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Pour une Biographie Monumentale de Karl Marx (Rubel, 1950)

24 avril 2013

Paru dans «La Revue Socialiste» n°40 (octobre 1950).

Parmi les nombreux livres parus en France au cours de ces dernières années et consacrés à Marx et à son oeuvre, on a pu en remarquer plusieurs qui visent tout particulièrement l’homme, son caractère, sa personnalité. Tout récemment encore, deux biographies de Marx ont paru en librairie, celle de Léon Schwarzchild, traduit de l’anglais (1), et l’autre de C. J. Gignoux (2). Ce fait pourrait surprendre. En effet il y aura bientôt soixante-dix ans que l’auteur du Capital est mort et les travaux dont certains sont assez remarquables, sur sa vie et sa carrière littéraire, n’ont pas manqué. La figure humaine et spirituelle de Marx serait-elle donc malgré tout insuffisamment éclairée et sondée, pour que les tentatives d’en tracer un portrait plus véridique paraissent naturelle ? Et est-ce bien à un mobile aussi légitime qu’obéissent, par exemple, les auteurs mentionnés, en nous donnant leur vérité sur Marx ? La vérité a-t-elle gagné à leur travail ?

Nous ne le pensons pas. Nous ne pensons pas que le dénigrement systématique soit de rigueur dans les travaux qui relèvent du genre biographique. Il l’est aussi peu que l’idolâtrie systématique. Mais n’est pas biographe qui veut. Les livres de M. Schwarzschild et de M. Gignoux ne s’imposaient pas, ce qu’ils ont écrit n’est pas nouveau, cela ne fait que renouveler les phénomènes signalés par Engels sur la tombe de son ami par ces mots : « Marx fut l’homme le mieux haï et le mieux calomnié de son temps ». Leurs livres ne comblent pas l’immense lacune que présente la littérature biographique qui continue à nous priver du seul portrait digne de l’homme et de l’esprit que fut Marx, ce portrait ne pouvant être que monumental.

I

Karl Marx est du petit nombre de ceux dont il est juste d’affirmer que l’essentiel de leur vie est dans leur oeuvre. Mais parmi les oeuvres qui ont marqué dans le destin de notre monde rares sont celles qui ont connu un sort semblable à celle de Marx. La réimpression, après sa mort, de ses très nombreux et très divers écrits tombés dans l’oubli, et la publication à titre posthume, de l’énorme masse de ses manuscrits économico-politiques et philosophiques font apparaître l’ensemble de l’oeuvre marxienne comme une oeuvre en majeure partie posthume. Or, ces réimpressions et ces publications, réalisées à des intervalles plus ou moins longs, s’étendent sur une période de plus de cinquante ans, et aujourd’hui, en 1950, donc presque 70 ans après la mort de Marx, nous n’avons pas encore une édition intégrale de ses oeuvres, établie selon des méthodes critico-scientifiques (3). Cette seule constatation peut expliquer pourquoi les biographies de Marx sont relativement rares, surtout lorsqu’on compare leur nombre aux masses immenses de monographies consacrées aux divers aspects de son enseignement théorique et de sa carrière politique. Aucun biographe scrupuleux, tenté d’éclairer la vie de Marx et sachant que cette vie s’était manifestée essentiellement dans son œuvre, ne pouvait aborder sa tâche avant d’en connaître toute l’ampleur et avant de disposer de tous les matériaux offrant les éléments indispensables à la reconstitution littéraire de la figure totale de son héros. Rien de plus logique alors, que l’idée d’une biographie de Marx se soit présentée tout d’abord à Friedrich Engels, héritier du legs spirituel de son ami, peu après la mort de celui-ci (4). Mais ce projet, Engels ne pouvait en envisager l’exécution qu’après s’être acquitté d’une tâche plus urgente, celle de publier l’œuvre inédite de Marx, et on sait que, contrairement à ses propres calculs, il a fallu qu’il donnât toutes les années qui lui restaient encore à vivre à la publication non pas de l’intégralité des manuscrits marxiens mais d’une partie, importante certes, de ceux-ci. Après la mort d’Engels, puis après la disparition d’Eleanor Marx-Aveling, chacun des exécuteurs testamentaires désignés par l’un ou par l’autre nourrissaient plus ou moins secrètement, et non sans un esprit de jalousie, l’espoir d’écrire tôt ou tard la biographie de Marx (5). Incontestablement, Franz Mehring, par ses dons stylistiques et sa culture littéraire était, dans cette équipe, le plus qualifié pour une telle entreprise, bien que Karl Kautsky et Edouard Bernstein, qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels, lui fussent supérieurs en tant que théoriciens économistes. Quoiqu’il en soit, les luttes idéologiques déclenchées dans la social-démocratie allemande par la campagne dite « révisionniste » de Bernstein n’étaient pas de nature à faciliter et à favoriser la collaboration des trois meilleurs disciples d’Engels en vue des tâches littéraires qui leur étaient, en somme, communes. Néanmoins, Mehring put donner la mesure de ses qualités d’éditeur et de biographe de Marx, lorsqu’il fit paraître en 1902 les 4 volumes du Legs littéraire de Karl Marx, F. Engels et F. Lassalle, riches en introductions et commentaires historiques. Dès lors Mehring fit preuve d’un esprit critique qui ne pouvait pas manquer de mécontenter des marxistes aussi orthodoxes que Kautsky et, plus tard, D. Riazanov. Il est probable que Mehring était alors persuadé qu’il allait devenir le biographe, pour ainsi dire attitré de Marx, ce dont témoignent certains de ses essais de caractère biographique publiés dans la Neue Zeit et surtout sa critique malveillante du livre du marxiste américain John Spargo : Karl Marx, sa vie et son oeuvre, ouvrage qui fut indéniablement le premier et, vu l’état dans lequel se trouvait à ce moment la publication des oeuvres de Marx, le plus important document biographique dans son genre publié jusqu’alors (6). Mehring lui-même ne publia sa biographie de Marx qu’en 1918, sans tenir compte de l’opposition des « deux gardiens du Sion marxiste » Kautsky et Riazanov qui lui reprochèrent d’avoir blâmé l’attitude injuste que Marx avait souvent eue envers Bakounine et Lassalle (7). Le livre de Mehring, en dépit de son évidente supériorité sur celui de Spargo et malgré ses 600 pages n’est, de l’aveu même de l’auteur, qu’une esquisse biographique, destinée à un large public, surtout ouvrier, la présentation et l’analyse de l’oeuvre marxienne y étant moins que sommaire (8). La correspondance de Marx et d’Engels dont Mehring avait pu prendre connaissance encore avant la parution de l’édition réalisée par Bernstein et Bebel, fut une des sources majeures qui livrait à Mehring les traits intimes de la personnalité de Marx, mais le biographe se faisait scrupule de garder la discrétion sur certains passages des lettres de son héros, supprimés par les éditeurs soucieux de respecter le voeu exprimé par Laura Lafargue de ne pas étaler au grand jour les petitesses d’esprit et de coeur dont son père aimait à se décharger devant son meilleur ami (9). Il convient de signaler ici qu’en même temps que Marx avait trouvé en Mehring son premier biographe compréhensif, Engels allait trouver le sien en la personne de Gustav Mayer, remarquable chercheur et historien, qui sut utiliser judicieusement les richesses des archives Marx-Engels conservées par le parti social-démocrate allemand (10).

On ne saurait en dire autant d’un autre biographe de Marx, Otto Rühle qui, imitant l’exemple de Mehring, adversaire du « culte de Marx », désirait innover cette attitude critique par le recours à des méthodes psychanalytiques inspirées de l’école adlérienne (11). Rühle rend justice à la grandeur de l’oeuvre marxienne, mais le portrait qu’il fait de Marx est d’une extrême pauvreté psychologique et relève du genre journalistique de mauvais aloi : le secret du génie de Marx il en découvre la clef dans l’ascendance juive, la position de fils aîné et la maladie hépatique de son héros. Rühle trouvera à son tour des imitateurs, mais ceux-ci le dépasseront de loin dans le genre médiocre et superficiel.

Des trois biographies de Marx dont nous venons de parler, aucune ne s’élève au-dessus du niveau de la littérature de vulgarisation, toutes se contentant en appréciant diversement la personnalité et l’oeuvre de Marx, d’en esquisser les traits saillants. Mais ce qu’elles ont surtout en commun, c’est d’avoir été écrites avant la publication, de 1927 à 1935, des 11 volumes (sur 40 !) de l’édition historico-critique des oeuvres complètes de Marx et d’Engels, entreprise par Riazanov (12). De nombreux matériaux figurant dans ces volumes sont donc restés ignorés et inutilisés aussi bien par Spargo (1910) et Mehring (1918) que par Rühle (1928). Pour se faire une idée des perspectives qui s’ouvraient désormais aux biographes désireux d’étudier la vie et la pensée de Marx, il suffit de rappeler que la seule période et l’oeuvre de jeunesse de celui-ci ont pu fournir la matière biographique et idélogique de plusieurs monographies importantes parmi lesquelles celles d’Auguste Cornu (13), de Luc Somerhausen (14) et de G. Pishel (15) occupent un rang de choix. Par ailleurs, le Karl Marx de B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen (16), ouvrage fondé sur des documents historiques passés inaperçus, représente sans doute le meilleur portrait qui nous ait été tracé jusqu’ici du lutteur politique que fut Marx.

En laissant de côté d’autres travaux de moindre valeur (17), nous croyons avoir épuisé la liste des biographies de Marx qui, si elles n’atteignent pas le niveau de l’ouvrage analogue écrit par G. Mayer sur Engels, sont cependant les meilleures qui aient été publiées jusqu’à présent.

Que reste-t-il à dire des entreprises du genre de MM. Vène (18), Schwarzschild ou Gignoux ? Peu de chose, nous y reviendrons. C’est à une autre question que nous voudrions d’abord répondre : que doit être une biographie de Marx qui mériterait son titre ?

II

En 1934 l’Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou publia une chronique de la vie de Marx comprenant plus de trois mille dates se rapportant aux faits et aux évènements importants de son existence et de son activité littéraire et politique (19). Il n’est pas exagéré de dire qu’aucune biographie sérieuse de Marx ne peut désormais se passer de l’inappréciable instrument de travail que représente cette publication. L’ouvrage étant devenu introuvable en librairie, — comme d’ailleurs l’ensemble des volumes de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (20) — nous allons en retracer le plan d’après la table des matières.

La chronique distingue 18 phases dans la vie de Marx et note pour chacune d’elles les faits significatifs, dont elle indique, autant que possible, la date précise, jour, mois et année. Votons les diverses phases et leurs principaux moments :

I. 5 Mai 1918 – mi-avril 1841 : Ecole ; Université de Bonn ; Université de Berlin ; Club des Docteurs ; Etudes de Hegel ; Les « Athénéens » ; Thèse pour le Doctorat.

II. Mi-Avril 1841 – fin Mars 1843 : Bruno Bauer ; Projets de professorat ; Premières publications ; Ruge ; Feuerbach ; Etudes sur la religion et sur l’art ; Rheinische Zeitung ; Les Jeunes Hégéliens ; Questions économiques ; Socialisme français ; Rupture avec les « Affranchis » ; Démêlés avec la censure ; Projets.

III. Fin Mars 1843 – début Février 1845 : Critique de la philosophie du droit de Hegel ; Kreuznach ; Mariage ; Paris ; Annales franco-allemandes ; Premiers essais communistes ; Heine ; Rupture avec Ruge ; Economie politique ; Révolution française ; Proudhon ; Le Vorwaerts de Paris ; Engels ; La Sainte Famille ; Critique de la politique et de l’économie (manuscrit).

IV. Février 1845 – Février 1848 : Bruxelles ; Thèses sur Feuerbach (manuscrit) ; Etudes économiques ; Voyage en Angleterre ; L’Idéologie allemande (avec Engels, manuscrit) ; Débuts de propagande et d’organisation communistes ; Comités de correspondance communistes ; Circulaire contre Kriege ; Grün et Proudhon ; Rupture avec Weitling ; Wilhelm Wolff ; Harnay ; Ligue des Justes ; Anti-Proudhon ; Deutsche Brüsseler Zeitung ; Ligue des Communistes ; Association ouvrière de Bruxelles ; Association démocratique ; Fraternal democrats ; Discours sur le libre échange ; Salaire et capital (manuscrit) ; Question polonaise ; Manifeste communiste.

V. Fin Février 1848 – fin août 1849 : Tentatives d’insurrection à Bruxelles ; Expulsion ; Paris ; Club ouvrier allemand ; Revendications du Parti communiste en Allemagne ; Cologne ; Pour la fondation d’un parti ouvrier ; Gottschalk ; Neue Rheinische Zeitung ; Parlement de Francfort ; Insurrection de Juin ; Comité d’arrondissement de la Démocratie rhénane ; « Guerre à la Russie ! » ; Weitling ; Assemblée nationale de Berlin ; Le Ministère de l’action ; La révolution tronquée ; Voyage à Berlin et à Vienne ; Journées de Septembre à Cologne ; Etat de siège ; Contre-révolution de Berlin ; Grève de l’impôt ; Association ouvrière de Cologne ; Nouvelle vague révolutionnaire ; « République rouge ! » ; Procès pour délits de presse ; Le numéro rouge de la NRHZ ; Voyage à travers la région en révolte ; Paris.

VI. Fin août 1849 – Septembre 1850 : Londres ; Ligue des communistes ; Autorité centrale ; Association ouvrière ; Comité des réfugiés ; Willich ; Engels ; NRHZ (Revue d’économie politique) ; Les luttes de classes en France ; Miquel ; Crise et révolution ; Réorganisation de la Ligue des communistes ; Adresse de Mars aux sections ; Campagne contre la démocratie ; Les blanquistes ; Les chartistes ; La Société Universelle des Communistes Révolutionnaires ; Adresse de Juin ; Histoire économique de 1840-1850 ; Prospérité et réaction ; Scission de la Ligue.

VII. Septembre 1850 – Novembre 1852 : Etudes économiques ; Derniers fascicules de la NRHZ (Revue) ; Engels s’installe à Manchester ; Banquet des Egaux ; Conflit avec Herweg ; Lassalle ; Théorie de la rente foncière ; A la recherche d’un éditeur ; H. Becker, Essais choisis de Karl Marx ; Freiligrath à Londres; En Allemagne, la police découvre la Ligue Communiste ; Weerth ; Pieper ; Etudes technologiques et agronomiques ; New-York Tribune ; Weydemeyer et sa revue Die Révolution ; Cluss ; Kinkel et son « emprunt pour la révolution » ; Le 18 Brumaire ; Jones ; Bangya ; « Les grands hommes de l’exil » ; Szemere ; Zerffl ; Refus des éditeurs ; Kossuth et Mazzini ; Procès des communistes à Cologne ; Dissolution de la Ligue Communiste.

VIII. Novembre 1852 – fin 1856 : « Révélations sur les procès de Cologne » ; « Le chevalier de la conscience généreuse » ; New-York Tribune ; People Paper ; Politique anglaise ; Inde ; Palmerston ; Urquhart ; Guerre de Crimée ; Labour Parliament ; Révolution espagnole ; Neue Oder Zeitung ; Mort de Musch : Panslavisme ; Mort de Daniel ; Lassalle ; The Free Press ; « Révélations sur l’histoire diplomatique du 18" siècle »; Mort Weerth ; Histoire de la Prusse ; Conflit de Neuenburg ; Symptômes de la crise.

IX. Début 1857 – Juin 1859 : Première rédaction de la « Critique de l’économie politique » ; Histoire de la Russie ; New American Cyclopaedia ; Le Crédit Mobilier ; Révolte aux Indes ; Crise économique ; L’ « Introduction » à la « Critique de l’Economie Politique » (manuscrit) ; Mort de Schramm ; Lassalle à Berlin ; Politique intérieure de la Prusse ; Guerre italienne ; « Le Pô et le Rhin » ; Napoléon III ; Kinkel et son Hermann ; Freiligrath ; Das Volk ; « Contribution à la Critique de l’Economie politique ».

X. Juin 1859 – Juillet 1861 : Das Volk ; Liebknecht ; Blind et Vogt ; Guerre en Chine ; Vogt ; National Zeitung ; Daily News ; Conflit avec Freiligrath ; La « Schwefelbande » ; Borkheim ; Un procès ; Vogt, agent de Napoléon III ; « Prospérité et paupérisme en Angleterre » ; « Herr Vogt » ; Chez Lassalle à Berlin ; Blanqui prisonnier.

XI. Avril 1861 – Septembre 1864 : Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Mort de W. Wolff ; Liebknecht à Berlin; Mort de Lassalle.

XII. Septembre 1864 – Septembre 1867 : L’Association Internationale des Travailleurs ; Adresse inaugurale et Statuts ; Lassalle fonde l’Association générale des ouvriers allemands ; Liebknecht et Schweitzer ; Rupture avec le Sozialdemokrat ; Section parisienne de l’A.I.T. ; Conférence de Londres ; Question polonaise ; Brouillon des trois livres du « Capital » ; Congrès de Genève ; Kugelmann ; Congrès de Lausanne ; « Le Capital », Livre I.

XIII. Septembre 1867 – Juillet 1870 : Propagande pour « Le Capital » ; Liebknecht au Reichstag ; Question irlandaise ; Livres II et III du « Capital » (manuscrits) ; Congrès de Bruxelles ; Nurnberg et Hambourg ; Liebknecht et Schweitzer ; Question syndicale ; Bakounine ; L’Alliance de la Démocratie socialiste ; Eisenach ; Congrès de Bâle ; Danielson ; Marx apprend le russe ; Les Feniens ; La « Communication confidentielle » ; Marx, secrétaire pour la Russie ; Mort de Schappen ; Luttes de fractions en Suisse.

XIV Juillet 1870 – Juillet 1871 : L’A.I.T. et la guerre franco-allemande ; Liebknecht ; Bebel ; Bracke ; Lettre au Comité de Brunswig ; Sedan ; République française ; Engels s’installe à Londres ; Favre et Odger ; La Commune ; « La Guerre Civile en France ».

XV. Juillet 1871 – Septembre 1873 : L’Alliance en Suisse ; Outine ; Conférence de Londres ; Action politique et économique de la classe ouvrière ; Sectes et Parti ; « Le Capital », 2e édition et édition française ; Préparation de Congrès de La Haye ; Eccarius ; « Les Prétendues Scissions » ; « Le Capital » en russe ; Procès de haute trahison à Leipzig ; La citation de Gladstone ; Congrès de La Haye ; Exclusion de Bakounine ; Discours à Amsterdam ; Conseil fédéral britannique ; Scission en Angleterre ; La 2e édition du « Capital » paraît ; Brochure sur l’Alliance ; Congrès de Genève.

XVI. Fin Septembre 1873 – Mai 1878: Mouvement ouvrier allemand ; Marx à Karlsbad ; Critique du Programme de Gotha ; l’Edition française du « Capital » paraît ; Kovalevski ; Gladstone et la Russie ; Lavrov ; Question orientale ; Lissagaray, « Histoire de la Commune » ; Le deuxième livre du « Capital » ; L’Anti-Dühring.

XVII. Mai 1878 – Décembre 1881: Loi contre les socialistes en Allemagne ; Lothar Bûcher ; Hôchberg ; La direction du parti s’installe à Leipzig ; Lettre circulaire ; La Freiheit de Most ; Le Social-Demokrat de Zurich ; A. Loria ; Le Parti Ouvrier français ; Hyndman ; Etudes sur la Russie et l’Amérique ; Bebel chez Marx ; Morgan, « Ancient Society » ; Lettre à Vera Zassoulitch ; Henry George ; Mort de Madame Marx.

XVIII. Janvier 1882 – 17 Mars 1885 : Maladie ; Voyage ; Etudes sur la Russie ; Deprez ; Mort de Jenny ; Mort de Marx.

Comme on peut le constater, les diverses étapes de la carrière de Marx, de sa vie tout autant que de son œuvre, n’apparaissent, dans ce tableau chronologique, que sous la désignation de quelques trois cents faits, noms ou titres. Or, pour beaucoup de ceux-ci, il existe désormais des monographies plus ou moins volumineuses dont certaines se rapportent à des faits ou à des événements peu connus de la vie de Marx, ses relations avec Koeppen, par exemple, ou avec l’espion Bangya (21), sans parler des grandes enquêtes sur certaines phases de la carrière politique de Marx que nous devons à Max Nettlau, Riazanov, G. Mayer ou B. Nicolaïevski, pour ne nommer que les marxologues les plus connus.

On pourrait, par un simple calcul, arriver à se faire une idée des dimensions que doit prendre une biographie de Marx, écrite avec le souci d’une objectivité totale et sans la moindre incursion dans le domaine de la fantaisie ou du romantisme. En supposant que pour les trois cents noms et titres énumérés, on n’écrive en moyenne que cinq pages de commentaires historiques et bibliographiques, on obtiendrait un volume de 1.500 pages, chiffre impressionnant lorsqu’on pense que les quelques biographies de Marx parues jusqu’ici oscillent autour de 500 pages.

III

En tant que figure marquante du 19e siècle, Marx a de quoi séduire le biographe intrigué par la puissance quasi mythique qui se dégage de la personnalité du promoteur du plus important mouvement social de notre temps. Mais c’est précisément parce que le nom et la pensée de Marx sont si étroitement mêlés aux grands bouleversements politiques contemporains, que la tâche du biographe sérieux d’objectivité devient particulièrement ardue. Comme Kierkegaard, son génial contemporain, Marx fut, sans certes le vouloir, ce « penseur subjectif » dont le philosophe danois a tracé le saisissant portrait et qui, à la fois esthéticien, éthicien et dialecticien, est hanté par les problèmes d’existence plutôt que par les problèmes de spéculation (22). Mais ce qui déroute, lorsqu’on lit les ouvrages de Marx, c’est l’impression que cette lecture nous laisse d’une indifférence totale à l’égard des problèmes dits intérieurs, moraux ou sentimentaux, c’est, en bref, ce que Nietzsche appelait le pathos de la distance.

Or, il n’en est pas de même quand on lit les lettres privées de Marx et notamment sa correspondance avec Engels. Malgré ses immenses richesses d’idées, elle nous montre un Marx réduit à ses proportions humaines, trop humaines. Elle nous fait comprendre pourquoi Marx avait choisi, pour répondre à une question de ses enfants, la maxime de Térence, qui fut aussi celle de Goethe:  « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur son opportunité, la publication de ces lettres dans leur texte intégral, devait réjouir le biographe curieux de détails anecdotiques, petitesses humaines et quotidiennes, mouvements d’humeur, grandes et petites haines, accès d’orgueil, de jalousie et de cynisme, bref tout ce que la morale courante aime à mettre en évidence pour ravaler le génie au niveau de ses propres normes (23). C’est ce que C. J. Gignoux et surtout L. Schwarzschild ont fort bien compris, le premier en nous montrant un Marx imbu des défauts de sa race, prophète irascible, nomade paresseux vivant de mendicité, incapable de nourrir sa famille qu’il sacrifie à ses ambitions démesurées de meneur politique ; le second en nous présentant son héros comme l’auteur et l’incarnation du fléau de notre temps : le totalitarisme. En effet, L. Schwarzschild rend Marx responsable non seulement du « communisme » russe mais de « tous les autres Etats totalitaires », imitations ou variantes du modèle soviétique. Selon lui, Marx et Engels auraient été « imbus de l’idée

sianisme socialiste russe (24). C’est cette attitude invariable qui a valu à Marx et à Engels d’être traités très tôt de "russomanes" et de "slavophages" (25). Il faut donc un mépris total de la vérité ou une ignorance non moins totale de l’œuvre de Marx pour établir, comme le fait L. Schwarzschild, l’équation : Marx = Lénine = Staline = Hitler. Les pages consacrées par Marx et par Engels à la lutte contre la Russie autocratique se comptent par centaines et leur réunion pourrait former un beau volume dont l’actualité éclaterait à chaque ligne. Sans cesse, ils y flétrissent le tsarisme comme le bastion de la réaction européenne et comme une puissance qui aspire par les moyens les plus barbares à l’hégémonie mondiale. Beaucoup plus que dans certains ouvrages actuels on peut y trouver les critères historiques et politiques qui constituent là condamnation la plus énergique du totalitarisme russe, critères qu’on chercherait vainement dans l’arsenal de la morale occidentale traditionnelle.

Nous ne pouvons pas nous étendre, ici, sur cet aspect de l’oeuvre marxienne qui présente en même temps un des éléments fondamentaux dont aucune biographie sérieuse de Marx ne saurait se dispenser. Mais puisque M. Schwartzschild et M. Gignoux suggèrent à leurs lecteurs le portrait d’un Marx, père des régimes autocratiques modernes nous leur proposons de méditer les deux citations suivantes dont ils auront du mal à deviner l’auteur :

Une simple substitution de noms et de dates nous fournit la preuve évidente qu’entre la politique d’Ivan III et celle de la Russie moderne il existe non seulement une similitude mais une identité. Ivan III, pour sa part, n’a fait que perfectionner la politique traditionnelle de Moscovie que lui avait léguée Ivan I Kalila. Ivan Kalita, esclave des Mongols, acquit sa puissance en dirigeant la force de son plus grand ennemi, le Tarlar, contre ses ennemis plus petits, les princes russes. Il ne put utiliser cette force que sous de faux prétextes. Obligé de dissimuler à ses maîtres la puissance qu’il avait’ réellement acquise, il dut éblouir ses sujets, esclaves comme lui, par une puissance qu’il ne possédait pas. Pour résoudre ce problème, il dut élever au rang d’un système toutes les ruses de la servitude la plus abjecte et réaliser ce système avec la laborieuse patience de l’esclave. Même la violence ouverte, il ne put l’employer qu’en tant qu’intrigue dans tout un système d’intrigues, corruptions et usurpations secrètes. Il ne put frapper sans avoir, au préalable, empoisonné. L’unicité du but s’alliait chez lui à la duplicité de l’action. Gagner en puissance par l’emploi frauduleux de la force ennemie, affaiblir cette force tout en l’employant et, finalement, la détruire après s’en être servi comme instrument, — cette politique fut inspirée à Ivan Kalita par le caractère particulier de la race dominante tout comme par celui de la race asservie. Sa politique fut aussi celle d’Ivan III. Et c’est encore la politique de Pierre le Grand et de la Russie moderne, bien que le nom, le pays et le caractère de la puissance ennemie dupée aient changé. Pierre le Grand est réellement l’inventeur de la politique russe moderne, mais il le devint uniquement en dépouillant la vieille méthode moscovite d’usurpation de son caractère purement local et de ses ingrédients accessoires, en la distillant en une formule abstraite, en en généralisant le but. Grâce à lui, le désir de briser certaines limites données du pouvoir se transforma en l’aspiration exaltante au pouvoir illimité. Ce n’est pas par la conquête de quelques provinces, mais par la généralisation du système moscovite qu’il fonda la Russie moderne. En bref : C’est à l’école terrible et abjecte de l’esclavage mongol que Moscou s’est formé et a grandi. Il n’a acquis sa puissance qu’en devenant virtuose dans l’art de la servitude. Même après son émancipation du joug mongol, Moscou continua à jouer son rôle traditionnel d’esclave sous le masque du maître. Ce fut enfin Pierre le Grand qui combina l’art politique de l’esclave mongol et la fière ambition du maître mongol à qui Gengis Khan a légué la mission de conquérir le monde…

L’influence écrasante de la Russie a saisi par surprise l’Europe à différentes époques et a provoqué la terreur des peuples occidentaux. On s’y est soumis comme à une fatalité, on n’y a résisté que par soubresauts. Mais cette fascination exercée par la Russie s’accompagne d’un scepticisme sans cesse renouvelé qui l’accompagne comme une ombre, grandit avec elle, mêlant les notes aiguës de l’ironie aux gémissements des peuples agonisants et raillant sa puissance réelle comme une sinistre farce, montée pour éblouir et pour duper. D’autres empires ont, à leurs débuts, suscité de semblables doutes: seule la Russie est devenue un colosse sans cesser d’étonner. Elle offre l’exemple, unique dans l’histoire, d’un immense empire dont la puissance formidable, même après des exploits d’envergure mondiale, n’a jamais cessé d’être considérée comme étant du domaine de l’imagination plutôt que des faits. Depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours, il n’est point d’auteur qui, voulant glorifier la Russie ou, au contraire, la blâmer, n’ait cru pouvoir se dispenser de prouver tout d’abord l’existence même de ce pays.

Mais que nous jugions la Russie en matérialistes ou en spiritualistes, que nous considérions sa puissance comme un fait palpable ou comme une vision de la mauvaise conscience des peuples européens, la question reste la même: Comment cette puissance, ou, si l’on veut, ce fantôme de puissance, est-elle parvenue à atteindre des dimensions telles qu’elle ait pu susciter les jugements les plus contradictoires, les uns croyant fermement, les autres contestant rageusement que la Russie menace le monde d’un retour à la Monarchie universelle ?

Les Schwarzchild, Gignoux et consorts admettront-ils que Marx – puisque c’est lui l’auteur des lignes ci-dessus – ne fut pas si mauvais prophète ? (26) Ou lui en feront-ils un grief de n’avoir pu rêver, dans ses pires cauchemars, que les maîtres futurs de la Russie se serviraient de son enseignement pour travestir leurs ambitions politiques tendant à instaurer dans le monde un absolutisme qui n’a pas son égal dans l’histoire ?

Si l’arbre est responsable de ses fruits, voudrions-nous qu’il répondit également de ses parasites ?

Notes:

(1) L. Schwahzschild, Karl Marx. Traduction de G. de Genevraye, Editions du Parois, Paris, 1950, 400 pages.

(2) C.-J. Gignoux, Karl Marx, Paris, Librairie Plon, 1950, 259 pages.

(3) Cette entreprise, commencée en 1927, par D. Riazanov, promoteur et directeur de l’Institut Marx-Engels de Moscou, et continuée après sa destitution par V. Adoratski, fut interrompue en 1935, après la publication de 11 volumes comprenant les oeuvres de Marx et d’Engels écrites avant 1849 et la correspondance entre ces derniers. Il faudra un jour raconter l’histoire dramatique du sort de cette publication comme du destin qui fut celui du legs littéraire de Marx et d’Engels.

(4) Voir, entre autres, la lettre d’Engels à Becker, du 22 Mai 1883. Cf. F. Engels, Vergessene Briefe, Berlin, 1920.

(5) Les divergences politiques entre Kautsky et Bernstein furent sans doute à l’origine des rivalités personnelles surgies après le suicide d’Eleanor Marx-Aveling, fille de Karl Marx, entre ces deux hommes qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels.

(6) John Spargo, Karl Marx. His Life and his Works, New-York, 1910. Une traduction allemande en parut en 1912.

(7) Franz Mehring, Karl Marx. Geschichte seine Lebens, Leipzig, 1918, 580 pages, 2e édition en 1919. La 5e édition, parue en 1933, comporte une introduction et une postface d’E. Fuchs. Il en existe des traductions anglaise et espagnole.

(8) Dans le sous-titre initial, Mehring avait voulu mettre : « Histoire de sa vie et de ses oeuvres ».

(9) Cf. F. Mehring, Mein Vertrauensbruch. Article publié dans la Neue Zeit du 25 juillet 1913. Laura Lafargue avait autorisé la publication des lettres de son père à Engels tout en exigeant qu’on n’en publiât pas les passages insignifiants, de caractère purement intime et sans aucun intérêt historique. Le recueil, publié en 1913 par Bernstein et Bebel et revu, à la demande de L. Lafargue, par F. Mehring n’était donc pas complet. Riazanov crut de son devoir de refaire l’édition en ne tolérant aucune espèce de suppression, alléguant que Marx, sans être un ange, pouvait néanmoins supporter la critique la plus impitoyable. Cf. la préface de Riazanov à la correspondance Marx-Engels, dans Marx-Engels-Gesamtausgabe, section III, tome I, Berlin, 1929.

(10) Gustav Mayer, Friedrich Engels, 2 volumes, 2e édition, La Haye, 1934. (Environ 1.000 pages).

(11) O. Rühle, Karl Marx, Leben und Werk, Hellerau, 1928. Trad. française Grasset, 1933. On y lit des phrases comme celle-ci : « C’est le besoin de ressembler à Dieu qui dicte son programme de vie et lui trace ses directives ».

(12) V. supra, note 3.

(13) Auguste Cornu, La jeunesse de Karl Marx, Paris, F. Alcan, 1934, 430 p.

(14) Luc Somerhausen, L’humanisme agissant de Karl Marx, Paris, 1946, 290 p.

(15) Giuliano Pischel, Marx Giovane, Milan, 1948, 416 pages.

(16) B. Nikolaevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Paris, Gallimard, 1937, 317 pages.

(17) On pourrait encore nommer : E.-H. Carr, Karl Marx. A Study in Fanaticism, 1934 ; — I. Berlin, Karl Marx, His Life and Environment, 1939.

(18) A. Vène, Vie et doctrine de Karl Marx, Paris, 1946. Rappelant la misère matérielle de la famille Marx à partir de 1851, cet auteur écrit : « La solution de bon sens, pour Marx, eût été de rechercher quelque emploi stable et rétribué ». Parlant de la théorie de la valeur de Marx : « …même si elles étaient exactes, les vues de Karl Marx, en raison de leur complication, ne pourraient être utilisées dans la pratique des affaires » (!). M. Vène a trouvé un émule en la personne de M. Gignoux chez qui nous lisons: « Il y a quelque chose d’insoutenable et de profondément inhumain dans le cas de ce prophète de la justice sociale, qui, muré dans son orgueil et dans la mission qu’il s’est attribuée, tient pour subalterne le devoir élémentaire auquel se plie le dernier des prolétaires : travailler pour nourrir les siens et ne pas laisser périr de misère les enfants qu’il met au monde ». Rarement la mentalité philistine a atteint ce comble de la bêtise et du cynisme ! Il est vrai que si Marx avait possédé le « bon sens » de MM. Vène et Gignoux… Nous laissons à nos lecteurs le soin d’imaginer ce qui serait arrivé.

(19) Karl Marx, Chronil seines Lebens in Einzeldaten. Publié par l’Institut Marx-Engels de Moscou, Moscou, 1934, 464 pages. Cet ouvrage a pu être composé grâce aux documents et matériaux recueillis par Riazanov. Son nom n’est pourtant même pas mentionné une seule fois ! En outre, des sources bibliographiques importantes n’y sont pas indiquées, considérées probablement comme hérétiques…

(20) Le sort des éditions de Marx et Engels en U.R.S.S. forme un chapitre des plus étonnants du drame que constitue l’histoire du legs littéraire des deux promoteurs du socialisme scientifique.

(21) Cf. Helmut Hirsch, Karl Friedrich Köppen, der intimste Berliner Freund Marxens. Dans « International Review for Social History », vol. I, Amsterdam, 1936. — R. Rodoiskvi, Karl Marx und der Polizeispitzel Bangya. Ibid, vol. II, 1937.

(22) V. S. Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes Philosophiques (1846).

(23) Voir supra, note 9.

(24) Voir, par exemple, mes essais dans la « Revue Socialiste » : Karl Marx et le socialisme populiste russe (Mai 1947) et La Russie dans l’œuvre de Marx et d’Engels (Leur correspondance avec Danielson), (Avril 1950).

(25) Notamment après leurs articles dans la Neue Rheinische Zeitung contre le panslavisme démocratique dont Bakounine s’était fait le porte-parole au Congrès slave de Prague, en Juin 1848.

(26) Les deux passages que nous avons ici traduits pour la première fois en français figurent dans la série d’études publiée par Marx dans la Free Press d’Août 1856 à Avril 1857 sous le titre Revelations of the Diplomatic History of the 18th Century. Ces articles ne furent que l’introduction à une étude plus vaste, restée inachevée. Ils furent réédités par Eleanor Marx Aveling sous le titre Secret Diplomatic History of the Eigteenth Century, London, 1899. Toutefois le premier passage que nous avons cité a été omis dans cette réédition. L’ensemble du texte a fait l’objet d’une analyse critique par D. Riazanov, dans un Supplément de la Neue zeit, paru en 1909, et intitulé Karl Marx über den Ursprung der Vorherrschaft Russlands in Europa (Karl Marx sur l’origine de l’hégémonie de la Russie en Europe). Dans ses commentaires, Riazanov fit un grief à Marx d’avoir considéré l’absolutisme russe comme un phénomène permanent de l’histoire russe. Par une ironie tragique du sort, l’éminent marxologue eut l’occasion, au moment de sa déportation en 1931, d’éprouver dans son âme et corps la justesse des vues marxiennes…

marx

Post-scriptum à "Marx théoricien de l’anarchisme" (Rubel, 1983)

14 août 2011

Maximilien Rubel: Post-scriptum (1983) à Marx théoricien de l’anarchisme (dans Les Cahiers du Vent du Ch’min). Texte transcrit par A.B.

En cette année du centenaire de la mort de Marx, l’essai ci-dessus, publié il y a dix ans, nécessiterait un remaniement en vue d’en renforcer la thèse centrale : la fondation par Marx d’une théorie politique de l’anarchisme [1]. Si l’on fait abstraction de la critique traditionnelle de caractère purement phraséologique, dont cette théorie fait l’objet de la part d’idéologues anarchistes et libertaires, on doit admettre que le véritable débat sur les modes de transition des sociétés dominées par le capital et l’État est loin d’être commencé. Le plus souvent, le verbalisme tient lieu d’argument dans les deux camps, anarchiste et marxiste, sans que l’enseignement du principal intéressé soit réellement pris en considération. Que la quasi-totalité des résolutions « politiques » rédigées par Marx pour les congrès successifs de l’Internationale ouvrière aient obtenu l’accord unanime des délégués, ce seul fait suffit pourtant pour reconnaître l’inanité des critiques soi-disant anti-autoritaires. En réalité, les « anti-autoritaires » n’étaient pas moins « marxistes » que leurs opposants, puisque, en votant ces résolutions dont ils ignoraient probablement l’auteur, ils rendaient hommage à l’« autorité » de ce dernier [2]. Et que dire du vote unanime, par l’ensemble des sections de l’A.I.T., de l’adresse sur la Guerre civile en France où le « vrai secret » de la nature de la Commune est révélé en ces termes :

« C’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des accapareurs, la forme politique enfin découverte sous laquelle s’accomplira l’émancipation économique du Travail. » [3]

Comment ne pas s’étonner d’une phraséologie « anti-autoritaire » toujours florissante, lorsqu’on sait que cette conception du caractère politique de la Commune fut partagée sans réserve par les adeptes de Proudhon comme par ceux de Bakounine, lequel, peu de temps après, s’est évertué à répandre parmi ses compagnons de lutte des libelles où Marx est traité de « représentant de la pensée allemande », de « Juif allemand », de « chef des communistes autoritaires de l’Allemagne » aux allures de « dictateur-messie », partisan fanatique du « pangermanisme » [4]. Que dire de ces « Pièces justificatives » où Marx est décrit d’une part comme un « économiste profond… passionnément dévoué à la cause du prolétariat », comme « l’initiateur et l’inspirateur principal de la fondation de l’Internationale » et, d’autre part, comme un doctrinaire qui « en est arrivé à se considérer très sérieusement comme le pape du socialisme, ou plutôt du communisme » ? Il est, « par toute sa théorie, un communiste autoritaire, voulant comme Mazzini [...] l’émancipation du prolétariat par la puissance centralisée du prolétariat ». Que penser d’un « anarchiste » ou d’un « communiste révolutionnaire » qui croit et affirme que le juif Marx est entouré d’une « foule de petits Juifs », que « tout ce monde juif », « un peuple sangsue », est « intimement organisé [...] à travers toutes les différences des opinions politiques », qu’il est « en grande partie à la disposition de Marx d’un côté, des Rothschild de l’autre » [5] ? Comment prendre au sérieux un « anarchisme » qui, « anti-autoritaire » par essence et proclamation, attribue au même Marx le glorieux mérite d’avoir rédigé « les considérants si beaux et si profonds des statuts », et d’avoir « donné corps aux aspirations instinctives, unanimes, du prolétariat de presque tous les pays de l’Europe, en concevant l’idée et en proposant l’institution de l’Internationale, dans les années 1863-1864 », tout en oubliant ou feignant d’oublier que la charte de l’Internationale fut d’emblée un document politique, un manifeste qui confère à la lutte politique de la classe des producteurs le caractère d’un impératif catégorique, condition absolue et moyen indubitable de l’émancipation humaine [6] ?

Ce n’est pas Marx, c’est Bakounine qui pratiquait le principe de la libération de « haut en bas », prônant la constitution d’une autorité centralisée et secrète, d’une élite ayant pour mission d’exercer une « dictature collective et invisible » afin de faire triompher « la révolution bien dirigée » [7]. Confiant dans le mouvement réel des ouvriers, Marx soulignait l’importance des syndicats, des coopératives et des partis politiques en tant que créations « de bas en haut », pendant que Bakounine, tout en retraçant magistralement la carrière de Mazzini, héros des expéditions en marge de la vie réelle des masses, dessinait pour les révolutionnaires italiens, appelés à organiser « une grande révolution populaire », un plan d’action en vue de soulever, de révolutionner les paysans « nécessairement » fédéralistes et socialistes. Le programme prévoyait la formation d’un « parti actif et puissant » qui ne devait être en réalité qu’une avant-garde marchant « parallèlement » aux mazziniens, mais en se gardant de s’allier avec eux, en veillant à ce qu’ils ne pénètrent pas dans ce nouveau parti, etc. Ce n’est pas Marx qui, face aux persécutions gouvernementales et policières dont l’Internationale était la victime, dans tous les pays du continent européen, conseillait la création, « au milieu des sections », des « nuclei » composés des membres les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents et les plus énergiques, en un mot des plus intimes », avec la « double mission » de former « l’âme inspiratrice et vivifiante de cet immense corps qu’on appelle l’Association Internationale des Travailleurs en Italie comme ailleurs [...]. Ils formeront le pont nécessaire entre la propagande des théories socialistes et la pratique révolutionnaire ». Ce n’est pas Marx qui recommandait aux Italiens ainsi recrutés de former une « alliance secrète » qui « n’accepterait dans son sein qu’un très petit nombre d’individus, les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents, les meilleurs, car dans ces sortes d’organisations, ce n’est pas la quantité, c’est la qualité qu’il faut chercher » ; il ne fallait pas imiter les mazziniens et « recruter des soldats pour former des petites armées secrètes, capables de tenter des coups par surprise », car pour la révolution populaire, l’armée, c’est le peuple. Ce n’est pas Marx qui suggérait de former des « états-majors », un « réseau bien organisé et bien inspiré des chefs du mouvement populaire », une organisation pour laquelle « il n’est nullement nécessaire d’avoir une grande quantité d’individus initiés dans l’organisation secrète » [8].

Imagine-t-on l’homme, dénoncé comme la personnification du « communisme autoritaire », apostropher de cette manière un réseau secret de compagnons ou employer ses talents d’homme de science et de militant pour « convertir l’Internationale en une sorte d’État, bien réglementé, bien discipliné, obéissant à un gouvernement unitaire et dont tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains de Marx » [9] ?

Comment expliquer le fait que, pour justifier leur dogme « anti-autoritaire », les soi-disant anarchistes n’ont d’autre recours que l’invocation sans cesse répétée de quelques passages du Manifeste communiste ou la citation d’extraits de lettres privées, ainsi que, naturellement, le rappel des manœuvres douteuses et diplomatiques de Marx et d’Engels pour faire exclure Bakounine et ses fidèles de l’Internationale ? Alors qu’il est facile de composer une anthologie d’écrits jacobins et blanquistes-babouvistes à partir de l’œuvre de Bakounine, pareille gageure se révèle impossible en tant que démonstration du « communisme d’État » prétendument prôné par Marx.

La carrière de Marx s’inscrit d’un bout à l’autre dans un processus de militantisme contre l’autorité. L’État et l’Église de Prusse furent le premier obstacle que le « docteur en philosophie » eut à affronter, pour pouvoir exercer la profession d’enseignant universitaire : ce fut le premier échec et aussi la première impulsion au combat contre l’autorité politique. Désormais, la vie de Marx se confond avec un combat politique mené dans tous les lieux d’exil comme dans le pays natal où il put retourner en 1848, non comme citoyen allemand mais comme apatride. A l’exception de l’Angleterre, lieu de liberté relative, les pays où Marx a séjourné ont mis la police à ses trousses. Jouissant du droit de libre expression en Grande-Bretagne, il ne s’est pas abstenu de pratiquer un journalisme « anti-autoritaire » et de chercher des contacts dans le milieu du chartisme alors sans grandes perspectives politiques. A Cologne, à Paris, à Bruxelles et à Londres, il a milité selon ses convictions socio-politiques, non en aventurier fomentant des conspirations de nul effet contre l’ordre établi, mais à visage découvert, là où les libertés bourgeoises étaient assurées, et dans la clandestinité quand la bourgeoisie devait encore lutter contre les vestiges de l’absolutisme féodal. Bref, son combat était toujours dirigé contre les régimes réactionnaires, donc autoritaires.

Un ensemble de principes ne mérite de s’appeler « théorie » que s’il développe des thèses empiriquement vérifiables et détermine les normes de réalisation rationnellement concevables. La théorie marxienne de l’anarchisme réunit ces deux caractéristiques ; elle analyse les phénomènes socio-historiques dans leur déroulement fixé par des témoignages vérifiés et vérifiables d’une part, et formule des pronostics relativement crédibles en fonction de comportements humains, de tendances transformatrices de la réalité sociale, d’autre part. Analytique et normative, cette théorie ne peut égaler l’exactitude des sciences dites naturelles, même si l’épistémologie moderne remet en question les présupposés déterministes des sciences dites exactes, assurant en quelque sorte le triomphe posthume de ce principe du « hasard », clef de l’atomisme épicurien (qui fut le sujet de thèse de l’étudiant Marx, candidat au doctorat en philosophie). Par opposition à la plupart des penseurs se réclamant de l’anarchisme ou d’un individualisme nihiliste (Max Stirner!), mais peu soucieux des moyens pratiques susceptibles de conduire à des formes de communauté libérées des institutions de classe favorisant l’exploitation et la domination de l’homme par l’homme, Marx a cherché à connaître les modes de transformation révolutionnaire des sociétés dans le passé, afin de déduire de ces expériences historiques des enseignements généraux. Lorsqu’il prétendait avoir assigné à ses recherches l’objectif ambitieux de « révéler la loi économique du mouvement de la société moderne », il avait déjà derrière lui près de trois décennies d’études dans plusieurs domaines du savoir. Ce n’est donc pas en spécialiste de l’économie politique qu’il se posait pour prétendre rivaliser avec Adam Smith ou David Ricardo et leurs épigones. L’originalité de sa méthode devait s’exercer dans l’observation des rapports humains qui sous-tendent les phénomènes dits économiques, tant dans leur expression théorique que dans leur manifestation pratique. Séparer le critique de l’économie politique et le théoricien de la politique révolutionnaire, c’est se fermer à la compréhension du sens profond de son œuvre, mais c’est aussi méconnaître l’influence forcément négative des circonstances « bourgeoises », plus exactement : de la « misère bourgeoise » qui a marqué toute sa carrière de paria intellectuel.

Nous disposons de nombreux indices qui permettent d’affirmer que le Livre de l’Etat prévu dans le plan de l’« Economie » défini par Marx dans l’Avant-propos de la Critique de l’économie politique (1859) devait exposer une Théorie de l’Anarchisme. Lorsque, pour commémorer le centenaire de la mort de Marx, un chroniqueur regrette que l’économiste l’ait emporté sur le théoricien du politique, il semble se fonder sur ce plan qu’il n’a pas été donné à Marx de mettre à exécution. Or, l’auteur de la Critique prétend disposer des « matériaux » destinés aux cinq « rubriques » ou « Livres » ; il parle même de « monographies » susceptibles de se changer, les circonstances aidant, en écrits élaborés conformément au schéma des deux triades où l’on devine facilement le rapport à la méthode dialectique d’un Hegel préalablement « redressé » [10]. Le halo de légende qui entoure l’œuvre de Marx a fini par atteindre un degré de mystification jamais atteint jusqu’ici, et l’on est bien obligé d’admettre que « libertaires » et « anti-autoritaires » y ont contribué pour une part non négligeable, se faisant ainsi les complices, souvent involontaires, des idéologues libéraux et démocrates enrôlés au service des intérêts du capitalisme vrai contre le faux socialisme peint sous les couleurs du démon totalitaire.

A la vérité, c’est « le politique » qui traverse de bout en bout l’ensemble de l’œuvre de Marx, demeurée fragmentaire pour des raisons évidentes. Pour ce qui est de la « monographie » mentionnée parmi les matériaux partiellement rédigés comme texte provisoire du « Livre », elle pourrait être reconstituée à partir des éléments épars et fort nombreux, présents dans presque tous les écrits, publiés et inédits, désormais accessibles, grâce aux éditions et rééditions dont Engels fut l’initiateur. Elles s’échelonnent, après sa disparition, sur plus de huit décennies, au bout desquelles la question posée par Kautsky à Marx en avril 1881 semble enfin recevoir une réponse définitive grâce à l’entreprise éditoriale la plus récente, la Marx-Engels-Gesamtausgabe [12].

On sait donc maintenant que Marx n’a jamais cessé de travailler pour la « rubrique » intitulée « l’Etat ». C’est même par une critique de la morale politique de Hegel qu’il a commencé sa carrière d’homme de science « engagé », tout comme il l’a terminée par un travail sur les perspectives révolutionnaires dans la Russie tsariste. On sait surtout que le premier plan du Livre de l’Etat date de 1845, alors qu’il venait d’écrire la première ébauche d’une critique de l’économie politique. Traiter d’un sujet tel que « Marx théoricien de l’anarchisme » sans soumettre ce plan au jugement des lecteurs et plus particulièrement de ceux parmi eux qui ne se lassent pas de s’acharner contre le « communiste d’Etat », c’est se priver d’un argument capital. Voici donc les onze thèmes inscrits par Marx dans un carnet utilisé pendant les années 1844-1847, leur date précise n’étant pas établie :

I. L’histoire de la genèse de l’Etat moderne ou la Révolution française.
L’outrecuidance du politique (des politischen Wesens) : confusion avec l’Etat antique. Rapport des révolutionnaires à la société bourgeoise. Dédoublement de tous les éléments en bourgeois et citoyens (bürgerliche und Staatswesen).

II. La proclamation des droits de l’homme et la constitution de l’État. La liberté individuelle et la puissance publique. Liberté, égalité et unité. La souveraineté populaire.

III. L’État et la société civile.

IV. L’Etat représentatif et la Charte.
L’État représentatif constitutionnel, ou l’État représentatif démocratique.

V. La séparation des pouvoirs. Pouvoir législatif et pouvoir exécutif.

VI. Le pouvoir législatif et les corps législatifs. Clubs politiques.

VII. Le pouvoir exécutif. Centralisation et hiérarchie. Centralisation et civilisation politique. Système fédéral et industrialisme. L’administration publique et l’administration communale.

VIII. Le pouvoir judiciaire et le droit.

IX. La nationalité et le peuple.

X. Les partis politiques.

XI. Le droit de suffrage, la lutte pour l’abolition (Aufhebung) de l’État et de la société bourgeoise [13].

Marx s’est engagé en février 1845 à céder à un éditeur allemand l’exclusivité d’un ouvrage en deux volumes ayant pour titre « Critique de la politique et de l’économie politique » (voir plus haut). On peut donc s’autoriser à affirmer que le schéma ci-dessus devait servir à l’auteur de cadre de référence pour ses études à entreprendre. Plusieurs des thèmes énumérés avaient déjà été abordés dans les écrits rédigés par Marx avant l’année 1845, d’autres feront l’objet de ses travaux tout au long de son activité d’historien, de chroniqueur politique et de polémiste. « Le politique » sera au cœur de ses affrontements avec les anarchistes affiliés à l’Internationale ouvrière.

A la liste des textes déjà mentionnés, il convient d’ajouter un écrit polémique d’une concision et d’une ironie telles qu’il mériterait d’être cité en entier en tant que document conclusif de la théorie politique qui se dégage de l’ensemble de l’œuvre de Marx et en justifie l’intention stratégique subordonnée à la cause de l’anarchie. Par le subterfuge d’un pastiche, Marx prête la parole à un défenseur de l’« indifférentisme politique », si bien que les propos cités, avant même d’être commentés, révèlent l’inanité du raisonnement soi-disant anarchiste. Il suffit de modifier le caractère ironique du discours fictif, pour parvenir à reconstituer la conception positive du prétendu « communiste d’Etat » :

« La classe ouvrière doit se constituer en parti politique, elle doit entreprendre des actions politiques, au risque de heurter les "principes éternels" selon lesquels le combat contre l’État signifie la reconnaissance de l’État. Ils doivent organiser des grèves, lutter pour des salaires plus élevés ou empêcher leur réduction, au risque de reconnaître le système du salariat et de renier les principes éternels de la libération de la classe ouvrière.

Les ouvriers doivent s’unir dans leur combat politique contre l’État bourgeois, pour obtenir des concessions, au risque de heurter les principes éternels en acceptant des compromis. Il n’y a pas lieu de condamner les mouvements pacifiques des ouvriers anglais et américains, pas plus que les luttes pour obtenir une limite légale de la journée de travail, donc de conclure des compromis avec des entrepreneurs qui ne pourront exploiter les ouvriers que dix ou douze heures, au lieu de quatorze ou seize. Ils doivent s’efforcer d’obtenir l’interdiction légale du travail en usine des filles de moins de dix ans, même si, par ce moyen, l’exploitation des garçons au-dessous de dix ans n’est pas supprimée — donc, nouveau compromis heurtant la pureté des principes éternels !

Les ouvriers doivent exiger que l’État — comme c’est le cas dans la République américaine — soit obligé d’accorder aux enfants des ouvriers la gratuité de l’école élémentaire, même si l’enseignement primaire n’est pas encore l’instruction universelle. Le budget de l’État étant établi aux dépens de la classe ouvrière, il est normal que les ouvriers et les ouvrières apprennent à lire, à écrire et à calculer grâce à l’enseignement de maîtres rémunérés par l’État, dans des écoles publiques, — car mieux vaut renier les principes éternels qu’être illettré et abruti par un travail quotidien de seize heures.

Aux yeux des "anti-autoritaires", les travailleurs commettent l’horrible crime de violation des principes si, pour satisfaire leurs mesquins et profanes besoins quotidiens et pour briser la résistance de la bourgeoisie, ils mènent le combat politique sans reculer devant des moyens violents, en mettant à la place de la dictature de la bourgeoisie leur propre dictature révolutionnaire. » [14]

Marx ne s’avise nullement de désigner cette dictature ouvrière de « communisme d’État », bien qu’il emploie une formule non dépourvue d’ambiguïté, en déclarant que le nouveau pouvoir, « au lieu de déposer les armes et d’abolir l’État », conserve en quelque sorte l’appareil de coercition existant en « donnant à l’État une forme révolutionnaire et transitoire ». Ces lignes, écrites dix-huit mois après l’écrasement de la Commune de Paris, nous prouvent à l’évidence que, dans la théorie politique de Marx, les événements de 1871 en France n’avaient rien d’une expérience susceptible d’être évoquée pour illustrer le concept de « dictature du prolétariat ». Nous avons signalé ailleurs l’erreur commise par Engels à cet égard et nous jugeons utile de la rappeler dans ce post-scriptum — qui est loin d’épuiser le débat sur le thème examiné -par quelques passages d’un texte publié en 1971 :

« Engels ne pouvait ignorer que, pour Marx, la dictature du prolétariat était une phase de transition "nécessaire" — au sens historique et éthique — entre le système capitaliste et le mode de production socialiste, "négation" du précédent. La théorie politique de Marx — qu’il aurait sans doute développée dans le Livre sur l’État prévu dans le plan de l’ "Economie" –— repose sur le principe de l’évolution progressive des "modes de production" dont chacun crée, en se développant, les conditions matérielles et morales de son dépassement par le suivant. En vertu de ses propres antagonismes sociaux, le capitalisme prépare le terrain économique et social de sa mutation révolutionnaire qui n’a rien d’un phénomène accidentel : afin que puisse se réaliser la dictature du prolétariat, les conditions matérielles et intellectuelles doivent avoir atteint un niveau de développement qui rende tout retour en arrière impossible. En d’autres termes, le postulat de la dictature prolétarienne exclut l’éventualité d’un échec. Une dictature, pour mériter le nom de prolétarienne, doit aboutir au type de société qu’elle a aidé à naître. Son existence ne peut être démontrée qu’a posteriori. Par conséquent, l’échec de la Commune prouve qu’il n’y eut pas de dictature du prolétariat et qu’il ne pouvait pas y en avoir. » [15]

En accordant à l’œuvre de Marx une place éminente parmi les contributions à une théorie de l’anarchisme, nous nous efforçons de préserver l’héritage intellectuel des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle. La nouvelle théorie naîtra d’un mouvement révolutionnaire à l’échelle mondiale, sans quoi la « loi économique du mouvement de la société moderne » — que Marx prétendait avoir révélée — l’emportera sur l’instinct de survie et de conservation de notre espèce. Alors que cette « loi » relève de l’analyse scientifique du mode de production capitaliste — qui semble loin d’être parvenu au terme de son évolution — l’impératif catégorique de la révolution prolétarienne s’inscrit dans cette éthique de l’anarchie dont Kropotkine nous a légué les prolégomènes [16].

M.R. octobre 1983

Notes:

[1] Voir L. Janover et M. Rubel, « Matériaux pour un Lexique de Marx. — Etat. Anarchisme ». Etudes de marxologie (Cahiers de l’I.S.M.EA), nº 19-20, janvier-février 1978, p. 11-161.

[2] M. Rubel, « La charte dé la Première Internationale. Essai sur le "marxisme" dans l’Association internationale des travailleurs. » Dans : Marx critique du marxisme, Paris, 1974, p. 25-41. Le Rapport du Conseil central de l’A.I.T., rédigé par Marx pour le Congrès de Genève (1866), contient sous la question 4 (« Travail des jeunes personnes et des enfants des deux sexes ») un paragraphe où il est dit entre autres : « La partie la plus éclairée des classes ouvrières comprend pleinement que l’avenir de leur classe, et par conséquent de l’espèce humaine, dépend de la formation de la génération ouvrière qui grandit. Ils comprennent que surtout les enfants et les jeunes personnes doivent être préservés des effets destructeurs du système présent. Cela peut seulement être accompli par la transformation de la raison sociale en force sociale et dans les circonstances présentes nous ne pouvons faire ceci que par des lois générales mises en vigueur par le pouvoir de l’Etat. En créant de telles lois, les classes ouvrières ne fortifieront pas le pouvoir gouvernemental. De même qu’il y a des lois pour défendre les privilèges de la propriété, pourquoi n’en existerait-il pas pour en empêcher les abus ? Au contraire, ces lois transformeraient le pouvoir dirigé contre elles en leur propre agent. Le prolétariat fera alors par une mesure genérale ce qu’il essaierait en vain d’accomplir par une multitude d’efforts individuels. » A.I.T., Compte rendu du Congrès de Genève publié dans le Courrier international. Londres, 1867; cf. La Première Internationale, sous la direction de J. Freymond, t. I, Genève, 1962, p. 32. En votant « à une grande majorité » ce rapport, les délégués ne se sont sans doute pas aperçus qu’ils adhéraient à la théorie du « communisme d’Etat » fabriqué plus tard par la propagande obstinée de Bakounine et ses amis.

[3] Marx, The Civil War in France, 3e éd.,Londres, 1871. MEGA, 1/22,1978, p. 142.

[4] Nous nous abstenons de produire ici un florilège des propos racistes et germanophobes que la figure de Marx a inspirés à Bakounine. On les trouvera, fidèlement rapportés mais peu commentés, dans les Archives Bakounine, I, Michel Bakounine et l’Italie 1871-1872, 2e partie : La première Internationale en Italie et le conflit avec Marx. Leiden, 1963. Le parti pris « anti-autoritaire » de l’éditeur, A. Lehning, ne favorise pas un jugement équilibré et éclairant sur le fond théorique d’un conflit dont l’étude serait à reprendre à zéro, vu le désarroi des porte-parole dans les camps des « marxistes » et des « antimarxistes ».

[5] Bakounine, Rapports personnels avec Marx. Pièces justificatives nº 2. op. cit., p. 124 sq. « Cela peut paraître étrange. (…) Ah ! c’est que le communisme de Marx veut la puissante centralisation de l’Etat, et là où il y a centralisation de l’Etat, il doit y avoir nécessairement une Banque centrale de l’Etat, et là où une pareille Banque existe, la nature parasite des Juifs, spéculant sur le travail du peuple, trouvera toujours moyen d’exister… » (ibid., p. 125).

[6] Voir la « Lettre aux internationaux de la Romagne », datée du 23 janvier 1872, Archives Bakounine, I, 1963, op. cit., p. 207-228. Bakounine y fait son mea culpa pour avoir contribué à l’élargissement des pouvoirs du Conseil général de l’A.I.T. lors du Congrès de Bâle (1869) et renforcé de la sorte l’autorité de la « secte marxienne ».

[7] Bakounine à Albert Richard, 1er avril 1870. Archives…. op. cit.. p. XXXVI sq. A. Lehning résume dans son Introduction les activités de Bakounine tendant à « donner aux masses une direction vraiment révolutionnaire » en multipliant les organisations secrètes.

[8] Lettre à Celso Ceretti, 13-27 mars 1872. Archives…. op. cit.. p. 251 sq.

[9] Lettre aux internationaux de la Romagne…. op. cit., p. 220. Avant de forger l’expression « marxistes » pour désigner les amis de Marx. Bakounine parlait de « marxiens » et du « nucleo marxien ».

[10] Cf. Jacques Julliard, « Marx mort et vif », le Nouvel Observateur, 25-31 mars 1983, p. 60 : Marx aurait « négligé la théorie politique » au profit d’une « théorie de l’exploitation économiques »… « pour notre malheur ».

[11] Marx, Œuvres, Pléiade, t.1.

[12] Cette édition est due à l’initiative conjuguée des Instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de Berlin (RDA). Une quinzaine de volumes — sur un total calculé à plus de cent — sont parus depuis 1975.

[13] Cf. Marx-Engels-Werke, Berlin (RDA), vol. III, p. 537. Les points VIII à XI (8 à 11 ) sont indiqués par 8′, 8", 9′ et 9".

[14] Marx, « L’indifférentisme en matière politique » (en italien) dans Allmanacco repubblicano, 1873, p. 141-148.

[15] Introduction à Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871, Paris, Payot, 1971. Édition établie par M. Rubel et L. Janover. Le volume sera repris par l’éditeur de Spartacus, René Lefeuvre.

[16] Pierre Kropotkine, l’Ethique. Trad. du russe avec une introduction par Marie Goldsmith. Stock + Plus, Paris 1979. Un deuxième volume livrera le texte inédit d’une ébauche dont la traductrice résume la pensée directrice, p. 8 sq. Il convient de signaler une étude italienne récemment parue où les thèses présentées ci-dessus reçoivent des éclaircissements complémentaires : Bruno Bongiovanni, L’Universale pregiudizio Le interpretazioni della critica marxiana della politica, Milan, La Salamandra, 1981.

L’agonie posthume de Karl Marx (Rubel, 1983)

2 juin 2011

Maximilien Rubel, interviewé par Olivier Corpet et Thierry Paquot, Le Monde dimanche, 10 avril 1983 [+ pdf].

En cette année du centenaire de la mort de Marx, les commémorations, colloques, publications, fleurissent, tant à Paris que sur la place Rouge. Mais que va-t-on célébrer exactement : l’œuvre de Marx ou ce qu’en ont fait des différents marxismes ? Quelle est, face à ce nouvel enterrement, la réaction d’un marxologue, familier de l’œuvre en question, mais qui se reconnaît également dans le projet éthique et révolutionnaire de Marx d’une auto­émancipation des classes opprimées ?

- Quand on fera le bilan des manifestations et des mascarades de toutes sortes auxquelles cette célébration aura donné lieu, en cette année mémorable, on pourra constater que le message révolutionnaire de l’auteur du Capital aura été étouffé de trois manières différentes : Primo, par la glorification outrancière du prétendu fondateur du marxisme, fondation à laquelle les fidèles du culte marxiste associent, en règle générale, l’alter ego de Marx : Friedrich Engels. Secundo, par la mise à mort posthume du penseur dont les doctrines, loin d’être scientifiques, auraient été controuvées ou démenties par l’histoire économique, politique et sociale des dernières cent années et seraient donc erronées d’un bout à l’autre. Tertio, par l’appréciation dite objective qui sait séparer l’ivraie du bon grain digne d’être engrangé pour l’enrichissement des sciences humaines.

» De ces trois manières d’évacuer la substance émancipatrice de l’œuvre marxienne, la troisième me paraît la moins blâmable. Elle peut rendre justice à l’esprit scientifique qui imprègne la théorie sociale de Marx, sans déformer systématiquement son œuvre. Le marxologue que je m’efforce d’être assume une tâche difficile : faire respecter l’ultime vœu de Marx protestant contre l’usurpation de son nom à des fins idéologiques et politiques, mais s’élevant aussi contre l’identification quasi religieuse de la conscience supposée des esclaves modernes avec une théorie abusivement baptisée « marxisme ».

Un défenseur « bourgeois » des droits de l’homme

» Cette double usurpation a fini par prendre la forme d’un véritable culte onomastique. C’est la raison de l’insistance que je mets à rappeler l’ultime avertissement de Marx : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » II ne s’agit pas d’une boutade, mais d’une interdiction absolue, conforme à un enseignement scientifique et à une conviction éthique ayant leur source dans le mouvement émancipateur autonome du prolétariat moderne, et non dans l’œuvre de cet individu cosmo-historique que les admirateurs de Hegel, cet anti-Marx, appelaient de leurs vœux du vivant de Marx.

- Depuis quelques années, on voit de nombreux intellectuels se livrer à une critique sévère de Marx et du marxisme. Certains ont cru voir dans Marx un « bourgeois allemand », prisonnier de l’« esprit » de son temps ; pour d’autres, Marx n’aurait pas pensé le politique. D’où le goulag. L’œuvre de Marx vous semble-t-elle totalement in­nocente de toutes ces dérives, détournements, pire, de ces crimes dont on la rend responsable ?

- Votre question concerne surtout les deux dernières manières d’étouffer l’appel révolutionnaire et émancipateur de Marx. L’une consiste à opposer à sa théorie le démenti de l’expérience historique. De ce point de vue, ces cent années auraient été marquées par un pro­grès immense, inimaginable pour les plus grands penseurs du dix-neuvième siècle, Marx y compris. Malgré de terribles catastrophes et régressions de tous ordres, le bilan en serait « globale­ment positif ». L’histoire du vingtième siècle aurait donc déjoué toutes les spéculations de Marx sur la disparition du capitalisme et son remplacement par le socialisme dans les pays industriellement développés ; en revanche, des pays in­dustriellement et politiquement arriérés auraient réussi à s’engager sur la voie du communisme. Bref : naufrage de la théorie de l’homme de science, inefficacité totale de la politique de l’homme de parti !

» Quant aux fossoyeurs académiques, une distinction nette est à faire. Il n’est pas question, en effet, de refuser d’en­tendre ceux dont la critique utile, nécessaire, prend en compte l’état d’inachèvement de l’œuvre scientifique de Marx pour séparer les éléments théoriques, dont la validité permanente doit être re­connue, des erreurs historiquement et psychologiquement explicables. Bien au contraire ! Mais que dire quand ceux qui, hier, ne juraient que sur le père fondateur le rendent aujourd’hui responsable des égarements d’une postérité intellectuelle et politique dont la perversité relève de la pathologie la plus élémentaire ?

» Ces apostats du marxisme suspectent le père répudié d’avoir à dessein omis ou sous-estimé le « politique » et de ne pas avoir répondu à la question essentielle du pourquoi de la mise en tutelle de la société civile par le pouvoir d’État. D’autres l’accusent d’ « aveuglement devant les droits de l’homme ». Or, les faits parlent d’eux-mêmes : Marx a passé les quatre décennies de sa carrière de communiste militant à vitupérer, en défenseur « bourgeois » des droits de l’homme, les trois formes majeures du « totalitarisme » de son temps : le bonapartisme, le tsarisme et l’absolutisme prussien.

» C’est cet ennemi acharné du Léviathan moderne que toute cette littérature académique antimarxiste va jusqu’à associer au « goulag » ! Ajoutons que c’est par choix qu’il s’est rangé dans le camp de la démocratie « bourgeoise » : victime dès ses débuts littéraires de la violation des droits de l’homme en Allemagne, en France et en Belgique, il s’est réfugié en Angleterre, cette métropole du capital lui ayant offert un asile sûr où il pouvait non seulement continuer à écrire libre­ment, mais aussi mener campagne pour le droit d’association et le suffrage universel.

» Sur ce Marx démocrate et libéral, mais aussi démocrate révolutionnaire, il m’a été donné de dire l’essentiel dans mes travaux comme dans mes commentaires des écrits de Marx publiés dans la Pléiade : je m’applique à y démolir la légende de Marx construite autant par des adeptes zélés que par des adversaires obtus. En ce moment même, je préfère me tenir loin de la mêlée et du tapage provoqués par les célébrations officielles et officieuses. J’ai en chantier un opuscule consacré à cette légende, dont les méfaits idéologiques, aussi intolérables qu’ils puissent être, sont peu de chose en comparaison de la misère réelle du monde, qu’aucune théorie, fût-elle marxienne ou marxiste, ne saurait faire dis­paraître. Ce sera ma contribution à un hommage dont le défunt célébré et maudit peut certes se passer, mais qui se situera hors de la triple entreprise d’enterrement évoquée.

Mais en réaffirmant qu’il faut considérer Marx comme le premier – et le plus efficace – critique du marxisme, on peut se demander si, à votre tour, vous ne contribuez pas aussi à une certaine mystification de Marx, par exempte en le déchargeant totale­ment du poids de ses « disciples », tout en accablant Engels de tous les maux et en particulier celui d’avoir inauguré le culte de son ami, le jour même de son enterrement ?

- Je me suis contenté de montrer qu’une intelligentsia en mal d’idéologie consolatrice s’évertue à réduire, souvent par pure gloriole, en quelque sorte comme l’investissement le plus rentable de son capital intellectuel, la puissance démystificatrice de l’œuvre de Marx. Seule sa carrière d’auteur marginal et impécunieux a empêché Marx d’élabo­rer systématiquement le projet d’une tri­ple critique scientifique des institutions bourgeoises.

» Mais il suffit de lire son œuvre pour comprendre que, loin de refuser de « penser le politique », il a mis le « politique » au centre de ses préoccupations. Si bien que son Économie est restée inachevée, qu’il n’a pu que péniblement mettre la dernière main à l’unique livre du Capital, alors que l’ensemble de ses écrits historico-politiques, en fait, sa critique du politique, apparaît comme un ensemble relativement achevé. Elle s’impose aujourd’hui à notre réflexion avec plus de pertinence convaincante que la Critique de la philosophie et la Critique de l’économie politique, comme l’œuvre du premier théoricien de l’anarchisme, donc du critique et dénonciateur sans concession tant du vrai capitalisme que du faux socialisme.

» C’est sur ce point essentiel que devrait s’engager le débat concernant le rôle d’Engels. Contrairement à ce que l’on prétend parfois, je ne le tiens nullement pour responsable de tous les avatars et distorsions subis par la pensée marxienne – surtout depuis l’institution du marxisme-léninisme comme religion d’État – dans la fondation de ce qu’il a cautionné, presque à son corps défendant, sous le concept de « marxisme ».

» Mais comment rester indifférent face aux conséquences, aujourd’hui clairement perceptibles, de ce geste de consécration élevé tôt à la dignité d’un dogme intouchable ? Comment méconnaître le fait qu’en se spécialisant dans les questions militaires Engels a légué, sans s’en douter, à la postérité marxiste un héritage ambigu et aliénant qui, baptisé « marxiste-léniniste », constituera la négation absolue de la cause émancipatrice pour laquelle Marx a vécu et combattu ?

» Cependant, cette ambiguïté peut se retourner contre les héritiers aliénés : Engels aurait sans peine reconnu en eux les continuateurs enragés et aveugles de la politique tsariste. N’oublions pas que Marx lui-même n’a cessé de prêcher la « guerre révolutionnaire ». au prix d’une concession vulgairement « réformiste » à la vocation civilisatrice de l’Occident bourgeois, contre le despotisme asiatique, et spécialement contre la Russie, cet « ultime bastion de la réaction européenne ».

» Soyons sérieux ! Engels aurait été le dernier à se laisser prendre au piège d’une idéologie politique accommodée à la sauce « marxiste », et rien de ce qu’il a dit ou fait, en tant que légataire spirituel de son ami, ne peut servir à légitimer ce marxisme-là.

Le monopole de la Mecque marxiste

- Dans quelles conditions et dans quel esprit avez-vous entrepris la publication des œuvres de Marx dans «La Pléiade» ? A quels obstacles et critiques, notamment politiques, avez-vous été confronté ? Ne pensez-vous pas être aujourd’hui mieux reçu et compris ? En fin de compte, y a-t-il, à votre avis, un usage possible, fécond, de Marx ? Ou bien s’agit-il d’une pensée dépassée?

- En acceptant la lourde responsabilité d’une édition des œuvres de Marx dans la «Bibliothèque de la Pléiade», je savais les risques d’une entreprise conçue à contre-courant d’une tradition enracinée. Elle heurtait une coutume éditoriale devenue pour ainsi dire une loi non écrite, en affrontant le mythe de la double fondation d’une scienzia nova appelée « marxisme ». En outre, elle brisait le monopole que la Mecque marxiste possède dans le domaine des éditions prétendument scientifiques des « classiques du marxisme ».

» Si j’ai aujourd’hui la conviction d’avoir réussi, malgré les difficultés et obstacles que l’on imagine facilement, en revanche, j’ai échoué dans une entreprise similaire, mais bien plus ambitieuse : le projet d’une édition du jubilé des œuvres de Marx dans le texte original. L’histoire de cet échec fera sans doute un chapitre de la Légende de Marx que j’ai en chantier. Mon projet devait se conformer au vœu de l’auteur de faire entendre un appel toujours re­commencé et toujours actuel, un réquisitoire éthiquement justifié. L’édition du jubilé devait surtout faire apparaître pourquoi cette œuvre, dès lors qu’elle ne s’affirme qu’en symbiose avec ses sources ouvertement ou tacitement re­connues, répugne à se présenter comme un tout achevé, l’achèvement n’étant pas concevable dans ce processus continu de théorie et de praxis, orienté vers une fin clairement énoncée : la génération de la société humaine ou de l’humanité sociale, accomplissement des visées des utopistes, des réformateurs et des révolutionnaires.

» N’ayant jamais recherché l’approbation ou brigué le verdict de la confrérie des spécialistes, la désapprobation des écolâtres de la théologie marxiste n’a nullement réussi à faire obstacle à la réception plus que favorable de mon travail d’éditeur et de commentateur de l’enseignement marxien. Ce qui m’importait avant tout, c’est que cette édition puisse atteindre les milieux auxquels Marx destinait ses œuvres.

« La classe ouvrière est révolution­naire ou elle n’est rien du tout », a déclaré Marx, conscient que tous les prestiges du verbe dialectique demeurent vains devant l’attitude de résignation ou de soumission des ilotes modernes. Au risque de heurter l’opinion universelle­ment admise, j’affirme que la vie posthume de l’auteur du Capital est loin d’avoir commencé. S’il est vrai, comme le croyait Nietzsche, que « certains individus naissent posthumes », ce propos ne s’applique pas encore à Marx.

» A la vérité, les cent années de marxisme triomphant démontrent le contraire d’une résurrection spirituelle de ce penseur qui se reconnaissait essentiellement dans son activité d’éducateur en situation d’apprentissage permanent. Le triomphe du marxisme comme idéologie du socialisme réellement inexistant dissimule en fait un échec flagrant : la carrière posthume du penseur et praticien de de l’éthique prolétarienne ressemble à une longue agonie plutôt qu’à une présence révolutionnaire. »

Le parti de la mystification (Rubel, 1976)

30 mai 2011

Article de Maximilien Rubel paru dans Le Monde du 7 mai 1976. [Nous avions déjà publié sa traduction en anglais par A. Buick: The Dictatorship of the Proletariat ].

Dans le débat sur l’« abandon » par le parti communiste français de la dictature du prolétariat, personne ne semble avoir mentionné un fait qui méritait pour­tant d’être mis en lumière. Il permet d’éclairer, en effet, mieux que tout autre le sens et la nature de cette démarche : c’est le parti qui s’arroge le droit de décider si le prolétariat doit ou non exercer sa dictature ; c’est le parti, voire son secrétaire entouré de ses idéologues, qui, se substituant à la classe et à la masse des travailleurs, décide de rayer d’un trait de plume ce qui, selon Marx, représente une « période », transitoire certes, mais nécessaire et inévitable de l’évolution de la société et nullement un phénomène accidentel susceptible d’être abandonné ou accepté au gré des impératifs de la nouvelle stratégie politique dictée par le programme commun. Le parti se garde bien de remettre en question l’essentiel, à savoir ses prérogatives, de représentant autoproclamé de la classe ouvrière. C’est toujours lui qui, par la voix de ses chefs, décide au lieu et place de la classe ouvrière, c’est lui qui définit la nature et la forme que doit prendre l’action de cette classe ; et rien ne garantit que l’abandon de la dictature du prolétariat entraîne l’abandon de la dictature sur le prolétariat, la seule qui importe au parti.

Le concept de dictature du prolétariat est partie intégrante de la théorie du développement du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise, développement dont Marx affirme avoir révélé « la loi naturelle ». Engels range cette théorie parmi les deux grandes découvertes scientifiques de son ami, après la conception matérialiste de l’histoire comparable à la découverte de Darwin : « Ainsi que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx découvrit la loi de développement de l’histoire humaine. » Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain de l’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolé­tariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses pri­vilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans la conclusion du Capital comme « ex­propriation des expropriateurs » , autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Tout en étant limitées à une étape déterminée de l’évolution globale du genre humain, les lois et les tendances du développement de l’économie capitaliste « se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer », les pays développés industriellement montrant aux pays moins développés « l’image de leur propre avenir ». Donnant la parole à un cri­tique russe du Capital, Marx souscrivait sans réserve à une interprétation qui mettait tout l’accent sur le déterminisme implacable de sa théorie sociale : elle « démontre, déclarait ce critique, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une organisation dans laquelle la première doit inévitable­ment passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience ». Marx lui-même n’est pas moins catégorique : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (…) elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement ; mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement. » (Le Capital.)

Que faudrait-il penser d’une société de savants qui oserait proclamer le « renoncement » à la loi newtonienne de l’attraction universelle ou aux lois mendéliennes de la hybridation des plantes et de l’hérédité chez les végétaux ? Et qui invoquerait, pour justifier sa décision, le caractère « non dogmatique » de ces lois, sans se soucier de les réfuter par des méthodes scientifiques, mais en prétextant un profond changement des modes de pensée dans les classes non intellectuelles ? Cette société « savante » se couvrirait de ridicule. Telle est pourtant l’attitude de la compagnie savante se disant communiste et marxiste qui, tout en se réclamant d’une théorie dont elle ne cesse de souligner le caractère scientifique, en rejette l’enseignement majeur, celui même qui intéresse l’existence de la majorité des hommes : agissant au nom du « socialisme scientifique », ses dirigeants et idéologues ne déclarent-ils pas que l’évolution des sociétés capitalistes a rendu caduc l’impératif de la dictature du prolétariat, ce qui équivaut à remettre en question une thèse que Marx lui-même considérait comme son principal apport au socialisme scientifique.

Il importe peu de savoir si l’ « abandon de la dictature du prolétariat » répond à des impératifs de tactique électorale ou renvoie à d‘autres préoccupations : car cet « abandon » signifie au fond que les responsables de la politique du parti écartant du débat le principal intéressé, le prolétariat, qui seul a pour « mission historique » de libérer les sociétés de l’esclavage de l’argent et de l’Etat, donc d’exercer sa dictature. Ainsi le veut la science de Marx autant que le simple bon sens non marxiste : la dictature du prolétariat ne pouvant être que l’affaire des exploités – donc de la presque totalité de l’espèce humaine, – la décision d’un parti, quel qu’il soit, d’effacer un postulat dont la portée éthique le dispute au revêtement scientifique ne saurait avoir le moindre effet sur l’évolution de la société et la vocation révolutionnaire et émancipatrice des esclaves modernes. Car si le mouvement ouvrier est, d’après le Manifeste communiste, « le mouvement de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité », la dictature du prolétariat peut être définie comme la domination de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité, autre­ment dit, l’autodétermination du prolétariat. En somme, elle est censée réaliser les promesses d’une démocratie intégrale, l’autogouvernement du peuple, contrairement à la démocatie partielle (bourgeoise) dont les institutions assurent la dictature des possédants – du capital contrôlant le pouvoir politique, donc d’une minorité de citoyens – sur les non-possédants, donc sur l’immense majorité des citoyens. Dans ces conditions, comment expliquer qu’un parti se réclamant de Marx et du communisme abandonne une conception de la dictature du prolétariat qui – à tort ou à raison – annonce l’avènement de la démocratie intégrale ?

Alors qu’avant 1917 Lénine rêvait pour la Russie d‘un autogouvernement des ouvriers et des paysans, après la prise du pouvoir, il s’orientera vers la conception d’une dictature du prolétariat susceptible d’être exercée par la « dictature de quelques personnes », voire « par la volonté d’un seul » ; cette conception correspondait parfaite­ment à l’état économique et social d’un pays qui pouvait tout « développer » excepté le… socialisme, la dictature du parti ayant pour objectif la création du prolétariat « soviétique » et non l’abolition de celui-ci. donc la mise en place de rapports sociaux compatibles avec l’exploitation du travail salarié et là domination de l’homme par l’homme. C’est à cette école et non à celle de Marx que les dirigeants des partis communistes ont pris leurs leçons d’hommes politiques. C’est eux-mêmes qu’ils condamnent en prenant leur distance avec un régime qui a su construire pour des millions de paysans prolétarisés un archipel de bagnes dont la description n’a d’analogue que l’Inferno de Dante.

L’impératif de la dictature du prolétariat implique la vision de l’abrègement et de l’adoucissement des maux d’enfantement de la société enfin humaine. Les révolutions « marxistes », russe et chinoise, n’ont fait que susciter le mal qu’elles sont censées avoir supprimé. Telle est la mystification de notre époque. Et si les partis dits ouvriers peuvent décréter l’« abandon de la dictature du prolétariat », n’est-ce pas parce que le prolétariat n’a pas (encore ?) cette conscience révolution­naire que la conception matérialiste de l’histoire tient pour le résultat fatal du devenir-catastrophique du mode de production capitaliste en pleine expansion mondiale ?

Critique sociale N°14

31 janvier 2011

Le numéro 14 de Critique Sociale (février 2011) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :

* La révolution tunisienne ouvre la voie

- Histoire et théorie :

* Entretien avec Maximilien Rubel (1979)

* Paul Frölich (1884-1953) : parcours militant du biographe de Rosa Luxemburg

 

Critique Sociale est un bulletin d’informations et d’analyses pour la conquête de la démocratie et de l’égalité.  Notre but est de contribuer à l’information et à l’analyse concernant les luttes sociales et les mouvements révolutionnaires dans le monde. Nous nous inspirons du « marxisme », en particulier du « luxemburgisme », certainement pas comme des dogmes (qu’ils ne sont en réalité nullement), mais comme des outils contribuant au libre exercice de l’esprit critique, à l’analyse de la société, et à la compréhension de sa nécessaire transformation par l’immense majorité. Nous combattons le capitalisme et toutes les formes d’oppression (sociales, politiques, économiques, de genre). Nous militons pour que « l’émancipation des travailleurs soit l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », pour une société démocratique, libre, égalitaire et solidaire : une société socialiste, au véritable sens du terme.

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Pour une union mondiale des tendances révolutionnaires (Rubel, 1983)

9 janvier 2010

Texte rédigé par Maximilien Rubel d’après la plaquette de Ngo Van Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996: une amitié, une lutte. Source: original de 6 pages dactylographiées que nous a envoyé le SPGB.

On peut considérer que la théorie révolutionnaire est achevée, mais on doit aussi reconnaître que cet achèvement théorique n’a pas abouti jusqu’à présent à un mouvement révolutionnaire authentique mettant en péril l’ordre social mondial dominé par le capitalisme et l’État. Ces deux fléaux dont disposent les oligarchies économiques et politiques menacent aujourd’hui l’humanité d’un cataclysme qui n’a pas son pareil dans l’histoire. Ils maintiennent l’espèce humaine dans un état de servitude permanente, l’insécurité matérielle et morale des masses entraînant quasi automatiquement la soumission de l’immense majorité aux entreprises d’exploitation économique et aux aventures politico-militaires des pouvoirs établis.

Les discours politico-militaires des gouvernants des pays réellement capitalistes et des pays faussement socialistes révèlent par leur identité foncière des symptômes d’une nouvelle forme d’aliénation mentale que l’on est en droit de considérer comme un nouveau genre de paranoïa. La pathologie de cette aliénation dissimulée derrière des discours parfaitement logiques reste à élaborer, alors que les meilleurs représentants de la psychiatrie et de l’antipsychiatrie modernes, presque exclusivement hantés par les "structures asiliaires", dédaignent de s’intéresser au caractère paranoïde des comportements observables parmi les membres de la classe politico-militaire tant dans les pays hautement civilisés que dans les pays "en développement".

Il importe, par conséquent, de constater l’évidence: les peuples du monde sont prêts à jouer le jeu infernal de leurs gouvernements, à l’Ouest comme à l’Est, du Nord au Sud, quelques que soient les régimes établis, "démocratiques" ou "totalitaires", la nature du mode de production sur lequel ces régimes sont fondés étant identique. S’il existe partout des foyers d’opposition ou de subversion, ceux-ci ne présentent nulle part une véritable menace pour les classes dominantes, même si à l’intérieur de celles-ci s’affrontent des tendances idéologiques et politiques rivales. Face aux masses dépossédées et asservies, les maîtres des moyens de production et de distribution, dans le domaine économique comme dans le domaine culturel, se livrent frénétiquement à leurs jeux démentiels, pour satisfaire leurs besoins et leurs instincts les plus pervers aux dépens de ces masses. Les individus, hommes et femmes, que l’on peut encore aujourd’hui – malgré les immenses progrès des sciences et des techniques – ranger sous la catégorie des "masses laborieuses", accomplissent les tâches matérielles et intellectuelles nécessaires au maintien et au développement de la civilisation bourgeoise, donc de la barbarie du capital, dont ils acceptent et soutiennent plus ou moins consciemment le système des valeurs dans l’ordre de la morale et de la culture, donc dans leur existence quotidienne de citoyens et de producteurs.

Rien ne caractérise mieux l’état actuel du monde que la perspective, quasi unanimement acceptée, d’une nouvelle guerre mondiale envisagée comme l’ultime recours pour le sauvetage des biens et valeurs proclamés, sacrés, par les maîtres du pouvoir politico-militaire et du savoir technocratique. "Plutôt mort qu’américanisé", pontififie-t-on dans les pays décrétés socialistes.

***

"La classe ouvrière est révolutionnaire, ou elle n’est rien" (Marx, 1865)

Si nous acceptons aujourd’hui cet avertissement, nous serons bientôt amenés à admettre qu’une seule alternative se dessine devant nos yeux: la révolution ou le néant. Devant ce choix fatal, la seule chance de salut réside dans l’existence ou l’organisation d’un mouvement révolutionnaire dont la seule devise devrait être: "La praxis avant tout, ensuite la théorie!" Bien entendu, l’action ne s’oppose nullement à la réflexion théorique, mais sa finalité révolutionnaire ne doit pas être subordonnée à une théorie tenue pour infaillible et moins encore à une idéologie quelle qu’elle soit, puisque, ainsi que l’expérience des mouvements groupusculaire nous le prouve, toute adhésion idéologique est synonyme d’enlisement sectaire. Les oligarchies dominantes n’ont rien à craindre des professions de foi révolutionnaires que se lancent, à longueur de pages enflammées, les groupes idéologiquement divisés, opposés dans leurs périodiques respectifs, le plus souvent à tirage réduit et à parution éphémère.

"… l’union des travailleurs est la première condition de leur triomphe" (Marx, 1847)

Nulle théorie n’est nécessaire, nul marxisme, pour admettre cette vérité qui est bien antérieure à l’œuvre de Marx. Mais l’admettre et s’y conformer sont deux positions bien différentes. La simple constatation de l’existence de nombreux groupes et partis se disant "marxistes", de plusieurs écoles de pensée se réclamant d’une variété particulière de marxisme et invoquant pieusement telle ou telle célébrité de la postérité marxiste (Lénine, Rosa Luxemburg, Trotski, Mao, etc.), ce seul fait démontre l’impuissance des servants du culte marxiste devant l’indifférence et l’apathie des masses auxquelles ils destinent leurs lumières théoriques.

Le but révolutionnaire ne sera atteint que si le mouvement est porté par des individus dont le comportement et l’action tendent à l’union et à la solidarité plutôt qu’à un accord théorique; si ce mouvement se confond avec l’activité de masses d’individus dont la force révolutionnaire [espace] leur nombre et que leur soumission à des mots d’ordre d’avant-garde divisées entre elles par des "plateformes" contradictoires qui sont autant d’obstacles à l’union des travailleurs manuels et intellectuels. Il est conforme à la lettre et à l’esprit de l’enseignement des penseurs socialistes du XIX° sicèle, Marx y compris, d’accorder la priorité à la pratique révolutionnaire sur la spéculation verbale et de concentrer la réflexion sur une action concrète portée par un mouvement de masses. Il importe donc d’élaborer ensemble un projet de subversion sociale progressive dans le respect critique des impératifs révolutionnaires hérités des réformateurs (socialistes, communistes, anarchistes) dont les contributions théoriques et pratiques gardent encore aujourd’hui une certaine valeur.

En esquissant ce projet d’action, nous renonçons à en appeler à l’autorité de Karl Marx et encore moins à celle d’un marxisme quel qu’il soit. Notre hommage, en cette année du centenaire, s’adresse à travers son œuvre à la cause émancipatrice qu’il avait faite sienne, donc à la révolution imaginaire dont l’accomplissement pratique nous importe plus que les interminables et stériles querelles des professionnels du discours idéologique ou académique. A la différence d’autres penseurs du XIX° siècle, traités de "grands", les Hegel, Kierkegaard ou Nietzsche, Marx cherche aujourd’hui comme hier le contact avec la "vile multitude", le contact avec la "masse massive", la communication avec l’humanité souffrante qui pense et veut agir, tout comme avec l’humanité pensante consciente de son aliénation.

Il est, en effet, intolérable qu’un penseur révolutionnaire dont l’œuvre se destine avant tout à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre (selon le terme de Saint-Simon), soit confisquée par des castes d’intellectuels pour qui l’interprétation du monde l’emporte sur la transformation du monde. Il n’est pas juste que "l’Année Marx" soit célébrée par des discours sans conséquence et par des exégèses sans portée aucune ni pour le prolétariat des pays riches ni pour les masses affamées et humiliées des pays pauvres.

***

Imaginons un mouvement révolutionnaire offrant le maximum de chances de réussite. Seul un mouvement organisé sur la base d’un projet global, épuré de toute ambiguïté idéologique et de toute référence à des concepts désormais entrés par usurpation dans le discours officiel des régimes proclamés "socialistes" ou "communistes", seul un mouvement capable de s’inventer un nouveau langage sans artifice jargonnant mais fidèle à l’esprit critique des pionniers de l’émancipation humaine, seul un tel mouvement pourrait avoir prise sur les consciences des victimes des fléaux signalés précédemment: le capital et l’État. Les principes d’association à adopter se réduisent à un petit nombre de constatations et de postulats empiriques portant,

1°, sur la nature de la crise mondiale annonciatrice d’une catastrophe sociale sans précédent, suite normale des calamités qui ont jalonné l’histoire de notre vingtième siècle jusqu’à ce jour et qui continuent à nous accabler à chaque instant de notre existence;

2°, sur la nécessité prioritaire d’une union des forces révolutionnaires éparses, divisées par des convictions idéologiques dont se nourrit le sectarisme stérile, au seul profit des détenteurs du pouvoir politique et intellectuel;

3°, sur les règles de conduite révolutionnaire, la plus efficace semblant être, dans les circonstances historiques actuelles, l’arme de la GRÈVE GÉNÉRALE entraînant la rupture totale et décisive avec les mécanismes de contrainte et d’abrutissement grâce auxquels les oligarchies économiques et politiques ont jusqu’ici réussi à se maintenir et à se renforcer.

"Pour le triomphe des principes énoncés dans le Manifeste communiste, Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’union et de la discussion commune" (Engels, 1890).

Pour peu que nous prenions au sérieux ce propos, nous y verrons une exhortation à subordonner nos divergences théoriques à l’impératif de parvenir à la plus large Union mondiale des tendances révolutionnaires. Ce sera en quelque sorte l’acte fondateur préalable à toute discussion relative aux trois principes d’association définis plus haut.

A cet effet, nous proposons un programme d’action à entreprendre dans le délai le plus bref possible, lequel ne devrait pas dépasser l’année 1983:

1°, organisation d’un "Colloque fraternel" où se feraient connaître les représentants des "groupes" (au sens le plus large du terme) pouvant être caractérisés comme des "tendances révolutionnaires" en raison de leur position théorique et de leur activité de propagande. Ce colloque pourrait se tenir pendant la semaine de noël 1983, à Paris.

2°, publication d’un bulletin de correspondance (trimestriel?) qui serait l’organe provisoire des "candidats" au titre de "tendance révolutionnaire". Les modalités de ce projet seront discutées lors du "Colloque fraternel".

3°, constitution immédiate de "Comités de correspondance" en vue des réalisations sous 1° et 2° et aboutissant à la formation d’un "Réseau de communication".

Ce projet est proposé à la réflexion des camarades pour qui penser et agir sont inséparables, étant entendu que l’association pour définir des modes d’action constitue en elle-même une manière d’agir, et que les querelles idéologiques ne doivent pas entraver l’union des tendances révolutionnaires: les chances de tout mouvement révolutionnaire dépendent de la réalisation de cette union.

Paris, juin 1983

Comité de correspondance de Paris

Prière de communiquer tout courrier relatif au présent projet à l’adresse ci-après:

Comité de correspondance de Paris

c/o SPARTACUS

5, Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie

75004 PARIS

France

Marxisme et guerre (Rubel, 1983)

27 novembre 2008

Extrait de À propos d’un abécédaire apologétique du bolchevisme (critique du Dictionnaire Critique du marxisme, sous la direction de Georges Labica, 1982, parue dans Tel N°20 & 21, février 1983) repris dans Iztok N° 7 (septembre 1983), p. 3-8.

Admettons un instant que l’Octobre 1917 a inauguré en Russie l’ère de la dictature du prolétariat, donc de la transition du capitalisme tsariste au socialisme soviétique grâce au génie de Lénine et au non moins génial « Père des Peuples » qui a réussi à étendre aux pays de l’Ouest limitrophes les bienfaits du régime socialiste. Faisons entrer la Chine, Cuba, etc., dans ce monde nouveau où toutes les institutions nominalement semblables ou identiques à celles propres aux rapports de production des pays « capitalistes » n’en seraient pas moins par essence et par nature « socialistes » ; où État, argent et marchandises, justice et police, camps de travail et bureaucratie, armée et armement ne rappellent que par leur nom et institutions les moyens de coercition similaires dans les pays capitalistes et révèlent leur esprit socialiste.

Ce que nous venons de poser à titre d’hypothèse aurait évidemment paru absurde aux yeux des « fondateurs » qui n’ont jamais manqué, en leur temps, de se gausser de ces tours de passe-passe terminologiques. Il s’agit pourtant d’une évidence pour G. Labica, auteur de l’article « Guerre » du « Dictionnaire critique du marxisme », à quelques vagues réserves près. La difficulté de concilier les concepts inconciliables n’en est pas moins telle que l’interrogation finale, couronnement de l’exposé, porte la marque d’un profond désarroi. « Le socialisme, est-ce la paix ? » s’interroge notre docteur ès marxismes rongé par le doute, alors que pour argumenter en… socialiste, il aurait dû poser la question inverse : Guerre et socialisme sont-ils compatibles ? Un pays qui se proclame socialiste a-t-il besoin pour se défendre d’exporter son socialisme sous le grondement des chars et de se doter de l’armement le plus perfectionné et le plus meurtrier ? Pourquoi au lieu de compter avant tout sur le rayonnement de son modèle de société et sur la solidarité des masses populaires encore soumises à l’esclavage bourgeois capitaliste, pourquoi demandons-nous doit-il faire peser sur elles la menace d’une guerre d’anéantissement comme si elles méritaient de payer pour les crimes de leurs maîtres ? La seule possession d’un arsenal nucléaire défiant l’imagination, et l’imitation qu’elle implique de la stratégie et de la diplomatie des « impérialistes » ne sont-elles pas des preuves que l’enseigne hissée sur le fronton, du « camp socialiste » relève de la plus malfaisante des supercheries ?

L’auteur de l’article « Guerre » ne s’est pas embarrassé de spéculations de cet ordre. Après un coup de chapeau à la « rubrique “Guerre” de l’index des Œuvres de Lenine », il aborde l’apport des « classiques » dans ce domaine, pour rappeler que « l’intérêt de Marx et d’Engels pour les conflits armés de leur époque a été constant. Engels fut même nommé le “Général” à cause de son goût prononcé pour les “militaria” » etc. (p. 407). En effet, leur œuvre « polémologique » se confond quasiment avec leur œuvre journalistique et leurs écrits « militaires » rempliraient plusieurs volumes, surtout si on y incluait la correspondance s’y rapportant. Voyons comment notre lexicographe marxiste présente la position des « fondateurs » sur ce sujet qui entre tous a stimulé leurs échanges intellectuels et leur réflexion.

En citant les « deux recueils » qui, selon Georges Labica, « donnent un édifiant aperçu » de cet « intérêt » et de ce « goût », l’interrogateur (puisqu’il s’agit d’« interroger le concept ») se borne à quelques vagues références à la correspondance entre Marx et Engels (1852-1859) et aux articles de La Nouvelle Gazette Rhénane (1848-1849). En tout, une demie-page qui ne nous apprend rien sur les positions prises par les « classiques » lors des grands et moins grands conflits militaires de leur temps. Si près de quarante lignes sont consacrées au « rapport guerre-classe » en tant que « méthode matérialiste d’analyse des guerres » et de « l’extension de la terminologie polémologique », la guerre franco-allemande n’a droit qu’à quelques lignes farcies de banalités sur la carence « stratégique » du mouvement ouvrier. L’échec de la IIe Internationale en 1914 et la naissance de l’Internationale communiste sont survolées en trois pages, et ce travelling vertigineux débouche sur une vision de « l’histoire postérieure », tableau hardiment brossé qui s’achève sur l’angoissante interrogation que nous avons cité plus haut.

Nous avons à faire dans le cas présent à une monumentale entreprise d’escamotage et de tromperie. Ce qu’il y a d’essentiel, mais aussi de plus ambigu et de plus problématique chez les « classiques », observateurs perspicaces et commentateurs souvent irréfléchis des conflits militaires de leur temps, bref la manière plutôt « bourgeoise » dont Marx et surtout Engels ont défini le rôle des exploités entraînés dans les aventures diplomaticoguerrières de leurs exploiteurs, est totalement gardé sous le boisseau.

C’est un véritable défi à l’intelligence d’« apprendre » au lecteur que « les articles de La Nouvelle Gazette Rhénane (sont) à juste titre analysés (…) comme typiques du travail de conjoncture conduit par Marx et Engels » si on leur cache les deux principaux sujets et revendications de cet « organe de la démocratie » fondé par Marx après la révolution allemande de mars 1848 : l’unité de l’Allemagne et la « guerre révolutionnaire contre la Russie », celle-ci étant la condition de celle-là. Que vaut un article « marxiste » sur la « Guerre » où nulle allusion n’est faite à la position de Marx et d’Engels pendant la guerre russo-turque de 1854 et la guerre de Crimée de 1855-1856, les deux « classiques » ayant alors pris résolument parti pour la Turquie ? Correspondant européen du plus grand journal américain, le New York Daily Tribune, Marx n’hésitera pas à s’associer au russophobe et réactionnaire David Urqhart contre le russophile Cobden. Comment qualifier un travail de lexicographe marxiste qui ne souffle mot de l’humeur ouvertement belliciste des « fondateurs » se gaussant de l’impotence de l’Europe de l’Ordre, la Propriété, la Famille, la Religion à mener une « vraie » guerre contre le « dernier bastion de la réaction européenne », la Russie tsariste ? N’était-ce pas pourtant une excellente occasion pour illustrer la prétendue « dialectique matérialiste » du maître, de citer au moins tel de ses propos sur le jeu de la diplomatie russe lors de la guerre italienne (1859) ou sur la guerre contre la Russie qualifiée de « mission révolutionnaire de l’Allemagne » (à Lassalle, 15/09/1860) ?

Ces omissions ne sont ni des bavures, ni des oublis : elles érigent la mystification en système de duperie intellectuelle et devraient valoir à leurs auteurs le renvoi aux classes de l’enseignement élémentaire ou un traitement de désintoxication politique. Pour en rester à l’essentiel à propos de la guerre franco-allemande de 1870, comment ne pas signaler l’extraordinaire flair « dialectique » de Marx pressentant, après Sedan, comme une fatalité la « guerre de revanche » de 1914-1918 :

« Si la fortune des armes, l’arrogance du succès et les intrigues dynastiques conduisent l’Allemagne à une spoliation du territoire français, il ne lui restera que deux partis possibles. Ou bien elle doit, à tout risque, devenir l’instrument direct de l’expansion russe, ou bien, après un court répit, elle devra se préparer à nouveau à une autre guerre “défensive”, non pas une de ces guerres “localisées” d’invention nouvelle, mais une guerre de races, une guerre contre les races latines et slaves coalisées » (Seconde Adresse du Conseil Général de l’Internationale sur la guerre franco-allemande, 9 septembre 1870).

Ce pronostic d’un observateur jugeant objectivement les perspectives de l’histoire deviendra, sous la plume d’Engels, un impératif politique lourd de conséquences : il permettra aux chefs de la social-démocratie allemande de justifier leur capitulation en août 1914. Fait passé sous silence par nos experts en socialisme scientifique Engels rédige en 1891-1892 un article bilingue, en français et en allemand, à l’intention des socialistes des deux pays. Il y parle de l’éventualité d’une participation des socialistes allemands à une guerre, « même contre la France ». Certes, raisonne-t-il, la France républicaine représente la révolution, celle-ci fut-elle bourgeoise. Mais puisque « le tsarisme russe est l’ennemi de tous les peuples occidentaux, et même de la bourgeoisie de ces peuples », si la France se soumet au diktat du tsar russe, elle « renierait tout son rôle historique révolutionnaire et permettrait à l’empire de Bismark de jouer les représentants du progrès occidental face à la barbarie orientale » (Le Socialisme en Allemagne, 1891).

Le parti social-démocrate ayant acquis une « position qui lui garantit dans un bref délai la conquête du pouvoir politique », la victoire des Russes signifierait l’écrasement du socialisme allemand ; d’où le « devoir des socialistes allemands… de ne pas capituler », de combattre impitoyablement la Russie et ses alliés, cette alliée fut-elle la République française, car « face à la République au service du Tsar russe, le socialisme allemand représente la révolution prolétarienne », et c’est lui qui défend l’héritage de 1793.

Les dirigeants du parti social-démocrate seront trop contents de suivre à la lettre les conseils du « Général » Engels. Seuls s’y opposeront Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Celle-ci fournira dans son pamphlet rédigé en prison ― la célèbre « Brochure de Junius » intitulée La crise de la social-démocratie ― la démonstration, à ses yeux parfaitement « marxiste » que le mandat légué par les « fondateurs » avait perdu toute signification révolutionnaire par suite du développement intense du système capitaliste : les lois de l’accumulation avaient produit un phénomène politico-économique inconnu au XIXe siècle, l’impérialisme exacerbé par les ambitions nationales et un militarisme de plus en plus agressif.

L’article « Guerre » aurait pu fournir à son rédacteur l’occasion de profiter de l’entrée « Abstrait-Concret » (p.4 sq) pour instruire le lecteur sur les aspects, bien « concrets », de l’expansionnisme militaire de la Russie moderne « abstraitement », donc fictivement, socialiste. L’analogie historique avec le système annexionniste du tsarisme, constamment dénoncé et combattu par les « fondateurs », permettait le rappel d’un fait qui est en lui-même la meilleure démonstration de la mystification léniniste dont G. Labica est le complice ou la victime : aucune des éditions des œuvres complètes publiées jusqu’ici par les soins des Instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de Berlin-Est ne procure au lecteur, curieux ou chercheur, un écrit capital de Marx, sans doute le pamphlet le plus incendiaire jamais produit au XIXe siècle contre la Russie tsariste. Cette mise à l’index en Russie… marxiste des Révélations sur l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle (1856-1857) texte que Marx considérait comme une « introduction à un travail approfondi » sur la « permanente coopération secrète entre les cabinets de Londres et de Petersbourg » (Herr Vogt, 1860), s’expliquerait-elle par l’intolérable vision prémonitoire du génial dialecticien pour qui le régime tsariste représentait la barbarie orientale ?

N’aurait-il pas été plus… marxiste de publier ce travail du socialiste scientifique sans craindre de le soumettre à une critique « matérialiste » ? L’escamoter, c’est comme un aveu, c’est reconnaître tacitement que Marx ne s’est pas trompé en écrivant ces lignes :

« Une simple substitution de noms et de dates nous fournit la preuve évidente qu’entre la politique d’Ivan II et celle de la Russie moderne, il existe non seulement une similitude, mais une identité. »

« Le socialisme, est-ce la paix ? » Demandons-nous plutôt : parler de paix en préparant la guerre atomique, est-ce une manière de discours socialiste ? Notre marxiste désemparé déplore la « récente apparition » de « guerres socialistes », plus exactement de « conflits armés entre des pays se réclamant également du socialisme » (p. 411). Question, en vérité, digne des slogans de Big Brother dans 1984 de George Orwell. N’aurait-il pas été plus conforme au simple bon sens ― mieux partagé parmi les masses privées de culture académique ― de se demander : socialisme et guerre sont-ils compatibles ? Socialisme et armement atomique, socialisme et goulag, socialisme et dictature de parti, socialisme et expansionnisme militaire, socialisme et… marxisme d’État, etc. sont-ils compatibles ?

La logique de l’auteur doit le conduire à répondre affirmativement, sans trop s’embarrasser de scrupules étrangers à un esprit matérialiste : quoi qu’elle puisse être, quoi qu’elle puisse faire, la Russie dite soviétique demeure quand même pour lui un « pays socialiste ».

Maximilien Rubel

Lire Rubel aujourd’hui (Janover, 2003)

29 août 2008

Paru dans Les Temps Maudits n°15 (revue théorique de la CNT, janvier-avril 2003). Précédentes mises en ligne par la Bibliothèque libertaire et Plusloin.org.

Contre la feinte-dissidence
d’hier et de demain

I

1905-1996. Les dates de la vie et de la mort de Maximilien Rubel se confondent avec celles du siècle écoulé et nous livrent immédiatement le sens historique de son œuvre. Il naît avec la première révolution russe, l’année même où le premier soviet fait entendre aux prolétaires de tous les pays la voix des ouvriers russes. Eurent lieu ensuite les jours qui ébranlèrent le monde : la Révolution russe de 1917, qui, après une brève période de dualité des pouvoirs entre le Parti et les soviets, ouvre la voie à la dictature du Parti unique et à la transformation de la Russie en URSS, ainsi nommée par antiphrase, comme Boris Souvarine l’a si bien dit le premier. Le XXe siècle tire à sa fin quand se produit un Octobre à l’envers. Moins de dix jours suffisent alors pour démanteler la partitocratie, faire revenir l’URSS à la Russie et replacer la société sur les fondements «naturels» de la propriété privée, preuve qu’elle n’était ni socialiste ni communiste, mais capitaliste en gros avant de le devenir dans le détail. C’est ainsi qu’il fut donné à Rubel d’assister à l’effondrement du régime qui s’était édifié au nom du marxisme, à la métamorphose logique, attendue, des bureaucrates du Parti et des capitaines de l’industrie lourde en une bourgeoisie d’affaires et d’affairistes gangrenée par la mafia et se souciant de Marx comme d’une guigne. Conclusion qui n’eût pas étonné l’auteur de la Sainte Famille, scrutateur attentif des effets de balancier provoqués par l’onde de choc de la Grande Révolution.

Le seul fait qu’on ait pu croire que c’en était assez de quelques «jours» pour peser sur l’histoire de telle sorte qu’elle prendrait un tour différent, cela seul avait déjà de quoi susciter quelques interrogations sur le caractère de cette révolution «contre le Capital», comme la baptisèrent certains marxistes assez lucides pour ne pas se leurrer. L’œuvre de Maximilien Rubel renoue avec le doute radical, et ceux qui s’interrogent sur le «communisme» ne peuvent manquer de le partager avec lui.

Quelle fut la place de l’œuvre de Marx dans cette histoire, que devient-elle maintenant ? Quelle clef nous offre-t-elle pour nous retrouver dans la plus pernicieuse des perversions de sens, puisqu’un régime «marxiste», qui se réclamait du communisme a dû, pour éclore et grandir, faire de nécessité capitaliste vertu socialiste. Contradiction insoluble qui recourt à la raison pour chasser la raison et rayer d’un trait de plume ce que Marx considérait comme la plus sûre de ses contributions à l’analyse du capitalisme: «la loi économique du mouvement de la société moderne» (le Capital, «Préface» 1867).

Il faut se tourner vers Maximilien Rubel pour comprendre ce mystère, pour s’arracher à la superstition des noms dont l’histoire du mouvement ouvrier offre tant d’exemples, et pour poser sur Marx un regard détaché du culte que lui rendit le marxisme. Et, paradoxalement, c’est en son nom, et en son nom seul, qu’il répond alors à la seule critique qu’il eût lui-même jugée irrécusable: quelle est sa part de responsabilité historique dans le destin du prolétariat moderne, dans son éclipse comme force de transformation politique et sociale ?

Je rencontrai Maximilien Rubel à l’occasion d’une polémique dans Front noir, la revue que j’animais dans les années soixante et à laquelle je fais quelques références dans le Surréalisme de jadis à naguère, où chaque fait particulier se rapporte à une idée générale. J’étais déjà familier de ses écrits, donc de ses principales propositions concernant Marx. Aussi cette rencontre ne changea-t-elle pas le sens de ma démarche, même si elle en modifia certains des termes. Ma collaboration à une œuvre gênante pour toutes les coteries d’une intelligentsia partagée entre Est et Ouest, cette collaboration, qui devint permanente à partir de 1967, s’inscrit dans le droit fil d’une problématique née à coup sûr de ma fidélité à la Révolution surréaliste. J’avais la possibilité de donner un sens plus vrai à l’alliance de Marx et de Rimbaud que Breton appelait de ses vœux, et de me mettre doublement à l’écart de la gent littéraire.

Ce que je devais à Maximilien Rubel devint ainsi une propriété personnelle, sans effacer pour autant nos différences dans la perception des problèmes. Car cette amitié, scellée par une commune passion intellectuelle, ne me détourna pas de mon propre chemin qui s’écarta souvent de celui emprunté par cet infatigable défricheur. Je pense à ses prises de position, notamment sur le féminisme et le nucléaire, combats érigés en substitut des luttes sociales, à son adhésion ambiguë au principe républicain du suffrage universel, qu’il croyait une étape nécessaire, alors que la démocratie représentative constitue à mes yeux le système de duperie par excellence, le mode de domination le mieux adapté à la domination du capital sur la société, le pire des régimes, les autres n’étant pas exceptés.

Je ne sais donc pas autre chose de Maximilien Rubel que ce qu’il fut avec moi, donc de ce que nous fîmes de conserve. Le faire rentrer dans les catégories de la militance revient à mon sens à rechercher en lui ce qu’il voulut surtout ne pas être. Car ce n’est pas parce qu’il fut le militant d’une cause, mais parce qu’il ne fut point militant qu’il put se vouer à cette cause : rendre Marx à lui-même et l’arracher à ceux qui voulaient le garder dans leur giron.

Que trouveront ceux qui rencontrent Rubel aujourd’hui s’ils ne connaissent de lui que le «marxologue» ? Cette définition qui s’opposait volontiers à celle de «marxiste» ne signifie maintenant rien de plus qu’une spécialisation supplémentaire destinée à mettre Marx dans un espace apolitique, alors que la force des choses faisait hier de cette appellation un acte politique. «Le statut critique de la marxologie est en passe de changer de sens en fonction des nouvelles conditions sociales», pouvions-nous annoncer en 1994 dans les Études de marxologie4. Mais a contrario, le «corpus» marxologique de Rubel conserve une tonicité incontestable, alors qu’il ne reste du marxisme qu’un champ d’ossements autour desquels s’agitent quelques équipes de chercheurs aux titres décolorés, incapables de recomposer le squelette.

II

L’œuvre et la vie de Maximilien Rubel se définissent par trois livres fondamentaux, par une revue qui défiait alors toutes les définitions intellectuelles de la recherche, par un travail d’édition équivalant à celui d’un institut, mais qu’il accomplit quasi seul au départ, avec ma collaboration soutenue ensuite et celle plus épisodique de traducteurs ou de re-lecteurs attentifs, au premier rang desquels il faut nommer Louis Évrard. Triptyque aux volets dialectiquement complémentaires et qui forment un ensemble parfaitement construit au service d’une même recherche.

Citons donc ces travaux: Karl Marx. Pages choisies pour une éthique socialiste, volume paru chez Marcel Rivière en 1948, repris en 1970 en deux tomes chez Payot sous le titre Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste. Le lecteur trouve dans ces extraits réunis par thèmes la quintessence du système de valeurs qui sous-tend l’analyse critique de la société capitaliste, cette éthique qui définit la finalité de la démarche de Marx et n’a nul besoin d’être explicitée en tant que telle pour exister. Le livre savant, qui met fin au mythe de Marx, fondateur du marxisme, Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle, fut publié chez Marcel Rivière en 1957, réédité en 1971. Rubel met entre nos mains le fil conducteur qui rattache la critique scientifique du mode de production capitaliste à la vie du paria dans la «nuit sans sommeil de l’exil», en marge de la société savante et des idées dominantes. Marx critique du marxisme, paru en 1974 et réédité en 2000 par nos soins, rassemble des textes dont certains remontent aux années cinquante. La leçon matérialiste de Marx y est mise à l’épreuve des problèmes qui ont été au centre de toutes les polémiques et de tous les conflits qu’ont suscités les avatars d’un État se réclamant du marxisme comme idéologie de référence et de légitimation.

Viennent enfin les Œuvres de Marx, éditées dans la Bibliothèque de la Pléiade. Elles s’échelonnent ainsi: Économie I, 1963, Économie II, 1968, Philosophie, 1982, Politique I, 1994. La mort de Rubel est venue interrompre pour l’instant ce travail herculéen, ce qui était déjà une gageure impossible de son vivant apparaissant difficile à tenir sans autre appui. Précisons pour dissiper les malentendus tenaces qu’il ne s’agit pas des Œuvres complètes, mais des textes fondamentaux de l’auteur, portés par un appareil de notes dense et diversifié qui permet de mesurer l’évolution de la pensée de Marx dans sa continuité comme dans ses incertitudes, proches parfois du flottement; dans son rapport aussi au mouvement ouvrier, à la pensée révolutionnaire et à l’immense littérature née dans son sillage. Dans ce même esprit, j’ai établi les Index de façon à recomposer cette œuvre «à l’envers» et à faire apparaître des connexions qui autrement n’eussent pas été forcément visibles. Le lecteur peut ainsi tracer des lignes entre les idées qui traversent les écrits et suivre lui-même le cheminement intellectuel.

Le volume Philosophie, paru dans la collection «Folio Essais», sous le signe «Marx philosophe critique de la philosophie»5 , présente dans une traduction modifiée le Manifeste communiste, précédemment recueilli dans le premier volume «Économie» de la Pléiade. Car si les regroupements en Économie, Politique, Philosophie ne respectent pas forcément la chronologie, ils permettent de reclasser les écrits selon un ordre organique pour relier entre elles les différentes étapes d’une réflexion souvent interrompue, et en souligner l’unité.

La revue Études de marxologie en témoigne elle aussi. Depuis sa création, en 1959, die n’eut de cesse de reprendre l’étude de Marx ab ovo, en la délivrant de toutes les interprétations du marxisme, et de mettre en lumière l’importance de l’utopie dans cette œuvre et sa place dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire. Consulter les sommaires de ces Cahiers est déjà une leçon de choses qui met à mal bien des idées reçues sur Marx et des cloisonnements stériles, l’anarchisme voisinant avec le communisme des conseils et l’utopie dans la même constellation théorique et pratique !

Signalons, parmi les autres ouvrages de Maximilien Rubel, Karl Marx devant le bonapartisme (1960), étude reprise dans la collection «Folio Histoire» avec les grands textes «politiques» de Marx, et accompagnée d’une notice qui éclaire la problématique du bonapartisme à l’heure où la démocratie représentative semble devenue l’horizon indépassable et immobile de la domination politique. L’essai sur Stalin publié en Allemagne (Rowohlt, 1975), réintroduit dans une problématique marxienne les questions posées par la montée au pouvoir de la bureaucratie et de son principal représentant. Nous avions sur le métier un Lexique de Marx dont les principales catégories ont été traitées de manière à reconstituer la pensée de Marx selon trois axes principaux: État, Anarchisme, Politique. Ces textes doivent être réunis en volume et présentés en un ensemble cohérent.

III

On demande souvent quel a été le statut de l’œuvre de Rubel parmi les groupes, les revues, les auteurs qui se réclamaient du communisme au nom de la lutte contre le stalinisme, le trotskisme et la social-démocratie. Tous restaient enracinés dans le marxisme et ses valeurs, alors que Rubel donnera à l’histoire du communisme une autre épaisseur.

D’où venait-il lui-même ? La toute-puissante influence de Dostoïesvki, une culture classique rétive à une certaine «modernité», mais imprégnée de la lecture des Grecs, de Goethe et surtout de Spinoza ne laissent qu’une place discrète à la politique. Si l’on jette un coup d’œil sur la revue Verbe, qu’il animait, et dont la création date de l’année 1938, on s’aperçoit que ces «Cahiers humains» sont l’expression d’un humanisme spéculatif qui ignore la problématique marxienne, si bien qu’il y est question d’une «humanité qui fait elle-même les apprêts de sa mort» et d’un «drame» dont les ressorts sont «les puissances de corruption», nullement les luttes sociales et l’exploitation. A l’autre extrémité, on retrouve cette marque dans Guerre et Paix nucléaires, texte que nous avons publié à titre posthume, et qui renvoie derechef à une barbarie humaine sans contenu social bien particulier.

Ce fut donc entre 1938 et 1948 que Maximilien Rubel prit conscience de l’importance de Marx et de son rapport au marxisme. Qui pouvait y échapper à la longue ? Il le fit, et il me le confirma à plusieurs reprises, comme pour résoudre un problème de logique, pour déchiffrer une énigme que sa passion pour la rigueur géométrique de Spinoza rendait d’autant plus irritante à ses yeux : comment une théorie qu’Engels avait élevée au rang de science de l’évolution sociale à l’égale de celle de Darwin — analogie qu’il faut pourtant se garder de prendre au pied de la lettre — pour l’évolution animale et déchiffrer l’avenir pouvait-elle avoir suscité ces multiples écoles qui se contredisaient entre elles et se déchiraient férocement sur la scène de l’histoire avec, en avant-plan, l’ombre portée d’un Pouvoir tentaculaire?

Lire Marx more geometrico ! C’est le texte «Marx à la rencontre de Spinoza» qui nous offre sans doute la clef de la démarche de Maximilien Rubel: Rubel à la rencontre de Marx. Mais évidemment, l’analogie a ses limites, car pour scruter la violence et l’impondérable que la lutte des classes introduit dans l’histoire, il faut un autre œil que pour observer les passions et leurs déchaînements.

Il n’empêche que son intérêt pour Marx, la fascination que le «Plan de l’Économie» exerça ensuite sur sa pensée sont indubitablement le fruit de cette démarche singulière et quiconque se penche sur son œuvre ne peut oublier de le rappeler. La mise en garde qu’il adressait en 1938 à Julien Benda, qui s’était inopinément jeté dans la mêlée, résonne comme un avertissement à son endroit : «N’eût-il pas mieux valu descendre, comme voulait faire Spinoza, tout seul, sans se tromper de maisons, écrire sur leurs portes son cri de révolte: Ultimi Barbarorum

C’est tout seul que Maximilien Rubel voulut descendre dans l’arène et graver en lettres ineffaçables sur toutes les portes du marxisme institutionnel le cri vengeur de Spinoza. Derniers barbares… modernes, certes, et Maximilien Rubel innove en cela, car nul avant lui n’avait discerné les causes de cette superstition nouvelle et décrit ses effets dévastateurs. En un sens, Marx fut à ses yeux la première victime symbolique du marxisme! Son œuvre, un procès contre la moderne Inquisition, est l’illustration de ce combat, et c’est à coup sûr le fil conducteur de sa lecture de Marx, de sa propre inclination théorique aussi, qui doit beaucoup à Gustav Landauer dont on retrouve la présence dans les Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils.

Dans cette position solitaire, Maximilien Rubel redonne face aux marxismes une dimension nouvelle à l’idée de Marx selon laquelle on ne peut rendre «l’individu responsable des rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager»6. Cette idée ne rejoint-elle pas le jeu dialectique entre la liberté et la nécessité, repères pour qui s’aventure dans l’impressionnante construction spinozienne? L’anonymat du mouvement ouvrier, hostile à tout messianisme autre que collectif, entre également en résonance avec celui du penseur qui s’efface derrière l’Idée impersonnelle de son œuvre et se dérobe ainsi aux conséquences toujours débilitantes de la superstition des grands hommes, lesquels ne se mesurent qu’à une toise: ce ne sont pas les grands hommes qui font l’histoire, c’est l’histoire qui les fait grands.7

La lecture de Marx par Rubel est en quelque sorte médiatisée par la présence de Spinoza. Nul doute que cela explique le peu de cas qu’il fit de l’influence de Hegel sur Marx et la facilité avec laquelle il ramène trop souvent à l’idée de guerre salvatrice la dialectique hégélienne des conflits dans l’histoire. On en oublierait parfois que Marx s’indignait de voir le maître de Berlin traité en «chien crevé» ; et que la lutte des classes peut entrer elle aussi dans une catégorie de guerre qui empêche la société de sombrer dans la barbarie — comme le souligne le Manifeste et comme Sorel n’a pas manqué de le relever.

L’anarchisme mis à part, le communisme des conseils fut assurément le mouvement le plus proche des idées de Rubel. Tous les marxismes s’y annulaient déjà dans une idée de la spontanéité révolutionnaire qui accordait à des organes collectifs la conscience de l’émancipation sociale et rendait superflue la médiation des partis et des théories8 . Les Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils, qui réunissaient quelques camarades, et auxquels j’ai collaboré régulièrement, attestent de cette influence. Mais si cette référence est centrale dans la filiation historique, elle ne rend pas pleinement justice à l’originalité de la pensée de Rubel. Anton Pannekoek et Paul Mattick, auteurs qu’il contribua à faire connaître, s’inscrivent dans la tradition du marxisme critique à laquelle Maximilien Rubel échappe, car il reprend l’œuvre de Marx en quelque sorte ab ovo, et suit son cheminement en dehors de ces courants.

Quels furent les rapports de Maximilien Rubel avec les autres groupes militants, marxistes non inféodés au PC, syndicalistes révolutionnaires et revues indépendantes comme Socialisme ou Barbarie ? On ne peut répondre à la question sans inverser la proposition: quels furent les rapports de ces groupes avec Maximilien Rubel ? Nous retrouvons alors le sens logique de cette influence. Pour les groupes qui avaient au moins un temps pris au sérieux les dogmes du bolchevisme et s’en étaient détachés ensuite, mais sans réussir à se mettre à distance des thèses ambiguës du marxisme, une telle redécouverte de Marx était déjà à elle seule une révolution copernicienne.

Maximilien Rubel n’est pas à l’écart, mais en écart de la constellation des groupes militants, et c’est par sa propre position qu’il a exercé son influence, souvent occultée, sur les mouvements opposés au PC et qui se réclament toujours du communisme. Les marxistes dissidents n’acceptent pas davantage que les partisans du PC le paradoxe absolu d’un Marx qui récuserait ses vrais disciples ; les anarchistes hésitent, qui ne peuvent plus s’en tenir avec lui aux jugements ex cathedra; quant à certains groupes hybrides, ils «détournent», ce qui leur va le mieux, sans s’arrêter au détail de l’œuvre, qui fait pourtant toute son importance. Si l’enjeu n’en était pas aussi mince, on pourrait, par exemple, voir ce que le «renversement du marxisme», par Guy Debord doit à Maximilien Rubel, encore que cette formulation spéculative, au fort accent «marxiste», soit étrangère aux catégories qu’il a utilisées pour mesurer la distance entre Marx, ses diadoques et ses épigones.

IV

Maximilien Rubel n’a pas seulement arraché Marx au marxisme qui l’avait annexé aux différents partis destinés à intégrer la classe ouvrière dans le capitalisme privé ou d’État; il a replacé Marx dans le courant d’émancipation qui porte l’utopie comme l’anarchisme, le blanquisme comme le proudhonisme. En ce sens, il répond à l’impératif d’un autre penseur hétérodoxe, Karl Korsch, dont Maximilien Rubel traduisit et fit connaître les Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui, thèses qui posent comme impératif catégorique cette réévaluation des différentes tendances théoriques du mouvement communiste : «Marx n’est aujourd’hui qu’un parmi les nombreux précurseurs, fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste de la classe ouvrière.» Encore faut-il lui rendre la place qui lui revient et expliquer pourquoi lui seul a subi ce destin exceptionnel.

Quand le même Korsch suggère en effet que Marx, face aux problèmes posés par la morale «guyeautiste», l’aurait «répudiée comme “anarchiste”, car dans cette question Marx était tout aussi bien “marxiste” que tout autre marxiste autoritaire», c’est à bon escient que Rubel met en lumière cet étrange paradoxe : les léninistes eurent toujours pour premier souci de rendre Marx responsable de leurs propres errements. «Il a fallu, dit Rubel, que le disciple éprouve le besoin de libérer sa conscience d’un “péché” intellectuel dont il lui était lisible de rendre responsable le “fondateur”». Et d’ajouter qu’il se privait ainsi de «comprendre que, malgré son combat contre Proudhon et Bakounine, Marx demeure le théoricien le plus réaliste — et le moins “jacobin” — des courants de pensée qui constituent l’anarchisme»9 . Non pas «malgré», ajouterons-nous, mais «grâce à», car l’anarchisme ne se définit par aucun acte de propriété intellectuelle, mais par la confrontation d’idées.

Et nous retrouvons ici le point d’impact de l’œuvre de Rubel dans l’histoire immédiate : retourner la pointe révolutionnaire de la pensée de Marx contre ceux qui monopolisaient son œuvre à des fins d’exploitation, en ravalant les propositions les plus claires de la conception matérialiste et critique du monde au rang de dogmes d’un matérialisme vulgaire, qui érigeait l’ordonnancement objectif des événements en deus ex machina de l’Histoire.

D’une certaine façon, la revanche des anarchistes sur le marxisme ressemble à celle de Rubel sur cette théorie, et cette affinité est en elle-même un défi à certains préjugés. C’est une ironie de l’histoire de voir les ex-marxistes, défroqués et reconvertis à la hâte, ânonner la thèse de Rubel sur la différence radicale Marx-marxiste et se gargariser à tort et à travers de l’adjectif «marxien», dont ils se gaussaient hier, sans oser dire d’où leur est venue cette illumination soudaine qui met en pleine lumière leur banqueroute aussi obscène que sanglante, et dont les petits actionnaires ne finissent pas de payer les conséquences.

Pour apprécier la signification de ce retournement, il faut se souvenir de ce que représentait le Parti communiste après la guerre, de son hégémonie culturelle sur la gauche, toutes tendances confondues, et du monopole qu’il exerçait sur la publication et l’interprétation des écrits de Marx et bien au-delà. Car c’est toute la littérature concernant le mouvement ouvrier qui était alors sous sa coupe. Et il ne faut pas oublier non plus que cette entreprise de confiscation bénéficiait des ressources immenses que détenaient alors les pays du bloc soviétique et dont le PC tirait profit de multiples manières — et en premier lieu pour ses œuvres de propagande.

Il y avait, certes, une poussière de groupuscules, et chacun d’entre eux se réclamait d’une lecture particulière de Marx pour critiquer le régime social et le système politique de l’URSS. Mais en règle générale tous, y compris les anarchistes, faisaient remonter la bifurcation fatale, voire la trahison, au bolchevisme, à l’usurpation exercée par le Parti unique sur le mouvement révolutionnaire. Ces groupes acceptaient le mythe qui fut celui de la social-démocratie et du bolchevisme : rattacher Marx à la fondation du «marxisme». Il apparaissait ainsi rétroactivement comme le fondateur de la théorie qui dominait le mouvement ouvrier, que ce soit celui du monde dit libre ou celui du monde dit communiste. Et les épigones se réclamaient en fait du même héritage que les détracteurs, celui de la Révolution qui aurait été trahie, chacun désignant le moment, les traîtres et le remède10 .

Maximilien Rubel allait au-delà de la logique de ces groupes pour tirer de leurs doutes une conclusion inattendue : cette théorie, sans cesse remodelée, que doit-elle à Marx ? Et de souligner l’inanité de l’idée de fondation et de système achevé du point de vue marxien lui-même ! Il apportait ainsi un éclairage nouveau et un changement radical de problématique, fondés sur l’étude attentive de la vie de l’auteur et l’analyse irréfutable de ses écrits et non sur une énième interprétation de quelques œuvres canoniques, références immuables de la récitation marxiste sans répit réfutées par les anarchistes. Son jugement ramenait l’immense littérature des disciples, continuateurs et critiques à de plus justes proportions : le marxisme, montrera-t-il, s’est formé après Marx, d’après une vue incomplète de ses œuvres, souvent même en occultant l’esprit qui les animait.

Comme idéologie d’un parti aspirant à représenter la totalité des luttes ouvrières, et à prendre en charge la totalité de l’État, le marxisme se constituera en système de pensée clos sur lui-même, ajoutant une forme politique nouvelle à la domination que le capital exerce sur la classe exploitée. Il opère la dissociation entre ce que Rubel appelle «la motivation éthique et le jugement scientifique», et ampute ainsi l’œuvre de Marx de ses multiples prolongements et interrogations sur les conditions de la transition vers le socialisme.

On en est arrivé de fil en aiguille à voir dans le jeu aveugle des forces économiques le ressort principal censé provoquer, sans intervention des classes, la liquidation de l’ancienne formation sociale, croyance fataliste aux vertus d’un processus purement automatique grâce auquel la transformation révolutionnaire était acquise par nécessité absolue. Rien de plus étranger à l’idée de Marx qui ne perd jamais de vue le rapport pratique à l’action de la classe ouvrière. Inversement on pourrait dire que certains courants anarchistes et syndicalistes révolutionnaires pêchent par l’excès de confiance inverse, et attendent tout de la volonté révolutionnaire, indifférents au système de médiations politique qui rendraient possibles ce basculement.

C’est cette forme d’héroïsme, qui doit tout à l’individu d’exception et rien au personnage anonyme célébré par Heinrich Heine, que Georges Sorel sent en éveil dans le syndicalisme révolutionnaire. Ce mouvement, qui «n’a pu éviter cette dichotomie entre les masses et les intellectuels», comme nous pouvions l’écrire dans un cahier des Études de marxologie, n’en a pas moins réactivé l’esprit libertaire des luttes ouvrières et ses représentants sont à l’origine des intuitions les plus fécondes, sur la démocratie parlementaire et l’intelligentsia notamment11 .

Il n’empêche que Sorel accentue la césure malgré qu’il en ait. Son marxisme, aussi peu orthodoxe que son anarchisme, retient surtout de la lutte des classes la croyance aux qualités viriles d’une minorité consciente, détentrice des «vertus» cardinales qu’il attribue aux Romains de l’Antiquité, au prolétariat des Temps modernes. Une élite qui aurait hérité de la force morale des grands ancêtres serait seule capable de modeler le mythe révolutionnaire à l’image de cet idéal et de substituer à la société bourgeoise gangrenée par le culte des valeurs matérielles et l’appétit profane une civilisation du sacrifice héroïque. Le ralliement à Lénine, qui met un point final à des prises de position en apparence contradictoires et erratiques, nous renvoie à l’élitisme sous-jacent à sa conception du rôle de la conscience révolutionnaire dans le mouvement ouvrier. Cet ultime acte d’allégeance renoue avec l’impulsion initiale et l’inscrit dans la durée.

Nous sommes ici aux antipodes de l’idée marxienne d’auto-émancipation. Se trouve en effet associé à son tour ce que Maximilien Rubel réunifie dans l’éthique du comportement révolutionnaire: elle vise à articuler l’utopie de la fin, commune aux anarchistes et aux marxistes, à l’utopie des moyens. A quel endroit de la division du travail se situe le point de jonction entre le politique et l’économique et quelles sont les conditions qui permettraient de mettre fin à la séparation ? L’ambiguïté de la pensée de Marx vient précisément de cette double interrogation, selon que l’accent porte sur la fin ou sur les moyens. Marx, d’une part, observe avec une objectivité quasi scientifique les conditions matérielles de la production et, d’autre part, il les rapporte au degré d’«organisation de tous les éléments révolutionnaires comme classe» pour en mesurer la «capacité» au sens proudhonien du terme.

Marx, dit Rubel, «a mené de front l’investigation scientifique et la postulation libertaire». Mais il est juste de dire que la science prend parfois chez Marx la place du normatif, et que là où l’on distingue un insidieux écart entre les deux, là se sont logés le marxisme et un matérialisme métaphysique représenté par la théorie de la pensée-reflet qui dissout la réalité de toutes les formes de conscience sociale en idéologie pure. Seuls les phénomènes d’ordre économique sont alors crédités d’un coefficient de réalité sociale. Or, ce que Marx a en vue, ce sont les effets de l’existence sociale sur la conscience, la manière dont les rapports de domination et de servitude, directement issus de la production sociale elle-même, réagissent à leur tour de façon déterminante sur cette dernière. «La conscience peut paraître parfois en avance sur les conditions empiriques de l’époque12 », «c’est faire preuve de grossièreté et d’inintelligence que d’établir des rapports fortuits entre des phénomènes qui constituent un tout organique, que de les lier simplement comme un objet à son reflet13 ». Le principe matérialiste de Marx s’efforce d’apporter une réponse au problème de l’interaction des phénomènes économiques, sociaux, politiques et culturels.

Comme théorie largement codifiée par Engels et revue à la lumière de l’étatisme de Lassalle, le marxisme devint la pensée unique de la bureaucratie ouvrière. Après avoir transformé la théorie de l’auto-émancipation en utopie sans prise et sans effet sur le présent, elle disposera d’une conception de l’histoire conforme à ses intérêts et nécessaire pour légitimer son pouvoir sur la classe ouvrière. La «transition» dont hériteront les bolcheviks et les épigones était déjà un concept clef de la social-démocratie qui pouvait ainsi toujours rejeter vers le futur ce qu’elle ne voulait pas faire le jour même, et qu’elle finira même par renier.

Ainsi aura été en quelque sorte mis en œuvre ce que Lénine, à la suite de Karl Kautsky, revendiquait pour les intellectuels : apporter de l’extérieur la conscience au mouvement ouvrier. Mais on peut accorder à Marx que cette conscience n’était pas celle qu’il avait en tête quand, pour condenser en une formule ce qui caractérisait l’esprit de l’Internationale, il avait repris la phrase de Flora Tristan, mais épurée de toute l’ambiguïté messianique dont elle avait chargé son message: «L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.»

Friedrich Engels tirera de l’œuvre de Marx une leçon contraire quand il prononcera le discours sur la tombe de son ami, lequel, dit-il, «fut le premier à avoir donné [au prolétariat moderne] la conscience des conditions de sa libération14 ». Paroles dictées par l’émotion, certes, mais qui traduisent bien un nouveau degré dans la cristallisation du culte. C’est en faisant ainsi dépendre du seul Marx la dialectique de l’évolution historique, et en opérant un retour au néo-hégélianisme qu’il avait lui-même critiqué avec son ami dans l’Idéologie allemande, qu’Engels a ouvert la voie au marxisme, cette théorie du «socialisme des intellectuels» — conclusion qui, au terme d’un siècle d’expérience, sera celle de J. W. Makhaïski, anarchiste polonais inclassable15 .

V

C’eût été pour Rubel tomber dans le lacis des mêmes controverses stériles que de ne pas voir derrière cette histoire dominée par la social-démocratie ou le bolchevisme la main invisible qui se faisait un jeu de laisser croire aux partis qu’ils étaient investis de la mission historique de diriger la marche de l’esprit dans le monde. Le capital est cette main qui tient les rênes, et la force de ce nouveau type de domination consiste à laisser l’attelage à lui-même. Il se figure qu’il va à son gré dans le sens qu’il désire, sous l’aiguillon du socialisme ou de la démocratie, mais il est mené vers ce à quoi il croit échapper.

La critique du bolchevisme était restée jusque-là enfermée sur elle-même, axée sur la responsabilité historique de ses dirigeants, comme hors l’histoire. Parmi les deux où trois choses nouvelles que Maximilien Rubel nous a apprises, une au moins nous aide à retrouver la raison pour comprendre comment le Parti, dit communiste quant à sa finalité, a pris la place de l’administration impériale dépassée ; comment il est devenu à son tour l’expression d’un déterminisme économique implacable qui représentait une des possibilités de l’évolution de la Russie. «La croissance du capital en URSS » (1957), texte clef de Marx critique du marxisme16, nous montre que l’accumulation du capital qui, faute de ressources, tourne presque à vide sous Lénine et Trotski s’est développée sur une échelle gigantesque sous Staline. La fonction capitaliste a créé l’organe de répression adéquat. Une accumulation primitive planifiée et menée à bien par des moyens primitifs et modernes à la fois, cette ruse de l’histoire était bien faite pour déconcerter les esprits, mais elle ne changeait rien à l’histoire.

Comment Rubel explique-t-il la racine commune et la différence entre le capitalisme d’État et le capitalisme privé ? Par le caractère spécifique de la mise en œuvre du processus de production : pour lancer l’URSS sur la voie de l’industrialisation accélérée, les architectes du socialisme se sont délibérément érigés en instruments de la loi économique exposée dans le Capital, et qui tient en cette seule injonction: «Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes!» Et les prophètes eux-mêmes n’échappent pas à la loi. Dès lors, tout s’enchaîne, jusqu’au bilan fatal, quand les frais d’entretien d’une machine bureaucratique largement parasitaire et la faiblesse de la productivité du travail liée à la pression exercée par le marché mondial scelleront le sort de l’«Empire du Mal» que d’aucuns croyaient, ou laissaient croire, capable d’avaler sur-le- champ le monde «libre».

Appliquée à la société dite soviétique, la méthode d’investigation matérialiste rend compte des conséquences de cette dynamique, sans laisser peser la responsabilité historique de la tragédie sur les épaules des seuls bolcheviks et de leurs chefs. Il n’est guère alors que Rosa Luxemburg, isolée dans sa cellule, pour essayer de tenir la balance égale entre passion et raison et pour ne pas céder à la tentation mystificatrice : imputer à tel individu ce qui relève du système. C’est faire beaucoup d’honneur à Lénine, Trotski, Staline que de voir en eux les ordonnateurs de l’histoire, alors qu’ils se plièrent à titres différents à ses inflexibles ordonnances.

Aussi irrésistible qu’ait pu paraître leur action sur les événements, ne sont-ils pas finalement à l’image de ce que Georg Büchner dit des personnages de la Grande Révolution: «l’écume sur la vague de l’histoire» ? Le flot se retire-t-il, et voilà Gorbatchev contraint de devenir fossoyeur du régime et de céder la place à un Eltsine. Preuve que l’État ne peut être autre chose que «la synthèse de la société bourgeoise» (Marx) et ne saurait rien inventer qu’on ne lui dicte, comme le bonapartisme en fait foi en dépit des apparences contraires. La synthèse de classe a produit en Russie cet État bureaucratique hybride destiné à accoucher par la force la nouvelle société capitaliste.

Au regard de cette théorie, on ne saurait parler de «dérive» de la révolution en Russie, non plus que de trahison à propos des dirigeants, ni défendre l’idée que l’édification du socialisme aurait échoué faute de «bases objectives». Ces interrogations, qui ont nourri une littérature inépuisable, apparaissent comme non pertinentes, purement spéculatives. Ce qui fut pensé en Russie correspondait en fait à l’objet réel de la révolution et, comme en témoigne leur bureaucratisation «de l’intérieur», soviets et comités d’usine ne furent que le faible balbutiement d’un autre monde à peine entrevu. Et une fois sur cette pente, tout retour en arrière devenait impensable.

S’il existe une apparente contradiction, elle réside dans le décalage entre le développement des rapports de production, développement matériel, culturel et intellectuel, et la lutte des classes qui, au moment de crise, suit la ligne de moindre résistance et laisse entr’apercevoir cet autre futur inaccessible. Mais l’issue dépend, comme dans toute lutte, du rapport des forces, et peut très bien s’achever par la ruine des classes en présence. Les conditions du socialisme ne dépendent pas mécaniquement d’un développement économique mathématiquement quantifiable, mais d’une situation dans laquelle l’existence d’une classe révolutionnaire devient un facteur «matériel» de première importance. Il en fut ainsi pour la Russie de 1917 où les soviets ont pesé pour introduire une nouvelle organisation du travail, avant d’être phagocytés par le Parti unique.

Dans leurs études sur les transformations de la Russie tsariste, Marx et Engels avaient déjà pressenti que l’inévitable révolution russe serait un 1789 suivi d’un 1793 aux effets incalculables. En tout état de cause, la Russie devrait passer de gré et surtout de force sous les fourches caudines du capitalisme — à moins qu’une révolution en Occident ne la sorte de l’ornière en donnant une chance à la commune russe de renaître. Le capitalisme d’État s’imposa. Mais chaque pas en avant, chacun de ses «triomphes» a rétréci la base même de son pouvoir, de cet immense appareil de coercition, et il s’est effondré pour resurgir sous une forme nouvelle quand un nouveau cycle de production a rendu nécessaire un allégement des frais de fonctionnement de la bureaucratie d’État. Quand on lit les pages de la Sainte Famille que Marx a consacrées à la Révolution française, on croit voir se dérouler sous nos yeux au ralenti le processus du retour à une propriété privée made in URSS.

C’est là où nous retrouvons l’autre face de la nécessité. Lénine, Trotski, Staline allaient tous dans le sens de l’histoire du capitalisme. Mais il existait d’autres formes de représentation et d’échanges mûries au cours des siècles en Russie. Elles ont trouvé leur répondant ouvrier pendant une brève parenthèse dans les soviets et les conseils d’usine. A quelles conditions eussent-elles pu devenir une voie d’avenir et avoir force de loi ? Question désormais sans objet pour une histoire sans sujet.

Les armées de Trotski n’auraient pas pesé lourd face à Makhno si la fonctionnalité des bolcheviks à l’échelle de la Russie ne leur avait donné le temps et l’espace pour voir venir et retremper dans le même réservoir immense leur pouvoir sans cesse tenu en échec. Finalement, ce sont les «marxistes» que Marx se refusait à suivre dans leur raisonnement sur l’inévitable triomphe du capitalisme en Russie qui ont eu raison de ses espérances17 . Cet exemple, longuement commenté pat Rubel, permet de comprendre comment la théorie marxienne laisse sa place à la spontanéité dans l’histoire sans pour autant verser dans l’illusion d’une disponibilité sans barrière, grosse des plus lourdes déceptions.

Que le capitalisme d’État obéisse aux lois de l’accumulation dont le Capital a scruté l’origine, et que les forces spontanées qui eussent pu contrecarrer leurs effets aient été englouties dans la tourmente, en voilà assez à certains pour rendre Marx responsable de l’exploitation qu’a subie le peuple en URSS. Encore un peu, et l’explication vaudra pour justification de la chose même, et l’on accusera le médecin qui établit le diagnostic d’une pathologie d’être à l’origine de la maladie, les anarchistes d’avoir mâché la besogne à Franco ! De même, il n’est pas difficile aujourd’hui de comprendre pourquoi Marx, et les plus avertis des utopistes avant lui, faisaient appel aux exploités des pays dominants pour renverser la vapeur. La structure sociale est telle aujourd’hui que toute autre hypothèse relève de l’absurde et ne se conçoit même plus !

Redonner aux écrits de Marx leur propre espace dans la pensée de l’émancipation du XIXe et du XXe siècle, les replacer dans la perspective qui fut celle de l’auteur du Capital (1867) et des écrits économico-philosophiques de jeunesse (1844), telle fut l’œuvre de Maximilien Rubel. En soi, cette démarche portait déjà la marque d’une sensibilité que nous pouvons dire libertaire, puisqu’elle allait à contre-courant de tous les groupes et de toutes les idéologies qui se disputaient alors la pensée révolutionnaire. Nous rattachons ici le mot libertaire à son expression la plus simple et la plus galvaudée : la liberté d’esprit d’un Joseph Déjacque qui n’hésitait pas à soumettre la pensée de Proudhon à sa férule quand il voyait poindre à travers elle un moralisme bien proche des pires pensées de la réaction.

Les textes de cet auteur, propres à décourager tout détournement libéral-libertaire, ont été exhumés au lendemain de mai 1968 et mis en lumière dans les Études de marxologie. Dans le flot de publications plus ou moins inspirées qui ont suivi les «événements», la revue créée et dirigée par Maximilien Rubel a constitué un point de convergence de la pensée critique, réfractaire tant au marxisme institutionnel qu’à la logomachie des chapelles gauchistes. La leçon de prudence venait de loin.

Alors que les esprits les plus éclairés pouvaient encore nourrir l’illusion qu’un retour au vrai marxisme, au «marxisme de Marx» (Georges Sorel), serait l’antidote du stalinisme et des autres scléroses de la pensée révolutionnaire, Maximilien Rubel a souligné l’aporie d’une telle démarche. Les marxismes réellement existants avaient déjà leur fonction et la greffe d’un nouvel «isme» eût ajouté à la confusion. Le moment était venu d’opérer une mise à distance radicale, ce que l’on pourrait rapprocher du grand écart de Fourier. De négations en négations, chaque marxisme avait «corrigé» ou «dépassé» l’autre, mais toujours en ramenant la pensée de Marx à une logique partisane. Rubel sort du cercle infernal. Il est arrivé à supprimer toutes les médiations politiques pour retrouver une œuvre protéiforme, dont le noyau est resté réfractaire à tous les abus, à toutes les réductions commis au nom du matérialisme mécaniste et d’un économisme non moins réducteur. Et il a ainsi sauvé d’une mort programmée un mode d’explication de l’histoire qui nous est aujourd’hui des plus précieux pour nous y retrouver.

Séparer Marx du marxisme pour dégager la finalité éthique de sa pensée ne consistait pas, en effet, à revenir à la «Moralité» kantienne ni à réintroduire sa pensée dans une conception spéculative de l’évolution des idées. Cette conception, elle est récusée justement par la théorie marxienne de l’idéologie qui, si elle vise en premier lieu les jeunes-hégéliens, atteint bien d’autres cibles. Une partie du marxisme est restée fidèle à cet esprit critique, et Rubel n’a jamais manqué de rendre hommage à Rosa Luxemburg, marxiste s’il en fut ; et ses échanges intellectuels avec Anton Pannekoek, Paul Mattick et Karl Korsch montrent quel prix il accordait à l’intelligence théorique des marxistes. Mais par leur marxisme même, ils ajoutaient à l’inextricable confusion des tendances, alors que leur adhésion à cette théorie se réduisait en fait à ce qu’ils pouvaient trouver chez Marx lui-même. L’«isme», leur était en quelque sorte surajouté. Disons qu’on assiste avec Rubel à un «sauvetage par transfert» du marxisme qui, en revenant à Marx, récupère la richesse qu’il avait perdue par fragmentation.

C’est en effet le rapport de Marx au marxisme qui est en jeu. On sait que Marx s’accommoda mal de ce titre tardif, et que ce ne fut pas de sa part simple pose. Il fut forgé par Bakounine pour stigmatiser son adversaire, et repris par Engels qui voulait en faire un titre de gloire18 . Au-delà même des griefs contre les «marxistes» russes ou français, qui transformaient sa conception critique de l’évolution en théorie passe-partout de l’histoire, calée entre un déterminisme économique d’un côté et un volontarisme politique de l’autre, Marx ne pouvait adhérer à l’idée sous-jacente à cette appellation. Car la sacralisation onomastique était l’exacte antithèse de l’éthique impersonnelle du mouvement ouvrier qui est au cœur de son anarchisme et pose pour principe l’aporie insoluble de l’unité de la théorie et de la pratique. «Dans les programmes de parti, il faut éviter tout ce qui laisse deviner une dépendance directe vis-à-vis de tel ou tel auteur ou de tel livre», écrit-il à Hyndman le 2 juillet 1881.

Le marxisme politique, explique Rubel, a greffé sur la théorie de l’auto-émancipation marxienne, de caractère anarchiste, une théorie du pouvoir et de la transition qui transfère à une organisation de type blanquiste la conscience de la finalité et des moyens de l’émancipation ouvrière. Cette théorie s’est incarnée dans la social-démocratie, représentée tant par Kautsky que par son disciple Lénine.

VI

L’anarchisme de Marx, qui s’affirme dans les textes tardifs sur la Commune, a donné lieu à de multiples controverses, notamment quant à sa cohérence avec la pensée politique de ses autres écrits. Notons simplement ici qu’il est déjà en germe dans l’orientation de la thèse de doctorat de 1841 sur la «Différence de la philosophie naturelle chez Démocrite et chez Épicure», où la déclinaison des atomes laisse place au hasard et à la liberté de l’individu, donc à la possibilité d’une libre association face au déterminisme absolu de Démocrite19 . Il affleure dans le manuscrit, resté inachevé, sur la Critique de la philosophie politique de Hegel qui fait le tour des différentes formes de la représentation politique pour montrer que la démocratie est l’essence de toutes les constitutions, «l’homme socialisé considéré comme constitution politique particulière».

De ce point de vue, nous nous trouvons bien devant une théorie de l’anarchisme. Elle procède d’une analyse minutieuse de l’aliénation politique et prolonge ainsi le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau. La note que Rousseau place en fin de la première partie de son Contrat social était le lien entre l’émancipation politique et l’émancipation humaine, entre la critique du système de représentation, clef de l’abolition du politique, et la critique matérialiste, clef de l’abolition de l’exploitation. Car si les inégalités naturelles sont effacées quand le pacte fondamental fait de tous les citoyens des «égaux par convention et en droit», le droit lui-même enracine la servitude dans la différence des conditions sociales :

«Sous les mauvais gouvernements cette égalité n’est qu’apparente et illusoire; elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère et le riche dans son usurpation. Dans le fait les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop.» C’est cette «correction» qui retiendra l’attention de Marx dans sa première critique de Hegel, et c’est en s’efforçant de résoudre ce dilemme qu’il en viendra naturellement aux thèses de l’anarchie sur le «gouvernement» même.

La critique de l’État et la lutte pour sa disparition ne sont évidemment qu’une des facettes de l’émancipation humaine. Seul un processus social englobant toutes les institutions peut résoudre le conflit qui met aux prises l’individu avec lui-même, le membre de l’État politique, le citoyen, contredisant sans cesse l’homme privé, membre de la société civile, au nom du bien commun. Ainsi, la négation du politique, dont Marx a tôt deviné qu’elle marquerait à la fois l’avènement de la démocratie réelle et son «dépassement» au sens hégélien du terme, ne sera pas un acte de volonté. Telle est l’idée qui parcourt la Critique de la philosophie politique de Hegel et qui fonde sa critique de l’émancipation politique.

«Or, c’est justement la participation de la société à l’État politique, par l’intermédiaire des députés, qui est l’expression de leur séparation et de leur unité purement dualistes.» Le «suffrage» étant la relation immédiate, directe de la société civile à l’État politique, «exiger la réforme du suffrage, c’est donc exiger, à l’intérieur de l’État politique abstrait, la dissolution de celui-ci, mais aussi celle de la société civile.» D’où il appert que «la question de savoir si la société civile doit participer au pouvoir législatif soit par l’intermédiaire de députés, soit par la participation de “tous individuellement” est elle-même une question à l’intérieur de l’abstraction de l’État politique ou à l’intérieur de l’État politique abstrait, c’est une question politique abstraite». «Quel est donc le pouvoir de l’État politique sur la propriété privée ? C’est le propre pouvoir de la propriété, donc son essence devenue existence.» «L’État moderne est un compromis entre l’État politique et l’État non politique.»

Dès ses premières passes d’armes avec Hegel, Marx s’est interrogé sur la possibilité, au delà de toute forme et réforme politique, d’abolir en théorie comme en pratique le divorce entre l’État et la société, la généralité et la singularité, le citoyen et l’homme privé. «L’État comme tel, cette abstraction, n’appartient qu’aux Temps modernes, parce que la vie privée, cette abstraction, n’appartient qu’aux Temps modernes», et c’est pourquoi, «dans la vraie démocratie, l’État politique disparaît»20 . Une fois posées les prémisses, la solution à cette séparation, à cette aliénation, apparaît nettement dans cet impératif catégorique de la démocratie réalisée: «tous» doivent participer «individuellement» à la vie politique et non en tant que tous. La fin inscrite ainsi dans sa pensée, Marx va moins s’intéresser à répéter ad nauseam l’injonction morale qu’à comprendre quels chemins doivent emprunter ceux qui aspirent à cette «abolition».

Pour Marx, qui prolonge en cela Jean-Jacques Rousseau, la démocratie radicale exclut la représentation. L’une posée, l’autre est niée. Mais Marx n’aura de cesse d’approfondir l’étude des conditions dans lesquelles cette «aliénation» n’aura plus lieu d’être21 . La rareté des textes où Marx s’attaque directement au problème de la disparition de l’État n’implique donc aucunement que cette pensée soit absente de son œuvre. Ce qui serait une preuve chez ses critiques se retourne d’ailleurs facilement. On pourrait, en effet, demander où se niche le socialisme d’État chez Marx. Hormis quelques pages marquées par une réflexion sur les conditions et les limites de la révolution démocratique bourgeoise, cette théorie se lit surtout dans les affirmations péremptoires de ses détracteurs, nourries de l’expérience bolchevique22 .

En réalité, une théorie de l’anarchie réduite à la négation de l’État procède d’une idée singulièrement restrictive. Elle croit voir dans l’activité organisatrice de l’État la main qui modèle à sa guise toute l’épaisseur de la société civile, alors que c’est la société civile qui sculpte la figure de l’État. Loin de faire la loi dans l’économie, le principe régalien introduit l’esprit de la propriété jusque dans les replis des droits de l’homme, en se jouant de toutes les fictions juridiques égalitaires.

La vision du «monstre froid» qui serait en expansion permanente et contrôlerait le tout-social, cette idée, aux couleurs de la fresque orwellienne, est elle-même liée à une période historique déterminée ; et l’on comprend aujourd’hui pourquoi Maximilien Rubel lui-même ne sut pas toujours éviter ce travers: il fut comme tant de personnes de sa génération obnubilé par la présence et la prépotence du Parti-État.

Le retour vers les formes de domination et de représentation conformes au mode de l’appropriation «privée» infléchit et corrige les erreurs de vision du siècle précédent. Du coup, l’absence du Livre de Marx sur l’État, Livre prévu dans le Plan de son Œuvre, nous est moins un poids qu’à Rubel. Qui ne voit aujourd’hui que les arguments des uns et des autres se tiennent à distance et s’annulent facilement ! Le Tout-État, dont Marx aurait été le théoricien, a cédé du terrain devant les exigences de la grande famille libérale-libertaire, qui veut le moins d’État possible dans ses affaires, sans que la servitude sociale et individuelle s’en trouve changée si peu que ce soit. Doit-on instruire le procès des libertaires au motif d’une convergence23 , ou plutôt insister sur la divergence, à savoir que le libéral entend sauvegarder ce que le libertaire veut supprimer : les fonctions régaliennes de l’État de droit ?

Même si l’on veut ignorer que le 18-Brumaire de Louis Bonaparte et la Guerre civile en France ne se contredisent pas et que les textes sur la révolution en Espagne, réunis dans le tome Politique des Œuvres, comme ceux sur la commune russe ouvrent des perspectives propres à déconcerter les fabricants d’idées toutes faites sur Marx centralisateur à outrance, n’y aurait-il point cela, il reste encore assez pour stimuler la réflexion : des manuscrits de 1844 au Capital, avec ses développements sur l’individu intégral et l’expropriation des expropriateurs, en passant par les Thèses sur Feuerbach et les Principes…, on peut suivre dans tout le parcours le cheminement des «postulats éthiques » dont la finalité anarchiste se devine aisément. Encore convient-il d’admettre que le mot n’accompagne pas forcément l’Idée, et qu’il faut au lecteur exercer sa propre force d’abstraction pour en discerner la présence là où manque le terme. De ce point de vue, laissons le mot d’anarchisme pour nous en tenir à l’idée.

«Le communisme, c’est l’abolition du salariat.» La pensée de Kropotkine sur l’expropriation des expropriateurs et la mise en commun des moyens de production s’accorde sans l’ombre d’une divergence avec celle de Marx. Mais comment s’effectue cette expropriation et de quelle nature est-elle ? Marx s’interroge sur le système des médiations politiques qui permettront le passage d’une société à une autre, et dans ce domaine l’idée de décréter l’«abolition de l’État» peut sembler en effet un pur exercice de style, qui ne fait pas pour autant disparaître la question, comme les anarchistes ont pu le constater en Espagne, où il leur fallut composer avec la réalité socio-économique… de l’État. On peut dire que les staliniens, en nivelant tout par la terreur, ont permis au mythe de ne pas être trop écorné, mais que fût-il advenu24 ?

C’est à cette aune que doit être mesurée la conception marxienne de la dictature du prolétariat. Elle ne s’est jamais appliquée à la Commune de Paris, gouvernement de la classe ouvrière ouvrant la voie à un autre développement possible, et peut moins encore se comparer à l’expérience bolchevique d’Octobre, portée à bras-le-corps par des révolutionnaires professionnels. Le lecteur désireux de juger sur pièce lira plus sûrement qu’un autre témoignage les Notes pour servir à l’histoire de la Commune en 1871, de Jules Andrieu, ami de Verlaine et de Rimbaud, maître d’Eugène Varlin. Marx eut entre les mains le manuscrit de ce récit qui éclaire de l’intérieur l’institution communale, sans lumière déformante, et rend compréhensibles les correctifs qu’il introduisit ensuite dans son jugement25 .

Le changement radical de perspective qu’opère le Manifeste communiste, écrit anonyme de la Ligue des communistes publié en 1848, à la veille de la Révolution, tient en une phrase, au contenu normatif évident, souligné par l’emploi du temps présent dans la description de l’avenir prévisible et souhaité: «Tous les mouvements du passé ont été le fait de minorités, ou faits dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité.» A cette forme radicalement nouvelle de l’idée d’émancipation correspond la finalité non moins radicale: «L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous» — finalité qui renvoie elle-même au postulat anarchiste de cette critique : «… le pouvoir public perdra son caractère politique. Le pouvoir politique au sens strict du terme est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre.»

Loin de n’être que pensées fragmentaires sans rapport de cohérence avec l’ensemble de la théorie de Marx, comme le pense tel ex-trotskiste qui n’arrête pas d’exorciser son passé26 , ces remarques sont l’esprit même de la conception matérialiste et critique du monde, une réponse aux exigences des néo-hégéliens qui faisaient de l’opposition entre la «masse» et l’«élite» le sens même de l’histoire.

L’image des «producteurs associés — l’homme socialisé — [qui] règlent de manière rationnelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance aveugle de ces échanges», cette image, qui s’esquisse dans les soviets et les conseils d’usine mais sans vraiment prendre corps, n’est pas «en dehors», de la théorie. Elle apparaît en filigrane dans tous les développements du Capital. Simplement, cette projection utopique parle d’une «liberté qui coexiste avec la nécessité, avec une nécessité enfin présente sous son véritable visage» ; a qui, «par sa promesse d’un enrichissement illimité de l’intériorité humaine, tend à précipiter l’individu aux confins du tragique27 ».

Toutes les autres preuves textuelles et irrésistibles de la pensée libertaire de Marx sont tissées dans cette trame et l’idée en est à coup sûr aux antipodes de «l’individualisme anarchiste» tel que le décrit Victor Basch dans une étude inégalée par sa force et sa profondeur. C’est en prenant conscience de ces chaînes causales que nous nous en affranchissons et que nous accédons ainsi à l’unique forme de liberté à laquelle nous puissions prétendre. Tel est le fondement de l’éthique, où science et conscience ne font qu’un.

Quelle place reste-t-il au politique et à l’État une fois l’empire de la nécessité réduit de manière à donner un espace maximal au temps libre conçu comme base d’un épanouissement de la puissance humaine ? Nous laissons à tout critique de bonne foi, qui a dissocié Marx de l’image caricaturale colportée par ses détracteurs et complétée par ses thuriféraires, le soin de savoir si la monstrueuse théorie de l’État ouvrier ou d’un quelconque organisme de contrainte socialiste est l’horizon de la pensée marxienne. Monter en épingle telle ou telle formulation discutable sur l’État comme telle ou telle proclamation sur la négation du pouvoir ne fait pas avancer d’un pouce la solution du problème.

VII

Le procès du marxisme par les anarchistes faisait partie de l’ordre des choses révolutionnaires ; celui que Rubel instruisit a introduit le désordre dans les choses les mieux ordonnées. Aussi reste-t-il pour les ex-marxistes de toute obédience le trouble-mémoire par excellence — à occulter. Quelle qu’ait été la mouture du marxisme à laquelle ils firent allégeance, et le pire a fini par submerger le meilleur et par le rendre méconnaissable, ils ne peuvent après lui rejeter sur Marx les errements auxquels ils furent conduits. C’est à eux et à eux seuls qu’incombe la responsabilité morale d’avoir couvert d’un vernis marxiste cette sanglante aventure. Aussi la lecture de Marx critique du marxisme est-elle accablante en premier lieu pour tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’en firent les apologistes.

Les libertaires, nourris de justes préventions, n’ont pas davantage admis la disjonction établie par Rubel, car l’identification Marx-marxisme est comme une dispense théorique à toute réflexion approfondie sur les échecs des mouvements révolutionnaires, et sur leurs propres échecs : Si je suis tombé à l’eau/C’est la faute aux cocos — donc au marxisme, donc à Marx ! Ce qu’il n’est plus besoin de démontrer, puisque la preuve historique est faite ! Aussi n’est-il pas étonnant que marxistes et anti-marxistes soient en congruence sur de nombreux points, si bien que ces critiques forment un fonds commun, sans solution de continuité clairement visible.

C’est seulement une fois Marx rendu à Marx et le marxisme rendu au marxisme qu’il devient possible de soumettre l’un et l’autre à une critique objective, sans risquer de voir les idées de l’un parasiter les idées de l’autre, et brouiller toutes les questions. La séparation accomplie, il est alors possible de soumettre Marx à la critique que Korsch attendait que l’on fît, et qu’il ne pouvait lui-même entreprendre, et pour cause: «Il s’était depuis trop longtemps mis au service d’un marxisme sans cesse repensé pour admettre d’emblée ce qui m’avait toujours paru être l’évidence.» Ce jugement peut paraître sévère, mais il est à la mesure de l’effort que dut accomplir Maximilien Rubel, ce «cher ami inconnu» auquel s’adressait Karl Korsch en 1951, pour rendre l’évidence intelligible aux meilleurs esprits28 .

Grâce à une lecture intransigeante de la conception matérialiste de l’histoire, Rubel put arracher la critique du bolchevisme à la sphère des spéculations sur le caractère de ce «socialisme» et les pensées et arrière-pensées de ses chefs pour faire de la prise du pouvoir par le parti bolchevik ce qu’elle était : non le prodrome d’une inconcevable expérience socialiste, mais le premier acte d’une révolution «jacobine» destinée à soumettre la Russie à l’empire du capital. Les triomphes de l’industrialisation «à marche forcée» seront subsumés et sublimés dans le pathos militaro-marxiste comme «accumulation primitive socialiste».

«La personne de Staline est désormais incorporée à une puissance dictatoriale sans équivalent dans le monde et sans précédent dans l’histoire29 .» Mais à quoi donc cette puissance dictatoriale était-elle incorporée, sinon à un système d’exploitation déjà si bien enraciné en Russie qu’il devait nécessairement avoir ses racines loin dans le passé ? Maximilien Rubel relègue au second plan toutes les discussions byzantines sur Lénine, Staline, Trotski, et tous les «si» qui accompagnent les interprétations d’Octobre, valse-ballet métaphysique entre les intentions et leurs effets inattendus. L’histoire se réduirait-elle à ce dilemme qu’une opérette a si joliment persiflé: «Si j’avais su évidemment, j’aurais agi tout autrement.» Inutile en effet d’accabler Lénine, révolutionnaire professionnel fidèle à sa profession.

Boris Souvarine lui-même ne sort pas toujours de ce cercle vicieux, qui présente à la fois le tableau saisissant, écrasant, d’une situation qui rend inévitable une certaine fin, et revient toujours au bolchevisme originel, à la rigueur de pensée de Lénine et aux erreurs tactiques de Trotski pour suggérer qu’avec d’autres décisions il eût peut-être été possible d’éviter le naufrage. Vain espoir! La barque menait le capitaine où lui-même ne savait pas forcément qu’il allait !

Maximilien Rubel laisse les noms à leur destin pour montrer d’où vint la catastrophe, sans aucun moyen de la conjurer : le sacro-saint plan s’est inspiré des schémas de l’accumulation du capital pour les appliquer sans correctifs, sous une forme pure en quelque sorte, à un pays exsangue, dont une partie du peuple paysan se débattait encore dans les rets d’une arriération semi-féodale. C’est le choc produit entre les impératifs dictés par l’imposition de ce modèle abstrait et les conditions mêmes de travail, base de l’extorsion de la plus-value, qui fut à l’origine de cette immense tragédie. Après les dévastations et avec la terreur, ni le marché, ni les luttes ouvrières n’étaient plus en mesure de brider les excès de la contrainte au surtravail.

Dans tous les cas, Monsieur le Capital était là pour mener la danse, quitte à laisser au pouvoir le plaisir d’accompagner le mouvement en jouant les airs socialistes à sa mode. Car les schémas d’accumulation auraient été inopérants, et aucun capital n’aurait pu être accumulé, si les rapports sociaux de production n’avaient pas été conformes aux catégories abstraites. De même que le capitaliste n’est que le capital personnifié, la bureaucratie ne fut que le capital d’État personnifié et Staline «le type représentatif d’une classe sociale en ascension».

Ce que Boris Souvarine attendait, et qu’il ne pouvait faire lui-même, à savoir établir la «corrélation originale des rapports de production et des formes de propriété avec la structure sociale, après quinze ans d’évolution du bolchevisme», Maximilien Rubel le fera dans «La croissance du capital en URSS», et il aura fallu cette clarification préalable pour que l’analyse du phénomène «totalitaire» s’ancre à nouveau dans la réalité sociale, et ne soit plus obscurcie par l’écran idéologique de la phraséologie marxiste, léniniste, stalinienne, trotskiste sur Octobre.

VIII

Dans la deuxième de ses «Thèses sur Hegel et la Révolution», Karl Korsch avait déclaré: «On ne peut critiquer la philosophie hégélienne sans la concevoir en connexion avec le caractère historique concret du mouvement révolutionnaire de son époque30 .» Mettons théorie marxienne à la place de philosophie hégélienne, et nous serons délivrés des vaines polémiques, puisque nous y trouvons l’aune qui nous permet de mesurer les œuvres entre elles sans les opposer de manière stérile.

Il fallait en effet concevoir l’œuvre de Marx en connexion avec le caractère historique concret du mouvement révolutionnaire de son époque sur lequel pesaient encore les formes politiques héritées de la révolution bourgeoise. Et ces formes étaient elles-mêmes dépendantes des conditions économiques et sociales qui ne pouvaient être dépassées ni d’un saut ni par décret. Mais ce déterminisme austère intègre lui-même comme possibilité d’avenir les survivances vivaces des institutions communautaires du passé ou les nouveaux modes d’organisation du mouvement ouvrier, les expériences owenistes par exemple. Ce sont les deux bouts de cette chaîne que Rubel nous invite à tenir pour découvrir ce qui dans la théorie matérialiste s’ouvre sur cette «poésie de l’avenir» dans laquelle ont si largement puisé les utopistes et les différentes écoles socialistes.

C’est là le point névralgique qui explique pourquoi, d’accord sur l’objectif final, les partisans de Marx ou de Bakounine se sont engagés sur des voies en apparence radicalement différentes, mais qui ont mené à des impasses pas très éloignées. Devant les mêmes obstacles, leurs héritiers lointains ont dû apporter des réponses qui, en un sens, relèvent de la même impossibilité de les surmonter : d’un côté le recours à la lutte réformiste de longue haleine ou à des mesures d’exception pour accélérer le mouvement, de l’autre l’activité conspiratrice, la volonté érigée en seule Raison de l’histoire, et qui tourne à la déraison, voire au cauchemar, comme devaient le faire apparaître Netchaïev et l’imprudent rédacteur du Catéchisme du révolutionnaire. Car, au-delà de cet épisode dramatique, les explications de Bakounine sur la «dictature collective» et «invisible» des révolutionnaires véritables au sein du mouvement social constituent un «essai de combiner les tendances politiques de l’anarchisme avec le système d’action politique blanquiste et jacobin31 ». La Raison dans l’histoire ne fait grâce à personne !

Le marxisme retient et théorise la part la plus importante des renoncements et des compromis d’une période historique transitoire, et c’est pourquoi il est adaptable à la fois à la social-démocratie façon Kautsky et à celle façon Lénine.32 Marx, en revanche, est l’expression d’un moment tout différent de cette évolution: il se situe au carrefour de tous les grands mouvements d’émancipation du début du XIXe siècle et en représente une des synthèses possibles. C’est pour cette raison qu’il ne fut point marxiste et qu’il reconnut dans la social-démocratie naissante, encore imprégnée de la pensée lassalienne, certaines des formes de la superstition politique héritée de la Grande Révolution française. N’est-il pas allé jusqu’à parler de «crétinisme parlementaire», à propos des représentants de cette tendance !

Maximilien Rubel ne s’est pas attardé à prolonger les polémiques de l’époque, faites d’apologie ou de dénigrement ; ni à «réhabiliter» Marx, car c’eût été laisser entendre qu’une telle démarche était nécessaire. Il s’est attaché à montrer comment chez Marx s’interpénètrent et se fondent dans une même finalité éthique tous les courants du mouvement ouvrier, quel sens revêt la déclaration qu’il fit à sa fille Laura: «Je suis une machine condamnée à dévorer les livres et à les rejeter ensuite, sous une forme modifiée, sur le fumier de l’histoire». Pas n’importe quels livres, pas n’importe quel fumier et pas sous n’importe quelle forme pour n’importe quelle histoire !

Comment Marx a-t-il procédé pour extraire de cette littérature les «éléments de culture» qui pourront servir de point d’appui à la classe ouvrière et l’aider à s’émanciper de la tutelle des émancipateurs ? La Pléiade éclaire les sources auxquelles se réfère cette œuvre, critique, philosophique, utopique, littéraire. Mais pour y parvenir, Rubel dut auparavant restituer la pensée de l’auteur du Capital telle qu’en elle-même. C’est seulement après cette rupture radicale qu’il est devenu possible de se rendre compte de l’écart existant entre Marx et les marxismes, de dégager de sa gangue le noyau anarchiste de ses écrits, d’en sonder la profondeur avec justesse.

Si l’on cesse de ressasser l’histoire à contretemps et de chercher, comme dans un film, l’instant magique de la bifurcation et du basculement, on s’aperçoit que les expériences et les échecs de ce passé ne nous parlent plus forcément aujourd’hui d’une manière contradictoire. Au-delà des procès d’intention des uns et des autres, on peut admettre que les analyses de Bakounine sur la bureaucratie ouvrière, analyses tragiquement illustrées par les politiques de la social-démocratie, sont à l’unisson de certaines des critiques de Marx, de Rosa Luxemburg, de Mattick et d’autres marxistes de même tendance.

Maximilien Rubel nous aide à dresser le bilan de cette histoire contrastée, à réconcilier les extrêmes en nous montrant sur quoi et pourquoi ils peuvent désormais se rencontrer. Il est difficile après lui de voir Marx avec le regard marxiste, et cela devrait changer la vision des anarchistes. Dans cette perspective, la révolution d’Octobre prend une légitimité nouvelle, celle du capital armant le bras de l’État pour «profiter de la division internationale du travail», non pour réaliser les «prémices d’un régime socialiste», comme l’espérait assez contradictoirement Boris Souvarine33, qui en brossant le tableau écrasant d’une situation sans issue ne se résignait pas à l’inévitable fin. Cette «grandiose tentative» était grosse en effet de toutes les formes de répression et d’organisation destinées à ajouter une touche asiatique à la fresque hallucinante de l’accumulation du capital, lequel ne peut venir au monde que « suant la boue et le sang par tous les pores». «A marche forcée à travers la boue», auraient pu dire les descendants de Netchaïev.

Qui nous permet le mieux aujourd’hui de comprendre ce qui s’est passé en Russie, puis en URSS, de sa naissance à la chute finale ? Nous trouvons assez peu d’éléments chez Bakounine et chez les anarchistes, si l’on écarte les condamnations morales, parfaitement justifiées au demeurant, mais qui ne comblent pas l’immense interrogation qui s’étend à notre présent, car comment expliquer la métamorphose des bureaucrates confits dans la religion du Parti-État en hommes d’affaires ayant pour seul Dieu le profit. Là où Maximilien Rubel vit à l’œuvre «la nouvelle bourgeoisie», d’autres eurent recours aux explications les plus incongrues sur l’inextinguible soif de pouvoir absolu de la couche dirigeante, oligarchie sans foi ni loi qui aurait échappé aux lois de la pesanteur sociale pour finalement devenir une «stratocratie» irrésistiblement conquérante — mais incapable de résister à l’épreuve !

Telle est la spécificité historique du capitalisme, que la théorie politique ne peut ignorer sous peine de s’ignorer, car même s’ils pèsent sur le siècle comme on sait, nazisme et stalinisme n’infirment nullement la règle. C’est au contraire le rapport avec elle qui mérite d’être observé.

Maximilien Rubel a réintroduit l’histoire du bolchevisme et de l’URSS dans la continuité de l’histoire sociale, et il nous a offert les instruments tant pour comprendre le caractère «nécessaire» du phénomène que pour en saisir la spécificité. Et c’est pourquoi dans le nouveau cycle du capital cette histoire s’enchaîne comme un «hasard que tout nécessitait» — formule étonnante d’un auteur aussi célèbre que peu connu.

Ira-t-on chercher aujourd’hui chez Bakounine et ses continuateurs les éléments d’une analyse critique qui nous expliquerait le destin de la Russie, pays dont l’histoire emplissait pourtant la pensée intime de l’auteur de la Confession… ? La théorie de Marx, prolongée par Paul Mattick, Karl Korsch, Pannekoek, Pierre Souyri, et ré-examinée par Maximilien Rubel projette un rayon de lumière dans l’épaisse obscurité qui nous vient de l’Est. On ne peut en dire autant des Livres noirs ou rouges censés nous mettre en garde contre le retour de démons, encore moins des raccourcis hasardeux d’un François Furet ou d’un Claude Lefort; ils mesurent l’histoire et le communisme à l’aune des illusions les plus grossières qu’ils ont nourries à propos de Marx et d’Octobre, illusions qui éclairent leurs intérêts passés et présents34 .

Il ne nous est pas plus difficile de faire nôtres les critiques de Bakounine sur la bureaucratie ouvrière, et de les projeter sur le Parti, que de nous guider dans le monde actuel en nous référant aux remarques de Marx sur le capital financier, la concentration et la centralisation des capitaux, liées à la baisse tendancielle du taux de profit attestée par les contre-tendances parfaitement identifiables à travers les politiques de démantèlement de l’État-providence et la fin des dogmes du keynésianisme. On ne peut en effet plus longtemps ponctionner le secteur privé au bénéfice du secteur public sans mettre en danger l’«économie», cette abstraction qui occulte l’omniprésence de l’exploitation.

Marx s’est interrogé sur le sort et le destin de la classe ouvrière en prenant pour modèle l’Angleterre et la révolution industrielle en cours. Nous en sommes loin aujourd’hui. Mais comme le Capital présente en même temps le schéma heuristique d’une accumulation purifiée de tous les éléments secondaires et perturbateurs, il anticipe sur les tendances de notre siècle. Nous sommes aux portes de cette société où le prolétariat en expansion permanente serait effectivement devenu «la classe la plus nombreuse et la plus pauvre» (Saint-Simon) ; et cette perspective nous ramène objectivement à la projection subjective du Manifeste sur la révolution comme mouvement autonome de l’immense majorité.

La disparition progressive d’une certaine division du travail, postulée de manière abstraite dans les textes de Marx comme fin de la division entre la société civile et ta société politique, entre citoyen et homme privé, annoncerait la fin de la «préhistoire humaine», de la guerre de tous contre tous : une «association où le libre épanouissement de chacun est ma condition du libre épanouissement de tous». Et cette fin serait alors «rejointe» par les moyens, par le processus historique qui ne la rend pas seulement possible, mais se confond avec elle. C’est cette même issue que laisse entrevoir le livre de Pierre Souyri, la Dynamique du capitalisme au XXe siècle (Paris, Payot, 1983).

C’est, pourrait-on dire, par l’étude de l’histoire au jour le jour des différentes formes de régimes politiques que Marx s’est efforcé de montrer que la formule abstraite de 1843, marquée par les illusions de jeunesse, selon laquelle «domination et exploitation ne sont qu’un seul et même concept», finira par se rapporter à une structure de classes spécifique. Démocratie et bonapartisme s’échangent en quelque sorte leurs attributs, la politique s’enchevêtre dans l’économique au point de ne plus se reconnaître, si bien que la disparition de l’une ne peut se concevoir sans l’abolition de l’autre35 . L’anarchisme serait alors la réponse à ce moment historique. A quoi assiste-t-on en effet aujourd’hui? La symbiose est telle entre les intérêts de la classe dirigeante et ceux de la classe dominante qu’une même classe possédante prône la gouvernance, cette gestion non politique des conflits.

Ainsi, la problématique même du bolchevisme, qui a greffé un jacobinisme dit prolétarien sur la pensée de Marx, rendant inintelligible le sens du communisme, se trouve réfutée par le déterminisme économique qu’elle invoquait pour justifier la dictature, la liberté devient une nécessité même et la célèbre formule de Rosa Luxemburg peut se lire aisément: Anarchisme ou chute dans la barbarie !

IX

En quoi, dira-t-on, cela peut-il gêner la pensée anarchiste d’admettre que la thèse de Maximilien Rubel sur «Marx théoricien de l’anarchisme» contient sa part de vérité et agit de manière topique sur la pensée ? Le respect de l’esprit critique et de la vérité ne nous dispense-t-il pas de savoir de qui vient la théorie ? Ne suffit-il pas de savoir si elle est pertinente ou non ?

Daniel Guérin avait jadis plaidé Pour un marxisme libertaire (Paris, Robert Laffont, 1969). Tentative de conciliation vouée à l’échec ! Elle prenait en effet pour pierre de touche une pensée falsifiée qu’aucune opération sémantique ne pouvait rendre à sa pureté, d’autant que le «marxisme» était alors devenu le symbole d’une théorie «totalitaire». Guérin n’avait pas voulu aller jusqu’au bout de son idée et en assuma toutes les conséquences, et il resta implicitement subordonné à une idéologie qu’il espérait ainsi apprivoiser.

En délivrant Marx du marxisme, on se débarrasse du même coup de la superstition des grands hommes, symbolisée par ce sacre onomastique, et l’on rend concevable la prise en compte des idées indépendamment des querelles de doctrines. N’est-ce pas ce que faisait Bakounine à sa manière, quand il rendait hommage à Marx en sachant ce que tous devaient à une cause qui transcendait les partis pris et plus encore les partis ? C’est dans le même esprit que René Berthier, fin connaisseur de Bakounine, accéda à ma demande de publier dans les Études de marxologie un texte sur la réhabilitation de Boukharine, et il faut sans doute voir la même volonté à l’œuvre dans la référence qu’il fit, dans le Monde libertaire je crois, à l’œuvre des communistes de conseils, dont il pensait que la lecture pourrait utilement stimuler une réflexion «anarchiste».

Karl Korsch nous invitait à mettre Marx à l’épreuve de sa propre théorie «matérialiste», en le jugeant à la lumière de l’histoire dont il était tributaire aussi bien qu’un autre. En appliquant ce même critère à Korsch, on a pu définir son évolution «comme l’échec individuel d’un théoricien du mouvement ouvrier», reflet de «l’échec du mouvement ouvrier lui-même jusqu’à ce jour» (Michael Buckmiller). Les dates nous incitent à juger de même Maximilien Rubel et à demeurer ainsi fidèle au principe de spécification historique. Que devient sa critique maintenant que l’URSS a disparu de notre horizon et que le capital privé a réoccupé tout l’espace de l’exploitation ? Il reste en premier lieu qu’elle est plus que jamais pertinente et nécessaire, car s’il n’est plus minuit dans le siècle, c’est toujours nuit noire dans les esprits. Tous les mots trafiqués hier font aujourd’hui partie du novlangue contemporain. Marx est associé au mensonge déconcertant comme il le fut hier, et le message des Dissidents du monde occidental36est inaudible, falsifié par ceux mêmes qui prétendent nous offrir la clef pour sortir du mensonge déconcertant du siècle.

Toute analyse critique de ce que fut la structure sociale de l’URSS, «Les rapports de production en Russie», comme le disait Cornelius Castoriadis dans un des articles phares de Socialisme ou Barbarie, est oubliée au profit d’une vision de l’histoire qui prolonge l’opposition factice entre démocratie-totalitarisme, monde libre-Empire du Mal. Toute tentative d’investigation rationnelle est parasitée par cette mise en perspective moralisante qui ravale l’historiographie à une comptabilité macabre.

Bien qu’obstiné à préserver Lénine et à placer Octobre en situation de sursis, Boris Souvarine en convenait pourtant sans peine, car il connaissait son sujet: ni le marxisme, ni Marx n’ont rien à voir avec ce qui se produisit en URSS dès lors que le Parti s’érigea en instrument de gouvernement obsédé par l’idée de conserver son hégémonie. Et il met en cause Trotski lui-même dont les «interprétations livresques ont alimenté nombre des thèses universitaires et d’ouvrages politico-historiques dont l’influence a passablement contribué à une sorte de divagation universelle sur les rapports imaginaires entre Marx et le Goulag, et ce, des deux côtés de l’Atlantique37 ». Jamais constat ne fut plus vrai, et il impose aujourd’hui une vigilance de tous les instants.

Il existe en effet une école théorique, aux contours indécis, reflet de la décomposition du marxisme et de la disparition des clivages traditionnels. Ce courant, que nous appellerons néo-trotskisme, s’est chargé d’opérer la plus délicate des transitions: recycler des éléments de l’ancienne théorie en vue de légitimer, en dépigmentant la phraséologie révolutionnaire d’antan, la conservation du capitalisme de l’État-providence. Hier, les trotskistes surent opposer au stalinisme leurs demi-critiques du régime né d’une collectivisation qu’ils ne désavouèrent au départ qu’en raison des méthodes par trop expéditives, ce qui revenait à exonérer à demi-mot le prétendu système soviétique. Les héritiers sont maintenant tenus de retoucher ce passé de la même manière, à demi-mot, et d’occuper ainsi l’espace laissé vacant par le PC, lui-même trop déconsidéré pour jeter un pont entre l’ancienne histoire et la nouvelle. Ils assurent ainsi la transition théorique entre l’idéologie «bolchevique», du capitalisme d’État pur et l’idéologie social-démocrate conforme aux luttes moléculaires pour un nouvel ordre mondial.

Dans ce contexte, l’œuvre de Rubel est plus que jamais nécessaire pour faire réapparaître les véritables enjeux de ce passé et ne pas se laisser prendre au piège d’une terminologie qui ne le cède en tien à celle de l’ancienne bureaucratie ouvrière, experte dans l’art de faite disparaître la pensée émancipatrice du «splendide XIXe siècle» (André Breton). C’est grâce à l’immense travail de défrichement accompli dans la Pléiade, dans les Études de marxologie et dans de multiples contributions que les mots communisme, révolution, utopie, socialisme ont gardé leur plein sens historique et logique. Et ils sont éclairés par une connaissance exacte et droite du passé, non déviée par l’inclination pour une idéologie partisane, toujours rattachée à l’idée d’une analyse de la structure des sociétés de classes. Il n’est que de consulter les titres des Études de marxologie, pour voir que ce minutieux travail de conservation révolutionnaire a trouvé un lieu d’expression nonpareil, à l’abri des soupçons, et que l’anarchisme y fut accueilli sans autre forme de procès que celui de la saine critique.

Cette critique est en fait un effort intense pour percer à jour le voile de mensonges qu’a jeté sur le mot même de révolution le socialisme réellement inexistant, baptisé démocratie populaire ou communisme au gré des besoins immédiats des maîtres d’œuvre du dictionnaire de la feinte-dissidence38 . Mais elle n’épargne pas les différentes ramifications idéologiques du capitalisme réellement existant. C’est mû par cette inquiétude que Maximilien Rubel opposait au même Boris Souvarine son refus de parler de «monde libre» à propos des États coalisés contre le bloc de l’Est, à quoi le subtil auteur du Staline lui répondit en alléguant l’impossibilité pour un homme seul de «résister indéfiniment à la pression d’un usage devenu universel, si déplorable soit-il». C’était avouer qu’il succombait sans autre contrainte à la voix du nombre, ce qu’il condamnait pour l’autre camp (lettre du 10 décembre 1957)

Ceux qui pensent que les idées du «socialisme», du communisme ou de tout autre courant révolutionnaire sont impliquées si peu que ce soit dans le mensonge déconcertant du siècle, ceux-là tissent les mensonges d’hier avec ceux d’aujourd’hui. La notion de feinte-dissidence nous paraît être l’idée clef de la période actuelle. Elle consiste à penser le faux pour le vrai, mais en lui donnant le sens d’une critique sociale qui s’adapte aux besoins de la classe dominante ; à déterrer des formes de l’ignorance d’hier et à les mélanger à la pensée aveugle d’aujourd’hui pour fondre ces éléments dans une nouvelle mouture d’idéologie dominante et théoriser ainsi la régression.

Comment ce qui est faux peut-il créer en nous une représentation du vrai, et emporter notre assentiment ? Cette interrogation est à la base de l’idée de feinte-dissidence, mais pour ne pas voir en elle un simple jeu abstrait, il convient de la rapporter aux intérêts d’une classe. Car il existe une classe de la feinte-dissidence, la petite-bourgeoisie intellectuelle, qui fait de ce type de critique son affaire, et la transforme en affaire de toute une partie de l’intelligentsia titrée et stipendiée. Ainsi en est-il du Monde diplomatique, de Politis, d’Attac et des innombrables réseaux associatifs humanitaires ou antifascistes qui se posent d’eux-mêmes en régulateurs de tension du capitalisme financier et en moralisateurs de l’économie, cette jungle où les «prédateurs» se conduiraient en hors-la-loi — comme si la loi n’était pas faite par et pour les prédateurs.

Quel autre rôle peut nous échoir présentement sinon de séparer la feinte de la dissidence en mettant la pensée critique actuelle à l’épreuve de ce que nous a légué l’expérience. Est-il tâche intellectuelle plus urgente que de rendre les mots à leur véritable objet ? Encore faut-il ne pas se tromper de temps et de cible ! De même que l’ancienne feinte-dissidence, qui a fait de la condamnation compulsive de l’URSS sa raison d’être et parfois sa raison sociale, n’est plus aujourd’hui que répétition et faux-semblants, de même certaines critiques «radicales», hier pertinentes, ne nous paraissent plus adaptées à leur objet depuis que les champions de la feinte-dissidence actuelle, rassurés de ne trouver devant eux aucune force sociale critique articulée, ne tiennent même plus à feindre et préfèrent apparaître pour ce qu’ils sont. Une fois la supercherie mise au jour par les escamoteurs eux-mêmes, elle ne vaut plus la peine d’être dénoncée, car elle énonce de sa propre voix ce qu’il fallait auparavant déchiffrer avec peine.

L’œuvre de Maximilien peut ici servir de pierre de touche en ce qu’elle nous aide à comprendre comment la feinte-dissidence du passé et du présent puise dans le même arsenal d’arguments et de contraintes pour imposer comme certitudes démocratiquement certifiées le contraire de qu’elle affirmait au nom de l’État prolétarien. Sans cette articulation entre la feinte dissidence que fut hier le «communisme» et la feinte-dissidence que sécrète la démocratie aujourd’hui, toute l’histoire de la contre-révolution préventive perd sa cohérence. Maniés séparément, les deux tronçons du glaive de la critique sont voués à faire des moulinets dans le vide.

Il faut savoir où et comment se retrouvent dans une même idéologie vivante les variantes et les variations orchestrées par le «marxisme» d’antan, et les formes, toujours changeantes, de la subversion citoyenne qui reprend du passé l’antifascisme tel que le PC l’a raconté à ses propagandistes. C’est pourquoi ceux qui n’ont pas de ce passé l’intelligence critique que nous transmet, par exemple, l’œuvre de Maximilien Rubel n’auront pas davantage l’intelligence du présent. La maxime orwellienne se conjugue à tous les temps: Celui qui ne comprend pas le passé ignore le présent, celui qui ignore le présent est aveugle sur l’avenir.

X

Marx est désormais rejeté par les partis et les milieux qui hier encore ne juraient que par le marxisme. Ceux qui ont puisé dans sa lecture la critique du bolchevisme comme du capitalisme, à commencer par Rosa Luxemburg, Pannekoek et Korsch, n’auraient-ils plus rien à nous apprendre ? Ou doit-on en déduire, au contraire, qu’il brûle en enfer parce que ce qu’il nous dit sent toujours le soufre ? Lui-même pensait que son œuvre ne saurait être séparée du sort du «quatrième état» qui de rien devait devenir tout. Que la voix de cette classe soit réduite à rien dans les «mouvements sociaux» ; que les syndicats, partis, associations diverses qui se réclament encore d’une pensée «radicale» défendent en priorité des intérêts de classe bien particuliers, parfaitement compatibles avec les besoins du système, voilà qui explique l’occultation de tout un pan de la pensée révolutionnaire. Ce qui a disparu n’est pas forcément mort ; ce qui reste en surface n’est pas forcément en meilleure posture !

Situation en apparence paradoxale, Marx, dont les écrits n’offriraient plus de sujet d’inquiétude pour la classe dirigeante, serait mis à l’index ou reclus dans les cercles du «marxisme lénifiant», cette espèce si bien persiflée par Jean-Pierre Garnier ; inversement, les libertaires échapperaient à cette liquidation générale et bénéficieraient même d’une certaine bienveillance en dépit d’une passion révolutionnaire inentamée. Flotteraient-ils au-dessus de l’histoire, là où l’écrasement du mouvement ouvrier par le Thermidor lent auquel nous sommes tenus d’assister ne saurait les atteindre ? Nous pensons, au contraire, qu’ils sont à leur tour soumis au feu d’une épreuve redoutable, et que leur sort, bien qu’il soit différent de celui de Marx, n’est en un sens guère plus réjouissant39 .

La reprise en main générale ne les épargne pas, quoique la main procède différemment avec chacun. Si l’intelligentsia dominante pardonne leurs écarts passés, c’est dans la mesure où leur combat lui semble s’accorder sur bien des points avec l’antifascisme actuel. Toutes les organisations anarchistes bénéficient d’une incomparable aura pour avoir résisté aux coups du «totalitarisme» stalinien, mais qu’elles fassent resurgir au présent la moindre menace et la pression de l’État du capitalisme privé ne leur laissera pas davantage de répit que ne le fit le capitalisme d’État. C’est là le défaut de la cuirasse que leur a forgée le passé. Cette part de l’histoire ne gêne absolument plus l’historiographie officielle, qui sait faire la part des choses et même réserver la surface médiatique nécessaire à ce qu’elle ne peut plus nier: le Monde, le Monde diplomatique, Libération ne se font pas faute de célébrer le noir et le rouge, couleurs qui d’une certaine manière les aident à effacer leur propre histoire et à égarer le lecteur sur la manière dont elle se rattache à leur présent.

De ce point de vue, plus important que tous les clivages anciens nous semblent ceux que dessine le présent. Quelle réponse apporter aux questions que posent les représentants des formes nouvelles de résistance, de l’«altermondialisation» sur mesure chère aux disciples du penseur institutionnel Pierre Bourdieu — tous experts sortis de la même fabrique et qui veulent organiser le sauvetage du capital, et de leurs propres intérêts de classe, par une critique des modes d’organisation du capitalisme.

Et surtout, concrètement, le clivage vient des positions adoptées face à la démocratie représentative, stade suprême de la mystification, quand toute la médiacratie, le patronat et les institutions politiques agitent l’épouvantail de la peste brune et nous offrent sur un plateau le bulletin de vote comme moyen de la conjurer. C’est ainsi que Le Pen contribue à consolider le régime dont il se pose en ennemi juré, et que la méconnaissance des effets du passé continue à peser comme un cauchemar sur le présent, et à laisser l’espace aux nouveaux ingénieurs des âmes pour tisser patiemment des formules inédites de domination.

Je ne sais si les organisations de tendance anarchiste et libertaire donnent une claire conscience des enjeux à ceux qui sont à leur écoute, si leurs objectifs autres que ceux définis par leur tradition se différencient nettement sur ce point de l’antifascisme hérité de l’époque «communiste», et qui semble ne pas s’être usé après avoir pourtant tant servi. Mais peut-être est-ce la raison pour laquelle il est inusable et reprend vie en touchant un monde militant qui n’a plus rien d’autre sous les pieds ? Dans toutes les manifestations et les prises de position «altermondialistes», féministes, antifascistes ou anti-guerre, il est difficile en tout cas de faire la différence entre les positions des uns et des autres, de ne pas confondre le point de vue humanitaro-chrétien avec l’antifascisme militant.

Les melting-pots festifs qui se propagent à tous les échelons des luttes sont propices à toutes les confusions, et les valeurs de la contestation se diluent dans le bouillon de culture sans classes de l’universel citoyen. Il n’est pas sûr que l’utilisation de la violence par certains courants radicaux, si justifiée soit-elle, puisse être un critère de discrimination suffisant pour établir un clivage pertinent. Le refus de participer aux rites de la démocratie représentative, la critique radicale de tous les mouvements organisés par Attac et le Monde diplomatique, de tous les courants destinés à réguler l’accumulation du capital et à en neutraliser les effets, le renvoi de tous les penseurs du service public à leur service et à leur public, bref, une perception claire de la feinte-dissidence actuelle et de ses racines dans le passé, cette position de principe ne risque pas à notre sens de trouver des défenseurs dans les médias.

Aux yeux de Libération, Verts, anarcho-syndicalistes de la CNT, Ras l’Front, Union juive française pour la paix, tous font figure de membres d’une même famille unis sur l’essentiel, dès lors que l’union contre Le Pen les rassemble.40 Pour échapper à de tels amalgames, il ne serait peut-être pas inutile de réactiver la grande pensée de l’anarchisme de Proudhon, visible encore chez Sorel et Pelloutier, celle qui sans doute immunise contre certaines tentations du marxisme, voire de Marx : l’idée d’une sécession des forces révolutionnaires, à l’exemple de la plèbe romaine qui se retirait de la cité pour camper sur le mont Aventin. Cette volonté collective de séparation, en germe dans la grève générale, fait écho au refus de parvenir, et elle rejoint les réflexions de Rubel sur «l’éthique», qu’il faut encore savoir distinguer du moralisme.

Droite et gauche se fondent et se confondent, au point que Verts, PS et PC pourraient entrer comme tendances dans l’UMP et qu’il faut au moins Le Pen ou Besancenot pour donner le change. Aussi les acteurs intellectuels du jeu de rôle démocratique sont-ils revenus à leur poste de commande pour orchestrer de faux débats et plaquer sur la scène politique un décor Potemkine rassurant: droite-extrême droite/gauche-extrême-gauche. Et voici Daniel Lindenberg, fidèle porte-parole de la deuxième droite mitterrandienne en mai 1981 et thermidorien de toujours par vocation, qui découvre la présence à ses côtés de «nouveaux réactionnaires», sans doute par effet de miroir41 ; à moins que ce ne soit par écho à l’article publié dans le Monde diplomatique d’octobre 2002 par Maurice T. Maschino, «Les intellectuels réactionnaires». Une telle unanimité prouve au moins que même dans le juste-milieu où l’apesanteur intellectuelle est de règle on a toujours besoin d’un plus réactionnaire que soi.

La culture, indispensable ingrédient des nouveaux modèles de domination, semble elle aussi la proie rêvée de la confusion depuis que «l’esprit libertaire» souffle sur les arts et les lettres enfin libérés du marxisme. Dans ce domaine, l’idée de feinte dissidence est un critère discriminant de première importance. C’est à lui que nous avons fait appel dans Lautréamont et les chants magnétiques pour séparer le brin de paille poétique de l’ivraie littéraire, sans cesser de prêter une oreille attentive aux inflexions de classe perceptibles dans la voix des intellectuels toujours prêts à chanter la palinodie42 .

Libertaire Paul Virilio qui ne craignit pas, il y a peu, de proposer au nom d’une charité chrétienne bien ordonnée l’édification d’édicules de survie pour les SDF? Libertaire Philippe Corcuff parce qu’il se réclame sans rire et sans faire rire de l’étiquette «social-démocratie libertaire», alliance de mots qui pour exonérer le sujet principal de délits sans nombre condamne à l’infamie l’attribut? Pourquoi pas puisqu’un Michael Löwy, directeur de recherche au CNRS à temps plein et médaillé de cet organisme, peut parler trotskiste, surréaliste et plein d’autres langues à volonté ! Les mots ne jouent plus, les mots font l’amour, disait André Breton qui d’ailleurs doutait de leur innocence. Ils engendrent des monstres quand la passion éthique ne porte plus ceux qui jonglent avec.

XI

S’il est une chose que peut nous apprendre la critique de la feinte-dissidence, c’est qu’il n’est d’autre fil conducteur pour notre temps que cette «éthique du comportement révolutionnaire» qui représente en quelque sorte la fusion de la critique matérialiste, fondée sur l’analyse des intérêts de classes, avec l’idée du «refus de parvenir» telle que l’exprime Robert Chazé, auteur d’une Chronique de la révolution espagnole (Spartacus, 1979): «A vingt ans, j’ai fait mienne la règle du "refus de parvenir" et je m’y suis tenu, et j’en suis satisfait. "Refus de parvenir" non seulement dans la société capitaliste, mais aussi dans les bureaucraties politiques et syndicales… ce qui revient au même d’ailleurs. Toute ma vie est jalonnée du refus de mettre le doigt dans l’engrenage. Il n’y a pas d’éthique au-dessus des classes, comme l’a écrit Pannekoek, mais il y a une éthique ou une morale prolétarienne» (lettre à Guy Sabatier, 23 mars 1976).

La leçon est bonne à méditer à l’heure où des commandos d’experts débarqués du monde universitaire ou du CNRS, non contents de tenir tous les bastions de la recherche en «sciences humaines», digne pendant de la «ressource humaine», envahissent les moindres réduits de la «dissidence» et, sous prétexte de livrer ce domaine à la science, s’échinent à répéter la leçon. Car ils n’ont rien découvert qui n’ait été déjà mille fois porté à la lumière, tant il est vrai qu’«on sait l’essentiel avant que toutes les archives ne livrent leurs secrets et que ne déposent librement tous les témoins». A moins que cet effet de méconnaissance ne réponde à l’objectif recherché : en l’absence de mouvement révolutionnaire, les documents servent d’étouffoir de la pensée critique et surtout de paravent pour empêcher l’avenir de hanter le présent.

Ainsi se vérifie paradoxalement la thèse controuvée selon laquelle notre histoire est celle de la lutte des classes. Encore faut-il y aller voir de plus près et sans oeillères. Car l’intelligentsia, classe de la feinte-dissidence, mène — avec une opiniâtreté digne de ce que furent ses modèles — la lutte pour effacer des mémoires cette leçon. Le pire, nous dit Simone Weil, serait de périr impuissants à la fois à réussir et à comprendre. Lire Maximilien Rubel, c’est apprendre pourquoi et par quel chemin nous en sommes arrivés là, car il faut avant tout savoir nommer les choses pour les comprendre et avoir une chance d’en renverser le cours.

Dans la conclusion de son ouvrage sur Marx et Keynes, un des livres les plus féconds que nous ait légués le marxisme pour nous éclairer sur la période actuelle, Paul Mattick, qui n’oublie pas de rendre un hommage discret à Maximilien Rubel, s’interroge presque à la manière de Simone Weil, mais avec une conscience critique d’une autre dimension: «Il se peut, dit-il, que le socialisme soit une chimère et que la société soit vouée à rester une société de classes», car «on chercherait en vain une force sociale véritablement décidée à inscrire ce projet dans les faits». «L’ère da révolutions est peut-être close.» Mais parmi les raisons qui rendent, selon lui, encore concevable et possible une «révolution socialiste», nous nous arrêterons à deux remarques complémentaires: «Nonobstant les différences de situation sociale au sein de chaque classe, la société capitaliste comprend seulement deux classes fondamentales.» — «La classe dirigeante ne peut se comporter autrement que ce qu’elle fait43 », la loi générale de l’accumulation capitaliste et sa tendance historique restent les mêmes.

Les premières citations nous renvoient à une idée de la révolution qui romprait radicalement avec «tous les mouvements du passé [qui] ont été le fait de minorités, ou faits dans l’intérêt de minorités» ; nous y retrouvons l’image du Manifeste sur l’immense majorité. Les secondes balaient l’illusion tenace selon laquelle on pourrait changer si peu que ce soit l’ordre des choses en bricolant le système d’exploitation et de domination. Et dans les deux cas, ce sont encore les intuitions de Maximilien Rubel sur Marx, l’anarchisme et l’utopie qu’il faut creuser pour redécouvrir quelques-uns des «éléments de culture», qui nous font si cruellement défaut aujourd’hui pour penser la dissidence et la révolution.

Louis JANOVER

Louis Janover a déjà une longue œuvre à son actif, qu’on ne pourra citer ici in extenso. Parmi ses ouvrages les plus récents, on retiendra Voyage en feinte-dissidence (1998) et Thermidor mon amour. Voyage en feinte-dissidence II (2000), publiés tous deux aux éditions Paris-Méditerranée. La même maison d’édition vient de faire paraître son autobiographie intellectuelle, le Surréalisme de jadis à naguère. Sous le titre le Surréalisme introuvable, Paris-Méditerranée publiera prochainement un nouvel essai de L. Janover sur le mouvement surréaliste, auquel il a appartenu un temps.

Notes

1 Dans son texte, Louis Janover revient une fois de plus, et à juste titre, sur l’usage que font nombre de nos idéologues modernes, ou demi-portions d’idéologues à la Serge July, du terme «libertaire», inconsidérément accolé à «libéral» dans un accouplement qui ressemble à s’y méprendre à celui de la carpe et du lapin. Ne parlons même pas de ce professeur classé à la «gauche de la gauche» qui, en lançant le «concept» de «social-démocratie libertaire», a montré qu’on peut être docteur ès sciences politiques et ne pas savoir de quoi on parle. Si les «marxistes» de naguère avaient une connaissance (plus ou moins) vague de l’œuvre de Marx, les ignorantins (ou les faux innocents) qui aujourd’hui usent et abusent de ce mot-là opèrent un véritable vol à main armée sur un terme qu’ils ont vidé au préalable de toute la charge que l’Histoire y avait déposée, depuis sa création par Joseph Déjacque jusqu’au «Concepto confederal del comunismo libertario» adopté par la CNT en mai 1936.

2 Janover nous autorisera à lui signaler que si elle n’a pas donné, sur ce chapitre, l’équivalent des rigoureuses analyses de Rubel ou Castoriadis, la critique anarchiste est allée quand même plus loin que la simple «condamnation morale» qu’il lui attribue un peu chichement. Qu’il se reporte, par exemple, à l’extrait cité dans le n° 13 de notre revue (p. 124) d’une brochure publiée en 1928 à Paris par un groupe anarcho-communiste russe en exil, dont nous ne relèverons ici que les deux premières phrases traduites par notre camarade Frank Mintz: « Dans la pratique, dans le fond, [...] le régime de la dictature soviétique, c’est le capitalisme. [...] La caractéristique fondamentale du capitalisme — l’antagonisme entre les formes et les rapports sociaux — n’est effacée que formellement, par les décrets juridiques».

3 Qu’on se rappelle l’amitié qui unit l’anarchiste Fernand Pelloutier, l’incomparable animateur de ce berceau du syndicalisme révolutionnaire que furent les Bourses du travail, et le marxiste Georges Sorel, ainsi que la volonté de ce dernier et de son disciple Édouard Berth de concilier l’enseignement de Marx et de Proudhon. Au sujet de l’opposition traditionnelle entre anarchisme et marxisme (et, ajoutons-nous, des improbables «synthèses-» entre l’un et l’autre), on citera ici, en conclusion, ce qu’était la position de Rubel: «La véritable problématique, écrivait-il, n’est pas dans des antinomies telles que l’anarchisme et le marxisme, le marxisme et le réformisme ou le marxisme et le révisionnisme ; elle est dans l’opposition du jacobinisme et de l’auto-émancipation.» (Marx critique du marxisme, p. 421).

4 L. Janover, «L’avenir d’une utopie», Études de marxologie, n° 30-31, juin-juillet 1994, p. 38.

5 Préface de L. Janover et M. Rubel à K. Marx, Philosophie, Paris, 1994.

6 K. Marx, Œuvres I, Économie I, Préface, Le Capital, Paris, Pléiade, 1963, p. 550.

7 Sur le problème de l’individu «cosmo-historique», voir K Marx, Bolivar y Ponte (1858), et notre commentaire «Le Libertador tel qu’en lui-même», Arles, Sulliver, 1999.

8 Sur cette période, retenons le témoignage de Ngo Van, «1954-1996. Une amitié, une lutte», in: Avec Maximilien Rubel, combats pour Marx, édité par Les Amis de Maximilien Rubel, 1996.

9 M. Rubel, «Une lettre de Karl Korsch», Études de marxologie, n° 18, avril-mai 1976, note, p. 936.

10 Margaret Manale, «Aux origines du concept de “marxisme”», Études de marxologie n° 17, octobre 1974 ; «La constitution du marxisme, Études de marxologie, n° 18, avril-mai 1976; «L’édification d’une doctrine marxiste», Études de marxologie, n° 19, janvier-février 1978. Ces textes sont des fragments d’une thèse qui a pour objet la genèse historique de l’école marxiste en tant que déformation idéologique de l’enseignement de Marx.

11 L. Janover, «Ombres marxistes», Études de marxologie («Auto-émancipation ouvrière et marxisme politique»), n° 18, avril-mai 1976, pp. 995-1 000.

12 K Marx, L’Idéologie allemande (1845-1846), Œuvres III, Philosophie, Paris, Pléiade, 1963, p. 1117.

13 K Marx, Introduction générale à la Critique de l’Économie politique (1857), Œuvres I, Économie I, Paris, Pléiade, 1963, p. 241.

14 F. Engels, «Das Begräbnis von Karl Marx», Der Sozialdemokrat n° 13, 22 mars 1883, in: Marx-Engels Werke, Dierz Verlag Berlin, 1962, t. XIX, p. 336.

15 J. W. Makhaïski, le Socialisme des intellectuels, textes choisis, traduits et présentés par A. Skirda, Paris, Le Seuil, 1979. Le livre a été réédité en 2001 par les Éditions de Paris.

16 M. Rubel, Marx critique du marxisme. Essais. Paris, Payot, 1974. Œuvre rééditée en collection de poche (Payot, 2000), préface de L Janover, «Maximilien Rubel, une œuvre en trop».

17 Les Études de marxologie ont consacré un cahier aux vues de Marx et d’Engels sur l’évolution de la Russie, «Écrits sur le tsarisme et la commune russe», n° 13, 1969. Voir également M. Rubel (Hrsg.), Karl Marx und Friedrich Engels zur russischen Revolution. Kritik eines Mythos, Ullstein Materialen, 1984.

18 «La légende de Marx ou Engels fondateur» (1972), Marx critique.., op. cit — M. Manale, op. cit.

19 L. Janover et M. Rubel, «Marx philosophe critique de la philosophie», introduction à K. Marx, Philosophie, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1994, p. VI.

20 K. Marx, Critique de la philosophie politique de Hegel (1843), Œuvres III, Philosophie, Paris, Pléiade, 1963, pp. 1010, 1008, 1045, 984, 903. Voir également les onze notes de février 1845 où il est explicitement question de «la lutte pour l’abolition de l’État et de la société bourgeoise» (ibid, p. 1028).

21 On mettra le Contrat social de Rousseau en regard de telles critiques de Spinoza dans le Traité des autorités théologique et politique, Paris, 1954, repris in Folio Essais, p. 243.

22 Voici les textes de Rubel sur l’anarchie: «Marx, théoricien de l’anarchisme» (1973), repris in: Marx critique du marxisme, op. cit, pp. 42-59 ; en brochure, sous le même titre, et avec un post-scriptum dans les Cahiers du vent du ch’min (1983), pp. 1-44; «Bakounine», in: Dictionnaire des Œuvres politiques, Paris, PUF, 1986, pp. 44-59. Signalons aussi, dans le cadre des travaux préparatoires à un Lexique de Marx, les matériaux réunis par L. Janover et M. Rubel, «Anarchisme», Études de marxologie, n° 19-20, janvier-février 1978, pp. 57-161

23 L. Janover, «Du capitalisme libéral au capitalisme libéré», Études de marxologie, n° 23-24, juillet-août 1984, pp. 317-328.

24 Voir notre compte rendu du livre de César M. Lorenzo, les Anarchistes espagnols et le pouvoir, Paris, Le Seuil, 1969, in Études de marxologie, n° 15, décembre 1972, pp. 2468-2471. Voir également dans le même numéro notre hommage à Fernand Pelloutier, pp. 2471-2474.

25 Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871. Édition établie par Maximilien Rubel et Louis Janover, Paris, Payot, 1971; réédition, Paris, Spartacus, 1984. Voir également, L. Janover, «Un communard oublié: Jules Andrieu pédagogue», Études de marxologie, n° 18, avril-mai 1976, pp. 979-990.

26 Voir dans le Dictionnaire des Œuvres politiques (Paris, PUF, 1986, p. 528-539) l’article de Claude Lefort sur le Manifeste communiste, article émaillé de contresens grossiers et d’omissions calculées qui suggèrent que faute de pouvoir regarder son propre passé en face, le mentor des nouveaux démocrates refaçonne la pensée de Marx à sa convenance.

27 Maximilien Rubel, Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle (1957), Paris, Marcel Rivière, 1971, p. 433.

28 «Une lettre de Karl Korsch», Études de marxologie, n° 18, avril-mai 1976, pp. 933-939.

29 Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme (1935), Paris, Champ Libre, 1977, p. 482.

30 Voir Karl Korsch, Marxisme et Philosophie (1923), Paris, Éditions de Minuit, 1964, avec en annexes «Thèses sur Hegel et la Révolution» (1932), pp. 183-184, et « Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui», pp. 185-187, déjà traduites et présentées par M. Rubel dans: Arguments, n° 16, 4e trimestre 1959, pp. 26 27.

31 Michael Confino, Violence dans la violence. Le débat Bakounine-Netchaïev, Paris, Maspero, 1973, p. 128. Voir également: «Pages oubliées: Le catéchisme du révolutionnaire de Michel Bakounine», le Contrat social, mai 1957, vol. 1, n° 2, pp. 122-126.

32 Voir notre article «Social-démocratie et tentation totalitaire», in «Ombres marxistes », Études de marxologie,, n° 18, avril-mai 1976, pp. 1034-1042.

33 Boris Souvarine, op. cit, p. 278.

34 L. Janover, la Tête contre le mur. Essai sur l’idée anticommuniste au XXe siècle, Arles, Sulliver, 1998.

35 L. Janover, «Notice» de Karl Marx devant le bonapartisme, de M. Rubel, in: K Marx, Les Luttes de classes en France, Paris, Gallimard, 1994, réédité en «Folio Histoire» en 2002, pp. 601 sq.

36 L. Janover, Les Dissidents du monde occidental, Paris, Spartacus, 1991.

37 Boris Souvarine, «Arrière-propos» au Staline (1935), op. cit, p. 611.

38 Voir notamment dans le Lexique de Marx, l’article «Révolution», Études de marxologie, n° 23-24, juillet-août 1984, pp. 15-56, et n° 25, novembre 1985, pp. 55-96.

39 Voir notamment M. Rubel, «Une MEGA post-marxiste ?», Études de marxologie, n° 30-31, juin-juillet 1994, pp. 357-362, et, dans le même numéro, L. Janover, «Malaise dans l’intelligentsia,», pp. 323-340.

40 «Unité brune à Paris», Libération, 11 novembre 2002.

41 Sur Daniel Lindenberg, voir Le Surréalisme de jadis à naguère, Paris-Méditerranée, 2002, p. 205.

42 L. Janover, Lautréamont et les chants magnétiques, Arles, Sulliver, 2002.

43 Paul Mattick, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte (1969), Paris, Gallimard, 1972, pp. 403 sq.

Cet article fait partie du livre Maximilien Rubel, pour redécouvrir Marx.

Du même auteur:

L’enquête ouvrière de Marx (Rubel, 1957)

28 juillet 2008

Extrait de Karl Marx: essai de biographie intellectuelle, par Maximilien Rubel (1957), livre basé sur sa thèse de doctorat (1954). Un précédent extrait de ce livre a déjà été publié ici.

Destiné à inaugurer une vaste enquête sur la situation des ouvriers des villes et des campagnes en France, le Questionnaire rédigé par Marx en 1880 était censé fournir un nombre de réponses suffisant en vue de l’établissement de monographies professionnelles qui devaient plus tard être réunies en volume (45). Ce qui distin­guait essentiellement l’enquête projetée des tentatives analogues faites antérieurement en France, c’était son caractère de classe : les ouvriers étaient exhortés à se livrer eux-mêmes et pour leurs fins propres à une description de leur situation économique et sociale (46). Dans un préambule, Marx insiste fortement sur ce côté révolution­naire et autoéducatif de l’entreprise, en soulignant que seuls les ouvriers peuvent décrire « en toute connaissance de cause les maux qu’ils endurent » ; « eux seuls, et non des sauveurs providentiels, peu­vent appliquer énergiquement les remèdes aux misères sociales dont ils souffrent » (47).

Les premières enquêtes menées en France à l’instigation soit des institutions académiques, soit de l’État, avaient été imprégnées le plus souvent d’esprit philanthropique ; certaines d’entre elles étaient dirigées contre les tentatives d’entraide des ouvriers et contre les théories socialistes en général, et leur opposaient les œuvres de bienfaisance et de charité dues à des initiatives cléricales ou patronales ; imbues de malthusianisme, d’autres se plaisaient à flétrir les effets désastreux de l’industrialisation croissante et à conseiller la modération aux patrons et l’abstention aux ouvriers (48). Marx dénonce, dans son préambule, l’attitude inhumaine de la bourgeoisie française qui a toutes les raisons de redouter une enquête impartiale et systématique sur les « infamies de l’exploitation capitaliste » ; il recommande au gouvernement républicain d’imiter le gouvernement monarchique d’Angleterre, qui n’a pas craint de nommer des commissions spéciales et des inspecteurs de fabriques chargés d’enquêter sur les « faits et méfaits de l’exploitation capitaliste ». Dans l’attente de ces mesures officielles, les ouvriers procèderont eux-mêmes à l’établissement de « cahiers du travail », première tâche qui incombe à la « démocratie socialiste », étape préparatoire de la « rénovation sociale ».
L’intention profonde que l’on peut dégager de ce questionnaire est de susciter chez les ouvriers une prise de conscience nette de leur situation d’êtres aliénés dans la société de type capitaliste et, plus encore — comme le fait entendre le préambule dans une phrase lapidaire —, de persuader la classe ouvrière que « l’avenir lui appartient ». L’enquête ne devait donc pas se limiter à la pure information et à la documentation statistique, lors même que les questions portaient sur les moindres détails de la condition sociale du travailleur. Les « cahiers du travail » ne devaient donc ressembler en rien aux « Cahiers de doléances » du tiers état, mais prendre, au contraire, le caractère d’une condamnation sans réserve d’un régime social et économique dont les ouvriers n’avaient à attendre aucun remède fondamental à leur condition de vie.
En bref, le questionnaire était à la fois un instrument d’éducation socialiste et invite à une action politique ayant une finalité créatrice : la réalisation du socialisme.
Le document est divisé en quatre points :
I. Structure de l’entreprise et conditions de sécurité (questions 1 à 29).
IL Durée du travail ; travail des enfants (questions 30 à 45).
III. Salaires et frais d’existence ; chômage, retraite (questions
46 à 81).
IV. Lutte contre l’exploitation et conditions de vie générales, physiques, intellectuelles et morales (questions 82 à 101).
Les questions de la première section concernent la situation écologique de l’entreprise (ville ou campagne), le nombre des personnes employées, la nature du métier (manuel, mécanisé, travail à domicile, travail régulier ou travail saisonnier, etc.), l’emploi de machines, la division du travail, les conditions d’hygiène, la protection contre les accidents du travail, le contrôle exercé par la municipalité ou le gouvernement quant au respect des conditions hygiéniques des ateliers, etc. Parmi les questions les plus significatives de cette section, on pourrait citer :

2. Est-ce que l’atelier dans lequel vous travaillez appartient à un capitaliste ou à une compagnie d’actionnaires ?
6. Donnez le nombre des surveillants et autres employés qui ne sont pas des salariés ordinaires.
9. L’industrie de votre patron travaille-t-elle exclusivement ou principalement pour les chalands de la localité, pour le marché intérieur général ou pour l’exportation étrangère ?
11. Si votre atelier est situé dans la campagne, est-ce que votre travail suffit à vous faire vivre, ou bien le combinez-vous avec un travail agricole ?
15. (…) Décrivez la spécialité dans laquelle vous êtes employé ;
parlez non seulement de la partie technique, mais encore de la fatigue musculaire et nerveuse qu’elle impose et de ses effets généraux sur la santé des ouvriers.
16. Décrivez les conditions hygiéniques de l’atelier : dimension
des pièces, espace attribué à chaque ouvrier, ventilation, température, blanchiment des murs à la chaux, lieux d’aisance, propreté générale, bruit des machines, poussières métalliques, humidité, etc.
18. Dans votre industrie, y a-t-il des émanations délétères spéciales engendrant des maladies spécifiques parmi les ouvriers ?
20. La force motrice, les appareils de transmission et les machines sont-ils protégés de manière à prévenir tout accident ?

Dans la même section, on remarque plusieurs questions concernant le travail dans les mines, les usines métallurgiques, les usines de produits chimiques, etc., l’accent étant mis sur les mesures de protection prises par les employeurs en vue de prévenir les accidents. L’éclairage, la défense contre les incendies, le service d’infirmerie ne sont pas oubliés, pas plus que la situation de l’ouvrier victime d’un accident du travail :

26. En cas d’accident, l’employeur est-il obligé légalement d’indemniser l’ouvrier ou sa famille ?

27. Sinon, a-t-il jamais indemnisé ceux à qui il est arrivé malheur pendant qu’ils travaillaient à l’enrichir ?

Les questions de la deuxième section nous introduisent de façon plus intime dans le lieu de travail. L’ouvrier est invité à indi­quer les heures de travail quotidiennes et hebdomadaires, le nombre des jours fériés pendant l’année, les interruptions de la journée de travail ; deux questions concernant les repas de l’ouvrier pendant sa journée de travail :

33. Les repas sont-ils pris à des intervalles déterminés ou irrégulièrement ? Sont-ils pris dans ou en dehors de l’atelier ?

34. Travaillez-vous pendant les heures de repas ?

Viennent ensuite les questions relatives au travail de nuit, au travail des enfants et des «jeunes personnes au-dessous de 16 ans » ; l’attention de l’ouvrier est attirée plus particulièrement sur le problème de l’instruction que les enfants et les jeunes ouvriers reçoi­vent en dehors du lieu de travail :

40. Existe-t-il des écoles pour les enfants et les jeunes personnes employés dans votre métier ? S’il y en a, quelles sont les heures d’école ? Qui les dirige ? Qu’y enseigne-t-on ?

D’autres précisions sont demandées quant à la prolongation de la durée du travail pendant les périodes d’intense activité indus­trielle, quant au nettoyage et à l’entretien des machines, aux pénalités prévues en cas de retard. La deuxième section se termine par la ques­tion suivante :

45. Quel temps perdez-vous en vous rendant à l’atelier et en ren­trant chez vous ?

La troisième section du questionnaire met tout d’abord l’ouvrier en face de l’employeur, acheteur de la force de travail. Une vingtaine de questions sont consacrées aux diverses stipulations du contrat de travail et plus particulièrement au salaire; la plupart d’entre elles sont formulées de manière à faire saisir à l’ouvrier la nature profondément antagonique des liens qui l’unissent à son employeur et le caractère aléatoire des occasions de travail. La différence entre le salaire au temps et le salaire à la pièce est fortement soulignée comme pour avertir l’ouvrier des manipulations éventuelles qui tendraient à le frustrer d’une partie de son gain. Qu’il soit payé à la pièce ou au temps, l’ouvrier ne doit pas oublier qu’il fait crédit à son patron, puisqu’il ne reçoit son salaire qu’après avoir exécuté le travail prévu dans le contrat. Les fluctuations du salaire et du marché du travail, les modalités de payement (marchandages, etc.), etc., font l’objet de plusieurs questions détaillées qui rendent palpable la précarité de la condition ouvrière.
Avec non moins de détails, l’enquête s’appesantit sur le budget des dépenses de l’ouvrier et de sa famille. A cet égard, la question 69 paraît particulièrement suggestive :

Quels sont les prix des objets nécessaires, tels que :
a) Loyer de votre habitation ; conditions de location ; nombre
des pièces qui la composent, des personnes qui y demeurent ; réparations, assurances ; achat et entretien du mobilier, chauffage, éclairage, eau, etc.
b) Nourriture : pain, viande, légumes, pommes de terre, etc. ;
laitages, œufs, poisson, beurre, huile, saindoux, sucre, sel, épiceries,
café, chicorée, bière, cidre, vin, etc. ; tabac.
c) Habillement pour les parents et les enfants, blanchissage,
soins de propreté, bains, savons, etc.
d) Frais divers : port de lettres, emprunts et dépôts aux monts-
de-piété, frais d’école des enfants, d’apprentissage, achat de journaux, de livres, etc. ; contributions à des sociétés de secours mutuels, pour des grèves, des coalitions, des sociétés de résistance, etc.
e) Frais, s’il y en a, occasionnés par l’exercice de votre métier.
f) Impôts.

L’ouvrier est exhorté à établir un budget complet hebdomadaire et annuel de ses revenus et de ses dépenses, à observer régulièrement, d’une part, les hausses dans les prix des denrées, du loyer, etc., et, d’autre part, les variations du taux du salaire, à enregistrer les baisses des salaires dans les périodes de stagnation et de crise industrielle ; à noter la hausse des salaires « dans les prétendus temps de prospérité » (49). Il est invité à comparer les prix des objets qu’il produit ou des services qu’il rend à la rémunération de son travail.
Plusieurs questions de l’enquête suggèrent à l’ouvrier de rédiger une sorte de journal de son activité professionnelle en mentionnant soigneusement les « interruptions dans le travail » dues au « changement des modes » et aux « crises particulières et générales » (50). « Racontez, lui est-il demandé, vos propres chômages involontaires » (51). Mais ce n’est pas seulement à son sort individuel et à la situation de sa famille que l’ouvrier doit s’intéresser. Le questionnaire lui fait un devoir de noter attentivement les conditions de travail des femmes et des enfants qui font partie de la même entreprise ; de s’enquérir du sort des ouvriers « déplacés par l’introduction des machines » ou par les perfectionnements apportés aux procédés de fabrication (52) ; enfin, de se tourner vers ceux de sa classe qui ont atteint l’âge de connaître une retraite tranquille :

80. Avez-vous jamais connu des ouvriers ordinaires qui aient pu se retirer à l’âge de 50 ans et vivre sur l’argent gagné en leur qualité de salarié ?

La dernière question de cette troisième section engage l’ouvrier à calculer le nombre d’années pendant lequel, dans son métier, « un ouvrier de santé moyenne peut continuer à travailler ». Il convient de rappeler que dans la même section le problème des répercussions du progrès du machinisme et de la productivité du travail sur l’intensité et la durée du travail figure parmi les principaux points de cette enquête (53).
Les problèmes de la lutte ouvrière contre l’exploitation capitaliste forment le thème de la quatrième et dernière section (54).
Elle s’ouvre sur une question concernant les « sociétés de résistance » (55). Viennent alors plusieurs questions visant les grèves dans les divers métiers, les ouvriers interrogés étant invités à procéder à un véritable historique de leurs luttes pour l’amélioration de leurs conditions économiques ; le nombre, la durée, le caractère (général ou partiel) et les résultats des grèves comptent parmi les points sur lesquels l’enquête demande des éclaircissements (56). Une question particulière demande des précisions sur les causes et les objectifs des mouvements de grève :

86. (Les grèves) avaient-elles pour but une hausse des salaires ou étaient-elles faites pour résister à une réduction des salaires, ou se rapportaient-elles à la longueur de la journée de travail, ou étaient-elles causées par d"autres motifs ?

Dans le même ordre d’idées, le questionnaire tend à réunir des témoignages sur la solidarité ouvrière :

89. Votre métier a-t-il soutenu des grèves d’ouvriers appartenant à d’autres corps de métiers ?

La même précision est demandée pour dénoncer les ententes patronales qui cherchent à imposer des réductions de salaires ou des augmentations de la durée de travail ou à entraver les grèves (57). Plusieurs questions ont pour thème l’attitude du patronat et du gouvernement (58).
Les sociétés de secours mutuels ne sont pas oubliées. Le questionnaire en énumère les diverses catégories et demande aux ouvriers de s’en procurer les statuts et les règlements (59). Là encore l’enquête réclame certains détails sur la structure du mutualisme, en insistant notamment sur le pouvoir de contrôle que les ouvriers peuvent exercer sur la gestion des fonds des sociétés dont ils font partie (60). Même précision concernant les sociétés coopératives, l’enquête portant plus particulièrement sur la nature de la direction et sur l’emploi d’ouvriers non intégrés dans l’entreprise (61).
Une des dernières questions de l’enquête a trait aux entreprises qui accordent à leurs ouvriers une participation aux bénéfices :
99. Existe-t-il dans votre métier des ateliers où les rétributions
des ouvriers sont payées partie sous le nom de salaire et partie sous le nom de prétendue co-participation dans les profits ? Comparez les sommes reçues par d’autres ouvriers là où il n’existe pas de prétendue co-participation dans les profits. Enumérez les engagements des ouvriers vivants sous ce régime. Peuvent-ils faire des grèves, etc., ou leur est-il seulement permis d’être les humbles serviteurs de leurs maîtres ?
Le questionnaire se termine par une interrogation qui est comme un appel à la prise de conscience, par l’ouvrier, de la condition humaine et sociale dans laquelle lui et ses camarades, hommes et femmes, vivent sous le règne du capital :
100. Quelles sont les conditions générales, physiques, intellectuelles, morales, des ouvriers et ouvrières employés dans votre
métier ? (62).

* * *

Un examen tant soit peu attentif de ce document montre la correspondance entre les divers points de l’enquête et les trois grands problèmes traités dans le premier Livre du Capital : la production de la plus-value absolue (journée de travail), la production de la plus-value relative (division et intensification du travail, législation de fabrique, etc.), le salaire (salaire au temps, salaire aux pièces). Datant de 1867, les illustrations et les statistiques, à propos de ces problèmes, devaient être désormais complétées et renouvelées par des témoignages provenant des ouvriers eux-mêmes, si bien que le Questionnaire devait, en fin de compte, prendre l’aspect d’un véritable manuel ouvrier d’économie politique. Toutefois, si l’on en juge d’après certaines tournures employées dans tel ou tel point de l’enquête, l’intention profonde de Marx était d’inciter les ouvriers français à devenir conscients de leur aliénation sociale pour appréhender un mode d’émancipation dépassant de loin la conquête d’éphémères avantages matériels. Toute la démarche de l’enquêteur répondait au postulat de l’autoémancipation ouvrière entendue dans le sens d’une libération positive et créatrice ; comme ne manquait pas de préciser le préambule du Questionnaire, la classe ouvrière, pour s’émanciper, devait délibérément tourner le dos aux « sauveurs providentiels » (63).

Le questionnaire de 1881 montre à quel point les théorèmes les plus abstraits du Capital peuvent se ramener à un langage quotidien, accessible aux esprits les moins avertis des problèmes de théorie économique pure.

Notes
(43) ENGELS, Herrn Eugen Dühring’s Umwälzung der Wissenschaft, Werke [MEW] vol. XX, p. 262. Dans l’édition de 1894, Engels remplaça la dernière phrase par des remarques rejetant la formule lassallienne de l’ « État populaire libre » et la thèse anarchiste de la suppression immédiate de l’État.
(44) Cf. F. Engels à A. Bebel, 18-28 mars 1875. Voir également G. BOURGIN, La Commune, 1953, p. 55 sq.
(45) Le Questionnaire parut dans La Revue socialiste de B. Malon le 20 avril 1880. L’auteur n’y est pas nommé, mais Marx mentionne son travail dans une lettre à F. SORGE, le 5 novembre 1880. Le document fut tiré à part en 25 000 exemplaires, sans que l’enquête eût apporté des résultats intéressants. Cf. PL. Ec, t. I, p. 1527 sq.
(46) Cf. H. WEISS, « Die « Enquête ouvrière » von Karl Marx ». Zeitschrift fur Sozialforschung, 1936.
(47) Préambule du Questionnaire. Cf. PL. Ec, t. I, op. cit., p. 1528.
(48) Cf. Hilde RIGAUDIAS-WEISS, Les Enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1848, Paris, 1936. — Voir également E. LABROUSSE, Le Mouvement ouvrier et lei idées sociales en France de 1815 à la fin du XIXe siècle. « Les cours de Sorbonne », Paris, s. d., p. 130 sq. : « La mentalité sociale de la bourgeoisie conservatrice », puis les « Idées des réformateurs sociaux ».
Parmi les enquêtes ouvrières françaises de caractère franchement « ouvriériste », il faut signaler le livre d’Eugène BURET, De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (1840), que Marx cite dans ses manuscrits parisiens (1844).
(49) Question 74.
(50) Question 75.
(51) Ibid.
(52) Questions 63 et 77.
(53) Question 78.
(54) Signalons qu’à la date de la rédaction du Questionnaire les articles 414, 415 et 416 du Code pénal étaient encore en vigueur. La constitution, sous certaines conditions, de syndicats professionnels ne sera autorisée que quatre ans plus tard, par la loi du 21-mars 1844 abolissant à la fois l’article 416 du Code pénal et la loi Le Chapelier de 1791. Cf. E. DOLLEANS, Histoire du mouvement ouvrier, vol. II, 1946, p. 23 sq.
(55) Question 82. — « La société de résistance est une mutualité de combat, qui se trouve couvrir, outre les risques traditionnels (maladie, décès, parfois vieillesse) les risques de lutte et, notamment le chômage de grève. » E. LABROUSSE, op. cit., p. 82.
(56) Questions 83 à 87.
(57) Question 91.
(58) Questions 92 à 94.
(59) Question 95.
(60) Questions 96 et 97.
(61) Question 98. En voici un passage caractéristique : « Est-ce que (les coopératives) emploient des ouvriers du dehors de la même façon que le font les capitalistes ? »
(62) Suit la question 101 réservée aux « Observations générales ».
(63) On pourrait à propos de ce texte de Marx citer les mots qu’inspirent à M. Georges FRIEDMANN certains passages du Capital : « (…) Marx, dont beaucoup de disciples contemporains ressassent les mêmes textes sans chercher à prolonger la pensée, désigne un large champ de méditation et de recherches à ceux qu’attire, plutôt qu’une scolastique revêche et vaniteuse, une doctrine ouverte et vivante. » Où va le travail humain ? 1950, p. 372.

Le producteur séparé de ses conditions de travail

20 juillet 2008

Extrait (sans les notes) de Karl Marx: essai de biographie intellectuelle, par Maximilien Rubel (1957), livre basé sur sa thèse de doctorat (1954).

Ce qu’il convient surtout de retenir ici des diverses parties historiques du Capital, c’est la thèse générale qui en présente l’aboutissement logique : « Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production ».
Cette idée constitue, pour ainsi dire, la substance de la première intuition de Marx, dès ses premières lectures et études économiques, l’approfondissement théorique du thème central des manuscrits parisiens : l’aliénation du travail. Elle est le lien éthique qui unit Le Capital aux manuscrits dits économico-philosophiques, rédigés plus de vingt ans auparavant.
Il a fallu des conditions sociales bien déterminées pour provoquer la métamorphose des produits du travail en marchandises et en argent, puis en capital. L’histoire des origines du capitalisme illustre bien ce processus de transformation, en mettant en évidence son principal facteur : le travailleur libre, vendeur de sa force de travail, disposant de sa personne après avoir échappé aux chaînes qui l’avaient attaché à la glèbe, au seigneur, aux contraintes corporatives ; le travailleur dépouillé de ses moyens de travail et de toutes les garanties que lui offraient les institutions corporatives. Le terrain social était ainsi préparé pour l’avènement d’une nouvelle forme d’esclavage et d’exploitation : le salariat. « L’ensemble du développement, embrassant à la fois la genèse du salarié et celle du capitaliste, a pour point de départ la servitude des travailleurs ; le progrès qu’il accomplit consiste à changer la forme de l’asservissement, à amener la métamorphose de l’exploitation féodale en exploitation capitaliste ».

Le nouveau rapport de servitude se reflète dans un principe de droit qui établit l’égalité entre les vendeurs et les acheteurs de marchandises — illusion qui s’évanouit dès qu’apparaît la nature particulière de la marchandise appelée force de travail. Comme toute autre marchandise, la force de travail possède une valeur qui a pour mesure le temps de travail nécessaire à sa reproduction, autrement dit la valeur des moyens d’existence nécessaires à la conservation physique du travailleur. C’est cette valeur que l’acheteur de la force de travail fournit au travailleur en échange de l’usage de ses facultés physiques ou intellectuelles. Juridiquement, il s’agit d’un contrat synallagmatique parfaitement « équitable », puisque la force de travail, qui en fait l’objet, est payée à sa « valeur ». Ce qui distingue cependant la force de travail des autres marchandises, c’est que sa « valeur » est fonction des conditions de vie générales, du standard de vie traditionnel propre à chaque pays.
« La force de travail renferme (…), au point de vue de la valeur, un élément moral et historique » (14). S’étant assuré l’usage temporaire de la force de travail par un contrat dont la régularité juridique est indiscutable, l’acheteur utilise cette force au mieux de ses intérêts, en s’appropriant le produit du travail dont la valeur d’échange mesurée en quantité de travail, donc en temps de travail, est supérieure à la valeur d’usage de la force de travail, payée par l’acheteur. Ainsi donc, sous l’apparence du paiement intégral du temps de travail fourni par l’ouvrier, donc d’un échange de valeurs égales, l’acheteur de la force de travail ne paye en réalité que l’équivalent de cette force, mesuré en moyens de subsistance dont la production a exigé un temps de travail inférieur à la durée du travail mis à sa disposition par l’ouvrier. Par conséquent, dans sa journée de travail, l’ouvrier d’une part reproduit la valeur de sa force de travail et, d’autre part, il produit une valeur pour laquelle il ne reçoit rien en échange, une plus-value « qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo ».
Marx appelle « temps de travail nécessaire » la partie de la journée de travail nécessaire à la reproduction, en valeur, des moyens d’existence de l’ouvrier, et « travail nécessaire » la quantité de travail fournie pendant ce temps; il nomme « temps extra » la partie de la journée de travail concédée par surcroît au capitaliste, et « surtravail » la quantité de travail dépensée pendant ce temps (16). La plus-value n’est dès lors qu’une « simple coagulation de temps de travail extra » ; elle n’est que du surtravail matérialisé dans des produits.

Loin d’être une invention du capital, le surtravail a existé dans toutes les sociétés où les moyens de production furent le monopole de minorités possédantes. C’est la forme sous laquelle le surtravail est extorqué aux producteurs immédiats qui distingue les divers types de société et les systèmes économiques. Le fond est partout le même : le producteur immédiat, qu’il soit esclave, serf ou ouvrier « libre », doit assumer en plus de sa propre subsistance celle du maître disposant des moyens de production : « Que ce propriétaire soit aristocrate athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d’esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe ».
Le système du salariat se distingue des autres types historiques de production, tels que l’esclavage et le servage, par le fait que le surtravail et son résultat, la plus-value, sont dissimulés derrière le rapport juridique de l’échange d’équivalents, le temps et le travail de l’ouvrier paraissant entièrement payés par le maître des condi¬tions de production. Du point de vue du capitaliste, aucune limite ne s’impose à la durée du travail, donc au surtravail prétendument payé. Du point de vue de l’ouvrier, la limite qui s’impose à l’emploi de sa force de travail est déterminée non seulement par l’élément historique et social, mais surtout par la nécessité physiologique de la conservation de son existence. D’où la lutte de l’ouvrier pour une journée de travail « normale » : « II y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui règle l’échange des marchandises. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force. Voilà pourquoi la réglementation de la journée de travail se présente dans l’histoire de la production capitaliste comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, lutte entre le capitaliste, c’est-à-dire la classe capitaliste, et le travailleur, c’est-à-dire la classe ouvrière ».
Ainsi, le concept abstrait de « loi de la valeur », instrument scientifique destiné à faciliter l’intelligence du mécanisme de l’économie capitaliste, révèle, quand on essaie de l’appliquer au phénomène central de cette économie — l’échange entre le capital et le travail —, une antinomie irréductible qui n’est que le reflet d’une lutte sociale réelle entre deux classes à jamais ennemies.


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