Rencontre avec Muayad Ahmed et Yanar Mohammed à Lille

31 octobre 2014 by

Samedi 8 novembre à 16h à la librairie l’Insoumise (10 rue d’Arras, Lille), avec Muayad Ahmed (Parti communiste-ouvrier d’Irak) et Yanar Mohammed (Organisation pour la liberté des femmes en Irak).

De Kaboul à Damas, de Téhéran à Ankara, de Paris à Montréal, une vague de solidarité avec la ville de Kobané, sous le feu de Dae’sh et assiégée par l’Etat turc s’est levée dans les pays voisins et dans le monde entier.

Cette résistance exemplaire est venue renforcer la lutte des peuples, des travailleurs-ses, des femmes contre l’intégrisme, contre les régimes despotiques de la région et contre les grandes puissances qui prétendent combattre le terrorisme pour mieux défendre de sordides intérêts impérialistes.
Dans l’Irak et le Kurdistan d’Irak voisins, gouvernés par des pouvoirs corrompus et exsangues après dix ans d’occupation américaine et de guerre civile, la gauche révolutionnaire, le mouvement syndical et le mouvement des femmes organisent l’auto-défense collective de la population face à Dae’sh.
Muayad Ahmed, secrétaire général du Comité Central du Parti Communiste-ouvrier d’Irak, et Yanar Mohammed, membre du PCO d’Irak et Présidente de l’OLFI (Organisation pour la Liberté des Femmes en Irak)nous exposeront sera la situation de cette résistance sociale, ouvrière et féministe en Irak et au Kurdistan d’Irak, et débattront avec nous des perspectives internationales de lutte et de solidarité.

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Tournée de Muayad Ahmed les jours précédents à Lyon (mercredi 5, Université Lyon 2, 4bis rue de l’Université à 18h 30), Marseille (jeudi 6, salle mille babord, 61 rue Consolat à 19h) et Paris (vendredi 7, salle Ageca, 177 rue de Charonne 11° arr. à 19h).

Josep Rebull, la voie révolutionnaire

29 octobre 2014 by

Connaître la Révolution espagnole, c’est non seulement connaître et reconnaître les faits (certains staliniens n’en sont même pas encore là), mais aussi connaître les points de vue révolutionnaires sur cette expérience, à commencer par ceux qui l’ont vécue. Josep Rebull, militant au cœur des Journées de mai 1937 et voix d’une « gauche » du P.O.U.M., avait déjà été évoqué et étudié dans le livre de Chazé Chroniques de la Révolution espagnole (Spartacus, 1979), dans la revue barcelonaise Balance N°19-20 (2000) et les Cahiers Léon Trotsky N°71 (2000). Nous avons contribué, sur MIA d’abord puis sur ce site, a faire connaître et traduire cet auteur. Agustín Guillamón, infatigable historien de cette période, a publié une étude complète reprenant et complétant les textes et en soulignant leur importance et leur originalité dans un livre publié chez Spartacus en juin dernier: Espagne 1937 – Josep Rebull, la voie révolutionnaire. On y découvre ou redécouvre son point de vue sur l’insuffisance des comités de juillet 1936, sa dénonciation des renoncements, des limites d’une collectivisation relevant du « capitalisme syndical », et d’une mise à la remorque de la C.N.T. par la direction de son parti, ce POUM auquel il restera pourtant fidèle, porteur d’une opposition interne loyale. Traduit par nos amis du CATS de Caen, le livre ne coûte que 12 euros port compris (http://spartacus.atheles.org/commander?ref_livre=3037). Une lecture vivement conseillée (et indispensable pour tou-te-s les passionné-e-s par la Révolution espagnole).

S.J.

rebull

Note en espagnol (traduction trouvée sur http://barcelona.indymedia.org et http://www.kaosenlared.net):

Conocer la revolución española es no sólo conocer y reconocer los hechos (nivel al que algunos estalinistas aún no han llegado), sino conocer además los puntos de vista revolucionarios sobre esa experiencia, empezando por aquellos que la han vivido.

Josep Rebull, militante que participó de pleno en las Jornadas de mayo de 1937 y portavoz de la Izquierda del POUM, ya había sido evocado y estudiado en el libro de Chazé: Chroniques de la Révolution espagnole (Spartacus, 1979), en la revista barcelonesa Balance, números 19 y 20 (2000) y en Cahiers Leon Trotsky número 71 (2000). Hemos contribuido, en el Marxist Internet Archive (MIA) primero, y luego en el sitio de La Bataille Socialiste, a difundir y traducir a este autor.

Agustín Guillamón, infatigable historiador de ese período, ha publicado un completo estudio que retoma y amplía los textos de Rebull, subrayando su originalidad, en un libro publicado por Spartacus, en junio pasado: Espagne 1937 – Josep Rebull, la voie révolutionnaire.

Se descubre o redescubre el punto de vista de Rebull sobre la insuficiencia de los comités de julio de 1936, su denuncia de las renuncias, de los límites de un colectivización que no supera el capitalismo sindical, y de un seguidismo de la dirección del POUM respecto a la dirección de la CNT, ese POUM al que sin embargo permanecerá siempre fiel, portavoz de una oposición interna leal.

Traducido al francés por nuestros amigos del CATS de Caen, este libro sólo cuesta 12 euros, gastos de envío incluidos (en Francia). Puede pedirse aquí: http://spartacus.atheles.org/commander?ref_livre=3037
Se trata de una lectura que aconsejamos fervientemente, y que es indispensable para todos aquellos apasionados por la Revolución española.

S.J.

Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets (1927) [1]

29 octobre 2014 by

Extrait de Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets : plateforme de l’Opposition de gauche dans le parti bolchévique (Sapronow, Smirnow, Obhorin, Kalin, etc.), Éditions du Réveil communiste, 1928. Nous avons laissé les fautes de français qui ne relevaient pas de fautes de frappe. Une version en espagnol est disponible en ligne dans le livre La Izquierda bolchevique y el poder obrero (Michel Olivier). Nous avions déjà mis en ligne l’avant-propos ici.

À LA VEILLE de THERMIDOR

Les Perspectives de la Révolution Mondiale

La révolution de 1917 en Russie, le bouleversement de 1918 en Allemagne et en Autriche, une série de mouvements révolutionnaires pendant la période de 1919-1921 dans les autres pays d’Europe (Hongrie, Italie, Angleterre) représentèrent le premier bond du prolétariat révolutionnaire, le premier flamboiement de la révolution mondiale, à la suite de l’ « Entrée du monde dans l’époque des guerres et des révolutions ». Ce premier flamboiement de la Révolution socialiste fut strictement lié avec la guerre et la crise économique d’après-guerre. Il se termina victorieusement, seulement en Russie par l’avènement de la dictature prolétarienne. Dans les autres pays d’Europe, le capitalisme prit le dessus grâce à la collaboration de la Social-Démocratie traîtresse, avec laquelle elle « partagea le pouvoir » du moment de l’assaut prolétarien. Les gouvernements de coalition furent seulement une brève étape dans l’actuelle dictature ouverte de la bourgeoisie. La seconde et plus faible vague, le mouvement révolutionnaire de 1923  en Allemagne, provoqué par le pillage de l’Allemagne de la part des Etats victorieux (occupation du territoire de la Ruhr, etc…), fut également réprimé. Il s’ensuivit une seconde pause qui reçut le nom, de « stabilisation du capitalisme ». Cette pause signifie-t-elle l’entrée du capitalisme dans une nouvelle époque plus ou moins durable de développement pacifique ? Pour sûr que non. Cela voudrait dire que les contradictions qui l’avait poussé à la guerre mondiale et qui avaient provoqué, par conséquent, la vague des mouvements révolutionnaires, dans une certaine mesure seraient résolues ou bien diminuées. En effet, toutes les contradictions de l’époque impérialiste n’ont pas faibli, mais au contraire elles se sont renforcées. Les cartels croissent, le besoin de marchés extérieurs se fait plus fort, la misère de la classe ouvrière augmente, en même temps que le chômage, plus que jamais, et les contradictions des classes s’exaspèrent jusqu’au paroxysme. Le mouvement révolutionnaire des peuples coloniaux se fait de plus en plus tendu, malgré les défaites locales et transitoires. Il mine le système d’exploitation des peuples opprimés par les puissances impérialistes et crée à chaque échelon de son développement de nouvelles contradictions entre ces puissances et renforce dans leur intérieur, les contrastes des classes. Le monde capitaliste est déjà, depuis la guerre mondiale, entré dans l’époque des guerres et des révolutions, qui doit se terminer par l’abattement du capitalisme et le triomphe du prolétariat.

Nous ne pouvons pas prédire quand cette victoire sera réalisée. L’époque des guerres et des révolutions peut selon Marx et Lénine durer des dizaines d’années, suivant les alternatives de la lutte de la classe ouvrière (victoires, défaites). Il serait une utopie de prétendre que le prolétariat, ayant remporté la victoire dans un seul pays, doive rester en possession du pouvoir dans toutes les circonstances, jusqu’à la victoire de la révolution mondiale. Durant toute la longue période des guerres et des révolutions, les victoires de la classe ouvrière dans un seul pays peuvent se terminer par des défaites (par exemple, les victoires et les défaites de la Révolution socialiste en Bavière et en Hongrie). Il serait bien naïf d’affirmer que toute la période des guerres et des révolutions, c’est-à-dire des dizaines d’années, aura le caractère d’une guerre et d’une guerre civile sans arrêt, d’une lutte armée sans répit entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Des pauses, où un développement plus ou moins « pacifique » aura lieu, sont inévitables, mais ces périodes pacifiques n’ont pas la moindre ressemblance avec les périodes « pacifiques » qui se sont déroulées avant l’époque des guerres et des révolutions. Même pendant ces périodes, les contradictions entre les classes demeurent extrêmement tendues et peuvent à tout moment se résoudre en une lutte armée.

Partant, toute dispute sur la question si le capitalisme est entré dans une période précise soit même temporanée de son existence pacifique et de son développement, n’est que de la pure scolastique.

Toute prophétie, tout propos à ce sujet, à savoir que la révolution ne se produira pas au cours d’une période précise (ainsi qu’il est admis par les théoriciens de la « victoire du socialisme dans un seul pays« ), c’est de la charlatanerie théorique et de l’opportunisme pratique. Reprises révolutionnaires et guerres (grève générale en Angleterre, Révolution et guerre en Chine) se suivent presque sans arrêt et peuvent provoquer à tout moment une bataille décisive entre la bourgeoisie et le prolétariat. Prédictions et pronostics peuvent se porter sur des mois et non pas sur des années. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une pause au cours d’une lutte armée.

Particulièrement il est à considérer le changement de la situation en Europe après la guerre. A la suite de celle-ci, l’Europe n’a pas seulement perdu sa position prédominante, mais aussi son indépendance économique. L’Amérique est devenue la puissance capitaliste prédominante. L’entrée du capital américain en Europe veut dire que la bourgeoisie européenne est forcée de céder à l’Amérique une partie de la plus-value qu’elle exprime de ses travailleurs et des travailleurs coloniaux. Il s’ensuit inévitablement, d’une part, une plus grande exploitation de la classe ouvrière en Europe, et de l’autre, un aigrissement de la lutte pour le partage des colonies entre les puissances impérialistes. Si les contradictions du capitalisme se sont renforcées après la guerre, elles se sont aigries encore plus en Europe.

L’Europe créée par la guerre a atteint pendant les huit ou neuf années d’après-guerre le niveau productif d’après-guerre. Mais ce retour de la production au niveau d’avant-guerre provoque des contradictions incomparablement plus aiguës entre les groupes différents des puissances impérialistes et en même temps entre les classes différentes que les contradictions d’avant la guerre. Ce qui montre clairement que le capitalisme, du moins dans son pays d’origine, en Europe, n’est plus à même d’accroître ses forces productives. Il va de soi qu’on ne peut pas résoudre la question en affirmant qu’au delà d’une limite précise, le développement des forces productives subit automatiquement un arrêt définitif. A chaque partie de son front économique, le capitalisme peut encore atteindre aujourd’hui des succès. La technique se développe, l’industrie est rationalisée. Mais, dans son ensemble, la portée des forces productives s’accroît très lentement tandis que celles-ci sont détruites par les conflits entre les classes et les cliques capitalistes.

Tout cela prouve que l’Europe sera la première à être bouleversée par le heurt de la révolution prolétarienne. La révolution en Europe donnera inévitablement une puissante impulsion à la révolution socialiste dans les Etats- Unis, dont la « prospérité actuelle repose sur la continuation de la domination bourgeoise en Europe et sur la soumission de cette bourgeoisie au capital américain ».

C’est sur la base de ces perspectives que doit s’étayer la tactique de la Comintern. Cela ne veut pas dire naturellement que les communistes soient forcés de se servir des méthodes, qui sont applicables au moment d’une situation immédiatement révolutionnaire. Durant les intervalles ils doivent avancer aussi les revendications partielles et particulièrement appliquer la tactique du front unique. Mais, pas même un moment, il faut négliger que la tâche fondamentale à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées, même pendant les intervalles, c’est la préparation de la lutte ouverte du prolétariat pour l’abattement de la bourgeoisie, comme l’étape la plus proche de l’histoire mondiale.

Le développement général des rapports et de la lutte des classes dans l’U.R.S.S.

L’ajournement de la révolution mondiale mit l’U.R.S.S. dans la nécessité d’édifier son économie exclusivement sur les possibilités intérieures du pays. [Etant] Donné le rôle énorme de l’économie petite-paysanne et de l’énorme prédominance quantitative des couches petites-bourgeoises de la population il n’était pas possible que le Gouvernement des Soviets ne dût pas en subir l’empreinte. « Tant qu’il y aura des classes, la lutte des classes est inévitable » (IX° Congrès du Parti: « Sur le rôle et les tâches des syndicats. ») Également les résultats de notre politique ne doivent pas être évalués du point de vue du développement des forces productives, mais du point de vue du développement ou de la diminution des contradictions des classes. Nous avons bien regardé quelle est l’influence que les couches non prolétariennes de la population ont exercée sur notre politique. Il est absolument nécessaire de constater cette influence sur la politique du parti et sur les résultats de cette politique conforme aux classes qui l’ont inspirée. Les résultats généraux du changement des rapports des classes pendant les années de la Nep sont les suivants :

1° La naissance et le développement d’une bourgeoisie d’un type prééminemment parasitaire qui a gagné [du] terrain dans les champs du commerce, de la spéculation, de l’usure et en partie même de la production.

2° La différenciation des classes à l’intérieur même de la paysannerie subit un train de plus en plus accéléré. La misère au village, suivant le rapport de la Commission paysanne du C.C. a atteint à la fin de 1925 le 40 à 50 % de toute la paysannerie. L’émigration de la campagne à la ville augmente constamment. Le nombre des journaliers agricoles monte rapidement. Avec la même rapidité, croît la puissance des koulaks. Les koulaks réclamaient des concessions essentiellement économiques; et l’application du travail salarié et le fermage de la terre ont été accordés. Ces concessions deviennent de plus en plus importantes. L’embauchage de travailleurs salarié, lequel, jadis, était accordé seulement aux communautés agricoles actives, est permis aujourd’hui aussi pour la terre affermée. La durée du fermage qui originairement ne pouvait dépasser les trois années, a été prolongée jusqu’à 12 ans. On a accordé aux koulaks l’entrée dans les coopératives et son importance à l’intérieur de celles-ci est si grande qu’il commence déjà en partie à les dominer. On lui a accordé d’entrer même dans les Soviets. L’importance politique et économique du koulak au village et son influence sur le Soviet de village et à l’intérieur de celui-ci augmentent de jour en jour.

3° Le relèvement des salaires reste extraordinairement en arrière de l’intensité du travail. Depuis octobre 1925 la tendance à monter du salaire a été remplacée par une tendance à baisser, tandis que la capacité du travail par ouvrier est augmentée pendant la dernière période pas moins du 15%. En même temps la pression des organes économiques sur l’ouvrier s’est fortement accentuée. Les droits de d’administration ont considérablement grandi. Cette situation provoque un mécontentement de plus en plus croissant au sein de la classe ouvrière.

4° Durant la période de la Nep, le nombre des ouvriers a considérablement augmenté, mais le début de cette année apporta un quasi-arrêt à ce développement. En même temps le chômage assume un rythme de plus en plus accéléré : déjà au cours de 1926, l’accroissement des ouvriers travaillant 3 été dépassé par l’accroissement des chômeurs. Pendant cette année, le nombre des chômeurs s’est augmenté et se montait au cours de la première moitié de l’année 1926-27, à 385.000 environ, c’est-à-dire au 36 %. De cette manière, la croissance jusqu’à présent considérablement rapide de notre économie en général et de l’économie étatique en particulier (toutefois avec un renouvellement bien faible de sa base technique), a été accompagnée d’un renforcement de l’inégalité, d’un direct accroissement des contradictions et d’une différenciation des classes (renforcement de la bourgeoisie à la ville et à la campagne) en dehors de l’économie étatique et à l’intérieur de celle-ci par des « conflits d’intérêt ayant trait aux conditions de la classe ouvrière » entre les ouvriers et les organes du gouvernement des Soviets.

La révolution d’octobre créa des prémisses extrêmement importantes pour l’édification socialiste, dont la principale était l’Etatisation de l’industrie. Mais la politique du C.C. fit valoir au cours des dernières années de moins en moins les conquêtes de la révolution d ‘octobre.

Donné de pareilles conditions, la prétention que chez nous les éléments capitalistes ont subi encore une pression des éléments socialistes, que nous sommes entrés dans « une phase plus élevée de la Nep », signifie cacher la véritable situation au parti et à la classe ouvrière.

Des résultats concrets de l’édification socialiste comporteraient: 1° que les forces productives sur la base de l’industrie étatisée croissent plus rapidement que pendant le régime capitaliste; 2° que la situation des ouvriers – excepté dans des situations particulières (guerre, intervention, etc.) — se relève progressivement ; 3° que la division de la société en classes diminue.

Dans le fait, il n’en est rien. Seulement, la production de notre économie d’état s’est accrue rapidement, tandis que le développement des forces productives s’effectue beaucoup plus lentement. La condition des fonds placés dans le commerce et des fonds de logement se fait de plus en plus mauvaise. Pour ce qui a trait à l’industrie, l’accroissement insignifiant de son outillage extrêmement détérioré s’accomplit pour le moment très lentement. L’amélioration de la situation des ouvriers en est venue à un arrêt. L’inégalité sociale se fait plus grande ainsi que la différenciation des classes au village provoque la formation et le développement d’une nouvelle bourgeoisie. C’est pour cela que la part allant à la classe ouvrière des revenus de l’État, qui de l’introduction de la Nep jusqu’à l’année 1925-26 a monté sans cesse, dans l’année 1926-1927 est restée, à mieux dire, au niveau de l’année précédente.

La prétendue réédification, l’épanouissement de la production, sauf un remarquable agrandissement de l’inventaire de base, a caché ces phénomènes négatifs et réveillé un apparent développement rapide des forces productives. Il n’est pas un hasard par conséquent si ces phénomènes négatifs se font plus visibles, au fur et à mesure que cette « réédification » s’approche de sa fin.

La lente croissance des forces productives dans l’économie étatique, le développement de la bourgeoisie et de la différenciation des classes à la campagne, le nombre croissant de plus en plus lentement des ouvriers travaillant dans les industries, l’arrêt du relèvement des conditions matérielles de la classe ouvrière commencé depuis la moitié de 1925, le renforcement correspondant des éléments capitalistes, même dans l’économie d’État, l’aiguisement des contrastes des classes, tout cela montre à la fin des fins que les éléments capitalistes se sont accrus plus que les éléments socialistes.

L’état arriéré au point de vue technique de notre pays et le conséquent état inférieur de notre productivité est sans doute une énorme entrave au développement socialiste. A cause de cet état arriéré le passage à une véritable organisation socialiste de la production (au moyen de laquelle l’ouvrier, d’une simple force-travail, deviendra le dominateur de la production et le caractère marchand de la production disparaîtra ) est pour nous autres impossible sans l’aide technique de pays techniquement plus avancés. Partant, la révolution mondiale n’est pas pour nous, seulement une garantie contre les interventions, ainsi qu’affirme la théorie Stalin[o]-Boulkhariniste de la « victoire du socialisme dans un seul pays, elle est aussi strictement liée avec les intérêts les plus vitaux de notre édification socialiste, particulièrement avec la situation de la classe ouvrière et de la partie la plus pauvre de la population agricole. Rien qu’au cas d’une révolution mondiale, qui nous offrira la possibilité de tirer profit du degré sans doute plus élevé des forces productives et de la productivité du travail des pays techniquement plus avancés, pour notre édification, nous serons à même de créer non seulement « la base de l’économie socialiste » (Lénine), mais aussi des véritables rapports socialistes entre les hommes. Il serait d’ailleurs mal procédé de conclure que l’ajournement de la révolution mondiale signifie la sentence de mort pour la dictature du prolétariat dans l’U.d.S.S.R.; il n’y a aucun doute qu’en nous étayant sur la nationalisation de l’industrie, malgré l’état arriéré de notre technique, même dans le cadre de la Nep, nous pouvons édifier notre économie dans le sens du socialisme. Et si, dans les dernières années, il est à remarquer un développement plus rapide des éléments capitalistes vis-à-vis des éléments socialistes, la raison de tout cela est à chercher non pas dans l’impossibilité objective de l’édification socialiste, mais dans la politique du C.C., politique de concession vis-à-vis de la pression de la petite bourgeoisie.

L’industrialisation

La crise de l’an 1923, qui fut principalement le produit de l’insuffisance complète de la direction économique, fit naître au sein du groupe dirigeant le C.C., une sorte de terreur panique vis-à-vis du développement « trop rapide » de l’industrie. « Il est faux du point de vue de l’édification socialiste », est-il dit dans la résolution de la 13° conférence du parti « de comprendre dans le prix de la marchandise, outre le prix de revient et un minimum de profit, aussi le prix du développement de l’industrie, si rapide qu’il ne peut pas être supporté par la plupart de la population. Il faut qu’à l’avenir, la politique des prix porte son attention essentiellement sur le marché agricole, qui est le plus important et que la marche du développement industriel s’adapte plus strictement que jusqu’à présent au maximum de développement de la puissance d’achat du marché paysan ». Pratiquement cela équivaut à l’orientement vers un développement modéré de l’industrie, à l’adaptation passive de celle-ci au développement de l’économie paysanne.

Jusqu’au 14° congrès du parti, où dans la bataille contre la « nouvelle opposition », la question de l’industrialisation fut résolue rien qu’avec des mots, où en même temps une chasse furieuse fut menée contre les partisans de ce qu’on est convenu d’appeler « super-industrialisation », la politique du C.C. entrava continuellement le développement de l’industrie. Les programmes de la production furent si limités qu’ils furent dépassés jusqu’à l’aimée 1925-26 toutes les fois par l’exportation. Les lois élémentaires du marché corrigèrent ainsi la politique du C.C. du W.K.P. (1). Il ressort de là, clairement que cette politique provoquée par le souci de la petite bourgeoisie et les revendications de celle-ci, n’entravèrent seulement le développement de l’industrie, mais endommagèrent aussi le développement des forces productives de notre économie. Aussi la politique de la prétendue baisse des prix, qui fut décidée à la 13e conférence et qui, jusqu’à aujourd’hui s’est présentée comme un dogme inébranlable, ce n’est qu’une concession aux aspirations utopiques de la petite bourgeoisie.

Pimenov1927

Peinture de Youri Pimenov (1927)

Rosa Luxemburg féministe et révolutionnaire (1986)

28 octobre 2014 by

Contribution de Kevin Anderson (City University of New York) dans Rosa Luxemburg aujourd’hui (textes réunis et présentés par Claudie Weil et Gilbert Badia, P.U.V. 1986).

Comme étudiant de Raya Dunayevskaya, qui travaille sur Rosa Luxemburg, je voudrais faire quelques remarques sur son dernier livre qui porte sur Marx, Luxemburg et le mouvement de libération des femmes et s’intitule : Rosa Luxemburg, Women ‘s Liberation and Marx’s Philosophy of Revolution (New Jersey, Humanities Press et Sussex, Harvester Press, 1982). Je ne peux pas résumer, ici toute la conception de Dunayevskaya de la dialectique de Marx.

Je voudrais mentionner une dimension nouvelle de cet ouvrage de Dunayevskaya, le rapport qu’elle établit entre Luxemburg et le mouvement de libération des femmes. La dimension féministe de Luxemburg dont parle Dunayevskaya ne relève pas d’une perception de Luxemburg comme féministe au sens moderne du terme.

Mais il y a plus chez elle sur ce sujet qu’on ne le pensait jusqu’à présent : surtout les écrits contre le militarisme et pour le droit de vote des femmes que Luxemburg a rédigés spécialement pour les femmes. Ensuite, le livre répond à J.P, Nettl qui intitule les années 1906-1909 « les années perdues». Enfin, et c’est le plus important, mes remarques concernent notre époque actuelle. Dunayevskaya écrit, je la cite : « Notre époque est celle qui a vu le surgissement de tout un Tiers Monde nouveau – afro-asiatique, latino-américain, au Proche-Orient – ainsi que du mouvement de libération des femmes qui, d’une idée, est devenue un mouvement. Notre époque est celle qui peut enfin voir Luxemburg dans son ensemble, en tant que théoricienne révolutionnaire et féministe, ceci sans qu’elle en ait eu conscience. Une nouvelle réalité existe aussi bien du point de vue du mouvement de libération des femmes que du rapport entre spontanéité et organisation, qui marque notre époque. » (p. 190-191).

Donc, selon Dunayevskaya, la rupture personnelle et privée avec Léo Jogiches et la rupture publique avec les réformistes Kautsky et Bebel en 1910-11, ne révèlent pas seulement le rapport entre la libération des femmes et la révolution dans la vie et dans la pensée de Luxemburg. Elle essaie aussi de montrer comment l’éclair de génie de Luxemburg sur la montée de l’impérialisme au début du XXxxe siècle fut le moyen pour Kautsky et Bebel d’éviter l’affrontement avec elle en sombrant dans la phallocratie. Par exemple, la rupture avec Kautsky s’est accompagnée de calomnies spécieuses et sexistes contre Rosa Luxemburg dans les lettres échangées entre Kautsky, Bebel et Victor Adler.

Dunayevskaya montre comment nous devrions voir sur ce point la question des femmes, bien que Luxemburg n’en ait pas été consciente. Par exemple, s’interroge Dunayevskaya, pourquoi fait- elle soudain référence à Penthésilée dans sa lettre à Mathilde Wurm du 28 décembre 1916 ? : « Je te le dis : dès que je pourrai remettre le nez dehors, je m’en vais harceler et prendre en chasse votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coups de fouet, en lâchant sur elle mes molosses – j’allais écrire : telle Penthésilée – mais, par Dieu, vous n’êtes pas des Achille. »

Surtout, pour Dunayevskaya, la question c’est le dialogue nécessaire entre le mouvement actuel de libération des femmes et l’actualité de la révolution ainsi $ue de la dialectique de Marx. Ce n’est pas un appel pour que les féministes d’aujourd’hui imitent le mouvement des femmes de Luxemburg et de Clara Zetkin. Du-nayevskaya écrit dans une critique de la gauche (et des gauchistes) : « Cessez de nous dire, même à travers les voix des femmes (de la vieille gauche) combien le mouvement socialiste allemand des femmes était grand. Nous savons combien de groupes d’ouvrières Clara Zetkin a organisés et que c’était un vrai mouvement de masse. Nous savons aussi qu’aucune d’entre elles, y compris Zetkin et Luxemburg, n’a mis en évidence le sexisme dans le parti. Dans aucun cas nous ne vous permettrons de masquer votre sexisme sous le shibboleth (slogan) : la révolution sociale d’abord.» (p. 100-101).

Dunayevskaya a découvert, surtout dans les derniers écrits de Marx, dans ses Cahiers ethnologiques, une dialectique très nouvelle et ouverte sur les rapports homme/femme. Ces Cahiers contiennent une critique de tous les marxistes d’après Marx sur la libération des femmes, à commencer par Friedrich Engels dans l’Origine de la famille.

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Dunayevskaya a également présenté dans son livre une critique de Rosa Luxemburg en tant qu’économiste marxiste, en exposant quelques aspects nouveaux qui tient la dialectique et l’économie politique. Dunayevskaya critique l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg, l’excès de faveur dont y jouit la sous-consommation et sa sous-estimation des possibilités d’auto-émancipation des masses colonisées, en dépit de son importante et émouvante critique de la barbarie de l’impérialisme.

En outre, selon Dunayevskaya, ce n’est pas seulement une question politique ou économique, mais aussi philosophique. Ainsi, la conception de la dialectique reste chez Luxemburg étroitement matérialiste, en ce sens qu’elle ne va pas vraiment au-delà de la dialectique d’Engels ou de la II° Internationale. Par exemple, Dunayevskaya montre que, même si Luxemburg a lu certains fragments des Manuscrits de 1844 de Marx que Mehring avait découverts, elle les a qualifiés de « fragments disjoints de l’activité intellectuelle de Marx » (p. 117). Dunayevskaya situe le problème de Rosa Luxemburg économiste dans un nouveau contexte, non seulement économique et politique mais aussi philosophique, en liant ensemble de manière tout à fait neuve une critique de la théorie de l’accumulation de Luxemburg et son opposition politique à toute forme de nationalisme et sa conception de la dialectique. Si l’impérialisme fut la source de l’accumulation du capital et non l’exploita¬tion du travail dans les pays capitalistes, alors : « c’est cette force, et non pas les ouvriers, qui causera la chute du capitalisme. La nécessité historique de la révolution prolétarienne s’évanouit» (p. 45).

«En d’autres termes, la dialectique comme mouvement de libération et comme méthodologie est entièrement absente. Toutes ces contradictions coexistent sans jamais s’agglutiner pour produire un mouvement. Ce qui, selon Hegel “précède la conscience sans contact mutuel” et que Lénine a qualifié d »“essence de l’anti- dialectique” est en effet la pierre de touche de l’erreur de Luxemburg… « Luxemburg révolutionnaire perçoit le gouffre sans fond entre sa théorie et son activité révolutionnaire et elle vient au secours de Luxemburg. Longtemps avant que le capitalisme ne s’effondre à cause de l’épuisement du monde non-capitaliste, écrit Luxemburg, les contradictions du capitalisme, internes et externes, seront telles que le prolétariat le renversera (p. 45).

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L’exemple révolutionnaire vivant de Luxemburg, sa théorie de la spontanéité et sa conception de la démocratie révolutionnaire après la révolution (dans sa célèbre critique de la Révolution russe), et la dialectique totale et révolutionnaire de Marx, nous fournissent de nouveaux points de départ pour les mouvements actuels de libération des femmes, ainsi que pour d’autres mouvements d’opposition et de libération. Il faut opérer une distinction entre Marx et tous les marxistes d’après Marx pour comprendre le type de rapport qu’esquisse Dunayevskaya.

Pour résumer, ce nouveau livre de Dunayevskaya ouvre une discussion sur la personne de Luxemburg dans sa globalité : économiste, féministe, spontanéiste et surtout révolutionnaire. Luxemburg, comme révolutionnaire féminine dans une gauche dominée par les hommes et comme théoricienne de la spontanéité et de la démocratie révolutionnaire après la révolution, reste extrêmement pertinente pour les mouvements révolutionnaires et sociaux actuels : pour les révolutionnaires d’Amérique centrale contre l’impérialisme américain de Reagan, ou pour la jeune opposition ouvrière, antinucléaire et antiraciste dans les soi-disant démocraties occidentales – les États-Unis, la France et l’Allemagne de l’ouest -, ou pour la jeunesse et les femmes iraniennes en lutte contre Khomeiny, ou pour 1e mouvement Solidarnosc en Pologne contre le. capitalisme d’État russe. C’est pourquoi Dunayevskaya termine son livre Rosa Luxemburg, Women’s Liberation and Marx’s Philosophy of Revolution sur ce qu’elle appelle le défi absolu de notre époque : la théorie de la révolution en permanence de Marx.

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Daesh assassine des travailleurs à Tikrit

27 octobre 2014 by

La première semaine d’août dernier, les gangs d’ISIS (Daesh) dans la ville de Tikrit ont commis un crime scandaleux contre des employés municipaux. Ces nervis ont enlevé huit travailleurs qui avaient protesté contre l’arbitraire à leur égard, les emmenant les yeux bandés vers un endroit inconnu. Après plus d’un mois de recherche, leurs familles ont trouvé huit cadavres décomposés cachés dans un puits qu’il a été difficile d’identifier.

Les agents municipaux de l’assainissement et du ramassage des ordures avaient commencé à s’opposer à ISIS en refusant de travailler car ils n’étaient plus payés depuis deux mois, et en protestant quand une mine dissimulée avait tué l’un des leurs. ISIS, qui ne fait aucun effort pour démanteler les mines dans les rues de la ville, les a obligé à travailler sans salaire, les rassemblant pour les sermonner dans le parc principal de Tikrit. Huit travailleurs ont alors quitté ce rassemblement en exprimant leur colère: ce sont eux qu’un groupe d’ISIS a alors arrêtés et emmenés. Les noms des huit victimes sont: Riadh Mohammed Hasan, Abdullah Wasmi Abbas, Nadhim Abdul Khaliq Saad, Ali Khalifa Sa’adan, Murad Yousef Abd Rabbeh, Ahmed Khalaf Jessam, Waleed Jasim Rameedh, et Tariq Abdul Jabbar Ahmed.

Nous adressons un salut, teinté de douleur et de rage, à cette action héroïque de huit travailleurs qui l’ont payé de leurs vies. ISIS sera envoyé dans les poubelles de l’histoire avec ses crimes. Les travailleurs vont s’armer eux-mêmes et ne seront plus une proie facile pour les gangs d’ISIS qui cherchent à intimider les gens avec par exemple les décapitations en public. De la même façon que les gens ont pu vaincre ISIS à  Amerly, Kubani et Dhulo’yya, ils les vaincront à Mossoul et Tikrit, et le sang des ouvriers n’aura pas été versé en vain. A bas ISIS et ses crimes terroristes. Hommage à ceux qui ont sacrifié leurs vies en s’opposant aux gangs d’ISIS et à tous les groupes terroristes.

Falah Alwan (Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak).

22 octobre 2014 (traduction rapide par la BS)

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Rassemblement à Caen en solidarité avec Kobanê

25 octobre 2014 by

A l’initiative de Solidarité Irak et de membres de la communauté kurde de la ville, un rassemblement d’une bonne cinquantaine de personnes a eu lieu samedi 25 octobre après-midi place du théatre à Caen pour affirmer sa solidarité avec la population civile de Kobanê, attaquée par une force réactionnaire anti-ouvrière, une force contre les femmes et contre la liberté de pensée.

Correspondant BS.

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Lettre au Parlement ouvrier ( Labour parliament) (Marx, 1854)

23 octobre 2014 by

Paru dans The People’s Paper du 18 mars 1854. Traduit dans Économies et sociétés (Etudes de marxologie n° 26 d’août 1987). [cf. en anglais ici] Le 6 mars 1854 se réunissait à Manchester un « Parlement ouvrier » sous l’impulsion d’Ernest Jones et dans le contexte de la grève du textile de Preston avec lock-out patronal. Le mouvement chartiste évolue ainsi en s’attaquant à la question sociale. Au passage, on notera que dans le vieux débat sur la faisabilité du socialisme face à l’abondance/pénurie, Marx écrivait dès 1854 que « l’abondance générale est devenue possible« .

9 mars 1854.

Je regrette profondément d’être dans l’impossibilité, pour le moment tout au moins, de quitter Londres et d’être ainsi empêché d’exprimer de vive voix mes sentiments de fierté et de gratitude pour l’invitation à siéger comme Délégué honoraire du Parlement ouvrier. La simple convocation d’un tel parlement marque une nouvelle époque dans l’histoire du monde. La nouvelle de ce grand événement éveillera les espérances de la classe ouvrière à travers l’Europe et l’Amérique.

Plus que tout autre pays, la Grande-Bretagne a vu se développer au plus haut degré le despotisme du capital et l’esclavage du travail. En aucun autre pays, les conditions intermédiaires entre le millionnaire commandant à des armées industrielles entières et l’esclave salarié, qui ne vit qu’au jour le jour, n’ont été aussi progressivement balayées de la surface de la terre. Là, il n’existe plus, comme dans les pays continentaux, de grandes classes de paysans et d’artisans qui dépendent presque autant de leur propriété que de leur propre travail. Un divorce complet entre la propriété et le travail s’est produit en Grande-Bretagne. C’est pourquoi, en aucun autre pays, la guerre entre les deux classes qui constituent la société moderne n’a pris des dimensions si colossales et des traits si distincts et palpables.

Mais c’est précisément pour ces raisons que la classe ouvrière de Grande-Bretagne est plus que toute autre apte et appelée à agir à la tête du grand mouvement qui doit aboutir à l’émancipation absolue du travail. Elle l’est en raison de la claire conscience de sa situation, de son immense supériorité numérique, des désastreuses luttes de son passé, de sa force morale dans le présent.

Ce sont les millions d’ouvriers de Grande-Bretagne qui ont, les premiers, jeté les bases réelles d’une nouvelle société ㅡl’industrie moderne, laquelle a transformé les forces destructives de la nature en puissance productive de l’homme. Avec une invincible énergie, à la sueur de leurs fronts et de leurs cerveaux, les travailleurs anglais ont créé des moyens d’ennoblir le travail lui-même et de multiplier ses fruits à un degré tel que l’abondance générale est devenue possible.

En créant les inépuisables forces productives de l’industrie moderne, ils ont rempli la première condition de l’émancipation du travail. Il leur faut maintenant en réaliser la seconde. Il leur faut libérer ces forces productrices de richesse des chaînes infâmes du monopole et les soumettre au contrôle commun des producteurs, lesquels, jusqu’à présent, ont permis que les produits même de leurs mains se tournent contre eux et se changent en autant d’instruments de leur propre asservissement.

La classe laborieuse a conquis la nature; elle doit maintenant conquérir l’homme. Pour réussir dans cette entreprise, il ne lui manque pas la force mais l’organisation de sa force commune, l’organisation de la classe laborieuse à une échelle nationale; tel est, à mon avis, le grand et glorieux objectif vers lequel tend le Parlement ouvrier.

Si le Parlement se montre fidèle à l’idée qui lui a donné vie, tel historien futur devra rappeler qu’en l’année 1854, il existait deux parlements en Angleterre, un parlement à Londres et un parlement à Manchester ㅡ un parlement des riches et un parlement des pauvres ㅡ, mais que des hommes siégeaient seulement au parlement des travailleurs et non au parlement des maîtres.

Sincèrement à vous.

Karl Marx.

NCA card

Hamas contre Israël: Perpétuation de la barbarie de deux nationalismes

22 octobre 2014 by

Tract du Groupe des socialistes internationalistes (GIS) à Berlin daté de juillet dernier, traduit en français et envoyé à la BS par Philippe.

Le Hamas et Israël utilisent leurs faiblesses mutuelles pour poursuivre leurs ambitions nationales dans un Moyen-Orient ébranlé par les crises. Les experts compétents se livrent à toutes sortes de contorsions pour finalement déclarer qu’il s’agit d’une crise ‘normale’ entre le Hamas et l’État israélien. Ils n’ont rien de nouveau à apporter, si ce n’est que le Hamas attaque Israël et qu’Israël se défend. Trois adolescents tués d’un côté et (suite aux descentes des forces de sécurité israéliennes) plus de 100 morts de l’autre côté. Le Hamas provoque et Israël répond avec une démonstration de force excessive. Un scénario tragique mais archiconnu, déjà en place du temps de l’OLP d’Arafat et maintenant repris par une organisation comme le Hamas, qui se fixe comme objectifs la conquête de toute la Palestine et la destruction d’Israël… Mais il ne s’agit pas ici sommairement de la simple répétition de lignes de conflit bien connues. En ce qui concerne les conditions politiques initiales et les acteurs politiques dans le contexte international, les choses se sont fondamentalement déplacées.

Crise et guerre

Le contexte international Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord se trouvent dans une situation aussi tendue que complexe. Les tensions économiques et sociales croissent et conduisent dans quelques pays à l’instabilité politique et à des guerres civiles ouvertes, où toutes les grandes puissances impérialistes sont directement impliquées. En Égypte, la situation n’est que partiellement sous contrôle malgré les mesures énergiques de répression du gouvernement Al Sisi. Le gouvernement d’une main de fer s’en prend aux Frères musulmans ses rivaux. En Syrie se déchaine une guerre civile où Russie, USA, Iran et Turquie sont également mouillés. La Libye est plongée dans le chaos après les interventions dévastatrices des militaires français et américains sous la houlette de l’OTAN, dérivant toujours plus loin vers une guerre civile sanglante pour le contrôle des régions pétrolifères. En Iraq, les choses vont encore plus mal. Le conflit entre le gouvernement actuel du chiite al-Maliki et les ailes revanchardes de la bourgeoisie sunnite d’Abu Bakr al-Baghdadi a conduit jusqu’ici à la mort de dizaines de milliers d’hommes. Ce dernier a inscrit sur ses drapeaux la chimère d’un califat en Syrie et en Iraq. En réalité, il s’agit toutefois de solides intérêts, beaucoup plus profanes : contrôler les sources d’énergie, que ce soit maintenant les champs pétrolifères du Kurdistan ou à Bassorah, autrement dit les pipelines qui traversent le pays du nord au sud et de l’est à ouest. Il existe comme auparavant le risque que le conflit s’étende aussi à la Jordanie, où quelques cellules des ISIS sont déjà actives. Il n’est donc pas surprenant à cet égard que le roi de Jordanie Abdullah ait intensifié les contrôles aux frontières et appelé au secours son allié Israël. Le sérieux de la situation est en outre souligné par le fait que l’ISIS (‘État islamique en Iraq et en Syrie’) contrôle sur ces entrefaites 90 % de la frontière jusqu’aux Hauteurs du Golan, depuis toujours une zone stratégiquement importante qui a été annexée pendant la Guerre des 6 jours (1967).

La crise du Hamas

C’est sous ce rapport que l’on doit aussi considérer la crise politique et la perte d’autorité du gouvernement du Hamas. La crise internationale a du reste frappé comme un cyclone l’économie déjà fragile de Gaza. Par la fermeture des accès frontaliers vers l’Egypte et Israël, le chômage au cours des cinq dernières années a augmenté de manière foudroyante et a pris statistiquement des formes vraiment absurdes. Les Frères musulmans égyptiens ont dû radicalement réduire leurs livraisons d’aide alimentaire au Hamas. Il faut s’attendre actuellement aussi à peu de soutien pour le Hamas de la part des gouvernements iranien et syrien, ceux-ci devant momentanément faire face à d’autres problèmes. Par conséquent, le gouvernement du Hamas a de l’eau jusqu’au cou. Il n’est plus en mesure de continuer sa politique d’allocations sélectives, avec laquelle il pouvait escompter avant son succès électoral 2006 un certain appui de la population palestinienne. Entre-temps, il ne peut même plus payer ses propres fonctionnaires. Les aliments de base et des produits de nécessité quotidienne se raréfient, avec du reste des services sociaux déjà modestes tendant vers zéro. Les seuls choses qui sont en excédent sont la faim et la pauvreté – c’est le lot quotidien des habitants.

Hors de contrôle ?

L’autre aile de la bourgeoisie palestinienne autour de l’Autorité autonome palestinienne de Mahmoud Abbas ne se trouve pas en meilleure posture. Logiquement, le Fatah n’a rien trouvé de mieux que d’accepter «une alliance gouvernementale d’unité nationale» avec le Hamas. Selon toutes prévisions, cela accélérera encore plus son propre déclin et celui du Hamas. Dans la population palestinienne frappée par la crise les deux forces sont discréditées. Vu la pratique politique ineffective et irréaliste de cette bourgeoisie corrompue, la désillusion prédomine. Ce n’est pas pour rien que le djihadisme de différents petits groupes armés gagne du terrain, et menace même de plus en plus d’échapper aux chefs militaires du Hamas. Face à cette situation, il est tout à fait possible que l’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes israéliens soit porté au compte d’un de ces groupes de «loups solitaires» qui reprochent au Hamas sa faiblesse devant leur ennemi héréditaire israélien et trop de compromis avec le faible et – à leurs yeux – «pro-israélien» gouvernement de Mahmoud Abbas. Tout cela a contraint le gouvernement du Hamas à Gaza à prendre des mesures, pour récupérer son contrôle sur ce type d’opérations ainsi que sur la population palestinienne.

La réaction de l’État israélien

L’État israélien s’est aussi vu forcé d’agir. Le Premier ministre Netanyahu qui avait perdu de plus en plus d’appui et même avait essuyé les violentes critiques de son parti, a saisi immédiatement l’occasion de tirer profit de la faiblesse du Hamas. En premier lieu, il a demandé à Abbas et au Fatah de mettre fin à l’alliance avec le Hamas et a qualifié d’acte terroriste le projet palestinien de former un gouvernement d’unité nationale. Dans la foulée, il a annoncé la rupture de toutes les négociations concernant la mise en place d’un État palestinien. L’enlèvement d’adolescents israéliens et l’envoi de roquettes Qassam sur les faubourgs de Tel Aviv firent l’affaire. Si le Hamas ne lui avait pas fourni ce prétexte, il aurait dû littéralement l’inventer.

Deux États contre le prolétariat

Ce vieux conflit entre deux nationalismes n’ouvre en fin de compte que peu de possibilités d’évolution : des deux côtés, des êtres humains meurent pour les ambitions insatiables d’élites dominantes corrompues, pour des idées réactionnaires et obscurantistes, pour des intérêts qui ne sont pas les leurs. Le nationalisme, la haine et la violence creuseront toujours plus des lignes de fracture entre les hommes. Tant qu’il en sera ainsi, l’asservissement des prolétariats palestinien et israélien par leur bourgeoisie respective se perpétuera. Les différents programmes de maintien de leur domination, utilisés à leur gré comme politique offensive ou défensive, seront encore poursuivis et toujours solidement incorporés dans une configuration bourgeoise, peu importe si cette bourgeoisie est laïque, islamiste ou sioniste. La barbarie de la guerre, des guerres civiles, des attentats et des actions punitives continue à imprégner le présent, l’avenir et le destin politique des masses du Moyen-Orient – toutefois aussi longtemps qu’elles ne feront pas de pas en avant pour se libérer de l’étau de leurs dirigeants, défendre leurs propres intérêts et emprunter la voie de la lutte de classe autonome contre toutes les fractions de la bourgeoisie.

Pour une société sans États et sans classes !

GIS (Gruppe Internationaler SozialistInnen)
http://www.gis.blogsport.de

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La question polonaise au Congrès international de Londres (Rosa Luxemburg, 1896)

21 octobre 2014 by

[Republication en article d'un document déjà publié en page il y a 4 ans]

Article de Rosa Luxemburg publié simultanément dans Sprawa Robotnicza N°25 (juillet 1896) et dans Critica Sociale N°14 (juillet 1896).

Il y a trente-deux ans, lorsque les fondateurs de ce qui allait devenir l’Internationale se sont rencontrés pour la première fois à Londres, ils ont ouvert leurs travaux par une protestation contre l’asservissement de la Pologne, qui était alors engagée, pour la troisième fois, dans une lutte stérile pour l’indépendance. Dans quelques semaines, le Congrès de l’Internationale ouvrière se réunira, également à Londres, et y verra présenté une résolution en faveur de l’indépendance polonaise. La similitude des circonstances amène tout naturellement à comparer ces deux événements dans la vie du prolétariat international.

Le prolétariat a parcouru un long chemin dans son développement au cours de ces  trente-deux dernières années. Les progrès sont manifestes dans tous les domaines, et de nombreux aspects de la lutte de la classe ouvrière se présentent très différemment d’il y a trente-deux ans. Mais l’élément essentiel de cet essor pourrait se résumer dans la phrase suivante: d’une secte d’idéologues, les socialistes sont devenus un grand parti unifié capable de gérer ses propres affaires. Alors qu’ils existaient à peine dans de petits groupes isolés en marge de la vie politique des pays, ils représentent aujourd’hui le facteur dominant dans la vie de la société. C’est particulièrement vrai dans les grands pays civilisés, mais aussi partout, ils sont un élément que le gouvernement et la classe dirigeante doivent prendre en compte. S’il fallait au départ diffuser le nouveau message, aujourd’hui, la question primordiale est de savoir comment la vaste lutte des masses populaires, désormais baignée de socialisme, peut être au mieux tendue vers son objectif.

Le Congrès international des travailleurs a connu des changements  équivalents. A ses débuts, le Bureau international était surtout un conseil qui se réunissait pour formuler les principes de base du nouveau mouvement, aujourd’hui c’est surtout, voire exclusivement, un organe de délibérations concrètes par un prolétariat conscient sur les questions urgentes de l’ordre du jour de sa lutte. Toutes les tâches et tous les objectifs y sont rigoureusement étudiés quant à leur faisabilité; ceux qui semblent dépasser les forces du prolétariat sont mis de côté, quel que soit leur attrait ou leur effet d’annonce. C’est la différence essentielle entre la conférence de cette année au Hall Saint-Martin et celle qui a eu lieu trente-deux ans auparavant, et c’est de ce point de vue que la résolution déposé devant le Congrès doit être examinée.

La résolution sur la restauration de la Pologne qui sera présenté au Congrès de Londres se lit comme suit. [1]

 » Considérant que l’asservissement d’une nation par une autre ne profite qu’aux capitalistes et aux despotes, qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur; qu’en particulier le tsarisme russe, qui puise sa force intérieure et son poids extérieur dans l’asservissement et le partage de la Pologne, constitue une menace permanente pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l’indépendance de la Pologne représente une impérative exigence politique  tant pour le prolétariat polonais et pour le mouvement ouvrier international mouvement dans son ensemble.

La demande d’indépendance politique de la Pologne est défendue avec deux arguments: premièrement, la nature nuisible des annexions du point de vue des intérêts du prolétariat et, deuxièmement, l’importance particulière de l’asservissement de la Pologne quant au maintien du tsarisme russe, et donc, implicitement, l’importance de l’indépendance polonaise pour contribuer à sa chute. »

Commençons par le second point.

Le tsarisme russe ne puise ni sa force intérieure, ni son poids extérieur de la domination de la Pologne. Cette affirmation de la résolution est fausse de A à Z. Le tsarisme russe tire sa force intérieure des rapports sociaux au sein même de la Russie. La base historique de l’absolutisme russe est une économie naturelle qui repose sur les relations archaïques de propriété communautaire de la paysannerie. L’arrière-plan de cette structure sociale – et il y en a  encore de nombreux vestiges dans la Russie d’aujourd’hui – ainsi que la configuration générale des autres facteurs sociaux, constituent la base du tsarisme russe. La noblesse est contenue sous le joug du tsar par un flot incessant taxe sur la paysannerie.  La politique étrangère est menée au profit de la bourgeoisie, avec l’ouverture de nouveaux marchés comme objectif principal, tandis que la politique douanière met le consommateur russe à la merci des fabricants. Enfin, l’activité interne même du tsarisme est au service du capital: organisation d’expositions industrielles, construction du chemin de fer de Sibérie, et autres projets de même nature sont menés en vue de faire progresser les intérêts du capitalisme. De façon générale, la bourgeoisie joue un rôle très important dans le cadre du tsarisme dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère, un rôle que son inconséquence numérique ne serait jamais  lui permettre de jouer sans le tsar.  C’est cela, la combinaison de facteurs qui donne  au tsarisme sa force interne. S’il continue à végéter, c’est parce que les formes  sociales obsolètes n’ont pas encore complètement disparu, et que les rapports de classe embryonnaires d’une société moderne ne se sont pas encore pleinement développés et cristallisés.

A nouveau: le tsarisme  ne tire pas sa force du partage de la Pologne, mais des particularités de l’Empire russe. Ses vastes masses humaines lui fournissent une source illimitée de ressources financières et militaires, disponibles presque à la demande, qui élève la Russie au niveau d’une puissance européenne de premier plan. Son immensité et  sa situation géographique donnent à la Russie un intérêt tout particulier dans la question d’Orient, où il rivalise avec les autres nations également impliqués dans cette partie du monde. Les frontières de la Russie avec les possessions britanniques en Asie le mènent vers une confrontation inévitable avec l’Angleterre. En Europe aussi, la Russie est profondément impliquée dans les questions vitales des puissances européennes. Surtout en ce dix-neuvième siècle, la lutte de classe révolutionnaire émergente a placé le tsarisme dans le rôle de gardien de la réaction en Europe, ce qui contribue également à sa stature à l’étranger.

Mais surtout, si l’on doit parler de la position extérieure de la Russie, en particulier au cours des dernières décennies, ce n’est pas du partage de la Pologne, mais uniquement et exclusivement de l’annexion de l’Alsace-Lorraine qu’il tire son pouvoir: en divisant l’Europe en deux camps hostiles, par la création d’une menace de guerre permanente, et en conduisant la France dans les bras de la Russie.

De fausses prémisses donnent de fausses conclusions: comme si l’existence d’une Pologne indépendante pourrait priver la Russie de ses pouvoirs chez elle ou à l’étranger… La restauration de la Pologne  ne pourrait provoquer la chute de l’absolutisme russe que si elle supprimait en même temps la base sociale du tsarisme en Russie même, à savoir, les restes de la vieille économie paysanne  et l’utilité du tsarisme pour à la fois la noblesse et la bourgeoisie. Mais bien sûr cela n’a aucun sens:  avec ou sans la Pologne, cela n’y changera rien. L’espoir de briser  la toute-puissance russe grâce à la restauration de la Pologne est un anachronisme qui remonte à ce temps révolu où il ne semblait y avoir aucun espoir que des forces au sein même de la Russie y soient jamais capable de viser la destruction du tsarisme. La Russie de l’époque, une terre d’économie naturelle, semblait, comme l’ont fait ces pays,  s’embourber dans la stagnation sociale  la plus totale. Mais depuis les années soixante elle a mis le cap vers le développement d’une économie moderne et, ce faisant, a semé le germe d’une solution au problème de l’absolutisme russe. Le tsarisme se trouve contraint de soutenir une économie capitaliste, mais, ce faisant, il scie la branche sur laquelle il est assis.

Par sa politique financière, il détruit ce qui reste des anciennes relations agricoles communes, et donc élimine les fondements de la pensée conservatrice chez les paysans. Qui plus est, dans son pillage de la paysannerie, le tsarisme sape ses  propres fondements matériels en détruisant les ressources avec lesquelles il a acquis la loyauté de la noblesse. Enfin, le tsarisme s’est visiblement fait une spécialité de ruiner la plupart des consommateurs pour l’embarras de la bourgeoisie, ce qui laisse les poches  assez vides  aux seuls qui pourraient vouloir sacrifier un peu de leurs intérêts à ceux de la nation. Une l’agent de l’économie bourgeoise dépensé, la bureaucratie pèse de tout son poids.  Le résultat en est l’accélération de la croissance du prolétariat industriel, la seule force sociale à laquelle le tsarisme ne peut pas s’allier et à laquelle il ne peut pas céder sans mettre en péril sa propre existence.

Ces sont donc là les contradictions sociales dont la solution implique la chute de l’absolutisme. Le tsarisme fonce directement vers  ce moment fatal, comme une pierre roule du haut de la montagne. La montagne c’est le développement du capitalisme et ses flancs sont les poings de la classe ouvrière prête au combat. Seule la lutte politique du prolétariat dans tout l’empire de Russie peut accélérer ce processus. L’indépendance de la Pologne a relativement peu à voir avec la chute du tsarisme, de même que le partage de la Pologne avait peu à voir avec son existence.

Prenons maintenant le premier point de la résolution.  « La soumission d’une nation par une autre», y lit-on, « ne peut servir que les intérêts des capitalistes et des despotes, tandis qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur…  » C’est sur cette base que la proposition de l’indépendance de la Pologne est censée devenir une exigence impérative du prolétariat. Ici, nous avons une de ces grandes vérités, si grande, en effet, que s’en est un lieu commun, et en tant que tel, ne peut mener à la moindre conclusion pratique. Si, en affirmant que l’assujettissement d’une nation par une autre est dans l’intérêt des capitalistes et des despotes,  on en conclut que toutes les annexions sont injustes, et peuvent être éradiquées dans le cadre du système capitaliste, alors raisonnons dans l’absurde, car ça ne tient pas compte des principes de base de l’ordre existant.

Il est intéressant de noter que ce point dans la résolution relève presque du même argument que la fameuse résolution néerlandaise: [2] « la conquête et le contrôle d’une nation par une autre et le combat d’un peuple par un autre ne peuvent être utiles qu’aux classes dirigeantes » … où le prolétariat doit accélérer la fin de la guerre en organisant des grèves militaires. Les deux résolutions sont fondées sur la croyance naïve qu’il suffit de reconnaître qu’un fait quelconque est avantageux pour les despotes  et nuisible pour les travailleurs, pour l’éliminer sur-le-champ. La similitude va plus loin. Le mal qui doit être écarté est dans son principe le même dans les deux résolutions: la résolution néerlandaise veut prévenir de futures annexions futures en mettant fin à la guerre, alors que la résolution polonais veut défaire les guerres passées en supprimant les annexions. Dans les deux cas, il s’agit pour le prolétariat d’éliminer la guerre et les annexions dans le cadre du capitalisme, sans éliminer le capitalisme lui-même,  alors que les deux font, de fait, partie de la nature même du capitalisme.

Si le truisme que nous venons de citer ne sert pas à grand chose pour l’abolition générale des annexions, il offre encore moins de raison d’abolir l’annexion  en question en Pologne. Dans ce cas particulier, sans une évaluation critique des conditions historiques concrètes, rien de bon ne peut être utile.  Mais sur ce point, sur la question de savoir comment – et si – le prolétariat peut libérer la Pologne, la résolution garde un profond silence profond. La résolution néerlandaise est plus élaborée à cet égard: elle propose au moins un moyen spécifique: un accord secret avec l’armée,  ce qui nous donne la mesure du côté utopique de la résolution. La résolution polonais reste en-deçà et se contente de « demander », ce qui n’est guère moins utopique  que le reste.

Comment le prolétariat polonais peut-il construire un État sans classes? Face aux trois gouvernements au pouvoir en Pologne, face de la bourgeoisie du Congrès polonais vendu au trône de Saint-Pétersbourg et rejetant toute idée d’une Pologne ressuscitée comme un crime et un complot contre son propre agenda, face aux grandes propriétés foncières de Galice représentées dans l’administration Badani, [3] qui vise  l’unité de l’Autriche (garantissant le partage de la Pologne) et, enfin, face aux Junkers prussiens qui alimentent le budget militaire pour sauvegarder les annexions; face à tous ces facteurs, que peut faire le prolétariat polonais? Toute révolte  serait matée dans le sang. Mais si aucune tentative de rébellion n’est faite, rien  d’autre ne se fera, car l’insurrection armée est la seule façon de réaliser l’indépendance polonaise. Aucun des États concernés ne renoncera volontairement à ses provinces, où ils ont régné pendant un long siècle. Mais dans les conditions actuelles, toute rébellion du prolétariat serait écrasée – il ne pourrait en résulter rien d’autre. Peut-être le prolétariat international pourrait-il aider? Il  ne serait pas  en position d’agir comme le prolétariat polonais lui-même, mais tout au moins peut-il déclarer sa sympathie.  Supposons  pourtant que toute la campagne en faveur de la restauration de la Pologne se limite à des manifestations pacifiques?  Eh bien, dans ce cas, bien sûr, les États qui l’ont partagé pourront continuer à régner sur la Pologne en toute tranquillité. Si donc le prolétariat international fait du rétablissement de la Pologne sa revendication politique – comme la résolution l’exige – il n’aura fait rien d’autre que prononcer un vœu pieux. Si l’on « exige » quelque chose, il faut se donner les moyens de cette exigence. Si l’on ne peut rien faire, l’ « exigence » creuse pourra bien tonner dans les airs, mais il ça n’ébranlera certainement pas le pouvoir des États sur la Pologne.

L’adoption de la résolution social-patriotique par le Congrès international pourrait toutefois avoir des implications plus vastes qu’il ne peut sembler à première vue. Tout d’abord, cela contredirait les décisions du précédent Congrès, en particulier relatifs à la résolution néerlandais sur la grève militaire. À la lumière d’arguments essentiellement équivalents et d’un contenu identique, l’adoption de la résolution social-patriotique réouvrirait la porte à la néerlandaise. Comment les délégués polonais, après avoir voté contre la résolution Nieuwenhuis, ont-ils réussi à proposer ce qui est pour l’essentiel une résolution identique, c’est là un point que nous ne discuterons pas pour le moment. En tout cas, ce serait bien pire si le Congrès dans son ensemble entrait dans une telle contradiction avec lui-même.

Deuxièmement, cette résolution, si elle était adoptée, aurait un effet pour le mouvement polonais que les prochains délégués au Congrès n’ont sûrement même pas osé imaginer. Ces trois dernières années – comme je l’ai détaillé dans mon article dans la Neue Zeit, numéros 32 et 33 [4] – on a tenté d’imposer aux socialistes polonais un programme pour le rétablissement de la Pologne, avec l’intention de les séparer de leurs camarades allemands, autrichiens et russes en les unifiant dans un parti polonais  construit sur une ligne  nationaliste. Compte tenu de l’utopie de ce programme et de sa contradiction avec toute lutte politique efficace, les défenseurs de cette tendance n’ont pas encore été en mesure de fournir d’argument à leur visées nationalistes qui résiste à la critique. C’est ainsi qu’ils n’ont guère, jusqu’à présent, mis en avant leur tendance sur la scène publique. Alors que les partis polonais des secteurs autrichien  et prussien n’ont pas adopté le point relatif au rétablissement de la Pologne dans leur programme, l’avant-garde de la tendance nationaliste, le groupe de Londres qui se fait appeler Zwiazek Polskich Zagraniczny Socjalistow, [5] a travaillé ferme  à susciter des sympathie dans les partis d’Europe occidentale, notamment via le journal Bulletin Officiel et par d’innombrables articles dans: Socialist Poland , The Poland of the Workers , Democratic Poland , The Independent Republic of Poland, etc les mêmes proses ont tourné en boucle en polonais, en allemand et en français. C’est ainsi qu’a été préparé le terrain pour l’adoption dans le programme d’un État de classe polonais. Le couronnement de tout ce processus devait être le congrès de Londres, avec l’adoption de la résolution du courant nationaliste passant en contrebande sous le drapeau international.  Le prolétariat international est sans doute censé lever le drapeau rouge sur le vieil édifice nationaliste et le consacrer temple de l’internationalisme. Ensuite cette consécration par les représentants du prolétariat international devrait couvrir l’absence d’une quelconque motivation scientifique et élever le social-patriotisme au rang de dogme qu’il serait vain de critiquer. Enfin cette décision devrait encourager les partis polonais à adopter, une fois pour toutes, le programme nationaliste et à s’organiser sur des bases nationales.

L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles.

Voilà la signification principale de la résolution social-patriotique, si elle devait être adoptée. Nous avons évoqué en commençant les progrès que le prolétariat a fait depuis l’époque de la première Internationale, son développement à partir de petits groupes  pour devenir un grand parti capable de gérer ses propres affaires. Mais à quoi prolétariat doit-il ce progrès? Seulement à sa capacité de comprendre la primauté de la lutte politique dans son activité. L’ancienne Internationale a fait place à des partis organisés dans chaque pays en conformité avec les conditions politiques propres à ces pays, sans, pour cela, s’occuper de la nationalité des travailleurs. Seule la lutte politique en conformité avec ce principe rend la classe ouvrière forte et puissante. Mais la résolution social-patriotique suit son cours en opposition diamétrale à ce principe. Son adoption par le Congrès serait renier trente-deux ans d’expérience accumulée par le prolétariat et d’enseignement théorique.

La résolution social-patriotique a été formulé très habilement: c’est derrière la protestation contre le tsarisme qu’on proteste contre l’annexion – mais après tout, la  revendication d’indépendance de la Pologne s’adresse aussi bien à l’Autriche et à la Prusse qu’à la Russie: elle sanctionne une tendance nationaliste ayant des intérêts internationaux; elle essaie d’obtenir l’appui du programme socialiste sur la base d’une manifestation morale générale. Mais la faiblesse de son argumentation est encore plus grande que l’habileté de sa formulation: quelques lieux communs sur la malfaisance des annexions et des sottises sur l’importance de la Pologne pour le tsarisme – cela et rien de plus – c’est tout ce que cette résolution est capable d’offrir.

Notes:

[1] Le texte de la résolution est reproduit d’après la forme présentée par Rosa Luxemburg dans son essai, Der Sozialpatriotismus in Polen, dans Neue Zeit. Cf. Collected Works , I, I, 39ff.

[2] Il s’agit d’une référence à un projet de résolution néerlandaise au Congrès socialiste international de Zurich en 1893. It was rejected in favor of a German resolution on the same theme. Il a été rejeté au profit d’une résolution allemand sur le même thème. Cf. Protokoll des Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongresses in der Tonhalle Zurich vom 6 bis 12 August 1893 , Zurich 1894, p.25.

[3]  Référence à un membre de la noblesse polonaise de la Pologne autrichienne, Premier ministre de 1895 à 1897.

[4] Neue Strömungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland and Österreich ( New Tendencies in the Polish Socialist Movement in Germany and Austria ), in Collected Works , I, I.

[5] Union  à l’étranger des socialistes polonais , comité spécial associé au PPS.

Deux livres sur les « Amis de Durruti »

21 octobre 2014 by

Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°785 (juin 2014).

Groupe dissident de la CNT espagnole très critique sur la participation de celle-ci au gouvernement républicain, le groupement des «Amis de Durruti», un des rares groupes restés aux côtés des ouvriers dans les Journées de mai 1937 à Barcelone, fait l’objet de publications récentes.

Los Amigos de Durruti : Historia y antología de textos

Agustín Guillamón a signé un nouveau livre en espagnol : Los Amigos de Durruti: Historia y antología de textos, co-édité à Barcelone par Dskntrl-ed! et Aldarull (novembre 2013, 333 pages, ISBN: 978-84-941941-6-0). Dès les premières lignes il annonce clairement : « Ce livre traite de la théorie révolutionnaire. Le regroupement des Amis de Durruti constituait une sérieuse opposition aux comités dirigeants de la CNT et de la FAI ». Cette étude sur 144 pages des Amis de Durruti est suivie d’annexes (plus de la moitié du livre): correspondance de Jaime Balius, textes variés des Amis de Durruti, et la brochure Hacia una nueva Revolución.
Le livre ne coûte que 9 euros en Espagne.

Vers une nouvelle révolution

Le texte de Jaime Balius (Amis de Durruti, 1937-38) était disponible sur internet en anglais et en espagnol. Il a été enfin traduit en français et publié aux Éditions du Coquelicot de Toulouse. C’est d’ailleurs à Toulouse que Balius est mort en 1980.
N° 6 des cahiers du coquelicot (mai 2014). 10 € + 2 € de frais de port auprès de : Le Coquelicot / BP 74078 / 31029 Toulouse cedex (chèques à l’ordre de : Le Coquelicot).

De quoi revisiter la Révolution espagnole.

S.J.


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