1912 Le réformisme [Rappoport]

 

Le réformisme

par Charles Rappoport

(1912)

Extrait de La Révolution sociale (Encyclopédie socialiste, syndicale & coopérative de l’Internationale ouvrière, Quillet, 1912)

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Bernstein conseillait au Parti socialiste allemand de se déclarer parti réformiste. Le groupe “socialiste” indépendant en France s’intitule réformiste. Son credo est exposé dans le Socialisme réformiste français, de M. Millerand (Paris, 1903). Les “socialistes” italiens, sous la direction de M. Bissaloti, qui viennent d’être exclus du Parti socialiste italien, à Reggio (1912) s’intitulent, eux aussi, Parti socialiste réformiste. Quelle est donc la valeur et la portée des réformes dans la société bourgeoise?

Les réformistes nous répètent tous les jours, avec une monotonie désespérante, qu’ils vont doter la classe ouvrière d’innombrables réformes, mais que les révolutionnaires les empêchent d’aboutir par leur attitude intransigeante.

Rien n’est plus contraire à la vérité.

Les socialistes révolutionnaires ont toujours formulé, à côté de leur haut idéal communiste ou collectiviste, une série de revendications dites “immédiates”, à côté d’un programme maximum, un programme minimum. Il faut être aveuglé par une haine implacable de la révolution pour le nier.

Le Manifeste des communistes, de Karl Marx et Frédéric Engels, préconisait la révolution violente comme une nécessité historique, inévitable et fatale. Or, le même Manifeste contient tout un programme de réformes dont l’accomplissement, pour la plupart, est possible déjà dans la société actuelle.

L’Internationale est restée fidèle à cet esprit du Manifeste. Nous relevons dans l’ordre du jour de sa première conférence, à Londres, en 1865, les articles suivants: impôts directs et indirects; réduction des heures de travail; le travail des femmes et des enfants, etc, etc.

Tous les Congrès, de 1889 à 1900, qui sont bien les successeurs de ceux de la première Internationale, ont formulé, au nom des partis socialistes de tous les pays, des revendications minima, en exigeant de la société capitaliste qu’elle améliore, dans la mesure du possible, la situation de la classe ouvrière.

Le Parti Ouvrier Français, plus particulièrement pris à partie par les ministérialistes pour son manque de respect envers les réformes bourgeoises, consacre la plus grande partie de son programme et des considérants de celui-ci (70 pages sur 98, édition de Lille) au commentaire des revendications politiques et économiques immédiates. Lisez les discours prononcé par Jules Guesde à la Chambre, de 1897 à 1898 (I), et vous y trouverez la même préoccupation. On n’a qu’à se rappeler les principaux sujets de ces mémorables discours. Les voici: la journée de huit heures, le Conseil supérieur du travail, la question des sucres, l’inspection du travail, les économats, les lois scélérates, la liberté communale, les retraites ouvrières, le suffrage universel, le travail à l’Exposition, etc.

Je détache d’un de ses discours (séance du 15 juin 1896) la déclaration suivante, où se résume la conception qui les domine tous:

“Elles (les masses) exigent que l’on fasse pour elles quelque-chose, mais quelque-chose qui ne soit pas un simple trompe-l’oeil. Elles ne demandent pas qu’à l’aide d’une baguette magique (c’est pour le ministre!) que vous n’avez pas et que nous ne possédons pas plus que vous, vous transformiez la société d’aujourd’hui, société d’iniquités et de violences, en une société de justice, de bien-être et de liberté pour tous… Ce sera l’oeuvre et ce ne peut être que l’oeuvre du peuple ouvrier et paysan s’accomplissant en dehors de vous… car les assemblées ne sont que des chambres d’enregistrement; ce n’est que quand une révolution est faite, qu’elles arrivent et la consacrent par des lois. C’est notre tâche, c’est notre mission historique; ce pourra être demain notre péril. Mais ce que nous avons le droit d’exiger, c’est que vous soyez fidèles à vos propres engagements, c’est que, quand vous avez promis d’intervenir dans l’usine pour la protection, le salut de la femme et de l’enfant, vous ne jouiez pas un double jeu, en reprenant d’une main ce que vous accordez de l’autre.”

J’ai tenu à citer ce beau passage en entier, comme un exemple topique d’une affirmation nette et précise, qui est révolutionnaire et réformiste à la fois.

Au Palais-Bourbon, Jules Guesde ne renonce pas aux réformes au nom de la révolution et ne trompe pas le peuple, en lui donnant de vagues réformes pour la révolution.

Voici aussi comment Edouard Vaillant, du Parti socialiste Révolutionnaire, se prononce au sujet des réformes partielles:

“Si insuffisantes que soient les lois actuelles de protection ouvrière, et si peu coordonnées, leur effet est cependant très sensible pour les catégories de travailleurs protégés, et montre tout ce que l’on peut attendre de leur développement mieux ordonné.

Elles permettent déjà aux énergies supérieures, à l’élite du prolétariat, d’y trouver un abri, un recours contre la misère, et de se mieux organiser pour se mieux défendre. Abri bien incertain, il est vrai, car la maladie, l’accident, le désordre et les crises économiques en arrachant des multitudes de travailleurs pour les rejeter dans la foule misérable des indigents, des faibles et des sans-travail. (La Législation ouvrière et l’hygiène, publié par la Bibliothèque ouvrière socialiste, p. 48).”

Dans ces paroles décisives, nous avons toute la conception révolutionnaire de la réforme partielle, exposée d’une manière sobre et vraiment scientifique.

En 1891, le Congrès d’Erfurt vote la résolution que voici:

“Le Congrès déclare:

Considérant que la conquête du pouvoir politique est le premier et principal but vers lequel doit aspirer tout mouvement prolétaire conscient; que cependant la conquête du pouvoir politique ne peut être l’oeuvre d’un moment, d’une surprise donnant immédiatement la victoire, mais doit être obtenue par un travail assidu et persistant, par le juste emploi de tous les moyens qui s’offrent pour la propagation de nos idées et par l’effort de toute la classe ouvrière;

(…)

Le Congrès demande à ses représentants qu’ils travaillent énergiquement et sérieusement dans le sens du programme du parti, et qu’ils ne perdent jamais de vue le but intégral et final, sans pour cela négliger d’obtenir des concessions des classes dirigeantes.”

Sans vouloir insister outre mesure, voici encore la résolution adoptée par le Congrès de Vienne (1901) et où on lit:

“Le Parti démocrate socialiste autrichien poursuit la protection légale du Standard of life (lebenshallung) des classes travailleuses et lutte pour assurer au prolétariat l’influence qui lui est due dans tous les domaines de la vie politique.”

Et plus loin:

“La social-démocratie autrichienne représentera en tout temps, dans toutes les questions politiques et économiques, l’intérêt de classe du prolétariat et s’opposera énergiquement à tout ce qui peut obscurcir et dissimuler les oppositions de classe aussi bien qu’à ce qui amènerait les ouvriers à servir les intérêts des partis bourgeois.”

Enfin, dans un livre récent, A new catechism of socialism, qui est un exposé remarquable des principes socialistes, nos amis E. Belfory, Bax et H. Quelch, porte-paroles autorisés du Parti social démocrate anglais, s’expriment ainsi:

“Le socialisme est essentiellement révolutionnaire au point de vue politique ainsi qu’au point de vue économique… Mais en meêm temps les socialistes reconnaissent comme leur devoir d’adoucir, dans la mesure du possible, les effets désastreux des conditions existantes.”

Toute l’action parlementaire du prolétariat international qui, dans son immense majorité, n’a pas renié la Révolution, est là pour témoigner que ces affirmations théoriques se traduisent journellement en action vivante et continue.

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Une Réponse to “1912 Le réformisme [Rappoport]”

  1. Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière (1912-1921) « La Bataille socialiste Says:

    […] Extraits: Le réformisme , Le Chartisme, Insurrection d’esclaves en Italie […]

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