1948-03 La situation du prolétariat et les tâches des révolutionnaires [Castoriadis & Lefort]

Tract distribué parmi les délégués du II° Congrès de la IV° Internationale. Repris dans Castoriadis/ Capitalisme moderne et révolution (1) (UGE 10:18, 1979)

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Projet de résolution politique soumis à la discussion par la tendance Chaulieu-Montal

Trois années se sont écoulées depuis la fin de la Deuxième a dégénéré en guerre civile, mais là, même les masses en lutte n’ont pas réussi à se défaire de leurs directions traîtres.
Quiconque n’est pas aveuglé par la peur de mettre en question le sens des événements réels que nous vivons, doit constater que les prévisions de la IVe Internationale se sont révélées largement erronées et voir pourquoi il en est ainsi. Le Secrétariat International dit en substance : nous avons eu raison, bien que tout ne se soit pas déroulé comme nous l’avions prévu. Quand l’erreur porte sur le point le plus essentiel d’une perspective, l’idée de la dégénérescence de la guerre en guerre civile, il ne s’agit pas d’une erreur de détail. La déclaration du S.I. est une imposture. Avant toutes les différenciations sur les conceptions politiques, sur l’appréciation de la période, il doit y avoir une différenciation sur les méthodes en cours dans l’organisation. L’autojustification a remplacé l’autocritique. C’est la caractéristique même du stalinisme, d’une bureaucratie qui étouffe tout progrès politique théorique et qui pour garder la direction justifie ses fautes successives en donnant tort aux événements.
I. — LA SITUATION DE L’ÉCONOMIE MONDIALE
La situation économique mondiale se caractérise par la contradiction entre l’approfondissement de l’interdépendance économique des différents pays d’une part, et la rupture de l’équilibre économique mondial d’autre part. L’approfondissement de l’interdépendance économique résulte en premier lieu du développement continue de la technique et de la tendance qui en procède et s’oriente avec une vigueur toujours plus grande depuis 1929 vers la concentration des forces productives à l’échelle mondiale et internationale. La rupture de l’équilibre économique mondial est due d’une part à la cassure économique et politique du monde en deux blocs (bloc impérialiste, bloc* bureaucratique) et d’autre part, à l’intérieur même de la zone impérialiste, à l’accroissement énorme de la disporportionnalité entre les divers pays capitalistes.
Le développement extraordinaire de la disproportionnalité à l’intérieur de la zone américaine résulte d’un long processus de déplacement du centre de gravité économique des pays européens vers les U.S.A., déplacement qui s’exprime aujourd’hui dans le fait que les U.S.A. produisent les deux tiers de la production industrielle mondiale. Pendant que la production des pays européens rattrape avec difficulté son niveau extrêmement bas de 1938, la production des pays d’outre-mer a dépassé de 70 % en moyenne ce niveau. Ce rapport exclut toute possibilité de rétablissement d’une nouvelle division internationale « harmonieuse » du travail. D’autre part il détermine une décomposition croissante du marché mondial qui s’exprime d’une part comme une décomposition quantitative (réduction du volume des échanges internationaux), d’autre part comme une distorsion qualitative (transformation de la plupart des pays européens en pays importateurs sans exportations et les U.S.A. en pays exportateur sans presque d’importations). La crise économique actuelle signifie une dislocation de l’unité de l’économie mondiale.
Toute idée de « stabilisation relative » du capitalisme avant la Troisième Guerre mondiale est absolu¬ment à exclure. Une telle stabilisation impliquerait le rééquipement complet de l’Europe, c’est-à-dire la formation de capital à une échelle inouïe, et cependant nécessaire si la production européenne devait pou¬voir équilibrer celle des U.S.A. Une telle formation du capital est de loin impossible à l’heure actuelle. Le plan Marshall n’a pas pour but de stabiliser le capitalisme européen ; ceci est prouvé par le caractère limité des objectifs qu’il se propose lui-même sur le plan de la production. Une telle stabilisation ne serait possible temporairement que sur la base de quelques centaines de milliards de dollars, prestations que l’impérialisme américain ne veut, ni ne peut faire. Le but du plan Marshall est en premier lieu politique : permettre au capitalisme européen de résister à la poussée russe, intégrer totalement, aussi bien économiquement que politiquement, le capitalisme européen à l’État américain. Mais son efficacité sera constamment minée par la crise organique du capitalisme européen, les luttes sociales sur le continent, les luttes coloniales et la crise de surproduction dont la menace est constamment suspendue sur l’économie américaine. Cette impossibilité du capitalisme impérialiste à se « stabiliser », ne serait-ce que temporairement, détermine sa poussée de plus en plus profonde vers la guerre.
Dans la zone russe, nous observons la confirmation et l’accélération du processus d’assimilation structurelle que nous avons constatée dès le début. L’économie bureaucratique russe a prouvé qu’elle n’est nullement menacée par des tendances « restaurationnistes » internes; ces «tendances», jusqu’ici, n’ont existé que dans la tête des trotskistes. D’autre part, l’assimilation structurelle graduelle des pays du « glacis » prouve le caractère organique, dans la société actuelle et indépendamment de la révolution prolétarienne, de la tendance vers l’étatisation de plus en plus complète de l’économie. Le frein essentiel de ce processus d’assimilation n’est absolu¬ment pas un frein politique, mais la pénurie de capitaux. La poursuite de l’assimilation sur le plan de l’industrie et surtout son extension sur le plan de l’agriculture se heurtent aux difficultés de l’équipement (approvisionnement en machines en premier lieu). Vu l’état industriel, en général arriéré, des pays du « glacis », leurs ressources limitées et la pénurie de capital en U.R.S.S. même, ce problème, insoluble par un processus pacifique, constitue un des moteurs qui poussent l’économie de la zone russe vers la guerre.
II. — LA SITUATION DU PROLÉTARIAT
1°) S’il est vrai, comme le disait Trotsky, que « l’automatisme est la forme la plus dangereuse de l’opportunisme », alors la preuve de l’opportunisme de la majorité de la IVe Internationale n’est plus à faire. Incapables d’analyser même d’une manière correcte la situation économique mondiale, ces techniciens de la paresse intellectuelle qui constituent la direction internationale tirent de la simple constatation empirique de la crise économique des perspectives révolutionnaires. Cependant, même l’analyse économique la plus profonde ne signifie rien, du point de vue de la lutte des classes, sans une analyse de la structure et de la dynamique du prolétariat dans la période donnée.
Si nous examinons l’évolution du prolétariat, sans les préjugés publicitaires (« la force du prolétariat est intacte », « le prolétariat peut et doit… ») spécifiques au Secrétariat International, il apparaît que le prolétariat se trouve devant une masse de problèmes, d’une extension et d’une profondeur croissantes, auxquels jusqu’ici il n’a pas pu répondre. Ceci se traduit par le cours réel des défaites du mouve-ment révolutionnaire entre les deux guerres. Le sens général de ces défaites fut que le renversement de la propriété privée et de l’Etat capitaliste se compliquait de plus en plus par l’apparition du problème du renversement par le prolétariat de « sa propre direction ». Non seulement ce problème se trouve à la base de toutes les défaites que le mouvement révolutionnaire a subies entre les deux guerres, mais c’est lui aussi qui a déterminé ce renversement qui a fait de la seule victoire du prolétariat après la Première Guerre mondiale, la révolution russe, en définitive la défaite la plus terrible que le prolétariat ait jamais connue.
La Deuxième Guerre mondiale ne s’est pas soldée par des révolutions prolétariennes, mais par un approfondissement de cette contradiction. — A côté d’une offensive accrue du prolétariat sur le plan de la lutte physique, d’une opposition de plus en plus intense au système capitaliste, se place une aliénation idéologique de plus en plus profonde; l’inféodation au stalinisme est devenue beaucoup plus complète qu’avant-guerre, les mouvements indépendants manifestant l’autonomie de la classe ont été de plus en plus rares. Il y a là pour nous un problème, pour les -tenants du Secrétariat International un rendez-vous différé, et pour les plus hardis une rectification d’aiguillage à faire.
Il ne suffit pas de dire que tout vient de la trahison du stalinisme. L’idée de trahison n’est pas un mode d’explication historique matérialiste. Les coupables ne détruisent pas plus l’histoire que les héros ne la font. L’idée est seulement commode, elle laisse entendre que le prolétariat reste parfaitement distinct des gens qui le trahissent, indemne, et qu’il lui suffit, en droit, d’un réveil de conscience pour se débarrasser des imposteurs. Cette idée est la justification de la politique du Secrétariat International dont le devoir est de répéter indéfiniment la même chose face à un prolétariat identique à lui-même à travers le temps. 2°) II faut se placer dans une rétrospective historique pour saisir le sens et l’orientation de cette période qui n’est pas encore terminée.
Les mouvements révolutionnaires qui surgissent en Europe après la fin de la Première Guerre mondiale (1919-1923) se placent, avec infiniment plus d’ampleur, en définitive sur le même terrain que les mouvements antérieurs (1905, Commune, 1848, etc.); c’est le terrain de ce que l’on pourrait appeler la conscience révolutionnaire immédiate, non différenciée, qui se révolte contre l’État bourgeois et le détruit sans conception claire de l’ensemble des problèmes que cette destruction ou même cette révolte pose, essentiellement en ce qui concerne l’organisation du prolétariat lui-même.
C’est sur la base de cette limitation de la conscience politique « primitive » que grandit dans la période suivante le bureaucratisme stalinien au sein du mouvement ouvrier. Cette croissance du bureaucratisme détermine les défaites du prolétariat pendant cette période, et ce qui apparaît comme la « régression » de sa conscience politique, c’est-à-dire sa confiance jusqu’ici non ébranlée à la direction stalinienne et son aliénation au profit de celle-ci. Le mouvement, loin d’être interrompu par la Deuxième Guerre mondiale, en a été, par contre, considérablement renforcé.
Ce qu’il faut voir en même temps c’est le positif contenu dans ce négatif : quoique n’ayant pas encore « pris conscience », au sens subjectif du terme, de ces problèmes (dans les pays capitalistes) ceux-ci sont cependant posés aujourd’hui explicitement devant lui (ils ne l’étaient pas en 1917); si le prolétariat doit dorénavant se soulever, il ne pourra le faire qu’en posant d’emblée et en résolvant l’ensemble de ces problèmes.
3°) Le vieux dilemme « crise de direction révolutionnaire ou crise du mouvement ouvrier » doit être repensé, en ce sens précis qu’il nous faut voir comment la crise de la direction révolutionnaire traduit des problèmes propres au prolétariat.
La classe ouvrière des pays capitalistes a subi pendant vingt ans le stalinisme sans en faire l’expérience, mais a aussi rencontré sur le plan objectif des problèmes qui posent la question de son organisation au sens le plus fort de ce terme. C’est précisément ce rapport entre la conscience du prolétariat et son mode d’organisation qui est à élucider.
Dans la phase antérieure à la Première Guerre mondiale, la tâche essentielle de la classe ouvrière est de se regrouper, de prendre conscience de son unité. L’intégration progressive des ouvriers dans les syndicats et les partis est en ce sens franchement progres¬sive, elle témoigne d’une prise de conscience sociale et politique. Mais en même temps, cette création d’organes ouvriers pose un problème : les organisations ne sont pas seulement des expressions de la classe, mais des délégations de sa puissance d’une certaine manière séparées d’elle. Une couche de fonctionnaires se détache pour assurer « pour le compte de la classe » les tâches syndicales et poli¬tiques. Il s’opère ainsi une sorte de division du travail au sein de la classe, qui à elle seule présente une très grande menace. La division de travail ne revêt pas en effet le même sens que dans la classe bourgeoise. Les intérêts de la classe ouvrière ne sont inscrits nulle part dans une puissance objective, leurs représentants ne gèrent pas les intérêts de celle-ci enchaînés par une dépendance, mais en quelque sorte dans une indépendance absolue.
A ce phénomène s’en ajoute un autre non moins important : le détachement d’un courant de la petite bourgeoisie qui rejoint le prolétariat et lui «apporte » la conscience politique. Les petits-bourgeois qui forment la tête des partis prolétariens ne sont pas acquis d’une manière stable au prolétariat et surtout ils n’ont pas sur la révolution le même point de vue que lui.
Ces deux phénomènes, la pression des rangs petits-bourgeois dans les rangs des organisations prolétariennes, et la fonctionnarisation au sein de cette classe elle-même n’ont pas toujours eu le même sens dans l’histoire du mouvement. Il est clair, comme nous l’avons déjà dit, que ceux-ci ont correspondu à une nécessité de constitution. En ce sens, ils ont largement exprimé au début un processus de sélection. C’étaient les éléments ouvriers qui se détachaient pour prendre les responsabilités; d’autre part, les petits-bourgeois intellectuels étaient fondus dans le processus révolutionnaire.
Cependant, dès le début, pratiquement, la formation des institutions de la classe ouvrière révèle son côté profondément négatif. Le phénomène se traduit d’abord par la social-démocratie, ensuite par le stalinisme dans une perspective économique très différente. C’est sous cette dernière forme qu’il révèle toute sa profondeur et acquiert la conscience de lui-même.
On l’a suffisamment expliqué, la bureaucratie réformiste vient recouper la pression du capitalisme. La vitalité de celui-ci lui permet de donner des miettes à une couche particulière de la classe et en même temps suscite l’idéologie d’une amélioration progressive du prolétariat au sein du système. Les fonctionnaires du mouvement ouvrier, qui ne font plus corps avec la classe, abandonnent le but de celle-ci, la destruction du régime bourgeois et s’accommodent du régime existant où ils se sont taillé une certaine place.
En revanche, le phénomène stalinien n’a pas été jusqu’ici analysé concrètement et c’est là la source principale de l’incompréhension totale [des phénomènes contemporains].
4°) Le stalinisme est pour nous la bureaucratisation du mouvement ouvrier dans la période de décadence du capitalisme.
La crise générale du régime capitaliste a détruit la mentalité réformiste, L’idéologie du progrès, au sein du régime capitaliste est devenue une utopie sensible. Le rôle parasitaire des patrons est devenu manifeste. La bureaucratie cherche sa voie dans l’instauration d’une société qui consacre son accession dans le cadre d’un régime économique nationalisé. Cette nouvelle idéologie de la bureaucratie a été très fortement renforcée par deux phénomènes : l’échec du mouvement révolutionnaire au lendemain de la Première Guerre mondiale, le triomphe en U.R.S.S. d’un type de société qui correspond aux intérêts de la couche bureaucratique du mouvement ouvrier. Comme on le voit, la dégénérescence de l’Etat soviétique n’est pas la source du phénomène bureaucratique, tel que nous le connaissons aujourd’hui, mais sa manifestation la plus aiguë. La bureaucratisation du mouvement en U.R.S.S. doit être intégrée à la dialectique de la bureaucratisation du mouvement mondial dont elle constitue non seulement un moment essentiel, mais, pourrait-on dire, un nœud d’accélération.
Cette nouvelle forme de la bureaucratisation du prolétariat est infiniment plus dangereuse que la forme « réformiste ». D’une part, en effet, la trahison du réformisme était beaucoup plus facile à dévoiler dans la mesure où celui-ci, en quittant la cause du prolétariat, devenait directement l’agent du régime bourgeois. Au contraire, le stalinisme, pour autant qu’il trompe le prolétariat, n’en est pas moins engagé dans une lutte à mort avec la bourgeoisie mondiale.
D’autre part, dans la mesure où la bureaucratisation esquisse une nouvelle forme de la société, elle acquiert une cohésion, une conscience de soi, qui lui donne une force autonome à l’échelle internationale ce que n’a jamais été réellement le réformisme, attaché à ses bases nationales et déchiré en lui-même.
C’est un fait que les P.C. quelles que soient leurs contradictions politiques apparentes, expriment une seule politique mondiale en face de la politique mondiale de l’impérialisme.
La situation a accusé ces traits au cours des dernières années. La guerre a marqué une étape décisive dans le renforcement du stalinisme et l’étouffement parallèle du prolétariat. D’abord la guerre a accentué la dégénérescence de l’impérialisme et a rendu possible un écrasement du prolétariat sous les régimes totalitaires; en second lieu elle a permis au régime stalinien de s’étendre considérablement. Ce n’est plus l’U.R.S.S., mais avec celle-ci tous les pays d’Europe centrale et orientale, qui se font porteurs de l’organisation bureaucratique. Enfin, elle

a mis à jour sous une forme de dilemme absolu la division entre l’impérialisme et le stalinisme, broyant les formes intermédiaires et posant un choix historique.
III. — INTERFÉRENCE DU MOUVEMENT DE BUREAUCRATISATION ET DU COURS DE LA SITUATION. L’ENTRÉE DANS LE CYCLE DE LA TROISIÈME GUERRE
II ressort de cette double analyse des données économiques de la situation et de l’empêtrement actuel du prolétariat dans le stalinisme, que tout nous enchaîne à la prochaine guerre. La poussée vers la Troisième Guerre tient pour l’essentiel à ces deux phénomènes : d’abord la division du monde entre deux antagonistes forcés l’un et l’autre par les contradictions des blocs économiques qu’ils contrôlent, à chercher la domination du monde pour établir un ordre sous leur hégémonie; d’autre part, l’étouffement de la lutte des classes, l’enchaînement du prolétariat mondial qui n’a pas encore trouvé les formes nouvelles de luttes indépendantes, derrière ses bureaucraties.
Mais ces données générales ne suffisent pas; la guerre n’est pas loin devant nous, nous sommes engagés dès maintenant dans le mouvement qui y conduit. Il faut voir en effet que la Deuxième Guerre mondiale n’a permis aucun partage momentané du monde entre les rivaux U.R.S.S.-U.S.A. Le propre de la Première Guerre avait été d’engendrer la formation d’états tampons qui étaient le symbole matériel de la nécessité d’un interlude; le propre de cette guerre-ci est en revanche de laisser face à face les nouveaux maîtres en armes ou même de les laisser se poursuivre sur un mode mineur dans diverses parties du monde par personnes interposées. Il n’y a pas de solution provisoire possible sur l’organisation de l’Allemagne, sur le sort de la Chine ou de la Grèce.
Les derniers événements nous ont montré que l’U.R.S.S. et les U.S.A. se pressaient de former leurs blocs respectifs. Mais ceci n’est pas le signe que ces blocs étant formés, nous allons nous orienter vers une période de longue cohabitation pacifique. L’U.R.S.S. n’a pas les moyens aujourd’hui d’assurer une organisation économique de sa zone. L’Amérique n’est pas capable de réaliser l’unité de l’Europe occidentale sous son hégémonie. Nous avons vu que le plan Marshall ne signifiait en aucune manière la possibilité d’un redressement de l’économie de l’Europe occidentale et d’autre part, qu’il ne signifiait pas davantage une possibilité pour l’économie américaine de se sauver de la crise qui la menace. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit que d’un bloc stratégique, où les mesures économiques sont partielles et conditionnées par des objectifs stratégiques.
La cohabitation armée de l’U.R.S.S. et des U.S.A. en Europe, la guerre en Chine et en Grèce par personnes interposées, les batailles qui se produiront immanquablement en Europe occidentale, sur la base de la faillite économique, et qui mettront aux prises dans ce secteur décisif staliniens et bourgeoisie, sont des facteurs qui militent puissamment en faveur de l’accélération du processus vers la guerre.
Comme nous l’avons déjà dit, le facteur essentiel qui peut s’opposer à la guerre est le facteur révolutionnaire. Force est de reconnaître que ce facteur n’existe pas aujourd’hui.
Il ne suffit pas de dire qu’en droit toutes les conditions sont réunies pour l’existence d’une situation révolutionnaire et que seuls l’attachement au stalinisme et la faiblesse du Parti révolutionnaire retardent cet éclatement. Le mouvement de bureaucratisation de la classe ouvrière, la liaison pendant ces 20 dernières années du prolétariat et du stalinisme ont influé dans un sens objectif sur la situation. Pour comprendre ce fait, nous devons nous situer non pas à l’échelle d’une nation, mais à l’échelle internationale. Nous voyons alors que le prolétariat de la zone bureaucratique, pour autant qu’il risque d’intervenir avec un poids formidable et une conscience extrêmement nette des problèmes au cours de la Troisième Guerre, n’en est pas moins maintenu aujourd’hui dans l’inaction, étouffé par la terreur stalinienne. D’autre part, le prolétariat des pays capitalistes, et principalement en Europe, est lui-même pris dans l’engrenage du dilemme U.R.S.S.-U.S.A. ; le poids de cet antagonisme écrase les problèmes purement nationaux. La faillite et l’écroulement de la bourgeoisie de ces pays ne signifient rien par eux-mêmes, car en définitive, c’est aux U.S.A. que la bourgeoisie emprunte la force nécessaire pour sa conservation. La lutte anticapitaliste d’autre part, engendrée par la misère croissante, est accaparée par les P.C. et cristallisée par ceux-ci au profit de l’U.R.S.S.
C’est dans une telle période que les révolutionnaires ont aujourd’hui à lutter. S’illusionner ne sert à rien, il faut tracer une perspective et en tirer les conclusions pour armer les camarades de l’organisation et l’avant-garde ouvrière.

IV. — LES TÂCHES DES RÉVOLUTIONNAIRES. LE SENS DE LA IVe INTERNATIONALE
II importe de situer d’abord le sens de la IVe Internationale. A la suite de l’analyse que nous avons faite il apparaît que nous ne sommes pas seulement en désaccord avec la direction sur le sens de la période et sur le rôle du stalinisme, mais encore que ce désaccord implique une appréciation spéciale du rôle de la IVe elle-même jusqu’à maintenant.
Nous pensons que la IVe par le fait qu’elle masque le problème fondamental, celui de la bureaucratisation du mouvement ouvrier, et qu’elle se contente de proposer les mots d’ordre du Parti de 1917 comme s’il ne s’était rien passé depuis, joue un rôle de complice avec le stalinisme. La formule employée jusqu’ici par les opposants de gauche : « couverture gauche ou queue du stalinisme » est superficielle en ce sens qu’elle ne révèle pas suffisamment le rôle objectif du trotskisme dans la situation actuelle. La IVe est un rouage dans la machine de la mystification du prolétariat. Tout se passe comme si son rôle consistait à récupérer l’avant-garde qui échappe aux partis traîtres et à lui masquer les problèmes de son émancipation des bureaucraties en lui présentant le mythe de l’âge d’or bolchevique. Ce rôle apparaît matériellement sur le terrain organisationnel où on voit se réaliser une tragique consommation des ouvriers d’avant-garde qui, après avoir été attirés par la phraséologie révolutionnaire des partis trotskistes, sont épuisés par le travail pratique, réduits au rôle d’exécutants des couches intellectuelles et finalement rejetés après épuisement hors de l’organisation, perdus, le plus souvent, pour tout travail poli¬tique.

Le document présenté par le Secrétariat International au Congrès est le meilleur exemple de phra¬séologie révolutionnaire, qui n’aborde aucun problème fondamental mais appelle à la constitution de partis de masse alors que celle-ci est impossible et s’est révélée pour le Secrétariat International impossible depuis des années et des années où il le répète stérilement.
Le champ d’action des révolutionnaires dans la période.
Au premier plan se trouvent des tâches de propagande. Il s’agit essentiellement de poser le problème de la bureaucratisation. Cela signifie : expliquer le fonctionnement de la nouvelle société d’exploitation qui existe en U.R.S.S. Démasquer les bases sociales du stalinisme, bureaucraties syndicales et politiques, partie de l’aristocratie ouvrière et des techniciens. Démasquer toutes les mesures qui, présentées comme progressives pour le prolétariat (nationalisations, etc.), sont en fait des instruments de réalisation d’une société d’exploitation rationalisée. Démasquer le rôle des syndicats et des grands partis ouvriers comme organes d’inféodation du prolétariat à l’État bourgeois ou à la bureaucratisation stalinienne. Sur le plan du Parti, faire la critique des formes organisationnelles en vue de remettre les ouvriers réellement à la tête de l’organisation.
Expliquer le système d’exploitation mondial qui écrase le prolétariat et dont le stalinisme et l’impérialisme sont les deux pôles adversaires dans les faits mais identiques dans leur antagonisme par rapport au prolétariat. Poser le problème de la guerre sous l’angle de la guerre pour la domination du monde sur le prolétariat et défendre la position du défaitisme révolutionnaire dans tous les cas.

Sur le plan de l’intervention dans les luttes les organisations de la IVe doivent s’abstenir de tout front unique avec les bureaucraties staliniennes et réformistes, et alors même qu’elles sont amenées à combattre à leurs côtés pour des objectifs limités, démasquer leur caractère de classe lié à l’U.R.S.S. et à la bourgeoisie.
Ces tâches dont nous ne faisons que poser les traits essentiels impliquent comme perspective non pas la constitution de partis de masse radicalement impossible dans la période actuelle, mais la formation de cadres prolétariens solidement armés théoriquement, capables de résister à l’épreuve de la guerre et de tirer le meilleur parti révolutionnaire de celle-ci.
Cette perspective signifie l’épuration systématique de tous les éléments droitiers opportunistes, consciemment ou inconsciemment philo-staliniens, des rangs de l’organisation.
Notre programme veut, à partir d’une plate-forme théorique réelle, regrouper les éléments de l’avant-garde ouvrière qui sont aujourd’hui, il serait absurde de le cacher, numériquement très faibles. Ce ne sommes pas nous qui choisissons les conditions de la lutte, il n’y a aucun défaitisme à professer mais seulement à prendre conscience des limites de l’action présente.
Si cette action est limitée, il convient de voir qu’elle place la lutte sur son véritable terrain, celui de l’émancipation du prolétariat de sa bureaucratie, c’est-à-dire qu’elle pose sur une nouvelle base le problème des rapports des masses et de leurs organisations, qu’elle reprend sous un jour actuel le problème de la révolution, masqué artificiellement par celui du renversement de la bourgeoisie, par le stalinisme et le trotskisme. L’absence totale de leçons que la IVe n’a pas tirées de la dégénérescence en U.R.S.S. et du mouvement de bureaucratisation

du prolétariat prouve assez que le problème de l’émancipation de la classe ouvrière est un problème secondaire pour le trotskisme par rapport à celui de la simple transformation économique de la société La direction de la IVe amènerait directement le prolétariat sur la voie d’une société bureaucratique si elle était aujourd’hui capable d’impulser une révolution. Il se trouve seulement que sur ce terrain sa place est prise depuis longtemps par le stalinisme.

Une Réponse to “1948-03 La situation du prolétariat et les tâches des révolutionnaires [Castoriadis & Lefort]”

  1. Lettre de Chaulieu, Gallienne et Munis (1948) « La Bataille socialiste Says:

    […] thèses politiques de la tendance Chaulieu: La situation du prolétariat et les tâches des révolutionnaires [Castoriadis & Lefort] […]

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