Lettre au Parlement ouvrier ( Labour parliament) (Marx, 1854)

23 octobre 2014 by

Paru dans The People’s Paper du 18 mars 1854. Traduit dans Économies et sociétés (Etudes de marxologie n° 26 d’août 1987). [cf. en anglais ici] Le 6 mars 1854 se réunissait à Manchester un « Parlement ouvrier » sous l’impulsion d’Ernest Jones et dans le contexte de la grève du textile de Preston avec lock-out patronal. Le mouvement chartiste évolue ainsi en s’attaquant à la question sociale. Au passage, on notera que dans le vieux débat sur la faisabilité du socialisme face à l’abondance/pénurie, Marx écrivait dès 1854 que « l’abondance générale est devenue possible« .

9 mars 1854.

Je regrette profondément d’être dans l’impossibilité, pour le moment tout au moins, de quitter Londres et d’être ainsi empêché d’exprimer de vive voix mes sentiments de fierté et de gratitude pour l’invitation à siéger comme Délégué honoraire du Parlement ouvrier. La simple convocation d’un tel parlement marque une nouvelle époque dans l’histoire du monde. La nouvelle de ce grand événement éveillera les espérances de la classe ouvrière à travers l’Europe et l’Amérique.

Plus que tout autre pays, la Grande-Bretagne a vu se développer au plus haut degré le despotisme du capital et l’esclavage du travail. En aucun autre pays, les conditions intermédiaires entre le millionnaire commandant à des armées industrielles entières et l’esclave salarié, qui ne vit qu’au jour le jour, n’ont été aussi progressivement balayées de la surface de la terre. Là, il n’existe plus, comme dans les pays continentaux, de grandes classes de paysans et d’artisans qui dépendent presque autant de leur propriété que de leur propre travail. Un divorce complet entre la propriété et le travail s’est produit en Grande-Bretagne. C’est pourquoi, en aucun autre pays, la guerre entre les deux classes qui constituent la société moderne n’a pris des dimensions si colossales et des traits si distincts et palpables.

Mais c’est précisément pour ces raisons que la classe ouvrière de Grande-Bretagne est plus que toute autre apte et appelée à agir à la tête du grand mouvement qui doit aboutir à l’émancipation absolue du travail. Elle l’est en raison de la claire conscience de sa situation, de son immense supériorité numérique, des désastreuses luttes de son passé, de sa force morale dans le présent.

Ce sont les millions d’ouvriers de Grande-Bretagne qui ont, les premiers, jeté les bases réelles d’une nouvelle société ㅡl’industrie moderne, laquelle a transformé les forces destructives de la nature en puissance productive de l’homme. Avec une invincible énergie, à la sueur de leurs fronts et de leurs cerveaux, les travailleurs anglais ont créé des moyens d’ennoblir le travail lui-même et de multiplier ses fruits à un degré tel que l’abondance générale est devenue possible.

En créant les inépuisables forces productives de l’industrie moderne, ils ont rempli la première condition de l’émancipation du travail. Il leur faut maintenant en réaliser la seconde. Il leur faut libérer ces forces productrices de richesse des chaînes infâmes du monopole et les soumettre au contrôle commun des producteurs, lesquels, jusqu’à présent, ont permis que les produits même de leurs mains se tournent contre eux et se changent en autant d’instruments de leur propre asservissement.

La classe laborieuse a conquis la nature; elle doit maintenant conquérir l’homme. Pour réussir dans cette entreprise, il ne lui manque pas la force mais l’organisation de sa force commune, l’organisation de la classe laborieuse à une échelle nationale; tel est, à mon avis, le grand et glorieux objectif vers lequel tend le Parlement ouvrier.

Si le Parlement se montre fidèle à l’idée qui lui a donné vie, tel historien futur devra rappeler qu’en l’année 1854, il existait deux parlements en Angleterre, un parlement à Londres et un parlement à Manchester ㅡ un parlement des riches et un parlement des pauvres ㅡ, mais que des hommes siégeaient seulement au parlement des travailleurs et non au parlement des maîtres.

Sincèrement à vous.

Karl Marx.

NCA card

Hamas contre Israël: Perpétuation de la barbarie de deux nationalismes

22 octobre 2014 by

Tract du Groupe des socialistes internationalistes (GIS) à Berlin daté de juillet dernier, traduit en français et envoyé à la BS par Philippe.

Le Hamas et Israël utilisent leurs faiblesses mutuelles pour poursuivre leurs ambitions nationales dans un Moyen-Orient ébranlé par les crises. Les experts compétents se livrent à toutes sortes de contorsions pour finalement déclarer qu’il s’agit d’une crise ‘normale’ entre le Hamas et l’État israélien. Ils n’ont rien de nouveau à apporter, si ce n’est que le Hamas attaque Israël et qu’Israël se défend. Trois adolescents tués d’un côté et (suite aux descentes des forces de sécurité israéliennes) plus de 100 morts de l’autre côté. Le Hamas provoque et Israël répond avec une démonstration de force excessive. Un scénario tragique mais archiconnu, déjà en place du temps de l’OLP d’Arafat et maintenant repris par une organisation comme le Hamas, qui se fixe comme objectifs la conquête de toute la Palestine et la destruction d’Israël… Mais il ne s’agit pas ici sommairement de la simple répétition de lignes de conflit bien connues. En ce qui concerne les conditions politiques initiales et les acteurs politiques dans le contexte international, les choses se sont fondamentalement déplacées.

Crise et guerre

Le contexte international Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord se trouvent dans une situation aussi tendue que complexe. Les tensions économiques et sociales croissent et conduisent dans quelques pays à l’instabilité politique et à des guerres civiles ouvertes, où toutes les grandes puissances impérialistes sont directement impliquées. En Égypte, la situation n’est que partiellement sous contrôle malgré les mesures énergiques de répression du gouvernement Al Sisi. Le gouvernement d’une main de fer s’en prend aux Frères musulmans ses rivaux. En Syrie se déchaine une guerre civile où Russie, USA, Iran et Turquie sont également mouillés. La Libye est plongée dans le chaos après les interventions dévastatrices des militaires français et américains sous la houlette de l’OTAN, dérivant toujours plus loin vers une guerre civile sanglante pour le contrôle des régions pétrolifères. En Iraq, les choses vont encore plus mal. Le conflit entre le gouvernement actuel du chiite al-Maliki et les ailes revanchardes de la bourgeoisie sunnite d’Abu Bakr al-Baghdadi a conduit jusqu’ici à la mort de dizaines de milliers d’hommes. Ce dernier a inscrit sur ses drapeaux la chimère d’un califat en Syrie et en Iraq. En réalité, il s’agit toutefois de solides intérêts, beaucoup plus profanes : contrôler les sources d’énergie, que ce soit maintenant les champs pétrolifères du Kurdistan ou à Bassorah, autrement dit les pipelines qui traversent le pays du nord au sud et de l’est à ouest. Il existe comme auparavant le risque que le conflit s’étende aussi à la Jordanie, où quelques cellules des ISIS sont déjà actives. Il n’est donc pas surprenant à cet égard que le roi de Jordanie Abdullah ait intensifié les contrôles aux frontières et appelé au secours son allié Israël. Le sérieux de la situation est en outre souligné par le fait que l’ISIS (‘État islamique en Iraq et en Syrie’) contrôle sur ces entrefaites 90 % de la frontière jusqu’aux Hauteurs du Golan, depuis toujours une zone stratégiquement importante qui a été annexée pendant la Guerre des 6 jours (1967).

La crise du Hamas

C’est sous ce rapport que l’on doit aussi considérer la crise politique et la perte d’autorité du gouvernement du Hamas. La crise internationale a du reste frappé comme un cyclone l’économie déjà fragile de Gaza. Par la fermeture des accès frontaliers vers l’Egypte et Israël, le chômage au cours des cinq dernières années a augmenté de manière foudroyante et a pris statistiquement des formes vraiment absurdes. Les Frères musulmans égyptiens ont dû radicalement réduire leurs livraisons d’aide alimentaire au Hamas. Il faut s’attendre actuellement aussi à peu de soutien pour le Hamas de la part des gouvernements iranien et syrien, ceux-ci devant momentanément faire face à d’autres problèmes. Par conséquent, le gouvernement du Hamas a de l’eau jusqu’au cou. Il n’est plus en mesure de continuer sa politique d’allocations sélectives, avec laquelle il pouvait escompter avant son succès électoral 2006 un certain appui de la population palestinienne. Entre-temps, il ne peut même plus payer ses propres fonctionnaires. Les aliments de base et des produits de nécessité quotidienne se raréfient, avec du reste des services sociaux déjà modestes tendant vers zéro. Les seuls choses qui sont en excédent sont la faim et la pauvreté – c’est le lot quotidien des habitants.

Hors de contrôle ?

L’autre aile de la bourgeoisie palestinienne autour de l’Autorité autonome palestinienne de Mahmoud Abbas ne se trouve pas en meilleure posture. Logiquement, le Fatah n’a rien trouvé de mieux que d’accepter «une alliance gouvernementale d’unité nationale» avec le Hamas. Selon toutes prévisions, cela accélérera encore plus son propre déclin et celui du Hamas. Dans la population palestinienne frappée par la crise les deux forces sont discréditées. Vu la pratique politique ineffective et irréaliste de cette bourgeoisie corrompue, la désillusion prédomine. Ce n’est pas pour rien que le djihadisme de différents petits groupes armés gagne du terrain, et menace même de plus en plus d’échapper aux chefs militaires du Hamas. Face à cette situation, il est tout à fait possible que l’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes israéliens soit porté au compte d’un de ces groupes de «loups solitaires» qui reprochent au Hamas sa faiblesse devant leur ennemi héréditaire israélien et trop de compromis avec le faible et – à leurs yeux – «pro-israélien» gouvernement de Mahmoud Abbas. Tout cela a contraint le gouvernement du Hamas à Gaza à prendre des mesures, pour récupérer son contrôle sur ce type d’opérations ainsi que sur la population palestinienne.

La réaction de l’État israélien

L’État israélien s’est aussi vu forcé d’agir. Le Premier ministre Netanyahu qui avait perdu de plus en plus d’appui et même avait essuyé les violentes critiques de son parti, a saisi immédiatement l’occasion de tirer profit de la faiblesse du Hamas. En premier lieu, il a demandé à Abbas et au Fatah de mettre fin à l’alliance avec le Hamas et a qualifié d’acte terroriste le projet palestinien de former un gouvernement d’unité nationale. Dans la foulée, il a annoncé la rupture de toutes les négociations concernant la mise en place d’un État palestinien. L’enlèvement d’adolescents israéliens et l’envoi de roquettes Qassam sur les faubourgs de Tel Aviv firent l’affaire. Si le Hamas ne lui avait pas fourni ce prétexte, il aurait dû littéralement l’inventer.

Deux États contre le prolétariat

Ce vieux conflit entre deux nationalismes n’ouvre en fin de compte que peu de possibilités d’évolution : des deux côtés, des êtres humains meurent pour les ambitions insatiables d’élites dominantes corrompues, pour des idées réactionnaires et obscurantistes, pour des intérêts qui ne sont pas les leurs. Le nationalisme, la haine et la violence creuseront toujours plus des lignes de fracture entre les hommes. Tant qu’il en sera ainsi, l’asservissement des prolétariats palestinien et israélien par leur bourgeoisie respective se perpétuera. Les différents programmes de maintien de leur domination, utilisés à leur gré comme politique offensive ou défensive, seront encore poursuivis et toujours solidement incorporés dans une configuration bourgeoise, peu importe si cette bourgeoisie est laïque, islamiste ou sioniste. La barbarie de la guerre, des guerres civiles, des attentats et des actions punitives continue à imprégner le présent, l’avenir et le destin politique des masses du Moyen-Orient – toutefois aussi longtemps qu’elles ne feront pas de pas en avant pour se libérer de l’étau de leurs dirigeants, défendre leurs propres intérêts et emprunter la voie de la lutte de classe autonome contre toutes les fractions de la bourgeoisie.

Pour une société sans États et sans classes !

GIS (Gruppe Internationaler SozialistInnen)
http://www.gis.blogsport.de

Sans titre-1

La question polonaise au Congrès international de Londres (Rosa Luxemburg, 1896)

21 octobre 2014 by

[Republication en article d'un document déjà publié en page il y a 4 ans]

Article de Rosa Luxemburg publié simultanément dans Sprawa Robotnicza N°25 (juillet 1896) et dans Critica Sociale N°14 (juillet 1896).

Il y a trente-deux ans, lorsque les fondateurs de ce qui allait devenir l’Internationale se sont rencontrés pour la première fois à Londres, ils ont ouvert leurs travaux par une protestation contre l’asservissement de la Pologne, qui était alors engagée, pour la troisième fois, dans une lutte stérile pour l’indépendance. Dans quelques semaines, le Congrès de l’Internationale ouvrière se réunira, également à Londres, et y verra présenté une résolution en faveur de l’indépendance polonaise. La similitude des circonstances amène tout naturellement à comparer ces deux événements dans la vie du prolétariat international.

Le prolétariat a parcouru un long chemin dans son développement au cours de ces  trente-deux dernières années. Les progrès sont manifestes dans tous les domaines, et de nombreux aspects de la lutte de la classe ouvrière se présentent très différemment d’il y a trente-deux ans. Mais l’élément essentiel de cet essor pourrait se résumer dans la phrase suivante: d’une secte d’idéologues, les socialistes sont devenus un grand parti unifié capable de gérer ses propres affaires. Alors qu’ils existaient à peine dans de petits groupes isolés en marge de la vie politique des pays, ils représentent aujourd’hui le facteur dominant dans la vie de la société. C’est particulièrement vrai dans les grands pays civilisés, mais aussi partout, ils sont un élément que le gouvernement et la classe dirigeante doivent prendre en compte. S’il fallait au départ diffuser le nouveau message, aujourd’hui, la question primordiale est de savoir comment la vaste lutte des masses populaires, désormais baignée de socialisme, peut être au mieux tendue vers son objectif.

Le Congrès international des travailleurs a connu des changements  équivalents. A ses débuts, le Bureau international était surtout un conseil qui se réunissait pour formuler les principes de base du nouveau mouvement, aujourd’hui c’est surtout, voire exclusivement, un organe de délibérations concrètes par un prolétariat conscient sur les questions urgentes de l’ordre du jour de sa lutte. Toutes les tâches et tous les objectifs y sont rigoureusement étudiés quant à leur faisabilité; ceux qui semblent dépasser les forces du prolétariat sont mis de côté, quel que soit leur attrait ou leur effet d’annonce. C’est la différence essentielle entre la conférence de cette année au Hall Saint-Martin et celle qui a eu lieu trente-deux ans auparavant, et c’est de ce point de vue que la résolution déposé devant le Congrès doit être examinée.

La résolution sur la restauration de la Pologne qui sera présenté au Congrès de Londres se lit comme suit. [1]

 » Considérant que l’asservissement d’une nation par une autre ne profite qu’aux capitalistes et aux despotes, qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur; qu’en particulier le tsarisme russe, qui puise sa force intérieure et son poids extérieur dans l’asservissement et le partage de la Pologne, constitue une menace permanente pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l’indépendance de la Pologne représente une impérative exigence politique  tant pour le prolétariat polonais et pour le mouvement ouvrier international mouvement dans son ensemble.

La demande d’indépendance politique de la Pologne est défendue avec deux arguments: premièrement, la nature nuisible des annexions du point de vue des intérêts du prolétariat et, deuxièmement, l’importance particulière de l’asservissement de la Pologne quant au maintien du tsarisme russe, et donc, implicitement, l’importance de l’indépendance polonaise pour contribuer à sa chute. »

Commençons par le second point.

Le tsarisme russe ne puise ni sa force intérieure, ni son poids extérieur de la domination de la Pologne. Cette affirmation de la résolution est fausse de A à Z. Le tsarisme russe tire sa force intérieure des rapports sociaux au sein même de la Russie. La base historique de l’absolutisme russe est une économie naturelle qui repose sur les relations archaïques de propriété communautaire de la paysannerie. L’arrière-plan de cette structure sociale – et il y en a  encore de nombreux vestiges dans la Russie d’aujourd’hui – ainsi que la configuration générale des autres facteurs sociaux, constituent la base du tsarisme russe. La noblesse est contenue sous le joug du tsar par un flot incessant taxe sur la paysannerie.  La politique étrangère est menée au profit de la bourgeoisie, avec l’ouverture de nouveaux marchés comme objectif principal, tandis que la politique douanière met le consommateur russe à la merci des fabricants. Enfin, l’activité interne même du tsarisme est au service du capital: organisation d’expositions industrielles, construction du chemin de fer de Sibérie, et autres projets de même nature sont menés en vue de faire progresser les intérêts du capitalisme. De façon générale, la bourgeoisie joue un rôle très important dans le cadre du tsarisme dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère, un rôle que son inconséquence numérique ne serait jamais  lui permettre de jouer sans le tsar.  C’est cela, la combinaison de facteurs qui donne  au tsarisme sa force interne. S’il continue à végéter, c’est parce que les formes  sociales obsolètes n’ont pas encore complètement disparu, et que les rapports de classe embryonnaires d’une société moderne ne se sont pas encore pleinement développés et cristallisés.

A nouveau: le tsarisme  ne tire pas sa force du partage de la Pologne, mais des particularités de l’Empire russe. Ses vastes masses humaines lui fournissent une source illimitée de ressources financières et militaires, disponibles presque à la demande, qui élève la Russie au niveau d’une puissance européenne de premier plan. Son immensité et  sa situation géographique donnent à la Russie un intérêt tout particulier dans la question d’Orient, où il rivalise avec les autres nations également impliqués dans cette partie du monde. Les frontières de la Russie avec les possessions britanniques en Asie le mènent vers une confrontation inévitable avec l’Angleterre. En Europe aussi, la Russie est profondément impliquée dans les questions vitales des puissances européennes. Surtout en ce dix-neuvième siècle, la lutte de classe révolutionnaire émergente a placé le tsarisme dans le rôle de gardien de la réaction en Europe, ce qui contribue également à sa stature à l’étranger.

Mais surtout, si l’on doit parler de la position extérieure de la Russie, en particulier au cours des dernières décennies, ce n’est pas du partage de la Pologne, mais uniquement et exclusivement de l’annexion de l’Alsace-Lorraine qu’il tire son pouvoir: en divisant l’Europe en deux camps hostiles, par la création d’une menace de guerre permanente, et en conduisant la France dans les bras de la Russie.

De fausses prémisses donnent de fausses conclusions: comme si l’existence d’une Pologne indépendante pourrait priver la Russie de ses pouvoirs chez elle ou à l’étranger… La restauration de la Pologne  ne pourrait provoquer la chute de l’absolutisme russe que si elle supprimait en même temps la base sociale du tsarisme en Russie même, à savoir, les restes de la vieille économie paysanne  et l’utilité du tsarisme pour à la fois la noblesse et la bourgeoisie. Mais bien sûr cela n’a aucun sens:  avec ou sans la Pologne, cela n’y changera rien. L’espoir de briser  la toute-puissance russe grâce à la restauration de la Pologne est un anachronisme qui remonte à ce temps révolu où il ne semblait y avoir aucun espoir que des forces au sein même de la Russie y soient jamais capable de viser la destruction du tsarisme. La Russie de l’époque, une terre d’économie naturelle, semblait, comme l’ont fait ces pays,  s’embourber dans la stagnation sociale  la plus totale. Mais depuis les années soixante elle a mis le cap vers le développement d’une économie moderne et, ce faisant, a semé le germe d’une solution au problème de l’absolutisme russe. Le tsarisme se trouve contraint de soutenir une économie capitaliste, mais, ce faisant, il scie la branche sur laquelle il est assis.

Par sa politique financière, il détruit ce qui reste des anciennes relations agricoles communes, et donc élimine les fondements de la pensée conservatrice chez les paysans. Qui plus est, dans son pillage de la paysannerie, le tsarisme sape ses  propres fondements matériels en détruisant les ressources avec lesquelles il a acquis la loyauté de la noblesse. Enfin, le tsarisme s’est visiblement fait une spécialité de ruiner la plupart des consommateurs pour l’embarras de la bourgeoisie, ce qui laisse les poches  assez vides  aux seuls qui pourraient vouloir sacrifier un peu de leurs intérêts à ceux de la nation. Une l’agent de l’économie bourgeoise dépensé, la bureaucratie pèse de tout son poids.  Le résultat en est l’accélération de la croissance du prolétariat industriel, la seule force sociale à laquelle le tsarisme ne peut pas s’allier et à laquelle il ne peut pas céder sans mettre en péril sa propre existence.

Ces sont donc là les contradictions sociales dont la solution implique la chute de l’absolutisme. Le tsarisme fonce directement vers  ce moment fatal, comme une pierre roule du haut de la montagne. La montagne c’est le développement du capitalisme et ses flancs sont les poings de la classe ouvrière prête au combat. Seule la lutte politique du prolétariat dans tout l’empire de Russie peut accélérer ce processus. L’indépendance de la Pologne a relativement peu à voir avec la chute du tsarisme, de même que le partage de la Pologne avait peu à voir avec son existence.

Prenons maintenant le premier point de la résolution.  « La soumission d’une nation par une autre», y lit-on, « ne peut servir que les intérêts des capitalistes et des despotes, tandis qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur…  » C’est sur cette base que la proposition de l’indépendance de la Pologne est censée devenir une exigence impérative du prolétariat. Ici, nous avons une de ces grandes vérités, si grande, en effet, que s’en est un lieu commun, et en tant que tel, ne peut mener à la moindre conclusion pratique. Si, en affirmant que l’assujettissement d’une nation par une autre est dans l’intérêt des capitalistes et des despotes,  on en conclut que toutes les annexions sont injustes, et peuvent être éradiquées dans le cadre du système capitaliste, alors raisonnons dans l’absurde, car ça ne tient pas compte des principes de base de l’ordre existant.

Il est intéressant de noter que ce point dans la résolution relève presque du même argument que la fameuse résolution néerlandaise: [2] « la conquête et le contrôle d’une nation par une autre et le combat d’un peuple par un autre ne peuvent être utiles qu’aux classes dirigeantes » … où le prolétariat doit accélérer la fin de la guerre en organisant des grèves militaires. Les deux résolutions sont fondées sur la croyance naïve qu’il suffit de reconnaître qu’un fait quelconque est avantageux pour les despotes  et nuisible pour les travailleurs, pour l’éliminer sur-le-champ. La similitude va plus loin. Le mal qui doit être écarté est dans son principe le même dans les deux résolutions: la résolution néerlandaise veut prévenir de futures annexions futures en mettant fin à la guerre, alors que la résolution polonais veut défaire les guerres passées en supprimant les annexions. Dans les deux cas, il s’agit pour le prolétariat d’éliminer la guerre et les annexions dans le cadre du capitalisme, sans éliminer le capitalisme lui-même,  alors que les deux font, de fait, partie de la nature même du capitalisme.

Si le truisme que nous venons de citer ne sert pas à grand chose pour l’abolition générale des annexions, il offre encore moins de raison d’abolir l’annexion  en question en Pologne. Dans ce cas particulier, sans une évaluation critique des conditions historiques concrètes, rien de bon ne peut être utile.  Mais sur ce point, sur la question de savoir comment – et si – le prolétariat peut libérer la Pologne, la résolution garde un profond silence profond. La résolution néerlandaise est plus élaborée à cet égard: elle propose au moins un moyen spécifique: un accord secret avec l’armée,  ce qui nous donne la mesure du côté utopique de la résolution. La résolution polonais reste en-deçà et se contente de « demander », ce qui n’est guère moins utopique  que le reste.

Comment le prolétariat polonais peut-il construire un État sans classes? Face aux trois gouvernements au pouvoir en Pologne, face de la bourgeoisie du Congrès polonais vendu au trône de Saint-Pétersbourg et rejetant toute idée d’une Pologne ressuscitée comme un crime et un complot contre son propre agenda, face aux grandes propriétés foncières de Galice représentées dans l’administration Badani, [3] qui vise  l’unité de l’Autriche (garantissant le partage de la Pologne) et, enfin, face aux Junkers prussiens qui alimentent le budget militaire pour sauvegarder les annexions; face à tous ces facteurs, que peut faire le prolétariat polonais? Toute révolte  serait matée dans le sang. Mais si aucune tentative de rébellion n’est faite, rien  d’autre ne se fera, car l’insurrection armée est la seule façon de réaliser l’indépendance polonaise. Aucun des États concernés ne renoncera volontairement à ses provinces, où ils ont régné pendant un long siècle. Mais dans les conditions actuelles, toute rébellion du prolétariat serait écrasée – il ne pourrait en résulter rien d’autre. Peut-être le prolétariat international pourrait-il aider? Il  ne serait pas  en position d’agir comme le prolétariat polonais lui-même, mais tout au moins peut-il déclarer sa sympathie.  Supposons  pourtant que toute la campagne en faveur de la restauration de la Pologne se limite à des manifestations pacifiques?  Eh bien, dans ce cas, bien sûr, les États qui l’ont partagé pourront continuer à régner sur la Pologne en toute tranquillité. Si donc le prolétariat international fait du rétablissement de la Pologne sa revendication politique – comme la résolution l’exige – il n’aura fait rien d’autre que prononcer un vœu pieux. Si l’on « exige » quelque chose, il faut se donner les moyens de cette exigence. Si l’on ne peut rien faire, l’ « exigence » creuse pourra bien tonner dans les airs, mais il ça n’ébranlera certainement pas le pouvoir des États sur la Pologne.

L’adoption de la résolution social-patriotique par le Congrès international pourrait toutefois avoir des implications plus vastes qu’il ne peut sembler à première vue. Tout d’abord, cela contredirait les décisions du précédent Congrès, en particulier relatifs à la résolution néerlandais sur la grève militaire. À la lumière d’arguments essentiellement équivalents et d’un contenu identique, l’adoption de la résolution social-patriotique réouvrirait la porte à la néerlandaise. Comment les délégués polonais, après avoir voté contre la résolution Nieuwenhuis, ont-ils réussi à proposer ce qui est pour l’essentiel une résolution identique, c’est là un point que nous ne discuterons pas pour le moment. En tout cas, ce serait bien pire si le Congrès dans son ensemble entrait dans une telle contradiction avec lui-même.

Deuxièmement, cette résolution, si elle était adoptée, aurait un effet pour le mouvement polonais que les prochains délégués au Congrès n’ont sûrement même pas osé imaginer. Ces trois dernières années – comme je l’ai détaillé dans mon article dans la Neue Zeit, numéros 32 et 33 [4] – on a tenté d’imposer aux socialistes polonais un programme pour le rétablissement de la Pologne, avec l’intention de les séparer de leurs camarades allemands, autrichiens et russes en les unifiant dans un parti polonais  construit sur une ligne  nationaliste. Compte tenu de l’utopie de ce programme et de sa contradiction avec toute lutte politique efficace, les défenseurs de cette tendance n’ont pas encore été en mesure de fournir d’argument à leur visées nationalistes qui résiste à la critique. C’est ainsi qu’ils n’ont guère, jusqu’à présent, mis en avant leur tendance sur la scène publique. Alors que les partis polonais des secteurs autrichien  et prussien n’ont pas adopté le point relatif au rétablissement de la Pologne dans leur programme, l’avant-garde de la tendance nationaliste, le groupe de Londres qui se fait appeler Zwiazek Polskich Zagraniczny Socjalistow, [5] a travaillé ferme  à susciter des sympathie dans les partis d’Europe occidentale, notamment via le journal Bulletin Officiel et par d’innombrables articles dans: Socialist Poland , The Poland of the Workers , Democratic Poland , The Independent Republic of Poland, etc les mêmes proses ont tourné en boucle en polonais, en allemand et en français. C’est ainsi qu’a été préparé le terrain pour l’adoption dans le programme d’un État de classe polonais. Le couronnement de tout ce processus devait être le congrès de Londres, avec l’adoption de la résolution du courant nationaliste passant en contrebande sous le drapeau international.  Le prolétariat international est sans doute censé lever le drapeau rouge sur le vieil édifice nationaliste et le consacrer temple de l’internationalisme. Ensuite cette consécration par les représentants du prolétariat international devrait couvrir l’absence d’une quelconque motivation scientifique et élever le social-patriotisme au rang de dogme qu’il serait vain de critiquer. Enfin cette décision devrait encourager les partis polonais à adopter, une fois pour toutes, le programme nationaliste et à s’organiser sur des bases nationales.

L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles.

Voilà la signification principale de la résolution social-patriotique, si elle devait être adoptée. Nous avons évoqué en commençant les progrès que le prolétariat a fait depuis l’époque de la première Internationale, son développement à partir de petits groupes  pour devenir un grand parti capable de gérer ses propres affaires. Mais à quoi prolétariat doit-il ce progrès? Seulement à sa capacité de comprendre la primauté de la lutte politique dans son activité. L’ancienne Internationale a fait place à des partis organisés dans chaque pays en conformité avec les conditions politiques propres à ces pays, sans, pour cela, s’occuper de la nationalité des travailleurs. Seule la lutte politique en conformité avec ce principe rend la classe ouvrière forte et puissante. Mais la résolution social-patriotique suit son cours en opposition diamétrale à ce principe. Son adoption par le Congrès serait renier trente-deux ans d’expérience accumulée par le prolétariat et d’enseignement théorique.

La résolution social-patriotique a été formulé très habilement: c’est derrière la protestation contre le tsarisme qu’on proteste contre l’annexion – mais après tout, la  revendication d’indépendance de la Pologne s’adresse aussi bien à l’Autriche et à la Prusse qu’à la Russie: elle sanctionne une tendance nationaliste ayant des intérêts internationaux; elle essaie d’obtenir l’appui du programme socialiste sur la base d’une manifestation morale générale. Mais la faiblesse de son argumentation est encore plus grande que l’habileté de sa formulation: quelques lieux communs sur la malfaisance des annexions et des sottises sur l’importance de la Pologne pour le tsarisme – cela et rien de plus – c’est tout ce que cette résolution est capable d’offrir.

Notes:

[1] Le texte de la résolution est reproduit d’après la forme présentée par Rosa Luxemburg dans son essai, Der Sozialpatriotismus in Polen, dans Neue Zeit. Cf. Collected Works , I, I, 39ff.

[2] Il s’agit d’une référence à un projet de résolution néerlandaise au Congrès socialiste international de Zurich en 1893. It was rejected in favor of a German resolution on the same theme. Il a été rejeté au profit d’une résolution allemand sur le même thème. Cf. Protokoll des Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongresses in der Tonhalle Zurich vom 6 bis 12 August 1893 , Zurich 1894, p.25.

[3]  Référence à un membre de la noblesse polonaise de la Pologne autrichienne, Premier ministre de 1895 à 1897.

[4] Neue Strömungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland and Österreich ( New Tendencies in the Polish Socialist Movement in Germany and Austria ), in Collected Works , I, I.

[5] Union  à l’étranger des socialistes polonais , comité spécial associé au PPS.

Deux livres sur les « Amis de Durruti »

21 octobre 2014 by

Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°785 (juin 2014).

Groupe dissident de la CNT espagnole très critique sur la participation de celle-ci au gouvernement républicain, le groupement des «Amis de Durruti», un des rares groupes restés aux côtés des ouvriers dans les Journées de mai 1937 à Barcelone, fait l’objet de publications récentes.

Los Amigos de Durruti : Historia y antología de textos

Agustín Guillamón a signé un nouveau livre en espagnol : Los Amigos de Durruti: Historia y antología de textos, co-édité à Barcelone par Dskntrl-ed! et Aldarull (novembre 2013, 333 pages, ISBN: 978-84-941941-6-0). Dès les premières lignes il annonce clairement : « Ce livre traite de la théorie révolutionnaire. Le regroupement des Amis de Durruti constituait une sérieuse opposition aux comités dirigeants de la CNT et de la FAI ». Cette étude sur 144 pages des Amis de Durruti est suivie d’annexes (plus de la moitié du livre): correspondance de Jaime Balius, textes variés des Amis de Durruti, et la brochure Hacia una nueva Revolución.
Le livre ne coûte que 9 euros en Espagne.

Vers une nouvelle révolution

Le texte de Jaime Balius (Amis de Durruti, 1937-38) était disponible sur internet en anglais et en espagnol. Il a été enfin traduit en français et publié aux Éditions du Coquelicot de Toulouse. C’est d’ailleurs à Toulouse que Balius est mort en 1980.
N° 6 des cahiers du coquelicot (mai 2014). 10 € + 2 € de frais de port auprès de : Le Coquelicot / BP 74078 / 31029 Toulouse cedex (chèques à l’ordre de : Le Coquelicot).

De quoi revisiter la Révolution espagnole.

S.J.

Rosa Luxemburg contre la guerre

19 octobre 2014 by

A l’invitation des camarades de Critique sociale, Eric Sevault, du collectif Smolny, est venu présenter le tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg comportant La Crise de la social-démocratie (« brochure de Junius ») écrite en prison en 1915 et des inédits du groupe Die Internationale. C’était l’occasion, devant la cinquantaine de personnes venues, d’expliquer en quoi 1914 a bouleversé plus que toute autre date l’histoire du mouvement ouvrier (trahison de l’internationalisme et faillite de l’Internationale, massacre physique à une échelle sans précédent de prolétaires formés, éduqués par des décennies de travail, etc.). Le livre sera dans le commerce dans quelques jours, nous en reparlerons.

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Remarques annexes:

Ni patrie ni frontières N°46-47

17 octobre 2014 by

Ni patrie ni frontières N°46-47
Increvables négationnistes !

Pour celles et ceux qui reprochent parfois à la revue NPNF son côté compilation de textes variés, Yves Coleman offre dans ce numéro double un long texte, développé chronologiquement, sur le négationnisme de gauche et d’extrême gauche en France, qui fait froid dans le dos. On y trouve le parcours de Paul Rassinier, militant à la SFIO (exclu en 1951) puis à la Fédération anarchiste (de 1954 à 1963) et collaborateur de l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol sous le pseudonyme de Bermont, un Rassinier dont la nocivité est totalement sous-estimée en 1950 par des camarades comme Maurice Dommanget ou André Prudhommeaux. Même dans un milieu restreint soumis à la pression hostile, et donc porté à la solidarité entre ses membres, comme l’extrême gauche anti-stalinienne des années 50, il fallait être plus vigilant. Pas divinatoire sur l’évolution ultérieure d’un personnage, mais être plus attentif à ce qu’il écrivait déjà. Être vigilant est une nécessité. Il n’y a plus aucune excuse à ne pas l’être encore davantage aujourd’hui. D’ailleurs, l’antisémitisme d’aujourd’hui ne prend plus la peine d’être aussi sournois qu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, il ne risque probablement plus guère d’être toléré à gauche lorsqu’il remet en cause l’existence des chambres à gaz, mais il est partout présent, voire affiché, revendiqué : dans les manifs, les sites complotistes et pseudo-anti-impérialistes (et pas seulement ceux d’entre eux ouvertement soraliens), les spectacles, etc. Face à cela, nous sommes souvent dans une banalisation à l’opposé de la vigilance. Par exemple, quand il y a trois ans je mettais en garde des camarades à propos d’un Étienne Chouard qui avait notamment déclaré « je ne considère pas l’antisémitisme comme un crime en soi » , je me retrouvais taxé par l’un d’eux de diffamation et d’inquisition car ce personnage avait été « croisé dans les luttes anticapitalistes », et j’étais invité par un autre à ne pas semer la discorde … La contribution d’Yves Coleman, qui travaille depuis plusieurs années sur l’antisémitisme à gauche et les convergences rouges-brunes, participe à l’effort nécessaire de clarification, a fortiori en milieu militant.

S.J.

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« Celui qui nie la réalité d’Auschwitz est celui-là même qui serait prêt à recommencer. » (Primo Levi)

 

Ni patrie ni frontières N° 44-45

12 octobre 2014 by

Nos tares politiques, tome 2, Antisémitisme de gauche et relativisme, Ni patrie ni frontières n° 44-45, septembre 2014

« Je ne suis ni juif ni sioniste, mais ce n’est certainement pas un crime que d’être l’un ou l’autre. » (Paul Merker, membre du BP du KPD)

Ce deuxième volume de « Nos tares politiques » – il y en aura finalement quatre tant la matière est riche, hélas ! – continue les analyses présentées dans le numéro précédent de Ni patrie ni frontières (n° 42-43). Nous ne reprenons pas ici l’introduction à ces quatre numéros qui se trouve dans le tome 1.

Ce numéro est consacré à l’antisémitisme de gauche, thème que nous avons déjà abordé dans de nombreux articles de notre revue depuis 2002. Malheureusement, l’extrême gauche et le mouvement libertaire non seulement n’apprennent rien de leurs erreurs, de leurs déviations et de ce que nous appelons leurs tares (qui sont aussi les « nôtres » pour ceux d’entre nous qui baignent ou ont baigné dans ce milieu pendant des années), mais chaque affrontement entre Israël et le Hamas (ou le Djihad islamique), chaque bombardement meurtrier de l’Etat d’Israël, chaque crime de guerre israélien, chaque « assassinat ciblé » mis au point par Tsahal (ou le Mossad), chaque incident violent, meurtre ou attentat antisémite en France (enlèvement, torture et assassinat d’Ilan Halimi en 2006 ; meurtres antisémites commis par Mohamed Merah en 2012 ; attaques contre des synagogues et des magasins juifs en juillet 2014 à Paris et Sarcelles) montre, par ricochet, que la plupart des groupes anarchistes, trotskystes et « ultragauches », pour ne même pas parler des altermondialistes ou du Parti de Gauche, ne comprennent rien à l’antisémitisme.

Plus exactement ils ne veulent rien y comprendre. Nous consacrons donc ce deuxième numéro de la série « Nos tares politiques » entièrement à l’antisémitisme de gauche.

Conformément à nos habitudes, nous avons inclus de nombreux textes qui nous semblent dignes d’être publiés pour nourrir la réflexion et les débats, même si les auteurs de ces articles ne font pas partie des mêmes groupes et ne s’apprécient guère. Et même si nous en sommes en désaccord avec un certain nombre d’entre eux. Nous avons donc utilisé les sites de la CNT-AIT et de sa revue Anarchosyndicalisme !, de la Fédération anarchiste et de son hebdomadaire Le Monde libertaire, de Non Fides, des Luftmenschen, d’A contretemps, de Rebellyon, d’anarkismo, de Memorial 98, de progressisme.info, de brasiers et cerisiers, de Bordeaux Bordel, de Temps critiques, de l’Initiative communiste ouvrière et d’Opération Poulpe.

Nous sommes à peu près sûrs que ces militants de différentes tendances s’adressent rarement la parole et surtout nous savons avec certitude qu’ils ne discutent jamais publiquement par écrit, sinon notre revue n’aurait aucune raison d’être – ce qui serait un grand progrès !

En ce sens, Ni patrie ni frontières a au moins l’utilité de faire dialoguer les textes de ces différents courants entre eux, puisque les militants (et souvent les « dirigeants » de ces petits groupes) n’y voient aucun intérêt.

Pour notre part, nous restons persuadés qu’au-delà des différentes langues (souvent « de bois ») employées par les militants de ces courants politiques, il existe certaines convergences utiles au combat de tous contre nos principales tares. Et aussi, bien sûr, certaines divergences qu’il faut approfondir dans l’intérêt de la clarification théorique.

Ni patrie ni frontières, août 2014

P.S. : Ce numéro contient sans doute certaines répétitions dans les articles signés Y.C., puisque les textes présentés ici ont été écrits et postés sur le Net à des époques différentes. J’ai essayé, dans la mesure du possible, de supprimer les redites, mais il en reste forcément quelques-unes. Par avance, toutes mes excuses.

Nécessaire retour en arrière :

  • Des manifs contre la guerre en Irak de 2003 aux attaques de synagogues et de magasins juifs en 2014 3
  • Anatomie d’une agression 6
  • (Réné Monzat, Ras l’Front, avril-mai 2003) 7
  • Lettre ouverte à la CNT Vignoles (29 mars 2003) 10
  • Réponse d’un membre du Bureau confédéral et d’une nouvelle lettre 11
  • Plus fort que Spiderman et Batman réunis 12
  • Quelques précisions d’Eric Krebbers à propos de « Dix conseils… » 14
  • Dix conseils pour éviter les pièges antisémites et isoler les racistes (Eric Krebbers et Jan Tas) 15
  • Pourquoi le KPD et le SPD furent-ils si désemparés face à l’antisémitisme nazi ? 19
  • Kautsky et les Juifs 36
  • Le sionisme, l’antisémitisme et la gauche interview de Moishe Postone 38
  • Moishe Postone : Un autre automne allemand 46
  • Mise au point sur la question du “révisionnisme” (Jacques Wajnsztejn) 51
  • De la question antisémite (Bodo Schulze) 56
  • Ramadan avec Dieudonné et Soral : vers l’antisémitisme ? (Memorial 98) 63
  • Dieudonné : l’antisémitisme, l’affaire du siècle pour gagner sa place au soleil (Opération Poulpe) 67
  • Vergès, un salaud baveux (Luftmenschen) 74
  • La Dieudosphère, bien plus vaste qu’elle n’en a l’air (Luftmenschen) 76
  • Médine et Dieudonné (Brasiers et cerisiers) 85
  • Tariq Ramadan : pourquoi sa bigoterie a un arrière-goût de quenelle 87
  • L’antisionisme franchit le mur du Çon 92
  • BDS, Carrefour et le « je vous laisse deviner »…. de France Palestine 94
  • Antisionisme : halte à la récupération de l’extrême droite (Opération Poulpe) 98
  • De l’Affaire Dreyfus à l’incident Yardeni : la haine des bourgeois juifs (et beaucoup moins des autres), une vieille tradition de gauche 101
  • Selon l’OCL, le CRIF serait une puissance occulte qui commanderait les 91 conseillers de la communauté Est-Ensemble de l’Ile-de-France 106
  • Les « antisionistes » sont, eux eux aussi, victimes du « mal de mer » ! 109
  • Sur les sources de l’antisémitisme de gauche 113
  • L’argent, les banques, le complot (« sioniste ») : un anticapitalisme de façade à vertu fédératrice (Jacques Wajnsztejn) 130
  • Nicolas Bourgoin, « propalestinien », « anti-impérialiste », « antisioniste de gauche » et surtout docteur en falsification 131
  • Confusion « antisioniste » et opportunisme d’extrême gauche 134
  • Mme Bouteldja falsifie CLR James au service d’un « antisémitisme progressif »… imaginaire ! 141
  • Quelques précisions sur le contexte des rapports entre Juifs et Noirs américains 144
  • Pourquoi il faut lutter contre l’antisémitisme au sein des manifestations en faveur de Gaza 146
  • De Badiou, philosophe mao-banal, à sa calamiteuse alliée, Cécile Winter, à propos d’Israël-Palestine, 150
  • Critique de l’anti-impérialisme et critique de l’antisionisme (Initiative communiste-ouvrière) 155

Quelques points de vue anarchistes récents sur l’antisémitisme 161

  • Pourquoi nous ne les soutiendrons jamais (Non Fides), 163
  • Le théorème parfait de la guerre civile (Non Fides), 167
  • Avec les opprimés toujours ! Avec les antisémites et les confusionnistes jamais ! (Antifascistes Anarchistes Autonomes) 169
  • Antisémitisme, antisionisme et révolution (Pierre Liebrecht)172
  • La Shoah (Pierre Sommermeyer) 177
  • Questionnements sur et autour d’un ouvrage (Pierre Sommermeyer) 181
  • Le conspirationnisme : danger et impasse d’une critique sociale (IAL) 193
  • Les pièges antisémites (Bali, Fédération anarchiste) 209
  • Lettre ouverte aux manifestants « pro-palestiniens » (Non Fides) 212
  • Contre l’antisémitisme, autodéfense antifasciste et luttes populaires (CGA) 215
  • Comité Action Palestine : une asso pro Hamas aux relents antisémites (Bordeaux bordel) 220

couverture n° 44-45

contact: yvescoleman@wanadoo.fr

Non à l’expulsion d’un militant iranien

11 octobre 2014 by

Comme en 2011, Saïd N., communiste iranien réfugié à Lyon, a besoin de notre soutien.

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Irak: des résistances populaires contre l’ « État islamique »

7 octobre 2014 by

Samedi 11 octobre à 16h à la librairie l’Insoumise (Lille), avec Nicolas Dessaux (Solidarité Irak).

« Parti de Syrie, l’ « État islamique » a étendu son champ de bataille en Irak. Une nouvelle coalition militaire se constitue autour des États-Unis pour le stopper. La région toute entière se transforme en champ de bataille où se jouent ambitions pétrolières, génocides, fondamentalismes, nationalismes, espoirs de libération.

Au milieu de ce chaos, comment soutenir celles et ceux qui n’ont pas abdiqué leur volonté de défendre l’égalité hommes-femmes, le mouvement ouvrier et syndical, les idées révolutionnaires ?« 

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Echanges N°148

7 octobre 2014 by

Le dernier numéro de la revue Echanges vient de sortir. 3 euros le numéro, disponible dans une quinzaine de librairies ou auprès de echanges.mouvement@laposte.net, BP 241 75866 Paris Cedex18. Abonnement 15 euros pour 4 numéros comprenant les brochures publiées dans l’année.

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