1930 Cent ans de capitalisme en Algérie [Louzon]

Articles de Robert Louzon parus en feuilleton dans La Révolution prolétarienne du n°99 (mars 1930) au n°104 (mai 1930)

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Cent ans de capitalisme en Algérie (extraits)

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Algérie

LA LEGENDE DU COUP DE L’EVENTAIL

En 1794, la France était attaquée de tous côtés. Non seulement son territoire était envahi sur plusieurs points, mais son peuple et son armée risquaient d’être affamés. Ne produisant pas assez pour subvenir à ses besoins, elle ne trouvait nulle part où acheter le complément de grains qui lui était nécessaire. Nulle part… sauf en Algérie, dont le dey offrit à la Convention toutes facilités pour faire ses achats de blé.

Deux ans plus tard, le Directoire a succédé à la Convention, mais la guerre n’en continue pas moins, et l’Angleterre continue à poursuivre son plan d’affamer les armées de la République ; en outre… le Trésor est vide, ou presque. Le dey d’Alger offre alors au gouvernement français de lui prêter un million, sans intérêts, pour les achats de blé que celui-ci aurait à effectuer en Algérie. Le gouvernement français accepte, et les achats sont effectués notamment par l’intermédiaire de la maison Bacri et Busnach, gros commerçants juifs, auxquels d’ailleurs la plus grosse partie du blé qu’ils livrent à la France est fournie par le dey lui-même.

Les achats de blé ainsi effectués dépassent de beaucoup le million prêté ; la France ne les paie pourtant point. Qu’importe !

La France est riche et est personne d’honneur. Quand la paix sera revenue, elle réglera ses dettes. Le dey continue donc de fournir du blé à Bacri, et Bacri de livrer à la France.

1815 : la paix est revenue, c’est le moment de se faire payer. Bacri et le dey réclament leur dû.

Mais chacun sait que la bourgeoisie française n’aime guère payer ses dettes de guerre. Elle estime qu’est suffisant l’honneur qu’elle a fait à ses créanciers en leur permettant de la sortir de l’embarras. Ils ont eu l’insigne honneur de l’aider à vaincre, que veulent-ils de plus ?

Malgré la paix et l’« ordre » revenus, le gouvernement de la Restauration fit donc autant de difficultés que ses prédécesseurs pour payer ceux qui avaient fourni de quoi faire le pain du troupier français. On objectera que certaines cargaisons avaient été de mauvaise qualité. C’était bien possible, même très probable ;

il n’y a pas de raison pour que Bacri et Busnach aient fait exception dans l’honorable corporation des fournisseurs de guerre. En conséquence, le Commission française, réunie en 1819, fit subir de sérieuses réductions aux factures de Bacri, en suite desquelles ce qui reste dû est fixé définitivement, d’accord avec Bacri et le dey, à une somme globale de 7 millions. Il n’y a donc plus qu’à payer. Eh bien on ne paie pas. L’accord de 1819 stipulait que, sur les 7 millions, seraient retenues les sommes qui pourraient être dues par Bacri à ses créanciers. En conséquence, le Trésor français verse bien l’argent, mais il le verse à Paris, à la Caisses des dépôts et Consignations ; aussitôt une nuée d’oppositions, de la part de créanciers de Bacri, vrais ou prétendus, se produit, et, en 1827, soit huit ans après que l’accord réglant définitivement le montant des sommes dues a été conclu, les tribunaux français n’avaient pas encore statué sur la validité de ces oppositions ! En 1827, donc, le dey n’était pas encore remboursé du million qu’il avait prêté à la France, sans intérêts, trente et un ans auparavant ! Bien plus, du fait des dettes que Bacri avait eu soin de faire en France, le dey risquait fort de ne jamais toucher un sou. Ainsi, sous couleur de satisfaire ses réclamations, on avait « rendu légale sa spoliation » ( Esquer, La Prise d’Alger, p. 49)

Le dey d’Alger était ainsi magnifiquement récompensé de l’ardeur qu’il avait mise à faciliter le ravitaillement de la France affamée par l’Angleterre.

En cette année 1827, le dey d’Alger découvrit un fait bien plus grave encore, où la perfidie du gouvernement de la restauration dépassait vraiment toutes les bornes.

A l’extrémité est de la Régence, à 500 kilomètres environ d’Alger, sur un point du littoral appelé Calle, la France avait la concession d’un entrepôt commercial. Le gouvernement français, par la voix de son représentant à Alger, Deval, avait promis au dey que l’entrepôt ne serait pas fortifié ( Esquer, La Prise d’Alger, p. 53.) ; c’était un emplacement pour faire du commerce, mais rien de plus ; ce ne devait point être transformé en une place forte. Or, la France avait fortifié la Calle, et le dey venait de l’apprendre.

Supposez que la France se soit conduite avec les Etats-Unis, pour le règlement de ses dettes de guerre, comme elle s’est conduite avec le dey d’Alger, ne croyez-vous pas que, bien avant que trente ans ne soient passés, la flotte américaine ne se serait pas, pour le moins, emparée de la Guadeloupe et de la Martinique, et ne serait même venue faire un petit tour à Brest ? Ou bien, supposez que la représentation commerciale des Soviets à Paris convertisse ses bureaux en forteresse, la France serait-elle longue à renvoyer l’ambassadeur soviétique chez lui, et à réoccuper par la force les locaux de la Représentation commerciale ?

Le dey d’Alger, lui, se contenta de demander des explications. Il les demanda par écrit au gouvernement français, et comme celui-ci ne répondait pas, il les demanda verbalement au consul de France. Que vouliez-vous que celui-ci réponde ? Pour l’affaire de la Calle en particulier, il savait fort bien que c’était lui-même, Deval, qui s’était engagé à ce que le territoire ne fût pas fortifié, et il savait aussi que, malgré cela, on l’avait fortifié. Dans ces conditions, quand on n’a pas d’explications valables à fournir, il n’est qu’une ressource : c’est le prendre de haut. C’est ce que fit Deval. Alors, furieux, le dey s’emporta, injuria, et finalement donna au « représentant de la France » un coup de son chasse-mouche.

On tenait le prétexte !

Le gouvernement français, convaincu de mauvaise foi, allait châtier le dey coupable d’avoir « injurié la France ». Car l’« honneur de la France » ne consistait pas à payer ses dettes le plus vite possible, l’« honneur de la France » ne consistait pas à respecter la parole donnée ; l’« honneur de la France » consistait à frapper celui qui lui reprochait ses actes déshonorants. « Je m’appelle lion » ; ma raison est la meilleure… parce que je suis le plus fort. Et je suis le plus fort, non seulement par les armes, mais par toute l’organisation de mensonges que, sous les noms divers d’enseignement, de littérature, de « culture », etc., j’ai créée pour me servir. En conséquence, du mensonge je ferais la vérité. Toute une armée d’« intellectuels » proclamera par le monde, comme la vérité, comme une Vérité évidente et universellement admise, que j’ai été outragé sans raison, et que mon bon droit à m’emparer d’Alger est incontestable. Il n’y a pas un Français, pas un élève de l’école primaire qui ne sache pas que le « coup de l’éventail » du dey Hussein est à l’origine de la conquête de l’Algérie ; combien y en a-t-il à qui vous avez appris, messieurs les Professeurs, l’histoire des fortifications de la Calle ? Il n’est pas un manuel d’histoire élémentaire qui ne contienne quelques illustrations du dey frappant le « représentant de la France », mais ce n’est que dans quelques rares livres, tirés à un petit nombre d’exemplaires, et enfouis dans les bibliothèques, qu’on peut trouver des renseignements sur les raisons pour lesquelles le dey était, ce jour-là, si fort en colère. Voilà l’« histoire » bourgeoise. L’emportement du dey est monté en épingle, mais les raisons de son emportement sont soigneusement cachées, car sinon, le lecteur pourrait s’apercevoir que si jamais « coup d’éventail » fut justifié, ce fut bien celui que reçut à Alger, le 30 avril 1827, le consul de France.

(La conquête de l’Algérie a fournit un autre exemple remarquable du point vraiment incroyable jusqu’où le gouvernement bourgeois pousse la perfidie.. En 1837, un traité, le traité de la Tafna, intervint entre Louis-Philippe et Abd el Kader. Par ce traité l’Algérie se trouvait partagée entre Abd el Kader et la France. En ce qui concerne le département d’Alger, le traité définissait ainsi le territoire qui revenait à la France :

« Alger, le Sahel, la plaine de la Mitidja bornée à l’ouest jusqu’à Kaddara… » ; c’était clair : la plaine de la Mitidja bornée à l’Est jusqu’à l’oued Kaddara. Eh bien ! la France prétendit que son territoire s’étendait au-delà de l’oued Kaddara !

Et voilà pour cela ce qu’on imagina. Le texte arabe, le seul signé d’Abd el Kader, portait après « oued Kaddara » le mot arabe fauq. Ouvrez n’importe quel dictionnaire, interrogez n’importe quel Français sachant l’arabe, ou n’importe quel Arabe sachant le français, vous apprendrez instantanément et invariablement que fauq signifie : au-dessus. Le gouvernement français, lui, prétendit que fauq signifiait au-delà, et, alors, au lieu de la traduction évidente : jusqu’à l’oued Kaddara et ce qui est au dessus, c’est-à-dire les crêtes qui le dominent, il traduisit par cette phrase identiquement absurde : « …la plaine de la Mitidja bornée à l’Est jusqu’à l’oued Kaddara et au-delà ». Ainsi on aurait fixé une borne au territoire revenant à la France, uniquement pour dire que ce qui était au-delà de cette borne lui revenait aussi !

Mais qu’importe l’absurdité, pourvu que cette absurdité fournisse un prétexte pour violer les traités ! En vertu de cette « traduction », les troupes françaises se portaient, en 1839, jusqu’aux Portes de Fer, c’est-à-dire à plus de 100 kilomètres au-delà de l’oued Kaddara. Et cette expédition ayant amené la reprise des hostilités, tous les manuels d’histoire nous enseignent que c’est Abd el Kader qui a violé le traité de la Tafna !)

QUARANTE ANNEES DE MASSACRES

Donc, le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquèrent à Sidi Ferruch, plage de sable située à une vingtaine de kilomètres d’Alger, et quelques jours après, Alger attaqué à revers, tombait ; le 5 juillet, le dey capitulait. Le « coup d’éventail » était donc « vengé » ; le blé que le dey avait fourni à la France n’aurait plus à lui être payé, ni les fortifications de la Calle à être démolies.

Il restait à conquérir l’Algérie.

Cela allait demander quarante ans, près d’un demi siècle.

De 1830 à 1871, sous cinq régimes différents, depuis la restauration jusqu’à la Troisième République, en passant par Louis-Philippe, la République et l’Empire, la bourgeoisie française va poursuivre la conquête de ce territoire à peine peuplé de cinq millions d’habitants.

Quarante ans de combats, de meurtres et de pillages, quarante ans pendant lesquels, à chaque moment, telle région qu’on avait hier « pacifiée » se soulevait à nouveau et devait être « pacifiée » à nouveau, à coup de « razzia » et de massacres. Quarante ans pour cinq millions d’habitants ! Quarante ans de guerre entre, d’un côté, un peuple dépourvu de toute organisation matérielle moderne, et, de l’autre côté, l’armée française, alors, sans conteste, la première armée d’Europe, l’armée qui était, hier, celle de Napoléon et qui sera encore celle de Sébastopol et de Magenta.

La conquête de l’Algérie ne s’est pas effectuée, comme on pourrait le croire, progressivement du Nord au Sud, par tranches successives partant du littoral et finissant aux confins sahariens. Tout au contraire, les régions méridionales, Hauts-Plateaux et zone saharienne, on été plus facilement conquises et les premières pacifiées ; c’est la région la plus proche du littoral, le Tell, cet ensemble montagneux qui sépare la mer des Hauts-Plateaux, qui a offert le plus de résistance et n’a été occupé, réellement qu’en dernier lieu.

Le centre de la première grande résistance à laquelle se heurte la conquête française, celle que va personnifier pendant onze ans le marabout Abd el Kader, c’est le Tell du centre et de l’ouest. Les villes d’Abd-el-Kader, Mascara, Boghar, etc., sont en plein Atlas tellien, et le dernier massif d’où Abd el Kader conduira ses dernières grandes luttes sera celui de l’Ouarsenis, qui commence à 50 kilomètres de la mer. Après la chute d’Abd el Kader, le dernier bastion de la résistance sera la Kabylie, Tell de l’est. La grande Kabylie, qui borde la mer, et qui est à moins de cent kilomètres d’Alger, ne sera occupée pour la première fois en 1857, et définitivement qu’après 71, alors que les oasis de biskra et de Laghouat, en bordure du Sahara, à 400 kilomètres la mer, seront conquises, la première dès 1844, et la seconde définitivement, en 1852.

La raison en est que les Hauts-Plateaux, le Sahara, et même , l’Atlas saharien, vieille montagne qui n’est plus guère constituée que de légères ondulations coupées de larges couloirs, ne sont que des plaines. Le Tell, au contraire, c’est la montagne. La plaine, assez peu peuplée d’ailleurs, et peuplée presque exclusivement d’Arabes plus ou moins nomades, n’a pas pu résister ; c’est la montagne qui a résisté, la montagne qui, en Algérie, est plus peuplée que la plaine, peuplée de paysans cultivateurs, la plupart de langue berbère. Cela est conforme à la règle de toujours et de partout : c’est toujours la montagne qui résiste au conquérant ; la montagne est partout le dernier asile de l’indépendance. Ce massif kabyle qui résista le dernier à la conquête française, est celui qui avait aussi le mieux résisté à la conquête arabe, puisque si il a accepté la religion de l’Islam, il a gardé sa langue et son Droit.

Ce que fut cette guerre ? Une guerre atroce qui n’eut de la guerre que le nom, j’entend de la véritable guerre, celle que justifie Proudhon dans La Guerre et la Paix, c’est-à-dire un combat loyal entre adversaires de force équivalente. Ce ne fut pas une guerre, ce fut une « expédition coloniale », une expédition coloniale de quarante années. Une expédition coloniale ça ne se raconte pas, et on n’ose la décrire ; on laisse MM. Les assassins la décrire eux-mêmes.« La flamme à la main ! »

Saint-Arnaud, qui devait finir maréchal de France, fit, jusqu’au 2 décembre», à peu près toute sa carrière en Algérie. Il y était arrivé lieutenant en 1837 ; il en partit général de division en 1851 ; durant ces quinze années il ne cessa d’être en colonne, tantôt à l’ouest, tantôt à l’est ; pendant tout ce temps il écrivit régulièrement à son frère, le tenant presque jour par jour au courant de ses faits et gestes. Ces lettres ont été publiées. Nous en donnons ci-dessous des extraits, sans autre commentaire que l’indication de la date et du lieu .

( On trouvera les lettres dont sont extraites ces citations dans Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome I, pages 141, 313, 325, 379,381, 390, 392, 1472, 474, 549, 556, tome II, pages 83, 331, 340.)

« Le pillage exercé d’abord par les soldats, s’étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s’est trouvé comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échouée à la tète de l’armée et aux officiers de l’état-major. » (Prise de Constantine, octobre 1837.)

« Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main. » (Mai 1841.)

« Mascara, ainsi que je l’ai déjà dit, a dû être une ville belle et importante. Brulée en partie et saccagée par le marechal Clauzel en 1855. »

« Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Chechell. Nous tirons peu de coup de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux » (avril 1842)

« Le pays des Beni-Menasser est superbe et l’un des plus riches que j’ai vu en Afrique. Les villages et les habitants sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh la guerre, la guerre ! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère !… Il n’y a pas dans l’armée cinq tués et quarante blessés. » (Région de Cherchell, avril 1842)

« Deux belles armées… se donnant la main fraternellement au milieu de l’Afrique, l’ une partie de Mostaganem le 14, l’autre de Blidah le 22 mai, rasant, brûlant, chassant tout devant elles. » (mai 1842 ; de Mostaganem à Blidah il y a 250 kilomètres.)

« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. Des combats : peu ou pas. » ( Région de Miliana, juin 1842)

« … Entouré d’ un horizon de flammes et de fumées qui me rappellent un petit Palatinat en miniature, je pense à vous tous et je t’écris. Tu m’a laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgad, même répétition en grand, c’est un vrai grenier d’abondance… Quelques-uns sont venus pour m’amener le cheval de soumission. Je l’ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j’ai commencé à brûler. » (Ouarsenis, Octobre 1842)

« Le lendemain 4, je descendais à Haimda, je brûlais tout sur mon passage et détruisais ce beau village…Il était deux heures, le gouverneur (Bugeaud) était parti. Les feux qui brûlaient encore dans la montagne, m’indiquaient la marche de la colonne. » (Région de Miliana, février 1843.)

« Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit ! C’était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi. » (Région de Miliana, février 1843.)

« Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre !… je brûle aujourd’hui les propriétés et les villages de Ben-Salem et de Bel-Cassem-ou-Kassi. » (Région de Bougie, 2 octobre 1844.)

« J’ai brûlé plus de dix villages magnifiques. » (Kabylie, 28 octobre 1844.) « II y avait encore des groupes nombreux d’ennemis sur les pitons, j’espérais un second combat. Ils ne sont pas descendus et j’ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l’ennemi. » (Dahra, mars 1846.)

« J’ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. » (Petite Kabylie, mai 1851.)

« Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers. » (Petite Kabylie, juin 1851.)

Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d’être unique. Tous les officiers d’Afrique, qui ont écrit ce qu’ils ont vu, disent la même chose.

La vente des femmes et le massacre des enfants Officier d’Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l’Afrique. A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu’il eut à opérer.

Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852.) : « Le carnage fut affreux ; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d’après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués ; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d’être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l’intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s’y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l’ombre, ils ne s’attardaient pas à établir de distinction d’âge ni de sexe : ils frappaient partout et sans crier gare ! » ( Pein, Lettres familières sur l’Algérie, 2e édit, p. 393)

C’est tellement l’habitude de massacrer femmes et enfants qu’une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s’en excuser dans une lettre :

« Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons, j’aurais pu en faire un massacre, mais nous n’étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte : il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous. »

(Pein. Lettres familières sur l’Algérie, 2e édit., p. 26.)

Ainsi, si les femmes et les enfants des Ouled Saad n’ont pas été « massacrés », c’est uniquement pour raison stratégique ! Si on avait été plus nombreux, toutes et tous y auraient passé, on se serait « amusé aux bagatelles de la porte ! »

Certains généraux cependant préféraient qu’on ne massacre pas les femmes, mais qu’on s’en empare… et qu’on les vendent. Telle était la méthode préférée de Lamoricière. Dans les lettres qu’il écrivait à sa famille, l’un des subordonnés de Lamoricière, le colonel de Montagnac, décrit ainsi le système

( De Montagnac, Lettres d’un soldat, p. 141,142,195,203,311, 225. )

« Vive Lamoricière ! Voilà ce qui s’appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur !… Ce jeune général qu’aucune difficulté n’arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu’ils possèdent : femmes, enfants, troupeaux, bestiaux, etc. » (1er février 1841).

Dans la région de Mascara, le 17 janvier 1842 :

« Nous poursuivons l’ennemi, nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux, blé, orge, etc. » Le 11 février 1842 :

« Pendant que nous rasons de ce côté, le général Bedeau, autre perruquier de première qualité, châtie une tribu des bords du Chélif… leurs enlève force femmes, enfants et bestiaux… »

Plus tard, étant cette fois en Petite-Kabylie, de Montagnac appliquera à nouveau le système Lamoricière : « Nous nous sommes établis au centre du pays…brûlant, tuant, saccageant tout… Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux. » (2 mai 1843).

Pourquoi prenait-on ces femmes ? Qu’en faisait-on ?

« Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme bêtes de somme. » (Lettre datée de Mascara, 31 mars 1842.)« Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. »

(Harangue citée par le baron Pichon : Alger sous la domination française, p.109.) Voici maintenant que le témoignage d’un quatrième officier de l’armée d’Afrique, parti en Algérie, tout frais émoulu de Saint-Cyr, le comte d’Hérisson ; bien que très patriote, celui-ci, à la différence des précédents, semble avoir été quelque peu éc½uré par ce qu’il vit ; son témoignage est identique.

Voici comment il décrit une colonne à laquelle il participa : (D’Hérisson : La Chasse à l’Homme, p. 133 et suivantes.)

« II est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées paires à paires sur les prisonniers, amis ou ennemis. » «… Des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides. »

« Les villages que nous avons rencontrés, abandonnés par leurs habitants, ont été brûlés et saccagés ; … on a coupé leurs palmiers, leurs abricotiers parce que les propriétaires n’avaient pas eu la force nécessaire pour résister à leurs émirs et lui fermer un passage ouvert à tout le monde chez ces tribus nomades. Toutes ces barbaries ont été commises sans tirer un coup de fusil, car les populations s’enfuyaient devant nous, chassant leurs troupeaux et leurs femmes, délaissant leurs villages. »

Cette colonne était commandée par le général Yusuf. Sur ce même général, le même auteur rappelle le fait suivant, si militaire (D’Hérisson : La Chasse à l’Homme, p. 349.)

« En 1857, le maréchal Randon, que les lauriers de Saint-Arnaud empêchaient de dormir, monte à l’assaut de la Kabylie pour exercer ses 25 000 hommes et y recommencer les incendies de ses prédécesseurs. C’est dans cette expédition qu’on vient dire au général Yussuf : « Encore une tribu, mon général, qui en a assez et qui demande l’aman (le pardon). » — Non, répondit Yussuf, il y a là, sur notre gauche, ce brave colonel qui n’a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter ; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite l’aman »

( Cela n’a, il est vrai, rien de spécifiquement algérien. Voir dans « Comment j’ai nommé Foch et Pétain » comment Painlevé l’« humanitaire » laissa se produire, quinze jours durant, après le 17 avril 1917, des attaques terriblement meurtrières et complètement inutiles, à seule fin de sauver l’« amour propre » du général Nivelle.)

A cette époque, Napoléons III avait eu beau venir en Algérie assurer les Arabes de sa sympathie : « les oreilles indigènes valurent longtemps encore 10 francs la paire, et leurs femmes demeurèrent, comme aux, d’ailleurs, un gibier parfait » (D’Hérisson : La Chasse à l’Homme, p. 349.)

Si le général, plus ou moins métèque, Yusuf, faisait couper les oreilles, le colonel de Montagnac, déjà cité, qui, lui, est un Français, fils, petit-fils, arrière petit-fils de soldat, et qui devait devenir le « héros » de Sidi-Brahim, préfère la méthode qui consiste à faire couper les têtes ( De Montagnac : Lettres d’un soldat, p. 297 et 299.)

« Je lui fis couper la tête et le poignet gauche (il s’agit d’un marabout de la province de Constantine) et j’arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d’une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d’un fusil. On les envoya au général Baraguay d’Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses… »

« On ne se fait pas l’idée de l’effet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens… Il y a déjà pas mal de temps que j’ai compris cela, et je t’assure qu’il ne m’en sort guère d’entre les griffes qui n’aient subi la douce opération. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu’en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre… Quant à l’opération de la décollation, cela se passe coram populo. »

Le massacre par « erreur »

« Frappez, frappez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens ! » Vieux précepte que les représentants de la bourgeoisie française en Algérie ne manquèrent pas d’appliquer. L’important était de tuer ; qu’on tue amis ou ennemis, innocents ou coupables, cela n’avait guère d’importance. Péra a déjà raconté aux lecteurs de la Révolution prolétarienne ( R.P. Du 1er mars 1928: L’insurrection algérienne de 1871.) comment, en 1871, un détachement français rencontrant un groupe d’indigène, s’en empara et mit tout le monde à mort sans autre forme de procès, sur la simple supposition que ces indigènes avaient participé à l’affaire de Palestre, ce qui fut reconnu entièrement faux, dès qu’on eut fait le moindre brin d’enquête.

Voici deux autres faits du même ordre, mais d’une envergure plus grande encore, et dont la responsabilité remonte beaucoup plus haut.

Au printemps de 1832, des envoyés d’une tribu du Sud avaient été dépouillés par des maraudeurs, à quelque distance d’Alger ; le fait s’était passé sur le territoire où était campée la tribu des El-Ouffia ; alors :

« En vertu des instructions du général en chef de Rovigo, un corps de troupe sorti d’Alger, pendant la nuit du 6 avril 1832, surprit au point du jours la tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu’un seul chercha même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances. » (Christian : L’Afrique française, p. 143.)

« Tout le bétail fut vendu à l’agent consulaire du Danemark. Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d’oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs. Dans l’ordre du jour du 8 avril, qui atteignit les dernières limites de l’infamie, le général en chef eut l’impudence de féliciter les troupes de l’ardeur et de l’intelligence qu’elles avaient déployées. Le soir de cette journée à jamais néfaste, la police ordonna aux Maures d’Alger d’illuminer leurs boutiques, en signe de réjouissance. » ( Dieuzalde : Histoire de l’Algérie, tome I, p. 289.)

Or, quelques jours après, ont sut que cette tribu n’avait été pour rien dans la mésaventure arrivée aux envoyés du Sud, ceux-ci ayant été victimes d’hommes appartenant à la tribu toute différente des Krechnas. Ce qui n’empêcha pas, bien que l’innocence des El-Ouffia fût déjà connue, de condamner à mort le cheik des El-Ouffia, qu’on avait soigneusement épargné lors du massacre et de l’exécuter, ainsi qu’un autre notable aussi innocent que lui ( Baron Pichon : Alger sous la domination française, p. 186.)

L’auteur de ces assassinats, le général en chef duc de Rovigo, a maintenant son village, un village de colonisation portant son nom, à quelques kilomètres du lieu où furent assassinés les El-Ouffia ! A Bône, le futur général Yusuf, alors capitaine, opérait pareillement. Voici ce qu’en disent les notes du baron Pichon, alors intendant civil de l’Algérie :

« Le 7 mai 1832, des Arabes d’une tribu inconnue vinrent, sous les murs de la ville, s’emparer de quelques b½ufs. Le capitaine Yusuf décida que les maraudeurs appartenaient à la tribu des Kharejas ; le même soir il partit avec les Turcs, fut s’embusquer de nuit dans les environs, et lorsque le jour commençait à paraître, il massacra femmes, enfants et vieillards. Une réflexion bien triste suivit cette victoire, lorsqu’on apprit que cette même tribu était la seule qui, depuis notre occupation de Bône, approvisionnait notre marché. » ( Christian : L’Afrique française, pp. 148 et 149.)

« Meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense » Prince de la Moskova. (Discours à la Chambre des Pairs) Le massacre est toujours le massacre, mais certaines circonstances ajoutent encore à son horreur.

La région du Dahra, à mi-chemin entre Alger et Oran, présente la particularité de posséder, en plusieurs points, d’immenses grottes pouvant contenir plusieurs centaines de personnes. De temps immémoriaux, ces grottes servaient de refuge aux tribus de la contrée, refuge qui avait toujours été respecté ;

les hommes réfugiés là n’étaient plus à craindre ; de ce fait là ils s’avouaient vaincus ; jamais tribu « barbare », jamais « sectateurs de Mahomet » n’avaient eut l’idée d’y massacrer. L’armée de la bourgeoisie française allait rompre avec cette tradition.

En un an, sur trois points différents, trois colonels français, Cavaignac, Pélissier, Saint-Arnaud, firent périr trois tribus réfugiées dans des grottes en les brûlant et les asphyxiant vives. Trois tribus complètes : hommes, femmes, enfants.

De ces trois « enfumades », la plus connue, longtemps la seule connue, est la seconde, celle commise par Pélissier, parce qu’elle donna lieu à une interpellation du prince de la Moskowa, le fils de Ney, à la Chambre des Pairs.

Le 19 juin 1845, la tribu des Oued-Riah, chassée de ses villages par l’une de ces colonnes incendiaires dont nous avons vu la description chez Saint-Arnaud, se réfugie dans les grottes, toute la tribu, troupeaux compris. La colonne commandée par Pélissier l’y poursuit et la somme de sortir. Celle-ci accepte : elle est même prête à verser comme rançon une importante somme d’argent, mais elle ne veut pas, lorsqu’elle sortira, être massacrée ; elle pose donc une seule condition : que les troupes françaises se retirent.

Pélissier refuse. Puis, à trois heures de l’après-midi, il fait allumer, à chaque entrée des grottes, de vastes feux, qu’on alimentera et attisera sans répit tout le restant de la journée et toute la nuit, jusqu’à une heure avant le lever du jour.

Au matin, on entre.

Un soldat a donné, dans une lettre, le récit de ce qu’il vit la nuit et le matin.

« Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s’écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d’hommes et d’animaux !

« Le matin, quand on chercha à dégager l’entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants.

« J’ai visité les trois grottes, voici ce que j’y ai vu :

« A l’entrée, gisaient des b½ufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l’ouverture de la grotte pour respirer l’air qui manquait à l’intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J’ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d’un b½uf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l’enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal.

« Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d’individus seulement sont sortis, aux trois quart morts ; quarante n’ont pu survivre ; dix sont à l’ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n’ont plus qu’à pleurer sur des ruines. » ( Christian, L’Afrique française, p. 142.)

Crime de soudard subalterne ?

Non ! Pélissier, qui en a porté jusqu’ici la responsabilité devant l’histoire, n’a été qu’un exécutant. La responsabilité remontait plus haut ; elle remonte directement au plus haut représentant de la France en Algérie, à celui qui, pendant sept années, fut, au nom de « la France », le maître à peu près absolu de l’Algérie, le gouverneur général Bugeaud, duc d’Isly ; celui-ci avait en effet envoyé à Pélissier l’ordre suivant ( Revue hebdomadaire, juillet 1911, article du général Derrécagaix.)

« Orléansville, 11 juin 1845

« Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards.

« Duc d’Isly »

« Imitez Cavaignac » ordonnait Bugeaud.

En effet, l’année précédente, Cavaignac, futur gouverneur général de la République en Algérie, futur emprisonné du 2 décembre, avait, lui aussi, le premier, enfumé « comme des renards » des Sbéhas réfugiés dans des grottes, « tribu vaincu », « tribu sans défense ».

Et deux mois après Pélissier, le 12 août 1845, Saint-Arnaud à son tour, près de Ténès, transformait d’autres grottes en « un vaste cimetière » ; « 500 brigands » y furent enterrés. Le seul résultat de l’interpellation à la Chambre des Pairs fut que Saint-Arnaud tint, à la différence de Pélissier, soigneusement caché son exploit : « personne n’est descendu dans les cavernes ; personne… que moi… Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud), simplement, sans poésie terrible ni images. » ( Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome II, p. 37.)

Ainsi, depuis le républicain Cavaignac, jusqu’aux futurs bonapartistes Pélissier et Saint-Arnaud, en passant par le monarchiste Bugeaud, les hommes les plus représentatifs de tous les clans de la bourgeoisie française ont trempé directement dans ces actes où culminent les deux caractères dominants de la conquête de l’Algérie : la lâcheté et la férocité.

Aucune des catégories de la bourgeoisie ne peut en rejeter la responsabilité sur les autres. Le colonialisme étant un produit spécifique du capitalisme, tout le capitalisme avait à se vautrer dans ses horreurs.

L’Honneur kabyle

Devant cette barbarie, on se sent poussé à rechercher quelques gestes qui fassent exception, quelques gestes de générosité, quelques gestes d’honneur.

On les trouve.

Mais on les trouve de l’autre côté de la barricade ; on les trouve chez les « barbares », chez ceux qui étaient en état de légitime défense, chez ceux qui étaient à la fois les plus faibles et les moins « civilisés ».

Un seul acte de cruauté a pu être reproché à Abd el Kader, commis non pas par lui, mais par un de ses lieutenants.

Le 24 avril 1846, un an à peine avant la reddition d’Abd el Kader, alors que celui-ci était aux abois, qu’il n’avait plus rien à donner à manger aux prisonniers, ni même suffisamment d’hommes pour les garder, alors qu’Abd el Kader avait écrit lettres sur lettres pour négocier l’échange des prisonniers et qu’on ne lui avait répondu qu’en jetant en prison celui qu’il avait envoyé pour traiter de cet échange, et alors qu’il était personnellement à plusieurs centaines de kilomètres du lieu où étaient gardés les prisonniers, l’un des deux khalifas chargé de leur garde, Mustapha ben Thamin, ne pouvant plus nourrir les prisonniers (l’autre voulant, au contraire, les relâcher), les fit tuer (Colonel Paul Azan : L’Emir Abd el Kader, p. 221 et suivantes, et aussi p.295..)

C’était la réplique aux enfumades du Dahra. Mais, jusque-là, durant quinze années pendant lesquelles il s’opposa à la France, la manière dont Abd el Kader avait traité les prisonniers avait toujours été empreinte de la plus grande générosité ; il les échangeait quand il le pouvait ; sinon, il les libérait sans condition le jour où il ne pouvait plus les nourrir. Nos soudards en étaient tout éberlués :

« Abd el Kader, écrit Saint-Arnaud, le 14 mai 1842, nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : « Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie ». Le trait est beau pour un barbare » (Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome I, p. 385.)

Saint-Arnaud, évidemment, n’en aurait point fait autant. La « civilisation » bourgeoise est, par définition, exclusive de toute générosité.

Quant à la manière dont les prisonniers étaient traités pendant leur détention, rien n’en témoigne mieux que ce trait de l’un des prisonniers faits à Sidi-Brahim. Celui-ci termine ses mémoires en rappelant que lorsqu’ Abd el, quelques années après sa reddition, vint à Paris, il offrit, lui, pendant trois jours, dans sa propre famille, l’hospitalité à trois domestiques d’Abd el, qui avaient été ses geôliers, puis, ses fonctions de surveillant aux Tuileries l’ayant mis, quelque temps plus tard, en présence d’Abd el et de deux de ses principaux lieutenants, le khalifa Sidi Kadour ben Allel et l’intendant Kara Mohammed, ces deux hommes et leur ancien prisonnier se serrèrent affectueusement les mains, car, dit Testard, « l’un et l’autre avaient été bons pour moi et j’eus du plaisir à les revoir. » ( Hippolyte Langlois : Souvenirs d’un prisonnier d’Abd el Kader, p. 350.)

Combien d’Arabes prisonniers des Français en auraient pu dire autant ? Mais ceux dont l’attitude marqua l’antithèse la plus frappante avec la manière dont la bourgeoisie comprend la guerre, furent les Kabyles.

Les Kabyles sont des guerriers. Ils sont traditionnellement habitués à se battre pour l’honneur, non pour le butin ou la conquête. Lorsqu’un dommage avait été causé à un habitant d’un village par un habitant d’un autre village, on vengeait l’honneur par un combat, mais combat qui ne se terminait jamais par l’expropriation des vaincus. De telles guerres étaient donc aussi différentes d’une expédition coloniale que d’un duel l’est d’un assassinat.

Ces guerres, dès lors, étaient soumises, tout comme l’est le duel, à des règles, à un véritable Code d’honneur. Ce code, les Kabyles continuèrent à l’appliquer, même contre leurs envahisseurs.

C’est ainsi que lors du soulèvement de 1871, les Kabyles prévinrent les colons avant de les attaquer ( Rinn : L’insurrection de 1871 en Algérie, p. 203.). Et ceux des colons qui, au lieu de partir ou de résister, se mirent sous la protection d’un kabyle, sous son « anaia », purent vivre en pleine sécurité durant toute l’insurrection, en plein pays insurgé.

Ce fut notamment le cas de 39 habitants de Bordj Menaïel, auxquels le marabout Si Moussa ben Ahmed avait proposé lui-même de se mettre sous son « anaia » ; ce fut également le cas du maire de Bordj Menaïel qui alla se mettre sous la protection des habitants du douar Rouaffa ; et aussi le cas de 30 voyageurs de la diligence de Dellys qui, sur le conseil de l’amine Omar Benzaman allèrent se réfugier dans le caravansérail, et sous la protection d’Azib Zamoun

(Rinn : L’insurrection de 1871 en Algérie, pp. 243 et 245.) Or, ce qui est remarquable, c’est que ces Kabyles, sous la protection desquels vécurent les Français, n’étaient nullement traîtres à leurs compatriotes, ni même des partisans tièdes de la cause kabyle, ils étaient au contraire au premier rang des combattants, s’opposant avec l’extraordinaire courage de leur race, à l’avance des troupes françaises.

Ce qui n’empêcha pas le gouvernement de la République de commettre à l’égard des insurgés kabyles la même monstruosité que celle qu’il commettait, au même moment, à l’égard des insurgés parisiens : faire poursuivre, condamner et exécuter les chefs de l’insurrection comme coupables de crimes de droit commun ! Comme Ferré, Boumezrag, frère de Mokrani et successeur de celui-ci à la tête de l’insurrection, fut condamné à mort pour pillage et assassinat ! Thiers ne se contentait pas de tuer ; en Afrique comme à Paris, il lui fallait déshonorer.

L’EXPROPRIATION

« La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte… Le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur. »

Général de Bourmont (5 juillet 1830)

La bourgeoisie tue, mais il faut lui rendre cette justice qu’elle ne tue pas pour le plaisir ; elle tue pour que ça lui rapporte.

Le fer de Lorraine et le coke de la Ruhr furent l’enjeu de la guerre aux millions de cadavres ; l’expropriation des indigènes, la réduction des indigènes à l’état de prolétaires, de producteurs travaillant pour la plus-value sur les terres que jusque-là ils cultivaient librement, tel est le but de toute conquête coloniale ; tel fut le but de la conquête de l’Algérie.

« Les propriétés des habitants ne recevront aucune atteinte… » Tel était l’engagement solennel qu’avait pris la France, le 5 juillet 1830, en entrant à Alger.

Voyons comment cette promesse fut respectée.

Terres personnelles et terres de tribus

II y avait en Algérie, comme ce fut le cas aussi à certaines époques, dans bien d’autres pays, en Europe par exemple, avant la Révolution, deux grandes sortes de propriétés.

L’une dominait dans les montagnes et les oasis, c’est-à-dire là où la culture, revêtant plus ou moins un caractère de jardin, nécessite un aménagement permanent : terrasses en montagne, irrigation en oasis, plantation d’arbres dans les deux cas. L’autre mode de propriété était celui qui prédominait en plaine, c’est-à-dire là où il suffit de semer dans le grand espace nu.

Dans les montagnes et les oasis, la propriété était personnelle, elle était identique à notre propriété paysanne ; chaque lopin de terre, chaque « jardin » avait son propriétaire particulier, bien déterminé, jouissant seul du droit de cultiver sa terre, d’en récolter les fruits, et de disposer de la terre comme il l’entendait, par vente, donation, etc.

Dans la plaine au contraire, c’était la tribu qui était propriétaire ; chaque membre de la tribu avait le droit de cultiver sur le territoire de la tribu toute la portion de terres qu’il pouvait cultiver ; sur les terres qu’il cultivait ainsi, il acquérait une sorte de droit de jouissance qui passait à ses héritiers, mais ce droit disparaissait dès que lui ou ses héritiers cessaient de cultiver. Le droit de propriété individuelle se trouvait ainsi limité au droit au travail, au droit à travailler la terre et à disposer des fruits de la terre qu’on avait travaillée ; il ne comprenait pas le droit de disposer de la terre : la terre était à la tribu et ne pouvait en sortir sans la volonté de la tribu.

Puisque le membre de la tribu n’était pas propriétaire, lorsqu’il avait à se plaindre de ne pas jouir de ce à quoi il avait droit comme membre de la tribu, il avait à se plaindre non pas d’un empiétement sur son bien de la part d’un particulier, mais d’un abus de pouvoir des chefs de la tribu. La contestation revêtait donc le caractère d’une question administrative, et non d’une question de droit privé ; il s’ensuivait que celle-ci était portée, non devant les tribunaux, mais devant l’autorité administrative supérieure, c’est-à-dire devant le dey.

Les «juristes à l’oeuvre »

De ces deux catégories de terres, ce fut la seconde, celles de terres de la tribu, qui furent la première à susciter les plus grandes convoitises.

Terres de plaine, elles étaient beaucoup plus intéressantes pour la culture européenne ; d’autre part, le fait que leur mode particulier de propriété n’avait pas d’équivalent dans l’Europe bourgeoise permettait à la qualité fondamentale de la bourgeoisie, l’hypocrisie, de s’exercer pleinement.

Les juristes ont été les pionniers de l’émancipation bourgeoise ; ce furent eux qui, durant les siècles qui séparent le Moyen Age de la Révolution, mirent debout ces chefs-d’½uvre de casuistique, qui transformèrent progressivement, sans presque qu’on ne s’en aperçoive, le droit féodal en droit bourgeois, le pouvoir du grand seigneur en pouvoir de la « nation ». Il était tout indiqué que pour conquérir l’Algérie, pour faire passer les terres d’Algérie des mains des cultivateurs arabes dans celles des capitalistes français, tout en ne portant « aucune atteinte aux propriétés des habitants », on les appelât à la rescousse. Ils accoururent : leur travail d’expropriation fut le digne complément du travail des massacreurs.

On commença par déclarer (ordonnance du 1er octobre 1844) que toute terre non cultivée sur laquelle un droit de propriété n’aurait pu être prouvé avant une certaine date ferait parti du domaine public. Comme les tribus n’ont généralement pas de titres de propriété et que la plus grande partie de leurs terres sert uniquement de parcours pour l’élevage, il s’ensuivait que les

tribus allaient se trouver expropriées sans indemnités de toutes leurs terres de parcours, privées ainsi de ce qui dans ces pays secs constituait la plus grande richesse : les troupeaux.

Comme on n’était encore qu’en 1844, c’est surtout à proximité des grands ports que cette ordonnance fut appliquée. C’est en vertu d’elle que furent expropriées les trois plaines de la Mitidja (à côté d’Alger), d’Oran et de Bône, qui, aujourd’hui, constituent la base essentielle du capitalisme algérien, car ce sont les trois grandes plaines à vin. En ce qui concerne la région d’Alger seulement, sur 111 001 hectares seulement qui furent soumis à la vérification, 78 OO0, soit près des trois quarts, furent, en vertu de l’ordonnance de 1844, déclarés appartenir au domaine public.

L’année qui suivit cette ordonnance, tout le Dahra, c’est-à-dire toute la région montagneuse du littoral, entre Alger et Oran, était soulevée.

Il était prudent de revenir en arrière.

En conséquence, une loi de 1851 déclara solennellement, non moins solennellement que ne l’avait fait le général de Bourmont en 1830, que la propriété était « inviolable », « sans distinction entre les indigènes et les Français ».

Mais, entre ceux qui font les lois et ceux qui sont chargés de les appliquer, on sait se comprendre. Ceux qui sont chargés d’appliquer les lois savent qu’il est parfois nécessaire de faire une loi qui pose à grand tralala un grand principe, mais que, dans ce cas, si ce principe est contraire aux intérêts de la bourgeoisie, leur devoir strict est… de tourner le principe.

C’est ce que s’empressa de faire l’Administration algérienne : pour cela ses juristes inventèrent la théorie du « cantonnement ».

S’il y avait contestation entre membres d’une tribu sur leur droit à la jouissance, de telle ou telle terre, c’était, avons-nous dit, l’autorité administrative, le dey, qui statuait. Puisque le dey était juge, c’était donc qu’il était propriétaire ! Et donc, l’Etat français étant successeur du dey, c’est maintenant lui qui est propriétaire des terres de tribus ; la tribu n’est que le locataire de l’Etat ! Par suite, sans violer le droit déclaré « inviolable » de la propriété, en vertu simplement du droit qu’a tout propriétaire de rentrer, quand bon lui semble, en possession de tout ou partie de sa propriété, l’Etat a le droit de réduire les terres de la tribu. Celle-ci ne pourra plus jouir des terres qu’elle faisait parcourir à son bétail, ou qu’elle ensemençait, depuis des temps immémoriaux ; elle sera désormais « cantonnée » sur une fraction seulement de ces terres ; le reste sera repris par le domaine public qui le livrera aux colons européens (C’est aussi la théorie du « cantonnement » qui est actuellement appliquée au Maroc, du moins depuis le départ de Lyautey, car celui-ci, rendons-lui cette justice, n’avait jamais voulu en entendre parler, malgré toutes les pressions des colons français au Maroc)

En vertu de la loi de 1851, complétée par le « cantonnement », plus de 60 000 hectares passèrent des mains des tribus arabes entre celles de l’Etat français.

Cependant, le cantonnement ne persista pas. Napoléon III, qui était assez froussard, avait été effrayé, lors de son voyage en Algérie, des conséquences du cantonnement. En conséquence, il fit proclamer… un nouveau principe : non, l’Etat n’avait pas le droit de propriété sur les terres de tribus, les tribus étaient bien, elles-mêmes, propriétaires, propriétaires collectifs de leurs terres. Mais ces terres, dans l’intérêt des tribus elles-mêmes, il faut s’assurer de leurs limites ; on va donc, après « enquête », délimiter le territoire de chaque tribu, et délimiter à l’intérieur de ce territoire, le territoire de chaque douar ; ainsi toutes les tribus et les fractions de tribu auront une propriété bien précise, bien déterminée, bien assurée : ce sera parfait. Tel fut l’objet du sénatus-consulte de 1863, qui, malgré quelques modifications de détails est actuellement la base de la législation algérienne en la matière.

Seulement… il y a un seulement. En même temps qu’on délimitera les terres des tribus et qu’on les répartira entre les douars, on délimitera aussi, dit le sénatus-consulte, quelles sont celles qui appartiennent au domaine public.

L’administration compris aussitôt : on « enquêta » et on délimita à tour de bras et dans les terres ainsi délimitées, les meilleures, sous prétexte que la tribu ne pouvait pas produire de titres de propriété suffisants, furent classées… dans le domaine public. Ces opérations, qui devaient renforcer le droit de propriété des indigènes, devinrent ainsi « un des moyens les plus actifs de leur spoliation » ; — ce n’est pas moi qui le dit, c’est le professeur Larcher, la plus haute autorité en matière de droit algérien ( Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 95.).

Ainsi, dès 1900, en vertu du sénatus-consulte de 1863 et des lois suivantes, 2 250 560 hectares avaient été classés comme domaines de l’Etat, cela rien que dans le Tell (c’est-à-dire : non compris hauts-plateaux et région saharienne).

Chaque nouvelle et plus précise affirmation de l’inviolabilité de la propriété arabe entraînait donc une nouvelle et plus étendue spoliation. Farce sinistre dont le grotesque ne fait que souligner le tragique.

Expropriation « à la turque »

Tout ce que nous venons de dire ne s’applique qu’aux terres de tribus. Là où la terre est propriété individuelle, dans la montagne, dans l’oasis, ou à la ville, là où la propriété de chacun se trouve déterminée par des titres précis, il fallait autre chose, car, bien entendu, il fallait aussi pouvoir s’en emparer, chaque fois qu’on le jugeait bon.

Dans les débuts, pendant une dizaine d’années, on ne s’embarrassa point, à vrai dire, de théorie juridique ; on prenait ce dont on avait besoin ; l’expropriation des indigènes se trouvait « le plus souvent le résultat d’une véritable voie de fait » ( Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428.). Ce fut le cas notamment pour presque toute la propriété urbaine d’Alger.

Les biens des Turcs, les biens des fondations pieuses, etc., furent incorporées au domaine de l’Etat, puis revendus aux particuliers.

De même des mosquées, celle par exemple de Ketchaoua qui est maintenant la cathédrale d’Alger, furent démolies ou transformées en églises, malgré l’article de la convention du 5 juillet qui proclamait pour la religion comme pour la propriété, que ni l’une ni l’autre ne recevrait aucune atteinte, le général en chef en prenant « l’engagement sur l’honneur ».

Voici comment un spécialiste de l’histoire du vieil Alger, H. Klein, décrit la prise de la Ketchaoua, en 1832 : « Malgré le baron Pichon qui ne voulait pas que les choses fussent brusquées, le général en chef fit se réunir les commissaires français, leur enjoignant de demander au clergé musulman la mosquée de la rue du Divan.

« Nouvel émoi des indigènes parmi lesquels s’ourdissent des conspirations. Mais le 23 mai, les Ulémas consentent à la cession de la mosquée exigée.

« Le mois suivant, le baron Pichon, dont les vues se trouvaient trop divergeantes de celles du duc de Rovigo, était rappelé en France et remplacé par M. Genty de Bussy, à qui des pouvoirs moindres étaient dévolus.

« L’agitation augmentait, les Maures Bou Derba et Ben Ouizzan viennent, le soir du 8 décembre, avertir l’un des inter-. prêtes que dix mille Arabes ont juré de mourir sous la coupole de Ketchaoua, plutôt que de consentir à sa prise par les chrétiens.

«Avisé, le général en chef fait, le 17, doubler les postes et inviter les deux muphtis à remettre à la commission les clés de la mosquée. Il fait publier un ordre relatif à l’occupation du temple et se terminant ainsi : « La croix et l’étendard de France seront fixés au minaret et saluées par les batteries de terre et de mer. »

« Le 18 décembre, à midi, les ulémas, les muphtis, les cadis et la commission en grande tenue se réunissent dans la rue du Divan.

« Une compagnie du 4e de ligne s’installe rue du Vinaigre (actuellement rue Salluste). Une demi-batterie de campagne prend position sur la place du Soudan. Il y a 4 000 musulmans barricadés dans l’intérieur de la mosquée. Les sommations légales ayant été faites et étant demeurées sans réponse, une escouade de sapeurs du génie s’approche pour attaquer la porte à coups de hache. Les rebelles ouvrent alors.

« Bou Derba et l’interprète Balensi gravissent les degrés. Des coups de feu sont tirés, une bousculade se produit. Les ulémas et les membres de la commission sont renversés les uns sur les autres.

« La troupe refoule à la baïonnette les indigènes dans l’intérieur de la mosquée. Ceux-ci fuient par une issue donnant sur la rue du Vinaigre. Plusieurs Arabes gisent sur les tapis, étouffés ou blessés.

« Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d’infanterie.

« Ainsi s’accomplit la prise de possession de Katchaoua. « Les membres de la commission furent portés à l’ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix » ( La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928.).

L’« engagement sur l’honneur » du général en chef de l’armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.

Tout ce qui se passa, d’ailleurs, durant cette période fut « régularisé » par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent « irrévocablement dépouillées » ( La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928.).

Par la suite on se couvrit d’un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s’emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l’expropriation et le séquestre.

Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C’est si fondamental pour elle qu’elle a couronné sa déclaration des droits de l’homme, c’est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété ; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la « nécessité publique » l’exige.

Ainsi il n’existe pour la France qu’un seul cas d’expropriation : l’expropriation pour cause d’utilité publique , c’est-à-dire que l’Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s’agit d’incorporer l’immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l’indigène n’est pas un bourgeois, donc il n’est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l’expropriation pour cause d’utilité publique, on a institué en Algérie l’expropriation pour cause d’intérêt privé : l’Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner a un autre particulier.

En vertu de l’ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d’un centre de population ou de son territoire. Il s’ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l’extension d’un village ; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l’exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel, mais aussi ceux sur lesquels seront édifiés les maisons des habitants du village, leurs jardins, et toutes les terres qu’on décidera de leur attribuer…

Si on ajoute à cela que, contrairement à la loi de France, l’expropriation en Algérie, n’est pas prononcée par le jugement d’un tribunal, mais par une simple décision administrative, qu’on n’a donc même pas la garantie que le cas pour lequel on vous exproprie rentre bien dans ceux prévus par la loi, — que, d’autre part, l’indemnité qui vous est allouée n’est pas prononcée, comme en France, par un jury d’expropriation composé de propriétaires, mais par le tribunal civil, on comprendra que personne, en Algérie, n’est sûr de sa propriété, que l’Administration peut, à tout moment, vous l’enlever pour un morceau de pain, afin simplement de la donner à un autre ; cette expropriation n’a rien de commun avec celle utilisée dans les pays bourgeois, ce n’est plus une procédure française, mais une procédure à la turque » ( Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 441.).

Procédure à la turque qui a permis au conquérant d’exproprier, presque sans bourse délier, une multitude de vaincus, réduits désormais à servir comme salariés chez leur expropriateur.

Deux millions et demi d’hectare « séquestrés » d’un seul coup ! Les sommes qui furent données aux expropriés, si faibles qu’elles aient été, ne provenaient d’ailleurs généralement pas des caisses de l’Etat, mais de la poche des indigènes, et voici comment : L’expropriation a son complément dans le séquestre.

Toute tribu qui s’est révoltée peut avoir ses terres séquestrées. Or comme, jusqu’en 1871, les révoltes furent à peu près continuelles en Algérie, on voit de quelle ressource fut le séquestre.

Le plus important fut opéré après la grande insurrection kabyle de 1871. Le séquestre était là d’autant plus nécessaire qu’on se trouvait en plein pays de propriété individuelle, en pays où il était donc impossible de s’approprier des terres par les procédés de « cantonnement », de « délimitation », etc. pratiqués dans les régions à terres de tribus. 2 639 000 hectares furent ainsi, d’un seul coup, séquestrés en Kabylie, soit plus de quatre fois la surface des départements de Seine et Seine-et-Oise réunis.

Comme il était cependant impossible de trouver du jour au lendemain suffisamment de colons européens pour occuper toutes ces terres, on ne garda que les meilleures ; les autres, les kabyles furent autorisés à les racheter moyennant le paiement du cinquième de leur valeur, et avec l’argent ainsi perçu, l’Etat français paya les indemnités pour les terres qu’ils expropria dans les régions qui ne s’étaient pas insurgées…

Le bilan

Au total, si l’on considère par exemple la période allant de 1871 à 1895, l’une de celles où la « colonisation » fut la plus active, on arrive à ces résultats : Au cours de ces 24 années, 629 428 hectares furent livrés par l’Etat aux colons européens. Sur ces 629 428 hectares, 43 943 seulement provenaient d’achats opérés de gré à gré par l’Etat, soit moins de 7 % ( Il est d’ailleurs probable que ces achats de gré à gré ont, pour la plupart, été faits à des Européens.) en revanche, 495 832 hectares, soit 78 % (1) provenaient des différents modes de spoliation que nous avons dits : 176 166 hectares provenaient du domaine de l’Etat, lui-même constitué par « cantonnement », « délimitation », etc. 85 291 hectares provenaient de l’expropriation, et 234 375 du séquestre (De Peyerimhoff : Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1894, p. 73.).

Les grands écrivains sentent parfois remarquablement bien les grands phénomènes sociaux ; ils laissent alors des descriptions qui sont des chefs-d’½uvre d’histoire. Isabelle Eberhardt, le grand écrivain du désert, a donné, dans une nouvelle, parue dans l’Akhbar, le récit exact et complet de l’expropriation de l’indigène algérien, le récit de tout ce que ces « cantonnements », ces expropriations ont signifié réellement pour ceux qui en furent victimes, quelles douleurs elles entraînèrent, et quelles haines elles accumulèrent au cour des expropriés. Nous croyons devoir reproduire intégralement ce document qui condense sous la forme humaine les sèches analyses qui précèdent. ( Isabelle Eberhardt : Pages d’Islam, p. 157 et suivantes.).

Criminel

Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre » de Robespierre.

Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d’ailleurs… Mais les « directeurs », les « inspecteurs » et d’autres fonctionnaires d’Alger, chargés de « peupler » l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus.

Pendant un mois, les paperasses s’étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n’était que la ruine d’une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.

Qu’importait ? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d’Alger…

Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.

Mais l’expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellah au terrain occupé. Pour cela on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.

Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains…

* *

Le soleil de l’automne, presque sans ardeur, patinait d’or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruine, et l’herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.

En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s’entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d’une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.

Il y avait là toutes les variétés du type tellien ; profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d’oiseaux de proie ; face alourdies de sang noir, lippues, glabres ; visages arabes, aquilins et sévères. Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyant au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d’archaïsme, et sans les laides constructions « européennes » d’en face, la vision eut été sans âge.

Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l’½il soucieux, attendait un peu à l’écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d’or terne flottait.

Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.

On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu’on avait, avant la possession définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.

Et une angoisse leur venait d’attendre aussi longtemps… On les avait convoqué pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.

Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C…, mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d’un sou… Puis, à une heure, ils retournaient s’asseoir le long du mur et attendre… Au « magh’ reb » (Coucher du soleil.), ils s’en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation… et la houle d’or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, paraît leur lente souffrance ;

A la fin, beaucoup d’entre eux n’avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d’un mur, roulés dans leurs haillons…

Devant les bureaux, un groupe d’hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.

Parfois un fellah, timidement venait les consulter… Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les « mokhzenia » ( Mokhazni, cavalier d’administration.) et les « chenâbeth » (Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabir Chambith, garde champêtre.) qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient :

« Osbor !… » Patiente…

Le fellah courbait la tète, retournait à sa place, murmurant : « II n’est d’aide et de force qu’en Dieu, le Très Haut ! »

Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d’avoir cédé ses terres. Son c½ur de paysan saignait à la pensée qu’il n’avait plus de terre…

De l’argent ?

D’abord, combien lui en donnerait-on ?… puis qu’en ferait-il ? où irait-il acheter un autre champ, à présent qu’il avait vendu un lopin de terre nourricière ?

Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et ferme, vint procéder à l’appel nominatif des gens de sa tribu… Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux. Les fellah s’étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés… Ils voulurent saluer leur caïd… Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l’appel. Son garde-champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l’appel de leur nom, soit par le « naâm » traditionnel, soit par : « C’est moi… » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent » (présent).

Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu’ils désignent du nom de « Domaine » (recette, contributions, domaines, etc.)

Le caïd entra. On lui offrit une chaise.

Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisit un à un.

Parmi ces derniers, Mohammed Achouri fut introduit.

Devant un bureau noir, tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.

« Achouri Mohammed ben Hamza… tu es l’arrière petit cousin d’Ahmed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains au lieu dit « Oued Nouar », fraction des Bou-Achour. Tu as donc des droits légaux de propriété sur les champs dits Zebboudja et Nafra… Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de onze centimes et demi (Rigoureusement authentique. (Note d’Isabelle Eberhardt).)

… Comme il n’y a pas de centimes, voilà. »

Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah. Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.

Allez « roh ! Balek !»

Mais j’ai vendu ma terre, une charrue (Une « charrue » de terre est la surface qui correspond à ce qu’un Arabe peut approximativement cultiver avec une charrue, environ 10 hectares.)

et demie de champs et plusieurs hectares de forêt (broussailles)… Donne moi mon argent ! ~ Mais tu l’as touché… C’est tout ! Allez, à un autre ! Abdallah ben Taib Djellouli !

Mais ce n’est pas un paiement, deux sous !… Dieu est témoin…

Nom de dieu d’imbécile ! « Balek fissaâ ! »

Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.

En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d’espoir leur restait dans l’inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l’abattoir.

« II faut aller réclamer à l’administrateur » suggéra Mohammed Achouri.

Et ils se rendirent en petit nombre, au milieu de la ville. L’administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains… « Je n’y peux rien… Je leur ai bien dit, à Alger, que c’était la ruine pour la tribu… Ils n’ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons… Il n’y a rien à faire. » Et il avait honte en disant cela, honte de l’oeuvre mauvaise qu’on l’obligeait à faire.

Alors, puisque le « hakem », qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu’il n’y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s’en allèrent, vers la vallée natale, où ils n’étaient que des pauvres désormais.

Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d’entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu’occupaient d’autres, qui n’avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.

Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer cette inégalité de traitement.

« Mais qu’importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde ? dit Achouri. Puisque nous vivons en commun, il fallait donner le plus d’argent à celui qui labourait le plus de terre !…

Que veux-tu ? Ce sont les « hokkam »… Ils savent mieux que nous… Dieu l’a voulu ainsi…

Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s’engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour. M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d’ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête. Il avait remarqué l’attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais.

Au lendemain de la moisson, comme le c½ur des fellah saignait de voir s’entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée, flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.

Des preuve écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense. Et il fut condamné. Son esprit obtus d’homme simple, son c½ur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu’il ne pouvait comprendre, avaient, dans l’impossibilité où il était de se venger du Beyiik (L’Etat), dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l’usurpateur. C’était celui-là, probablement, qui s’était moqué des fellah et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires deux sous d’indemnité pour toute cette terre qu’il lui avait prise ! Lui, au moins, il était à portée de la vengeance…

Et, l’attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une ½uvre de justice, le colon se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu’il avait fait à cet Arabe, à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point… Ils ne se doutaient guère, l’un et l’autre, qu’ils étaient maintenant les solidaires victimes d’une même iniquité grotesquement triste !

Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d’Alger… Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.

Isabelle Eberhardt d raison : ce n’est ni Gaillard, ni l’administrateur qui sont individuellement coupables ; et elle se trompe quand, dans sa haine de « blédarde » pour l’homme de la ville, elle accuse les fonctionnaires lointains « bien tranquilles dans leurs palais d’Alger ». Le crime est plus profond, et plus général :

ce n’est pas le crime d’individus ni de bureaucrates, c’est le crime d’une classe. C’est le crime que commet la classe bourgeoise, en chaque pays, y compris le sien, lorsqu’elle y commence son histoire. C’est le crime de l’« accumulation primitive ».

Pour que le capitalisme puisse s’installer dans un pays, pour que l’exploitation du prolétariat par les détenteurs du capital puisse commencer, deux choses sont nécessaires : il faut, d’une part, qu’il y ait des prolétaires, c’est-à-dire des hommes privés de tout moyen de produire, et, d’autre part, des capitalistes, c’est-à-dire des hommes détenant les moyens de production dont les autres ont été privés. Autrement dit, il faut qu’il y ait séparation entre le moyen de production et le producteur, entre la terre ou l’outil et le travailleur.

Cette séparation ne peut s’obtenir que par la violence.

L’expropriation des travailleurs de leurs moyens de travail est l’opération de force préliminaire, qui prélude à l’établissement du capitalisme en tous pays ; les économistes désignent cette opération sous l’euphémisme d’« accumulation primitive ».

Celle-ci s’opère aussi bien au sein d’un même peuple par des expropriateurs appartenant à la même race que les expropriés, qu’à l’égard d’un peuple étranger, par la bourgeoisie d’un peuple conquérant à l’égard d’un peuple vaincu.

Avant de pratiquer la « colonisation », c’est-à-dire l’expropriation de peuples appartenant à d’autres pays que le sien, la bourgeoisie européenne a commencé par exproprier, dans son propre pays, ses frères de race, de religion et de langue. Et même les procédés qu’elle emploie sont les mêmes dans les deux cas. Lisez le grand chapitre du Capital de Karl Marx sur l’« accumulation primitive », et vous serez frappé par la similitude des procédés employés par la bourgeoisie britannique pour exproprier ses paysans, entre le XVIe et le XVIIe siècle, et de ceux employés par la bourgeoisie française au XIXe pour exproprier le fellah algérien.

Dans les deux cas il s’agit de paysans dont une grande partie de la propriété est une propriété collective, qui sert à l’élevage, élevage qui est à leurs maigres cultures l’appoint indispensable pour qu’ils puissent vivre. Dans les deux cas, leur droit de propriété sur ces terres est indéniable. Dans les deux cas, le seigneur, ici le dey, là l’ancien seigneur féodal, n’a aucun droit de propriété privé sur ces terres collectives, mais simplement un droit politique, le droit de les administrer, d’en régler la jouissance entre les co-participants. Or dans les deux cas, on exproprie le paysan de ces terres, et dans les deux cas, on couvre l’expropriation de la même fiction juridique, à savoir : que le droit d’administrer entraîne le droit de propriété, que le droit régalien du seigneur féodal, est la même chose que le droit de propriété privé, au sens bourgeois et moderne du mot !

La procédure des « enclosures », de la clôture des terres communales en Angleterre, est l’exact pendant de celle de l’« enquête » algérienne, de la délimitation des terres de tribus en Algérie.

La colonisation n’est donc pas, en fait, ce qu’elle paraît être à première vue ; elle n’est pas affaire de race et elle est encore moins affaire de religion ; elle n’a pour raison ni d’exterminer une race ennemie, ni de convertir des « infidèles » ; elle est simplement l’extension à d’autres parties de la planète du système à fabriquer des prolétaires que la bourgeoisie a commencé à appliquer chez elle dès sa naissance.

Il nous reste maintenant à voir comment, après l’accumulation primitive, s’est poursuivie en Algérie, l’accumulation tout court ; quelle y est actuellement la situation respective des expropriateurs et des expropriés, du capitalisme européen et de la population indigène.II. LA PERIODE DE L’EXPLOITATION

La concentration du capitalisme et le développement de ses « fossoyeurs » « La France marchera en avant, nous nous retirerons ; mais elle sera forcée de se retirer, et nous reviendrons… Vois-tu la vague se soulever quand l’oiseau l’effleure de son aile ; c’est l’image de votre passage en Afrique. » (Lettre de chefs arabes à Lamoricière.)

CIVILS ET MILITAIRES

La bourgeoisie capitaliste règne aujourd’hui en Algérie sans partage, mais ce n’est pas immédiatement qu’il en a été ainsi. Le pouvoir de la bourgeoisie a suivi en Algérie le même cours qu’en France. Ce fut l’avènement de la Iie République qui marqua l’établissement définitif de la domination bourgeoise en France ;

ce fut pareillement la Iie République qui amena son établissement définitif en Algérie.

Jusqu’à l’avènement de la Iie République, ou, plus précisément jusqu’à son avènement réel, c’est-à-dire jusqu’au coup d’Etat raté de Mac Mahon, deux pouvoirs se disputaient en Algérie : la bureaucratie et le capitalisme. Pendant cinquante ans, de 1830 à 1880, toute l’histoire des Européens en Algérie se réduit à la lutte du militaire et du civil, la lutte entre l’administrateur militaire d’un côté, le commerçant et le colon de l’autre.

Deux pouvoirs, deux conceptions

Pour l’administration militaire, il s’agissait uniquement de gouverner l’indigène ; pour le civil européen, il s’agissait de l’exploiter. Les militaires estimaient qu’il fallait, le moins possible, toucher à la société indigène : « Que celle-ci reste économiquement, et même politiquement ce qu’elle est, avec seulement, à côté du grand chef indigène, le dirigeant et le surveillant, l’officier du bureau arabe ». Pour le militaire, l’Européen civil est l’intrus ; il l’est à un double titre : d’une part on ne saurait lui appliquer, sans une résistance forcenée de sa part, les règles édictées par le bureau arabe pour les indigènes, et d’autre part, de par sa seule présence, il est pour la société indigène un ferment de dissolution, et en trouble ainsi l’administration. S’il arrive au militaire de songer à l’installation de colons européens, il ne la conçoit, comme ce fut le cas pour Bugeaud, que sous la forme de villages de soldats ou d’anciens soldats qui cultiveraient la terre tout en restant soumis à la discipline militaire, des colons qui iraient jusqu’à se marier « au tambour » (2)

Chez le civil, commerçant, industriel, colon, la conception de l’utilisation de l’Algérie était toute autre. Celui-ci venait en Algérie pour gagner de l’argent, en gagner plus qu’en Europe, mais en gagner selon la manière qu’il connaissait, celle dont on le gagne en Europe : en faisant travailler les salariés. Or, pour cela, il fallait « coloniser ». Coloniser c’est-à-dire instaurer en Algérie le régime d’Europe, remplacer la société indigène par une société bourgeoise où l’indigène serait l’ouvrier et l’Européen le patron ; il fallait substituer aux modes de production, d’appropriation et d’organisation des société arabes et berbères, les modes de production, d’appropriation et d’organisation des société bourgeoises.

Ces deux conceptions s’excluaient l’une l’autre.

C’est pourquoi, durant cinquante ans, tous les efforts de l’administration militaire tendent à limiter le plus possible l’établissement et l’activité des Européens.

Durant ce premier demi-siècle la plus grande partie de l’Algérie sera « territoire arabe » ; l’Européen ne pourra y pénétrer que dans un but d’« utilité publique », et moyennant une autorisation spéciale et personnelle. Sur le territoire non arabe, les Européens pourront s’établir sans autorisation, mais, sauf dans les grandes villes et leurs abords immédiats, ils y resteront soumis, jusqu’en 1848, aux administrateurs militaires qui sont pourvus, à leur égard, de tous les pouvoirs, même celui de prononcer la séparation des époux. Dans les grandes villes elles-mêmes, la sécurité de l’Européen n’est pas assurée : sur simple décision du Gouverneur général, tout Européen pouvait être expulsé de la localité où il habitait, et même de l’Algérie entière, si « citoyen français » qu’il fût.

Ce sont là des conditions qui sont exactement le contraire de celles qui conviennent au développement économique de la bourgeoisie, celle-ci ayant, avant tout, besoin d’une certaine sécurité, besoin d’être à l’abri de l’arbitraire administratif. Aussi, pendant ces cinquante années, la lutte est-elle incessante entre les deux éléments. Toute l’activité politique et littéraire de l’Algérie, durant cette période, est dirigée contre les « bureaux arabes ». Dans les plus petits « bleds » comme dans les grandes villes, en Algérie comme à Paris dans les bureaux des ministères, la lutte ne cesse pas ; elle atteint son point culminant en 1870 lorsque la population d’Alger, son Conseil municipal en tête, fait rembarquer de force le général Walsim Esterhazy, gouverneur par intérim.

En amenant la victoire définitive de la bourgeoisie en France, la IIIe République amena, en Algérie, la victoire des civils.

Dès octobre 1870, le gouvernement de la Défense nationale décrète que le Gouverneur général de l’Algérie ne sera plus un gouverneur militaire, mais un gouverneur civil ; cependant, on commence tout d’abord par nommer comme gouverneurs civils exclusivement des militaires. Ce n’est qu’en 1879 que, pour la première fois, un civil est nommé Gouverneur général : Albert Grévy, frère du Président de la République. Le premier acte de Grévy fut de rattacher au territoire civil, c’est-à-dire d’enlever à l’administration militaire, 5 millions d’hectares, habités par un million d’indigènes.

De ce jour, la question était réglée ; la lutte semi-séculaire prenait fin ; le capitalisme triomphait.

Depuis lors, seuls les « Territoires du Sud », où la colonisation est à peu près impossible, et où ne vivent que fort peu d’Européens, restent sous la domination des « bureaux arabes ». Le joug de ceux-ci y est d’ailleurs encore aussi mal supporté qu’il l’était autrefois dans l’Algérie du Nord. En cinq minutes de conversation avec n’importe quel commerçant des Territoires du Sud, vous êtes fixé sur les sentiments que ceux-ci professent pour l’administration militaire ; il n’est point d’antimilitariste plus farouche qu’un bistrot qui ne peut pas faire « librement » ses affaires (L’année dernière encore, un député algérien, Roux-Freyssinenq, est intervenu vigoureusement à la Chambre pour qu’on rétablisse le régime civil dans les Territoires du Sud. Echo des luttes d’antan.)

Depuis 1880, cinquante ans se sont écoulés. Voici donc maintenant cinquante ans, un demi siècle, que, sauf sur les confins sahariens, le capitalisme a pu évoluer librement, en dehors de toute entrave bureaucratique, cinquante ans qu’il a pu « coloniser » en toute liberté. Cinquante ans cela suffit pour permettre d’enregistrer des résultats, positifs ou négatifs ; d’établir ce qui a réussi et ce qui a échoué.

Ce sont ces résultats qu’il nous faut examiner.

LA COLONISATION

L’Algérie est ce qui, entre le Maroc et la Tunisie, va de la Méditerranée au Sahara. L’Algérie proprement dite s’arrête au pied du versant sud de l’Atlas saharien, point où commence le Sahara. Bande qui mesure près de 1000 kilomètres de l’est à l’ouest sur 300 du Nord au Sud.

Plus de la moitié de cette surface, près des deux tiers, est occupée par les Hauts-Plateaux et l’Atlas saharien, terres steppiques ; le restant est occupé par l’Atlas tellien, bande montagneuse d’une centaine de kilomètres de largeur, plus arrosée et voisine de la mer. Enfin, dans cette bande montagneuse sont entaillées un certain nombre de plaines, allongées parallèlement à la mer, de quelques dizaines de kilomètres de largeur chacune, coupées comme à l’emporte-pièce dans la montagne, car provenant généralement d’effondrements. Les plus importantes de ces plaines sont celles de Bône, celle de la Mitidja derrière Alger, et celle du Sig qui va de Mostaganem à Oran.

Partout sur ce vaste territoire, même dans l’Atlas saharien, la colonisation européenne a essayé de s’installer. Colonisation puissamment aidée par l’Etat, qui donnait la terre, le plus souvent gratuitement, sinon avec des délais de paiement considérables, et qui même, à certains moments, allait jusqu’à fournir aux colons les avances pour construire et subsister jusqu’à la première récolte.

Les résultats ont été ceux-ci : dans l’Atlas saharien, sur les hauts-plateaux, et dans l’Atlas tellien, c’est-à-dire dans presque toute l’Algérie : échec ; dans toute cette région, sauf en quelques points jouissant de conditions locales particulièrement favorables : échec, échec complet.

Mais, au contraire, dans les plaines côtières d’effondrement, et notamment dans les trois que nous avons citées : succès considérable, succès total.

L’Echec

Ailleurs que dans ces plaines côtières, les villages de colonisation presque partout se dépeuplent presque aussitôt peuplés.

Attirés par l’appât de terres gratuites ou presque, les paysans de France ou d’ailleurs viennent, s’installent, mènent une vie misérable et dure pendant quelques années, au bout desquelles, ayant mangé leurs économies et fait souvent pas mal de dettes, il ne leur reste que la ressource de se débarrasser de « leur propriété », et de prendre un commerce ou de chercher un « emploi ».

Dans presque toute l’Algérie, l’établissement de colons est une véritable toile de Pénélope : au fur et à mesure que des villages sont désertés, l’Etat en crée d’autres, où d’autres colons viennent à leur tour tenter la fortune, jusqu’au moment où, à leur tour, ils s’en vont. Malgré toutes les entraves mises à ces départs, comme l’obligation de résidence pendant dix ans, l’interdiction de vendre à des indigènes pendant vingt ans, etc., nombreux sont les villages, particulièrement ceux du département de Constantine et de la région kabyle, où il ne reste plus qu’un ou deux colons européens… quand il en reste. A 50 kilomètres d’Alger à peine, sur la grande route nationale qui va à Bou-Saada, le premier village de « colonisation » qu’on rencontre après avoir quitté la plaine de la Mitidja, est Tablât qui n’a plus un seul colon européen.

Il y a aussi des points où le village a été construit, c’est-à-dire qu’on a construit l’école et la mairie, mais… aucun colon n’est venu ; c’est le cas de Henri Hue dans le Tell oranais.

Le rachat par les indigènes

Ces terres qu’abandonnent les colons, à qui vont-elles ? Une part retourne entre les mains des indigènes. Elles sont rachetées, argent comptant, par les descendants de ceux qui en ont été expropriés. C’est la grande question du « rachat des terres », qui hante si fort les Algériens.

Dans l’enquête du directeur de la colonisation, Peyerimhoff, sur les résultats de la colonisation officielle entre 1871 et 1895, dernière étude d’ensemble sur la question, l’auteur indique que dès 1902, plus de 6 % des propriétaires de terres distribuées par l’Etat à des colons français entre 1871 et 1895 étaient des indigènes, cette proportion atteignant 11 et 13 % dans certaines régions du département de Constantine ( De Peyerimhoff, Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895, p. 155.) ; cela malgré que l’interdiction de vendre aux indigènes avant vingt ans faisait qu’aucune des terres concédées entre 1882 et 1895 n’avait encore pu, en 1902, être acquise par les indigènes.

Un exemple bien caractéristique de la régression de la colonisation, même dans les régions qui présentent beaucoup de facteurs favorables, est donné par le Tittery, région dont la capitale, Médéa, n’est qu’à 90 kilomètres d’Alger, auquel elle est reliée par une excellente route nationale et par le chemin de fer. On y est à une altitude de 900 mètres, dans une région très saine, où les hivers froids rappellent le climat de la France. Pour compléter la ressemblance, cette région, qui a été l’une des premières colonisées, notamment par des jardiniers parisiens envoyés en Algérie après la fermeture des Ateliers nationaux en 1848, est couverte d’arbres fruitiers ; c’est un véritable « coin de France ». Enfin, ses coteaux donnent un vin excellent, un véritable vin de cru, le meilleur de l’Algérie.

S’il y a donc un lieu où la colonisation française aurait dû se développer, c’est bien celui-là. Or, voici ce qu’en dit le rédacteur en chef du grand quotidien conservateur algérien (La Dépèche Algérienne du 6 avril 1928.) : « les indigènes de Médéa déploient toutes leurs ressources, toutes leurs qualités et toute leur diplomatie pour reconquérir le plus pacifiquement du monde le Tittery…Médéa s’arabise et se défrancise… Les indigènes ont fortifié leur emprise en achetant de nombreux immeubles… Débordant les murailles d’enceinte de Médéa, leur âpre volonté d’acquisition va s’étendre à la banlieue et à son hinterland… Ils accroissent l’étendue de leur vignoble… »

La propriété féodale européenne

Toutes les terres qui sont abandonnées par leur premier propriétaire ne vont cependant pas entre les mains des indigènes. Une partie en est rachetée, à bon compte, par un ou deux colons du village, plus malin ou plus riche que les autres, et qui arrivent ainsi à concentrer entre leurs mains d’assez grandes étendues. En 1902, .d’après la même enquête de Peyerimhoff, le nombre des détenteurs des lots de colonisation distribués entre 1871 et 1895 avait déjà diminué de 28 %, malgré que l’interdiction de vendre avant un certain délai faisait qu’aucun des lots distribués dans les dernières années n’avait encore pu être racheté. La concentration est donc caractérisée. Il convient cependant de remarquer qu’il ne s’agit pas là d’une concentration capitaliste à proprement parler. En effet, les détenteurs de ces domaines importants ne les exploitent généralement pas eux-mêmes ; ils se contentent d’en être les « propriétaires », c’est-à-dire qu’ils les donnent, par parcelles, en location, ou plus souvent en métayage, à des indigènes qui les exploitent par leurs propres moyens, à leurs risques et périls, moyennant le paiement d’une redevance à l’Européen propriétaire. C’est le cas notamment des grands domaines qui furent donnés en concession à de grandes sociétés : Cie Genevoise (40 000 hectares), Cie Algérienne (71 000 hectares) à charge à elles d’y établir des colons européens. Elles se contentent, en fait, de donner la plus grande partie de leurs domaines à des indigènes qui les cultivent en métayage . (Ces toutes dernières années, la Compagnie Algérienne avait tenté d’accroître la surface qu’elle cultivait directement, mais elle s’est rapidement arrêtée : son dernier rapport déclare que cette surface, l’an dernier, n’a pas augmenté.)

C’est de la grand propriété, mais de la propriété féodale. Le propriétaire se contente de prélever une redevance sur le cultivateur, sans intervenir dans sa technique, sans le soumettre à ses ordres. Si le propriétaire est français, la production reste « indigène » ; c’est l’indigène qui, non seulement effectue le travail, mais en conserve la direction, la responsabilité et les risques.

Quelques cas particuliers

Quelques points font exception, à cause de circonstances exceptionnelles. Ces points sont situés, pour la plupart, dans le département d’Oran. Sur la limite des départements d’Alger et d’Oran, dans la partie Nord des Hauts-Plateaux, il est une petite région où la hauteur des pluies atteint de 600 millimètres à 1 mètre par an, alors que sur le restant des Hauts-Plateaux la hauteur des pluies n’atteint tout au plus que 400 millimètres ;

cette région constitue ce qu’on appelle le plateau du Sersou.

Là, grâce à l’abondance des pluies, la colonisation française, qui y est d’ailleurs assez récente, tient. Mais elle ne tient qu’à la condition d’être concentrée en de vastes fermes, de plusieurs centaines d’hectares chacune. L’exploitant français ne peut, en effet, y réaliser des bénéfices qu’à la condition de pouvoir exploiter un grand nombre d’ouvriers, car la plus-value produite par un ouvrier sur des terres qui sont tout juste fertiles n’est suffisante pour entretenir le patron que si elle est multipliée par un grand nombre d’ouvriers.

Un autre cas exceptionnel : en plusieurs points du département d’Oran, à Ain-Temouchent, Sidi-bel-Abbès, Montgolfier, il existe des terres cultivables, dont le sol est constitué par des terrains de l’éocène inférieure, formation géologique qui, à peu près partout en Afrique du Nord, renferme des phosphates. La richesse de ces terres en phosphore leur confère une fertilité particulière qui permet à la colonisation européenne de s’installer et de prospérer, même sans être très concentrée.

Grâce à ces terres phosphatées, le département d’Oran est le seul où la propriété européenne n’est pas en régression par rapport à la propriété indigène. En revanche, il s’y produit une autre chose qu’on ne constate pas dans les autres départements :

c’est l’apparition du fermier capitaliste indigène. Alors que dans les départements d’Alger et de Constantine, les indigènes, qu’ils aient racheté leurs terres aux Européens ou qu’ils se soient maintenus sur leurs anciennes terres, continuent à cultiver selon leur antique mode, travaillant eux-mêmes la terre ou la faisant travailler en métayage, et n’utilisant, dans les deux cas, que des moyens techniques très réduits, il existe dans le département d’Oran quelques grandes fermes indigènes, travaillées par des salariés, avec des moyens techniques modernes, copiés sur ceux des grandes fermes européennes voisines.

La cause de l’échec

La cause de l’échec de la colonisation française sur la plus grande partie du territoire algérien réside dans ce seul fait : l’insuffisance des pluies, ou, plus exactement, l’irrégularité des pluies. Il pleut pas mal, mais il pleut exclusivement en hiver ; or, la céréale ne possède pas de racines assez profondes pour vivre jusqu’à l’été, jusqu’à sa maturité, avec seulement les pluies de l’hiver. Il lui faut, au printemps, quelques pluies. Dès lors, si celles-ci ont lieu, on a une récolte souvent même opulente ; mais s’il ne pleut pas au printemps, la récolte est radicalement nulle, on ne fait « même pas la semence ».

Malgré cette irrégularité des pluies, l’indigène parvient à se maintenir parce qu’il ne sème guère que par parcelles, dans les bas-fonds plus ou moins humides, parce qu’il économise dans ses silos le blé des bonnes années pour l’en sortir durant les mauvaises, et parce qu’enfin, si la série des mauvaises années se prolonge, il lui reste la ressource, comme en 1922, de laisser mourir les moins résistants sans se plaindre ; mais le colon européen, lui, ne peut pas « tenir » dans ces conditions : il lui faut ensemencer beaucoup, par larges étendues, afin de pouvoir s’assurer, si la récolte est bonne, le niveau de vie auquel il est habitué ; et si la récolte est mauvaise, il devra emprunter afin de pouvoir assurer ses semailles et la vie de sa famille, l’année suivante, et si cette seconde récolte est mauvaise à son tour, il ne lui reste plus qu’à abandonner sa propriété pour payer ses créanciers, et à retourner à la ville. Ainsi, là où l’indigène parvient à résister, l’Européen doit s’en aller.

Car pour créer une production capitaliste, il ne suffit pas d’exproprier les travailleurs de leurs moyens de production ;

c’est là une condition nécessaire, mais non suffisante. Ce qu’il faut aussi, c’est que les conditions dans lesquelles on pourra employer les prolétaires qu’on aura créés, permettent de leur faire produire de la plus-value. Sur la presque totalité du territoire algérien les conditions climatiques sont telles que le travailleur ne peut arriver à produire que tout juste la subsistance infime dont des siècles d’accoutumance permettent à l’indigène algérien de se contenter ; puisque le travailleur ne peut produire que sa subsistance, il ne peut pas produire de plus-value ; il a beau être prolétaire, il ne peut produire plus que l’équivalent de son salaire. Il ne reste donc rien pour le profit.

L’accumulation primitive réalisée en Algérie par les moyens que nous avons vu, a donc, sauf exceptions, fait faillite ; cela a été une accumulation sans lendemain, un vol qui finalement s’est révélé sans raison d’être, un vol qui n’est pas parvenu à enrichir le voleur. Suscitée par des moyens artificiels, entretenue un siècle durant par des moyens artificiels, la colonisation de l’Algérie, dans son ensemble, a échoué. La culture indigène est restée maîtresse de l’ensemble des plateaux et des montagnes d’Algérie, c’est-à-dire de presque toute l’Algérie.

Un avenir encore plus sombre

Loin de s’améliorer, cette situation ne fera sans doute qu’empirer au cours des années qui viennent. Dans toutes les régions que nous venons de voir, et sauf en quelques points, comme Médéa, Miliana, Mascara, où l’on produit des vins de cru, en quantité d’ailleurs très limitée, la culture essentielle est celle des céréales, celle du blé.

Or l’union douanière existe entre l’Algérie et la France pour le blé ; les blés algériens entrent en France sans payer de droits de douane ; il en résulte que leur prix est, au fret près et à qualité égale, le prix du blé français ; ils se vendent donc, comme le blé français, au prix mondial plus le droit de douane. Ils se vendent ainsi d’autant plus cher que le cultivateur français a besoin d’être plus fortement protégé. Or, durant ces dernières années, la culture du blé a beaucoup diminué en France, d’un million d’hectares environ, et comme les terres qui ont cessé d’être ensemencées étaient évidemment les plus mauvaises, il s’en suit que le cultivateur qui ensemence la plus mauvaise des terres actuellement ensemencées n’a pas besoin, pour s’en tirer, d’une protection aussi élevée que celle dont avait besoin le cultivateur qui ensemençait la plus mauvaise des terres qui étaient autrefois ensemencées. Pour maintenir la production de blé à son niveau actuel, il n’y a donc pas besoin d’une protection aussi forte qu’autrefois, et comme, d’autre part, l’exemple de l’an dernier a montré que, malgré la réduction des surfaces ensemencées, la production française dépassait les besoins de la France, au moins les bonnes années, les surfaces ensemencées de blé en France n’augmenteront vraisemblablement pas. Il en résulte que très probablement le blé français, et du même coup le blé algérien, jouiront d’une moins forte protection dans l’avenir que dans le passé, ce qui entraînera inévitablement une réduction de la culture européenne des céréales en Algérie.

La réussite

Et cependant,, on parle de la prospérité algérienne, de la richesse du colon algérien, entassant millions sur millions. On a raison ; on a parfaitement raison d’en parler, le fait est exact. Car il nous reste maintenant à voir la seconde partie de l’Algérie, c’est-à-dire ces plaines littorales ou voisines du littoral, qui ne représentent, en surface, qu’une infime partie du territoire algérien, mais dans lesquelles se trouve ramassée toute la richesse européenne, le capitalisme agricole y ayant trouvé un terrain extrêmement propice pour se développer.

Ce sont les plaines. La grande culture y est donc facile ; le trait de charrue peut s’y allonger presque indéfiniment, ou plutôt les traits de plusieurs charrues fendant le sol côte à côte, sous l’½il du maître, dont aucun obstacle ne gêne la surveillance.

Ce sont des plaines fertiles. Le sol y est généralement constitué d’alluvions très profondes, souvent gorgés d’eau, les torrents descendus des montagnes venant se perdre paresseusement au fond de ces cuvettes depuis des millénaires.

Néanmoins, on est en Afrique, et si ces plaines jouissent de pluies particulièrement abondantes grâce à la barrière de l’Atlas qui force à s’élever et à se condenser les nuages qui arrivent de la mer, les pluies sont trop souvent presque exclusivement des pluies d’hiver pour que la récolte de céréale soit parfaitement assurée. En revanche, l’arbuste qu’est la vigne, avec ses longues et puissantes racines, ne craint pas, lui, les sécheresses du printemps. Du moment qu’il a plu l’hiver, la vigne peut, en toute certitude, aller, sans souffrir, jusqu’à l’été, jusqu’à la vendange. La vigne est sûre.

En outre, le produit qu’elle donnera sera de qualité supérieure. En plus de la quantité due à la fertilité du sol, on aura la qualité, le fort degré alcoolique que procurera l’ardeur du soleil sous lequel le raisin mûrira.

Ces plaines sont donc un véritable pays d’élection pour la vigne. Pour la vigne à gros rendement, faisant en se jouant ses 100 hectos à l’hectare, d’un vin d’une saveur suffisante et riche en alcool.

C’est dans ces plaines également, là où une nappe d’eau peu profonde permet une irrigation abondante et peu coûteuse, que se pratiquent la culture de l’oranger et celle des primeurs (pommes de terre, artichauts, tomates, haricots, etc.)

Sur la culture de ces plaines, une grande plaine par département et une demi-douzaine de plaines secondaires, est ainsi assise toute la « prospérité » de l’Algérie ; elles sont la source de toute la richesse capitaliste d’Algérie. Avec 20 hectares de vigne on est millionnaire ; et il y a des vignobles de mille hectares.

Le grand vignoble capitaliste

Rien d’étonnant donc à ce que, depuis la fin de la crise de 1906, où le vin ne se vendait qu’un sou le litre, le vignoble algérien n’ait cessé de croître à vive allure. Il couvre actuellement 221 000 hectares et sa production, les bonnes années, dépasse 13 millions d’hectolitres.

Il croît et se concentre.

Les difficultés rencontrées pour la vinification furent une des premières raisons de la concentration des exploitations. Les gros siroccos d’été font, en effet, facilement tourner le moût dans les cuves ; pour éviter cela, on a d’abord créé des installations pour la réfrigération des moûts au cours de leur fermentation, ce qui nécessite des installations très importantes, trop importantes pour les petites caves ; maintenant on surmonte cette difficulté plutôt à l’aide de produits chimiques, mais ces procédés sont suffisamment délicats pour qu’il y ait intérêt à les soumettre au contrôle d’un chimiste professionnel, ce que ne peuvent non plus se payer de petites entreprises.

L’existence, depuis quelques années, d’un machinisme agricole développé et bien au point, notamment l’existence des tracteurs à vigne, a apporté un nouveau motif à la concentration.

Aussi la grande propriété est-elle la règle ; les fermes viticoles de ces plaines ressemblent beaucoup plus à des entreprises industrielles qu’aux traditionnelles exploitations paysannes auxquelles nous sommes habitués. Une entreprise qui comporte plusieurs centaines d’ouvriers à poste fixe, un millier et parfois davantage, à l’époque des grands travaux, une entreprise qui fait son vin dans des caves de dizaines de milliers d’hectolitres, et dont le montant de la récolte annuelle se chiffre par millions, relève du capitalisme industriel, et non de la paysannerie.

Exemple d’un domaine situé dans la Mitidja à une quinzaine de kilomètres d’Alger : il comprend 642 hectares, entièrement en vignes ; il occupe d’une façon permanente de 450 à 500 ouvriers indigènes, et une vingtaine d’ouvriers et employés européens ; il possède 90 mulets et 50 b½ufs ; il fait dans les 50 000 hectos de vin par an, ce qui, au prix de 100 francs 1’hecto (ces dernières années le vin se vendait le double), donne 5 millions par an.

Dans la seule plaine d’Alger, dans la Mitidja, plus de la moitié de la surface totale est occupée par des domaines de plus de 100 hectares (Franc. La colonisation de la Mitidja, p. 654.) ; en ce qui concerne seulement les surfaces plantées en vigne, il y avait, en 1929, dans l’arrondissement d’Alger, 149 vignobles de plus de 100 hectares, dont la surface représentait les 39,6 % de toute la surface complantée, contre, en 1922, 98 vignobles seulement de plus de 100 hectares ne représentant que 36,5 % de la surface totale complantée ( Voir Prévôt. Les Vins algériens (publication annuelle).) ; dans l’arrondissement d’Oran, les chiffres sont encore plus significatifs : en 1929 il y avait dans cet arrondissement, 130 vignobles de plus de 100 hectares contre 83 en 1922, ces vignobles de plus de 100 hectares représentant 42,7 % de la surface totale complantée au lieu de 34,5 % en 1922 (3)

Plusieurs de ces grands domaines appartiennent d’ailleurs souvent à un même propriétaire. Il y a des propriétaires qui, au total, possèdent 1 500 hectares de vignes. 1 500 hectares en pays d’élevage, c’est peu ; 1 500 hectares de terres à céréales, ce n’est déjà pas mal ; mais 1 500 hectares de vignes, c’est considérable :

n’oublions pas qu’un hectare de vigne en ces plaines algériennes, vaut 50 000 francs.

C’est donc du capitalisme, du grand capitalisme. Cependant, c’est du capitalisme qui est encore sous la forme individuelle. Les propriétaires de ces grands vignobles sont des particuliers. Les statistiques indiquent bien un certain nombre de sociétés comme propriétaires, mais, dans la presque totalité des cas, ces sociétés n’ont rien d’anonyme ; toutes leurs actions sont entre les mains d’une même personne et de ses héritiers : on ne s’est mis en société que pour échapper aux droits de succession. Il existe cependant quelques véritables sociétés anonymes, particulièrement dans le département de Constantine, dont la plus connue est celle du « Chapeau du gendarme », mais elles ne tendent guère à augmenter ; le propriétaire individuel, le grand propriétaire individuel, constitue la forme sociale caractéristique de la viticulture algérienne.

Ce sont ces plaines à vin qui ont fait les villes. C’est de leur richesse que dépend la richesse des villes.

L’Algérie comprend deux grandes villes, deux capitales : Alger et Oran, et une troisième ville, moins importante : Bône. Chacune d’elle est au débouché de l’une des trois grandes plaines, des trois grandes plaines à vin ; la moins importante, Bône, étant au débouché de la moins importante des plaines. Sur Alger, Oran a la supériorité d’être le débouché, non seulement de la plaine à vin, mais aussi de la plupart des coins de la zone tellienne, auxquelles la présence de phosphate permet de grosses récoltes de céréales. De ce fait, Oran dépend un peu moins du vin qu’Alger.

Ces villes, en dehors de leur vie comme centres administratifs, sont exclusivement des villes d’échanges ; elles vivent du commerce et de l’industrie de réparations qu’alimentent, directement ou indirectement, les colons de la riche et étroite zone de culture qui les entoure. Il suffit que le prix du vin baisse pour que le commerce et l’industrie s’y arrêtent. La fin du vin ce ne serait pas seulement la fin du colon, ce serait également la fin de la ville.

L’avenir du vin… et de l’Algérie

L’avenir du vin se présente dans des conditions opposées à celles sous lesquelles se présente l’avenir du blé. Nous avons vu que les conditions naturelles pour la culture du blé étaient très mauvaises en Algérie ; une culture européenne de céréales ne peut s’y maintenir que grâce à des soutiens artificiels. Pour le vin, tout au contraire, les conditions naturelles sont excellentes ;

on ne peut en trouver de meilleures ; ce qui est à craindre pour le vin, ce sont les mesures artificielles. La vigne des plaines sublittorales d’Algérie n’a rien à craindre d’une concurrence mondiale agissant librement ; mais elle a à craindre l’établissement de barrières artificielles, d’empêchements artificiels apportés à son développement.

La menace de l’institution de telles barrières croît de jour en jour. Il est, en effet, dans le monde, une autre région qui ne vit que du vin, dont la prospérité, comme celle de l’Algérie, est uniquement fonction du vin : c’est le Midi français, c’est le Languedoc et ses voisins. Or la concurrence de l’Algérie se fait durement sentir aux viticulteurs du Midi français. Non seulement parce que la vigne trouve en Algérie des conditions naturelles encore plus favorables que celles du Languedoc, mais par suite aussi des conditions sociales.

Le capitaliste algérien a sur le vigneron français les avantages qui découlent de la grande propriété, de la concentration des exploitations ; en outre, il dispose d’une main d’½uvre, la main d’½uvre indigène, qui est extrêmement bon marché : avant guerre, le bon ouvrier agricole indigène était payé de 1 fr. 25 à 1 fr. 50 par jour ; actuellement il est tout juste payé 8 francs. Ce sont là des salaires qu’on ne peut heureusement pas payer aux ouvriers agricoles du Midi.

D’autre part, tout comme l’Angleterre, la France assure seule la défense de son Empire ; elle ne demande pas à ses colonies d’y participer, ou seulement pour une faible part : l’Algérie

Le grand vignoble capitaliste

Rien d’étonnant donc à ce que, depuis la fin de la crise de 1906, où le vin ne se vendait qu’un sou le litre, le vignoble algérien n’ait cessé de croître à vive allure. Il couvre actuellement 221 000 hectares et sa production, les bonnes années, dépasse 13 millions d’hectolitres.

Il croît et se concentre.

Les difficultés rencontrées pour la vinification furent une des premières raisons de la concentration des exploitations. Les gros siroccos d’été font, en effet, facilement tourner le moût dans les cuves ; pour éviter cela, on a d’abord créé des installations pour la réfrigération des moûts au cours de leur fermentation, ce qui nécessite des installations très importantes, trop importantes pour les petites caves ; maintenant on surmonte cette difficulté plutôt à l’aide de produits chimiques, mais ces procédés sont suffisamment délicats pour qu’il y ait intérêt à les soumettre au contrôle d’un chimiste professionnel, ce que ne peuvent non plus se payer de petites entreprises.

L’existence, depuis quelques années, d’un machinisme agricole développé et bien au point, notamment l’existence des tracteurs à vigne, a apporté un nouveau motif à la concentration.

Aussi la grande propriété est-elle la règle ; les fermes viti-coles de ces plaines ressemblent beaucoup plus à des entreprises industrielles qu’aux traditionnelles exploitations paysannes auxquelles nous sommes habitués. Une entreprise qui comporte plusieurs centaines d’ouvriers à poste fixe, un millier et parfois davantage, à l’époque des grands travaux, une entreprise qui fait son vin dans des caves de dizaines de milliers d’hectolitres, et dont le montant de la récolte annuelle se chiffre par millions, relève du capitalisme industriel, et non de la paysannerie.

Exemple d’un domaine situé dans la Mitidja à une quinzaine de kilomètres d’Alger : il comprend 642 hectares, entièrement en vignes ; il occupe d’une façon permanente de 450 à 500 ouvriers indigènes, et une vingtaine d’ouvriers et employés européens ; il possède 90 mulets et 50 b½ufs ; il fait dans les 50 000 hectos de vin par an, ce qui, au prix de 100 francs 1’hecto (ces dernières années le vin se vendait le double), donne 5 millions par an.

Dans la seule plaine d’Alger, dans la Mitidja, plus de la moitié de la surface totale est occupée par des domaines de plus de 100 hectares ( Franc. La colonisation de la Mitidja, p. 654.) ; en ce qui concerne seulement les surfaces plantées en vigne, il y avait, en 1929, dans l’arrondissement d’Alger, 149 vignobles de plus de 100 hectares, dont la surface représentait les 39,6 % de toute la surface complantée, contre, en 1922, n’a presque rien à payer pour l’armée, rien à payer pour la flotte ; elle n’a rien à verser pour payer les intérêts de l’énorme Dette publique que l’Etat français a contractée pour les besoins de la guerre. L’Algérie ne paie que ses propres dépenses, ses dépenses civiles et les intérêts de sa Dette propre, contractée exclusivement pour les travaux productifs sur son propre territoire. On comprend que, dans ces conditions, les impôts sont sensiblement moins lourds en Algérie qu’en France d’où un nouvel avantage pour le viticulteur algérien.

Si donc la concurrence s’établit entre le viticulteur algérien et le métropolitain, s’ils luttent à coup de baisse des prix, il n’y a pas de doute : c’est la vignoble algérien qui l’emportera.

Tant que la production algérienne n’était que peu de chose comparativement à la production française, et que le total des deux se trouvait facilement absorbé par la consommation, comme durant ces dernières années, cette concurrence n’était guère à craindre, mais il commence à ne plus en être de même.

Le vignoble algérien n’a pas cessé de croître, et comme la consommation ne croissait pas plus vite que lui, le vignoble méridional français a déjà dû, lui, cesser de croître. Si les choses se poursuivent librement, le vignoble algérien continuera à croître, et comme la consommation, maintenant ne s’augmente plus guère, une partie du vignoble français existant devra disparaître pour faire place aux nouveaux vignobles algériens. D’où la ruine d’une partie des paysans français du Midi.

Aussi le viticulteur méridional crie-t-il au secours ! Au secours contre l’Algérie ! Depuis un an particulièrement, tout le midi réclame à grands cris soit le « contingentement », c’est-à-dire la limitation de la quantité de vin algérien autorisée à entrer en France, soit un droit de douane sur les vins algériens, soit l’interdiction de planter de nouvelles vignes.

Tel est le très grave danger qui menace le seul succès de la colonisation française en Algérie.

Le « peuple algérien » et ses tendances séparatistes

Le développement de la campagne du Midi contre la viticulture algérienne pourrait avoir des résultats politiques importants. Cette campagne aboutirait, si elle réussissait, à la création d’un véritable mouvement séparatiste algérien.

L’élément essentiel pour qu’un tel mouvement naisse, ou, plus exactement renaisse, existe : il y a un peuple algérien. Les 800 000 individus d’origine européenne qui habitent actuellement l’Algérie, forment, en effet, dès maintenant, un peuple.

Qu’ils soient originaires d’Espagne, d’Italie ou de France, peu importe ! ce sont des « Algériens ». Dès la seconde génération, et même souvent dès la première, l’Algérien de pur sang français se sent infiniment plus près de l’Algérien d’origine espagnole ou italienne que du Français de France. La France est un pays qui n’est pas bien loin et où il fait bon l’été, voilà à peu près ce que représente la « mère-patrie » pour le fils du paysan de France immigré hier, ou pour l’arrière-petit-fils de l’ouvrier parisien de 48 ou du déporté de 51 (On sait qu’après la fermeture des Ateliers nationaux, un grand nombre d’ouvriers furent envoyés en Algérie comme colons, et qu’après le 2 décembre l’Empire déporta en Algérie des milliers de suspects ; un certain nombre de ceux-ci restèrent comme colons après leur libération. Ces deux éléments ont constitué une partie non négligeable du peuplement algérien. Il en reste ceci que le colon algérien est généralement anticlérical.)

Pour eux comme pour le fils du Sévillan ou du Napolitain ( Italiens et Espagnols s’assimilaient généralement très vite. Sauf dans les milieux où, vraiment, ils prédominaient par trop, les fils d’Espagnols ou Italiens immigrés ne savent déjà plus parler la langue de leurs pères ;

c’est la cas à Alger.) , la « patrie » c’est l’Algérie. Patrie à laquelle ils se sentent étroitement attachés, patrie dont ils sont fiers, patrie dont le développement les passionne.

Ils ne constituent pas seulement un peuple ; vivant dans un même milieu, soumis aux mêmes conditions pour gagner leur vie, ils deviennent une race. Même langage (non seulement les mots mais l’accent), les mêmes gestes, même mentalité. Mentalité des peuples neufs, des peuples de « conquistadors » :

énergie, audace, brutalité. Ils aiment à se comparer aux Américains ; ils ont raison. Comme ceux-ci, ils ont eu à lutter contre des indigènes valeureux et contre une âpre nature, cela leur a forgé, toutes proportions gardées, une mentalité analogue.

On comprend qu’un tel peuple ait le goût de l’indépendance.

Il l’a montré avec une certaine vigueur, il y a trente ans. On a prétendu (Gautier, L’Algérie et la métropole.) que le grand mouvement antisémite des années 1900 n’exprimait en réalité que le désir de se libérer de la métropole. Tuer du juif n’avait pour but que narguer le gouvernement de France. C’est probable. En tous cas, un fait est certain : l’agitation antisémite disparut dès le jour, non point où il fut pris des mesures contre les juifs, il n’en fut pris aucune, mais le jour où l’Algérie fut dotée de l’autonomie financière. Depuis 1900, un corps élu par les Algériens, les délégations financières, est maître du budget de l’Algérie ; c’est lui qui vote souverainement les impôts et règle les dépenses.

L’indépendance financière, qui est pour toute bourgeoisie la forme essentielle de l’indépendance, a jusqu’à ce jour suffi aux algériens. D’autant plus que leur union avec la métropole n’est pas sans avantages pour eux ; son principal avantage fut que les Algériens purent jusqu’à présent faire entrer en France leur blé et leur vin sans payer de droits de douane ; un autre est la présence de l’armée française qui tient en respect, sans que les Algériens aient à s’en occuper, Arabes et Kabyles. Mais le jour où certains de ces avantages leur seraient retirés, le terrain serait prêt pour une action séparatiste .

( Dès maintenant, l’Algérie joue de cette menace, avec beaucoup de doigté d’ailleurs, mais très nettement néanmoins, dans sa lutte contre le Midi. A peine était-il, pour la première fois, question de « contingentement » que le député d’Alger, Laquière, introduisait dans un article de la Presse libre du 16 février 1930, intitulé « la question du vin, un grave danger », cette phrase savamment suggestive :

« Toute les difficultés qui ne manqueront pas de naître, pourraient créer, entre la Métropole et l’Algérie, des sentiments qui n’ont jamais existé. » Deux mois plus tard, dans un immense meeting, tenu au stade d’Oran, pour protester contre la décision d’une Commission interministérielle en faveur du contingentement, l’un des députés du département d’Oran, terminait ainsi son discours :

« M. Brière termine dans une magnifique péroraison où il évoque que l’indépendance américaine est née de tout ce que l’Angleterre voulait imposer à ses coloniaux. » (Presse libre, 23 mars 1930) Enfin, quelques jours après, à l’Assemblée générale de la Confédération Générale des Vignerons d’Algérie, le représentant de l’Oranie, M. Sicard, s’écriait : « De telles prétentions menacent l’unité nationale. » (Vifs applaudissements) (Presse libre, 27 mars 1930). On ne saurait mieux manier la menace sous condition.) )

Cette tendance au séparatisme de la population européenne fait que le mot d’ordre d’« indépendance de l’Algérie » lancé par le Parti Communiste ne trouve aucun écho auprès des indigènes algériens, ceux-ci ayant, au contraire, tendance à chercher dans la métropole un appui contre leurs maîtres directs, les « Algériens ».

LES COLONISES

En face de la précarité de l’installation européenne : la solidité de l’indigène.

Permanence de la population

Malgré tout, malgré la dissociation sociale apportée par le contact avec une société toute différente, malgré l’apport par l’Européen de maladies comme la tuberculose, contre lesquelles les indigènes n’étaient pas immunisés puisqu’ils en étaient jusque-là indemnes, et qui, de ce fait, font chez eux des ravages considérables, malgré l’alcool et l’entassement dans les taudis des villes, choses que pareillement ils ignoraient, les indigènes, ( Dès maintenant, l’Algérie joue de cette menace, avec beaucoup de doigté d’ailleurs, mais très nettement néanmoins, dans sa lutte contre le Midi. A peine était-il, pour la première fois, question de « contingentement » que le député d’Alger, Laquière, introduisait dans un article de la Presse libre du 16 février 1930, intitulé « la question du vin, un grave danger », cette phrase savamment suggestive :

« Toute les difficultés qui ne manqueront pas de naître, pourraient créer, entre la Métropole et l’Algérie, des sentiments qui n’ont jamais existé. » Deux mois plus tard, dans un immense meeting, tenu au stade d’Oran, pour protester contre la décision d’une Commission interministérielle en faveur du contingentement, l’un des députés du département d’Oran, terminait ainsi son discours :

« M. Brière termine dans une magnifique péroraison où il évoque que l’indépendance américaine est née de tout ce que l’Angleterre voulait imposer à ses coloniaux. » (Presse libre, 23 mars 1930) Enfin, quelques jours après, à l’Assemblée générale de la Confédération Générale des Vignerons d’Algérie, le représentant de l’Oranie, M. Sicard, s’écriait : « De telles prétentions menacent l’unité nationale. » (Vifs applaudissements) (Presse libre, 27 mars 1930). On ne saurait mieux manier la menace sous condition.)

non seulement se maintiennent, mais même tendent à s’accroître.

Il faut se méfier des statistiques officielles, en Algérie plus qu’ailleurs. Cependant, malgré le désir de l’Administration de montrer un accroissement de la population indigène comme preuve des « bienfaits » de la colonisation française, malgré que plus les recensements sont récents, plus ils sont complets, l’accroissement de 85 % de la population indigène que donnent les statistiques entre le premier et le dernier recensement, celui de 1856 et celui de 1926 (4) ne semble pas compatible avec celui d’une régression.

C’est ce que confirme, d’ailleurs, l’impression directe. L’extraordinaire résistance que présente l’indigène au froid, au chaud, à la faim, à l’infection, aux maladies auxquelles il est accoutumé, comme la syphilis qui, chez lui, ne produit pas certains des graves accidents ( Le tabès, par exemple.) auxquels elle aboutit chez l’Européen. Tout cela s’ajoutant à sa grande fécondité, fait que, là au moins où la promiscuité des grandes villes ne le livre pas entièrement à la tuberculose et à l’alcool ( Dans la ville d’Alger, la mortalité était, en 1925 (dernière année dont la statistique a été publiée), de 37 pour mille chez les indigènes, contre 16 pour mille chez les Français.), l’indigène tient, et

    – peut-être même progresse. Cinq millions d’indigènes, Arabes ou Kabyles, se maintiennent contre 800 000 Européens.

Le cas généralL’indigène tient comme nombre ; il tient aussi économiquement et « idéologiquement ». De même que, malgré la tuberculose et l’alcool, la population indigène ne décroît pas, de même, malgré la présence de l’économie capitaliste et de l’idéologie européenne, l’économie des indigènes résiste victorieusement, et

    – son idéologie se maintient, imperturbable.

I Permanence de l’économie

Nous l’avons déjà dit : il y a, en Algérie, deux grands modes d’économie indigène ; l’un a son type fournit par la Kabylie,

l’autre par les Hauts Plateaux.

»

Sur la montagne, plus ou moins arrosée, plus ou moins irriguée, c’est le verger : l’économie indigène y est basée sur la culture du figuier et de l’olivier. Dans la plaine steppique, c’est l’élevage ; l’indigène y vit, avant tout, du mouton.

Chacune de ces deux économies a victorieusement résisté à l’intrusion européenne.

Le village kabyle n’a pas bougé, ni la maison, ni le champ. Il est d’ailleurs impossible actuellement pour un Européen d’acquérir des terres en Kabylie, voire même des maisons dans le chef-lieu administratif de la Kabylie, Tizi-Ouzou.

Pour le mouton, la situation est analogue.

Les énormes troupeaux qui nomadisent du Sahara au Tell sont entièrement restés en possession de l’indigène et sous sa direction. Il y a bien quelques Européens, des fonctionnaires du bled, par exemple, qui trafiquent dans le mouton, mais c’est de compte et demi avec l’indigène ; ils achètent quelques moutons et les confient à un indigène qui les gère en même temps que son troupeau ; l’Européen n’intervient que comme commanditaire :

c’est l’indigène qui garde la direction du troupeau ; il l’élève à sa manière, que celui-ci appartienne à l’Européen ou à lui-même. C’est l’Européen qui s’intègre dans l’économie indigène et non l’indigène qui s’intègre dans l’économie européenne.

Permanence des idées

Permanence de l’économie, — donc permanence des m½urs et des idées. Le droit kabyle, ses « kanouns », sont encore en pleine vigueur. C’est le Conseil des Anciens, la « djemaa » qui continue à gouverner le village, et ses arrêts à l’encontre de qui a fauté contre l’« honneur », continuent à être exécutés, — même si leur exécution constitue, pour le droit français, un crime, et que leurs auteurs risquent, pour le moins, les travaux forcés, s’ils sont pris… mais ils ne sont généralement pas pris.

L’Arabe des plateaux continue, de son côté, à vivre en tribu. L’un et l’autre, Kabyle et Arabe sont des hommes de la misère, ces hommes de pays pauvres, très pauvres. Dès lors, dépourvus de besoins, n’ayant aucun goût pour le confort, vivant sous la tente ou dans des maisons misérables, couchant à même le sol, tout au plus sur une natte, dépourvus ordinairement de ce vice du travail pour le travail, si caractéristique de l’Européen moderne, ne dépensant que pour le luxe, ils n’ont rien du bourgeois, ce sont des aristocrates. Entourés de tous côtés par la civilisation industrielle mais non pénétrés par elle, ils gardent intactes les qualités du montagnard et du pasteur.

Cette résistance dans les idées se manifeste, sous une forme particulièrement apparente, dans la résistance de la religion.

L’Islam est inviolé.

Certes rares sont ceux qui observent toutes les prescriptions de la loi coranique ; plus rares encore sont ceux, surtout chez les Kabyles, qui ne mêlent pas à la grande religion monothéiste du désert, de nombreuses croyances païennes. Mais tous, Arabes et Kabyles, continuent à affirmer unanimement leur foi par deux signes : d’une part par cette affirmation publique et quotidienne qu’est le port de la chéchia, d’autre part, par la pratique du jeûne durant le rhamadan.

Pour les peuples de la plaine steppique et de l’âpre montagne, si faibles l’une et l’autre en ressources alimentaires, l’entraînement à la faim, quand ces peuples veulent continuer à vivre, est presque une nécessité ; une frugalité extrême dans le boire et dans le manger doit devenir pour eux une seconde nature ; il faut être capable de parcourir de grands espaces avec simplement le secours d’une galette d’orge ou de quelques dattes ; pire, il faut, les années de disette, pouvoir vivre une année entière sur des fonds de silos. Or, la frugalité ne vient pas d’elle-même : elle ne s’acquiert et ne se maintient que par entraînement. Le rhamadan qui, pendant toute une lune oblige chaque année, tout adulte, homme ou femme, quelque soit le froid ou la chaleur, à rester sans manger et sans boire depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, est un prodigieux entraînement à la faim et à la soif. Un peuple qui pratique obstinément le rhamadan est un peuple qui ne veut pas mourir.

Le cas particulier

Telle est, dans son ensemble, la masse de la population indigène. Mais il est une exception.

De même que, tout en échouant dans son ensemble, la colonisation française a réussi dans les plaines sublittorales, de même, tout en n’étant pas modifiée dans son ensemble, la population indigène commence à l’être dans l’un de ses éléments.

Il existe maintenant un prolétariat indigène.

Ces grandes fermes des plaines à vin, à orangers et à cultures maraîchères, ont besoin d’une main-d’½uvre importante ( Dans la plaine de la Mitidja, près de 60 % de la population agricole se compose de salariés.), qu’elles ne trouvent pas sur place. La plupart de leurs ouvriers viennent d’autres régions et sont installés sur la propriété du patron en des sortes de cités ouvrières, de gourbis. Ce sont des déracinés.

Certes beaucoup d’entre eux ont conservé des liens étroits avec leur lieu d’origine, qu’ils n’ont généralement point quitté sans esprit de retour. Cependant, ce sont bien déjà de véritables prolétaires. Il suffit de traverser, le dimanche, un village du littoral d’Alger ou de la Mitidja, pour être frappé du caractère de la foule indigène qui baguenaude sur les places. Ils ont beau être la plupart recouverts du burnous, et tous coiffés de la chéchia, ces ouvriers ne donnent pas du tout l’impression de la foule arabe habituelle, de celle qui se presse dans les centres arabes aux jours de marché ; cette foule a au contraire tout à fait l’allure de celle des cités industrielles de France, le dimanche.

Dans les villes il y a aussi un prolétariat indigène. L’indigène algérien n’est pas encore accoutumé à la ville : il y meurt comme les mouches, mais les apports continuels que fait la campagne à la ville sont si considérables qu’ils compensent, et bien au delà, les pertes dues à la mortalité. A Alger, non seulement la population indigène augmente, mais, malgré sa mortalité double de celle des Européens, elle croît plus vite que la population européenne ; en vingt ans, de 1906 à 1926, elle a augmenté de 58 % alors que la population européenne n’augmente que de 34 %.

Ce constant apport d’éléments nouveaux fraîchement arrivés de la campagne, retarde la rapide formation du prolétariat indigène, d’un véritable prolétariat, pourvu de conscience et de tradition ; cependant, lentement et malgré tout, celui-ci parvient à se constituer.

Enfin, depuis la guerre, un grand nombre d’indigènes parviennent, malgré tous les obstacles administratifs par lesquels on essaie d’entraver leur émigration, à aller travailler en France, où ils restent souvent plusieurs années, puis reviennent en Algérie, après avoir fait en France leur apprentissage de prolétaires.

A noter que la plus grande partie de ce prolétariat en formation n’est pas arabe, mais kabyle. Ce sont des Kabyles qui constituent la grande masse des ouvriers agricoles des vignobles, la grande masse des man½uvres des ateliers ou des chantiers urbains, la grande masse de ceux qui partent en France.

La prolétarisation d’une importante fraction du peuple kabyle a naturellement sa répercussion dans le domaine des idées.

L’un des traits les plus caractéristiques de l’indigène de l’Afrique du Nord est le fatalisme. Il ne peut en être autrement. Dans un pays où, selon les années, selon s’il pleut au printemps ou qu’il ne pleut pas, il y aura une récolte abondante ou il n’y aura rien du tout, indépendamment de tout travail qu’on aura ou n’aura pas fait, on ne peut pas ne pas être fataliste. Mais le paysan transformé en chauffeur d’auto n’est pas long à se rendre compte que s’il ne dépendait pas de lui qu’il pleuve ou qu’il ne pleuve pas, et que par suite il vive dans l’abondance ou périsse dans la famine, c’est de lui au contraire, et de lui seul, de sa plus ou moins grande habileté que dépend le fait qu’il aille se jeter contre un mur ou qu’au contraire il arrive à bon port. Le fatalisme tend donc, chez les prolétaires, à disparaître.

L’une des formes sous lesquelles se traduit cette disparition est le désir de s’instruire.

Pour travailler en plein pays roumi comme les plaines à vin, pour s’embaucher à la ville, pour aller en France, il est utile d’abord de savoir parler français, puis de pouvoir le lire et l’écrire, de savoir calculer ; dès lors les Kabyles envoient leurs enfants à l’école, dès qu’il y a une école. Alors qu’en pays arabe la fréquentation scolaire par la population indigène est très faible, presque nulle, en Kabylie, au contraire, tous les enfants mâles vont à l’école, et si les fille n’y vont pas encore, c’est que l’Administration française persiste à ne pas vouloir y établir des écoles de filles.

Dans cette nombreuse population scolaire, fort intelligente d’ailleurs, il était fatal que certains veuillent pousser davantage leurs études et enseigner à leur tour : d’où la naissance de l’instituteur kabyle. Il existe actuellement en Algérie un demi-millier d’instituteurs indigènes, presque tous kabyles.

Ces instituteurs sont tout naturellement appelés à exprimer l’idéologie des couches que leur prolétarisation a fait entrer dans la société capitaliste moderne. Cette idéologie est, forcément, une idéologie « moderniste ». En religion ils n’osent pas encore s’affirmer carrément libres penseurs, ils sont tout au moins pour une religion libérale, pour une religion débarrassée des rites et des superstitions, réduite à une morale ; en morale, ils vont jusqu’à prêcher l’émancipation de la femme ; en politique, ils réclament l’abolition de toutes les mesures d’exception, ils réclament l’égalité civile, politique et sociale avec les Européens ; ils veulent être « citoyens » français, des citoyens complets, sans restriction.

En dehors des instituteurs indigènes, qui ont un syndicat à eux, auquel adhèrent la quasi-unanimité des instituteurs indigènes, qui publie une revue d’idées générales, et revendique avec vigueur sur le terrain corporatif, le prolétariat indigène a fourni aux syndicats mixtes d’Européens et d’indigènes, des militants de valeurs, qu’une répression terrible parvient malheureusement à briser presque aussi vite qu’ils sont formés.

Ce ne sont là que des débuts.

Ce serait une grave erreur de croire qu’on se trouve déjà en présence d’un important mouvement ; la modernisation de la fraction indigène prolétarisée est encore trop peu avancée, comme cette prolétarisation elle-même, pour que le mouvement qui en est issu, ne soit pas encore bien timide et souvent vacillant, mais son existence n’en est pas moins dès maintenant très nette ; il a des racines déjà profondes qui peuvent lui permettre de se développer très rapidement dans un avenir peut-être proche.

LE TALON DE FER

A l’égard des deux grandes fractions de la population indigène, la grande masse qui a conservé intact son mode de production, et par la suite sa civilisation, et le petit groupe qui, mêlé à la production moderne, a fait siennes les idées de progrès, de liberté, d’égalité, quelle est l’attitude de la population algérienne européenne ?

A l’égard de l’une comme de l’autre, cette attitude se caractérise en ces termes : domination, brutalité, mépris.

C’est la conquête qui continue. Ce ne sont plus les grandes razzias et les coupages de tête en série, mais c’est la pression continue de tout un appareil administratif, policier et judiciaire ayant pour unique mission d’empêcher l’indigène de relever la tête, de le maintenir dans la position du serviteur soumis et déférent à l’égard de tout ce qui est européen.

La lettre de cachet

En droit l’indigène est dépourvu de toute garantie : par simple décision du Gouverneur général, tout indigène, sans qu’il ait commis aucun délit peut être « déporté », c’est-à-dire soumis à la résidence forcée en un point quelconque du Sahara, par périodes de deux ans indéfiniment renouvelables ; c’est la lettre de cachet. La lettre de cachet avec cette circonstance aggravante qu’à la Bastille le température n’atteignait point 50° à l’ombre, comme c’est le cas à Beni-Abbès, le lieu de déportation actuellement préféré de l’administration, et qu’à la Bastille le prisonnier était nourri, tandis qu’en sa résidence forcée, où les possibilités de travail sont pratiquement nulles, il ne reste guère au déporté que la ressource de se laisser progressivement mourir de faim, s’il n’a une famille ou des amis pour lui venir en aide.

On est déporté dès qu’on fait preuve d’une activité quelconque, quelle qu’elle soit, et qui qu’on soit. On a déporté le tra-minot Youbi parce qu’il avait trop protesté dans une réunion électorale contre le trop petit nombre d’écoles pour indigènes ; on a menacé de la résidence forcée Abdallah, militant du syndicat des typos de Bône, parce qu’il avait pris la parole dans une réunion du 1er mai ; on a déporté Ben Lekhal, Issad et Marouf à cause de leur activité syndicale, Ben Lekhal à cause de son activité politique ; on a mis l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el Kader, ancien capitaine de spahis, chevalier de la Légion d’Honneur, dans l’alternative de quitter l’Algérie ou d’être déporté pour ce crime : jouir d’un prestige tel que, bien que non candidat officiel, s’être fait élire par les indigènes conseiller municipal, conseiller général, etc.

La résidence forcée par simple mesure administrative, sans avoir commis de délit, de par le simple bon plaisir d’un gouverneur général, est une arme terrible dont les effets ne peuvent se mesurer au nombre de ceux qu’elle frappe. C’est une épée de Damoclès suspendue sur la tête de chacun ; il suffit que de temps en temps on fasse la preuve qu’elle n’est pas rouillée en l’abattant sur une tête pour qu’elle agisse sur tous. Par peur de la résidence forcée on n’osera pas dénoncer la mise aux enchères des places de caïd, d’agha ou de bach-agha ; par peur de la résidence forcée on n’osera pas protester contre les fraudes, les dénis de justice, les crimes dont on est journellement victime.

Et ceux-ci sont innombrables.

Dépourvu de toute liberté (La liberté de la presse arabe n’existe pas. Tout journal publié en arabe peut être supprimé par mesure administrative.) et de toute garantie politiques, l’indigène se trouve nécessairement privé, en fait, de toute garantie civile.

La justice de classe

On le bat chaque jour et partout.

Le cas Almazoff est pour lui la règle : à l’égard de l’indigène, le seul procédé d’instruction que connaît la police est la torture ;

s’il arrive à l’innocent d’en mourir et de se retrouver par surcroît l’ami d’un riche marabout, ferme soutien de l’administration française, il pourra se faire que les meurtriers passent aux assises, mais bien entendu ils y seront acquittés ( Voir la RP du 1er septembre 1927. )

On peut lui enlever ses enfants ; si le ravisseur est un Européen, un quelconque substitut ( Ce substitut est actuellement juge d’instruction à Alger, et c’est naturellement à lui qu’est confiée l’instruction de toutes les affaires politiques.)

décidera, sans jugement, de laisser l’enfant au ravisseur, et le Parquet général, comme le Parquet de la République, couvrira cette forfaiture, tant elle semble naturelle (59) ; s’il y a viol et qu’il arrive qu’on poursuive, comme ce fut le cas en 1925 pour le colon Alvado qui avait violé une fillette indigène de 12 ans, on acquitte, bien entendu, et cela « après un réquisitoire très modéré de M. l’avocat général » ( Dépêche Algérienne du 17 décembre 1925.)

Pour un oui ou pour un non, on tue l’indigène ; si le meurtrier est un bourgeois européen, son patron, par exemple, ou un propriétaire, et qu’il arrive qu’on le poursuive, il sera acquitté, à moins, cas d’ailleurs très exceptionnel, qu’il ne soit condamné à une peine dans le genre de celle-ci : trois mois de prison, pour… homicide par imprudence ( En 1922, dans sa session de mars, la Cour d’Assises d’Alger condamna à cette peine Pierre Reira, gérant de ferme, qui avait tué un de ses ouvriers indigènes en le battant.)

Voici les deux dernier jugements (dernière session d’assises du département d’Oran). Nous en donnons in-extenso la relation fourme par un journal bourgeois d’Alger :

Oran, 18 mars. (De notre correspondant particulier).

Le 15 juillet 1929, M. Hemandez Antoine, colon à Turgot, 21 ans, surprenait le nommé Benouchine Kouider Ould Et Habib au moment où il volait des pastèques dans son champ. Il fit feu sur l’indigène avec un fusil et le blessait mortellement. Deux jours après, Benouchine décédait.

L’accusé prétend s’être trouvé en état de légitime défense, l’Arabe s’étant baissé pour ramasser des pierres.

M. Guignes, substitut, occupe le siège du ministère public. Il s’applique à détruire les affirmations d’Hemandez. Me Gandolfe plaide pour la défense. Après un court délibéré, la Cour prononce l’acquittement d’Hemandez.

(Presse Libre du 19 mars 1930)

Oran, 24 mars (de notre correspondant particulier).

Le 29 septembre 1929, vers 20 heures, trois indigènes, Achaba Bachir, Bourahia Abdellah, Abdeikader Bentemouche Miloud rejoignaient leur domicile au douar Ben-Daoud, les deux derniers soutenant le premier en état d’ivresse. A 3 kil. 400 d’Arcole, ils étaient croisés par une voiture attelée d’un cheval, conduite par l’accusé Castillo, et sur laquelle avaient pris place deux de ses amis. Soudain, un coup de feu retentissait, parti de la voiture. Achaba s’écroulait. Les recherches de la Sûreté établissaient que Castillo en était l’auteur.

Tout en reconnaissant la matérialité des faits, l’accusé allègue pour sa défense qu’il avait cru à une agression de la part de la victime et de ses deux compagnons lorsqu’il arrivait à leur hauteur ; il était porteur d’une importante somme d’argent.

Ministère public, M. Siché, substitut ; défenseur Me Gandolphe.

M. Castillo est acquitté.

La partie civile, représentée par M6 Mathiet Saint-Laurent fils, obtient 6 000 francs de dommages-intérêts.

(Presse Libre du 25 mars 1930)

Le fait seulement qu’on poursuive est d’ailleurs jugé scandaleux par la presse algérienne bien pensante. « Ce fait est-il répréhensible au point qu’il nécessite le déploiement de tout l’appareil judiciaire ? » se demande la très chrétienne Dépêche algérienne (9 mars 1928) en relatant l’acquittement du colon Ginestous qui avait blessé d’un coup de fusil, puis achevé à coups de crosse, un indigène coupable de s’être engagé sur un chemin privé desservant sa propriété.

Cependant, ici comme ailleurs, la solidarité de classe l’emporte sur celle de race. Si le meurtrier arabe est fils d’un multimillionnaire, capable de semer l’argent à pleines mains, et que la victime, même européenne, soit prolétaire, le meurtrier est acquitté par la cours criminelle (Dernière session de la Cour criminelle d’Alger : le meurtre de la danseuse Fotius par le fils de Zerrouk Mahieddine.)

La justice de classe, dont la justice de race n’est qu’une forme particulière, s’étale en Algérie sans pudeur. Contre cela, l’indigène algérien n’a pour le moment qu’une ressource : courber la tête. Il n’a que la ressource de courber la tête pour aujourd’hui, et d’emmagasiner de la haine pour demain. Il ne se fait faute ni de l’un ni de l’autre. L’« ordre » règne en Algérie, mais le moindre incident de rue, ou toute conversation à c½ur ouvert avec n’importe quel individu, riche ou pauvre, « intellectuel » ou ouvrier, découvre quel abîme de haine gît au c½ur de l’indigène algérien. Si l’attitude des Européens se caractérise par l’arbitraire, la brutalité et le mépris, le sentiment des indigènes se résume en un mot : la haine.

Un indigène, même naturalisé, n’est pas Français

On a donné, les Français de France ont donné à certains indigènes, un certain nombre de droits politiques. En fait : parodie de droits. Sauf des cas très exceptionnels, les élections indigènes sont presque toujours, jusqu’à présent, ce que l’Administration veut qu’elles soient.

S’il arrive, par extraordinaire, que ces droits ne soient point une parodie, les Algériens, l’administration algérienne dans ses plus hautes instances, ne les reconnaissent point. Nous avons déjà vu comment l’émir Khaled, coupable d’être élu sans l’agrément de l’Administration, fut mis en demeure de quitter l’Algérie. Voici un cas, tout récent, d’un autre genre. C’est un jugement du Conseil de Préfecture d’Alger. Ce jugement dont les considérants ont été reproduits intégralement, et avec les appréciations les plus élogieuses, par tous les quotidiens d’Alger, est un acte de révolte ouverte contre la loi française ; malgré sa longueur et son charabia nous le reproduisons in-extenso.

Il s’agit des dernières élections municipales à Mekia, commune kabyle. Ces élections, aussi bien celles des conseillers français que celles des conseillers indigènes, ont été annulées par le Conseil de Préfecture, dans son audience du 22 juin, pour les raisons suivantes :

« Considérant que la loi du 4 février 1919, art. 12, a accordé aux conseillers municipaux indigènes le droit de prendre part à l’élection des maires et adjoints, et de figurer dans les assemblées municipales avec les mêmes titres et les mêmes droits que les conseillers français (sous réserve des dispositions de l’article 11 de la loi organique du 2 août 1875) ;

Considérant qu’il résulte du dernier recensement que la population française algérienne atteint 650 000 habitants et 5 000 000 passés d’indigènes ; qu’en vertu de la loi du 4 février 1919 la population musulmane est représentée dans les conseils municipaux, à raison de 4 à 12 conseillers suivant le chiffre des indigènes de la commune ;

Considérant que ces conseillers sont élus au suffrage restreint ; Considérant qu’en faisant bénéficier des mesures susvisées les conseillers indigènes, le gouvernement français entendait montrer à la population musulmane toute sa bienveillante sollicitude, en même temps que tout son espoir de voir ses élus, en signe de reconnaissance, user avec droiture et modération, de la mesure exceptionnelle de faveur prise à leur égard ; Considérant qu’à aucun moment le législateur n’a songé à permettre à des conseillers indigènes, non naturalisés, généralement illettrés, élus à un suffrage restreint, s’alliant notamment à une minorité et parfois aux éléments de désordre, d’arbitrer et fausser les manifestations électorales dans les communes en faveur de chefs de municipalités ne représentent plus du tout les majorités, cependant nettement affirmées par les suffrages français ; Considérant que c’est malheureusement ainsi que se présentent, la plupart du temps, les résultats des élections municipales en Algérie depuis la mise en vigueur de la nouvelle loi ; Considérant qu’étendant, même à leur fantaisie, l’esprit de ladite loi, certains conseillers n’ont pas hésité à favoriser, au cours de la consultation de 1925, l’élection, en qualité de maire, d’un ancien caïd, non naturalisé, révoqué ; Considérant que si cette élection avait été définitive, elle eût été certainement déférée et cassée par le Conseil de la Préfecture, mais il n’en est pas moins vrai, qu’en attendant la décision de l’appel suspensif, elle eût permis au bénéficiaire de mettre à profit les fonctions dont il était illégalement investi en faveur de ses coreligionnaires, au détriment de l’élément français ; Considérant qu’une semblable compréhension de l’art. 12 de la loi du 4 février 1919, est de nature à porter gravement atteinte au principe de souveraineté nationale et est formellement contraire à l’esprit de la loi du 5 avril 1884 ;

Considérant que cette situation commence à émotionner sérieusement la population française et même indigène algérienne ;

Qu’à Mékia, le conseil municipal nouvellement élu comprend 5 Français et 10 indigènes dont 6 naturalisés ; Que cette situation a provoqué, de la part des électeurs européens de cette commune, une protestation portée devant le Conseil de préfecture où l’on peut relever les phrases suivantes : « Nous soussignés, électeurs français de la commune de Mékia, avons l’honneur de porter à votre connaissance la pénible situation où nous met l’élection de la nouvelle municipalité de notre village dans lequel la prépondérance française est en train de se perdre ; « Le nouveau Conseil comprend cinq membres français, cinq naturalisés et cinq indigènes, soit dix Kabyles pour cinq Français, tous, d’ailleurs, soumis à l’influence du caïd Cherfa ; « Parmi les cinq membres français, en dehors du maire et de son adjoint, figurent trois personnes de la même famille : le père, le fils (secrétaire de la mairie) et le beau-père de ce dernier ; « L’adjoint au maire et plusieurs conseillers indigènes sont illettrés.

« II est non seulement légal, mais d’une haute moralité et nous osons ajouter de l’intérêt de la prédominance française en Kabylie, que ces élections soient annulées.

« Nous n’agissons pas par ambition, certes, mais dans le sentiment de remplir notre devoir de Français. » Et même une protestation d’un électeur Kabyle, ainsi résumée : « Le maire et le caïd s’entendent pour rayer leurs ennemis politiques des listes électorales et pour inscrire, à leur place, les mendiants et les bandits asservis à leur cause. » Considérant qu’à Boghni, les conseillers municipaux indigènes n’ayant pu trouver parmi les conseillers français une minorité susceptible de leur permettre d’être les maîtres absolus de la municipalité, ont préféré s’abstenir de prendre part à l’élection des maire et adjoint ; Considérant que dans la pratique les réserves, mêmes édictées par l’article 12 de la loi du 4 février 1919, touchant à l’application de l’art. 11 de la loi organique du 2 août 1875 ne sauraient non plus être sauvegardées, puisque les conseillers municipaux indigènes peuvent, à tout instant, peser sur les décisions des conseillers français dont ils représentent toujours le tiers de l’effectif total en raison de la densité de la population musulmane ; Considérant, par ailleurs, qu’en ce qui concerne plus particulièrement l’élection des maires et adjoints devant avoir lieu au bulletin secret, conformément à l’art. 76 de la loi du 5 avril 1884, le secret du vote se trouve toujours infailliblement violé puisque, la plupart du temps illettrés, les conseillés indigènes sont obligés d’avoir recours à leurs collègues français pour confectionner leurs bulletins avant de les jeter dans l’urne ; Considérant que si la jurisprudence du Conseil d’Etat a pu admettre qu’un seul conseiller français illettré put avoir recours à un de ses collègues pour la rédaction de son bulletin, sans pour cela violer le secret du vote en entraîner l’annulation de l’élection (C.E., 25 mars 1893, Election de Wleneuve d’Aveyron), cette jurisprudence ne saurait s’étendre à des votes où la presque totalité des conseillers, exceptionnellement admis à prendre part aux élections des maires et adjoints français, peut à tout instant violer l’esprit de l’art. 76 de la loi municipale ; Considérant que pour l’élection du maire et de l’adjoint de Mékia, ce dernier, lui même illettré, des conseillers illettrés ont dû recourir aux tiers pour rédiger leur bulletin de vote ; Considérant que l’on ne peut continuer à tolérer de semblables abus et qu’il y a lieu, pour le Conseil, de déclarer nulle toute élection déférée ou contestée de maire ou d’adjoint obtenue dans les conditions susvisées parce que contraire à l’intention du législateur et à l’esprit de la loi du 5 avril 1884 ;

Considérant qu’il serait, en effet, anticonstitutionnel d’admettre plus longtemps que des conseillers indigènes, non naturalisés, la plupart du temps illettrés, élus à un suffrage restreint, pussent arbitrer et fausser la volonté exprimée par le suffrage universel français et apporter, au sein des communes algériennes, actuellement en pleine évolution, des troubles d’ordre administratif et économique d’une gravité exceptionnelle, de nature surtout à y abolir tout principe de souveraineté nationale… »

Ainsi, pour ces honorables magistrats :

1. Les indigènes naturalisés ne sont pas, comme tous les autres naturalisés, des citoyens français, jouissant de la plénitude des droits de citoyens : l’Italien ou l’Espagnol naturalisé est français, mais le Kabyle naturalisé doit continuer à être compté comme indigène.

2. Les conseillers municipaux indigènes auxquels la loi reconnaît « les mêmes titres et les mêmes droits que les conseillers français » n’ont pas le droit de voter avec la fraction des conseillers français avec lesquels ils sont en communion d’idées, si ceux-ci n’ont pas la faveur de l’administration.

3. Enfin, — pour mémoire, car ce considérant n’a été évidemment mis là que pour faire passer les autres, — alors que la loi ne fait nullement un cas d’inéligibilité du fait de ne pas savoir lire et écrire, le fait que certains élus se trouveraient dans ce cas (5) entraîne non seulement l’annulation de leur élection, mais celle de tous les autres conseillers élus en même temps qu’eux !

On ne saurait être plus cynique. Rien ne montre mieux que ce jugement l’attitude des Algériens, particuliers et fonctionnaires, à l’égard à la fois, des indigènes et de la France. L’Algérien entend conserver intacts ses pleins pouvoirs sur le « bicot » ; et s’il arrive que la métropole croit prudent de vouloir les lui rogner tant soit peu, il la rappelle vertement à l’ordre.

La seule voie possible

Ainsi, comme tous les opprimés, l’indigène algérien ne peut attendre son salut d’une évolution de la loi. Il est possible que, sous une pression grandissante, le Parlement français lui attribue à la longue, au compte-gouttes, quelques nouveaux droits. Le bourgeois de France n’exploite pas directement l’indigène, il ne jouit pas chaque jour de la joie d’être le maître, de se sentir appartenir à une caste supérieure, libérée de toute obligation, de toute restriction à l’égard de 5 millions d’autres êtres ; d’autre part, il se rend compte plus ou moins confusément qu’il y a des craquement dans son « Empire », que pour pouvoir désormais compter sur le loyalisme de ses 60 millions de sujets ou de « protégés », en une période de crise, il lui faut tenter de s’attacher ceux-ci autrement que par le matraquage et les lois d’exception. Mais… L’Algérien est là. Pour lui, la domination sur l’indigène, l’exploitation de l’indigène est une jouissance et un profit. Il n’entend pas s’en laisser dépouiller. On peut voter au Palais Bourbon ce qu’on voudra ; à Alger on ne l’appliquera pas. Une loi n’est rien, son application est tout ; or ce n’est pas à Paris que la loi sera appliquée, mais en Algérie par des Algériens. Il l’appliqueront comme le Conseil de Préfecture applique les lois sur les élections et la naturalisation. Aucun gouvernement français n’est et ne sera capable d’imposer sa volonté à l’Algérie en matière indigène ; on y a encore vu récemment une preuve, lorsque, il y a deux ans et demi, le Gouverneur général Violette avait manifesté l’intention d’étendre, dans d’assez fortes proportions, le droit de vote des indigènes ; une telle campagne se déclencha contre lui qu’en moins d’un mois le gouvernement français fut dans l’obligation de le rappeler.

Aussi la libération des indigènes algériens est-elle certaine.

Le grand danger en effet qui menace le mouvement indigène d’Afrique du Nord c’est qu’une séparation, une scission se produise entre les deux éléments en lesquels nous avons vu que se partage la population indigène : que d’un côté aillent les « modernisés », les « occidentalisés », instituteurs, prolétaires, etc. et que de l’autre côté reste la grande masse pastorale, immobile. Que les éléments « modernisés » trouvent un large accueil dans la communauté européenne, qu’ils participent à sa vie de plus en plus, sur un pied d’égalité, ils risquent de se sentir bientôt des étrangers, non plus chez le roumi, mais chez leurs frères bergers.

Or, la masse de ces derniers n’est pas capable de se défendre ou d’agir par elle-même. Elle peut résister par inertie à la pénétration de la civilisation capitaliste, mais elle est incapable, par elle même, dans l’état actuel des choses, d’échapper à la domination européenne. Le salut des peuples de l’Afrique du Nord n’est possible que par l’union entre la masse immobile et la petite fraction évoluée. L’une fournira sa masse, sa capacité millénaire de résistance ; l’autre y ajoutera le ferment. C’est par la conjonction de ces deux éléments que la Turquie a réalisé son émancipation : la conjonction du paysan d’Anatolie immobile avec le Jeune-Turc de Stamboul.

Sous quelle forme se réalisera, en Algérie, cette union ? Il est fort difficile de le prévoir. L’Emir Khaled l’avait un moment réalisée, mais pour des raisons strictement personnelles. Le lustre qu’il tirait du fait de sa descendance directe du grand marabout Abd el Kader ainsi que sa prestance personnelle lui donnaient auprès des masses musulmanes un formidable prestige qu’il employa à soutenir un programme essentiellement moderniste

(Voici quel était son programme, le programme qui lui valut l’exil, Herriot et Painlevé régnant : a. Représentation au Parlement à proportion égale avec les Européens algériens.

b. Suppression pleine et entière des lois et mesures d’exception des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple au droit commun. c. Mêmes charges et mêmes droits que les Français en ce qui concerne le service militaire.

d. Accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires, sans d’autres distinctions que le mérite et les capacités personnelles.

e. Application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction publique obligatoire avec liberté de l’enseignement. f. Liberté de presse et d’association.

g. Application au culte musulman de la loi de séparation des églises et de l’Etat.

h. Amnistie générale.

i. Application aux indigènes des lois sociales et ouvrières.

j. Liberté absolue pour les ouvriers indigènes de se rendre en France.).

(…)

En tous cas, quelle que soit la forme sous laquelle se réalisera cette union, elle se réalisera. Les donatistes et les circoncellions, c’est-à-dire les révolutionnaires nationaux et les révolutionnaires sociaux, n’attendront pas encore deux siècles, comme au temps de Rome, pour apparaître. La politique bornée de l’Européen algérien en est le sûr garant.

Robert LOUZON (extraits de Cent ans de capitalisme en Algérie, paru dans La Révolution prolétarienne n°99, mars 1930 et n°104, mai 1930)

Notes

(1) 7% plus 78 % cela fait 85 % ; les 15 % restants proviennent de diverses sources dont on ne peut dire avec précision si elles représentent des opérations forcées ou volontaires. Cependant, comme la plus grande partie de ces 15 % provient d’échanges et qu’il est à présumer que les terres qui ont été données en échange provenaient elles-aussi, au moins dans la proportion de 78 %, de spoliations, cela augmente encore sensiblement la proportion des terres qui provenaient, directement ou indirectement, de spoliations.

(2) « En août de cette même année (1842), Bugeaud pense que l’heure est venue de marier ses soldats-colons. Il expédie à Toulon les vingts sujets qui, d’après l’appréciation du commandant de Koléa sont « les plus sérieux et les plus méritants » . Le lendemain même de leur arrivée, ces heureux élus sont mis en présence de vingt jeunes filles, pour la plupart orphelines, choisies parmi les domestiques de la bourgeoisie et les employées de magasin… La ville de Toulon accorde à chacune d’elle une petite dot de 200 francs et elles reçoivent, en outre, de nombreux cadeaux. Après maintes péripéties, échanges de fiancées entre camarades, ruptures et raccommodements, on finit par s’entendre et, au bout de trois mois, délai maximum fixé par Bugeaud, les mariages sont célébrés en grande pompe, avec accompagnement de tambours, clairons, musique, discours et sermons. Les vingt nouveaux couples, précédés d’une fanfare, défilent maintenant sous une pluie de fleurs, devant le Conseil municipal assemblé, puis, joyeux et fiers, ils vogues vers les rives d’Afrique. » (Emile Violard ‘.Les Villages algériens.) Ce furent les « mariages au tambour. »

(3) La monographie du village de Oued el Alleng, situé en pleine Mitidja, que donne Franc dans La Colonisation de la Mitidja (p. 655), montre bien aussi la marche de la concentration. De 1892 à 1921, le nombre des propriétés de moins de 10 hectares y a diminué de 12, celui des propriétés de 11 à 20 hectares a diminué de 4, celui des propriétés de 20 à 30 hectares a diminué de 1 ; par contre, le nombre des propriétés d’une contenance de 31 à 40 hectares a augmenté de 5, celui des propriétés de 41 à 100 hectares a augmenté de 4, et celui des propriétés de plus de 100 hectares a augmenté de 5.

(4) Le recensement de 1856 donne 2.800 000 indigènes et celui de 1926, 5.200 000. Mais il ne faut pas oublier qu’en 1856 la population avait été réduite considérablement du fait des vingt-cinq années de pillage et de massacres par lesquelles elle avait passé. D’ailleurs, entre 1856 et 1872, le nombre des indigènes continua à diminuer (2. 200 000 en 1872). Ce n’est qu’à partir de 1872, c’est-à-dire au lendemain du dernier acte de la conquête, qu’il cessa de décroître et se mit à augmenter.

(5) Il est à noter que le Conseil de Préfecture n’indique ni les noms, ni même le nombre des conseillers « illettrés ». Comme on est en Kabylie, et que le Kabyle va à l’école dès qu’il le peut, il est probable que ce nombre était très réduit, au moins chez les indigènes et les « naturalisés » ; pour les conseillers européens, en revanche, il n’en était peut-être pas de même.

algerieconquetecavalier.jpg

Voir aussi:

2 Réponses to “1930 Cent ans de capitalisme en Algérie [Louzon]”

  1. bedjaoui Says:

    pourquoi la france ne veut pas rendre les archives à l’algerie? c’est secret? ou à cause du blè si c’est à cause du blè donc il faut rendre l’argent du blè

    J'aime

  2. nadir Says:

    bonjour
    esque les caids avaint la nationalite francaise vue leurs fonctions?
    merci

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