1999-11 L’affaire Pinault-Pennaod

Article paru dans L’Humanité du 12-11-1999

Pinault, simple druide

Histoire secrète. Comment un néo-nazi sans diplôme a réussi à devenir chercheur associé au CNRS par le biais d’un pseudo-travail universitaire sur l’histoire celtique.

En 1990, un nostalgique d’Hitler tente, à l’esbroufe mais sans succès, d’intégrer l’université de Lyon-III. Quelques années plus tard, Georges Pinault réussit son opération à Brest. En toile de fond, de bien curieuses relations.

Incroyable, improbable, et pourtant cela s’étale en toutes lettres à la page 11 du Rapport scientifique 1997-98 du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de Brest :  » Pinault Georges, chercheur associé  » ! Pinault, le néo-nazi, le  » tueur de Viets « , recyclé en  » chercheur associé  » au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) dont dépend le CRBC brestois ? S’agissait-il d’une homonymie ? Professeur d’histoire contemporaine, Fanch Roudaut, le nouveau directeur du CRBC, ignorait tout de l’affaire. Après vérification, il nous confirme : «  Il s’agit bien du même Pinault.  »

Le personnage avait déjà défrayé la chronique en 1990, en tentant à l’esbroufe d’obtenir un doctorat de  » linguistique et philologie anciennes et brittoniques  » à l’université de Lyon-III, réputée pour avoir accueilli ou fabriqué quasiment tous les universitaires négationnistes français. Mais le coup avait raté. Nos confrères Politis et le Progrès avaient publié l’effarante  » autorisation d’inscription au diplôme de doctorat  » du sieur Pinault. Pour tout bagage universitaire, cet étudiant de soixante-deux ans avouait :  » capitaine en retraite « . Même pas le bac ! Ce qui n’avait pas empêché le président de Lyon-III, Pierre Vialle, de valider son inscription…

Pinault Georges avait déjà un lourd passé de plumitif collaborateur à de nombreuses revues, bretonnes ou non, pourvu qu’elles soient de droite extrême. Par exemple, cet extrait de la Bretagne réelle – Celtia de février 1973. L’auteur narre sa rencontre avec un fasciste basque :  » Nous haïssions la France d’une haine rabique et définitive, le chancelier Hitler était le plus grand homme du XXe siècle, le christianisme et les autres juiveries devaient être détruits, l’honneur et les vertus guerrières cultivées, les filles baisées, la racaille éliminée et finalement SS vaincra.  »

Cette éructation n’avait rien d’une  » erreur de jeunesse « , comme tenta de l’insinuer le président de Lyon-III, Pierre Vialle, pour tenter de se justifier. Pinault Georges n’avait et n’a jamais cessé de commettre des libelles de la même eau putride. Convictions labellisées par l’ancien SS français Marc Augier, alias Saint-Loup, qui, dans une dédicace, qualifia Pinault de  » Celte le plus lucide de l’Occident, sans oublier le soldat de sa race  » (sic).

Dans un livre au titre éloquent, les Nostalgiques, Saint-Loup décrit un Pinault Georges trop jeune en 1943 :  » Ne pouvant rejoindre les Waffen SS, il s’était inscrit aux Jeunes de l’Europe nouvelle. Prison Jacques-Cartier, à Rennes, en 1945. Cinq ans d’indignité nationale… Il traîne sa nostalgie de la guerre qu’il n’a pas faite aux côtés du IIIe Reich. Il se console en contractant un engagement pour l’Indochine. Entre les deux conflits, il distingue le lien spécieux de l’anticommunisme. Le voici sous-lieutenant au 3-41 RAC, commandant une batterie de 155 HMI au nord de Phu-Ly. On s’amusait bien, dit-il […] en se servant des pagodes ou des églises du delta comme référence de tir…  » Parachuté ivre mort sur Diên Biên Phu, il fait équipe avec un autre nostalgique qui lance ses grenades en criant  » Heil Hitler ! « . Après le Vietnam, le Maroc, l’Oubangui et le Congo.

Sans doute est-ce dans ses loisirs de colonial de choc que Pinault Georges a pu se plonger dans de savantes études celtiques. Dès sa première ouvre, publiée en breton sous pseudonyme, on mesure son apport à la culture celtique : Ur gudenn a vannouriezh : an tennan nuzh an aerloc hennou ( » Un problème de balistique, le tir contre les missiles aériens « ), éditions Preder, 1959. Pinault Georges le baroudeur s’est métamorphosé en Pennaod Goulven, druide lettré, auteur de manuels sur le moyen-breton, les grammaires cornique et galloise. Avec quelles complicités a-t-il pu accéder à une reconnaissance universitaire ?.

Le président du CRBC, Fanch Roudaut, joue cartes sur table :  » Nous demandons à tout chercheur associé d’être titulaire d’un doctorat et d’effectuer un travail en commun avec nous. Georges Pinault, je ne le connais pas. Il nous est arrivé il y a quatre ou cinq ans, dans le sillage d’une équipe parisienne, lorsque le CNRS a décidé de regrouper à Brest toutes les recherches celtiques.  » Le professeur Duval, qui a amené à Brest Pinault dans ses bagages, est aujourd’hui décédé. Sur le nouveau champ de bataille des néofascistes et des nationalistes de tous poils, Pinault-Pennaod, l’extrême druide, aura décidément bénéficié d’étonnants soutiens.

Serge Garde.

Dans le même numéro:

Une croisade occulte

Dans l’ombre du combat pour la culture et la langue bretonnes, certains milieux d’extrême droite n’ont jamais renoncé à imposer leur idéologie xénophobe.

L’affaire Pinault-Pennaold (voir ci-contre) n’est qu’un épisode d’un intense combat politique engagé autour de la culture et de la langue bretonnes. Une offensive où se côtoient nationalistes, chefs d’entreprise, néonazis et élus de droite. Une bataille aux enjeux sous-médiatisés, qui se mène derrière le masque du folklore, à coups d’inaugurations, d’expositions, d’éditions. Le tout financé avec l’argent des contribuables.

Les mésaventures de Françoise Morvan illustrent parfaitement ce contexte. Spécialiste du conte, cette agrégée de lettres, docteur d’État, découvre à la bibliothèque municipale de Rennes un fonds inexploité : des centaines de contes, de chansons, de pièces de théâtre, etc., collectés par François-Marie Luzel au siècle passé. Ce fils de paysans du Trégor a, toute sa vie durant, sauvé ces textes en transcrivant la tradition orale des villageois. Une ouvre colossale et pourtant occultée.

Françoise Morvan allait en découvrir les raisons lorsqu’elle a décidé de rééditer Luzel en respectant son orthographe. Exclue de l’Institut culturel de Bretagne (ICB), poursuivie en diffamation par son directeur de thèse, Per Denez, vice-président de cet institut, elle gagnera son procès le 6 mai 1999. Pourquoi cette hostilité ?

Françoise Morvan avait transgressé un tabou. Le breton écrit de Luzel, issu du peuple et respectant ses quatre dialectes (Kerne, Léon, Treger, Gwened) est incompatible avec le breton  » sur-unifié « , épuré de tous ses apports français, et  » officiel  » depuis… 1941, sous la tutelle des nazis, avec la complicité d’intellectuels et de militants nationalistes qui ne sont pas restés insensibles à la collaboration.

Ainsi Roparz Hermon, condamné à dix ans d’indignité nationale en 1945 et qui, en 1950, écrivait encore :  » De 1941 à 1944, il passa un vent de liberté sur la Bretagne.  » Ainsi Youenn Dresen qui, dans son journal favorable à la collaboration avec les nazis, l’Heure bretonne, dénonçait en 1943  » les juifs de Radio-Londres « . Ainsi Morvan Marchal, le créateur du Gwen ha Du (noir et blanc), le drapeau breton. Dans la revue druido-nazie Nemeton, qu’il dirigeait, Marchal appelait Vichy à prendre  » une loi complémentaire  » plus sévère à l’encontre des juifs.

Le nom de Roparz Hermon vient d’être donné au collège Diwan de Relecq-Kerhuon, près de Brest. Le Finistère a rendu un hommage solennel, les 17,18 et 19 septembre 1999, à Youenn Dresen. Ses ouvres seront rééditées, subventionnées à 40 % par l’Institut culturel de Bretagne. Quant à Marchal, grand ami de Pinault-Pennaold, il est salué partout comme un grand militant du  » renouveau culturel breton « . La réhabilitation de ces individus et la banalisation de la compromission d’une partie du mouvement nationaliste breton avec les nazis s’effectuent avec l’aval de la majorité des élus de droite, avec parfois des appoints socialistes. Une espèce d’union sacrée sur le thème  » ni de droite, ni de gauche, mais Bretons  » véhiculé par l’Institut culturel de Bretagne, dirigé par un ancien activiste du Front de libération de la Bretagne. Sous couvert d’action culturelle, certains prônent une Bretagne indépendante, d’autres une région Bretagne au sein d’une Europe fédérale. Tous préconisent le  » modèle celtique  » comme  » troisième voie « . De façon plus ou moins affirmée, la France reste l’ennemie.

Cela conduit à une réécriture du passé. Actuellement le quotidien Ouest-France publie quotidiennement une Histoire de la Bretagne, bande dessinée parue en huit albums, écrite et éditée par Reynald Secher, un historien proche des milieux catholiques traditionalistes qui milite pour la reconnaissance d’un  » génocide chouan « . Quant au dessinateur de la BD, René Le Honzec, il a travaillé, sous le pseudonyme de Torr’ Pen, pendant cinq ans à Minute. En introduction au tome 7 (1914-1972), Reynald Secher distingue  » deux sortes d’histoire : l’histoire servile, c’est-à-dire celle qui sert en priorité, voire exclusivement, des idéologies dominantes…, et l’histoire  » indépendante « , c’est-à-dire celle qui sert exclusivement la vérité scientifique « . Une profession de foi partagée avec tous les négationnistes.

Cette BD n’aurait pu être publiée sans le soutien d’un organisme très discret, l’Institut de Locarn, bénéficiant de larges subventions publiques et basé dans le bourg du même nom. Centre de réflexion et de formation élitiste, le Locarn fonctionne comme un club regroupant la fine fleur du MEDEF breton : 150 patrons, de Patrick Le Lay (TF1) à Jean-Pierre Le Roch (Intermarché). Aussi retrouve-t-on sans surprise, dans le tome 8 de l’Histoire de la Bretagne de Secher, la plupart des patrons et des entreprises qui animent le Locarn, cerveau du  » modèle celtique « . L’idéologie du Locarn ? Qui mieux que Joseph Le Bihan pourrait l’exposer : ancien des services secrets français, professeur à HEC, il anime le  » collège stratégique  » du Locarn.

Dans l’Yonne, en 1992, Jospeh Le Bihan exposait sa vison du monde devant un cercle très fermé. Carte à l’appui, il divise la planète entre  » monde occidental catholique -rationnel « , qui englobe l’Europe et les Amériques ; « monde asiatique – confucéen -hindouiste  » ; « monde orthodoxe gréco-slave – émotionnel  » ;  » monde musulman-arabe – irrationnel » et enfin  » monde animiste africain – tribal « . Il oppose  » les peuples à culture molle  » et ceux  » à culture énergique  » appelés à dominer la planète. Une logique xénophobe traverse la pseudo-démonstration :  » La prospérité de ma famille et de ma patrie…, de telles valeurs sont absentes de l’esprit d’un Sénégalais, d’un Malien ou d’un Algérien . » De tels propos tombent sous le coup de la loi, mais Joseph Le Bihan ignorait que nous récupérerions le texte de sa conférence.

Ce néocolonialisme, fondé sur une prétendue supériorité de la religion catholique, envisage une alliance avec l’autre  » culture énergique  » : l’Asie du Japon et de la Corée. Cela rappelle la vision du IIIe Reich. Cette façon d’envisager le monde n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que le Locarn a été inauguré en 1994 par le député européen de Bavière, Otto de Habsbourg, prince héritier de l’empire austro-hongrois et surtout homme clé de l’Opus Dei en Europe.

Cette maçonnerie catholique créée sous la dictature franquiste ne se cache pas d’initier une croisade dans le monde. Surnommée en Espagne la  » santa mafia « , l’Opus Dei a notamment démontré son efficacité en Pologne dans les années quatre-vingt, en apportant ses soutiens à Lech Walesa et à celui qui, devenu Jean-Paul II, sut lui renvoyer l’ascenseur divin : l’Opus Dei a supplanté les jésuites au Vatican. Le soutien européen de l’Opus Dei aux formations de droite d’inspiration chrétienne-démocrate se vérifie aussi en France. Membres du Locarn, Auguste Génovèse, ancien directeur des usines Citroën à Rennes, Jean-Yves Cozan et Guy Plunier sont proches de la formation d’Alain Madelin. Les deux premiers sont vice-présidents du conseil régional, particulièrement généreux avec le Locarn et les initiatives de l’Institut culturel de Bretagne. Tout cela se passant avec un minimum de débat public. La démocratie républicaine n’est-elle pas l’ennemie ?

Serge Garde

 

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