rôle historique et dessert la cause qu’elle a mission de servir. Dans les circonstances présentes, les dif­ficultés passagères du Parti russe privé de l’autorité décisive de Lénine imposent à l’Internationale le devoir d’intervenir dans le sens de l’unité du Parti, non abstraite ou formelle, mais précise et concrète : nous entendons par là une intervention tendant à assu­rer la continuation de l’œuvre révolutionnaire par ceux qui l’ont commencée et menée ensemble, donc à créer les conditions pratiques de collaboration des divers courants. Il existe pour réaliser cette tâche une base excellente : c’est la résolution du Comité central sur la démocratie ouvrière, de l’application de laquelle dépend l’avenir du Parti. Faisant confiance au Comité central pour qu’il applique cette résolution et suive une ligne politique juste excluant la possibilité de formation de fractions, nous avons eu l’approbation du Comité directeur du Parti français unanime, moins deux voix, pour cette conception. La majorité ayant changé d’avis se donne aujourd’hui le rôle de rappeler à l’ordre du bolchevisme des commu­nistes russes dont on ne peut dire sans injustice qu’ils faillissent à leur devoir. Nous ne le suivrons pas et défendrons notre point de vue que nous tenons pour conforme à l’intelligence du bolchevisme.
Nos idées ne sont pas à la merci d’un remous ni d’un coup de vent. Nous répugnons à la démagogie et ne hurlons pas avec les loups. Nous avons marché souvent contre le courant. Nous savons ce que c’est que d’être en minorité… Nous maintiendrons contre les erreurs et les déviations, d’où qu’elles viennent, notre opinion ferme de révolutionnaire qui peut au moins prétendre à la supério­rité de n’être guidé que par le souci de servir la révolution.
Salut communiste.

Boris Souvarine.

P. S. — Comme lecteurs du Bulletin Communiste, vous connais­sez notre projet, depuis longtemps caressé, de faire une revue d’étude et de critique marxistes, traitant de questions politiques, historiques, économiques, de la vie ouvrière et de la doctrine communiste.
Libéré de nos responsabilités de Parti, nous avons maintenant lu possibilité de faire cette revue. Il ne nous manque que les moyens matériels.
S’il se trouvait seulement cinq cents camarades s’intéressant à notre idée, ayant confiance dans sa réalisation, et capables de sous-‘iii. immédiatement un abonnement de vingt numéros à 2 francs le numéro, nous pourrions mettre notre plan à exécution.
Cinq cents camarades, vingt numéros à 2 francs chaque, cela nous procurerait tout de suite 20 000 francs. Certains camarades pourraient souscrire pour quarante numéros, d’autres d’ailleurs pour dix. Il y en a même qui, ayant en nous une grande confiance, pourraient nous envoyer qui un billet de cent francs, qui davantage. Nous nous adressons donc à vous, camarades qui nous avez jugé à l’œuvre depuis plusieurs années. Et nous vous disons : si vous croyez que nous sommes capable de faire la revue dont on a tant parlé et que cette revue rendra des services au mouvement ouvrier et au Parti, faites le geste nécessaire sans attendre. Souscrivez immédiatement votre abonnement. Et nous sommes sûr que nous consti-tuerons très rapidement un cercle de lecteurs qui assurera l’exis-tiine de la revue.
Aucun collaborateur ne sera payé. Les frais seront réduits au mi­nimum. La revue vivra, avec l’aide de ses lecteurs. L’idée peut être réalisée en quelques jours. Quand nous avons créé le Bulletin, nous l’avons improvisé en quarant-huit heures : il a duré plus de quatre ans.
Si nous ne recueillions pas les souscriptions nécessaires, nous ren­verrions l’argent aux souscripteurs, bien entendu. Adresser la correspondance à Boris Souvarine, 142, rue Montmartre, Paris.


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