1924-04 Préface à ‘Cours nouveau’ de Trotsky [Souvarine]

La brochure de Léon Trotsky, Cours nouveau, a paru dans un moment mémorable de l’histoire du parti communiste et de la révolution russes. Il importe au lecteur d’avoir présentes à l’esprit les conditions de sa publication.

Le second semestre de l’année 1923 vit en Russie une crise économique sérieuse, appelée communément crise des  » ciseaux « . Le mot était de Trotsky, comme aussi la prévision clairvoyante de la chose. Ayant discerné dès son origine le phénomène d’un écart grandissant entre les prix des produits agricoles et ceux des objets manufacturés, Trotsky le figura sur un graphique présentant schématiquement l’aspect de  » ciseaux  » aux branches écartées, la ligne montante indiquant l’élévation des prix industriels, la ligne descendante l’abaissement des prix agricoles.

Rapprocher les branches des  » ciseaux « , c’est-à-dire diminuer l’écart entre les prix de la production urbaine et ceux de la production rurale, c’est-à-dire accorder les conditions de fabrication avec les besoins du marché, – telle était la tâche urgente du pouvoir soviétique pour assainir l’économie et améliorer les conditions matérielles de la majorité des ouvriers et des paysans.

Bien que la question fût déjà posée lors du XII° Congrès du Parti (avril 1923), elle ne fut pas résolue dans la pratique et la situation empira jusqu’en septembre. Les usines éprouvant des difficultés à écouler leurs produits durent ralentir leur production et se trouvèrent dans l’impossibilité de payer les salaires avec régularité. Les salaires payés avec de sensibles retards en monnaie dépréciée ne satisfaisaient plus aux besoins des ouvriers. Le nombre des chômeurs grandissait. Les objets manufacturés devenaient inaccessibles aux ouvriers et à la masse paysanne. Il s’ensuivit un mécontentement qui, dans certaines villes, s’exprima sous forme de grèves.

En septembre, une commission spéciale nommée par le Comité Central du Parti fut chargée d’étudier la situation et les moyens d’y remédier. Elle trouva comme une des causes principales de la crise la tendance des organismes industriels (trusts et syndicats) à réaliser des bénéfices excessifs dans le but de se constituer au plus vite des fonds de roulement, – en d’autres termes, la tendance à une  » accumulation primitive  » trop rapide. Elle imposa la réduction des bénéfices et fit ainsi baisser les prix d’autant. Elle préconisa aussi une forte compression des  » frais généraux « , une organisation moins dispendieuse, moins bureaucratique de la vente, etc. En même temps, elle prenait des mesures pour activer l’exportation des céréales afin de relever leur valeur sur le marché intérieur.

Ces remèdes eurent pour effet d’enrayer le développement de la crise, d’en atténuer sensiblement l’acuité, de rapprocher quelque peu les branches des  » ciseaux « . Mais ils ne pouvaient résoudre d’une façon décisive le grand problème de l’économie russe, – celui de la production. Le Comité Central dut lui-même, dans la suite, prendre une série de résolutions sur la politique économique du Parti.

Pendant que cette commission travaillait, le Comité Central devait faire face à des difficultés d’un autre ordre. Le mécontentement issu de la situation économique se reflétait dans le Parti, où s’étaient formés notamment deux groupes clandestins (se dénommant  » groupe ouvrier  » et  » vérité ouvrière « ) dont l’un professait des idées mencheviques, l’autre des idées syndicalistes-anarchistes. Ces groupes dissous et la plupart de leurs membres exclus, la question restait entière : comment expliquer leur formation et comment éviter le renouvellement d’un tel  » phénomène négatif  » ? De plus, l’opinion générale du Parti se dessinait visiblement contre le régime intérieur de  » communisme de guerre  » qui avait, dans le Parti, survécu à la disparition du communisme de guerre dans le pays.

Dans un mémoire du 8 octobre au Comité Central, Trotsky exprima son opinion sur les questions alors soumises à celui-ci. Il y montrait que des mesures répressives ne seraient pas de nature à résoudre les difficultés ; que la crise économique était due à l’insuffisance d’application des décisions du XII° Congrès sur l’organisation de l’industrie, surtout de celles qui concernaient la concentration de l’industrie et la nécessité d’un plan de production ; que la constitution, improvisée sous la pression des circonstances, d’une commission spéciale s’immisçant dans l’économie par-dessus tous les organes de direction existants, prouvait à merveille la nécessité d’un centre directeur de l’économie, chargé d’élaborer un  » plan d’orientation  » conforme aux possibilités et aux besoins les plus pressants ; enfin, que la crise du Parti était due à l’impossibilité où la masse des adhérents se trouvait d’échanger leurs vues, d’exercer leur influence sur la direction, de participer effectivement aux affaires de l’Etat, par suite du régime intérieur bureaucratique du Parti caractérisé par l’existence d’une  » hiérarchie de secrétaires  » non élus mais nommés  » d’en haut « .

Trotsky insistait pour une mise en œuvre décisive des résolutions du XII° Congrès sur l’économie et pour la réalisation d’une véritable  » démocratie ouvrière  » dans le Parti, conforme d’ailleurs à la volonté du X° Congrès – dont les décisions sur ce point étaient restées lettre morte. Il annonçait son intention de communiquer ce mémoire à certains militants responsables du Parti, vu la gravité de la situation.

Le 15 octobre, le Comité Central recevait une lettre signée de quarante-six camarades en vue, parmi lesquels Piatakov, Préobrajensky, Sosnovsky, Beloborodov, Sapronov, Mouralov, Antonov, Kassior, Sérébriakov, Rosengoltz, Raphaël, etc. Sans être en tous points identique au mémoire de Trotsky, ce document exprimait dans l’ensemble des vues analogues. Il témoignait de l’existence dans le Parti d’un courant déjà fort, tendant à faire prévaloir ce que Trotsky a appelé un  » cours nouveau  » de la vie du Parti, c’est-à-dire un régime correspondant aux nouvelles tâches imposées par le développement de la situation.

À la même époque, Radek adressait également au Comité Central une lettre dans laquelle il ne se prononçait pas sur les questions posées par Trotsky, mais où il exprimait en termes pressants la nécessité de réaliser sans délai un accord avec celui-ci.

Le Comité Central s’orienta nettement dans le sens de ces suggestions et le 7 novembre, la Pravda publiait un article de Zinoviev où celui-ci, traduisant évidemment l’opinion du cercle dirigeant, posait favorablement la question de réaliser la  » démocratie ouvrière  » dans le Parti et ouvrait une discussion publique.

Le 5 décembre, le Comité Central adoptait à l’unanimité une résolution destinée à assurer l’application effective de la  » démocratie ouvrière  » dans le Parti et dont Kamenev a pu dire, dans une assemblée des militants de Moscou, qu’elle accordait satisfaction sur presque tous les points à Trotsky. Mais l’allure imprimée à la discussion ne s’en trouva pas ralentie : après une longue période de silence, la masse du Parti avait beaucoup à dire et la publication de la résolution du Comité Central donna une impulsion nouvelle aux controverses.

Comme si le Parti avait voulu  » se rattraper  » d’une réserve prolongée, il se livra à des débats ardents où l’inévitable se produisit : des excès de polémique de part et d’autre. La discussion embrasa vite toutes les  » cellules  » du Parti ; la Pravda publia jusqu’à trente colonnes par jour d’articles et de motions ; les  » sans parti  » suivirent les débats avec l’intérêt que l’on devine ; la presse mondiale leur donna sa publicité déformatrice.

Trotsky, malade depuis le début de novembre (déjà il ne put assister à la commémoration de la révolution, le 7 novembre) se trouva dans l’impossibilité de participer directement aux discussions du Parti. Il dut se borner à publier dans la Pravda quelques articles (inclus dans cette brochure). Le 8 décembre, il adressait à une assemblée des militants de Moscou une lettre que la Pravda publia deux jours après et qui marqua  » un tournant  » dans la discussion. Cette lettre (reproduite ici, p. 65) fut considérée par la majorité du Comité Central comme une manifestation  » d’opposition « , un acte de défiance envers elle et l’auteur fut l’objet, dans la Pravda et dans les assemblées, d’attaques extrêmement violentes. L’attention se concentra aussitôt sur le rôle de Trotsky, brusquement révélé comme différent de l’idée qu’on s’en faisait couramment. La légende voulait que le Commissaire du Peuple à la Guerre fût un  » dictateur  » par excellence, enclin à exercer une autorité personnelle : en réalité, il était depuis longtemps un zélateur convaincu de la  » démocratie ouvrière  » dans le Parti, et l’adversaire le plus résolu de la bureaucratie stérilisante.

Soumis à des critiques d’une injustice criante, à des attaques personnelles à peine croyables, pour avoir rendu publiques les idées qu’il avait défendues dans le secret des assemblées ou des comités du Parti et que partagent la plupart des camarades, – la résolution même du Comité Central en est l’irrécusable témoignage, – Trotsky ne se départit pas de sa sérénité. À ceux qui croyaient l’atteindre en lui prêtant des intentions ou des idées qui n’étaient point siennes, comme le prouvent les textes ici rassemblés, et en l’assaillant d’une polémique incompatible avec l’importance des questions en jeu, il opposa un court billet, dans la Pravda du 14 décembre, pour décliner de leur répondre. Puis il écrivit trois articles complétant parfaitement la lettre si discutée. Enfin, à la veille de la XIII° Conférence du Parti, il publia la brochure dont nous éditons ici la traduction française.

Ayant ainsi donné l’effort que lui permettait alors le mauvais état de sa santé, il dut partir pour le Caucase afin d’y subir une cure e plusieurs mois. La nouvelle de la mort de Lénine le surprit douloureusement pendant le voyage de l’aller : nouveau coup qui contribua encore à déprimer ce surhomme que le sort éloignait momentanément de son poste de travail et de combat.

Jusqu’à la XIII° Conférence du Parti, terminée à la veille de la mort de Lénine, de furieuses polémiques furent menées contre  » l’opposition « , c’est-à-dire contre tous ceux qui ne considéraient pas la question de la  » démocratie ouvrière  » et les problèmes économiques définitivement tranchés par les résolutions de décembre du Comité Central, bien que celles-ci leur donnassent théoriquement satisfaction sur les points essentiels. Pour attaquer plus aisément  » l’opposition « , on engloba sous ce vocable les éléments les plus divers et les moins associés ; et comme la discussion avait fait surgir des propositions très variées, d’initiative absolument personnelle, ou permis la révélation de points de vue particuliers, également individuels, toutes ces nuances d’opinion furent arbitrairement confondues en un seul et même bloc dit  » oppositionnel « .

Ce procédé trop facile, d’ailleurs indigne d’une discussion d’intérêt vital pour la Révolution, troubla les idées les plus claires, embrouilla les notions les plus simples et rendit littéralement impossible à ceux qui ne possèdent pas suffisamment les questions traitées de se prononcer en connaissance de cause. Transportée dans l’Internationale, dans des milieux complètement dépourvus de la préparation nécessaire à l’appréciation des tâches pratiques de la Révolution russe, la discussion déjà déviée en Russie devait inévitablement s’avilir dans la confusion, l’incompréhension et la mesquinerie – ce qui s’est produit en France.

Après trois mois d’une telle discussion où les faits ont été sciemment déformés, où la vérité fut systématiquement dénaturée, et où les questions furent non étudiées pour elles-mêmes mais exploitées comme aliments des conflits intérieurs à chaque Parti et pour les besoins de certaines polémiques étrangères à la crise russe, après trois mois d’une telle discussion, disons-nous, l’Internationale est moins édifiée que jamais. Elle ne le sera qu’en reprenant la discussion à son commencement, en en écartant tout ce qui l’a altérée, les attaques personnelles, les suppositions malveillantes, les allusions insincères, les sous-entendus équivoques, les  » sollicitations  » de textes, les affirmations sans preuves.

C’est pourquoi nous estimons que, selon un vieux mot de Victor Hugo, le petit livre de Trotsky : Cours nouveau  » est plus qu’actuel, il est urgent « . Et nous le publions, à l’intention des révolutionnaires véritables qui savent se faire consciemment une opinion, résister aux entraînements irréfléchis, faire la part de la légende et celle de la réalité, discerner le vrai sous l’amas confus du faux, et pour qui le psittacisme ne supplée pas à la pensée critique ni à son expression franche et courageuse.

Dans ce recueil, le lecteur trouvera tous les écrits publics de Trotsky se rapportant à la récente discussion. Plusieurs furent imprimés dans la Pravda et reproduits déjà dans le Bulletin communiste, sous la direction de l’auteur de ces lignes. Certains chapitres, complétant admirablement les articles déjà publiés, sont inédits en France. Nous ne craignons pas d’affirmer qu’il y a là des pages qui compteront désormais parmi les meilleures qui aient été écrites depuis Marx et qui deviendront classiques comme modèles d’analyse profonde, comme exemples de dialectique précise et forte, comme expression d’une intelligence politique comparable seulement à celle de Lénine.

Quel contraste entre ces commentaires où la hauteur des vues, la noblesse de l’expression le disputent à la richesse des idées, à la valeur de la pensée critique et constructive, – et certaines polémiques dirigées contre leur auteur. Il est impossible que des communistes vraiment conscients, sérieux et attentifs n’en soient pas frappés. Ils remarqueront que ce ne sont pas les opinions de Trotsky qui ont été critiquées, mais la déformation de ces opinions. Ils constateront que rien de ce qui a été imputé à Trotsky pour les besoins de la polémique n’est vrai. Et en lisant les passages qui concernent les rapports entre communistes jeunes et vieux, le rôle et l’avenir de la  » vieille garde « , la mission de la jeunesse, les méfaits de la bureaucratie et du fonctionnarisme, le danger des fractions, la nécessité d’une  » démocratie ouvrière  » dans le Parti, l’appréciation de la paysannerie, le besoin d’un plan d’orientation dans l’économie, enfin toutes les questions controversées y compris la lutte révolutionnaire en Allemagne, ils seront fixés sur l’absence de scrupules intellectuels et moraux qui caractérise la manière dont certains ont présenté les choses en France, et peut-être aussi ailleurs.

Mais ce que Trotsky a écrit est écrit, et il n’appartient à personne  » d’interpréter  » ses paroles en altérant leur sens ou leur forme. Cours nouveau s’ajoute logiquement à l’ensemble monumental formé par les ouvrages antérieurs de l’auteur. La filiation qui relie toutes ces œuvres est évidente et la pensée de Trotsky est intimement liée, fait littéralement corps avec l’idéologie de la Révolution russe et mondiale. Certes, cette pensée n’est pas figée, elle n’est pas au-dessus de la critique des hommes ou de la vérification de l’expérience, de la vie, de l’histoire ; elle a subi l’influence de Lénine après celle que Marx ; mais son apport original est considérable ; elle s’enrichit sans cesse en se développant et en se révisant elle-même ; elle est sœur de la pensée de Lénine, dont elle a la même origine. Et c’est pourquoi Lénine et Trotsky sont nos deux seuls contemporains dont on ne peut distinguer ce qu’ils ont donné à la Révolution de ce qu’ils en ont reçu, dont on peut dire que tout ce qui les atteint frappe du même coup la Révolution.

Aussi, nous repoussons les objections superficielles et inintelligentes qui tendraient à nous reprocher on ne sait quel culte de personnalités. Au contraire, nous nous élevons contre la tendance déjà apparue de déifier Lénine, de faire du léninisme une religion, de l’œuvre du maître un évangile. Selon cette conception, les communistes de toute la terre, du présent et des temps futurs, n’auraient plus qu’à répéter machinalement des formules, plus ou moins correctement interprétées par des officiants officiels ou officieux, et qui leur éviteraient la peine de penser, d’étudier, de critiquer, de comprendre, de concevoir. Une telle manière de perpétuer le léninisme serait une intolérable offense à la mémoire de Lénine et un danger mortel pour la Révolution. Trotsky l’a appréciée en des pages maîtresses (voir plus loin le chapitre : Tradition et politique révolutionnaire) qui épuisent vraiment le sujet.

Lénine est notre maître, et nous entendons être indéfectiblement fidèle à son exemple en n’abdiquant jamais notre esprit critique, en appliquant nos facultés à l’étude consciencieuse de chaque question, en formant consciemment notre opinion après avoir fait l’effort de nous en assimiler les données, en faisant preuve toujours vis-à-vis de notre Parti, de notre classe, de cette franchise révolutionnaire, de cette honnêteté prolétarienne sans lesquelles il n’y a pas de confiance mutuelle entre combattants d’une même cause, donc pas de Parti ni de Révolution possibles.

Ce que nous disons, c’est que celui-là se trompe qui croit pouvoir diminuer Trotsky sans diminuer en même temps la Révolution russe et l’Internationale auxquelles il a donné le meilleur de lui-même. Ce que nous savons, c’est que les idées ici exposées par Trotsky se sont imposées au Parti communiste russe qui les a faites siennes, quoi qu’on fasse pour masquer ce fait par des nuées d’arguties. Ce dont nous sommes sûrs, c’est de faire notre devoir de disciple de Lénine en divulguant, en soumettant à la critique, en jetant dans la discussion l’œuvre nouvelle d’un maître de la pensée communiste que l’histoire connaîtra comme le continuateur authentique de l’œuvre de Marx et de Lénine.

Boris Souvarine.

Paris, 15 avril 1924.

N. B. – Seules, les notes signées L. T. sont de l’auteur de la brochure. Les autres sont de l’éditeur.

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