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Rapport à l’Internationale (De Leon, 1905)

12 janvier 2013

Publié en annexe dans Bureau socialiste international: Comptes rendus des réunions manifestes et circulaires (G. Haupt, 1969). Texte paru aussi à l’époque dans L’Avenir social.

Le comité exécutif a reçu du citoyen De Léon, délégué du Socialist Labor Party, le rapport suivant relatif à l’année 1905:

Ceux qui auront lu le rapport du Socialist Labor Party, adressé au Congrès d’Amsterdam, seront agréablement surpris des événements signalés dans ce rapport, qui détaillait des faits encore embryonnaires l’année dernière.

Aux yeux de nos camarades de l’étranger, la situation en Amérique doit sembler chaotique. Elle doit apparaître comme une querelle qui engloble le mouvement politique socialiste jusqu’au mouvement économique ou trade-unioniste. Quand on cesse de l’examiner superficiellement, le chaos devient intelligible.

Deux grands principes se trouvent à la base de la lutte du mouvement socialiste et ouvrier en Amérique. Le premier de ces principes est que le mouvement politique du socialisme ne peut, s’il le voulait, et ne devrait, s’il le pouvait, ignorer le mouvement économique; qu’aucun mouvement politique sain et fécond du socialisme n’est possible s’il n’est pas fondé assis et basé sur un mouvement économique et trade-unioniste. En un mot, ce principe signifie qu’en Amérique un mouvement politique bona fido ou socialisme ne peut être que le reflet d’un mouvement économique d’égale bona fido.

L’autre principe est que le mouvement politique du socialisme ne devrait pas, s’il le pouvait, et ne pourrait, s’il le voulait, avoir quelque relation avec le mouvement économique. Il prêche la neutralité. Toutes les dissensions du mouvement socialiste et ouvrier, en Amérique, portent la trace de la collision de ces deux principes opposés.

Le Socialist Labor Party soutient le premier principe, et, comme conséquence, il essaie de favoriser la fondation d’un trade-unionisme ‘bon fide’.

Le champ du trade-unionisme en Amérique a été trouvé, par le mouvement politique du socialisme, dans un état d’occupation par ce que l’on appelle ‘craft-unionism’, l’unionisme pur et simple.

Ce système d’unionisme organise les métiers non seulement comme des unités, mais comme des corps souverains et autonomes. L’erreur fondamentale de ce système économique a été bientôt considérée comme désirable par la classe capitaliste. L’union de métier rendait tout mouvement économique stérile. En effet, si les salaires de ces unions étaient plus élevés que ceux des ouvriers non organisés, le prix que cette organisation payait pour ces salaires plus élevés était la division sans espoir de la classe ouvrière. Tout d’abord, la ‘craft union’ [4] excluait délibérément de la participation de la majorité des membres par l’apprentissage, les hautes cotisations, des droits élevés d’initiation [sic!] et d’autres expédients. En deuxcième lieu, chacune de ces "craft-unions’ ne pouvait en retour obtenir son denier de Judas, qu’en s’alliant avec l’employeur chaque fois qu’une autre union similaire était en lutte avec la classe possédante. Il est superflu et il me conduirait trop loin de dresser le long catalogue d’actes délibérés de trahison commis au détriment de la classe ouvrière en Amérique et ailleurs, ainsi que de relever les cas multiples de corruption que ce genre d’unionisme a engendrés. Il suffit de dire, comme preuve, que ces craft-unions sont reliées à une organisation de capitalistes appelée la "Civic Federation", dont le but est d’établir des relations harmonieuses entre le capital et le travail. Ces unions sont organisées surtout par l’American Federation of Labor [5].

Un mouvement politique de travail — et que peut être un Parti politique du socialisme si ce n’est un mouvement politique de travail? — ne peut faire des recrues que dans le camp de la classe ouvrière. Il était inévitable que ces querelles, engendrées par l’unionisme pur et simple dans le mouvement ouvrier, devaient se transmettre au mouvement politique. Dans ces circonstances, la classe ouvrière n’était pas seulement divisée politiquement en adhérents aux divers Partis politiques du capitalisme, mais ces dissensions se reflétèrent en Partis socialistes hostiles.

L’évidence croissante que cette conjoncture était insupportable, donna finalement naissance, au mois de juillet de l’année 1905, à une gigantesque révolte contre l’unionisme capitaliste. L’organisation Industrial Workers of the World [6] était lancée avec un nombre de membres qui dépasse déjà 150 000. Sa devise est que la classe ouvrière et la classe possédante n’ont rien de commun; son but est de prendre et de garder ce ui est nécessaire à la production, afin d’établir la république administrative du travail, sa méthode est l’unification de la classe ouvrière tant sur le champ politique que sur le champ économique. Les recrues viennent non seulement des catégories des non-organisés, mais encore des unions « pur et simple » qui ont pris conscience de la trahison de leur chef.

Tandis que cet événement fertile a eu comme résultat premier et immédiat de troubler la paix qui régnait dans la Varsovie capitaliste, son effet rapide et ultime est de construire les fondements larges et solides d’un mouvement politique du socialisme en Amérique et, par là, de réaliser en Amérique cette unification des forces politiques du socialisme que le Congrès d’Amsterdam a ordonnée.

Je suis heureux de dire que cette question, dont la solution est si désirable, est en bonne voie d’aboutissement.

Notes:

[4] Craft-union : il s’agit des Trade-Unions traditionnelles. Les membres du Socialist Labor Party qui en faisaient partie voulaient les politiser de l’intérieur. Leurs adversaires les plus résolus fondèrent l’Industrial Workers of the World; cf. G. D. H. Cole, The Second International, 2e partie, p. 790.

[5] L’ American Federation of Labor compta dans ses rangs en 1904

[6] L’Industrial Workers of the World fut fondé à Chicago en 1905; son principal soutien fut la Western Federation of Miners et son implantation initiale, l’extrême Ouest. Elle s’opposait au trade-unionisme orthodoxe et au socialisme réformiste. Cf. Cole, op. cit., 2e partie, p. 790 et suiv. est l’unification de la classe ouvrière tant sur le champ

Voir aussi:

deleon

Marxisme et syndicalisme chez Daniel De Leon

30 avril 2012

Article de Cristiano Camporesi publié dans Institut Giangiacomo Feltrinelli / Histoire du marxisme contemporain, t. 2 (Paris, 10/18, 1976). On ne partagera pas forcément les points de vue exprimés dans cet article mais la pénurie de documentation en français sur le sujet nous a semblé en rendre la publication utile.

1. Formation et position de De Leon dans le mou­vement ouvrier américain

Définir le marxisme américain revient précisément à poser l’un des problèmes fondamentaux de ce marxisme; jusqu’à quel point, en effet, peut-on parler réellement d’un marxisme « américain »? Partisans et détracteurs sont souvent d’accord pour voir en lui un phénomène procédant plus de l’émigration européenne que de racines autochtones. Pourtant, de nos jours, Daniel De Leon apparaît à de nom­breux critiques comme l’un des théoriciens et l’un des hommes politiques qui a le plus essayé d’adapter l’interprétation du marxisme à la situation réelle des États-Unis, même si, par ailleurs, quelques spécia­listes soulignent chez lui certaines limites qui sont le fait de son attitude excessivement dogmatique. Au moment où la gauche américaine, redécouvrant le syndicalisme révolutionnaire et le radicalisme des débuts du XXe siècle, élabore des reconstructions d’une remarquable rigueur scientifique, mais aussi, exalte parfois les aspects mythiques et romantiques de cette période [1], la figure de De Leon prend un relief particulier, parce qu’elle implique un jugement d’ordre général sur le socialisme aux U.S.A. entre la fin du XIX° siècle et le début de la Première Guerre mondiale.

Daniel De Leon, né le 14 décembre 1852 dans lu colonie hollandaise de Curaçao, fut envoyé, à qua­torze ans, poursuivre ses études en Europe. D’après ce qu’il dit lui-même dans un essai autobiographique, il fréquenta d’abord le lycée classique de Hildesheim, en Allemagne, et ensuite, l’université de Leyde — de ce dernier fait il ne reste aucune trace officielle —, En 1872 il se rend aux États-Unis, à New York, et en 1878 obtient, à la Columbia University, une licence de droit international et de droit constitution­nel. En 1886, lors de la tournée de conférences et de meetings de Wilhelm Liebknecht et des époux Aveling aux U.S.A., De Leon participe à la cam­pagne pour l’élection, à la mairie de New York, do I Henry George, le réformateur et utopiste agraire bien connu. En 1887, il se déclare contre la condamna­tion à mort des anarchistes impliqués dans « l’affaire de Haymarket », et en 1888 il s’affilie aux Knights of Labor. Cette activité politique radicale fut un obstacle à sa carrière universitaire : lecturer à la Columbia University, il n’eut pas de poste de professeur, et il refusa alors de renouveler son contrat de lecteur. En octobre 1890 De Leon entre au Socialist Labor Party (SLP). Née en 1877, cette organisation qui comptait, à l’époque, environ 1 500 membres était dirigée par des éléments pour la plupart originaires d’Allemagne, mais aussi des pays d’Europe orientale. Le parti avait connu disputes et scissions entre les marxistes et les lassalliens, les socialistes et les anarchistes; ses représentants étaient tellement  hostiles aux compromis et à la modération qu’on les appelait « impossibilistes » et « doctrinaires ». A cette époque, Engels en personne polémiquait contre les Knoten (ânes, ignorants) du parti américain, accusés de «confusion théorique», d’« arrogance » et de « lassallisme [2] ».

En 1891 fut créé l’hebdomadaire du Parti, The People. Le directeur en était Lucien Sanial et le vice-directeur De Leon. Engels accueillit défavorable­ment le nouvel organe et le taxa de sot et d’insignifiant. L’année suivante, De Leon devint directeur de la revue et il lui donna alors un caractère marxiste orthodoxe et «farouchement sectaire  [3]». De Leon n’avait pas quitté pour autant les rangs des Knights of Labor, pratiquant la tactique de l’infiltration afin d’essayer de conduire cette organisation au socia­lisme. De fait, De Leon appuya un représentant des Knights, James R. Sovereign, contre la ligne du Grand Master Workman Terence Powderly, néan­moins cette tactique du « boring from within » échoua. Dans un premier temps, en effet, il ne fut pas possible à un représentant du Socialist Labor Party, Lucien Sanial, d’être directeur du Journal of Knights of Labor, et l’année suivante (1895), à la Convention des Knights, De Leon lui-même fut expulsé, sous prétexte que c’était un avocat et non un travailleur. En réponse, les socialistes révolution­naires créèrent un nouveau syndicat, la Socialist Trade and Labor Alliance dont la naissance fut accueillie avec enthousiasme par le SLP.

« Avec une joie ineffable nous saluons la formation de la Socialist Trade and Labor Alliance, comme un grand pas fait vers l’abolition du joug de l’esclavage du salaire (…). Nous invitons les socialistes du pays à porter l’esprit révolutionnaire de la Socialist and Labor Alliance dans toutes les organisations de travailleurs, à consolider et à rassembler ainsi le prolétariat américain en une troupe in­vincible douée de conscience de classe et armée tout à la fois du bouclier de l’organisation économique et de l’épée des voix du Socialist Labor Party [4] ».

De Leon incitait ainsi le prolétariat américain au « dual unionism », c’est-à-dire à la formation d’une organisation socialiste s’opposant aux syndicats modérés existants. Il visait surtout l’American Federa­tion of Labor, dirigée par Samuel Gompers, PJ. Mc Guire et Adolph Strasser. La ligne syndicale do l’American Federation of Labor consistait surtout à réclamer des améliorations salariales pour ses inscrits, pour la plupart des ouvriers spécialisés, organi­sés sur des bases corporatives. Gompers concevra le syndicalisme de façon très pragmatique, tout i fait comme une affaire, comme le business des travailleurs, et il refusait catégoriquement les illusions utopiques de la lutte de classes. D’après ses dire», dans son autobiographie : « Dans les premiers tcemps j’avais l’habitude de discuter avec les socialistes. Je leur disais que la Klassenbewusstein (conscience de classe) qu’ils considéraient comme très importante n’était pas un élément fondamental et intrinsèque, parce que la conscience de classe est un processus mental partagé par tous ceux qui ont de l’imagination, mais que la force primitive qui a son origine dans l’expérience, c’est seulement le Klassengefühl (sentiment de classe). Le sentiment de groupe est l’une des plus grandes forces de cohésion du mouvement ouvrier (…) suivant mon expérience le socialisme de profession va de pair avec l’instabilité jugement ou l’inconsistance intellectuelle, causée par l’incapacité de reconnaître les faits [5] ».

La formule adoptée par Gompers, « unions pure and simple », pour marquer la séparation existant entre les revendications économiques et la lutte politique et sociale, fut par la suite utilisée par ses adversaires pour stigmatiser le modérantisme « cor­poratif » de l’American Federation of Labor, ironi­quement rebaptisée l’American Separation of Labor, puisqu’elle favorisait uniquement l’aristocratie ouvrière. Puis, lorsque le sénateur républicain Mark Hanna, industriel et homme de confiance du prési­dent Mac Kinley, définit les syndicalistes modérantistes comme « les lieutenants des capitaines d’industrie » l’expression « labor lieutenants of the capitalist class » devint un slogan de la polémique de De Leon contre Gompers et l’American Federation of Labor. Gompers se vengea alors en appelant De Leon « Loeb », faisant malignement allusion à son origine juive. Et encore, à l’occasion de la grève de New Bedford, De Leon se rendit dans cette ville et y tint son célèbre discours What means this strike? Gompers, quant à lui, y arriva deux jours avant le théoricien marxiste. La section locale du Socialist Labor Party l’invita à un débat avec De Leon, et Gompers, non seulement déclina l’offre mais encore, dans un de ses discours, compara De Leon à un agent de Pinkerton (policiers privés au service des industriels) dont le dessein était la division de la classe ouvrière. L’attaque était si fausse et tellement injustifiée que le syndicaliste "William Cunnane, secré­taire financier du conseil de grève s’en dissocia pu­bliquement en blâmant l’incorrection de Gompers. Le caractère « collaborationniste » des dirigeants de l’American Federation of Labor apparut clairement aux radicaux américains en 1901 au moment où Gompers et Mitchell acceptèrent de participer à la National Civic Federation, organisme créé par Hanna qui avait pour but de résoudre les conflits entre le monde du travail et celui du capital.

En 1896 De Leon tient un discours significatif : Reform or Revolution [6]. — Rappelons que beaucoup de ses écrits sont des transcriptions de discours et de conférences où brillaient ses étonnantes qualités ora­toires —. L’« ouverture » est consacrée à la descrip­tion ironique des aspects de la réforme à quoi vient s’opposer le sérieux scientifique des révolutionnaires socialistes : « Prenez, par exemple, un caniche. Vous pouvez le réformer de plusieurs façons. Vous pouvez le tondre complètement et laisser une touffe de poils en bout de queue; vous pouvez percer ses deux oreilles et mettre à l’une un nœud bleu et à l’autre un nœud rouge; vous pouvez lui mettre un collier de cuivre à vos initiales et le couvrir d’un petit paletot élégant, cependant caniche il était, caniche il de­meure (…). Chacune de ces transformations, cha­cune de ces étapes peut marquer une époque authen­tique dans la vie du caniche. Et pourtant, pour l’es­sentiel, caniche il était, caniche il demeure. C’est cela la réforme [7]. »

Dans sa polémique, De Leon ne s’en prend pas qu’aux réformateurs, il s’attaque aussi aux approxi­mations de certains révolutionnaires; il s’ensuit une critique des théories anarchistes qui voudraient éli­miner, sans discrimination, tout principe d’autorité, Au contraire, argumente De Leon à la suite de Marx, le système économico-productif du futur Cooperative Commonwealth socialiste, est semblable à un grand orchestre qui pour fonctionner de façon harmonieuse a besoin d’un chef capable : le chef d’orchestre n’est pas un tyran, c’est seulement celui qui possède le plus de compétence pour exercer le leadership. Dans ce cas spécifique, le leadership du mouvement doit être exercé par le Socialist Labor Party, avant-garde minoritaire qui a pour tâche d’éduquer les masses laborieuses. Dans ce contexte, le vote est important, mais il doit être étroitement lié à l’intensification de S la lutte de classes. Ceux qui se bornent à voter pour le Socialist Labor Party, précise De Leon, dans un autre discours, « renvoyant toute leur activité à un seul jour de l’année — le jour des élections —, n’ont pas les pieds sur terre [8] ».

On a déjà vu comment De Leon, suivant en cela d’autres écrivains socialistes, définissait la Répu­blique socialiste en tant que Cooperative Commonwealth, expression tirée du titre d’un ouvrage très , célèbre du philosophe utopiste Laurence Gronlund. Si nous examinons quelle était sa vision du maté­rialisme historique nous nous apercevons qu’elle ne s’éloigne guère des concepts généraux acceptés par I les représentants de la IIe Internationale. De Leon a traduit en anglais L’Évolution du socialisme, de l’Utopie à la Science d’Engels et le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte de Marx; son image de la Weltanschauung socialiste reste liée aux thématiques prônées par l’Antidühring. Dans le discours sociologique, l’usage d’un certain modèle naturaliste est caractéristique chez le théoricien américain, même si par ailleurs, il évite sciemment certaines formes du « darwinisme social » dans lesquelles tombent beau­coup de socialistes américains de l’époque : « Les lois qui régissent la sociologie courent sur des lignes parallèles et sont l’exacte contrepartie des lois que les sciences naturelles ont établies en biologie, et tout d’abord la figure centrale dans le domaine de la sociologie est celle qui correspond à l’espèce dans le domaine de la biologie prennent la place de l’espèce en biologie [9]. »

Dans ce domaine De Leon se mêle en médiateur à la dispute idéologique pour déterminer si le socialisme doit être évolutif ou révolutionnaire, s’il doit procéder de façon lente et graduelle ou bien pur sauts. A ce propos, De Leon partage quelque peu l’optimisme déterministe de l’époque, dans la mesure où il considère que le processus évolutif est irréver­sible et qu’il est destiné, de par sa dynamique interne, à provoquer des « crises révolutionnaires [10] ». Il convient de signaler également la grande admiration de De Leon pour l’anthropologue Lewis Morgan, ad­miration qui le fait parler avec enthousiasme « de la splendide théorie de Morgan-Marx à propos de la conception matérialiste de l’histoire [11]». S’appuyant sur sa lecture de Ancient Society, De Leon se lance parfois dans de longues dissertations « sur l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État » et, décrivant la naissance de la division en classes des sociétés primitives, il privilégie le discours sur l’ou­til de production. Certaines pages de De Leon rap­pellent en partie les assertions (et les méprises) de Achille Loria sur la fonction de l’outil technique : . « L’apparition de l’outil en fer n’a peut-être pas suffi à diviser la société en une classe de maîtres et une d’esclaves — peut-être pas —. Mais l’apparition de l’outil en fer, comme incident qui poussait la société vers la perfection de l’outil, liée à la loi du progrès qui poussait la société à sortir du sentier battu des conditions primitives universelles, ces deux lois agis­sant ensemble, l’apparition de l’outil en fer accéléra le cours des événements et lui imprima sa marque décisive [12] ».

On croirait se trouver face à une conception quelque peu mécaniste du progrès d’une part, et du développement des forces sociales d’autre part, d’autant plus que De Leon s’intéresse fort peu aux aspects dialectiques de la pensée de Marx. En l’absence d’un approfondissement philosophique — ce qui était d’ailleurs le propre de toute la culture socialiste américaine, hostile à tout retour à Kant et à Hegel — nous trouvons cependant chez De Leon des instances intellectuelles non conformes au climat scientifique et positif du moment, voir, par exemple, le jugement favorable au mouvement moderniste exprimé pendant la polémique avec le jésuite Thomas Jasson [13].

L’attitude intransigeante et ferme à propos des questions théoriques vaut à De Leon une forte hostilité de la part des milieux socialistes américains. A l’intérieur du Socialist Labor Party, d’une part Morris Hillquit, Job Harriman et Max Hayes, par ailleurs fonctionnaire de l’American Federation of Labor — s’opposaient à De Leon —, d’autre part, en 1898, des personnalités comme Eugène Debs et Victor Berger formèrent le Social Démocratic Party. Après la dramatique scission du groupe de Hillquit (les « Kangaroos ») d’avec le Socialist Labor Party, en 1899, les deux nouveaux partis fusionnèrent en 1901, créant le Socialist Party lequel exerça alors son hégémonie sur le mouvement américain et relé­gua dans l’ombre le Socialist Labor Party. Même un syndicat prosocialiste, la Brewery Wokers Union, s’éloigna de De Leon. Celui-ci accusa» les leaders du syndicat d’être « abrutis par l’alcool » et ces derniers ripostèrent en traitant De Leon « d’intellectuel sorti du néant [14] ». De fait, le dogmatisme de De Leon, que l’on accusait d’agir comme le pape ou le tsar du socialisme américain, provoqua l’éloignement du Parti de plusieurs militants comme Lucien Sanial, Herman Simpson, Hugo Vogt, l’ex-directeur du Vorwarts, etc.. Morris Hillquit, l’un des leaders du Parti socialiste, nous a laissé de son rival ce portrait, certes tendancieux mais non tout à fait inexact : « Daniel De Leon était profondément égocentrique. Presque tout de suite après son entrée dans l’arène socialiste il divisa le mouvement en deux camps antagonistes — ses admirateurs et ses fidèles d’une part et de l’autre ses féroces opposants et censeurs (…). Penseur profond et logicien implacable il était transporté au-delà du règne de la réalité par le processus de sa logique abstraite et de quelque façon talmudiste [15]. »

Mais abstraction faite des problèmes de « tempérament », de nombreux socialistes américains étaient opposés à De Leon à cause de leur ligne modérée qui les portait à des prises de position tout à fait ambiguës. Lorsque éclata la guerre hispano-américaine, certains milieux socialistes affichèrent, tout comme Gompers, une attitude belliciste. Le Socialdemokrat en arriva même à écrire : « le succès américain contribuera à faire mûrir les fruits du capitalisme, à précipiter la chute du système économique qui tient actuellement le monde en esclavage [16] ».

Au contraire, De Leon considérait plus justement que l’expansion impérialiste et la conquête de nouvelles frontières auraient affaibli les forces révolutionnaires et stabilisé l’économie des U.S.A. L’interprétation de De Leon fut confirmée, a posteriori, par les estimations de Thorstein Veblen, lequel, en 1904, parlait de la guerre hispano-américaine comme d’un phénomène qui avait « redressé la dépression et apporté la prospérité dans le monde des affaires [17] ».

A cause de son adhésion rigoureuse au marxisme, De Leon exigeait une organisation « intolérante comme la science » et qui aurait « toute la tyrannie de la vérité [18] ». C’est justement pourquoi son parti avait une dialectique interne moins vivante que celle du Socialist Party.

2. Socialisme américain et socialisme européen

Face aux résultats électoraux du parti socialiste, le Socialist Labor Party devint quantité négligeable : aux élections de 1904 le premier eut 409 230 voix contre 31 248 au second (et du reste, en 1905, la Socialiste Trade and Labor Alliance ne comptait guère que 1 450 inscrits). C’est pourquoi Karl Liebknecht, lors de son voyage aux U.S.A. en 1910, invitait les membres du Socialist Labor Party à s’unir au Socialist Party, non pour des motifs théoriques mais bien parce que le parti socialiste était l’organisation la plus importante. Nullement abattu par les résultats négatifs, De Leon assurait que ce qui compte c’est moins la quantité que la qualité, et il continuait imperturbable son combat contre les ten­dances révisionnistes en Amérique et en Europe [19]. Révélateurs, à cet égard, sont les jugements que De Leon porte sur les socialistes européens présents au congrès d’Amsterdam (1904) auquel il participait en tant que représentant du Socialist Labor Party.

L’un des points les plus débattus au congrès d’Amsterdam était le problème Millerand et la diffusion des positions révisionnistes. Alexandre Millerand c’est ce socialiste français qui faisait partie d’un gouvernement bourgeois dont le ministre de la Guerre, était le général Gallifet, bourreau de la Commune, En France, l’entrée de Millerand au cabinet radical de Waldeck-Rousseau provoqua une division au sein du mouvement socialiste, dans la mesure où cette entrée est sévèrement condamnée par Guesde mais approuvée par Jaurès. Au congrès de l’Internatio­nale de Paris (1900), Kautsky tenta de réconcilier les factions opposées en proposant une motion où l’on affirmait que « l’entrée d’un socialiste isolé dans un gouvernement capitaliste » est un « expédient tem­poraire et exceptionnel» et que, de toute façon, l’appréciation d’un tel fait est un problème de tac­tique et non de principe. Cette position excessive­ment modérée fut par la suite modifiée par la social-démocratie allemande, au congrès de Dresde (1903) lequel condamna « les efforts des révisionnistes et leur « politique de concessions à l’ordre établi », La résolution de Dresde fut adoptée, avec une légère modification, par le congrès d’Amsterdam, De Leon la vota également après qu’une de ses motions, plus radicale, eut été repoussée. Dans le rapport de De Leon sur le congrès de Dresde, pour décrire l’opportunisme de Kautsky, dont les thèses étaient soutenues aux U.S.A. par Morris Hillquit, son style est tout à fait caustique. Examinant le groupe social-démocrate du «centre», De Leon donne libre cours à sa rhétorique : « Le groupe en ques­tion est composé de théoriciens (theorickers terme péjoratif) qui se torturent les méninges à propos de la théorie (…). L’exemplaire type du groupe est Kautsky : sa caractéristique c’est manger à deux râteliers [20]. » Et il est intéressant de remarquer qu’à propos de  Kautsky, De Leon cite favorablement l’Iskra, le périodique fondé par Lénine « qui s’est spirituellement moqué et de l’auteur et de sa résotlution dite ‘résolution de caoutchouc’ [21] ».

Dans son rapport du congrès d’Amsterdam, De Leon trace avec une indéniable maîtrise littéraire les portraits psychologiques et politiques des parti­cipants, qu’il sympathise ou qu’il s’oppose à eux. Il décrit avec efficacité l’intelligence de Jaurès, l’habi­lité oratoire de Victor Adler, l’attitude « cabotine » de Vandervelde mais il réserve ses plus grandes protestations de solidarité et de sympathie à August Bebel. Pour De Leon, Bebel c’est le personnage le plus important du socialisme européen, un homme doué de noblesse morale et de grandeur intellec­tuelle, celui qui tend à « idéaliser la praxis », bref, presque un héros romantique. Entre De Leon et Bebel il y a néanmoins quelques points de désaccord que le socialiste américain avait déjà soulignés en traduisant en anglais et en annotant Die Frau und der Socialismus. Dans cet ouvrage Bebel soutient que l’Allemagne prendrait la tête du mouvement révolutionnaire. Or, pour De Leon, en Allemagne, comme dans beaucoup d’autres pays d’Europe, prévaut encore l’esprit féodal; « (…) l’Allemagne (par  rapport aux États-Unis) est presque en retard d’un demi-cycle révolutionnaire. La révolution bourgeoise n’a qu’à moitié réussi (…) des barrages féodaux [obstruent] le chemin du mouvement socialiste dans ce pays [22] ».

3. Syndicalisme modéré et syndicalisme révolution­naire

De Leon considère que les États-Unis, pays sans conditionnements féodaux et qui connaît un progrès industriel de très haut niveau, sont plus près d’une situation révolutionnaire. Emporté par un bel élan utopiste, il ne tient pas compte de l’analyse pessi­miste, que lui-même avait faite, sur le degré de cons­cience des travailleurs américains. Dans un de ses ouvrages très remarquable que Lénine aurait voulu faire traduire en russe [23], Two pages from Roman History (1902), De Leon dénonçait l’action démo­bilisatrice exercée par les syndicalistes modérés sur les masses laborieuses et il établissait un fort intéres­sant parallèle avec l’histoire romaine. Les syndica­listes de l’American Federation of Labor sont compa­rés aux antiques tribuns de la plèbe qui se laissaient souvent corrompre par l’aristocratie. « Tout comme le tribun de la plèbe, le leader syndical est homme « pratique » et il s’en vante, il n’a pas de « visions », il ne choisit pas des « chimères [24] ». Ainsi le séna­teur Mark Hanna, l’artisan de la conciliation entre capital et travail selon une vision « corporatiste » de l’économie, est-il ironiquement comparé au Romain Camille qui fit construire un temple à la Concorde. L’épisode de l’histoire romaine qui paraît à De Leon le plus significatif pour l’histoire du mouvement ouvrier, c’est précisément l’échec des tentatives de réforme des Gracques. De Leon ne refuse pas les réformes mais il soutient que, face à l’opposition intransigeante des classes dirigeantes, le seul moyen d’en faire, pour les révolutionnaires, c’est de pren­dre le pouvoir. De Leon énumère, à ce propos, une série d’enseignements qu’il est bon de rapporter :

« La révolution prolétarienne abhorre les formes, elle est implacablement logique; les palliatifs sont des atténuations du mal; la révolution prolétarienne pro­pose son propre code; elle est irrévérencieuse, elle ménage ses forces; elle refuse les dons propitiatoires; elle est poussée en avant par la raison et non pas par la rhétorique; elle ne fait pas d’équivoque, elle construit des caractères. »

La défiance de De Leon envers les Labor leaders n’était pas seulement motivée par l’attitude des syn­dicalistes de l’ American Federation of Labor, mais aussi par celle de certains de ses collègues socia­listes. L’exemple typique en est fourni par Harry Carless de l’Essex County Independent Socialist Club qui était en même temps « organisateur national » du Socialist Labor Party. Celui-ci avait eu une polé­mique avec De Leon où il soutenait que le Socialist Labor Party ne devait avoir rien à faire avec les syndicats, car les syndicats mènent une politique de défense « égoïste » des intérêts économiques parti­culiers de leurs adhérents, alors qu’une organisation socialiste doit promouvoir la solidarité entre tous les travailleurs. Or, en tant que socialiste, Carless pouvait se solidariser avec toute la classe ouvrière mais, comme membre du syndicat des Silver Polishers, il ne voulait assurer des avantages salariaux qu’aux inscrits du syndicat. Dans The Burning Ques­tion of Trades Unionism [25], De Leon ne se contenta pas de relever à l’intérieur du mouvement ouvrier américain ces contradictions et d’autres semblables, mais encore il signala que les armes traditionnelles du parlementarisme démocratique employées par les partis socialistes sont insuffisantes si elles ne sont pas rattachées au syndicalisme révolutionnaire. En effet, au cas où les travailleurs feraient preuve d’une conscience politique se traduisant en victoire électorale, les capitalistes pourraient encore bloquer la production et affamer le pays. Les travailleurs devraient au contraire occuper les usines et organisa eux-mêmes la production. C’est ici que se place le fameux passage dans lequel De Leon suppose un parlement élu non sur des bases géographiques mais selon l’appartenance à une organisation industrielle — on a pu voir là une analogie avec le système des soviets [26].

Il faut encore voir ce que les théories de De Leon sur le syndicalisme révolutionnaire doivent à des idées importées d’Europe. Dans son étude fondamen­tale sur les Industrial Workers, Paul F. Brissenden soutenait, de façon erronée, que les idées des Wobblies étaient autochtones. « C’est seulement après 1908 que le syndicalisme révolutionnaire fran­çais a eu quelque influence directe sur le mouve­ment syndical américain [27].» On peut facilement invoquer aussi le fait que De Leon, dès 1899, fai­sait publier dans The People des articles parus dans le Mouvement socialiste dirigé par Hubert Lagardelle et que, en 1904, le Daily People citait favo­rablement Arturo Labriola [28]. De Leon se rappro­cha des thèses anarcho-syndicalistes de façon lente et graduelle : si, en 1904, il critiquait encore le « mythe » de la grève générale comme « archaïque et sujet à une double erreur, par la suite, avec la fondation des Industrial Workers of the World il rectifie son point de vue. La naissance de cette orga­nisation IWW qui, dès le départ connut une vie particulièrement difficile, marque un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. Après une conférence informelle tenue’ à l’automne de 1904, il y eut, à Chicago, en janvier 1905, une réunion d’environ trente représentants de la gauche américaine, lesquels rédigèrent un Manifesto [29]. Étaient présents, entre autres, les socialistes Eugène Debs, A. M. Simons et Ernest Untermann, Charles Moyer et William D. Haywood de la Western Federation of Miners — syndicat qui s’était séparé en 1897 de l’American Federation of Labor. Il y avait encore le prêtre catholique aux idées anarchistes Thomas Hagerty et Frank Bohn, du Socialist Labor Party, qui participait à titre personnel, alors que De Leon n’avait pas été invité. Un regroupement aussi peu homogène ne pouvait pas durer car il réunissait des représentants de tendances trop diverses, et de plus une clause du Manifesto établissait que les Industrial Workers ne devaient s’affilier à aucun parti politique pour ne favoriser aucune des organisations socialistes existantes. En réalité, les mem­bres du parti socialiste ne croyaient pas beaucoup à la réussite de l’Industrial Workers. Max Hayes, qui représentait la tendance socialiste à l’intérieur de l’American Federation of Labor (et qui n’avait jamais réussi à faire prendre à ce syndicat des positions radicales), avait déjà émis des doutes quant à cette nouvelle « union », craignant qu’elle ne fût tout aussi sectaire et extrémiste que la Socialist Trade and Labor Alliance. Ernest Untermann, théoricien marxiste de quelque renom et signataire du Manifesto s’empressait, en mai 1905, de mettre en garde les membres de la Western Federation of Miners contre la présence de De Leon à l’intérieur du nouveau mouvement, afin d’éviter à temps les conséquences négatives qui en auraient sans aucun doute résultées [30].

« Le préambule » qui fut adopté à la Ire conven­tion de l’Industrial Workers of the World, usait d’un ton encore plus résolu pour souligner l’indépendance du syndicat face aux partis. C’est justement De Leon qui insista afin que l’expression de Magerty « without affiliation with any political party », déjà employée dans le Manifesto fût de nouveau introduite dans le texte. « La classe ouvrière et les capitalistes n’ont rien en commun… La lutte doit être menée entre ces deux classes jusqu’à ce que les travailleurs s’unis­sent tant dans le domaine politique qu’industriel, qu’ils s’emparent de ce qu’ils produisent par leur travail et qu’ils le conservent, lutte menée à travers une organisation économique de la classe ouvrière qui n’est affiliée à aucun parti politique [31]. »

Cette seconde clause, la clause politique, fut défen­due par De Leon, non seulement pour éviter une influence excessive du parti socialiste sur les Industrial Workers [32], mais aussi pour affirmer que l’ac­tion révolutionnaire de la classe ouvrière ne devait pas être identifiée avec la simple « force physique ». « Le barbare commence par la force physique, l’homme civilisé termine par elle, lorsqu’elle est néces­saire [33] ».

Par la suite, la dramatique rupture entre De Leon et le courant « anarcho-syndicaliste » se fera juste­ment à propos des thèmes qui avaient trait à l’uni­fication de la lutte économique et de la lutte politique et à l’usage de la force physique dans les conflits sociaux. En même temps certains voyaient clairement la position de compromis adoptée alors par De Leon pour tâcher de concilier positions marxistes et positions révolutionnaires. De Leon atténua personnellement ses affirmations de l’année précédente à propos de la grève générale, afin de ne pas se brouiller avec Haywood et la Western Federation of Miners. Dans le discours qu’il fit à Minneapolis, le 10 juillet 1905, pour exposer et commenter le « préambule » des Industrial Workers, De Leon expliquera que par le terme « grève géné­rale » il faut entendre l’expropriation (lock-out) des capitalistes des moyens de production après que les travailleurs s’en soient emparés [34]. Dans ce discours, De Leon tâchait aussi d’éclaircir ultérieurement la prise de position des Industrial Workers à propos de la lutte politique menée indépendamment des partis socialistes existants. Alors que le mot d’ordre des dirigeants conservateurs de l’American Federa­tion of Labor était « pas de politique dans le syn­dicat», expliquait-il, pour les syndicalistes révolu­tionnaires des Industrial Workers il y a unité indé­niable entre la lutte économique et la lutte politique. Seule une organisation économico-syndicale (non un parti, donc) peut garantir à la classe ouvrière l’appropriation des moyens de production. Les installa­tions, les usines, etc.. devraient être prises et gar­dées. Mais — avance De Leon —, « il en va tout à fait autrement pour le « pouvoir politique ». Il doit être conquis en vue de l’abolir. Il en résulte que l’objectif du mouvement politique des travail­leurs est simplement destructif. Supposons que, lors d’une élection, les travailleurs doués de conscience de classe remportent un succès total (…) supposons, que nos candidats soient installés par le président au Congrès (…) supposons tout cela : que leur reste­rait-il à faire? Simplement se mettre en vacance sine die (…). Si (…) la victoire politique trouve la classe ouvrière industriellement organisée, prolonger alors l’existence du mouvement politique équivau­drait à tenter d’usurper les pouvoirs que sa victoire proclame avoir dévolus à l’administration centrale de l’organisation industrielle [35] ».

De Leon ne parle pas seulement de l’abolition de l’État corrigeant, en partie du moins, la thématique d’Engels à propos de « l’extinction », mais il pos­tule aussi l’absence de capitale dans la future répu­blique socialiste : « Là où le conseil général exécu­tif des Industrial Workers of the World tiendra ses séances, là sera la capitale du pays [36]. » La thèse « utopique » de la suppression du pouvoir étatique fut en butte à une forte opposition de la part des écrivains du parti socialiste : « Abandonner le pou­voir politique après l’avoir conquis équivaut plus ou moins à refuser la lutte pour le pouvoir politique en premier lieu », commentait James Oneal. Ce à quoi De Leon répliquait ironiquement : « Avoir démoli la Bastille après l’avoir conquise équivaut plus ou moins à refuser de la conquérir en premier lieu [37]. » Mais tous les représentants du Socialist Party n’agissaient pas de la même manière : s’il y avait ceux qui, comme William J. Ghent, ne cessaient de répéter que le Socialist Labor Party et De Leon devaient être ignorés, par contre Eugène Debs qui critiquait la politique des socialistes envers l’American Federa­tion of Labor, montrait de l’estime pour le théori­cien, même s’il lui reprochait sa « froideur intellectuelle », « De Leon en sait long sur la question du syndicalisme », « le fait est que l’opposition violente des membres du Socialist Party envers les Industrial Workers est dirigée surtout contre la personnalité de De Leon et qu’il s’agit surtout d’une animosité purement personnelle (…) [38] ».

4. Le débat à propos de l’anarcho-syndicalisme et l’expulsion de De Leon des IWW

La vie de De Leon à l’intérieur des Industrial Workers se passait entre des désaccords et des diffi­cultés parfois très violents. Au second Congrès de l’organisation (1906), De Leon s’allia au courant anarcho-syndicaliste (William E. Trautmann, secré­taire-trésorier des Industrial Workers, et Vincent St John) afin de mettre en minorité le président C. O. Sherman et frapper ainsi les éléments les plus modérés des IW. C’est le coup de force de ce qu’on appela la « proletarian rabble » (la lie prolétarienne) stigmatisée ensuite par les représentants socialistes (Morris Hillquit, J. Mahlon Barnes) au congrès de l’Internationale de Stockholm (1907) comme étant une des habituelles machinations « scissionnistes » de De Leon. Comme l’a noté Don K. Mac Kee dans son ouvrage déjà cité, c’était surtout Trautmann d’une part (« le révolutionnaire Trautmann », comme l’appelait ironiquement les socialistes de l’aile modé­rée) qui exerçait à cette époque une certaine influence sur De Leon, mais aussi les théoriciens du syndi­calisme européen, et les positions de De Leon n’en étaient que plus « extrémistes ». Mais, somme toute, De Leon suivait de trop près l’orthodoxie marxiste de la IIe Internationale pour pouvoir accepter sans réserves les théories de l’action directe et du sabo­tage. Aux conventions de 1907 et 1908, après une brève escarmouche au Congrès de 1906, ce conflit, contradiction latente dans la pensée de De Leon, se manifesta clairement. Trautmann et St John, sou­tenus par Haywood, finirent par obtenir l’exclusion de De Leon des IW (1908). De Leon, quant à lui, était particulièrement dégoûté par les conceptions, selon lui infantiles et improvisées, que certains repré­sentants’ de l’aile anarcho-syndicaliste avaient au sujet de l’activité révolutionnaire. A la Convention de 1907, ce secteur « gauchiste » était représenté non seulement par des délégués peu connus — Foote, Axelson, Glover — mais aussi par Ludovico Caminita, le directeur du journal anarchiste La Questione sociale) lequel proposait d’éliminer la clause poli­tique. En défendant la compatibilité entre industria­lisme révolutionnaire et socialisme, De Leon se réfé­rait à Marx, non parce que Marx a raison dans l’absolu, mais parce que l’expérience a vérifié l’exac­titude de ces conceptions. De Leon souligne sur­tout, avec des accents humanistes, la supériorité morale du socialisme sur le capitalisme : « II n’existe pas d’urne pour les bulletins de vote capitalistes, comme il n’existe pas de vote capitaliste, comme il n’existe pas une liberté de parole capitaliste. Ce sont là des conquêtes que le genre humain a arra­chées des griffes de la classe dirigeante [39].» Le dis­cours de De Leon fut applaudi et la motion pour supprimer la clause politique fut repoussée par 113 voix contre 15. Cette éphémère victoire avait été précédée, pendant l’hiver 1906-1907, par d’intenses débats entre De Leon et des tenants de l’action directe comme John Sandgren, Arturo Giovannitti, Joseph Wagner et Léon Vasilio.

De Leon reprochait à Sandgren, lequel soutenait la faible efficacité de l’activité simplement politique pour renverser le système capitaliste, la confusion faite entre l’activité politique en général et des élé­ments contingents comme la participation aux élec­tions. « On ne doit pas refuser tout ce que le capi­talisme a réalisé. Une telle opinion barbare détrui­rait aussi la gigantesque machine de la production moderne. Parmi les choses importantes que le capi­talisme a introduites il y a l’idée de méthodes paci­fiques pour résoudre les disputes [40]. » Interviennent ensuite dans la discussion Joseph Wagner et Léon Vasilio, lesquels prennent comme exemple la « Confé­dération Générale du Travail » française; mais on entend surtout, dans le débat, la voix de Arturo Giovannitti, né en Italie en 1882 et mort récem­ment (1959), il dirigeait aux Etats-Unis l’hebdo­madaire 11 Proletario. Il fut l’un des meneurs de la grève des textiles à Laxrence (1912) et l’un des protagonistes du procès qui s’ensuivit. De Leon pro­fite de l’occasion pour réaffirmer que ses positions et celles du Socialist Labor Party sont les mêmes que celles d’Arturo Labriola en Italie; et Giovan­nitti d’ailleurs n’a aucun droit de citer Labriola pour soutenir ses positions antiparlementaires car ce dernier est membre du parti socialiste italien.

Et le théoricien américain, qui en définitive consi­dère le Parti comme une forme de conscience externe du prolétariat, ne renonce pas à donner une leçon de science sociale à son interlocuteur : « Gio­vannitti affirme : « Une classe qui veut réellement accomplir sa fonction historique doit être révolution­naire, non dans le but mais dans la méthode et les moyens. » Cette affirmation pèche doublement contre la science sociale. Sa première erreur réside dans l’usage de l’expression « méthodes » et « moyens révolutionnaires ». Il n’existe pas de « méthodes et moyens révolutionnaires »! Les moyens et les méthodes peuvent être bons ou mauvais, sages ou fous, jamais « révolutionnaires ». La force physique, les moyens et les méthodes révolutionnaires ne sont pas essentiellement révolutionnaires, ils peuvent être ultra-réactionnaires [41]. »

Sa supériorité théorique et son habileté dialec­tique n’empêchèrent pas De Leon d’être battu au Congrès de 1908. La campagne de Trautmann avait commencé sous prétexte qu’un certain E. Markley aurait écrit dans le Daily People des articles contraires aux IW, accusation dont De Leon dé­montra l’inexactitude. Au contraire, la crainte que le Socialist Labor Party tentât d’avoir une position prééminente à l’intérieur des Industrial Workers, était bien plus fondée; en témoigne Justus Ebert, un partisan de De Leon qui quitta le Parti pour adhérer aux IW.

Mais ce motif ne justifia pas officiellement l’expul­sion de De Leon. Selon le récit de l’historien Patrick Renshaw, De Leon « n’étant pas un travailleur sala­rié ne pouvait être membre de l’organisation. Ses lettres de créance furent repoussées, car il représen­tait la Store and Office Workers Union, au lieu de la section locale de la Printing and Publishing à laquelle il aurait dû appartenir en tant que directeur du journal The People [42] ».

Au congrès, la faction anti-De Leon était représentée par ce qu’on appelait l’ « Overall Brigade » (Brigade des salopettes). Elle était composée par des travailleurs de l’Ouest qui voyageaient d’une ville à l’autre, dans des trains de marchandises, pour diffu­ser les idées des Industrial Workers; leur hymne était la chanson « Hallelujah, I’m a Bum » (Alléluia, je suis un vagabond). A la « Bummery » De Leon répliquait que la répétition monotone du refrain « je suis un vagabond, je suis un vagabond » équivalait au fidéisme et au fatalisme de la devise médiévale « Dieu le veut ».

Malgré l’atmosphère hostile et les cris « je vou­drais donner un bon coup de poing au pape (De Leon) », et bien que St John jouât le rôle du « minis­tère public » avec « un air sinistre [43] », De Leon se défendit brillamment par le discours auquel on donna plus tard le titre de The Intellectual against the Worker [44]. Chassé de l’organisation, De Leon fonda ses Industrial Workers dont le siège était à Detroit. D’autre part, même Trautmann quittera par la suite les Industrial Workers officiels pour adhérer à l’orga­nisation de De Leon, en 1912. A partir de 1923 environ, Trautmann fut acquis à des idées plus modérées et il soutenait les concepts de sociétés démocratiques de Walter Rathenau et de Woodrow Wilson [45].

Lorsque les dirigeants des Industrial Workers, lors du troisième congrès, donnèrent au discours de De Leon le titre de The Intellectual against the Worker, ils rendirent un fort mauvais service au théoricien américain en l’isolant dans un contexte aristocrato-culturel contraire aux véritables intérêts des travailleurs. Et pourtant, par une ironie du sort, c’est De Leon lui-même qui avait critiqué, dans un de ses moments d’exaltation ouvriériste, l’attitude « conformiste » de l’intellectuel socialiste modéré : « II dira tout et signera tout mais fera marche arrière quand bon lui semblera [46]. »

Alors que, d’une part, les dirigeants des IW pro­fitent de l’expulsion de De Leon pour amender le « préambule » de 1905 en éliminant la clause poli­tique et en insistant sur l’action directe [47], la polé­mique de De Leon, d’autre part, se tourna de plus en plus contre les syndicalistes révolutionnaires, accusés d’un « veiled dynamitism ». En prenant ses distances vis-à-vis de ses adversaires, De Leon se lance aussi dans des distinctions de type historico-philosophique qui engagent la signification même du terme « syndicalisme ». Il se réfère à la distinction entre « industrial unionism » et « syndicalism », arguant que ce dernier est un concept d’origine française et qu’il est lié aux conditions particulières du mouvement ouvrier français. En France, les théo­ries de Hervé et de Lagardelle ont du moins le mérite de s’opposer a l’aile modérée du parti socialiste, empêchant ainsi le prolétariat de tomber dans le piège du « crétinisme parlementaire ». Or, aux Etats-Unis, la thèse de l’action directe est fallacieuse parce que (l’argumentation de De Leon est, sur ce point, très faible) la classe ouvrière américaine, laquelle n’a pas l’expérience du service militaire obligatoire comme celle européenne, ne peut pas organiser efficacement une insurrection. « L’ « industrial unio­nism » présente un net contraste avec le syndicalisme. Alors que pour le second on souligne la fonction de l’organisme — le renversement du capitalisme grâce à la force physique — pour le premier, on insiste au contraire sur la structure de l’organisation [48]. »

Le désaccord avec « Big Bill » Haywood se situe sur la même ligne. Expulsé en 1908 de la Western Federation of Miners pour incompatibilité entre cette dernière et les IW, obligé de démissionner, en 1913, du parti socialiste après avoir été expulsé du comité exécutif, en 1905 Haywood avait accueilli avec enthousiasme le discours de De Leon qui com­mentait le préambule des Industrial Workers. Or, De Leon critique désormais Haywood coupable d’avoir sous-estimé l’action politique et soutenu des positions purement destructrices qui favorisent l’expropriation individuelle et qui encouragent le vol et le sabotage. Comme coup de grâce, reprenant presque les accusations de Hillquit, De Leon com­pare le programme de Haywood à l’anarchisme fort critiqué de Bakounine [49]. Ce n’est pas par hasard que De Leon parle de sabotage, attendu que c’est là le mot d’ordre employé par partisans et ennemis des IW, à propos du syndicalisme révolutionnaire. « Sabotage », telle est l’invitation qui émane des affiches et des dessins publiés dans Solidarity, ainsi que des chansons de Ralph Chaplin, un des « bar­des » des Industrial Workers. Dans le même temps le socialiste modéré William J. Ghent fait remarquer que la morale du sabotage n’est pas digne de tra­vailleurs doués de conscience de classe, car elle est du niveau des révoltes d’esclaves de l’empire romain. De façon beaucoup plus nuancée, le socio­logue et économiste Thorstein Veblen insérait la thématique du sabotage dans son discours sur la crise des valeurs de la société industrielle bourgeoise. Le sabotage est, pour lui, un symptôme de la « désaf­fection socialiste », une réaction à la déshumanisation du travail par le « refus délibéré d’efficacité ». « La connotation inquiétante qui lui est souvent associée, comme indiquant violence et désordre, semble venir de ce que l’usage américain de ce terme a été forgé essentiellement par des individus et des journaux qui visaient à discréditer le recours des travailleurs organisés au sabotage (…) [50]. »

Evidemment De Leon n’oublie pas de combattre sur l’autre front, c’est-à-dire contre les représentants modérés du parti socialiste. Il saisit l’occasion de l’élection au congrès de Victor Berger, le « Bernstein américain » (« le premier congressiste socialiste amé­ricain »), pour écrire une magistrale et meurtrière série d’aticles qui décrivent habilement l’incapacité de Berger à conduire une politique de réformes sociales. De Leon, par exemple, fait porter ses cri­tiques sur un projet de loi présenté par Berger concernant la mise à la retraite des travailleurs âgés. Berger prescrit d’abord l’âge de soixante ans alors que l’âge moyen des travailleurs américains n’est que de quarante ans, puis le reversement de la pension est refusé aux orphelins des ouvriers qui ont une entrée d’argent hebdomadaire de six dollars. « A l’exception du 14 juin et du 31 juillet — s’écrie De Leon à propos de Berger — le socialisme, au Congrès, s’est montré muet et vil; le 14 juin le socia­lisme s’est montré ignorant, et maintenant, le 31 juil­let, il s’est montré dépassé [51]. »

5. Polémiques et jugements à propos des théories de De Leon

Un dernier élément ""particulièrement intéressant dans l’œuvre de De Leon, c’est la présence constante de la meilleure partie de la leçon des Revolutionary Fathers. Chez des personnages comme Thomas Jefferson et James Madison, il relève une orientation démocratique et progressiste, orientation qui a été trahie par les classes dirigeantes américaines et que seul le socialisme bien compris peut réaliser. De Leon dédiait, en 1889 déjà, un article à James Madison (article publié dans le Nationalist, la revue du mouvement nationaliste de Bellamy) mais il conti­nue à le citer de façon positive même dans ses derniers écrits (par exemple dans l’article Karl Marx de 1913).

L’un des mérites que De Leon attribue à Madison c’est le réalisme dans l’interprétation des phénomènes sociaux; Madison avait déjà prévu que la majorité des citoyens américains serait restée sans propriété, chose qui est empiriquement contrôlable aujourd’hui. Des considérations semblables seront reprises par l’historiographie progressiste américaine, et avant tout par Charles A. Beard, auteur de la très célèbre Economic Interprétation of the Constitution of the United States lequel voyait en Madison l’un des pré­curseurs de Marx.

De Leon mourut le 11 mai 1914 et aussitôt com­mença la transformation du personnage en mythe. Les disciples et les adversaires ont continué à voir en lui plus un porte-drapeau à abattre ou à exalter selon le cas qu’un sujet à comprendre. Les attaques des socialistes rivaux atteignirent, dans le genre hystérique, à de vrais sommets. L’éditorial du New Yorker Volkszeitung du 13 mai 1914 disait : « Ce qui est arrivé à beaucoup d’autres, est arrivé à l’homme qui est mort lundi matin, il est mort avec vingt ans de retard et a survécu à lui-même. Sa mort n’est pas une perte. » D’autre part, après la Révolution d’octobre, on s’est demandé si, et jusqu’à quel point, Lénine connaissait et estimait l’œuvre de De Leon. Or, tandis qu’un disciple de De Leon, Arnold Petersen, lequel compare son maître rebelle et solitaire au docteur Stockmann de Un ennemi du peuple d’Ibsen, emporté par son admiration acritique, va jusqu’à affirmer que « Lénine se fami­liarisa trop tard avec le De Leonisme pour en tirer profit complètement », les communistes américains, quant à eux, ont tâché d’effacer, dans les années trente, la théorie de De Leon comme étant l’une des erreurs les plus typiques commises par le mouvement ouvrier américain. Ainsi, en 1934, in De Leonism in the light of Marxism Leninism, Walter Burke en arrive à faire le procès de l’historien soviétique Leonid G. Raisky qui avait traité avec trop de bienveil­lance De Leon, dans son essai : Daniel De Leon. The Struggle Against Oportunism in The American Labor Movement, essai publié d’ailleurs quatre ans auparavant dans Communist, revue théorique du parti communiste des États-Unis [52]. Avec le même jugement a priori De Leon a été condamné par d’autres groupes de la gauche américaine [53] et son influence politique actuelle paraît être circonscrite plus au débat entre historiens qu’aux choix poli­tiques des mouvements de la gauche américaine.

Comme l’écrivait en 1957 Hal Simon, responsable de la section syndicale du parti communiste améri­cain, De Leon est désormais considéré comme un « chien mort » :

« Ressortir aujourd’hui l’approbation de Lénine en 1920 pour la phrase de De Leon qui définissait les dirigeants syndicaux comme « les lieutenants des capitalistes dans les rangs du mouvement ouvrier » et venir la présenter comme une directive fonda­mentale pour la tactique et la stratégie syndicales aux U.S.A., est tout autre qu’utile. Certains petits changements, de ceux que Lénine pensait qu’on devait toujours avoir présent à l’esprit, sont inter­venus. Sinon nous ferions en 1957 du «De Leo­nisme » et nous ne serions pas du tout léninistes [54]. »

On peut voir clairement les limites de l’œuvre de De Leon en partant de cet exposé. Sa position est trop souvent plus polémique et journalistique que scientifique (font défaut, dans sa production, des ouvrages qui portent la véritable marque du philo­sophe). De même son adhésion au marxisme est parfois plus dogmatique que critique : son intuition très heureuse sur la spécificité de la situation amé­ricaine par rapport à celle européenne reste limitée, sans être malheureusement approfondie, à une prise de position isolée. Comparé surtout à nombre de ses adversaires du Socialist Party, est indéniable sa personnalité d’homme politique, c’est-à-dire de leader capable de voir simultanément les aspects théoriques et pratiques des problèmes qu’il affronte. Mais la capacité de distinguer, de façon cohérente, entre tactique et stratégie lui fait défaut, c’est ainsi qu’il est conduit à des heurts continuels et souvent stériles avec ses antagonistes situés sur des positions plus à droite ou plus à gauche. De Leon ne réussit pas non plus à résoudre avec cohérence le contraste entre le socialisme orthodoxe et l’anarcho-syndicalisme. On dirait qu’il oppose, selon les conditions contingentes, les deux éléments l’un contre l’autre, tantôt sur la praxis révolutionnaire de la classe ouvrière pour combattre le révisionnisme socialiste, tantôt réévaluant la structure du parti politique et l’importance des institutions démocratiques (les élec­tions, la participation à la vie parlementaire) pour combattre l’extrémisme des Industrial Workers of the World. Mais en définitive, il ne résulte pas, de l’ensemble de son activité, un modèle nouveau de marxisme révolutionnaire, comme le formuleront, de diverses façons, les leaders du mouvement ouvrier européen.

Aussi l’œuvre de De Leon demeure-t-elle partielle­ment dépassée par rapport à celle de Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Gramsci.

Traduction française de Antonina Sparta

NOTES

1. On comparera, à propos de cet aspect littéraire,, les exaltations de The Industrial Workers of the World qui sont le fait d’écrivains comme Jack London, John Reed, Max Eastman, John Dos Passos, avec l’attitude scientifico-critique d’historiens comme James Weinsteîn. Cf. James Weiristein, The decline of Socialism in America, 1912-1925, New York, 1967, p. 1.
2. Cf. la lettre du 8 février 1890 de F. Engels à F. Sorge, in Karl Marx and Friedrich Engels; Selected Correspon­dent, New York. 1942, p. 461-462 (voir aussi in MEW, vol. 37, p. 352-355). Du reste Engels écrit à Sorge (lettre du 7 octobre 1893) qu’il a vu à Zurich, De Leon et Sanial, lesquels ne lui ont pas fait une grosse impression. Cf. Karl Marx et F. Engels, Letters to Americans; 1894-1895, edited by Alexander Trachtenberg, New York, 1953, p. 256 (ou in MEW, vol. 39, p. 133). A propos du SLP, cf. H. Quint, The forging of American Socialism, Columbia, South Carolina, 1953; A. Sartorius von Waltershausen, Der moderne Socialismus in den Vereinigten Staaten von Amerika, Berlin, 1890; W. J. Kerby, Le socialisme aux Etats-Unis, Bruxelles, 1897.
3. Paul Buhle, American Marxism, texte dactylographié, rapport présenté à la First « Telos » International Confé­rence, «The new marxism», October 8-11, 1970, p. 3.
4. Proceedings, Ninth Convention, 1896, p. 30.
5. Samuel Gompers, Seventy years of Life and Labor, revised and edited by Taft and J. A. Sessions, New York, p. 214-15. De façon analogue le socialiste modéré Herbert N. Casson, dans un de ses ouvrages dédié à l’AFL identifie le « socialisme », dans l’acception raisonnable du terme, avec « l’esprit américain » démocratique qui a, pour ainsi dire vérifié l’égalité des citoyens. Casson se réfère au livre de Thomas Skidmore The rights of Man to Property et il commente « le socialisme n’est pas du tout un produit allemand ou français. Il a été présenté comme une propo­sition concernant le sens commun des affaires en Amérique, alors qu’il était traité, en France, comme un idéal social imaginaire bien avant d’être élaboré en une rigoureuse philosophie économique en Allemagne. On peut dire aussi que la consolidation de l’industrie, fondement et condition nécessaire du socialisme, n’est encore, en Europe, qu’une théorie ou une plate-forme poli­tique, alors que c’est le fait le plus marquant aux Etats-Unis ». Herbert N. Casson, Organized Self Help, New York, 1901, p. 143.
6. Daniel De Leon, Reform or Revolution (26 janvier 1906), New York, 1932.
7. Daniel De Leon, Reform or Révolution, op. cit., p. 2.
8. Daniel De Leon, What means this strike? (11 février 1898), New York, 1913;
9. Daniel De Leon, Reform or Révolution, op. cit., p. 10.
10. Daniel De Leon, Marxian science and the Colleges, New York, 1932, p. 26.
11. Daniel De Leon, The ballot and the class struggle, New York, 1935, p. 12. Sur les limites de De Leon en tant que théoricien, on peut voir les observations critiques de Paul Buhle, Intellectuals in the Debsian Socialist Party, in Radical America, a. IV, 1970, n" 3, p. 36; Debsian Socialism and the new immigrant Worker, texte dactylo­graphié.
12. Daniel De Leon, The ballot and the class struggle, op. cit., p. 8.
13. Daniel De Leon, Abolition of Poverty. Socialist Versus Ultramontane Economics and Politics, New York, 1935, p. 31.
14. Cf. John Laslett, Labor and the Left. A Study of Socialist and radical influences in the American Labor Movement, New York and London, 1970, p. 19.
15. Morris Hillquit, Loose Leaves from a busy life, New York, Rand School Press, 1934, p. 46. Même un radical comme Louis Fraina, qui avait été journaliste du People accusait de jésuitisme l’attitude de De Leon; Louis Fraina, De Leon, in The new review, a. II, 1914, n° 7, p. 391.
16. Cit. en Howard H. Quint, American Socialism and the Spanish American War, in American Quarterly, a. X, 1958, p. 134-37.
17. Daniel De Leon, in The People, 26 juin 1898; Thorstein Verblen, The theory of business Entreprise, New York and London, s.d. p. 120.
18. Daniel De Leon, Reform or Revolution, op. cit., p. 10; Letter Box (To « S » Meriden, Conn.) in the People, 9 juillet 1899, p. 3; Letter Box (To T.I.T, Buffalo, N.Y) in the People, 7 janvier 1900, p. 5.
19. De Leon jugeait défavorablement l’union des marxis­tes et des lassalliens dans la social-démocratie allemande, car « la fusion implique toujours un abandon des principes ». Cf. Daniel De Leon, in Daily People, 7 janvier 1900 et Did Marx Err?, in Daily People, 9 juillet 1911. De Leon considérait qu’il valait mieux pour le parti allemand se diviser en deux, un parti socialiste plus radical et un parti bourgeois progressiste.
20. Daniel De Leon, Flashlights of the Amsterdam Congress, New York, 1906, p. 196. Sur les congrès de Paris et d’Amsterdam, cf. G. D. H. Cole, (A history of socialist thought) Storia del pensiero socialista. La seconda Internazionale 1889-1914, Bari, 1968, première partie  p. 50-76. De Leon participa aux congrès suivants de l’Internationale : Zurich (1893), Amsterdam (1904), Stockholm (1907), Copen­hague (1910). A Copenhague, le représentant socialiste Morris Hillquit manoeuvra afin que De Leon perdît son siège au Bureau socialiste International, mais il échoua.
21. Daniel De Leon, Flashlights of the Amsterdam Congress, op. cit., p. 201.
22. Daniel De Leon, note p. 372 d’August Bebel, Woman under Socialism, New York, 1904.
23. Cf. V.I. Lénine, Œuvres Complètes, Editions sociales, Paris, 1959, tome 36, 1900-1923, Lettres, p. 545.
24. Daniel De Leon, Two Pages from Roman History, New York, 1935, p. 46.
25. Daniel De Leon, The burning question of Trades Unionism, New York, 1934, p. 37-43 et 11-12. Le carac­tère typique des critiques de De Leon contre les « unions officers » est relevé aussi par Robert Michels, Les partis politiques, Paris, Flammarion, 1971, p. 224, 225, 226.
26. Pour les comparaisons De Leon-Lénine, cf. Antonio Gramsci in L’Ordine nuovo, a. II, 1920, n° 12 et n° 14 (maintenant in L’Ordine nuovo, Torino, 1954, p. 152) et Sidney Hook, Towards the understanding of Karl Marx, New York, 1933, p. 309.
27.Paul F. Brissenden, The IWW, A study of American Syndicalism, New York, 1919, p. 53.
28. Don K. Mac Kee, Daniel De Leon: A reappraisal, in Labor History, a. I, 1960, n° 1, p. 286-87.
29. Manifesto, in Rebel Voices. An IWW Anthology, par Joyeel Kornbluh, Ann Arbor, 1964, p. 7-9.
30. Ernest Untermann, in The Voice of Labor, mai 1905, p. 8-10.
31. Préambule (as adopted by the 1905 IWW Convention), in Rebel Voices, op. cit., p. 12.
32. Par la suite De Leon eut l’occasion d’affirmer : « Ayant face à face deux partis socialistes rivaux l’IWW, en 1905, était confronté non à une théorie, mais à une circonstance. Le préambule de l’IWW répondait à (cette) circonstance (…).» Daniel De Leon, France and America (Editorial), in Weekly People, 13 avril 1912, p. 4. Il faut noter que, alors que l’introduction du concept; de lutte politique irrita l’anarchiste Hagerty qui y voyait un expédient électoral, le fait de n’être affilié à aucun parti fut sévèrement critiqué par le socialiste Simons.
33. Proceedings, First IWW Convention, New York, p.227.
34. Daniel De Leon, Socialist Reconstruction of Society, New York, 1930, p. 52-57.
35.Daniel De Leon, Socialist Reconstruction of Society, op. cit., p. 46.
36. Daniel De Leon, Socialist Reconstruction of Society, op. cit., p. 47.
37. Cit. par A. Petersen, dans la préface à Socialist Reconstruction of Society, op. cit., p. 6.
38. Eugène V. Debs, The Corning Labor Union, in Miner’s Magazine, a. VII, 26 octobre 1905, n° 122, p. 13; The Socialist Party and the Trade Unions, in the Worker, 28 juillet 1906 ou aussi Miner’s Magazine, 30 août 1906, p. 9. A propos de l’opposition des socialistes à la stratégie syndicale de De Leon, dès l’époque de la Socialist Trade and Labor Alliance, cf. N. I. Stone, The attitude of the Socialists towards the Trade Unions; An adress given at the Rochester Unity Convention, March 28, 1900, New York, 1900. La polémique de Stone, ex-membre du SLP, favorable à une politique commune des socialistes avec l’AFL, contre le doctrinarisme de De Leon est très vio­lente : « Au fanatique intransigeant qui conçoit le socia­lisme comme une panacée sortie du fertile cerveau de son maître, qui ne voit devant lui rien d’autre que son « idée fixe », qui est aveugle et sourd à la vie et à sa réalité; qui croit que tout ce qui ne s’adapte pas à ses conceptions doit être annulé ou effacé, à celui-là les syndicats apparaî­tront sous une lumière différente » (ibid, p. 1). Dans le débat avec le socialiste Job Harriman, le 25 novembre 1900, De Leon avait soutenu que les syndicats comme l’ÀFL doivent être « brisés de l’extérieur » : A Debate on the Tactics of the ST and la Toward Trade Unions between Daniel De Leon and Job Harriman, New Haven Conn., Nov. 25, 1900. Comparer avec Morris Hillquit, History of Socialism in the United States (5° édition), New York, 1965, p. 337.
39.Le discours de De Leon est rapporté par Rudolph Katz, With De Leon since 89, in Daniel De Leon. The Man and his work, a symposium, New York, 1969, p. 131-41.
40. Daniel De Leon, As to Politics, New York, 1935, p. 17.
41.Daniel De Leon, As to Politics, op. cit., p. 50. A ce sujet cf. aussi Melvyn Dubofsky, We shall be ail. The History of the Industrial Workers of the World, Chicago, 1969; Philips Foner, History of Labor Movement in the United States, vol. 4. The Industrial Workers of the World, 1905-1917, New York, 1965.
425. Patrick Renskaw, Il sindicalismo rivoluzionario negli Stati Uniti, Bari, 1970, p. 71. Ed. américaine, The Wobblies, The story of syndicalism in the United States, 1 st. éd. Gardon City, N. Y. Doubleday, 1967.
43. Cf. Rudolf Katz, With De Leon since 89, op. cit., p. 150-51.
44. Cf. Daniel De Leon, The Intellectuel against the Worker, in Industrial Union Bulletin, 10 octobre 1908, p. 1-2, cf. la réponse de Vincent St John, The worker against the intellectual (ibidem).
45. L’historien Paul F. Brissenden a ainsi schématisé l’évolution des IWW de 1905 à 1917: 1905: Sherman.. De Leon… St John ou Haywood… Trautmann. 1906: De Leon… St John… Trautman. 1908: I Fidèles de De Leon (SLP ou IWW de Détroit),  II Groupe St John-Trautmann (IWW de Chicago ou « Bum-1917 mery»). 1917: I Groupe De Leon-Trautmann (The Worker’s International (IWW) Union), II Groupe St John-Haywood (IWW). (d’après P. F. Brissenden, The IWW. A Study of American Syndicalism, op. cit., p. 219-220).
46. Daniel De Leon, The intellectual, in Daily People, 19 mars 1905, repris in Industrial Unionism, New York, 1920, p. 22.
47. Preambule and Constitution of the Industrial Workers of the World, amended to 1908, in Rebel Voices, op. cit., p. 12-13.
48. Daniel De Leon, A propos of « Direct Action », in Daily People, 2 avril 1913, repris in Industrial Unionism, op. cit., p. 51.
49. Daniel De Leon, Haywoodism and Industrialism, in Daily People, 13 avril 1913, repris in Industrial Unionism, op. cit., p. 71-79. Pour le jugement défavorable de Haywood sur De Leon, cf. William D. Haywood, Bill, Haywood’s book, New York, 1929, pp. 220-22 et 278-79. Les trente-sept membres du parti socialiste qui protestèrent contre l’expul­sion de Haywood du comité exécutif, parmi lesquels il y avait des représentants connus comme Louis B. Boudin, William English Walling et Max Eastman, profitèrent de l’occasion pour condamner dans leur Resolution of Protest le dogmatisme orthodoxe de De Leon et sa « chasse aux hérésies». Cf. le New York Call, 4 janvier 1913.
50. Thorstein Veblen, Les ingénieurs et le capitalisme, Gordon et Breach, Publications Gramma, Londres-Paris,1971, p. 2.
51. Daniel De Leon, Revolutionary Socialism in US Congress, New York Labor News CO. 1935, p. 64. La polé­mique pleine d’ironie de De Leon contre le quotidien de Berger, le Milwaukee Leader, modestement défini comme le « plus grand quotidien socialiste de langue anglaise au monde » est rapportée par Arnold Petersen, Daniel De Leon; Pioneer Socialist Editor, New York, 1931, p. 28-29.
52. Walter Burke, De Leonism in the light of Marxism-Leninism, in The Communist, a. XII, 1934, p. 302-10; n° 4, pp. 405-16. L’ouvrage de Leonid G. Raisky, Daniel De Leon: The struggle against opportunism in the American Labor Movement est réédité par la New York Labor News Co, 1932. Les écrits de Arnold Petersen sur De Leon sont réédités in Daniel De Leon : Social Architect, New York, 2 vol. 1941 et 1953.
53. Cf. entre autres K, Svanum, Daniel De Leon, in International Council Correspondance, a. I, 1935, n° 6, p. 1-4.
54. Hal Simon, Per un mutamento radicale nella politica sindacale del PC, in Il XVI congresso dei comunisti americani, Milano, 1958, p. 80-81. Le passage de Lénine auquel Simon fait allusion se trouve dans La maladie infantile du communisme, « le gauchisme », Paris, E.S., p. 102, 1968.

Los Angeles: Le contexte d’un soulèvement prolétarien (Aufheben, 1992)

25 octobre 2010

Article paru dans Aufheben n°1 en automne 1992. Traduction française pour Mordicus n°11 en 1994. Mis en ligne dans la nouvelle brochure Infokiosques [cf. pdf externe].

« Le 29 avril 1992, Los Angeles explosait dans ce qui devait constituer l’un des plus importants soulèvements urbains du siècle aux États-Unis. L’armée fédérale, la garde nationale et les forces de police venues de tout le pays mirent 3 jours pour rétablir l’ordre. Entre-temps les habitants de L.A. s’étaient réappropriés des millions de dollars de marchandises et avaient détruit pour plus d’un milliard de dollars de capital immobilier. »

Au-delà de l’image : les faits

Parce que la plupart de nos informations sur l’émeute nous sont parvenues par les médias capitalistes, il est nécessaire d’évaluer les distorsions que cela a créé. Tout comme lors de la guerre du Golfe, les médias ont donné l’impression d’une immersion complète dans la réalité alors qu’en fait ils fabriquaient une version falsifiée des événements. Alors que pendant la guerre du Golfe il y eut un effort concret de désinformation, à Los Angeles la distorsion fut moins le produit de la censure que de la totale incompréhension des médias de la bourgeoisie face à cette insurrection prolétarienne.

Le passage à tabac de Rodney King en 1991 ne fut pas un incident isolé, et s’il n’avait été filmé, il serait passé inaperçu ― perdu dans la logique de la répression raciste de la police qui caractérise si bien la domination capitaliste en Amérique. Mais, dès lors que cet incident de la vie quotidienne fut signalé à l’attention générale, il prit valeur de symbole. Tandis que le flot de l’information télévisée noyait l’événement dans le cours de l’interminable procédure juridique, les yeux des habitants de South Central restaient fixés sur un cas qui focalisait leur colère contre un système dont le calvaire de King était l’illustration parfaite. Dans tout le pays, mais spécialement à L.A., on sentait et on attendait que, quel que soit le résultat du procès, les autorités feraient les frais de la colère populaire. Pour les habitants de South Central, l’incident King ne fut qu’un déclic. Ils ignorèrent les appels de l’intéressé à l’arrêt du soulèvement parce qu’il n’en était pas la cause. La rébellion se fit contre le racisme qui s’exerçait tous les jours dans la rue, contre la répression systématique des cités, contre la réalité du racisme quotidien du capitalisme américain.

Une des réponses toutes faites des médias à de semblables situations est de les étiqueter « émeutes raciales ». Une telle caractérisation vola très rapidement en éclats à L.A., comme le nota Newsweek dans l’un de ses reportages sur la rébellion : « En dépit des jeunes Noirs en colère criant : "Tuons les Blancs", des Hispaniques et même des Blancs ― hommes, femmes et enfants ― se joignirent aux Afro-Américains. La première préoccupation de la foule était les marchandises, pas le sang. Dans une ambiance de fête, les pillards s’emparaient de coûteuses marchandises qui, soudain, étaient devenues gratuites. La plupart des magasins noirs, de même que ceux des Blancs ou des Asiatiques, partirent tous en fumée. » Et Newsweek de s’adresser à un "expert" ― un sociologue de l’urbanisme ―qui leur déclare : « Ce n’était pas une émeute raciale, mais une émeute de classe. »

Un peu embarrassés par cette analyse, ils interrogent « Richard Cunningham, 19 ans, un employé à la barbichette soignée » : « Ils s’en fichent complètement. La vérité c’est qu’ils font la fête. Ils ont envie de vivre comme les gens qu’ils voient à la télé. Ils voient des gens qui ont de grandes maisons anciennes, de chouettes bagnoles et tout l’équipement hi-fi qu’ils veulent et maintenant que c’est gratuit, ils vont l’avoir. » Le sociologue le leur avait bien dit : une émeute de classe…

À Los Angeles, la composition sociologique de l’émeute reflète celle des quartiers concernés : des Noirs, des Latino-Américains pauvres et quelques Blancs unis contre la police. Parmi les personnes arrêtées, les Latinos sont majoritaires, plus nombreux que les Noirs, et les "Blancs" eux-mêmes en constituent un dixième.

Confrontés à de tels faits, les médias eurent bien des difficultés à coller l’étiquette "émeute raciale" au soulèvement de L.A.. Ils eurent plus de succès en présentant ce qui venait de se passer comme une violence aveugle et une attaque insensée des gens contre leur propre communauté. Ce n’est pas l’absence de logique dans cette violence que les médias n’aimaient pas, c’est bien la logique même qui l’a inspirée. Les cibles les plus communes étaient les journalistes et les photographes, mêmes noirs et hispaniques. Pourquoi les pillards s’en prirent-ils aux médias ? Ces charognards faisaient courir un réel danger d’identification aux émeutiers par leurs photos et leurs reportages. Et l’incroyable déloge de "couvertures" de la rébellion faisait suite à des années de totale indifférence à l’égard des gens de South Central, sauf pour les présenter comme des criminels ou des drogués.

Le refus de la représentation

Alors que l’émeute de 1965 s’était limitée au quartier de Watts, en 1992, les émeutiers élargirent leur lutte avec beaucoup d’efficacité. Leur première tâche fut de déborder leurs " représentants ". Les dirigeants noirs ― politiciens locaux, bureaucrates des droits civiques et organisations religieuses ― échouèrent dans leur fonction de contrôle de leur propre communauté. Partout ailleurs aux États-Unis, cette couche a réussi dans une large mesure à détourner la colère des gens des actions directes semblables à celles pratiquée à L.A., parvenant à stopper la contagion de la rébellion. La lutte se propagea cependant, sans que les troubles dans les autres agglomérations ne connussent l’intensité des émeutes de Los Angeles où les représentants, qu’ils fussent élus ou autoproclamés, furent débordés. Ils ne purent rien faire. Les émeutiers montrèrent le même dédain pour leurs "leaders" que leurs prédécesseurs de Watts. Les progrès obtenus pendant des années pour une partie des Noirs, leur position de médiateurs entre "leur" communauté et le capital ou l’État, tout cela se révéla dépassé. Tandis que les leaders de la communauté noire s’efforçaient de retenir les habitants, « les leaders des gangs, brandissant des barres de fer, des bâtons, des battes de baseball, exhortaient les têtes brûlées à ne pas saccager leur propres quartiers, mais à attaquer les riches quartiers de l’Ouest ».

Attaques contre la propriété

Les insurgés utilisaient des téléphones mobiles pour écouter la police. Les autoroutes qui avaient tant fait pour diviser les communautés de L.A. furent utilisées par les émeutiers pour étendre leur lutte. Des groupes de Noirs ou d’Hispaniques parcouraient une grande partie de la ville en voiture, incendiant leurs cibles ― les magasins et les lieux d’exploitation capitalistes ―, tandis qu’ailleurs des embouteillages se formaient autour des centres commerciaux au fur et à mesure que leur contenu était libéré. C’était non seulement la première émeute multi-ethnique des États-Unis, mais aussi la première émeute en automobile. La police fut complètement dépassée par la créativité et l’ingéniosité des émeutiers.

Une fois que les émeutiers eurent chassé la police des rues, le pillage fut clairement l’aspect déterminant de l’insurrection. La rébellion à Los Angeles fut une explosion de colère contre le capitalisme, mais aussi une irruption de ce qui pourrait prendre sa place : la créativité, l’initiative, la joie.

« Des pillards de toutes races étaient maîtres des rues, des magasins et des boutiques. Ici, des adolescents blonds remplissaient leur fourgonnette de matériel hi-fi. Là, des Philippins entassaient des gants de base-ball et des chaussures de tennis dans leur vieille guimbarde pétaradante. Des mères de famille hispaniques, accompagnées de leurs enfants, furetaient dans les étalages béants des mini-centres commerciaux et des magasins de fringues. On y vit aussi quelques Asiatiques. Alors que le pillage à Watts avait été furieux, désespéré et hargneux, cette fois-ci, l’ambiance était plutôt celle d’une fête débridée. »

La réappropriation directe des marchandises (péjorativement appelée "pillage") brise le circuit du capital (travail-salaire-consommation) et une telle action lui est aussi inacceptable qu’une grève. Par ailleurs, il est vrai que, pour une large partie de la classe ouvrière de L.A., une révolte sur les lieux de production est impossible. Entre le désir constant de cette "bonne vie" hors d’atteinte (les marchandises qu’ils ne peuvent avoir) et la contradiction inhérente à la plus simple marchandise (la valeur d’usage dont ils ont besoin est toujours frappée d’un prix), ils font l’expérience des contradictions du capital, non pas dans la sphère de la production aliénée, mais dans celle de la consommation aliénée ; non dans le travail, mais dans la circulation des marchandises.

Race et composition de classe

Même Newsweek donc, une des voix de la bourgeoisie américaine, doit concéder que ce qui était arrivé était bien une émeute de classe et non une émeute raciale. Mais nous ne devons pas nier que cette rébellion de classe a comporté des aspects "raciaux". Ce qui est le plus important dans ces émeutes, c’est qu’elles s’étendirent au point que les divisions raciales à l’intérieur de la classe ouvrière américaine furent transcendées dans un acte de révolte ― mais il serait abusif de dire que l’aspect racial en été absent. Il y eut en effet des incidents "raciaux" : ce que nous devons examiner, c’est en quoi ils sont l’expression de la controverse entre les classes. Dans la foule qui déclencha les événements à l’intersection des rues de Normandie et de Florence, il y eut quelques personnes pour rosser un camionneur blanc, Reginald Oliver Denny. Les médias s’emparèrent de ce tabassage et le transmirent en direct afin d’alimenter la peur que les Noirs des quartiers centraux inspirent à la banlieue blanche. Mais cet incident était-il significatif ? L’analyse des morts enregistrées lors du soulèvement montre que non.

Voyons donc comment la guerre de classes s’exprime de manière "raciale". Aux États-Unis, les classes dirigeantes ont toujours encouragé et organisé le racisme, depuis le génocide des premiers Américains et l’esclavage des Noirs jusqu’à l’utilisation permanente de l’ethnicité pour diviser la force de travail. L’expérience de la classe américaine noire est dans une large mesure d’avoir été chassée de ses emplois par les vagues successives de nouveaux immigrants. Alors que la plupart des minorités qui commencèrent par occuper les plus bas échelons du marché du travail s’élevèrent ensuite dans la société américaine, les Noirs ont constamment été dépassés. Plus grave encore, le racisme a servi d’étouffoir de la conscience de classe des ouvriers blancs.

À L.A. en particulier, les habitants de South Central constituent l’un des secteurs les plus marginalisés de la classe ouvrière. La stratégie du capital en ce qui concerne ces secteurs est uniquement répressive, une répression menée par la police ― une solution de classe. De toute façon, les effectifs du LAPD (Los Angeles Police Department) sont essentiellement blancs et ses victimes massivement noires ou hispaniques (des gens "de couleur", pour parler le Politiquement Correct). Contrairement aux autres villes où la nature raciale du conflit est masquée par le succès de l’État dans sa politique de recrutement d’un grand nombre de Noirs dans les forces de police, à Los Angeles, la stratégie raciste de division et d’endiguement se révèle un peu plus à chaque confrontation entre la population et le LAPD ― une solution raciale.

Parce que les Noirs et les Hispaniques ont été marginalisés et opprimés en fonction de leur couleur de peau, il n’est guère surprenant que, dans l’explosion de colère de ces pauvres contre leurs oppresseurs, la couleur de peau ait pu servir de critère pour identifier leurs ennemis, exactement comme les lyncheurs et les professionnels de la bavure en usent avec eux.

C’est pourquoi, quand bien même l’émeute n’aurait été qu’une émeute de race, anti-Blancs ou anti-Asiatiques, elle n’en aurait pas moins été une émeute de classe. Il est également important de noter à quel point les participants surent dépasser les stéréotypes raciaux. Alors que les attaques contre la police, la réappropriation et les attaques contre la propriété étaient jugés utiles et nécessaires par presque tous les participants, il est clair que les attaques contre des individus fondées sur leur couleur de peau ne furent ni typiques du soulèvement, ni largement soutenues.

Dans le contexte raciste de l’oppression de classe à L.A., il aurait été miraculeux qu’il n’y ait pas d’incidents raciaux dans cette rébellion. Ce qui est surprenant et gratifiant dans ce contexte c’est leur aveuglante rareté dans un tel contexte de peur et de division raciale, c’est la manière dont les émeutiers ont déjoué les stratégies racistes de contrôle.

Composition de classe et restructuration capitaliste

La classe ouvrière américaine est divisée entre salariés et non-salariés, prolos et cols blancs, immigrés et nationaux, précaires et travailleurs à statut protégé ; mais de plus, elle est divisée suivant des critères ethniques qui le plus souvent reproduisent ces divisions sociales. En outre, ces divisions sont de réelles divisions en terme de pouvoir et de revendications. Nous ne pouvons pas les surmonter simplement par un appel à l’unité de classe ou par la croyance fataliste que, tant que la classe ouvrière ne sera pas unie derrière un parti de type léniniste ou une avant-garde quelconque, il sera impossible de s’en prendre au capital. Dans la situation américaine, de même que dans beaucoup d’autres zones du conflit de classes planétaire, il est nécessaire d’utiliser la notion dynamique de composition de classe, préférable à une approche figée des classes sociales.

La révolte de South Central et les actions qui en découlèrent à travers tout les États-Unis ont montré qu’il existe à l’intérieur du capitalisme américain un sujet prolétarien antagonique. Cette présence a été occultée par un double processus : d’abord, la conscience de classe ― celle de l’opposition au capital ― de nombreux travailleurs américains est faussée par le sentiment, largement répandu, d’appartenir à la "classe moyenne" ; ensuite, une importante minorité, peut-être un quart de la population du pays, a été recomposée en masse de travailleurs sous-qualifiés et marginalisés, auxquels on dénie, sous le label de "sous-classe" (underclass), jusqu’à l’appartenance à la société. L’invention d’une telle catégorie sociologique trouve sa base matérielle dans le fait que certaines couches "privilégiées" du prolétariat bénéficient d’un accès croissant aux produits "de luxe", alors que les couches "défavorisées", exclues de toute consommation autre que de pure subsistance, sont réduites au chômage, aux emplois précaires ou au travail clandestin.

Une telle stratégie présente des risques pour le capital : pendant que le secteur intégré est maintenu dans le droit chemin par le jeu des relations économiques, secondé par la peur de sombrer dans l’exclusion, les exclus, pour qui le rêve américain est devenu un cauchemar, doivent être maîtrisés par l’usage de la répression policière pure. Dans un tel cadre, la guerre contre la drogue a servi de prétexte à des mesures qui menacent de plus en plus les "droits civiques" que la bourgeoisie, spécialement en Amérique, s’est chargée de promouvoir dans le monde entier… [...]

On dit que Los Angeles est la "cité du futur". Dans les années trente, la vision moderniste des intérêts commerciaux prévalut et le réseau de tramways de L.A., un des meilleurs systèmes de transport urbain du pays, fut éradiqué ― remplacé par les autoroutes. Ce fut à Los Angeles qu’Adorno et Horkheimer dressèrent pour la première fois le tableau mélancolique de la conscience subsumée par le capitalisme et que Marcuse traita, plus tard, de "l’homme unidimensionnel". Plus récemment, Los Angeles a inspiré la mode de la "post-pensée". Baudrillard, Derrida et autres raclures "postmodernistes" et "poststructuralistes" ont tous visité la ville et s’y sont exprimés. Baudrillard y découvrit même son "utopie achevée".

Les adulateurs "postmodernes" du capitalisme adorent l’architecture de Los Angeles, ses autoroutes sans fin et son centre restructuré. Ils écrivent des panégyriques à la gloire de l’espace sublime qu’abrite l’hôtel Bonaventura, à 200 dollars la nuit, mais se taisent au sujet de la destruction de l’espace public qui se déroule au-dehors. Les postmodernistes, tout contents d’étendre ce terme d’ architecture à toute la société, voire à ― l’époque elle-même, répugnent à approfondir leur analyse de l’architecture, ne serait-ce qu’à un centimètre sous la surface. Les immeubles "postmodernes" de Los Angeles ont été construits grâce à l’afflux de capitaux japonais. Downtown, le quartier des affaires, est devenu le second centre financier, après Tokyo, des rives du Pacifique. Mais sa recomposition urbaine s’est faite aux dépens des habitants des quartiers pauvres. Tom Bradley, ancien flic et maire de 1975 à 1993, a joué à merveille son rôle de figure de proue noire de la restructuration capitaliste de L.A. Il a soutenu l’opération massive de redéveloppement du centre-ville qui s’est effectuée au bénéfice unique du commerce. En 1987, à la requête de la chambre de commerce de la ville, il a ordonné la destruction des campements de fortune des sans-abri (homeless) installés sur les trottoirs de la ville ; à Los Angeles, le chiffre estimé des sans-abri est de 40 000 adultes et de 10 000 enfants. Dans toute l’agglomération, la planification a entraîné la destruction des logements et des sites industriels, pour faire place nette au redéploiement de l’activité commerciale engagée par le capital de la zone Pacifique ― à Los Angeles, le capital international assiège la classe ouvrière.

Mais les postmodernistes n’ont même pas eu besoin de porter leur regard dans les coulisses de ce processus, sa nature violente éclate au premier coup d’œil jeté sur ces nouvelles constructions. Ce qui caractérise l’architecture de Los Angeles, c’est sa militarisation. L’urbanisme à Los Angeles est avant tout affaire de police. La caractéristique dominante de cet environnement, c’est l’omniprésence des barrières de sécurité, du matériel technologique de surveillance ; à Los Angeles, l’espace est policé. Les bâtiments publics, les centres commerciaux, les bibliothèques mêmes sont construits comme des forteresses, entourés de hauts murs de sécurité et dotés de caméras de surveillance.

À Los Angeles, « sur le versant noir de la postmodernité, on peut observer une tendance sans précédent à intégrer la planification urbaine, l’architecture et l’appareil policier en un seul et même effort de sécurité totale. » (Davis, City of Quartz). De même que Haussmann avait redessiné Paris après la révolution de 1848, construisant des boulevards permettant d’utiliser l’artillerie contre la foule, les architectes et les urbanistes ont rebâti L.A. après les émeutes de Watts. L’espace public a été enfermé dans le but d’abolir la rue pour abolir la foule. Une telle stratégie n’est pas particulière à Los Angeles, mais elle y frise l’absurdité : la police cherche si désespérément à "abolir la foule" qu’elle a même pris la mesure sans précédent d’abolir les toilettes publiques. L’immobilier de bureaux est parsemé de musées, de minicentres commerciaux, de "micro-jardins publics" paysagers qui sont enchevêtrés dans la structure de stationnement afin de permettre aux employés de bureau d’aller de leur voiture à leur travail ou au magasin sans s’exposer aux dangers de la rue.

Tout l’espace public restant est militarisé, des banquettes anti-clochards des abribus aux systèmes d’arrosage automatisés qui empêchent de dormir dans les parcs. Les quartiers où réside la classe moyenne blanche sont entourés de murs et gardés par des polices privées. Pendant les émeutes, les résidents de ces enclaves se sont enfuis ou se sont armés ― et ont nerveusement attendu.

Les gangs

On ne peut nier le rôle joué par les gangs dans le soulèvement. Le caractère systématique de l’émeute est directement lié à leur participation et plus encore à la trêve des affrontement internes à laquelle ils avaient appelé avant le soulèvement. Les membres des gangs ont souvent mené la danse et le reste du prolétariat a suivi. Le militantisme des gangs ― leur haine de la police ― découle de la répression sans précédent qu’a subie la jeunesse de South Central : une répression d’État comparable à celle déchaînée par les forces coloniales contre les rébellions des peuples colonisés, semblable à celle dont ont souffert les Palestiniens dans les territoires occupés. Sous le prétexte de la chasse aux gangs et en se servant de la "menace du crack", le LAPD a lancé de massives opérations de "nettoyage". La police a fiché énormément de jeunes de South Central et assassiné bon nombre de prolétaires.

Comme Mike Davis l’a noté en 1988, « l’actuelle crainte des gangs est devenue un rapport de classes imaginaire, un terrain de pseudo-connaissances et de projections fantasmatiques, un talisman ». La "peur des gangs" a été utilisée pour justifier la criminalisation de la jeunesse de South Central. Il ne s’agit pas de nier l’existence des problèmes causés par la violence entre les gangs ou l’usage du crack, mais de comprendre qu’il s’agit en fait d’un cas extrême de violence exercée par le prolétariat sur lui-même, un exemple désolant d’agressivité tournée contre soi-même résultant d’une situation où les frustrations sociales sont interprétées comme une "menace à l’ordre public" et servent à justifier toujours plus la répression et l’oppression qui ont créé cette situation. Pour comprendre la récente guerre des gangs et le rôle qu’ils ont joué dans la rébellion, il est nécessaire de revenir à l’histoire du phénomène des gangs.

A Los Angeles, les gangs noirs, surgis de la rue, apparurent vers la fin des années quarante, à l’origine pour répondre aux attaques racistes des Blancs à l’école et dans la rue. Quand la Nation of Islam et d’autres groupes se formèrent à la fin des années cinquante, Parker, chef du LAPD, amalgama les deux phénomènes comme l’expression d’une même menace noire. C’était le type même de la prophétie qui s’autoréalise et, en effet, la répression menée contre les militants noirs et les gangs eut pour conséquence de les radicaliser. La politisation connut son apogée lors des émeutes de Watts, lorsque, comme en 1992, les gangs firent une trêve et permirent à la classe ouvrière de repousser, quatre jours durant, la police hors du quartier. La trêve forgée dans la chaleur de la rébellion dura pratiquement jusqu’à la fin des années soixante. De nombreux membres des gangs rejoignirent le Black Panthers Party ou créèrent d’autres partis politiques radicaux. Le sentiment général était que les gangs avaient "rejoint la révolution".

La répression du mouvement fut menée par le FBI avec son programme COINTELPRO [1] et par l’escouade anti-rouges du LAPD. Les Black Panthers furent tués dans les rues et sur les campas, soit directement par la police, soit par ses agents, leurs quartiers généraux de L.A. furent assiégés par les commandos du LAPD [le SWAT, équivalent du GIGN, un concept" inventé à L.A.] et la dissension gagna leurs rangs. Floue et rudimentaire, la politique des Black Panthers n’en n’était pas moins une expression organique de l’expérience de la classe ouvrière noire face au capitalisme américain. La nature systématique de la répression qui s’abattit sur eux prouve à quel point ils étaient perçus comme dangereux.

Même le Los Angeles Times dut admettre que la recrudescence des gangs à L.A. à la fin des années soixante-dix était une conséquence directe de la destruction des expressions les plus politiques du mécontentement des Noirs. Un nouvel aspect de ce phénomène fut la prodigieuse ascension des Crips, qui amena les autres gangs à se fédérer en tant que Bloods. Comme le dit Davis, « il ne s’agissait pas simplement d’un renouveau des gangs, mais d’une permutation radicale de la culture des gangs noirs. Les Crips, héritiers quelque peu pervertis de l’aura d’intrépidité des Black Panthers, perpétuaient en pratique leur idéologie d’avant-garde armée ― moins le programme. Mais trop souvent, la vogue du crippin’ a correspondu à une escalade conduisant de la violence propre au ghetto à une violence du style Orange mécanique (le meurtre comme symbole de statut social, etc.)… [les Crips] ont mené à bien une sorte de "révolution entrepreneuriale" dans l’organisation des gangs. S’ils constituaient à leurs débuts un substitut des Black Panthers à l’usage des adolescents, ils ont fini par devenir, à la fin des années soixante-dix, une sorte d’hybride de mode adolescente et de proto-mafia. »

Que les gangs ― Crips ou Bloods ―, dans leur mutation meurtrière en "proto-mafia", aient représenté l’expression d’un besoin d’organisation politique, se vérifie dans les quelques circonstances où ils sont intervenus politiquement. Dans deux occasions majeures, lors des émeutes de Monrovia en 1972 et dans la crise du school busing [2] des années 1977-1979 à Los Angeles, les Crips intervinrent en soutien à la communauté noire. Ces gangs, en tant qu’expression du prolétariat, ne sont pas sous l’emprise d’une fausse conscience qui leur fait penser qu’il n’y a dans la vie que les bijoux en or et la violence. A chaque fois qu’on leur a donné une chance de parler, par exemple en décembre 1972, au début de la transformation des gangs en Crips et Bloods ultraviolents, ils ont exprimé de claires revendications politiques. Chaque fois qu’on leur a donné la chance de s’exprimer par eux-mêmes, des revendications similaires ont été affirmées. Le LAPD a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher les gangs de se faire entendre et pour maintenir une guerre fratricide parmi eux.

Toujours est-il que, si les gangs ont cherché à s’attirer la sympathie du public, le fait de "dealer" du crack ne leur a pas rendu service. Cependant, si on y regarde de près, on verra que leur entrée en masse dans ce commerce a été impulsée par le capital. Les jeunes Noirs sont entrés dans l’économie parallèle de la drogue une fois leurs emplois traditionnels détruits. Il s’agit là de pressions objectives. Pour un jeune prolétaire de South Central, le seul choix économique rationnel est de vendre des drogues. Les Crips et les Bloods ont essayé, alors que la mondialisation de l’économie à Los Angeles représentait une perte pour la classe ouvrière noire, de s’insérer à nouveau dans les circuits du commerce international. Et si le commerce légal avait décidé que les Noirs de Los Angeles étaient inutiles, une autre branche les trouvait éminemment utiles. La Californie du Sud a pris la place de la Floride en tant que principale porte d’entrée de la cocaïne aux États-Unis. Quand, à la fin des années quatre-vingts, les milieux du business de la cocaïne trouvèrent que le marché était saturé, les prix en chute libre et les profits menacés, ils firent ce que font toutes les autres multinationales, ils diversifièrent leur production et lancèrent de nouveaux produits, principalement le crack ― "la cocaïne du pauvre". Les jeunes prolétaires participèrent à ce commerce parce que tel était le marché du travail. Ce n’est pas eux, mais le capital qui réduit la vie à des boulots de survie. On peut dire que, dans un sens, vendre du crack n’est rien d’autre qu’une de ces activités déplaisantes, telles que la fabrication d’armes, dans lesquelles les prolétaires sont forcés de s’engager. Mais il y a une différence significative. Alors que, dans la plupart des activités, les prolétaires peuvent s’organiser directement contre le capital et à l’intérieur de celui-ci, les gangs impliqués dans le trafic de drogue ne se confrontent pas au capital en tant que force de travail. Les gangs ne s’affrontent pas au capital sous sa forme entrepreneuriale, mais à l’arme répressive du capital en tant que tel, l’État. En fait, dans la mesure où les gangs s’engagent dans le commerce de la cocaïne et s’imposent fermement dans le circuit du capital international, ils sont une entreprise capitaliste. Cela pose problème. Dans les drive-by-shooting et les guerres meurtrières pour la défense des territoires que se livrent les gangs noirs, le prolétariat s’entre-tue pour le compte du capital.

Il faut bien voir que le phénomène du gangbanging (les règlements de comptes sanglants entre les gangs) n’a pas été, comme le voudrait la presse bourgeoise, le résultat d’un effondrement des "valeurs familiales" ou de la perte de l’influence modératrice des classes moyennes qui ont fui les centres-villes, mais plutôt de la restructuration de l’économie capitaliste (qui a remplacé les industries traditionnelles par celle de la drogue) et de la destruction par l’État des formes d’organisation politique. La solution au problème des meurtrières guerres du crack est la redécouverte d’une activité politique autonome du type de celle affirmée dans le soulèvement. La solution à la violence au sein du prolétariat, c’est la violence prolétarienne.

La nature irréductible du phénomène des gangs montre la nécessité de l’organisation pour le jeune prolétariat de L.A.. Pendant un temps, dans les années soixante, elle a pris la forme d’une prise de conscience politique. Quand cette forme publique d’organisation politique a été réprimée, les gangs noirs en revinrent à la vengeance, montrant par là qu’ils exprimaient un besoin réel et pressant. Ce que l’on peut voir dans ce soulèvement et dans ce qui l’a suivi, c’est une nouvelle politisation de la culture des gangs, le retour de ce qui était refoulé.

Les idées politiques des gangs

Depuis le soulèvement, on s’est un peu plus intéressé aux idées politiques des gangs et à leurs propositions (ou plus précisément à celles des leaders des gangs). Ces propositions sont diverses. Il n’y a pas grand-chose à objecter à certaines ― par exemple que des membres des gangs équipés de caméras vidéo suivent la police afin d’éviter les bavures policières ou que de l’argent soit débloqué afin d’entreprendre, sous contrôle communautaire, la reconstruction des quartiers. Mais d’autres ― par exemple, remplacer le welfare par le workfare (un travail garanti) ou bien la proposition d’une étroite coopération entre les gangs et les entreprises ― sont plus douteuses. Les idées politiques d’où sont issues ces propositions semblent se limiter au nationalisme noir. Comment interpréter cette idéologie et ces propositions

La tentative des dirigeants de ces gangs de s’ interposer eux-mêmes en tant que médiateurs du ghetto présente des similitudes avec le rôle des syndicats et peut-être devons nous leur adresser les mêmes critiques. Il faut d’abord reconnaître la différence entre leaders et membres de base, reconnaître le rôle des dirigeants dans la récupération et la canalisation des aspirations de la base.

Certaines des conceptions des leaders, indépendamment de leur côté réactionnaire, sont parfaitement irréalistes. Dans le contexte de la restructuration capitaliste, le ghetto des cités (avec sa "sous-classe") est superflu ― cela a été suffisamment écrit ―, il n’a pas sa place dans la stratégie capitaliste, sinon éventuellement comme repoussoir terrifiant afin d’encourager les autres. Il est extrêmement improbable qu’il puisse y avoir une renégociation du contrat social qui ramène ces gens au centre du développement capitaliste. C’était possible dans une certaine mesure dans les années soixante ou soixante-dix, mais plus maintenant. Naturellement, à la lumière des principales options envisageables, il y a chez les habitants de L.A. le désir d’obtenir des emplois stables et garantis. Mais le capital a délocalisé nombre d’industries qui ne reviendront jamais. Beaucoup de gens, ici, le savent et voudraient obtenir du travail dans le secteur de l’informatique ou dans d’autres secteurs nouveaux. Mais, même si certains finissent par obtenir ces emplois (le plus souvent en déménageant), cela restera à jamais un rêve pour l’immense majorité des gens. Dans le processus de la restructuration capitaliste, ces emplois sont réservés à un certain secteur de la classe ouvrière et peu de gens venus des ghettos pourront s’intégrer dans un secteur dont l’attrait ― sa relative sécurité ― se fonde sur une recomposition du prolétariat qui implique l’existence d’une "sous-classe" marginalisée.

Mais, si on laisse de côté cette évolution de la situation qui rend très improbable un fort niveau d’investissement dans les cités, à quoi se ramènent les propositions des gangs ? Face à la restructuration qui fait des résidents de South Central les exclus marginalisés du plan de redéveloppement capitaliste, les leaders des gangs se présentent eux-mêmes comme les négociateurs d’un nouvel arrangement : ils cherchent à présenter la rébellion comme un avertissement à un milliard de dollars lancé au capital et à l’État américains, afin qu’ils réintègrent ces exclus dans le jeu ― avec les leaders des gangs pour médiateurs. Cela signifie qu’ils acceptent la réduction de la vie à l’équation travail-salaire-consommation, tout en regrettant qu’il n’y ait pas assez de travail ! Ils veulent en fait se servir du refus par le prolétariat de toute médiation ― l’expression directe de ses besoins ― pour forcer le capital à les réinsérer dans le jeu normal de la négociation avec le capital sur le partage des ressources, par le biais du travail et du salaire. Les gangs, par leur activité intensive dans le secteur des drogues, avaient mis en place un programme crypto-keynésien d’embauche. A présent, au travers de leurs plans de rénovation urbaine, leurs chefs veulent faire du keynésianisme pour de bon et remplacer les syndicats dans le rôle de courtiers de la force de travail. Mais indépendamment du fait que le capital n’a guère les moyens d’accorder ce que demandent les leaders des gangs, la rébellion a montré à tout le prolétariat une autre voie pour réaliser ses besoins : par l’action directe et collective, ils peuvent se réapproprier ce qui leur appartient.

Ces revendications montrent ce qu’il y a de commun entre les dirigeants des gangs et ceux des syndicats : comment ils agissent les uns et les autres pour contenir les aspirations de leurs membres à ce qui peut être obtenu dans le cadre de l’ordre capitaliste. Mais, en dépit de tous les aspects négatifs de l’organisation en gangs/syndicats, il faut reconnaître qu’elle repose sur des besoins réels du prolétariat : le besoin de solidarité, de défense collective et le sentiment de dépossession ressenti par un prolétariat atomisé. De plus, les gangs sont plus proches du point d’origine que les syndicats sclérosés des pays capitalistes avancés. Le gang n’est certes pas la forme d’organisation idéale pour les Noirs ou les autres minorités, mais c’est une forme d’organisation qui existe, qui a démontré à de nombreuses reprises dans le passé qu’elle était susceptible de s’engager dans un combat de classe. Il semble qu’elle présente aujourd’hui des potentialités de radicalisation, au point de devenir une menace réelle pour le capital.

Parti des travailleurs d’Amérique: Communiqué de solidarité avec les travailleurs français en grève

23 octobre 2010

SOLIDARITÉ INTERNATIONALE AVEC LES GRÈVES EN FRANCE

Camarades, frères et sœurs ! Le parti des travailleurs d’Amérique vous envoie ses félicitations et sa solidarité en ce moment critique de votre lutte. Comme beaucoup de nos collègues travailleurs des États-Unis, nous regardons avec attention votre combat contre Sarkozy et ses « réformes » anti-ouvrières, qui sont faites pour augmenter votre exploitation et leurs profits.

Tout autour du monde, les agents des oppresseurs et des exploiteurs essaient de faire payer les travailleurs pour leur crise économique. Nous les travailleurs sont supposés bosser plus longtemps, plus dur, pour être payés moins ; ils voudraient qu’on accepte l’érosion de notre niveau de vie pour que les capitalistes et leurs « classes moyennes », leurs managers, leurs professionnels, leurs politiciens, leurs policiers et leurs bureaucrates, puissent augmenter leurs richesses, détruire l’environnement et renvoyer l’humanité dans un nouvel âge sombre.
Quand votre lutte à commencé, beaucoup l’ont vue comme une lutte économique. C’est particulièrement le cas de ceux qui parlent au nom de l’intersyndicale, dont vous savez déjà que certains ne vont même pas soutenir le mouvement au-delà du vote au sénat.

Malheureusement, ces frères et sœurs ne voient pas (ou ne veulent pas voir) les liens entre économique et politique, entre les politiques du gouvernement capitalise, les actions de l’état capitaliste (sa police, etc.) et la vie des travailleurs.

Camarades, frères et soeurs !Votre combat, bien qu’il ait commencé comme une lute économique, est d’abord un combat politique. Cela veut dire que, pour garantir vos droits et votre niveau de vie, vous devez entrer dans une bataille politique, une bataille pour la démocratie et la liberté !
A cause de l’intransigeance de Sarkozy et son gouvernement, de la belligérance de la classe capitaliste et de ses « classes moyennes », organisateurs de l’exploitation, et de la brutalité hideuse de l’état capitaliste, il n’y a aucune place pour des « négociations’, pour des compromis ou des trahisons. Cet espace n’est rien d’autre que le no-man’s land de la lutte de classes, qui ne peut être rempli que de votre chair et de votre sang, de celui de vos collègues et de vos enfants !

Mais vous, camarades frères et sœurs, vous pouvez empêcher le sacrifice des travailleurs sur l’autel du « compromis » avec l’ennemi de classe. Vous pouvez vous organiser vous-même pour prendre contrôle de votre lutte par la création d’assemblées générales sur le lieu de travail et de comités de grèves organisés, composés et dirigés par vous. Si vos syndicats vous aident dans cette grande tâche, c’est mieux ! Vous méritez le droit d’avoir vos intérêts bien représentés.
Mais c’est un premier grand pas en avant. Pour défaire réellement les forces de l‘exploitation et de l’oppression, vous devez mettre un grand soin à vous organiser par vous-même en un parti politique que vous allez construire, que vous allez composer, et plus important, que vous allez mener et définir. Ce nouveau parti des travailleurs ne doit pas être un parti du compromis, un « parti du possible ». Au contraire, ce doit être un parti de libération, armé des leçons des luttes ouvrières, un parti communiste, qui se bat pour une sixième république, une république ouvrière démocratique.

Comité central du parti des travailleurs d’Amérique

La crise en Californie

9 mars 2010

Nouvelle brochure du réseau Echanges & mouvement. 2 euros (BP 241, 75866 Paris Cedex 18 echanges.mouvement@laposte.net). Nous avions déjà diffusé la brochure en anglais. Le texte traduit de cette brochure est suivi de "Avis de décès: L’industrie automobile en Californie est morte" et de statistiques sur le taux de chômage aux États-Unis. L’abonnement à Échanges (15 € pour 4 numéros) comprend les brochures publiées dans l’année.

Voir aussi:

Californie: tout ce qui est touché par le capitalisme devient toxique

27 janvier 2010

La brochure Crisis in California: Everything Touched by Capital Turns Toxic (Insane Dialectical Posse, 11-2009 ) a commencé à être traduite en français sur le blog Spartacus des camarades du réseau Échanges.

pdf (en anglais)

traduction française sur Spartacus

The Socialist almanac (Lucien Sanial, 1898)

8 janvier 2010

La mise en ligne de ce livre (en anglais) provenant de la bibliothèque de l’Université de Harvard sur archive.org, nous invite à évoquer la figure de Lucien Sanial (1836-1927). Journaliste français parti couvrir la guerre civile aux USA, il s’y installe et va y devenir un pionnier du mouvement socialiste américain, dès 1877 dans le Socialist[ic] Labor Party. Il devient un des principaux militants de l’aile gauche marxiste du Parti socialiste, rédacteur au The People, le journal du SLP, est candidat aux municipales de New York en 1889. Il milite aussi dans les Chevaliers du Travail (Knights of Labor), qu’il contribuera à essaimer en France par une conférence à Paris en septembre 1893 (soit deux mois et demi avant la constitution des CT français). Dans son livre La Chevalerie du Travail française, Maurice Dommanget décrit Sanial comme le « principal promoteur des plates-formes nationales et municipales du Socialist Labor Party » et en vient au livre que nous présentons:

« (…) ses délégations dans les congrès socialistes internationaux en faisaient le plus connu des leaders d’outre-Atlantique. Au Congrès de Bruxelles (août 1891) [et à celui de] Zurich [1893] il était l’un des délégués des États-Unis. Il sera chargé par le Congrès de New York de mettre sur pied l’Almanach socialiste pour 1899, édité par le People, et s’acquittera au mieux de cette tâche, donnant un ouvrage précieux bourré de faits, riche en statistiques et en chiffres, peut-être même un peu trop pour une publication de ce genre qui se veut légère et d’un abord facile. les années suivantes, on le retrouve collaborant au Socialiste, militant activement en France "comme délégué permanent", mettant au service principalement de l’agglomération parisienne du POF "sa parole calme et incisive, nourrie de faits de pleine d’enseignements ».

Sanial démissionnera du SLP en 1902 pour rejoindre le Parti Socialiste d’Amérique de Debs.

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Du même auteur:

Portrait de Daniel de Leon (G. Munis, 1979)

15 octobre 2009

Texte original en espagnol déjà publié sur notre site ici. Toute proposition d’amélioration de la traduction sera la bienvenue.

Daniel de Leon est un des théoriciens les plus précieux du mouvement révolutionnaire mondial. Sa pensée est profonde, vaste, précise, s’appuyant sur l’histoire, d’une connaissance méticuleuse de la lutte des classes de son temps et  en scrutant le futur, c’est à dire notre aujourd’hui. Le lecteur le découvrira lui-même dans le présent ouvrage, qui date de de 1902.

Daniel de Leon a pourtant été un théoricien méconnu et le reste aujourd’hui, et ses propres qualités d’homme, de militant, sont dans la pénombre.

Nous n’avons en effet peu de renseignements strictement biographiques sur lui, parce qu’il gardait, apparemment, une grande discrétion concernant lui-même. Fils d’hispano-américains, il est né le 14 décembre 1852 à Curaçao, petit île des Antilles sous dominion néerlandais, près de la côte vénézuélienne. À l’âge de 14 ans, ses parents l’ont envoyé en Allemagne pour des raisons de santé et pour étudier. Après un examen médical il a été placé dans un collège de montagne, à Hildesheim, au sud de Hanovre. Il y a résidé et étudié pendant quatre années, jusqu’au déclenchement de la guerre franco-prussienne en 1870. Il est alors allé terminer ses études en Hollande, à l’Université de Leyden, pendant deux ans.

Il est retourné en Amérique à une date indéterminée, non pour s’installer à Curaçao, ou même au Venezuela, mais à New York. Pendant deux ans il enseigne le latin,  le grec et les mathématiques dans un collège de Westchester, État de New York, tandis que pour son propre compte il étudie le Droit romain, connaissance qui  lui sera tellement utile, plus tard, pour découvrir les arnaques (trapacerías) des chefs « ouvriers » modernes. Quant à ses penchants idéologiques d’alors, on s’en fait une idée par sa collaboration journalistique dans des publications de réfugiés politiques cubains, en révolte contre le dominion de l’Espagne.

Il étudie le droit à l’Université de Colombia et obtient le premier prix du meilleur essai en Histoire et Droit constitutionnel, ainsi qu’un second prix pour un autre essai en Droit International. Professeurs et autorités académiques lui prédisent un avenir brillant, avec toutes les étincelles dorées que l’expression avait aux États-Unis,  encore plus alors  qu’aujourd’hui. Les diplômés de sa promotion ont effectivement  fait carrière et ont brassé de grandes fortunes. Daniel de Leon a toujours vécu et est mort pauvre.

Il a travaillé à la même Université de Colombia comme adjoint à la chaire de Droit International. Il était assuré d’obtenir la chaire et sa  situation économique très privilégiée. Mais, vers 1886, son entrée dans le mouvement socialiste américain était connue, ce qui lui a valu l’hostilité du milieu enseignant dans lequel il se trouvait, milieu prude et tartufe (gazmoño), et en particulier l’hostilité des autorités académiques. Sans hésiter, Daniel de Leon a démissionné pour se consacrer entièrement à la cause révolutionnaire de la classe travailleuse.

Les circonstances dans lesquelles se trouvait le Parti Socialiste Ouvrier, au moment où Daniel de Leon l’a rejoint, ils étaient plus faites pour inspirer la méfiance que l’attraction, bien que pour les bien connaître il soit nécessaire d’agir son sein. A cette date, le Parti en question, et une bonne part du mouvement ouvrier américain, étaient dominés par des émigrés politiques allemands. Ceux-ci étaient arrivés aux États-Unis pendant une période de grand dynamisme, de prospérité et d’expansion postérieure à la guerre entre  le Nord et le Sud. Ils n’avaient pas rendu la révolution indispensable à leur existence et à leur dignité tant ils buvaient au calice d’un tourbillon des affaires faciles et de l’embourgeoisement. On savait qu’alors travailler était fréquemment une étape provisoire vers l’entrée dans la petite bourgeoisie et on faisait peu de cas de sa condition de travailleur. Les réfugiés politiques allemands prédominants dans le Parti Socialiste Ouvrier ont commencé discrètement leur métamorphose en bourgeois, utilisant le Parti pour leur propre promotion sociale. Ils avaient constitué une coopérative qui publiait un journal et un hebdomadaire en allemand et un autre hebdomadaire en anglais, The People. Il s’agissait apparemment d’organes d’expression socialiste, mais aucun n’appartenait au Parti, de sorte que ces messieurs étaient en position d’y  imposer légalement leur volonté. Engels disait d’eux dans une lettre à Sorge : « Ces chevaliers peuvent être satisfaits… leur affaire doit être fleurissante ».

Tandis que ces émigrés allaient droit vers la bourgeoisie, Daniel de Leon alla à contresens d’eux, se livrant corps et âme à la révolution sociale. La chance a alors voulu qu’avec la pénurie d’hommes capables il ait été nommé sous-directeur du People, et qu’il se soit vite chargé de la direction, abandonnée par le directeur précédent. Le conflit entre lui et les propriétaires du périodique ne devait pas tarder pas à exploser, prenant un caractère grossier et ignoble quand ces dernier n’eurent pas hésité à déverser sur de Leon de fausses accusations. Daniel de Leon se proposa de donner au périodique et au Parti  une expression révolutionnaire nette, qu’ils étaient loin d’avoir. Il a donc réclamé la pleine propriété de la publication pour le Parti, condition préalable de l’indépendance politique du Parti lui-même. Les propriétaires « socialistes » ont réglé le problème en renvoyant purement et simplement Daniel de Leon, comme le fait un patron quelconque avec un employé rebelle.

Ce fut avec cette première bataille politique, un choc rude avec les leaders ouvriers officiels, que germa probablement l’idée qu’il devait développer par la suite d’une comparaison de cette espèce moderne avec l’ancienne, celle des Tribuns et des chefs de la plèbe romaine. De toute façon et malgré l’évolution marchande des émigrés allemands, le solde de cette lutte a été un succès important pour le Parti socialiste et pour de Leon. L’organisation est parvenue à obtenir la propriété d’un organe d’expression et à développer librement des idées révolutionnaires. De Leon devait diriger The Daily People jusqu’à la fin de ses jours.

Son intégrité personnelle, son feu révolutionnaire et sa capacité théorique lui ont valu d’insistantes campagnes de calomnies, non seulement de la part de politicards capitalistes, ce qui n’est jamais surprenant, mais aussi, et surtout par moments,  de la part de  leaders dits socialistes. Un demi-siècle avant que Staline, reprenant ce qui était écrit dans une brochure pour l’État-major tsariste, n’accuse à Trotsky et tant d’autres révolutionnaires d’espionnage, d’être vendus au capitalisme et mille autres calomnies, des leaders « ouvriers » et plumitifs bourgeois étasuniens ont attaqué Daniel de Leon avec des bobards identiques, y compris l’accusation d’espionnage. Les réactionnaires ont en commun  des attitudes défensives semblables, que ne séparent  guère que le temps et les intérêts privés.

Sans se laisser impressionner ni se taire face aux coups les plus perfides, de Leon a continué son travail de formation du Parti Socialiste Ouvrier, en même temps qu’il étudiait les conditions du capitalisme et le rôle joué par les chefs ouvriers auprès de la classe travailleur.

Son œuvre pratique, d’organisation, même si moins durable que son œuvre théorique, a eu un mérite rare étant donné les circonstances de sa réalisation. Au milieu d’un capitalisme prospère comme jamais, quand de nombreux travailleurs trouvaient encore une occasion de sortir de leur classe vers la bourgeoisie, espoir que beaucoup d’entre eux abritaient, le Parti Socialiste Ouvrier a été renforcé en grande partie grâce à de Leon, et a acquis des contours nettement prolétariens. Le meilleur témoignage en a été son attitude internationaliste face à la première guerre mondiale, moment décisif,  car tout parti qui faibli devant les leurres nationaux s’exclut de la révolution.

Témoin d’une industrialisation accélérée, par de grandes unités de production et  sur les territoires étendus des États-Unis, qui donnait de façon décisive une prépondérance démographique aux prolétaires, Daniel de Leon avait déjà  compris, dès la fin du XIX° siècle, que la formule si répétée « l’émancipation du prolétariat par le prolétariat lui-même », trouvait dans l’ensemble de ces cellules de production, et à partir de chacune d’entre elles, le fondement organique de sa mise en pratique. Comment ?  Par l’appropriation par les travailleurs de toutes les unités de production, centres de distribution inclus, et en réorganisant la production en l’adaptant à des critères non marchands de consommation, au moyen de représentants élus dans les unités mêmes de production. De Leon appelait cela « République Socialiste ». Ainsi, ce que Marx prévoyait comme « phase inférieure du communisme » acquérait un point d’appui, fonctionnel, concret, et tellement précis qu’aujourd’hui même on n’aperçoit guère d’autre manière de s’attaquer  à la suppression des classes.

L’idée se détachait des œuvres économiques et révolutionnaires de Marx. Y compris elle est indirectement exprimée en ces dernières. Ce que fait de Leon c’est pointer l’instrument de transformation de la théorie en réalité quotidienne. Cela lui a suggéré, d’une part, le développement industriel vertigineux auquel assistaient les États-Unis, pays le plus  capitaliste du monde, parce qu’exempt des restes européens des formations sociales antérieures ; d’autre part, l’idée évidente venait de la force potentielle d’un prolétariat en pleine expansion numérique.

Ce dernier et la grande industrie généralisée représentaient pour la révolution une facilité objective, supérieure à celle qui s’offraient alors aux pays d’Europe. Mais il y avait une importante contrepartie, un obstacle majeur à surmonter. De Leon l’a indiqué nettement, avec lucidité et avec une force exceptionnelle. Il a vu qu’entre le prolétariat et l’appropriation des outils de travail, entre la classe révolutionnaire et la révolution, s’élevait le mur des « leaders ouvriers ». Sans les déblayer, impossible de mettre un terme au capitalisme. Cette certitude a mûri pendant des années dans la réflexion théorique de de Leon, à l’occasion des nuisances syndicales, et avec sa connaissance de la civilisation antique lui ayant permis  une comparaison entre les chefs de la plèbe à Rome et les leaders politiques et syndicaux modernes.

Cette comparaison constitue, sans le moindre doute,  un succès de la plus grande portée, le mérite aujourd’hui indiscutable de Daniel de Leon. Chefs et des tribuns de la plèbe ne faisaient pas en réalité partie de cette plèbe, sinon par un de ces atavismes juridiques fréquent dans l’évolution humaine: si le droit patricien les classait dans la plèbe, leurs domaines et leur type de vie les en éloignaient totalement. Ils étaient en réalité des parvenus, sans la noblesse juridique de la vieille classe patricienne. En parlant au nom de la plèbe, en l’entraînant souvent au moyen de revendications futiles, ils mettaient en avant leurs propres intérêts économiques et politiques, sans que la plèbe cesse d’être dépossédée et maltraitée. La victoire des leaders a fermé le chemin à toute transformation positive de la société, l’ancienne civilisation a été engloutie dans la corruption décadente qui devait se conclure par les invasions barbares, le déclin culturel, le démembrement… et un millénaire de marasme humain, jusqu’au renouveau sur d’autres bases.

Les leaders modernes sont de faux représentants de la classe ouvrière, quelque soit l’appellation à laquelle ils s’accrochent. Ils n’ont rien de mieux à offrir que leurs homologues de Rome. Daniel de Leon disait:

« Tout comme les tribuns de la plèbe constituaient une base stratégique d’importance particulière pour le patriciat et nuisible pour le prolétariat, les leaders ouvriers actuels sont, pour des raisons semblables, un réduit camouflé à partir duquel la classe capitaliste peut envisager ce qui sans lui serait impossible : son œuvre de réduction en esclavage et de dégradation progressive de la classe ouvrière… »

Avoir atteint en 1902 cette vision, aujourd’hui indéniablement et mondialement valable,  révèle un esprit d’analyse pénétrant et aiguë, une capacité de synthèses historiques précieuse pour le mouvement révolutionnaire. C’est d’autant plus incroyable qu’il semble qu’elles soient restés ignorées presqu’universellement. C’est à peine si quelques bolcheviques ont eu, sur le tard, connaissance de de Leon. La présente édition, la première en espagnol à ma connaissance, sert non seulement à rendre de la justice à ce théoricien, mort prématurément à la veille de la révolution russe, mais aussi à alerter  le prolétariat et aider à la renaissance de la théorie, en ces temps où  celle-ci manque tant que tout discutailleur (palabreante) se prend pour un cerveau innovateur, tout pistolero pour un Spartacus.

G. Munis
Juin 1979

De Leon - bureau Daily People

de leon (2)

Voir aussi:

Justice triumphs in Spain! (1938)

25 août 2009

Une lettre ouverte (en anglais) du Parti socialiste des États-Unis (parti fondé par Debs, devenu de plus en plus réformiste et dirigé par Norman Thomas) au ministre de la justice du gouvernement républicain espagnol, datée du 15 décembre 1938, à propos du procès contre le P.O.U.M. [Document mis en ligne sur archive.org il y a quelques jours].

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The red book for education and organization (1913)

7 juin 2009

Dans les archives

Un manuel du Parti socialiste de Pennsylvanie mis en ligne sur www.archive.org:

Redbook_1

Lire ou télécharger:

Voir aussi:

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