Ce texte est extrait des archives de Ngo Van, membre de l’UOI en 1949-1950. Elles se trouvent désormais à l’IISG, Institut d’histoire sociale, d’Amsterdam. Tous nos remerciements à H.F. pour nous avoir permis de les photocopier.
Ouvriers de France, d’Europe et du monde,
Vous avez devant vous un monde pourri qui n’attend que vos coups pour s’enfoncer dans le passé. Vous êtes les derniers esclaves des sociétés d’exploitation et de fraude qui, pendant des dizaines de siècles, se sont succédé les unes aux autres, mais vous êtes aussi leurs vengeurs, la force active qui doit détruire ce monde pourri et en construire un autre sans exploitation, ni fraude. Vous êtes la vérité en face du mensonge. Affirmez-la ! Il ne vous faut qu’agir. À cent ans de distance, les paroles du Manifeste communiste retentissent comme une gifle sur le visage de tous les lâches et de tous les traîtres : « Les prolétaires n’ont à perdre que leurs chaînes et ils ont un monde à gagner. »
La société capitaliste a fait son chemin. Elle est la plus achevée de toutes les sociétés basées sur l’exploitation de l’homme que le monde ait connues. Elle a, plus qu’aucune autre, développé les moyens de production, la science, la culture et la consommation générales et même la liberté dans les limites utiles à la minorité bourgeoise exploiteuse de la grande majorité de la population. Elle a fouillé le globe en quête de sources de matières premières et de marchés ; elle a introduit partout les rapports capitalistes d’exploitation, augmenté numériquement le prolétariat, concentré la propriété dans [entre les mains d’] un nombre d’hommes de plus en plus réduit. Elle a ainsi, d’une part, agrandi, plus que toutes les précédentes sociétés d’exploitation, la séparation entre la capacité du travail naturel à l’homme et les instruments de travail (machines, techniques, terre, forces naturelles, etc.) qui sont indispensables au libre et plein exercice de cette capacité. Mais d’autre part, l’histoire l’a acculée à créer, par le truchement des misérables intérêts bourgeois, les conditions requises pour l’anéantissement de toute société d’exploitation et de fraude. Jadis les esclaves de Spartacus, les serfs des jacqueries ou les sans-culottes du XVIIIe siècle ne se révoltaient que pour être écrasés ou pour faire triompher une nouvelle classe d’exploiteurs. Aujourd’hui, le prolétariat a la possibilité d’orienter la société vers la destruction de toute exploitation, toute fraude, toute oppression. Il doit prendre possession des instruments de travail lentement dérobés à l’homme au cours de longues dizaines de siècles, restaurer l’unité entre l’homme et la nature, gage de toute liberté, et anéantir l’Etat. La révolte du prolétariat sera la révolte de l’humanité. S’il se montrait incapable de se révolter, il entraînerait l’humanité vers une nouvelle servitude pour des dizaines de siècles.
La société capitaliste ne peut plus offrir à l’humanité qu’un avenir de misère, de régression sociale et culturelle, de dictatures policières et de guerres de plus en plus sanglantes, quel que soit présentement le groupe capitaliste qui domine (USA ou URSS). Cependant les forces économiques ont atteint un niveau qu’elles n’ont jamais connu, bien que leur développement soit actuellement freiné par le système qui leur sert de cadre. Ce système est aujourd’hui entièrement rongé par la contradiction entre le développement des forces de production et la capacité d’absorption du marché. Cette contradiction entraîne un malthusianisme économique croissant, générateur demain d’une lente dégradation technique, indispensable au maintien sous une forme ou sous une autre de la division de la société en classes ou en castes et des profits que cette division vaut à la couche dominante. Il suffirait que les travailleurs s’emparent de l’appareil de production et le remettent en marche au profit de l’ensemble de l’humanité pour que la technique et la culture connaissent un essor aujourd’hui inimaginable.
La surindustrialisation des Etats-Unis capable de donner à la majorité des travailleurs de ce pays un niveau de vie largement supérieur à celui que connaissent les travailleurs du reste du monde, exploités à la fois par leurs propres capitalistes et par l’impérialisme américain et russe, permet cependant d’entrevoir les possibilités que recèle un système où la production serait orientée uniquement vers la satisfaction des besoins de la population. C’est ce but que doit s’assigner la révolution socialiste dès l’heure de son triomphe et vers lui que doit tendre la société de transition qui naît avec sa victoire. Cette société ne doit pas perdre de vue un seul instant l’interdépendance étroite qui existe entre la production et la consommation même dans le système capitaliste. Le profit qui, dans le système actuel, s’intercale entre la production et la consommation comprime tantôt l’une, tantôt l’autre, si bien qu’au moment où consommation et production entrent en conflit ouvert, le profit tend à disparaître si la consommation est restreinte, d’où les crises du capitalisme, ou à s’accroître, si la consommation dépasse la production. Dans la société de production d’où le profit doit être banni sous quelque forme que ce soit, l’économie planifiée a pour but essentiel d’accorder production et consommation, la satisfaction de cette dernière devant être envisagée comme étalon de la production, et non le profit comme dans le système capitaliste. Toute économie « planifiée » qui ne tient pas compte des nécessités des masses est ipso facto orientée à [vers] la satisfaction des besoins d’une minorité exploiteuse constituant la couche dominante de la société et ramenant celle-ci vers des normes capitalistes. Elle relève de l’économie dirigée et, de nos jours, ne peut que rejeter la société plus profondément dans la décadence.
Depuis qu’en 1914 a éclaté la première guerre impérialiste, le capitalisme est entré dans sa phase décadente et la société dans la crise la plus décisive de l’histoire. Son bilan des trente dernières années est macabre. Deux fois, le monde a été entraîné à [dans] la guerre, des dizaines de millions d’hommes ont été tués, et le travail de plusieurs générations a été détruit sans autre résultat que de décider quel groupe d’esclavagistes dominerait le monde. Chaque fois, les gouvernements de chaque pays ont appelé leurs populations respectives au massacre des populations des pays ennemis au nom de la liberté et du bien-être futur, car ce qu’ils ne peuvent pas donner aujourd’hui, ils le promettent pour demain à l’instar de toutes les religions. Il en est résulté une misère et une oppression accrues ainsi qu’une régression sociale aujourd’hui évidente pour tous. Sans se soucier de leurs promesses, les vainqueurs, n’écoutant que leur voracité, menacent encore de déclencher un nouveau carnage pour s’arracher les uns aux autres les dépouilles du vaincu.
Dès 1914, les forces de production, les forces humaines et la culture avaient atteint le niveau nécessaire pour accomplir la révolution sociale. Dès lors, une grande alternative s’est présentée pour l’humanité et en particulier pour le prolétariat et les classes pauvres en général : révolution ou guerres continuelles, destruction de la civilisation, décadence et rechute dans la barbarie. La guerre était le signal de l’épuisement des possibilités positives de la forme sociale capitaliste ; elle aurait dû être détruite. Le prolétariat des deux camps belligérants aurait dû retourner les armes que les capitalistes et les leaders ouvriers mettaient entre ses mains pour « vaincre l’ennemi », contre ces mêmes capitalistes et leaders ouvriers.
Trente ans d’oppression et de souffrances inouïes auraient été ainsi épargnés au monde, trente ans de crimes comme on en n’avait jamais vu jusqu’ici. Il s’agissait de détruire cette société d’exploitation sans égard pour les patries qu’elle avait produites et non pas de détruire l’Allemagne au profit de l’Angleterre et de la France, ou ces deux [pays] au profit de l’Allemagne. Mais les leaders ouvriers, faisant corps avec les exploiteurs, réussirent à imposer la guerre pour la destruction d’un groupe de nations au profit d’un autre. Au dilemme posé par l’évolution humaine dont la solution positive commandait la fraternisation des peuples dans la révolution sociale, fut substitué un dilemme faux et réactionnaire : triomphe du capitalisme allemand ou triomphe du capitalisme français ou anglais qui, en fin de compte, fut simplement le triomphe du capitalisme américain. Rejeté violemment, loin de son but, au moment où il allait l’atteindre, faussé dans son essence et son activité quotidienne, le mouvement ouvrier subit un très grave recul idéologique et une immense défaite, puisqu’il s’était mis honteusement au service du capitalisme, le jour même où il aurait dû le détruire.
Grâce à l’action foncièrement internationaliste, antipatriotique, défaitiste révolutionnaire des bolcheviks, le triomphe de la révolution russe rétablit les termes exacts du dilemme historique présenté à l’humanité, en appelant les peuples à s’emparer de l’économie et du pouvoir politique, à anéantir l’Etat capitaliste et à retourner leurs armes contre leur propre gouvernement. Certes, la trahison des leaders de l’Internationale socialiste n’aurait eu qu’une portée très limitée si la révolution russe n’avait pas, elle-même, été trahie quelques années après sa victoire. Ainsi, bien avant l’éclatement de la seconde guerre impérialiste, la Troisième Internationale et le gouvernement du Kremlin avaient renié, beaucoup plus complètement et beaucoup plus perfidement qu’en 1914, la Deuxième Internationale, le grand dilemme historique, trahi le prolétariat et contribué eux-mêmes de toutes leurs forces à pousser la société à la décadence à travers les guerres, la surexploitation et le totalitarisme bureaucratique et policier. C’est là le fardeau accablant qui pèse sur le prolétariat mondial, le rend sceptique, paralyse son action révolutionnaire et en fait, par le truchement des leaders « communistes » et réformistes, une victime du capitalisme.
Si la première guerre impérialiste avait déjà montré aux exploités du monde – à ceux des pays belligérants en particulier – le besoin urgent d’en finir avec le capitalisme et ses carnages périodiques, la seconde guerre leur a montré de nouveau le même besoin mais dans des termes infiniment plus péremptoires et d’une manière beaucoup plus urgente. Le triomphe des Nations unies, comme celui de l’Axe, ne pouvait qu’approfondir la crise de décomposition et de décadence, aggraver la situation du prolétariat et des classes pauvres en général, saper leur confiance et leur combativité, vicier leur pensée par le méprisable poison nationaliste et prolonger la vie du capitalisme, depuis longtemps périmé. C’est surtout à cause des partis dits communistes, liés à Moscou, qu’une telle tendance a été adoptée ou plutôt imposée aux masses. En reniant l’internationalisme prolétarien et en acceptant la guerre impérialiste, d’abord à côté de Hitler/Staline, puis à côté de Roosevelt/Staline/Churchill, le stalinisme ne faisait qu’obéir aux intérêts réactionnaires du gouvernement de Moscou, son maître et suborneur, mais il infligeait au prolétariat une défaite plus grave que l’écrasement d’une insurrection par les armes capitalistes, qu’il parlât et agit en faveur du fascisme contre les ploutocraties impérialistes ou en faveur de celles-ci contre le fascisme, il restait dans le camp des forces de décadence, dont l’intérêt vital exigeait que le prolétariat fût prisonnier du dilemme faux et réactionnaire (victoire d’un groupe de nations capitalistes sur un autre) pour l’empêcher de poser son propre dilemme : révolution sociale et fraternité prolétarienne ou guerre impérialiste et barbarie. Allié à Berlin ou Washington, Moscou ne changeait pas de camp par rapport aux intérêts du prolétariat qui sont les intérêts historiques de toute l’humanité. Ce fut la preuve la plus concluante que le Kremlin ne représentait pas la révolution russe de 1917, mais bien ses destructeurs.
En effet, aucune politique révolutionnaire n’est possible aujourd’hui, et le prolétariat sera incapable de sortir de l’esclavage, si l’on ne comprend pas que l’actuel gouvernement de Moscou et tous ses partis dans le monde représentent, non la révolution mais la contre-révolution russe. Dans les vieux pays capitalistes, l’Etat, sa police, ses lois et ses tribunaux concentrent et représentent par de multiples voies les intérêts de tous les capitalistes individuels qui exploitent le prolétariat ; dans la Russie de Staline, l’Etat est presque l’unique capitaliste et exploiteur. Ainsi se trouvent concentrés dans ses mains la propriété et l’exploitation de type capitaliste, la police, la législation et les tribunaux qui soutiennent les deux premières. Jamais dans l’histoire, depuis les derniers stades de la décadence romaine, on n’a vu une si monstrueuse concentration de pouvoir. C’est cela qui a donné au régime du Kremlin son caractère si complètement totalitaire.
Les perspectives générales de Marx et Engels partaient de la constatation que les sociétés, quelles qu’elles soient, naissent, se développent, dégénèrent et disparaissent pour laisser la place à une société nouvelle qui, à son tour, subit le même sort. Leur critique se situe à l’époque où le capitalisme va atteindre son apogée et les empêche de discerner nettement les caractères spécifiques du capitalisme pourrissant. Ils n’avaient pas envisagé qu’il atteindrait ce stade. Le développement considérable du mouvement ouvrier dans les dernières années de leur existence permettait d’ailleurs d’espérer que le parti révolutionnaire du prolétariat détruirait la société capitaliste au moment où celle-ci cesserait d’avoir une valeur positive, même relative, pour l’ensemble de l’humanité. Il convient de noter ici que Marx et Engels considéraient la révolution socialiste comme inévitable, oubliant ainsi l’autre terme de l’alternative : la décadence. Ce n’est pas leur faute cependant si le parti révolutionnaire est passé à l’ennemi avec armes et bagages pour devenir le principal obstacle à l’émancipation des travailleurs et faciliter ainsi la décadence de la société. De là vient la déficience de leurs perspectives générales. En effet, l’optimisme de leurs prévisions s’étant trouvé en défaut à cause des hommes, du facteur subjectif, les perspectives touchant à l’évolution du capitalisme vers la dégénérescence acquirent de ce fait un caractère sommaire puisque ces prévisions leur paraissaient superflues, le parti révolutionnaire du prolétariat devant éviter la décadence en détruisant la société capitaliste. Par ailleurs, on doit convenir que les caractères de dégénérescence du capitalisme étant à peine sensibles à leur époque, il leur était difficile de dénoncer l’évolution future de la société en l’absence d’une révolution sociale triomphante.
Les perspectives économiques de Marx se sont confirmées dans leurs grandes lignes, encore que, dans ce développement, certains traits nouveaux soient apparus qui constituent le contenu même de la décadence.
Le phénomène de concentration du capital a amené, par exemple des transformations dans les formes de la propriété et de la concurrence. Au premier stade du capitalisme moderne, le stade du libéralisme économique, la propriété était strictement individuelle et n’exprimait que le capital investi dans l’entreprise. La concurrence était le fait de la lutte entre les capitalistes individuels sur un marché restreint qui atteignait rarement l’échelle nationale. Mais la nécessité, engendrée par le développement du machinisme, d’investir des capitaux de plus en plus considérables a amené l’association du capitalisme individuel puis, à la fin de ce stade, la société anonyme, où d’immenses capitaux provenant d’une multitude de petits capitalistes sont gérés par un tout petit nombre d’hommes, sans que ces petits capitalistes puissent intervenir dans la gestion de leurs fonds.
Au second stade, celui de l’impérialisme, la propriété ne cesse pas d’être privée, mais les sociétés anonymes se groupent en trusts et en cartels qui règlementent les prix, tout en se livrant entre eux une guerre acharnée pour la conquête de marchés de plus en plus vastes. Si, au stade précédent, l’Etat constitue un facteur d’équilibre relatif entre les capitalistes, à l’époque de l’impérialisme il devient l’agent d’exécution directe des groupes capitalistes les plus puissants qui se combattent pour en obtenir le contrôle exclusif à leur seul bénéfice.
L’automatisme de ce processus se poursuivant, on arrive au troisième stade – capitalisme d’Etat – où la propriété, devenue impuissante à conserver son caractère capitaliste par ses propres moyens, se met à l’abri de l’Etat, s’efface devant lui, se fond en lui. La propriété devient indivise entre les membres de la classe ou de la caste qui détient le pouvoir politique, si bien qu’elle cesse, en Russie, par exemple, d’être fonction du capital investi initialement par les capitalistes individuels, ceux-ci étant presque entièrement disparus [ayant presque entièrement disparu]. Leur rôle se limite désormais, dans les autres pays où les moyens de production ont été plus ou moins nationalisés, à empocher une part du profit, l’autre part étant absorbée par les bureaucrates de l’appareil d’Etat et de l’appareil économique. En somme, la concentration qui s’est opérée sur le plan économique conduit automatiquement le capitalisme à concentrer ses forces politiques et économiques dans les mêmes mains, dans le seul but de mieux résister aux assauts des masses.
L’abaissement du niveau de vie des masses laborieuses, constant depuis la première guerre impérialiste mondiale, n’a pour ainsi dire pas été prévu par Marx et Engels, car il résulte de l’évolution rétrograde du capitalisme à notre époque. Cet abaissement du niveau de vie se manifeste de plusieurs manières : d’abord par la création, entre les deux guerres, d’immenses armées de chômeurs en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, par exemple, puis par une diminution absolue du niveau de vie de l’ensemble du prolétariat, particulièrement sensible en France où il s’est abaissé en moyenne de 50%. Enfin le niveau de vie des travailleurs des pays impérialistes s’est encore abaissé à cause du monopole de la technique par la classe dominante qui, par le travail à la chaîne mené à un rythme haletant, conduit à une régression culturelle inimaginable et à un épuisement rapide des travailleurs.
En URSS et dans les pays du « glacis », le travail forcé tend à devenir une forme d’exploitation normale qui permet encore d’abaisser considérablement le niveau de vie des travailleurs qui y échappent, l’interdiction de la grève leur retirant toutes possibilités d’action en vue de l’amélioration de leur situation.
Enfin, le phénomène qui est peut-être le plus notable de notre époque est sans doute la faveur dont jouit la paysannerie chez les couches dominantes des démocraties bourgeoises d’Europe occidentale aussi bien que des « démocraties populaires » d’Europe orientale. Ce sont les seules couches sociales – hormis les classes dirigeantes y compris, à l’Est, les bureaucraties syndicales et politiques staliniennes et réformistes – qui aient prospéré depuis une dizaine d’années aux dépens du prolétariat et des classes moyennes urbaines évidemment. La raison en est simple : une couche de paysans satisfaits ne sera pas tentée de se lier au prolétariat pour réaliser la révolution socialiste et constitue ainsi un obstacle supplémentaire d’une efficacité certaine contre celle-ci.
Les perspectives politiques du marxisme, relativement au rôle du prolétariat, ne se sont pas réalisées parce que la possibilité d’une décadence du capitalisme a été rejetée et parce que le rôle du facteur subjectif a été considérablement sous-estimé par le marxisme ou plus exactement n’a pas été suffisamment indiqué.
La crise de la société actuelle est la crise révolutionnaire la plus importante et la plus décisive de toute l’histoire de l’humanité. Jusqu’à présent, l’évolution sociale et les révolutions qui l’ont confirmée et développée donnaient toujours lieu à l’élévation au pouvoir d’une nouvelle classe dominante. Mais l’évolution, les révolutions, les décadences et les renaissances antérieures ont produit tous les éléments matériels et humains nécessaires pour en finir avec toute exploitation d’une classe par une autre et permettre à l’homme de faire face, sans divisions sociales, au monde extérieur, à la nature et de les mettre à son service. L’instrument de ce bouleversement social, c’est le prolétariat, la classe des travailleurs qui ne peut s’émanciper par l’oppression d’une autre classe, mais uniquement en libérant toute l’humanité. Il y a un siècle que le prolétariat a commencé son héroïque lutte révolutionnaire mais, depuis ce moment, il a été toujours trahi par les organisations qui l’avaient appelé à la lutte pour la révolution. La Première Internationale ne fit qu’indiquer la route avant sa dissolution ; la Deuxième Internationale bondit brusquement, en 1914, dans le camp du capitalisme après une longue période d’adaptation bureaucratique et parlementaire ; la Troisième Internationale, qui représenta vraiment la révolution mondiale pendant quelques années, se transforma rapidement en instrument extérieur de la contre-révolution russe et sa trahison a été, pour cette raison même, infiniment plus grave que toutes les précédentes. Mais la trahison de ces organisations, principalement de celles dites communistes qui pendant longtemps ont usurpé le prestige de la révolution russe, n’était pas seulement une désertion en pleine bataille, elle signifiait que toute la force organique et idéologique de ces organisations passait au service de la contre-révolution mondiale, indépendamment des rivalités impérialistes. À partir de là, ces organisations, de facteur révolutionnaire, se transformaient en facteur conservateur, elles devenaient des auxiliaires de la police, des tribunaux et de l’Etat en général. Ainsi, le prolétariat se trouve enrégimenté dans des organisations « communistes », « socialistes » et syndicales dont le but ultime est d’aider la police, l’armée, les tribunaux, l’Etat à rendre impossible la révolution prolétarienne. Voilà tout ce qui empêche le prolétariat de se révolter et permet au capitalisme de traîner une existence décadente.
Le capitalisme n’offre aujourd’hui à la société qu’un avenir de plus en plus sombre, un avenir de guerres, un régime policier et bureaucratique dirigé par des fascistes, des staliniens ou les deux coalisés, une dégradation continuelle du niveau de vie et de culture, un esclavage accentué d’abrutissant travail à la chaîne et de camps de travail forcé, la destruction de la culture et des connaissances techniques au moyen de la technique même (bombe atomique), le rejet de l’humanité dans une nouvelle barbarie. Il n’a plus le droit à l’existence. Toutes les énergies du prolétariat et des classes exploitées en général doivent tendre à un seul but : sa destruction.
Ce serait, en réalité, une tâche relativement aisée si le prolétariat n’avait à vaincre que les capitalistes individuels et les forces armées de leur Etat. Classe contre classe, révolution contre réaction, la victoire appartiendrait sans conteste et rapidement au prolétariat tant la bourgeoisie est dégénérée et, psychologiquement, se sait vaincue d’avance. Mais les forces d’ordre et de contre-révolution ont trouvé de nouveaux foyers d’irradiation et puisent de nouvelles énergies dans les organisations autrefois ouvrières. Les anciens partis « socialistes » ne sont plus, comme Blum l’a dit, que les « gérants loyaux des affaires capitalistes » et les partis dits communistes (en réalité les plus anticommunistes qui soient) ne sont que les représentants et gérants loyaux de la contre-révolution russe, comme ils l’ont prouvé en maintes occasions et avoué dans des centaines de déclarations. Lié à la démocratie bourgeoise, le réformisme socialiste dégénère avec elle ; lié à la contre-révolution russe, le stalinisme se corrompt avec elle et vivra, ou périra, avec elle. Mais la caractéristique de la contre-révolution russe est la concentration et l’exacerbation de la vieille exploitation capitaliste dans les mains de l’Etat, ce qui produit une concentration de la violence, des méthodes policières et bureaucratiques du totalitarisme, que le capitalisme traditionnel n’a jamais atteint même avec Mussolini, Hitler ou Franco. En effet, le régime existant en Russie concentre dans ses mains la propriété des moyens de production, par conséquent l’exploitation et la violence judiciaire et policière qui sauvegardent les deux premières, à un degré que l’histoire n’a jamais connu, même dans la décadence de l’ancienne Egypte et de la Rome impériale. La propriété privée des moyens de production, signe du vieux capitalisme, a donné lieu en Russie, sous l’égide de la contre-révolution stalinienne, à la propriété capitaliste de l’Etat, ce qui fait passer tout le pouvoir et la plus grande partie des bénéfices de l’exploitation dans les mains des bureaucrates staliniens. Dans les pays de l’Europe occidentale, particulièrement en France, ce sont les partis staliniens et leurs bureaucrates syndicaux (CGT) qui ont la mainmise sur la classe ouvrière et s’imposent à elle par tous les moyens, depuis la démagogie hypocrite au nom du socialisme et de la révolution russe, jusqu’à la contrainte sous toutes ses formes dans les usines, et l’assassinat des révolutionnaires. Sachant que l’évolution naturelle du capitalisme (concentration automatique de la propriété jusqu’à la propriété d’Etat) favorise ses intérêts, le stalinisme entend faire valoir la domination de ses bureaucrates sur la classe ouvrière pour s’imposer aux capitalistes individuels comme le meilleur représentant du capitalisme en général, c’est-à-dire comme le meilleur défenseur du système qui consiste à faire travailler la masse au bénéfice des privilégiés, à maintenir la séparation de l’homme des moyens de production, comme le sauveur de toutes les forces pourries de l’ordre en général, en face du désordre et de l’ « anarchie » des masses révoltées.
Ainsi, l’ennemi véritable du prolétariat et de la révolution sociale n’est pas constitué principalement par les capitalistes individuels, que le prolétariat pourrait vaincre d’une simple claque, ni par leur police, leur armée, leurs tribunaux entièrement discrédités et prostitués, mais par les cadres politiques et syndicaux staliniens qui substituent à l’Etat, là où il est incapable de remplir sa tâche : maintenir la classe ouvrière dans le scepticisme et la démoralisation. Ils sont actuellement, à notre époque de dégénérescence du capitalisme, les véritables représentants de l’Etat. Or, la tâche historique la plus importante du prolétariat est de détruire la machine de l’Etat, sans quoi la révolution sociale ne sera jamais.
Il s’ensuit que, sans détruire la puissance stalinienne en tant que parti et bureaucratie syndicale (CGT) ainsi que celle de la bureaucratie réformiste (CGT-FO) ou leur sosies dans d’autres pays, le prolétariat est voué à l’impuissance et à l’esclavage, il n’y aura pas révolution sociale, mais décadence et barbarie.
Le grand problème de l’époque, la terrible tragédie du prolétariat consistent précisément dans la contradiction provisoire entre la maturité plus que complète des conditions historiques, objectives et subjectives, de la révolution sociale et son incapacité organique et pratique de la mettre à exécution. La jonction entre les possibilités historiques et les faits ne peut, en conséquence, être réalisée que par une organisation révolutionnaire du prolétariat. C’est à cette tâche, que nous, Union ouvrière internationaliste, entendons contribuer. Toutes les petites organisations existant en dehors du réformisme et du stalinisme se sont révélées impuissantes à rallier le prolétariat sous un drapeau combatif, y compris les organismes officiels de la IVe Internationale dont nous venons de sortir. La IVe Internationale n’a pas intégralement maintenu les traditions de l’internationalisme prolétarien et s’en tient encore à la défense de la Russie sans voir que la contre-révolution y est entièrement accomplie. Elle constitue ainsi une gauche du stalinisme dans tous les pays. La IVe Internationale officielle ne fait de cette manière qu’annuler son propre potentiel révolutionnaire. C’est cela qui a donné naissance à notre mouvement, l’Union ouvrière internationaliste, qui a pour but d’organiser le prolétariat français, européen et mondial en vue de l’accomplissement de son grand but historique : LA REVOLUTION SOCIALISTE.
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