Dechezelles (1912-2007)

Secrétaire fédéral des Jeunesses socialistes en Algérie dans les années 30, passé brièvement au PC (1937-38), Yves Dechezelles est résistant à Combat, et chef de cabinet d’Andrien Tixier (1943), le ministre socialiste de l’Intérieur dans le gouvernement «algérois» du général De Gaulle. Secrétaire général adjoint de la SFIO aux côtés de Guy Mollet (1947), il démissionne pour se désolidariser de la dissolution des Jeunesses et il tente brièvement de monter une tendance de gauche (l’Action socialiste révolutionnaire), participe au Congrès des Peuples contre l’impérialisme et le colonialisme avec F. Brockway et M. Pivert, quitte le parti socialiste pour l’éphémère RDR puis la nouvelle gauche et est l’un des secrétaires nationaux du PSU. Il était l’avocat des nationalistes malgaches et de Messali Hadj. On le voit apparaître en 1988 dans le clip de campagne de Pierre Boussel dit Lambert, candidat trotskyste du MPPT [ici].

Yves DECHEZELLES

11 novembre 1912 – 9 janvier 2007

Article paru dans La Commune, bulletin trotskyste de Pedro Carrasquedo, en janvier 2007

Né dans une famille de condition modeste le 11 novembre 1912 aux Sables d’Olonne (Vendée), Yves DECHEZELLES fut élevé dans une tradition familiale faite d’honnêteté et d’aspiration vers les valeurs portées par le socialisme et le syndicalisme. Il ne dévia jamais au cours de sa vie de cette conviction humaniste fortement appuyée par l’exemple et les thèses de Jean Jaurès. Son grand-père, Aristide Dechezelles, instituteur, avait été déporté en Algérie pour ses opinions favorables à la Commune de Paris, et son propre père, Daniel, avait eu à souffrir de son engagement syndical, un des tous premiers connus dans les chemins de fer au début du XXème siècle. Enfant, il fut témoin du célèbre Congrès de Tours de 1920. Il s’y trouvait conduit par ses oncle et tante, Louis et Gabrielle Bouët, délégués au congrès et également grands pionniers du syndicalisme dans l’enseignement public en tant que fondateurs du mouvement de l’Ecole émancipée.

Après des études classiques et l’obtention d’un prix de la fondation, il se destinait à l’enseignement de la philosophie ce qui lui permit de rencontrer et de lier des amitiés inaltérables avec ses condisciples, Paul Ricoeur en khâgne à Rennes, puis Albert Camus, deux ans plus tard à Alger. C’est à Alger aussi qu’il s’éprend d’une étudiante en philosophie, Myriam Salama, et l’épouse le 9 juillet 1935. Enjoints par leurs parents d’établir rapidement une situation professionnelle, les jeunes mariés rejoignent l’Université de Caen. Yves Dechezelles entreprend brillamment des études de droit et rejoint en ce sens la trace de son frère aîné, André Dechezelles, qui accomplit une carrière éminente dans la magistrature. En 1936, Yves Dechezelles est avocat stagiaire au barreau de Caen. Ses convictions et son talent oratoire se rejoignent dans l’action politique militante. Adhérent de la SFIO depuis l’âge de 12 ans, il est maintenant animateur de la section socialiste étudiante de Caen et se produit dans les réunions publiques pour y soutenir les candidats de son parti. La présence à Caen d’industries métallurgiques permet aussi de fructueuses rencontres avec les éléments ouvriers et syndicalistes de la région normande dans la période intense de lutte antifasciste et de victoire électorale du Front Populaire.

Au cours du conseil national du parti socialiste de novembre 1936 il rencontre Léon Blum et lui manifeste la nécessité de soutenir les républicains espagnols. Il prend contact à ce conseil avec Marceau Pivert et les échanges entre ces deux militants de la gauche socialiste se maintiendront au long des années. L’annonce à la tribune de la Société des Nations de la position de non-intervention de la France en Espagne résonne comme un renoncement politique condamnable et Yves Dechezelles rejoint à l’été 1937 le parti communiste dont il devient aussitôt secrétaire de section à Caen. Il crée un journal local « Le Calvados » et anime un comité de soutien et d’accueil des réfugiés espagnols, le couple Dechezelles abritant à leur domicile de Caen deux réfugiées basques, mère et fille. Mais rapidement Yves Dechezelles se trouve en bute avec le quasi espionnage du Comité Central du parti communiste. Il se fait traiter de déviationniste trotskyste par deux envoyés du Comité central. Les procès de Moscou commencent et, de plus, les nouvelles d’Espagne lui apprennent les odieux assassinats perpétrés contre les démocrates et les anarchistes selon les méthodes staliniennes. Ecoeuré il décide de donner sa démission ce que le parti traduit par une réponse verbale : « on ne démissionne pas du parti, on en est exclu ! ».

Déjà la guerre se prépare. Yves Dechezelles est appelé au service militaire le ler octobre 1938, service qu’il accomplira à Saint Médard en Jalles puis à Paris. Il est mobilisé pendant la « drôle de guerre » puis la guerre, devenue inévitable après la signature du pacte germano-soviétique. Son régiment, tenu en réserve, reculera jusqu’à Mazamet au cours de la débâcle ce qui lui permettra, Yves Dechezelles étant inscrit militaire à Alger, de s’y rendre après l’armistice signé par le Maréchal Pétain. Son épouse et son très jeune fils ont pu également rejoindre Alger.

Il s’inscrit au barreau d’Alger et reprend sa profession d’avocat. Il garde naturellement des contacts très discrets avec les rares milieux anti-pétainistes présents, en particulier avec le réseau Combat via le Professeur René Capitant. Dès que les informations permettent de pressentir l’intervention des forces alliées, un petit groupe de résistants de diverses origines se forme en vue d’une action contre le régime pétainiste conduit à Alger par l’Amiral Darlan. Des affiches clandestines apparaissent avec le slogan « l’Amiral à la Flotte « . Clandestinement, le Général Mast et le colonel Jousse apportent conseils et renseignements. Yves Dechezelles et ses proches amis font partie du groupe. Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, le groupe de résistants conduit une opération historique, prenant par diverses actions commando le contrôle de points stratégiques d’Alger. Cette neutralisation de courte durée permet de retarder les opérations militaires des troupes aux ordres de Darlan pendant le temps nécessaire au débarquement des troupes alliées à Sidi Ferruch près d’Alger. Yves Dechezelles faisait partie du commando chargé de la prise de contrôle du central téléphonique d’Alger commandant toutes les liaisons de l’Algérie, ce qui fut effectivement réalisé.

Mais l’allié américain n’est pas immédiatement reconnaissant et pactise avec Darlan. Yves Dechezelles est un temps emprisonné avec ses amis à la prison militaire de Bab el Oued au coeur d’Alger. Les résistants reprennent leurs droits et s’ensuit une période où l’allié américain soutient le Général Giraud pour former un gouvernement provisoire contre les aspirations du Général de Gaulle. Yves Dechezelles est alors « announcer » [chroniqueur] à Radio Alger qui relaye la Voix de l’Amérique et les informations londoniennes. [C’est sa voix radiodiffusée qui permettra à sa famille restée en France occupée de savoir où il est et ce qu’il fait].

En juillet 1943 la situation est décantée, le Général de Gaulle forme un gouvernement provisoire de la France libre à Alger et s’entoure de Commissaires. Yves Dechezelles reçoit la Médaille de la Résistance des mains du Général de Gaulle, puis il est nommé chef de Cabinet de Adrien Tixier, Commissaire aux affaires sociales. Après la libération de Paris en août 1944, le gouvernement provisoire rallie la capitale en septembre. Yves Dechezelles suit Adrien Tixier. Après la nomination de ce dernier comme Ministre de l’Intérieur, Yves Dechezelles est confirmé dans sa fonction de Chef de Cabinet. Parmi ses charges, Yves Dechezelles, de conviction agnostique et laïque, accueille un émissaire du Pape et se trouve ainsi mêlé aux affaires de cultes et au délicat sujet du statut particulier de l’Alsace Lorraine [issu du concordat]. Il doit alors donner priorité à son esprit de tolérance.

Lorsque qu’Adrien Tixier doit céder son poste de Ministre de l’Intérieur à André Le Troquer, Yves Dechezelles décide de ne pas se mettre au service de ce socialiste qu’il a connu précédemment et dont il n’aime ni les méthodes ni les manières. Il refuse un poste de Préfet IGAME, n’ayant pas de goût pour les ors de la République. Il se consacre alors à la SFIO qu’il retrouve en tant que Secrétaire des Jeunesses socialistes [Georges Pontillon puis Pierre Mauroy lui succéderont dans cette fonction] et devient Secrétaire administratif du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale. Il rencontre ainsi nombre de personnalités à la Chambre des Députés puis au Palais du Luxembourg et fait la connaissance des représentants venant des colonies ou qualifiés au titre de l’Assemblée de l’Union Française, notamment les députés algériens, sénégalais et malgaches. Les échanges avec ces représentants auront une influence déterminante sur son combat anticolonialiste. Au sein de la SFIO Yves Dechezelles oeuvre à la gauche du parti et soutient la motion Guy Mollet contre la motion Daniel Mayer en 1946. La motion Guy Mollet l’emporte, Guy Mollet devient Secrétaire Général et Yves Dechezelles Secrétaire Général adjoint. Yves Dechezelles gardera cependant une grande estime pour Daniel Mayer. Dans son poste, il ressent les difficultés pour faire évoluer le parti dans des avancées progressistes et notamment dans l’émancipation des peuples soumis au régime de la colonisation. Un enjeu essentiel se présente avec la revendication des vietnamiens et l’engagement des pourparlers de Fontainebleau avec Ho Chi Minh. Yves Dechezelles rencontre Ho Chi Minh qui lui manifeste très clairement sa position en vue de l’indépendance des trois « Ki », Tonkin, Annam, Cochinchine, la nouvelle fédération vietnamienne devant rester cependant unie à la France dans le cadre de l’Union française, une situation assez analogue de celle adoptée par le Commonwealth britannique. [Pour l’anecdote, Ho Chi Minh évoque également son passé parisien. Il travaillait comme photographe ambulant, et avait des liens d’amitié avec Messali Hadj, ancien métallurgiste et leader nationaliste algérien] . Yves Dechezelles bataille un jour et une nuit au Conseil national de la SFIO pour convaincre Guy Mollet d’une attitude positive envers la proposition vietnamienne contre les avis de Léon Blum et Marius Moutet qui y sont opposés. La suite est connue, le Général Leclerc prévenant le Général de Gaulle de l’inanité d’une guerre en Indochine et l’Amiral Thierry d’Argenlieu rendant vain tout compromis en utilisant la politique de la » canonnière ». Quelques mois plus tard en 1947, Yves Dechezelles, qui avait pu également assister aux fraudes électorales massives en Algérie, donnait sa démission du parti socialiste SFIO entraînant avec lui beaucoup de militants issus des jeunesses socialistes.

Yves Dechezelles reprend sa profession d’avocat, inscrit au barreau de la Cour d’Appel de Paris. Il n’abandonne pas ses convictions politiques, fonde l’ASR (Action Socialiste Révolutionnaire) puis se trouve parmi les fondateurs de l’éphémère RDR (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire). A l’été 1948, il est coopté dans le petit groupe d’avocats [ Lamine Gueye, Pierre et Renée Stibbe, Henri Douzon] qui vient à Madagascar, dans. des conditions de sécurité personnelle extrêmement difficiles, assurer la défense des nationalistes malgaches du mouvement MDRM dont les leaders sont les Dr Raseta et Ravoangi avec le poète et écrivain Jacques Rabemananjara, hommes particulièrement convaincus que l’action démocratique et non violente est la seule voie vers l’émancipation du peuple malgache. Des condamnations à mort sont prononcées et exécutées, autant d’épreuves lourdes et également éprouvantes pour les défenseurs auprès des familles des condamnés.

Le mouvement du Congrès des Peuples contre l’impérialisme et le colonialisme [ dirigé par le Gallois Fenner Brockway] qu’Yves Dechezelles avait rejoint avec son ami socialiste Jean Rous avait montré toute l’ampleur des aspirations des peuples colonisés. Cette aspiration forte et légitime, également encouragée pour l’Empire Français par la participation, à l’invitation du Général de Gaulle [Discours de Brazzaville], des peuples africains à l’effort de reconstitution des forces armées de la France libre puis à la guerre elle-même, laissait présager beaucoup de ruptures que le personnel politique des gouvernements de la IVème République n’a pas su gérer à l’exception du gouvernement Mendès France. Yves Dechezelles resta au contact de tous les leaders indépendantistes d’Afrique du Nord, politiques et syndicalistes, en Tunisie Habib Bourguiba (Néo Destour) et Ferhat Hached (UGTT), Allal el Fassi (Al Istiqlal) au Maroc, et encore davantage auprès de Messali Hadj (PPA puis MTLD) soumis au bagne, à la prison et aux résidences forcées. Yves Dechezelles a été le défenseur et l’ami proche de Messali Hadj. Les circonstances de l’insurrection de novembre 1954 puis la guerre d’Algérie ont conduit à des luttes fratricides au sein du mouvement nationaliste algérien et les éléments extérieurs ont contribué à la victoire du FLN, laissant seulement à l’histoire la figure emblématique et charismatique de Messali Hadj. Dans cette affreuse guerre d’Algérie, Yves Dechezelles mit tout son talent d’avocat pour défendre les algériens nationalistes de toutes tendances devant les tribunaux militaires et civils en France et en Algérie, souvent au péril de la vie en raison de l’action des ultras de l’Algérie française puis de l’OAS. Il fut entouré et coordonna un collectif d’avocats courageux et talentueux [Yves Jouffa, Claude Barbillon, Daniel Jacoby, Pierre Gueniaud, Henri Leclerc, Michel Moutet, Abdelkader Ouguag, Jacques Vergés ... ], groupe que rejoignit Gisèle Halimi.

En parallèle, Yves Dechezelles n’avait pas abandonné le cours de la politique. Il participa à la fondation et aux instances dirigeantes de mouvements, La Nouvelle Gauche puis l’UGS (Union de la gauche Socialiste), qui conduisirent avec l’apport du PSA, dirigé par Edouard Depreux, à la constitution du PSU, Parti socialiste Unifié. Dans cette mouvance où se situaient beaucoup de chrétiens progressistes Yves Dechezelles comptait de nombreux amis. Son entente et l’estime réciproque avec Claude Bourdet furent remarquables. Yves Dechezelles fut pendant plusieurs années l’un des secrétaires nationaux du PSU ; il milita ardemment contre la guerre d’Algérie et pour le rassemblement d’une gauche française démocratique et progressiste. Il ne cessa jamais d’entretenir des liens avec ses amis de la SFIO, tous hommes de la résistance et hommes de sincérité, ainsi qu’avec les syndicalistes, particulièrement ceux de FO dont il fut l’avocat jusqu’au moment où il cessa ses activités professionnelles en 1987.

Après la fin de la guerre d’Algérie, Yves Dechezelles prit moins d’intérêt pour le militantisme politique et ne fut pas tenté de rejoindre, comme d’autres dirigeants du PSU, le nouveau parti socialiste qui devait porter à sa tête François Mitterrand à Epinay en 1970. Ami d’Alain Savary, Yves Dechezelles fut révolté par le sort que François Mitterrand, devenu Président de la République, destina sournoisement au Ministre Alain Savary en le poussant dans son projet de réforme de l’Education nationale puis en cessant de l’appuyer à l’apparition des importantes réactions et protestations confessionnelles.

Une autre page s’ouvrait pour Yves Dechezelles, conforme à sa vocation d’avocat et à ses convictions humanistes : défendre activement les droits de l’homme au plan international et faire en sorte que les droits de la défense et d’autres droits, dont l’appartenance syndicale, soient respectés si peu que ce soit dans les pays où sévissaient la dictature et le totalitarisme. Membre de la Ligue des droits de l’homme, Yves Dechezelles avait eu une grande admiration pour Emile Kahn, une très haute conscience morale, qui fut président de la Ligue de nombreuses années durant.

Pour la Ligue comme pour la Fédération internationale des Droits de l’homme et des associations de juristes, Yves Dechezelles assura de nombreuses missions dans des pays aux régimes politiques non démocratiques afin d’y être un observateur, et de la sorte apporter une présence qui force à la retenue les oppresseurs et redonne de l’espoir aux défenseurs. Des séjours à Madrid sous le régime franquiste, au Pérou, en Pologne notamment à Gdansk et Stettin peu après l’odieux assassinat du père Popieluszko, à Budapest, etc., sont autant d’interventions et de témoignages importants qu’Yves Dechezelles a pu effectuer avec résolution et dévouement. Il s’est également rendu en Algérie et à Madagascar, pays chers à sa mémoire, pour soutenir des amis et confrères dans leurs revendications de voir les droits de la défense mieux assurés.

Devenu avocat honoraire à 75 ans, soit après plus de 50 ans d’inscription au barreau, Yves Dechezelles continua d’être présent et de tenir des réunions publiques pour dénoncer des actes de répression et des atteintes aux droits fondamentaux. Dernier témoin vivant des procès de Madagascar il en a décrit la teneur et l’atmosphère au cours de l’émission télévisée « Histoire Parallèle » de Marc Ferro en septembre 1997.

En tant qu’avocat et orateur expérimenté, Yves Dechezelles savait aussi apprécier l’art de ses confrères, fussent-ils quelquefois des adversaires sur le plan politique. Son admiration s’est portée sans conteste pour l’art de la plaidoirie tel que Maître Maurice Garçon a su le porter au meilleur niveau connu de son temps au barreau de Paris. Yves Dechezelles a plaidé un très grand nombre d’affaires civiles, toujours dévoué et disponible pour ses clients. Certaines affaires lui ont fait connaître des humanistes et des hommes d’exception. Citons à cet égard la défense de l’association Emmaüs à ses débuts et de son ami l’Abbé Pierre qui l’avait créée, citons aussi la défense du journaliste de Franc-Tireur, Alexis Danan, qui dénonça courageusement les « bagnes d’enfants » et les mauvais traitements infligés dans les asiles psychiatriques et qui fut ensuite l’objet d’odieuses citations en justice. Yves Dechezelles aura bien servi le serment que tous les avocats prononcent et aura été fidèle, en ce sens, aux valeurs prêtées au saint patron des avocats, Saint Yves précisément.

A Paris le 14 janvier 2007

Dechezelles (à gauche) et Pivert (au centre), 1° mai 1947

Article de J.J. Ayme paru dans Politis du 15 mars 2007:

Yves Dechézelles, l’anticolonialiste

Avocat des nationalistes malgaches et maghrébins, militant des droits de l’homme, Yves Dechézelles vient de mourir. Jean-Jacques Ayme l’avait interviewé en 1981.

Le mouvement des droits de l’homme a perdu un maître. J’emploie ce mot à dessein, pas seulement parce qu’Yves Dechézelles était l’avocat des opprimés, des victimes de la répression, des militants luttant pour leur indépendance, l’avocat des luttes émancipatrices. J’emploie aussi le mot « maître » dans le sens de celui qui est un modèle dont nous avons beaucoup à apprendre. Alors que je rédigeais ma maîtrise d’histoire consacrée aux Jeunesses socialistes de 1944 à 1948, il m’avait accordé un long entretien le 9 mai 1981. C’est avec ses propres mots d’une interview non corrigée que je voudrais faire revivre un moment le combat oublié de cet ami qui n’a jamais transigé avec ses principes.

Socialiste avant la guerre, Yves adhère au parti communiste en 1937, car il reproche à Léon Blum sa politique de non-intervention en Espagne menacée par Franco, alors que le PCF dénonce cette politique. Il y reste moins d’un an et demi, mais a tout de même le temps de devenir secrétaire de la Fédération de Caen et fondateur du premier journal de Basse-Normandie. Les procès de Moscou le remplissent de doute, et il émet des réserves sur la duplicité des dirigeants russes qui critiquent la non-intervention et siègent au Comité de Londres, préconisant la non-intervention. Il est publiquement dénoncé par Marcel Gitton, qui l’interrompt devant les délégués de sa fédération et le qualifie de représentant de la bourgeoisie et des trotskistes. Fin de sa période stalinienne, si l’on peut dire…
Pendant la guerre, Yves, présent en Algérie, adhère de nouveau à la SFIO avec l’espoir de faire aboutir une politique conforme à la « doctrine traditionnelle du parti socialiste, non pas de la social-démocratie ». Après la guerre, il devient secrétaire du groupe parlementaire socialiste. Pourtant, il est en désaccord avec la direction socialiste, dirigée par Daniel Mayer, à qui il reproche, avec d’autres comme Guy Mollet, une politique de soumission à de Gaulle et une complaisance vis-à-vis des partis et des représentants de la bourgeoisie, incarnée dans le tripartisme. Au 38e congrès, en septembre 1946, la direction blumiste de Daniel Mayer est battue. Guy Mollet devient secrétaire du Parti. En janvier 1947, Paul Ramadier forme son gouvernement avec des ministres du PCF. Peu à peu, la gauche du Parti laisse Ramadier et Marius Moutet, ministre des Colonies, renier les principes sur le droit des peuples. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les planteurs de caoutchouc », titre le Drapeau rouge, organe des Jeunesses socialistes (JS). Les dirigeants des JS engagent l’offensive contre la dérive des dirigeants socialistes au moment où la classe ouvrière se mobilise de nouveau. Ils sont exclus du Parti, accusés de trotskisme, et le bureau national des JS est dissous. Yves est en première ligne, car il se reconnaît dans la politique des jeunes. « Enfin, c’est formidable qu’un parti, qu’un gouvernement dirigé prétendument par un socialiste, puisse faire une pareille politique ! [...] »

Dans un conseil national de la SFIO consacré à l’affaire d’Indochine, Yves se prononce pour la négociation avec Ho Chi Minh, qu’il a rencontré longuement, et dont la position à l’époque était très modérée puisque ce dernier était partisan d’une autonomie du Viêtnam à l’intérieur de l’Union française. L’exclusion des dirigeants des JS ? « J’ai le sentiment que Guy Mollet, bien à tort parce que je n’ai jamais eu le goût du pouvoir, pensait que peut-être je pourrais utiliser cette fraction-là pour viser un jour ou l’autre à le remplacer. »

Dans le combat engagé contre les JS par Guy Mollet et Daniel Mayer, Yves louvoie un peu. Mais il se ravise rapidement et donne sa démission du poste de secrétaire général adjoint. « Mon départ était devenu nécessaire, obligatoire, à moins de me renier. » Puis c’est le départ de la SFIO et la tentative de militer dans des organisations nouvelles mais sans lendemain, en raison de « bases insuffisantes ». Mais pourquoi ne pas avoir rallié le mouvement trotskiste ? Il reconnaissait dans la bataille anticoloniale un long compagnonnage avec le mouvement trotskiste. « Je suis finalement considéré comme trotskiste par le Parti socialiste parce que je suis contre la guerre d’Indochine. » Mais il avouait n’avoir jamais « été tenté » d’adhérer à ce mouvement, dont il déplorait les « rivalités extrêmement violentes ».

4 Réponses to “Dechezelles (1912-2007)”

  1. loucif Says:

    bonjour je suis enseignante à alger je cherche mr jean dechezelle il etait élève en 1952 à larba j’ai son cahier de classe à lui remettre merci

    • Neddjar Says:

      Bonjour

      J’ai connu Monsieur Yves dechezelles,et son fils Jean -Jacques,que je connais bien,ainsi que sa maman,il est vrai qu’il a été à l’école en algerie

  2. Dechezelles Says:

    c peut être qq de la famille j’aimerais bien voir se cahier

  3. fanny layani Says:

    Bonjour,
    Pour les besoins d’une recherche historique que je mène (Université Paris 1), je cherche à pouvoir contacter la famille d’Yves Dechezelles.
    Si l’un de vous dispose d’informations, merci de bien vouloir me contacter à l’adresse mail suivante (en remplaçant le — par un @) :
    layani_f—yahoo.fr

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