Rassemblements à la mémoire de Clément

6 juin 2013 par

A la mémoire de notre camarade Clément, tué hier soir à Paris par des fascistes, rendez vous à 17h aujourd’hui jeudi 6 juin:

  • au passage du Havre, 75009 Paris. (Métro Havre Caumartin)
  • devant le consulat de France, 1501 av. McGill College, à Montréal.

clement

Un autre rassemblement à l’appel d’organisations politiques aura lieu à 18h30, place Saint-Michel à Paris.

Korolenko vu par Rosa Luxemburg (1922)

1 juin 2013 par

Paru dans l’Humanité du 14 février 1922.

KOROLENKO
VU PAR ROSA LUXEMBOURG

Nous trouvons dans l’introduction dont Rosa Luxembourg fait précéder une traduction de Korolenko, le passage suivant:

D’après ses origines, Korolenko peut se réclamer de trois nationalités différentes. Il est à la fois Polonais, Ukrainien et Russe. De bonne heure il connut le conflit des races. Mais déjà comme enfant, son cœur sut aimer les hommes sans faire de distinction, et libéré de tout nationalisme, il sut rester fidèle toute sa vie il un idéal purement humain.

Pourtant quelle que soit sa haine de toute forme de chauvinisme. Korolenko est bien un poète russe, peut-être le plus Russe de tous ceux qui ont écrit en prose. Ce ne serait pas assez dire qu’il aime son pays, il en est amoureux, amoureux de la nature russe, amoureux des charmes intimes que recèle chaque région du vaste empire.

Son amour embrasse également les rivières somnolentes, les vallons bordés de forêts et ce peuple russe si simple, si naïf dans sa foi, qui sait unir à un humour débordant une mélancolie profonde. Ce n’est pas dans les villes, dans un luxueux compartiment de chemin de fer ou dans l’agitation de la vie civilisée qu’il se trouve chez lui, il n’est lui-même, tout à fait lui-même que sur les grand’routes. Le sac au dos, le bâton qu’il s’est taillé lui-même, à la main, il marche devant lui, d’un pas lent et grave, s’abandonnant au hasard des rencontres. Tantôt il suit un groupe de pèlerins qui vont se prosterner devant l’icône de la vierge, tantôt étendu, près d’un fleuve, il cause avec des pêcheurs à la lueur d’un feu de nuit, tantôt couché sur un de ces primitifs petits bateaux vapeur qui se meuvent lentement comme pris de sommeil, il écoute les conversations d’une foule bigarrée composée de paysans, de soldats et de mendiants voilà la vie qu’il aime, voilà sa vie. Et se mêlant au peuple, il ne sera pas l’observateur distant qu’était Tourguenev, aristocrate aux bonnes manières. Korolenko n’a aucune peine à trouver un contact direct avec le peuple; il trouve tout naturellement le ton pour parler aux gens simples et aussitôt devient un des leurs. C’est ainsi qu’il traversa le grand pays de Russie d’un bout à l’autre, qu’il ressentit les charmes de la nature, et que son esprit se remplit de cette poésie naïve et primitive que Gogol avait connue avant lui c’est là qu’il apprit à aimer ce peuple russe si fataliste et flegmatique d’ordinaire, et que rien ne paraît pouvoir ébranler quand il est au repos, mais qui; au moment de la tempête, soudainement s’éveille, pour atteindre les plus grands héroïsmes; faisant alors preuve d’une force que rien ne saurait abattre. Tel Korolenko lui-même, dont les paroles d’ordinaire couplent doucement sans se presser, pour prendre tout à coup l’allure d’un fleuve grondant et débordant prêt à envahir ses berges.

Voilà ce qui nous fait aimer le poète que fut Korolenko. Pourtant ses poésies apparu tiennent à une autre génération. Ses contes aux tons variés et délicats reflètent la vision d’un temps qui n’est plus, La Russie de Korolenko, c’est la Russie d’hier, qui a fait place aujourd’hui à cette autre Russie que nous montrent Gorki et ses amis et où dominent l’orage et la tempête. Mais déjà chez Korolenko lui-même, la vision de la Russie d’hier, semble, vers la fin de sa vie, s’évanouir. Chez lui comme chez Tolstoï ce fut le militant d’un nouvel ordre social qui l’emporta pour finir sur le poète et le rêveur. Lorsque Tolstoï avait commencé à prêcher son évangile sous forme de petits contes populaires, Tourguenev lui écrivit à Yasnaya Poliana pour le supplier au nom de la patrie de revenir à l’art pur. Il en fut de même pour Korolenko. Lorsqu’il se fit journaliste ses amis regrettèrent le poète. Mais l’esprit de responsabilité sociale qui est au fond de tout littérateur russe fut plus fort chez Korolenko que l’amour de la nature et de la vie errante sur les grandes routes, que le besoin d’épanchement du poète. Entraîné par la vague révolutionnaire qui devait tout balayer, le poète se tut. Et il ne resta plus qu’un militant, luttant pour la liberté, le chef du mouvement d’opposition, représenté par l’intelligentsia russe.

C’est ainsi que Rosa Luxembourg s’exprime sur Korolenko. Et personne peut-être n’était plus qualifié qu’elle pour comprendre le grand écrivain russe. Chez elle comme chez Korolenko, c’est le même sentiment pour les charmes intimes de la nature, allié à un amour universel de l’humanité, la même profonde bonté qui s’étend tout ce qui est vivant, une pitié qui enveloppe tout ce qui souffre, unie à une joie d’enfant devant tout ce que la vie offre de beau.

Vladimir_Korolenko

Pour compléter l’image que Rosa Luxembourg trace de Korolenko, nous ajouterons quelques détails biographiques sur le poète russe.

La vie de Korolenko

Korolenko naquit à Jitomir, ville de Volhynie, en 1853. A 17 ans, il était à Petrograd, où il devait étudier l’agriculture. Mais lancé dans le mouvement révolutionnaire il se vit bientôt relégué dans le gouvernement de Vologda au nord de la Russie. Quelques années après il put retourner à Petrograd où il apprit le métier de cordonnier pour pouvoir être en contact plus direct avec le peuple. Arrêté une seconde fois en 1879, il fut déporté dans le gouvernement de Wjatka, où il continua son métier de cordonnier. En 1881, lors de l’avènement du tsar Alexandre III, mis en demeure de jurer fidélité au nouvel empereur, Korolenko refusa de prêter serment et fut envoyé avec d’autres détenus en Sibérie occidentale. A chaque relais, ses gardiens essayaient de le faire revenir sur son refus, lui promettant de le renvoyer chez lui, mais Korolenko tint bon malgré tous les mauvais traitements, si bien que d’étape en étape il aboutit enfin dans les déserts glacés du district de Yakoutsk.

Il participa là à la vie misérable des Yakoutes, labourant son champ, fanant le foin, trayant les vaches. En hiver, il fabriquait des souliers et aussi des icônes pour les indigènes. Korolenko nous a décrit cette époque de sa vie il nous en parle sans aucune amertume, et fait passer devant nos yeux une série d’images d’une beauté délicate, relevées par un humour serein..

Korolenko resta en Sibérie environ dix ans. En 1885 enfin il put retourner chez lui. C’est alors qu’il composa ses chefs d’œuvre, entre autres le Musicien aveugle, et la Forêt qui bruit. En 1892, lors de la terrible famine qui s’abattit sur la Russie, il interrompit le cours de ses travaux pour se rendre dans un district du gouvernement de Nijni Novgorod et y organiser la distribution des secours public. Quatre mois durant il lutta contre la violence, la bêtise, et les abus d’une bureaucratie dépourvue de tout cœur et responsable de toutes les misères.

Un an après, ce fut le choléra qui fit son entrée en Russie. L’épidémie fut suivie d’une révolte des populations du Volga.. On incendiait les baraques sanitaires, on tuait les médecines et les infirmiers. Le gouvernement pour parer ces actes de désespoir, ne trouva rien de mieux à faire que d’instituer des cours martiales, envoyer des troupes, et faire fusiller des milliers de paysans. En cette occasion, comme en tant d’autres, Korolenko s’éleva courageusement contre les exactions du régime tsariste. Dans une lettre, devenue célèbre; il établit que cette fois encore c’était la bureaucratie qui était la vraie coupable, car elle avait tout fait pour éveiller chez les paysans l’idée que le gouvernement s’efforçait de propager le choléra afin de décimer la population.

Seize ans plus tard, lorsque après la première révolution russe sévit la terreur blanche, Korolenko éleva de nouveau une protestation et écrivit sa fameuse brochure contre la peine de mort, qui eut un immense retentissement. En nous le trouvons à la tête de ceux qui menaient la campagne contre les antisémites, accusant Bélis de crime rituel

C’est ainsi que Korolenko ne cessa de lutter contre l’injustice sous: toutes ses formes. « Frères, écrit-il quelques part, tant que nous vivrons ne soyons jamais infidèles à notre devoir le plus sacré la lutte contre l’injustice. Qu’on ne nous entende jamais dire: Sauvons-nous  nous-mêmes, et abandonnons nos frères à leur sort. Moi aussi Seigneur, je suis de ceux qui croient que ton règne arrivera sur terre, et alors la violence et l’oppression auront disparus, et les peuples influeront en foule à la fête de la fraternité et plus jamais d’homme ne fera couler de sang humain. »

Encore qu’appartenant par certains côtés aux anciennes traditions de la Russie, Korolenko fut un des précurseurs de la Russie nouvelle. « Son tempérament doux, nous dit Lunacharski, l’empêcha des sympathiser avec: la révolution prolétarienne dont l’intransigeance parfois froissait sa nature sensible. Il ne nous suivit pas dans notre triomphe, il ne prit pas part à la reconstruction du grand édifice, bâti avec le sang et la sueur du prolétariat mais
l’esprit de paix et de fraternité de Korolenko nous survivra tous, et son triomphe resplendira plus tard. A nous de lutter pour l’avènement de ce triomphe, car il ne viendra que lorsque les révolutionnaires auront frayé la voie ».

Alix GUILLAIN

Pourquoi et comment créer une organisation européenne ? (Dessaux, 2007)

24 mai 2013 par

Ce texte a été rédigé en 2007 sous forme de réponse à quelques remarques reçues à l’article « Europe : cinquante ans de retard sur les capitalistes », mais il était resté inédit. Il est publié ici, avec quelques retouches.

L’article « Europe : cinquante ans de retard sur les capitalistes » n’a pas vocation à résoudre un problème, mais plus modestement, à le poser. La campagne pour le non au référendum sur le traité constitutionnel européen a permis de vérifier deux choses : qu’il n’était pas toujours facile de distinguer un non souverainiste d’un non européen et social ; qu’il y avait une véritable demande dans ce sens, amenant des courants jadis eurosceptiques à développer une thématique du « non pour l’Europe ». Autrement dit, il y a à la fois un problème et une demande, allant dans le sens d’un mouvement social européen. Le problème est une fois de plus : que faire ? Ou plutôt, par où commencer ? Par où commencer ? Une réponse est suggérée dans mon article, mais sans doute de façon sans doute trop implicite. Les syndicats sont trop intégrés aux systèmes sociaux de chaque pays pour pouvoir être le moteur d’un tel mouvement ; par contre, les organisations politiques – au moins, celles qui ne sont pas totalement digérées par le système électoral dans lesquelles elles sont moulées – et dans une plus vaste mesure encore, le mouvement associatif, bénéficient d’une plus grande marge de manœuvre pour aller dans cette direction, même si cela suppose un certain volontarisme.

Si on est dans le domaine du volontarisme politique, alors, affirmer la volonté d’être un mouvement à l’échelle européenne est un acte essentiel. E.P. Thompson, dans son œuvre si souvent citée sur la formation de la classe ouvrière en Angleterre, insiste sur la transformation essentielle contenue dans la déclaration des statuts de la société de correspondance londonienne : « que le nombre d’adhérents soit illimité ». Pour défendre la révolution française et en propager les idéaux outre-manche, ces républicains anglais ont mis à bas la barrière toute simple qui consistait jusqu’alors à limiter le nombre d’adhérents à une société. Je crois que le premier geste doit être aussi simple : « que toute personne résidant en Europe puisse être adhérent ».

Il n’est pas besoin, pour commencer, d’exister simultanément dans les 27 pays de l’UE et son cortège de postulants, pour pouvoir s’affirmer comme européens. Il suffit de personnes ou de groupes déterminés à aller dans ce sens, dans quelques pays, unis dans une structure ouverte à tous ces résidents de l’Europe, qui partagent la conviction qu’on ne s’oppose pas à l’Europe capitaliste par le repli nationaliste, mais par l’Europe socialiste – quelque soit, d’ailleurs, le contenu que chacun met dans ce mot. Et pour commencer, s’il faut un début au commencement, alors, un lieu de débat sur ces thèmes, allant à la recherche d’interlocuteurs européens, serait un point de départ honorable – puisqu’il semble faire défaut alors qu’au centre et à droite, les partisans de l’Europe capitaliste ne manquent pas de lieux pour le faire.

Le problème n’est pas d’unifier tous et n’importe qui sur un programme européen, mais que chaque courant d’idée, chaque sensibilité, soit progressivement amené à le faire sur ses propres bases. Il y a, au sein du mouvement progressiste, une pluralité de points de vue, qui se retrouvent généralement à travers toute l’Europe sous des formes variées. Si ne serait-ce que l’un de ces courants de pensée faisait l’effort de se doter d’une existence européenne, il aurait fait un premier pas susceptible d’en entraîner d’autres, chacun sur leurs propres bases, qu’ils soient anarchistes ou sociaux-démocrates. Bien sûr, il ne s’agit pas de doter de « structures » européennes, d’un quelconque comité ou d’un secrétariat chargé de coordonner quelques échanges, aussi aimables soient-ils, mais bien d’une existence commue, d’un sentiment pour les adhérents de faire partie d’un même ensemble, de partager non seulement des idées, mais des actions communes, une participation commune aux décisions. C’est effectivement d’une « autre Europe » qu’il s‘agit, d’un mouvement qui se constitue.

Bien sûr, il y a la barrière des langues, qui pénalise surtout les français – dont la compétence linguistique est souvent risible – mais est-ce une barrière bien sérieuse si on est d’accord sur la nécessité de le faire ? Et bien sûr, ce n’est pas l’organisation en tant que telle qui crée le mouvement social, mais sans rentrer dans ce vieux débat, elle y contribue et elle y participe ; dans tous les cas, l’existence même d’organisations ou d’associations véritablement européennes oblige, en soi, à penser les choses différemment. Quelle que soit les divergences que je puisse avoir avec Attac sur le fond, j’ai été agréablement surpris par l’affiche signée par l’ensemble des Attac d’Europe pour exprimer leur refus du TCE. Au moins, il s’agissait clairement d’une réflexion commune entre habitants de l’Europe sur un sujet européen, et c’est très important.

Cela dit, il est quelques questions qui me paraissent particulièrement importantes pour formuler un programme Européen. La première a été esquissée, de différentes manières, lors de la campagne sur le TCE, et pourrait revenir à l’avant-scène avec la promesse de refont des institutions européennes : celle de la Constitution. Il est important de mettre en avant l’idée simple, évidente même, qu’il ne saurait y avoir de constitution sans assemblée constituante élue au suffrage universel. Au sein de la gauche, il y sans doute des idées extrêmement variées sur ce que pourrait être cette constitution, mais cela n’a pas d’importance : le combat sur l’idée même d’une constituante ne peut être que fructueux pour donner une dimension véritablement européenne, créer des rapprochements,… il faut éviter, justement, de se trouver dans la situation du TCE, dont la modalité de validation a été différente dans chaque pays, rendant impossible un véritable débat mobilisateur à l’échelle européenne. Par contre, si l’on en croit les dernières déclarations, cela veut dire qu’il faut se fixer cet horizon 2009 pour faire avancer l’idée, et avec elle, l’idée d’une Europe véritablement sociale.

Le deuxième point, pour lequel il existe nombre d’esquisses, mais pas de bataille commune, c’est celle des droits sociaux européens. Il est évident que les délocalisations internes à l’Europe et la mise en concurrence des travailleurs entre eux font un tort considérable à l’Europe. Souvenons-nous de toutes ces personnes qui, en 2002, déclaraient avoir voté Le Pen « par peur de l’Europe », et qui n’étaient sans doute pas toutes racistes, encore moins fascistes. Tant qu’on se trouve face au « on n’y peut rien, c’est la faute à l’Europe », leur nombre ne fera que croître. Or, l’Europe sociale doit partir de quelques points très simples : l’idée d’un salaire minimum européen, par exemple, alors qu’il n’existe même pas de salaire minimum dans plusieurs pays de l’Union. Un salaire minimum européen, c’est à la fois la promesse d’une augmentation de revenu pour les pays où les salaires sont bas, et celle de conserver son emploi dans les autres. C’est une façon simple de parler d’Europe sociale. Dans tous les cas, il est important de définir, sur les principales questions sociales (salaires, conditions de travail, chômage, sécurité sociale, logement, transports,…), un programme social fondé sur l’égalisation par le haut, par les meilleures normes existant au sein de l’Union, plutôt que par le bas comme le font les politiques actuelles.

Evidemment, il est encore deux questions importantes, qui sont celles de la laïcité – laquelle fait singulièrement défaut dans l’Union (presque autant que dans la gauche actuelle !) – et celle de la monarchie. Pour la première, rassembler les laïques européens ne semble pas insurmontables, cela implique précisément de mettre l’accent sur l’Europe, c’est-à-dire non pas sur la laïcité à défendre ou à conquérir dans chacun de nos pays, mais sur ce qu’elle pourrait être, par exemple, dans une constitution européenne. La question de la monarchie ne suscitera pas que des amis, y compris et surtout et même une extrême gauche qui hésite souvent à s’attaquer à ce symbole, mais cela ne peut pas faire de mal de rappeler que, Européens et Egalitaires, nous ne souhaitons pas une Europe dans laquelle des têtes couronnées, des personnes qui ne doivent leur statut qu’à leur naissance, ont un rôle politique si minime soit-il. Cela s’applique encore plus à la théocratie vaticane, naturellement, puisqu’il ne saurait être question de tolérer un régime absolument non-démocratique intégré à l’Europe au point d’y battre monnaie. Là encore, c’est la question de la constitution, donc de la constituante, qui est centrale.

Ce que je suggère, c’est une stratégie à géométrie variable, à cause de la complexité, de la nouveauté et de l‘ampleur du chantier. Il faut à la fois parvenir à mettre la question sur le tapis, de manière large et sans a priori ; parvenir, chacun dans nos sensibilités politiques, à faire comprendre l’importance de l’enjeu et la nécessité de s’y adapter au sein de son propre courant d’idée ; faire valoir quelques idées fortes, autour de l’assemblée constituante et d’un programme social européen, car l’idée même en est, au moins au stade où nous en sommes plus importante que le contenu que nous y mettons. Car ce qui est important, c’est le changement d’angle de vue, la capacité à adopter un point de vue européen sur les questions sociales et politiques qui est la pierre angulaire du combat pour un mouvement social européen, pour une Europe socialiste.

Nicolas Dessaux

Madrid_October15

Fernand Loriot (Monatte, 1932)

23 mai 2013 par

Paru dans La Révolution prolétarienne N° 140 (25 novembre 1932).

Une conscience

FERNAND LORIOT

Loriot est à l’hôpital Saint-Denis ; il va très mal. J’apprenais cette nouvelle dans l’après-midi du mercredi 12 octobre. Le même jour il mourait, à l’âge de soixante-deux ans.

Nous ne nous étions pas rencontré, si je me souviens bien, depuis l’enterrement de Fulconis. Son visage creusé, sa taille plus voûtée m’avaient frappé. « Ça ne va pas fort, mais ça va mieux », m’avait-il dit. On ne s’était pas revu depuis. Nulle part on ne se rencontre plus difficilement qu’à Paris.  Surtout quand les camarades de pensée ne sont pas entraînés par le courant comme après 1919 ; ou ne se tiennent coude à coude pour le remonter comme après 1914. Nous ne sommes pas à l’une de ces périodes. Chacun est plus ou moins tenté de rester dans son coin, pris par son travail et ses soucis. Loriot a toujours travaillé dur. Longtemps, il a dû accepter des travaux de comptabilité, après sa classe, pour faire face à ses charges. Même une fois sa retraite prise. Et le faire malgré une santé menacée.

Un dernier échange de lettres remonte à plusieurs mois. Je lui avais écrit au sujet d’une certain nombre d’inexactitudes — entre beaucoup – rapportées par Ferrat dans son « Histoire du parti communiste français ». Sa réponse est datée du 23 mars dernier.

Nous n’étions guère nombreux le samedi 15 octobre, dans le cimetière de Pantin, derrière le cercueil de celui qui sauva l’honneur du socialisme français pendant la guerre et qui personnifia ici le communisme dans les années 1917-1920.

Ceux qui exploitent le monopole du socialisme comme ceux qui détiennent le monopole du communisme n’ont pas ressenti la perte d’un des leurs. C’est trop naturel.

Mais dans le monde entier, les hommes qui restèrent internationalistes pendant la guerre et se portèrent tout de suite à la défense de la Révolution russe, ceux-là dans tous les pays, en Russie comme ailleurs, plus qu’ailleurs, et pas seulement parmi les opposants, déportés ou non, auront baissé le front à la nouvelle de la mort de Loriot.

Il sauva l’honneur

Oui, l’on peut dire de Loriot qu’il sauva l’honneur du socialisme français pendant la guerre. Ce n’est pas une fleur pour oraison funèbre. C’est la pure vérité. Il a eu le courage d’aller plus loin que Bourderon, et de poursuivre l’effort de Zimmerwald. Il l’a continuée même lorsque Louise Saumonneau, qui l’avait secondé jusqu’alors, se retira, effrayée à la perspective d’une scission du parti socialiste.

Il y avait deux branches dans le Comité pour la reprise des relations internationales, une branche socialiste et une branche syndicaliste. Loriot appartenait plutôt à la première. Il était au parti socialiste avant-guerre. Les camarades de Puteaux ne l’ont pas oublié. Cela ne l’empêchait pas, bien sûr, de militer à son syndicat, mais il attachait plus de prix au parti qu’au syndicat, et c’est à la fin de sa vie seulement qu’il modifia son point de vue.

Bouët a rappelé dans l’« Ecole Emancipée » un fait peu connu. Au lendemain du Congrès de Chambéry, en pleine tourmente des syndicats d’instituteurs et en pleine répression, c’est Loriot qui prit la fonction de trésorier dans le nouveau bureau fédéral constitué par le syndicat de la Seine. En 1913, au Congrès de Bourges, Glay et ses amis, qui avaient appelé à la rescousse Laval, l’avocat de la Fédération, préconisaient la dissolution et disaient à Chalopin qu’il n’aurait plus personne dans la Seine, qu’il serait révoqué, ainsi que tous ceux qui entreraient au bureau fédéral ; le ministre en avait fait la menace. Du fond de la salle une voix s’éleva, celle du trésorier, en train de verser aux délégués leurs indemnités de chemin de fer : « Tu ne seras pas seul, Chalopin : tu peux compter sur moi ».

Ce Loriot des jours héroïques, on devait le retrouver non pas au mois d’août 1915, comme l’écrit Bouët, mais certainement plus tôt. Il s’était laissé entraîner au début par la vague d’union sacrée. Ses adversaires du parti lui ont souvent reproché un article écrit dans les premières semaines de guerre. Mais il s’était ressaisi très vite. J’en trouve le témoignage dans une lettre que m’écrivait Marie Guillot en janvier 1915 ; elle m’annonçait avoir vu Lapierre — celui du Syndicat national — et appris par lui que non seulement lui-même mais Loriot et le vieux Murgier (le Bûcheron) étaient disposés à lutter. Il faut dire que les Marseillais — Lafosse, Audoye et leurs camarades — qui avaient la charge de l’« Ecole Emancipée » et qui la portèrent avec tant de mérite pendant toute la guerre, avaient tout de suite donné l’exemple de la résistance. Les militants de province et de Paris de la Fédération de l’Enseignement, ont sans doute discuté entre eux à ce premier congrès fédéral de guerre, tenu à la veille d’une Conférence Confédérale ; ils ont mis au point leurs opinions. Loriot mettait un soin méticuleux à ces discussions. Mais il y avait déjà plusieurs mois qu’il était gagné. En octobre-novembre 1914, Hélène Brion, dans les discussions du Comité Confédéral, — on s’en rendra compte quand la C.G.T. se décidera à publier les procès-verbaux du Comité Confédéral de cette époque, — penchait déjà de notre côté. Elle, ni Loriot n’avaient pas attendu août 1915 pour se ranger parmi les pacifistes et les internationalistes.

Loriot travailla d’accord avec Merrheim jusqu’à la Conférence des Bourses et des Fédérations qui se tint à Clermont en décembre 1917.

Cependant Merrheim, au cours de l’année 17, s’occupait moins du Comité pour la reprise des relations internationales. Une cassure s’était produite au sein de la section syndicaliste ; certains éléments étaient partis pour former le Comité de Défense syndicaliste. Loriot m’a raconté que n’ayant pas compris les raisons de cette cassure il avait fait une démarche auprès du Comité de Défense pour tenter de le ramener ; il y avait échoué, mais avait compris la difficulté d’un travail commun.

C’est aussi parce que Merrheim et Bourderon refusaient, en avril 1917, de répondre à la convocation en Suisse d’une nouvelle Conférence internationale, que Loriot y partait. Cette conférence, il ne l’apprit que sur place, devait fixer l’attitude des révolutionnaires russes réfugiés en Suisse avant le refus des Alliés de leur laisser traverser leur territoire pour rentrer.

Au cours de 1917, Loriot et Saumonneau doivent peu à peu assumer le travail du Comité de la reprise délaissé par Merrheim. Si bien qu’à partir de [191. ?] ils en sont les chefs de file. En juillet 18. au Congrès Confédéral, Merrheim signe une trêve avec Jouhaux. Mais le même mois. au Conseil National socialiste la droite jusqu’auboutiste est battue. La minorité syndicaliste, qui avait été jusqu’alors à la pointe de l’opposition à la guerre, va marquer un mouvement de recul, tandis que la minorité socialiste, rattrapant son retard, part avec élan. Les chemins de Loriot et de Merrheim s’écartent désormais. Dans le nouveau bureau du parti socialiste, Loriot prend la fonction de trésorier.

Du bolchevisme au syndicalisme

Au début de 1919, la guerre finie, avec le retour des démobilisés le mouvement va-t-il faire peau neuve ? La tâche du Comité de la reprise est achevée ; une nouvelle commence. La IIIe Internationale est le symbole de l’espérance révolutionnaire. Le Comité se transforme et devient le Comité de la IIIe Internationale ; il garde ses deux sections, la syndicaliste et la socialiste. Louise Saumonneau ne veut plus du secrétariat ; je le prends.

Nous partons pour une double expérience. Les socialistes comme Loriot adhèrent sans réserves au bolchevisme et en adoptent la conception du parti animateur et maître de toutes tes autres organisations. Les syndicalistes révolutionnaires, sans adopter cette conception, mais d’accord sur les soviets, et la dictature du prolétariat, pensent pouvoir travailler avec le bolchevisme dans toute l’œuvre révolutionnaire.

Nous nous sommes souvent chamaillés, avec Loriot; il défendait avec ardeur son point de vue ; nous défendîmes le nôtre. Mais nous avions tant de pensées communes et tant d’ennemis communs que nous ne pouvions cesser de nous regarder comme de bons camarades. En mai 1920, quand le Gouvernement imagina un mystérieux complot pour expliquer et pour briser la deuxième grève des cheminots, nous fûmes fourrés à la Santé,  Monmouseau et moi, Loriot et Souvarine qui avait rallié depuis le Comité de la IIIe Internationale. Les deux sections du Comité de la IIIe étaient ainsi pareillement à l’honneur.

C’est pendant notre séjour de dix mois à la Santé que se produisit à Tours la scission du parti socialiste. On discutera longtemps sur elle. Loriot, a-t-on dit, en avait non seulement accueilli l’hypothèse mais proclamé la nécessité. Le grand crime ! Un parti politique est un organisme basé sur des opinions ; ce n’est pas comme le syndicat un organisme basé sur le fait d’être ouvrier ; quand dans un parti les opinions se heurtent aussi violemment et sur des questions aussi essentielles que la guerre et la révolution, ce parti est forcé de se briser. Le parti socialiste s’est brisé à Tours. Dans sa large majorité il a rallié la IIIe Internationale. Il l’aurait ralliée dans une plus large majorité encore si la cassure s’était faite non derrière Frossard et Cachin mais derrière Longuet et Paul Faure. Que serait-il reste autour de Renaudel ? Et même telle que la scission s’était faite, le parti communiste pouvait facilement devenir le grand parti de la classe ouvrière française. Sans la crise ouverte dans le parti russe et dans l’Internationale communiste, en 1924, par la mort de Lénine, il le serait devenu probablement. Sans quelque autre chose aussi : les mœurs de cliques que le bolchevisme a étalées partout depuis 1914 pointaient déjà dans l’ombre avec Souvarine. Sans tout cela le parti communiste aurait eu un autre destin. Le parti socialiste pourrait, aujourd’hui chercher ses éléments ouvriers.

Peu après son retour de Moscou, où il avait participé au troisième Congrès de l’Internationale communiste, Loriot fut obligé, par son état de santé, de se mettre en marge du mouvement pour un temps. Il ne devait reparaître qu’en 1925 pour combattre la « bolchévisation ». Au congrès de Clichy, il put mesurer ce qu’était devenu le parti qu’il avait tant contribué à créer. Gouralskv, le délégué de l’Internationale, lui proposa, ainsi qu’à Dunois, le marché traditionnel : Signez une déclaration désavouant Hoeglund… Monatte et Rosmer et vous rentrez en grâce. Loriot et Dunois l’envoyèrent promener sans ménagements. C’est encore à ce congrès de Clichy que Loriot entendit cette menace de Treint : « Nous vous combattrons par tous les moyens ». Ce « par tous les moyens », Loriot ne l’avait jamais pu digérer; il le rappelait à chaque instant.

En 1926, il ne reprit pas sa carte du parti. Cependant il continua encore à militer avec le groupe de "Contre le courant". Mais un jour se rend compte que l’opposition de parti n’avait pas moins tort que le parti. C’est alors qu’il écrivit ici ses deux articles sur les Problèmes de la Révolution prolétarienne. Il déclarait avec fermeté :

« L’expérience de ces dix dernières années permet aujourd’hui de mesurer l’erreur de la thèse russe sur le Parti communiste et ses tâches historiques ». S’il est quelqu’un qui a eu confiance dans le parti, une confiance raisonnée, passionnée, c’est bien Loriot. L’expérience la lui a fait perdre. Sans faux amour-propre il l’a proclamé et s’est rallié au syndicalisme révolutionnaire.

Le coup de pied de l’âne

Ce ralliement a permis à Frossard de montrer un talent de philosophe qui n’a d’égal qu’un ingénu cynisme.

« Depuis des années, a-t-il écrit de Loriot, il n’était plus question de lui qu’au sein de ces petits groupes de doctrinaires immobiles, aigris par de rudes déceptions, et qui passent leur temps à se décerner des certificats de clairvoyance politique sans même s’apercevoir que la vie les a dépassés et les dédaigne. A ces foyers où vacille une flamme pauvre, Loriot était venu prendre place, las sans doute, épuisé physiquement et moralement. »

Frossard préfère les foyers où brille une flamme riche. Pas de crainte qu’il soit prisonnier de ses idées. Quelles idées ? Celles d’avant-hier, d’hier, d’aujourd’hui, de demain, d’après-demain ? Il est tout prêt à en afficher de nouvelles pour jouer un rôle. Pour être quoi ? Député de la Guadeloupe ? Pour enfiler la défroque de Briand ou celle de Laval ? Du moment que celui-ci a pu être président du Conseil, pourquoi lui, Frossard, ne pourrait-il en espérer autant ? Ce malin pourrait bien se tromper. Les beaux temps pour les renégats du socialisme touchent à leur fin. La bourgeoisie a ses hommes et le socialisme aura les siens, qui ne seront pas les mêmes. La fidélité à des idées sera bientôt mieux portée. Les sans-idées pourront s’apercevoir que la vie fait mieux que les dépasser et les dédaigner, elle les force à se rouler dans le crottin de la piste du cirque et s’amuse de leurs grimaces.

Ce Loriot, « plus maître d’école qu’instituteur », sans calcul et sans malice », « dont le rôle n’était point à sa taille », n’a pas couru après ce rôle pas plus pendant la guerre qu’après ; il ne l’a disputé à personne ; il l’a pris uniquement parce que personne d’autre ne le prenait, parce que sa droiture, sa conscience et sa fidélité à ses idées lui commandaient de le prendre malgré les dangers qui pouvaient en résulter, le poteau pendant la guerre, l’assassinat politique aujourd’hui, pour les révolutionnaires qui refusent de penser par ordre.

Pierre MONATTE.

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Après le 26e Congrès de la C.G.T. (Valière, 1946)

18 mai 2013 par

Article de Marcel Valière paru dans Masses N°3 (juin 1946).

Dans la vie déjà longue de la C. G. T. le 26e Congrès qui vient de se tenir marquera sans conteste une date importante. Il a consacré la mainmise du Parti communiste sur le mouvement syndical français.

Si l’on veut bien se rappeler que, lors de la fusion entre C. G. T. et C. G. T. U., celle-ci était bien plus faible numériquement que la première et que ses militants avaient dû souscrire à toutes les exigences des dirigeants confédérés pour obtenir l’unité syndicale exigée par Moscou, on ne pourra que mieux apprécier le chemin parcouru depuis 1936. Il y aurait toute une étude à faire, riche d’enseignements, sur les causes diverses de ce renversement, en dix années, de la situation et pourquoi Frachon 1946 a réussi là où Monmousseau 1920 avait échoué.

Quoi qu’il en soit, c’est à plus de 80 % des voix que les thèses présentées par Frachon et ses amis l’ont emporté dans les différents votes qui ont été émis sur le rapport d’activité, les modifications aux statuts et la résolution générale. Quand on connaît la vie syndicale et quand on n’ignore rien des procédés employés par les « majoritaires » dans les assemblées générales de syndicats, dans les congrès de fédérations et d’unions départementales qui ont précédé le congrès confédéral, cela signifie, non pas que les 4/5e des 5 millions et demi d’adhérents sont d’accord avec le programme et les méthodes préconisés par la tendance stalinienne, mais que les 4/5 des cadres syndicaux sont stalinisés : nuance !
Dans un précédent numéro, Masses a donné un aperçu, par l’exemple de la Fédération postale, de la façon dont se fait la conquête, la colonisation d’une organisation syndicale.

Depuis la libération et plus particulièrement dans la période qui a précédé le congrès confédéral, le siège des fédérations et des unions départementales a été pratiqué d’une manière systématique, les militants non staliniens éliminés par tous les moyens, les interventions non conformistes étouffées. Certains congrès d’U. D. par exemple (Côte-d’Or, Puy-de-Dôme, Hérault, Ardèche…) ont été des modèles du genre ! Malheur à qui osait réclamer l’indépendance du syndicalisme. Il était sans autre forme de procès mis dans le même sac que les Belin, Dumoulin, Froideval. Quant à ceux qui se plaignaient de l’insuffisance des salaires et des traitements et réclamaient une action énergique sans en exclure la grève, ils étaient traités de provocateurs et conspués sans ménagement.

C’est ainsi que s’est préparé le congrès de la C. G. T. Ajoutons pour être complet que le mode de représentation des syndicats ne comptant pas 5.000 adhérents favorisait les manœuvres bureaucratiques et que, dans certaines corporations, les réunions n’ont groupé qu’un nombre infime, ridicule de syndiqués, les « durs » naturellement.
Aussi les jeux étaient-ils faits d’avance au Parc des Expositions. Et les discussions de ces cinq jours n’ont pas déplacé dix voix dans un sens ou dans l’autre. Un chef d’orchestre invisible mais vigilant dirigeait l’ensemble et évitait les fausses notes tout au moins au sein de la majorité. Car, malgré tout, il y eut des interventions hétérodoxes dont la plupart provoquèrent des « mouvements divers » mais les majoritaires, sûrs de leur victoire, laissèrent s’exprimer les orateurs minoritaires, sans trop de remous ni de huées.
Les thèmes essentiels traités ont été, outre l’indépendance du syndicalisme, le problème des salaires et des prix, celui de la production et de la reprise économique et enfin les moyens d’action.

Sur aucune de ces questions l’unanimité ne s’est réalisée. Mais si l’on analyse les débats et les votes, il apparaît que trois courants, trois tendances existent au sein de la C. G. T. : le courant néo-réformiste stalinien, majoritaire ; le courant réformiste traditionnel dont le leader reste l’inamovible Jouhaux — le courant du syndicalisme de lutte des classes. Jouhaussistes et Frachonistes s’opposèrent quant à la mise en tutelle de la C. G. T. par le P. C. mais par ailleurs, sur tous les autres points, à quelques nuances près, leur accord est complet, ils préconisent la même politique syndicale. En bref, Jouhaux est minoritaire mais le jouhaussisme est toujours majoritaire. Le manifeste qui est sorti du congrès a été rédigé par Frachon, Jouhaux et Saillant et il n’ont eu aucun mal à s’entendre. Ce qui sépare les réformistes des staliniens dans le mouvement syndical ce ne sont donc pas de graves divergences de principes, des conceptions opposées en matière de programme revendicatif, une vue différente de l’action à mener — puisque ces deux courants font bloc chaque fois que ces problèmes sont soulevés — c’est, avec les oppositions de personnes, la lutte sournoise pour conserver ou conquérir les leviers de commande. Sur ce terrain-là, les staliniens ont marqué beaucoup de points, les principales fédérations : métaux, bâtiment, cheminots… et unions : région parisienne, Nord, Rhône, Bouches-du-Rhône… sont entre leurs mains. Les modifications aux statuts votées par le congrès auront pour résultat de consolider fortement leur mainmise dans l’avenir. Tout cela n’a rien de réjouissant. Les réformistes sont-ils capables de remonter le courant et de reprendre le terrain perdu? C’est plus que douteux et est-ce souhaitable? La plupart de leurs dirigeants sont blanchis sous le harnais, leur prestige est souvent plus ou moins atteint parce qu’au cours de leur longue carrière syndicale ils ont commis maints et maints compromis boiteux que les syndiqués n’ont pas toujours oubliés, ils n’ont pas d’autre part pour les aider de toutes les manières un parti politique puissant et discipliné. L’orientation qu’ils proposent ne se différencie guère pratiquement de celle de leurs frères ennemis. Il faut dénoncer chez certains d’entre eux une tendance à envisager d’un œil favorable l’opportunité nouvelle scission comme il faut dénoncer avec les manœuvres staliniennes tendant à faire démocratie syndicale, à rendre l’atmosphère irrespirable, à subordonner le mouvement syndical à un parti politique, et donc à répéter la lamentable histoire de la C. G. T. U.

Le troisième courant a fait entendre sa voix au congrès. Mais les critiques qu’il a formulées rapport d’activité, les propositions pratiques présentées pour l’avenir s’adressaient moins aux congressistes eux-mêmes qu’à l’ensemble des syndiqués. Indépendance du syndicalisme? Oui. Mais aussi syndicalisme de lutte et non de collaboration de classe. Au manifeste Frachon-Jouhaux-Saillant il a opposer son propre manifeste dans lequel il développe ses mots d’ordre revendicatifs et d’action :

1° Déblocage des salaires avec revalorisation du salaire de base, échelle mobile et contrôle ou la comptabilité patronale ;

2e Action directe de la classe ouvrière en y comprenant la grève au lieu de la seule action parlementaire menée depuis des mois et dont la duperie et l’inefficacité ne sont pas à démontrer.

A la formule incomplète et dangereuse : produire, produire, clamée et proclamée à tous les échos, il a opposé d’abord les statistiques officielles qui montrent clairement que ce sont les trusts qui, jusqu’à ce jour, ont été à peu près exclusivement les seuls bénéficiaires de l’effort ouvrier, il a opposé ensuite un plan de production et de reconstruction conçu pour les seuls intérêts des masses laborieuses.

Sur le plan international également il a ses conceptions particulières à celles communes aux deux autres courants.

Certes, soyons sans illusion sur les résultats immédiats de notre tentative de redressement et de regroupement syndical sur le plan révolutionnaire. Pourtant elle n’est pas restée sans écho au congrès en dépit de tout ce que la bureaucratie confédérale a déployé d’efforts pour la combattre, l’étouffer ou la minimiser.

La tâche sera difficile à conduire à bien peut apparaître à certains comme surhumaine. Mais dans la voie qui mène à la libération sociale, rien n’est facile. La solution viendra d’en bas. Le mécontentement est grand parmi les syndiqués de base en raison de l’insuffisance du pouvoir d’achat provoqué par la hausse réelle des prix et le blocage effectif des salaires. Un malaise existe, provoqué aussi bien par le suivisme dont fait preuve la C.G.T. depuis vingt mois, que par le régime intérieur instauré par les cadres staliniens.

Les mois qui vont suivre permettront de vérifier qui a vu juste des uns et des autres, qui a lancé d’ordre les mieux adaptés à une situation économique donnée, les plus conformes aux intérêts immédiats et généraux de la classe ouvrière. Nous vivons un temps où tout peut évoluer très vite à condition que l’avant-garde consciente multiplie ses efforts et ne désespère pas.

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Soirée Rosa Luxemburg à Montréal le 16 mai

11 mai 2013 par

À partir de 18h30, lancement à Montréal des 2 derniers livres sur et de Rosa Luxemburg : sa biographie par JP Nettl chez Spartacus et le Tome 2 des Oeuvres Complètes (À l’école du socialisme) chez Smolny/Agone. Actualité de Rosa Luxemburg avec présentation et discussion en prenant appui sur le livre de Daniel Guérin : Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire.

Projection du film de Margareth Von Trotta : Rosa Luxemburg. Réalisé en 1986 version originale sous-titrée en anglais (compréhensible même avec un bilinguisme minimum).

Une dizaine de titres différents seront disponibles pour cette soirée organisée par La Sociale qui diffuse depuis des décennies les éditions Spartacus, pionnières de l’œuvre de Rosa Luxemburg en français. Camarades et amis-ies sont les bienvenues à cette activité, au DIRA, 2035 St-Laurent. Les livres seront ensuite disponibles à l’Insoumise.

La Sociale : asociale@colba.net

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Le 18 mars en province (Guesde, 1877)

8 mai 2013 par

COMBIEN ignorent — même en France — non seulement ce qu’a été, mais s’il a existé un mouvement communaliste en province, correspondant au mouvement de Paris et l’appuyant, soit matériellement, soit moralement !

C’est cette lacune — dont il serait trop long d’exposer les causes multiples — que je vais essayer de combler, non pas sans doute aussi complètement que le mériterait cette page très consolante de notre histoire révolutionnaire — il faudrait pour cela des volumes — mais suffisamment pour réduire à néant les calomnies intéressées d’après lesquelles l’explosion ouvrière de 1871 n’aurait pas dépassé les fortifications de l’ex-capitale et aurait été désavouée, condamnée par le reste du pays.

I

Ce n’est que le 20, le 21 même dans certains départements, qu’on apprit les événements du 18, c’est-à-dire l’attaque nocturne des canons de Montmartre, la résistance victorieuse de la garde nationale et la retraite à Versailles du gouvernement de MM. Thiers, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, etc.

Dans cette dépêche — véritable chef-d’œuvre de mensonge — l’exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte qui, outre qu’elle s’expliquait amplement par les antécédents et la conduite présente des « victimes », n’était, en réalité qu’un incident dû à l’exaspération populaire, cette double exécution, dis-je, était présentée comme une mesure réfléchie, ordonnée par le Comité central dont elle inaugurait et caractérisait en même temps l’avènement au pouvoir.

« L’armée de l’ordre », d’autre part, qui n’existait plus que sur le papier, était donnée comme forte de 40.000 hommes et comme en mesure de prendre immédiatement sa revanche d’un échec provisoire. Et malgré cela, sans attendre môme d’être renseigné sur les hommes, en majeure partie inconnus, qui siégeaient à l’hôtel de ville, Lyon d’abord, puis successivement Saint-Étienne, Le Creusot, Marseille, Toulouse, Narbonne et Limoges se soulevèrent aux cris de : Vive Paris ! A bas Versailles! et proclamèrent leur Commune Lyon, qui devait prendre de nouveau les armes le 30 avril et sceller cette fois de son sang sa solidarité révolutionnaire avec Paris, Lyon, par suite de la défection de ses radicaux bourgeois, fut réduit sans coup férir le 25 mars. Le Creusot, dont le maire était.un ouvrier, Dumay, eut le même sort le 26, et Saint-Étienne le 28. Marseille tint plus longtemps, jusqu’au 4 avril, et eut les honneurs d’un bombardement de douze heures, suivi des premières exécutions sommaires de prisonniers. Toulouse, qui, si elle avait seulement tenu une semaine, eût entraîné une insurrection générale de tout le Midi, et qui malheureusement avait compté sur son préfet, M. Duportal, exclusivement préoccupé de sauver sa préfecture, Toulouse succomba le 27, entraînant dans sa chute Narbonne, dont l’héroïque Digeon ne put, malgré la collaboration ardente de l’élément féminin, que prolonger jusqu’au 81 la résistance désormais inutile.

D’autres mouvements, à Perpignan le 25 mars, a Grenoble le 16 avril, à Bordeaux le 16, le 17 et le 18, à Périgueux le 12 et le 13, à Guers le 31, à Foix, à Varilhes, etc., tendant presque tous à empêcher le départ des soldats et des canons destinés au nouveau siège de Paris, n’eurent pas un meilleur résultat. Mais pour n’avoir pas réussi — nous dirons plus tard pourquoi — ces diverses tentatives armées n’en sont pas moins concluantes : elles témoignent que, dans les villes surtout, les revendications parisiennes étaient comprises et encouragées.

II

Dès le 23 mars, se souvenant de l’empressement avec lequel, en 1848, les gardes nationales de tous les points de France avaient apporté leur part de plomb contre les insurgés de Juin, l’Assemblée dite nationale invoqua le secours de ses électeurs départementaux contre ce qu’elle appelait « une poignée de factieux ».

Pour faire appel à vos courages — portait la proclamation au peuple et a l’armée — pour réclamer de vous une énergique assistance» vos représentants sont unanimes.

Le 24, une loi fut votée, par 449 voix contre 79, ainsi conçue :

Considérant que la représentation nationale est placée sous la sauvegarde de la France entière et que, dans les circonstances actuelles, le pays doit s’unir à l’armée pour repousser le désordre; L’Assemblée nationale décrète :

Chaque département tiendra à la disposition dix gouvernement un ou plusieurs bataillons de volontaires, choisis de préférence parmi les hommes ayant déjà servi dans l’armée, la marine ou la garde mobile, ou appartenant à la garde nationale.

De son côté, le ministre de l’Intérieur télégraphiait a ses préfets :

Une portion considérable de la population et de la garde mobile nationale de Paris sollicite le concours des départements pour le rétablissement de l’ordre. Formez et organisez des bataillons de volontaires pour répondre à cet appel et a celui de l’Assemblée nationale.

Et quel fut le résultat de ces appels aussi réitérés que désespérés? Les registres d’enrôlements ouverts dans toutes les préfectures ne donnèrent pas cent hommes par département. En vain la solde est-elle portée à 1 franc, à 1 fr. 50, plus les vivres de campagne; en vain y ajoute-t-on l’attrait irrésistible de l’épaulette; en vain menace-t-on de faire partir de force, au moyen d’une loi spéciale, ceux qui refusent de marcher de leur plein gré, les volontaires continuent à faire défaut, ou, s’ils se présentent, c’est, comme à Bayonne, « pour défendre la République contre ses ennemis, quels qu’ils fussent ou d’où qu’ils viennent », ou, comme à Besançon, le 4° bataillon de la garde nationale, pour « voler au premier signal au secours de Paris ».

Il en fut ainsi de tous les efforts du même genre qui furent tentés pendant toute la durée du siège et dont aucun n’aboutit. De telle sorte que l’on dut même renoncer à constituer a l’Assemblée la garde d’honneur dont elle avait fini pur se contenter, ainsi qu’il résulte de l’avis suivant publié par le Journal officiel à la date du 14 avril :

L’organisation de ce corps — recruté parmi les officiers de l’ancienne garde mobile — ayant rencontré des difficultés, l’administration informe messieurs les officiers qu’il ne sera plus reçu à l’avenir aucun engagement.

Pour se former une armée contre Paris, la réaction versaillaise fut obligée d’employer les moyens coercitifs en transportant en Afrique les régiments qui, comme le 88° de ligne et le 24° de chasseurs, refusèrent de se battre pour elle, ou en spéculant sur le « mal du pays » de nos prisonniers d’Allemagne qui n’étaient admis à rentrer que contre l’engagement de tourner contre leurs compatriotes la liberté et les armes qui leur étaient rendues.

III

Voila qui est clair, ce me semble, et achève d’indiquer de quel côté étaient les sympathies, les vœux de lu province, des campagnes.

La France départementale, cependant, ne s’en tint pas là; et c’est directement, explicitement, que, jusqu’à l’écrasement final, elle interviendra en faveur de Paris contre Versailles.

Pour ne rien dire des pétitions, toutes plus ou moins favorables à la cause pour laquelle Paris luttait et saignait, qui affluèrent a Versailles dès le 25 mars, et qui inspirèrent tant d’effroi a la majorité rurale que, d’une part, par sa circulaire du 23 avril, le « républicain » Dufaure ordonnait de déférer aux tribunaux leurs signataires pour crime de « conciliation » et que, de l’autre, les commissions municipales, dont elles émanaient en grande partie, furent jugées indignes de présider au renouvellement des conseils municipaux et eurent à céder en bloc la place aux anciennes municipalités de l’Empire d’avant le 4 Septembre, la seule fois où la parole fut donnée au pays, c’est-à-dire le 30 avril, le pays n’hésita pas à faire aux « insurgés » un rempart de ses votes,

Partout, en effet, le scrutin — de municipal qu’il était — fut élargi, transformé en un véritable plébiscite pour ou contre Paris, pour ou contre Versailles; et dans l’immense majorité do nos trente-six mille communes, ce fut Paris qui sortit triomphant des urnes, lorsque, comme à Rochefort, on ne trouva pas plus simple d’inscrire sur le bulletin de vote, aux lieu et place d’un nom de candidat, ce seul mot : « Commune de Paris. »

Aussi le lendemain de ce vote, presque inespéré, que voit-on?

1. Les nouveaux élus s’adressent a l’Assemblée versaillaise pour la sommer d’avoir a faire la paix avec Paris, a proclamer la République, à se dissoudre, son mandat étant expiré. Quant au chiffre do ces adresses, identiques dans le fond, sinon dans la forme, on en aura une idée lorsque l’on saura que dans un département, qui est loin d’être des plus avancé, dans l’Ardèche, de l’aveu du préfet, il se trouva dix-sept conseils municipaux pour les signer et les envoyer à qui de droit. Dans d’autres départements plus rouges, comme l’Hérault, par exemple, sur trois cents et quelques communes, c’est à peine si un tiers s’abstinrent.

2. Deux congrès — toujours de délégués des nouvelles représentations communales — furent décidés, « dans le but, disait le manifeste du comité d’initiative, de délibérer sur les mesures les plus propres a terminer la guerre civile, à assurer les franchises municipales et à consolider la République ». Celui de Bordeaux, fixé au 10 mai, et dit de la Ligue patriotique des villes républicaines, parce que les villes seules y étaient convoquées à raison d’un conseiller municipal par vingt mille habitants, n’eut pas lieu, il est vrai, à la suite d’une note menaçante du Journal officiel se terminant ainsi :

Les déclarations publiées en même temps que leur programme par les membres du comité d’organisation établissant que le but de l’association est de décider outre l’insurrection d’une part et le gouvernement et l’Assemblée de l’autre, et substituant ainsi l’autorité de la Ligue à celle de l’Assemblée nationale, le devoir du gouvernement est d’user des pouvoirs que lui confère la loi du 10 août 1838 (la dissolution par la force). C’est un devoir auquel on peut être assuré qu’il ne faillira pas. Il trahirait l’Assemblée, la France et la civilisation en laissant se constituer, à côté des pouvoirs réguliers issus du suffrage universel, les assises du communisme et de la rébellion.

Ici encore, le courage de la province ne fut pas à la hauteur de sa bonne volonté, quoiqu’il ne manquât pas de Journaux, comme les Droits de l’homme, de Montpellier, pour demander qu’on passât outre au veto gouvernemental et qu’on opposât la force à la force.

Le congrès de Lyon, dit des Municipalités, et ouvert à toutes les communes tant rurales qu’urbaines, fut tenu, lui, le 14, Versailles n’osant et ne pouvant rien «contre les vingt et quelques bataillons de la garde nationale du Rhône qui s’étaient offerts à le protéger contre toute violence. Et bien que la veille un télégramme mensonger eût été envoyé aux diverses municipalités de l’Allier, de la Gironde, des Alpes-Maritimes, de la Savoie, de la Drôme, etc., leur affirmant que le « congrès n’avait pas lieu », seize départements s’y firent représenter. Ce sont : l’Ardèche, les Bouches-du- Rhône, le Cher, la Drôme, le Gard, l’Hérault, l’Isère, la Loire» la Haute-Loire, la Nièvre, les Pyrénées-Orientales, le Rhône, Saône-et-Loire, la Savoie, le Var et Vaucluse. Il dura trois jours et voici la résolution qui fut adoptée à l’unanimité et portée à son adresse par cinq délégués :

Au chef du Pouvoir exécutif de la République française et à la Commune de Paris :

Les délégués, membres des conseils municipaux des seize départements réunis a Lyon,

Au nom des populations qu’ils représentent, affirment la République comme le seul gouvernement légitime et possible du pays, l’autonomie communale comme la seule base du gouvernement républicain, et demandent :

  • La cessation des hostilités;
  • La dissolution de l’Assemblée nationale dont le mandat est expiré, la paix étant signée;
  • La dissolution de la Commune;
  • Des élections municipales dans Paris;
  • Des élections pour une Constituante dans la France entière.

Dans le cas où ces résolutions seraient repoussées par l’Assemblée ou par la Commune, ils rendraient responsable devant la nation celui des deux combattants qui refusait et menacerait ainsi do donner à la guerre civile de nouveaux aliments.

Dans cette pièce — comme on le remarquera — la dissolution de la Commune n’est demandée qu’après la dissolution de l’Assemblée de Versailles : ce qui ne laisse pas que d’être signicatif.

3. Dans plusieurs départements, aux délégués expédiés à Lyon on ajouta des délégations particulières envoyées seulement a Versailles avec la mission d’arracher Paris au cercle de fer et de feu qui Pétreignait.

Celle de l’Hérault ne comptait pas moins de seize membres revêtus du mandat régulier de plus de cinquante conseils municipaux du département. A leur
départ de Montpellier, le 11, ils furent accompagnés à la gare par plus de 15.000 personnes criant : Vive Paris! Sauvez Paris ! Treize d’entre eux, malgré leurs protestations, furent arrêtés militairement à Saincaize, près Nevers, et gardés trois jours entiers en prison. Ce qui ne les empocha pas, aussitôt libres, de poursuivre leur voyage, mais ce qui fut cause qu’ils arrivèrent trop tard, lorsque déjà, entrés par trahison, les massacreurs de l’Ordre étaient maîtres de Montmartre et d’autres points stratégiques de la première importance.

Le projet de transaction dont ils étaient porteurs ne différait d’ailleurs guère de celui qui avait été arrêté par le congrès de Lyon, mais il insistait sur la réunion à Paris même de la nouvelle représentation nationale. Et le rapport qu’ils publièrent à leur retour, en pleine orgie de répression, devait, comme celui du congrès, être écrasant pour Versailles, convaincu de « n’avoir jamais voulu d’autre solution au conflit que celle du canon ».

À l’appui des sentiments communalistes de la France provincial, je devrais également citer les rapports adressés par les préfets et les présidents de Coms
d’appel à la fameuse Commission d’enquête sur les événements du 18 Mars. Étant donné la source peu suspecte dont ils émanent, ils suffiraient à eux seuls à trancher la question que j’ai voulu élucider.

La basse classe, notamment la classe ouvrière, faisait publiquement des vœux pour le triomphe de la Commune, écrit le président de la cour de Besançon.

Les agriculteurs y sont pauvres [dans les Basses Alpes] — écrit le président de la cour d’Aix — ils n’ont pas bougé, mais ils ont envoyé de nombreux émissaires à Marseille; où on a suivi avec anxiété les diverses péripéties et l’on n’attendait que la nouvelle d’un succès mieux assuré pour proclamer la Commune.

Le langage du président de la cour de Bourges n’est pas différent :

Je constate avec douleur que sur plusieurs points du ressort, et plus particulièrement dans le Cher et la Nièvre, l’exécrable tentative de la Commune a soulevé des sympathies et des espérances ardentes. A Vierzon, les vœux et les espérances étaient pour le succès de la Commune, on l’attendait…» etc.

Mais, si instructives que soient ces citations, je suis obligé de les interrompre. J’ai hâte d’arriver à un événement qui, mieux que quoi que ce soit, nous donnera la mesure des dispositions des départements — je veux parler des élections législatives complémentaires du 2 juillet.

A cette date, en effet, il y avait plus d’un mois que la Commune était tombée avec ses derniers défenseurs. La terreur était partout, par l’état de siège qui pesait sur quarante-deux départements, par les conseils de guerre qui commençaient leur sinistre besogne et par les pontons où continuaient à s’entasser les « suspects ». D’un autre côté, les vaincus, selon l’usage, étaient l’objet des calomnies les plus atroces déversées sur eux à flots par une presse immonde qui ne reculait môme pas devant des faux matériels. Et, cependant, sur les quarante-cinq départements qui, en dehors de celui de la Seine, furent appelés à voter, trente-deux se prononçaient à une immense majorité contre les vainqueurs, reprenant pour leur compte, sinon la totalité, nu moins une notable fraction des revendications parisiennes.

Sur les quatre-vingt-douze élus, soixante-seize, réunissant plus d’un million et demi de suffrages, étaient radicalement antiversaillais. Pour qu’on ne pût s’y tromper, en tête venaient : Lervouillat, un des délégués du congrès de Lyon, dans les salons de qui s’était tenu le congrès; Gazot, autre délégué du même congrès pour le Gard; Foucaud, de Bordeaux, que la démocratie girondine avait envoyé à Versailles protester contre le bombardement de Paris; Ordinaire, dont les agissements communalistes n’étaient ignorés de personne, etc.. Ailleurs, comme a Bourges, les candidats qui, dans leur profession de foi, avaient revendiqué « comme le principal honneur de leur vie ». leurs démarches en faveur de Paris, « n’étaient éloignés du succès que de deux à quatre mille voix ». Et le mandat de tous, auquel ils manquèrent d’ailleurs, portait expressément : amnistie pour tous les faits se rattachant à la Commune et dissolution de l’Assemblée qui venait de reprendre Paris sur les Parisiens.

IV

Il est donc absolument incontestable que, en 1871, il n’y a pas eu divorce entre la démocratie parisienne et la démocratie départementale, et que celle-ci, qui a pu manquer réellement d’énergie, était en masse favorable aux « fédérés ».

Tout ce que l’on peut dire, c’est que c’était, moins le côté socialiste que le côté politique de la Commune, c’est-à-dire sa revendication de la République et de l’autonomie communale, qui était acclamé par la province. Mais qui ne comprend que, ces deux points obtenus, les grandes villes où domine l’élément ouvrier, devenues maîtresses absolues de la force publique, de leur administration et de leur législation, la révolution économique n’eût plus été qu’une question de mois, sinon de semaines?

Que, maintenant, dans de pareilles conditions, complices comme ils l’étaient en majeure partie de Paris, les départements n’aient pas réussi, je ne dis pas à le faire triompher, mais seulement à le sauver, c’est ce qui, au premier abord, je l’avouerai, peut paraître inexplicable, et c’est ce que s’expliquent cependant aisément ceux qui ont été mêlés aux événements de cette époque.

Cet insuccès peut se ramener, à mon avis, à trois causes principales : C’est d’abord l’occupation de plus d’un tiers du territoire par les armées impériales et royales de Sa Majesté Guillaume — occupation qui paralysait les meilleurs citoyens et qui, à Paris même, faisait dire le 15 mars, par de futurs fédérés à celui qui écrit ces lignes, que la lutte, considérée d’ores et déjà par tous comme inévitable, ne s’engagerait pas, en tout cas, avant l’évacuation du territoire. N’eût été la crainte d’un retour offensif des troupes prussiennes, annoncé, qui plus est, à plusieurs reprises par les journaux de l’ordre, toute la vallée du Rhône, au moins, eût sauté comme un baril de poudre.

C’est ensuite l’attitude et le langage de l’extrême gauche de l’Assemblée de Versailles, des Louis Blanc et autres proscrits de la République de 48 et de l’Empire dont le prestige était encore intact, et qui ne cessaient de proclamer avec M. Thiers que la République n’était mise en péril que par les insurgés, et invoquaient à l’appui de leur assertion leur propre présence dans les rangs des bombardeurs de Paris. Que ces misérables — élus pour la plupart par la population parisienne — eussent dit un mot, fait un geste; qu’ils se fussent — comme c’était leur devoir de mandataire, et comme le leur demandait le Comité central républicain de Lot-et-Garonne — transportés collectivement dans l’ex-capitale, au milieu de leurs électeurs, en appelant à leur aide la démocratie des départements : et la prise d’armes eût été générale d’un bout de la France à l’autre; l’Assemblée, réduite à sa majorité monarchiste, eût été balayée en moins d’une semaine, presque sans effusion de sang.

Depuis le 4 Septembre enfin, sinon en droit, du moins en fait, par suite surtout du gouvernement central enfermé dans Paris, les communes douées de quelque initiative jouissaient de l’autonomie la plus complète. Là où les travailleurs étaient en majorité, ils s’étaient, comme à Cette, à Béziers, par exemple, emparés de la mairie, administrant, en qualité de commission municipale, la localité qu’ils dominaient encore en tant que garde nationale. Et sans se rendre compte qu’avec l’écrasement de Paris un pareil état de choses ne durerait pas, ne pouvait pas durer, on se demandait ce que à s’insurger on pourrait, môme victorieux, obtenir de plus que ce que l’on avait,

Il n’était pas jusqu’à la Commune qui ne favorisât cette disposition funeste en présentant la révolution accomplie le 18 mars comme exclusivement parisienne, municipale; en même temps que, par ses déclarations répétées que ses seules forces suffiraient à avoir raison de Versailles, elle retint l’arme au pied, une foule de braves gens qui se fussent fait, au contraire, un devoir d’intervenir à coups de fusil, si on leur avait dit franchement ce qu’il en était, c’est-à-dire que la victoire n’était possible qu’au prix de leur entrée en ligne.

Telles sont — je le répète — les raisons de la défaite d’un mouvement qui avait pour lui plus des deux tiers du pays, et il n’y en a pas d’autres. Messieurs les
conservateurs pourront s’en convaincre en temps et lieu.

(Die Zukunft, 1877.)

Hotel de Ville de St-Étienne le 24 mars 1871

Deux militants syndicalistes tunisiens persécutés (Pivert, 1932)

5 mai 2013 par

Paru dans Le Populaire du 30 août 1932.

Illégalement condamnés
ils se voient refuser l’amnistie…

Depuis 1925 deux militants syndicalistes tunisiens sont exilés pour avoir fondé des syndicats! Sous prétexte de « complot contre la sûreté de l’État » on a frappé de bannissement six hommes coupables d’avoir voulu organiser leurs frères de misère. Ils ont fondé la Confédération générale du Travail tunisienne, comprenant surtout des travailleurs indigènes et demeurée dans l’autonomie par rapport à la C.G.T. et à la C.G.T.U. Trois condamnés ont terminé leur peine. Des trois autres, chassés pour dix ans, non seulement de Tunisie mais aussi de France, l’un Mohamed Ali, est mort. Les deux survivants sont Moktar el Ayari et Finidori.

Moktar el Ayari est un vieux militant du syndicat des tramways qui a déjà été retenu en prison en 1922 lors du « complot » monté par Millerand. On n’a rien pu relever contre lui à ce moment. C’est d’ailleurs un « ancien combattant » titulaire de la croix de guerre ! « Il se fit remarquer au retour par ses idées extrêmement avancées » écrit le procureur. Révoqué, il est nommé secrétaire du syndicat. « Pourquoi, après avoir combattu, pour la France pendant la guerre, luttez-vous maintenant contre elle? » lui demanda le procureur. Car lutter contre la Compagnie des tramways de Tunis, QUI EST UNE COMPAGNIE BELGE!, c’est lutter contre la France! !

Finidori a été employé municipal, puis gérant de L’Avenir Social, journal « syndicaliste-communiste », qualifié d’ « individu dangereux » et présenté comme un « communiste notoire et convaincu ». On l’accuse d’avoir été le destinataire d’une lettre adressée par l’ « Union Mondiale de combat en faveur de l’égalité des races ». Cette lettre ne lui est jamais parvenue puisqu’il était incarcéré et qu’on la lui a confisquée…

Il a fallu une véritable forfaiture pour affirmer que les accusés avaient eu « une résolution d’agir, concertée et arrêtée ayant pour but de détruire ou de changer la gouvernement, ou d’exciter les citoyens ou habitant à s’armer contre l’autorité du protectorat… etc. » La seule action, la seule résolution d’agir en commun qu’on puisse établir c’est celle de grouper les travailleurs dans leurs syndicats pour la défense de leurs moyens d’existence…

Voilà le crime qu’expient deux militants !

Or, l’amnistie a été votée pour les cléricaux alsaciens, sous la dernière législature. Ils avaient été condamnés en vertu des articles 87 et 89 du Code pénal. Les syndicalistes tunisiens l’ont été en vertu de l’article 91. On pouvait espérer que le projet déposé par le gouvernement Herriot rectifierait sur ce point l’amnistie Tardieu. La déclaration ministérielle ne contient-elle pas un engagement précis? « Profondément attachés au respect de toutes les libertés syndicales, etc… » Eh bien! non! Le projet d’amnistie a oublié les fondateurs de la Confédération générale du Travail tunisienne. Moktar et Finidori ne constateront, dans leur exil, aucune différence entre Herriot et Tardieu!

Soit! Mais le groupe socialiste au Parlement ne laissera pas s’accomplir ce deuxième geste de classe. Il déposera un amendement en faveur des condamnés frappés par application de l’article 91. Il exigera au besoin un vote public et les syndicalistes pourront compter alors ceux qui sont effectivement « respectueux des libertés syndicales ».

Marceau PIVERT.

deux

Bases marxistes du capitalisme d’Etat de l’Union soviétique (Le Corre, 1966)

5 mai 2013 par

Publié dans la Revue socialiste N°192, pp. 324-342 [3ème article d'une série, avec précédents: N°189-190, pp. 129-140, N°191, pp. 256-270; et suivants: N°193, pp. 474-487, N°194, pp. 78-98]. Né à Rouen, instituteur, député PCF de Seine-et-Oise en 1936, Darius Le Corre (1903-1996) rompt avec le PCF à la suite du pacte germano-soviétique, participe à un "Mouvement communiste français indépendant" et rejoint la SFIO en 1952 (cf. Pivertistes et communistes dissidents dans la SFIO, 1945-68).

Les dirigeants de l’U.R.S.S., dans les années qui suivirent la révolution d’octobre 1917, savaient, en vertu des critères marxistes qu’ils avaient étudiés avant d’être portés au pouvoir, qu’il ne leur était pas possible d’instaurer le Socialisme dans l’ancien empire des « Tsars ».

Ils savaient même, comme je le montrerai dans la conclusion de mon étude, qu’ils étaient contraints au Capitalisme d’État (celui de la N.E.P., qui était un capitalisme semi-intégré précédant un capitalisme entièrement intégré). Ils prétendirent, cependant, que l’U.R.S.S. était une société socialiste. Ils le prétendirent parce qu’ils avaient peur de perdre l’appui des peuples en leur disant la vérité, et aussi parce qu’ils pensaient que leurs difficultés seraient vite surmontées. Pourtant, peut-on aller au Socialisme dans le mensonge ? Ne valait-il pas mieux exposer dans quelles conditions l’U.R.S.S. pourrait avancer dans la voie des rapports sociaux socialistes car, dans le Socialisme dont le pavillon sert à couvrir des marchandises frelatées, ce qui est fondamental, ce n’est pas la construction des usines, aussi important que cela puisse être pour le relèvement, dans certaines condition, des niveaux de vie, mais les rapports sociaux que les hommes établissent entre eux, qu’ils vivent en communauté ou indépendamment les uns des autres. Les mensonges soviétiques ont permis à la bourgeoisie occidentale, jusqu’à nos jours, de discréditer le Socialisme et le marxisme qui condamnent sans rémission le comportement économique, social et politique du P.C.U.S. A notre époque, je ne suis pas tellement certain que les dirigeants de ce Parti mentent sciemment aux peuples car, après s’être pénétré de cette équation antimarxiste et absurde : Bureaucratie permanente et incontrôlée par le peuple = classe ouvrière, ils doivent relever, selon le sociologue Karl Mannheim, de « ces groupes dominants qui sont dans leur façon de penser si fortement liés à la situation favorable à leurs intérêts qu’ils perdent finalement la faculté de voir les faits qui pourraient les troubler dans leur conscience de seigneurs ». Pourquoi faut-il donc qu’aux dépens des peuples la présence au pouvoir, quand elle est trop prolongée, corrompe ainsi certains hommes ? Quand de jeunes écrivains tels Siniavski et Daniel montrent avec courage, dans leurs œuvres, quelles sont les tares du régime soviétique, les vieux bonzes se mettent en colère et les jettent en prison au lieu de chercher une solution aux problèmes posés par eux. Pourtant, Siniavski n’avait-il pas raison d’écrire :

« A notre nouveau Dieu, nous n’avons pas seulement sacrifié nos vies et notre sang. Nous lui avons aussi sacrifié notre âme blanche comme la neige après l’avoir souillée de toutes les ordures du monde… Afin que les prisons disparaissent pour toujours, nous avons bâti de nouvelles prisons. Afin que toutes les frontières s’effacent, nous nous sommes entourés d’une muraille de Chine. Afin que le travail devienne un repos, nous avons instauré le travail forcé. Afin que plus une goutte de sang ne soit jamais versée, nous avons tué, tué, tué ».

I) Aveuglement sur la nature de l’U.R.S.S.

C’est en 1925 que le jeune secrétaire du P.C.U.S. posa devant le XIV° Congrès de ce Parti la question de savoir si l’U.R.S.S était ou non un capitalisme d’Etat. Il déclara :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Non, elles ne le sont pas. Et pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas deux, mais une seule classe, la classe des ouvriers, qui possède, en la personne de l’État les instruments et les moyens de production et qui n’est pas exploitée, car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble. Je puis dire que ceci n’est tout de même pas le socialisme intégral, si nous considérons les restes de bureaucratisme qui subsistent dans les organismes dirigeants de nos entreprises ».

Dans ce texte, Staline énumère les critères qui permettraient d’affirmer que l’U.R.S.S. est socialiste. Or, comme aucun de ceux-ci, pas plus en 1925 qu’en 1966 n’est applicable à l’U.R.S.S., on est en droit d’affirmer qu’en vertu de ces mêmes critères, l’U.R.S.S. est un capitalisme d’État. Reprenons ce texte :

1) l’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État parce qu’on n’y trouverait pas deux, mais une seule classe. Staline reconnaît cependant qu’il s’y trouve « des restes de bureaucratisme » qui empêchent l’U.R.S.S. de réaliser le socialisme intégral. « Des restes » !…

Or, depuis 1925, tout le monde sait qu’en U.R.S.S. la bureaucratie cooptée a pris des proportions monstrueuses. C’est maintenant une classe sociale avec ses caractéristiques propres, ses privilèges ; une classe qui a été abondamment décrite dans de nombreux ouvrages mais plus particulièrement dans « La nouvelle classe » du Yougoslave Djilas. Et cette classe a des intérêts qui s’opposent à ceux de la classe ouvrière et de la paysannerie soviétiques.

Il est assez curieux, d’ailleurs, de voir Staline prétendre qu’il n’y a qu’une seule classe en U.R.S.S., même en 1925, alors qu’il n’est pas sans avoir appris auprès de son maître Engels que là où il y a État, il y a obligatoirement classes antagonistes : « Tout État est forcément un organe de domination d’une classe par une autre ».

Vérité générale qu’il faut nuancer en signalant qu’il s’agit des deux classes fondamentales autour desquelles d’autres peuvent se ranger et qu’il est des circonstances où l’État réalise l’équilibre des classes de forces sensiblement égales, comme ce fut le cas par exemple, sous Louis XIV et sous Napoléon III.

Enfin, l’État dont il est question ici est l’État politique, l’ambition du Socialisme étant de substituer à l’administration des hommes l’administration des choses, cette substitution résultant de l’impossibilité dans laquelle se trouveront les hommes, un jour, de s’opprimer et de s’exploiter dans le régime d’abondance qu’ils auront créé et où ils seront quasiment placés sur un égal plan de technicité et de culture empêchant la constitution de monopoles économiques, culturels ou professionnels, menaçant l’équilibre de l’ensemble de la société.

A cette étape de l’histoire il n’y aura plus aucune espèce de différence entre la capacité gestionnaire d’une cuisinière et celle d’un administrateur quelconque dans n’importe quel secteur de la société. Nous en sommes encore loin.

2. — L’U.R.S.S., selon Staline, ne serait pas un Capitalisme d’État parce que les ouvriers possèderaient en la personne de l’État les instruments et les moyens de production.

Avouons que ce sont là de bien drôles de « propriétaires » puisque ceux-ci ne peuvent même pas choisir librement, démocratiquement, les membres du conseil d’administration chargé d’administrer ce qu’il est convenu d’appeler "leurs" biens.

Et ces administrateurs bureaucrates qui jouissent collectivement de tous les droits et profits du propriétaire sans toutefois s’en reconnaître le titre, non seulement interdisent aux « propriétaires » selon la Constitution de disposer de « leurs » biens, mais encore exigent de ceux-ci qu’ils se montrent obéissants, sous peine de sanctions.

En somme, les travailleurs soviétiques sont aussi près, en droit, des moyens de production qu’ils mettent en œuvre, qu’ils pourraient l’être spatialement d’une propriété qui leur aurait été reconnue par acte notarié dans Uranus ou Jupiter ! Comme quoi la prestidigitation sociale est une bien belle chose !

3. L’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État, enfin, parce que les ouvriers n’y seraient pas exploités, « car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble ». Le « dans son ensemble » qui jette un voile pudique sur les privilèges de la Bureaucratie qui, selon Staline, fait évidemment partie de la classe ouvrière, est des plus charmant ! Mais qui fixe les salaires en U.R.S.S. ? La Bureaucratie. Qui décide « de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire », c’est-à-dire du montant de « la plus-value » ? La Bureaucratie. Et cette Bureaucratie omnipotente, cooptée, incontrôlée par le peuple, utilise cette « plus-value » non pour l’amélioration de la classe ouvrière « dans son ensemble », mais pour l’amélioration de sa propre position de classe, à elle, sur les plans politiques, économiques et sociaux.

Comme dans tout régime capitaliste, en U.R.S.S., l’exploitation des travailleurs fait que ceux-ci ne savent pas quand ils cessent de travailler pour reconstituer la valeur de leur force de travail et commencent à travailler pour la classe qui les exploite.

En vérité, en 1966, le texte de Staline devrait se lire de la manière suivante :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Oui, elles le sont. Pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas une, mais deux classes fondamentales : celle des bureaucrates cooptés qui possède en la personne de l’État qu’elle contrôle seule, les instruments et moyens de production, et la classe des ouvriers qui est exploitée car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire, arbitrairement fixé par la bureaucratie, est utilisé, pour une part, à l’élargissement des revenus des bureaucrates et, pour une autre, aux amortissements et investissements également fixés et répartis arbitrairement. Je puis dire que c’est bien là du capitalisme bureaucratique d’État si l’on considère l’importance du bureaucratisme qui s’est développé dans le parti unique et dans les organes dirigeants de nos entreprises ».

II. – Aveuglement sur le caractère soi-disant non-capitaliste des catégories économiques et sociales en U.R.S.S.

Dans son ouvrage « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage qui fait encore autorité parmi les « communistes » dans les passages que je cite, Staline écrivait en 1952 :

« Si on envisage la question du point de vue formel, du point de vue des processus qui s’opèrent à la surface du phénomène on en arrive à cette fausse conclusion que les catégories du capitalisme restent soi-disant en vigueur dans notre économie. Mais si l’on analyse la question du point de vue marxiste, qui fait une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme, entre les processus profonds de développement et les phénomènes superficiels, on ne peut arriver qu’à cette conclusion : c’est que chez nous se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme mais que le fond a changé.»

Marx, lui, répond, traitant de ce que deviennent les catégories du capitalisme en régime socialiste:

« En un mot : si l’on dépouille le salaire aussi bien que la plus value, le travail nécessaire aussi bien que le surtravail, du caractère spécifiquement capitaliste, ces formes disparaissent par là même et il ne reste que leurs fondements communs à tous les modes sociaux de production ».

Comme quoi, contrairement à ce qu’affirme Staline, Marx ne fait pas « une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme ».

Pour Marx, quand le contenu social change, la forme, elle aussi, change.

Dans le passage du féodalisme au capitalisme, l’auteur du Capital souligne « l’immense importance » du changement dans la forme du prélèvement sur le travail correspondant à un nouveau contenu social. A la corvée, prélèvement de valeurs d’usage par le seigneur, succède la plus-value, prélèvement de valeurs d’échange par le capitaliste.

Lorsqu’un régime socialiste se substituera à un régime capitaliste, le travailleur ne continuera pas à suer de la plus-value puisqu’il ne sera plus exploité mais à produire un « surplus» socialiste » dont la forme démocratique et le contenu social seront tout à fait différents.

Tout en reconnaissant qu’en U.R.S.S. « se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme », Staline voudrait, cependant, que les économistes renoncent à employer, s’agissant de son régime, des notions utilisées par Marx pour faire l’analyse et la critique du capitalisme, étant donné que le fond, le contenu de ces notions ont changé. Voyons comment il présente sa revendication et demandons-nous si celle-ci est justifiée.

« Je pense, écrit-il, qu’il faut renoncer à certaines autres notions empruntées au Capital, où Marx se livrait à l’analyse du capitalisme, — et artificiellement accolées à nos rapports socialistes. parler entre autres de notions telles que le travail "nécessaire" et le "surtravail", le produit "nécessaire" et le "surproduit", le temps "nécessaire" et le "temps extra". Marx a analysé le capitalisme afin d’établir l’origine de l’exploitation de la classe ouvrière, la plus-value, et de fournir à la classe ouvrière privée des moyens de production une arme spirituelle pour renverser le capitalisme. On comprend que Marx use ici de concepts (catégories) qui correspondent parfaitement aux rapports capitalistes. Mais il serait plus qu’étrange de se servir actuellement de ces concepts, alors que la classe ouvrière, loin d’être privée du pouvoir et des moyens de production, détient, au contraire, le pouvoir et possède les moyens de production. Les propos sur la force de travail comme marchandise et sur le "salariat" des ouvriers sonnent d’une façon assez absurde sous notre régime : comme si la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salariait elle-même et se vendait à elle-même sa force de travail. Il n’est pas moins étrange de parler aujourd’hui de travail « nécessaire » et de « surtravail » : comme si, dans nos conditions, le travail des ouvriers donné à la société en vue d’élargir la production, de développer l’instruction, de protéger la santé publique, d’organiser la défense nationale, etc.. n’était pas aussi nécessaire à la classe ouvrière, aujourd’hui au pouvoir, que le travail dépensé pour subvenir aux besoins personnels de l’ouvrier et de sa famille ».

Ainsi donc, il faudrait renoncer aux notions capitalistes, en U.R.S.S., parce que, dans ce pays, la classe ouvrière :

1° ) détient le pouvoir ;

2°) possède les moyens de production.

Qui, de nos jours, ayant quelque culture politique, peut croire à de pareils boniments ? La réalité dément la propagande. Et cela parce que la pensée des dirigeants soviétiques a cessé d’être dialectique, c’est-à-dire révolutionnaire. C’était bien à prévoir, d’ailleurs. A partir du moment où le mouvement révolutionnaire est consciemment le fait d’une minorité et non de la masse elle-même, le moment arrive où cette minorité maîtresse du pouvoir se comporte d’une manière réactionnaire.

Avant la prise du pouvoir, en 1789, la minorité bourgeoise était révolutionnaire. Mais, dès que celle-ci s’est emparée du pouvoir avec l’aide de la masse dont elle défendait les intérêts en même temps que les siens propres par rapport à ceux du féodalisme monarchique, elle s’est retournée contre le peuple et s’est mise à l’exploiter pour son propre compte. De nos jours, des technocrates salariés font chorus avec l’ensemble des travailleurs contre le capitalisme libéral et semi-libéral, mais, soyons assurés que s’ils parvenaient à accéder au pouvoir, ils ne manqueraient pas de se retourner contre la masse, de tout faire pour échapper à son contrôle et l’exploiter dans les cadres d’un capitalisme d’État plus ou moins intégré.

Cette situation doit amener les travailleurs à réfléchir sur ce que doivent être les partis, les syndicats, et leur action, de manière à ne pas être éventuellement frustrés de leur victoire.

Mais revenons au caractère antimarxiste, antidialectique, réactionnaire de la pensée des dirigeants soviétiques. Selon Marx, le mouvement s’explique par la dialectique, c’est-à-dire la confrontation de forces contradictoires : la thèse et l’antithèse s’abolissant l’une et l’autre dans une synthèse qui est quelque chose de nouveau et qui amorce un autre cycle. Pour lui, il n’y a pas, comme le croit Staline, avec sa soi-disant distinction rigoureuse marxiste entre le contenant et le contenu, la forme thèse contenant l’antithèse sociale dans un état d’équilibre figé et définitif, mais lutte entre deux contradictoires dominantes pour aboutir à une synthèse qui se réalise dans une nouvelle forme ayant un nouveau contenu antithétique. Si l’on transpose dans la réalité sociale ce raisonnement philosophique on peut dire que la thèse des formes économiques et sociales représentées par la bourgeoisie libérale ou d’État entre en lutte avec l’antithèse sociale représentée par les salariés.

Et le résultat de ce combat n’est pas comme le désire la la bourgeoisie libérale ou d’État un régime stabilisé où les travailleurs s’épanouiraient dans des formes capitalistes, mais un régime où les notions de propriété privée des moyens de production (au niveau de l’individu, du groupe ou de la minorité qui confisque l’État), la plus-value, le profit, le salariat disparaissent avec la bourgeoisie en tant que classe privilégiée pour laisser la place aux notions de propriété réellement collective et de surplus socialiste.

Disparaît également la notion de classe salariée à laquelle se trouve substituée celle de société sans classes, de travailleurs associés (l’association présuppose l’égalité) recevant de la société non pas un salaire (ce qui présuppose l’exploitation) mais un revenu social. L’ « ancien » a été aboli. Il n’en reste plus rien quant à la forme et quant au contenu. Seuls demeurent dans l’abstrait, c’est-à-dire sans caractérisation propre, « les fondements communs à tous les modes de production »: propriété, prélèvements sur le travail, surplus, investissements, etc…

La société se trouve mûre alors pour d’autres mutations dont, à notre époque, il ne nous est pas encore possible d’avoir quelque idée.

Et il est certain que la philosophie marxiste ayant épuisé son rôle social et humain devra laisser la place à d’autres philosophies surgies d’autres réalités afin qu’à travers des révolutions de tous ordres l’humanité poursuive son destin qui est de tenter de s’égaler aux dieux de ses rêves.

III. – La bureaucratie soviétique est-elle une classe ?

Dans la Revue socialiste de mars 1965, n°181, page 297, j’ai posé une série de questions: « Peut-il y avoir dans une société exploitation sans classe exploiteuse ? » Cette question était pleinement justifiée car Serban Voinea affirme, d’une part :

— « Les régimes communistes n’ont aboli ni l’exploitation ni l’oppression » (page 43).

Et d’autre part:

— « Il n’existe plus, en U.R.S.S., de classe s’appropriant la plus-value créée dans le processus de production » (page 44).

« Alors, qui se l’approprie ? avais- je demandé.

— « Les fonctions exercées dans le passé par les capitalistes le sont en U.R.S.S. par les organes collectifs » (page 44).

J’ai demandé : « Les organes collectifs seraient-ils sans contenu de classe ? ».

Et j’ajoutais : « Dans l’affirmative, l’U.R.S.S. étant une société sans classes, serait donc une société socialiste où s’exercerait cependant l’exploitation de l’homme par l’homme ? Cela n’est pas possible ».

 A aucune de ces questions Serban Voinea n’a répondu.

Pour ne pas répondre à la première il s’évade dans l’histoire. Et alors que je demandais s’il peut y avoir dans une société d’exploitation sans classe exploiteuse, il explique que dans le passé des sociétés sédentaires ont été exploitées par des sociétés nomades. Ce que personne ne conteste. Il explique aussi que l’U.R.S.S., en tant que nation, exploite ses satellites, mais était-ce nécessaire puisque j’avais écrit, page 44 du n° 183 de La Revue Socialiste :

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les dirigeants soviétiques se sont livrés à un pillage en règle des États satellites : indemnités de guerre, transfert d’usines, création de sociétés mixtes,traités commerciaux inégaux, etc.. ».

De toute évidence la question visait l’U.R.S.S. Serban Voinea n’y a pas répondu. Aussi je la repose sous la forme suivante :

1. — L’U.R.S.S. peut-elle être une société d’exploitation sans classe exploiteuse ?

Et je continue de demander :

2 — Qui s’approprie la plus-value en U.R.S.S. ?

3. — Si les organes collectifs soviétiques exercent des fonctions capitalistes, ces organes ne sont-ils pas des organes aux mains de « capitalistes collectifs » ?

4. — Si l’U.R.S.S. est une société sans classes, c’est-à-dire socialiste, peut-elle être en même temps une société où s’exerce l’exploitation de l’homme par l’homme ?

IV. — Critères de classe de la bureaucratie soviétique.

Serban Voinea cite des textes de Marx d’où il ressort que celui-ci distingue entre classes conscientes et classes inconscientes :

« La domination du capital, lit-on dans son Anti-Proudhon, a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour pour elle-même. Dans la lutte, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ».

Quels sont les éléments constitutifs d’une classe consciente ou non d’elle-même ? Marx nous le dit :

— « Par le fait de vivre dans des conditions économiques qui distinguent leur mode d’existence, leur intérêt et leur culture de ceux des autres classes et les posent réciproquement en ennemies, des million des familles constituent une classe ».

(Marx, 18 Brumaire).

Mais qu’est-ce qu’une classe pour elle-même ?  D’après les textes cités par S. Voinea c’est une classe consciente de ce qui fait son originalité et qui lutte ; une classe qui se constitue en « communauté », en « union nationale », en « organisation politique ». Et S. Voinea de conclure :

« De toute manière, c’est son rapport vis-à-vis des moyens de production qui donne naissance à une classe. La propriété de grandes superficies de terres crée le propriétaire foncier, celle des machines et des matières premières le capitaliste industriel. Le manque de tout moyen de production caractérise le prolétaire.

« C’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne me paraît pas répondre à ces traits que je ne lui applique pas le nom de classe.

« Darius Le Corre choisit pour la classe des critères différents ».

Ce texte appelle les observations suivantes :

1. – Il est faux d’affirmer que je ne choisis pas pour critère fondamental d’une classe « son rapport vis-à-vis des moyens de production ».

J’en veux pour preuve ce qu’écrit S. Voinea lui-même au début de son étude de la classe, page 395 : « Sans être « capitaliste » (or c’est exactement le contraire que je prétends. D.L.), il existerait pourtant on U.R.S.S., selon Darius Le Corre, une «classe exploiteuses, composée de « tous les privilégiés groupés au sein du parti ou gravitant autour de ce dernier » et qui sont les vrais propriétaires des moyens de production ».

Par contre, j’ai cité quelques privilèges de la classe bureaucratique. Mais Marx, parmi ses critères, ne compte-t-il pas « le mode d’existence » ? Trop de technocrates qui se disent facilement socialistes oublient les privilèges dont jouit toute classe dominante.

C’est ce qu’avait bien compris Lénine quand, avant la prise du pouvoir, il écrivait dans « L’Etat et la Révolution » :

« Particulièrement remarquable, à cet égard, est une des mesures prises par la Commune, et que Marx a souligné : suppression de tous frais de représentation, suppression des privilèges pécuniaires des fonctionnaires, réduction de tous les traitements des fonctionnaires au niveau du "salaire de l’ouvrier". C’est ici justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat comme « force spéciale » destinée à opprimer une classe déterminée, à la répression des oppresseurs par la force générale de la majorité du peuple des ouvriers et des paysans. Il est "d’usage" de se taire là-dessus comme sur une "naïveté" qui a fait son temps, exactement comme les chrétiens qui, une fois leur culte devenu religion d’Etat, ont « oublié » les « naïvetés » du christianisme primitif et son esprit démocratique révolutionnaire ».

2. — S. Voinea déclare que c’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne lui paraît pas répondre aux traits dégagés par Marx qu’il se refuse à lui appliquer le nom de classe.

Pourquoi se contente-t-il de cette simple affirmation ?

Pourquoi ne confronte-t-il pas la Bureaucratie soviétique avec chacun des critères de Marx qu’il a énumérés ?

Ce qu’il ne fait pas je vais le faire pour bien montrer que cette Bureaucratie est une classe sociale. S’agissant de la « culture » S. Voinea soutiendra-t-il que celle des techno-bureaucrates soviétiques est la même que celle des ouvriers et des paysans ? M. Robert Bordaz, retour d’U.R.S.S., nous a appris dans son ouvrage que « La grande majorité des fils d’ouvriers ou de paysans restent ouvriers ou paysans. Au contraire, le plus grand nombre des fils d’intellectuels deviennent intellectuels : on ne cite l’exemple d’aucun d’eux astreint à un travail manuel, même en cas d’échec dans ses études ».

S. Voinea sait-il que pour poursuivre des études en U.R.S.S. il faut être présenté par des parrains et avoir satisfait à une enquête sociale ?

Sait-il, comme nous l’a appris une enquête récente sur l’enseignement dans les grands pays du monde, que l’entrée dans l’enseignement supérieur résulte d’une sélection stricte ? Sait-il que les fils des techno-bureaucrates fréquentent des écoles qui leur sont tacitement réservées ? S’agissant des « conditions économiques », du « mode d’existence », des « intérêts » qui caractérisent une classe, Lénine, reprenant à son compte les critères de Marx, a écrit le 28 juin 1919 dans son étude « La Grande initiative » :

« On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail et donc par les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont ils disposent. »

Cette définition s’applique de la manière suivante à la société soviétique:

1°) Les techno-bureaucrates occupent dans le système de production sociale une place de dirigeants investis de tous les pouvoirs par le parti unique, leur parti. Les travailleurs qui leur sont entièrement subordonnés n’exercent aucun contrôle sur eux. Ils n’occupent qu’une place d’exécutants.

2°) Le rapport des techno-bureaucrates aux moyens de production sont ceux du propriétaire à sa propriété. Certes, les techno-bureaucrates ne possèdent pas individuellement de moyens de production mais ils les possèdent tous d’une manière indivise, parce que seuls ils en disposent. Privés du droit de décider de l’utilisation des instruments de travail comme de l’orientation et du volume de la production, les travailleurs soviétiques expropriés par les techno- bureaucrates sont totalement privés de propriété sociale. Sans démocratie, pas de propriété socialiste.

3°) Pour « l’organisation sociale du travail » la responsabilité en incombe exclusivement aux castes administratives, économiques, syndicales, dominées par le Parti. Dans ce domaine, le travailleur soviétique n’a qu’un seul rôle à jouer : obéir et se laisser exploiter.

4°) En ce qui concerne enfin « les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont disposent les classes sociales », on peut dire que, comme ils disposent seuls des moyens de production, les techno-bureaucrates soviétiques décident seuls de la répartition du revenu national. Et c’est ainsi qu’en bons « possesseurs de toutes les richesses matérielles et spirituelles de la nature », comme dit Djilas, ils peuvent jouer leur rôle d’accapareurs de plus-value, ce en quoi consiste précisément la fonction capitaliste.

Si tout cela n’est pas suffisant pour qualifier classe sociale ce que S. Voinea appelle « le groupe dominant en U.R.S.S. », que faut-il de plus ? Si tous les traits qui selon Marx définissent une classe ne sont pas applicables à la techno-bureaucratie, que S. Voinea nous démontre que cette techno-bureaucratie a la même culture, les mêmes intérêts, le même mode d’existence, les mêmes conditions de travail, les mêmes droits sur les moyens de production, le même rôle dans l’organisation sociale du travail, les mêmes moyens d’obtention et la même part de richesses publiques que les travailleurs des usines et les kolkhoziens.

J’attends la démonstration. Et qu’on ne dise pas que cette classe techno-bureaucratique n’est pas une classe consciente, une classe pour elle-même car, alors, pourquoi la dictature ? Pourquoi la mise en prison de Siniavski et Daniel ? La classe techno-bureaucratique a conscience de constituer une communauté qui se renouvelle par cooptation. Elle a son parti: le P.C.U.S. Elle constitue une union nationale.

La classe paysanne soviétique a conscience d’être exploitée. La dictature l’empêche de constituer son parti mais elle lutte par le sabotage du travail dans les kolkhozes. L’ampleur de son combat est tel que la Russie qui, avant 1914, était le grenier de l’Europe, est contrainte d’importer chaque année des millions de tonnes de blé de l’étranger.

La classe ouvrière, elle aussi, est consciente d’être une classe exploitée. Elle est encadrée de manière à ce qu’elle ne puisse agir de façon autonome. Son combat prend la forme d’une interprétation selon ses intérêts des directives du plan.

J’ai montré, par exemple, dans un précédent article à propos de la fabrication de fauteuils comment les travailleurs interprétaient les normes du plan qui leur était imposé.

Évidemment, la techno-bureaucratie ne constitue pas une classe homogène. Les castes qui la composent se disputent le partage de la plus-value arrachée aux salariés. Cette lutte prend l’aspect d’un débat apparemment technique.

La discussion, par exemple, sur le degré de libéralisation à introduire dans l’économie dissimule l’opposition d’intérêts entre les bureaucrates centralisateurs, d’une part, et les technocrates libéralisants, d’autre part, ou, si l’on veut, entre les gens du Parti et les dirigeants des entreprises.

V. — La propriété.

Parmi les arguments que j’ai mis en avant pour affirmer que la Bureaucratie soviétique était propriétaire de fait des moyens de production et d’échange, il en est deux que je suis allé prendre chez Marx. L’un se rapporte à la division du travail et l’autre au caractère propre de toute bureaucratie.

Serban Voinea estime « pour le moins hasardeux de vouloir prouver, grâce à un texte de Marx de 1841-1842,  que les moyens de production soviétiques appartiennent à la bureaucratie».

Soyons sérieux. Ne versons pas dans la démagogie. Ne reprenons pas à notre compte les arguments de nos adversaires que gêne la pensée marxiste. Surtout quand soi-même on se recommande de cette pensée que l’on considère valable tant que le monde dans lequel nous vivons ne sera pas sorti du capitalisme. Va-t-on interdire l’étude de Corneille et de Racine dans nos écoles sous prétexte que ces analystes prestigieux des passions et des caractères humains ont vécu au XVII° siècle ?

« Ah ! pourrait dire à nos contemporains Racine, reprenant à son compte l’apostrophe de Hugo en la modifiant dans sa forme, ne voyez-vous pas que lorsque je vous montre Hermione, Bérénice ou Narcisse c’est à vous-même que je vous révèle ? ».

Tant qu’il y aura des êtres humains qui aimeront et se distingueront les uns des autres par leurs caractères, les plus grands de nos poètes, qu’ils soient du XV° siècle comme Villon, du XVII° siècle comme Corneille, Racine et Molière, ou du XIX° comme Hugo, ils seront toujours, pour l’essentiel, les contemporains de ceux qui les liront.

Tant qu’il y aura des exploiteurs, des capitalistes, des salariés, Marx vaudra toujours la peine d’être consulté. Et ce n’est pas moi qui irai reprocher à Serban Voinea, dans sa réponse, d’avoir cité un Marx de différentes époques, sinon d’avoir, trop souvent, isolé ses citations de leur contexte.

a) La division du travail et la propriété.

Ayant rappelé que pour Marx « la division du travail… implique la propriété » et que « division du travail et propriété privée sont, au demeurant, des expressions identiques », Serban Voinea écrit:

« On ne voit pas bien en quoi cette constatation, faite en 1845, confirmerait l’affirmation que l’appareil de production de l’U.R.S.S. serait la propriété de la bureaucratie soviétique ».

Serban Voinea le verrait très bien s’il se rappelait, que, selon Marx et Engels :

1°) C’est la division du travail, née du développement des techniques, qui a entraîné la désagrégation des communautés primitives et donné naissance à la propriété privée.

2°) Le communisme, c’est la suppression de toute division du travail et par suite de toute propriété privée.

« La transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures, ne peut être arrêtée par le fait qu’on s’en débarrasse idéalement, comme s’il s’agissait d’une notion générale, mais uniquement par le fait que les individus se soumettent de nouveau ces puissances extérieures et abolissent la division du travail. Ce n’est pas possible sans la communauté. Ce n’est que dans la communauté que l’individu acquiert les moyens de développer ses dispositions dans tous les sens. Ce n’est que dans la communauté que la liberté personnelle devient possible ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

« Dans la véritable communauté, les individus acquièrent leur liberté dans et par leur association ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

Par leur association, c’est-à-dire dans l’égalité des droits et des pouvoirs. A cette « véritable communauté », Marx oppose

« la pseudo communauté que les individus ont jusqu’ici pu former (celle-ci) a toujours pris vis à vis d’eux une forme indépendante, comme union d’une classe en face d’une autre ; elle était en même temps, pour la classe opprimée, non pas seulement une communauté tout à fait illusoire, mais encore une nouvelle chaîne ».

C’est ce qui se passe de nos jours. L’U.R.S.S. n’est pas « une véritable communauté ».

Dans cette « pseudo-communauté » les individus n’y sont pas associés. Ils ne s’y trouvent pas politiquement, économiquement, socialement sur un plan d’égalité. Ils ne jouissent pas des mêmes pouvoirs. Ils ne sont même pas des citoyens. Ils sont les sujets du P.C.U.S. et de sa Bureaucratie. En U.R.S.S. « la transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures » se manifeste encore. C’est pourquoi il existe une Bureaucratie qui joue son rôle dans la division sociale du travail et qui, pour jouer ce rôle, a confisqué les moyens de production et d’échange à travers la personne de l’État.

A travers l’État les moyens de production sont propriété collective pour la Bureaucratie elle-même et propriété privée par rapport au reste de la population. L’U.R.S.S. sera une « véritable communauté » le jour où elle ne sera composée que d’ « associés » ; le jour où elle abolira division du travail parce que les individus se seront soumis les puissances extérieures que la division du travail avait engendrées à partir des facultés personnelles.

La division du travail implique la propriété privée. La suppression de la division du travail ouvre les portes à la communauté socialiste ou communiste. En Occident il s’agit d’une propriété capitaliste morcelée. En U.R.S.S. d’une propriété capitaliste intégrée à l’État.

En Occident la propriété est une propriété individuelle ou de groupe et en même temps de classe.

En U.R.S.S. elle est uniquement une propriété de classe.

En Occident règne une bourgeoisie libérale et semi-libérale.

En U.R.S.S. règne une bourgeoisie d’État.

Et en Occident comme en U.R.S.S. les bourgeoisies maîtresses des moyens de production et d’échange utilisent ceux-ci pour exploiter les travailleurs en prélevant sur eux de la plus-value.

b) La Bureaucratie et la propriété.

Serban Voinea écrit :

« D. Le Corre cite un passage de « La Critique de la Philosophie de l’État de Hegel », dans lequel Marx fait le portrait de la Bureaucratie. Celle-ci, écrit Marx, « tient en sa possession l’essence de l’Etat », l’essence spirituelle de la société : c’est sa propriété privée ». De cette mainmise de la bureaucratie sur l’Etat, D. Le Corre conclut que les gérants soviétiques de l’économie, tout en étant privés de titres de propriété, en possèdent une, qui serait, selon Marx, « l’État politique » (ce que Marx affirme en effet au sujet de la bureaucratie en général), mais D. Le Corre ajoute qu’ils posséderaient aussi l’État « économique et social », ce qui peut être autre chose et que Marx ne dit pas. Mais en quoi cela résoud-il le problème de savoir si le groupe dominant de l’U.R.S.S. est propriétaire des moyens de production ? ».

Effectivement Marx ne dit pas que la Bureaucratie en général dont il décrit admirablement la mentalité possède l’État « économique et social » mais c’est pour l’excellente raison que, de son temps, il n’y a pas une seule Bureaucratie qui se soit emparée d’un État à économie intégrée.

Les seules bureaucraties que Marx a connues étaient contrôlées par le Prince ou par des gouvernements démocratiques mais, même dans ces cas, Marx estime que la bureaucratie considère comme « sa propriété privée », « l’essence de l’État, l’essence spirituelle de la société ».

Dans son ouvrage « La République à refaire » notre ami André Ferrat a bien montré comment sous la III° République c’était en fait la haute administration bourgeoise qui menait le char de l’État. Cela est apparu tellement clair à l’opinion publique qu’un adage proclame: "Les gouvernements passent, l’Administration demeure". Mais ce que Marx ne pouvait dire de son temps, il est possible de le dire maintenant, à la lumière de l’expérience soviétique.

S’en tenir à la lettre de Marx ce serait en l’occurrence trahir sa pensée et la vérité. Car l’esprit de la critique de la Bureaucratie par Marx c’est que cette dernière s’approprie tout ce qu’elle contrôle. Les États que Marx a connus étaient des États politiques. Or voilà que, pour la première fois dans l’histoire, une Bureaucratie, avec l’U.R.S.S., non seulement contrôle la politique de ce pays mais aussi son économie et ses organisations sociales intégrées, et qu’en outre, elle n’a de compte à rendre qu’au P.C.U.S., c’est-à-dire à elle-même !

Dans de telles conditions, comment ne pas prétendre que cette Bureaucratie propriétaire privée de l’État où elle se maintient par la dictature est par cela même propriétaire des moyens de production étatiques ? La propriété n’est-elle pas « le droit d’user, de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements » ?

Des « lois » et des « règlements » élaborés et édictés par la Bureaucratie soviétique elle-même !… Serban Voinea appelle les bureaucrates soviétiques des « gérants ». Des « gérants » de qui ? Du peuple ? Ils ont été choisis par le P.C.U.S. qui lui-même s’impose au peuple.

Drôles de « gérants » en vérité, comme je l’explique plus haut, que ces personnages qui rançonnent et sanctionnent le peuple « propriétaire constitutionnel » des moyens de production et d’échange !

Serban Voinea se refuse à qualifier classe la bureaucratie soviétique.

Pour lui c’est « un groupe ».

Un groupe dans la classe unique ? Brejnev et Kossyguine appartenant à la même classe sociale que le magasinier Popov ? Mais n’est-ce pas Serban Voinea qui nous a rappelé, sans que cela fût nécessaire, que l’on devait définir les classes par leur rapport aux moyens de production ? Serban Voinea pense-t-il que Popov, le magasinier, a les mêmes droits que Brejnev et Kossyguine sur les moyens de production soviétiques ? Quand Popov a-t-il été appelé à choisir librement, démocratiquement l’orientation économique à donner à son pays ? Non, Brejnev et Kossiguyne n’appartiennent pas à la même classe que Popov. Ils ne sont pas membres d’un groupe particulier de la classe de Popov. Ils appartiennent à une classe qui a confisqué l’État, l’économie, et qui exploite Popov.

Serban Voinea écrit :

« Or, tout en gérant d’énormes moyens de production, les dirigeant.» soviétiques n’ont sur eux; aucun des attributs du propriétaire capitaliste. Celui-ci jouit des trois éléments constitutifs de la propriété individuelle, à savoir l’usus, le fructus et l’abusus. Le membre de la « classe bureaucratique » n’a pas un seul de ces attributs. Il ne peut ni acheter des moyens de production, ni vendre ceux qu’il gère, ni en hériter ou les laisser à ses descendants. Il ne peut ni les louer ou les donner en location, ni les hypothéquer, ni — ce qui est vital — s’en approprier les revenus ».

Ainsi, pour Serban Voinea la seule propriété capitaliste qui puisse exister au monde c’est la propriété individuelle.

Sommes-nous encore au XIX° siècle ?

Pour Serban Voinea il ne peut pas y avoir une propriété de classe, c’est-à-dire une propriété dont aucun membre ne puisse disposer à titre personnel mais dont la classe, elle, peut disposer soit pour exploiter les travailleurs quand la société est divisée en classes, soit pour satisfaire leurs besoins dans le cas d’un régime de travailleurs associés.

Pour Serban Voinea comme pour un certain nombre d’économistes et de sociologues pour qu’il y ait capitalisme il faut qu’il y ait propriété morcelée, individuelle, échange entre propriétaires, marché multilatéral, libre concurrence.

C’est ne pas sortir du libéralisme économique du XIX°. Or si l’on accepte la méthode de Marx parce qu’elle est toute orientée contre l’exploitation de l’homme par l’homme il faut définir le capitalisme non par la libre concurrence mais par la plus-value. Marx a écrit :

« Dans une société donnée, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital, entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes ».

(Marx, Le Capital, chap. XXV.)

Dans ce régime où l’unique capitaliste, ou encore la compagnie de capitalistes préfigurent la classe bureaucratique soviétique, entité indissociable, où se trouve la libre concurrence ? L’achat, la vente, la location entre capitalistes sont des phénomènes qui ont disparu. Ce qui reste, c’est l’échange entre « l’unique capitaliste » ou « la compagnie de capitalistes », d’une part, et les travailleurs salariés, d’autre part : force de travail contre salaires.

« Supposons que l’entrepreneur capitaliste utilise son propre capital et qu’il soit son propriétaire foncier, toute la plus value affluerait alors dans sa poche ».

(Marx, Salaires, prix et profits)

C’est exactement ce qui se passe en U.R.S.S. où le rôle de l’entrepreneur capitaliste est joué par la Bureaucratie propriétaire de fait de l’État.

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Déclaration du 10 septembre 1914

2 mai 2013 par

Première prise de position publique annonçant simplement qu’il y avait une opposition dans le SPD en Allemagne, parue dans deux journaux suisses, dont le Berner Tagwach. Traduit dans La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg (J.P. Nettl), t. II (1972).

Les camarades Dr Südekum et Richard Fisher ont essayé d’exposer l’attitude de la social-démocratie allemande dans la presse du parti à l’étranger (en Suède, en Italie et en Suisse) devant la guerre, à la lumière de leurs propres conceptions. Nous nous voyons donc contraints d’assurer les camarades étrangers que nous, et certainement d’autres social-démocrates allemands, considèrent la guerre, ses origines, son caractère, aussi bien que le rôle de la social-démocratie dans la situation présente, d’un point de vue tout à fait différent, ne correspondant pas du tout à celui des cmarades Südekum et Fisher. L’état de siège nous interdit à l’heure actuelle d’exposer publiquement notre point de vue plus en détail.

Signé: Karl Liebknecht, Dr Franz Mehring, Dr Rosa Luxemburg, Clara Zetkin.

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